CHAPITRE PREMIER
UE LA NATURE DES DIEUX, DU CULTE DES UÉROS ET DE L’IMMORTALITÉ DE L’AME
Premières notions religieuses des Grecs. — Pourquoi ils ont donné aux Dieux des attributs humains. — Caractères généraux du polythéisme hellénique ; pluralité des causes ; les Dieux et les Titans, les Forces domptées par les Lois. — Aspects multiples des mythes; exemples. — Les Demidieux et les Héros; conséquences morales de leur culte. — L’immortalité de l'âme dans les poètes épiques; sanction religieuse de la loi morale.
S’il est une étude qui mérite d’être abordée avec une attention respectueuse, c’est celle des religions : toutes les civilisations sont nées à l’ombre des temples, et on ne saurait sans ingratitude et sans impiété blasphémer les formes premières de l’idéal humain. La vérité ne se révèle pas à l’homme d’une manière uniforme ; comme dix artistes de génie, devant le même modèle, peuvent faire dix œuvres
admirables et pourtant différentes, ainsi l’idéal religieux se traduit par des formes multiples, appropriées au génie des différentes races chez qui et par qui il se révèle. La pensée des peuples primitifs est comme un métal en fusion ; le monde extérieur lui sert de moule et marque d’une empreinte indélébile leur religion, leur langue, leurs mœurs et leurs lois. La religion est l’expression spontanée de cette pensée ; elle traduit fidèlement leurs premières sensations et leurs premières idées, se développe, se transforme et s’altère avec eux.
Telle raceestnée aux confins de la terre des monstres, le long du grand fleuve d’Égypte, d’où elle entend les rugissements des lions. Étonnée et inquiète devant cette puissante et mystérieuse nature qui la domine et la menace, pénétrée de respect et de terreur en face de cette énergie redoutable et infaillible, elle en adore -toutes les formes, bienfaisantes ou funestes, elle bénit les unes, elle voudrait conjurer les autres, et elle élève ses temples de granit au crocodile comme au fleuve sacré qui la féconde. Une autre race a grandi danB les déserts de sable, sous le ciel d’Arabie, profond, sans nuages, toujours le même. Qu’est-ce que l’homme dans l’espace sans limites? un grain de poussière. Qu’est-il dans l’infini du temps ? il plante sa tente un jour, et le vent balaye sa trace. Une force immense, immuable, l’Ètre unique , l’enveloppe et l’étreint de toutes parts ; sa
première et sa dernière parole est un hymne de l’infinie petitesse à l’in{inie grandeur.
Une autre race encore s’éveille sur les hauteurs, * aux premières lueurs du malin ; les yeux au ciel, elle suit pas à pas la marche de l’aurore, elle s’enivre de ce mobile et merveilleux spectacle du jour naissant, elle mêle une note humaine à cette immense symphonie, un chant d’admiration, de reconnaissance et d’amour : c’est la race pure des Aryas ; leur première langue est la poésie ; leurs premiers Dieux , les aspects changeants du jour, les formes multiples de la sainte lumière. Sur les sommets sublimes , ils se sentent trop près du ciel pour être écrasés par sa grandeur ; baignés dans l’éther calme, nourris de la fraîche rosée des montagnes, entourés de nuages d’or, ils vivent avec les Dieux.
La forte race grandit sous les célestes influences; une voix mystérieuse lui dit que ce vaste monde qui s’étend sous ses pieds lui appartient. L’audace et la curiosité vagabonde qui pousse l’oiseau hors du nid entraîne les peuples adolescents loin du berceau commun. L’un d’eux, fut-ce l’aîné, on l’ignore, mais sans doute le plus fort et le plus beau des enfants de la lumière , prend possession de cette terre bénie , qui fut depuis la Grèce. Sous un ciel clair où les nuages blancs semblent des éclats de marbre, au milieu d’une mer semée d’îles , s’étend ce petit pays , hérissé de montagnes et de rochers sculptés, coupé de
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ruisseaux, pénétré de golfes sinueux, bordé de côtes , anguleuses , de promontoires aux arêtes vives. Des lignes nettes, de purs horizons, des contours simples dans leur infinie variété, des formes à la fois sévères et gracieuses , qu'on admire sans effroi. Nulle part de ces immensités qui humilient la pensée. En Grèce, il n’y a de grand que l’homme; la nature se proportionne à sa taille, et forme le fond du tableau dont il occupe toujours le premier plan. C’est là que grandit, pour la gloire et le bonheur de l’espèce humaine, ce peuple artiste et poète qui s’éleva à la connaissance de la justice par le culte de la beauté.
Cette terre était-elle déjà habitée par d’autres peuples? on ne saurait le dire, mais la nature n’est jamais déserte pour la jeunesse et la poésie. Sur le sol de sa conquête, le clair et profond regard de la race hellénique eut bientôt découvert tout un peuple de Dieux : les fleuves majestueux et paisibles sont couchés comme des rois dans les vallées; les eaux vives, les sources limpides, filles du ciel , dansent en chantant dans les prairies, comme un essaim de jeunes filles : c’est l’innombrable famille des Nymphes, qui habitent les gorges profondes et les montagnes couvertes de forêts; les Muses chanteuses, qui réjouis- • sent l’immense éther de leur mélodieux murmure ; les fontaines inspiratrices, qui, dans les grottes secrètes de l’Ilélicon et du Pinde, enseignent aux hommes les divines cadences. D’autres , les filles de la
mer, les vagues sans nombre, passent et repassent , blanches comme des flocons d’écume, et se jouent sur les rivages sonores , et plongent dans les gouffres bleus peuplés de monstres étranges, de vivants prodiges, enfants de Kèto, de Phorkvs, de Thaumas. D’autres encore, les filles du soir, sont assises autour du géant qui porte le pôle , dans leur merveilleux jardin aux pommes d’or.
Toute cette charmante mythologie des Nymphes, qui tient tant de place dans la religion primitive de la Grèce, révèle, sous les formes de la plus gracieuse poésie, un sentiment profond de la vie universelle. (Jne communion perpétuelle existe entre l’homme et la nature; il l’interroge et elle lui répond. La vie animale est représentée dans la mythologie par la race des Satyres, le cheval Arion,lesCentaures et tant d’autres êtres fantastiques unis par une communauté d’origine avec les hommes et les dieux. La hiérarchie est indécise; il n’y a ni maîtres ni esclaves dans cette grande famille de l’univers ; rien que des frères, inégaux sans doute , mais indépendants. Cette conception républicaine du monde contient en germe la pensée qui servira de base à toute la morale sociale des Grecs, l’ordre dans la liberté.
Les légendes du polythéisme s’enchevêtrent comme les lianes d’une forêt vierge ; cette complication convenait au caractère essentiellement fédéraliste de la race hellénique. Chez les peuples modernes, la vie
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intellectuelle est concentrée sur quelques points d’un vaste territoire; en Grèce, elle circulait librement dans les veines de la nation. Tous ces petits peuples, sortis d’une souche commune, différaient entre eux comme des frères dans une même famille, famille sans droit d’aînesse, frères à peu près égaux en force et assez, querelleurs, c’est le caractère de la jeunesse, mais qui pourtant savaient au besoin se réunir contre un ennemi commun La même tradition, transportée sur divers points du sol grec, y prend souvent des formes très-différentes, et comme, à cette époque primitive, les migrations sont presque incessantes, les cultes se superposent et se mêlent comme les races, et chaque canton a sa mythologie. Mais rien n’autorise à croire que ces différences aient jamais entraîné de luttes religieuses ; le principe même du polythéisme exclut l’intolérance et la proscription. Dans l’immense panthéon de la Grèce, il y a place pour tous les Dieux, comme dans la nature tous les êtres ont leur part de vie et de soleil.
Des amis sincères de l’antiquité ont essayé de la rendre agréable à leurs contemporains en cherchant un fond de monothéisme dans la mythologie grecque. C’est méconnaître les caractères distinctifs des races; comme leur grammaire et leur langue, leur religion porte l’empreinte de leur génie et de leur tempérament particulier. Si on ne connaissait ni la
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religion des Juifs ni celle des Hellènes, en comparant la poésie hébraïque, si sobre d’adjectifs, avec la prodigieuse richesse d 'épithètes de la langue d’Homère, on pourrait deviner que la première est dominée par l’idée de la substance et de l’unité, la seconde par celle de la diversité et de la forme. Expression des qualités spéciales des choses, ou plutôt des personnes, car tout est vivant pour la poésie, la forme les limite, les précise, les sépare. La religion grecque ne se confond pas plus avec le panthéisme qu’avec le monothéisme; la confusion n’eut lieu que dans la période alexandrine , sous l’influence des idées orphiques et orientales. Tant que l’hellénisme conserva son originalité, il n’admit ni un Dieu au dessus de la nature , ni un Dieu confondu avec elle ; le monde lui apparaissait .comme une vaste cité, comme un ensemble d’êtres différents et vivant chacun de sa vie personnelle et indépendante. Frappée dès l’origine des aspects variés de ce monde harmonieux qui l’environne, la race grecque perçoit surtout les différences, les caractères propres et distinctifs des objets, et les désigne par les mots qui traduisent leur manière d’être.
Par exemple le Soleil est pour elle le Brillant , l’Éclatant, le Brûlant (Svftioç, <potëoç, çaêôiov), Celui qui marche au-dessus de nos têtes, le Dieu à la course oblique (ùrepûov, ).o;îa;). L’idée de lumière conduit à celle d’un long regard qui plonge en avant,
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qui éclaire l’avenir; c’esl le devin, le Dieu-prophète ; il explique ce que la nuit laissait d’obscur; c’est l’interprète des songes, Celui qui chasse les terreurs nocturnes , les ténèbres , les maladies ( ,
âXt£i'xaxoc). De là, l’image d’un chasseur qui lance au loin ses flèches, d’un guerrier au glaive d’or (e*aro; , ÉxrêoXo;, ypuwxwf); c’cst lui qui dissipe les nuages, qui dessèche les marais , hydres aux cent têtes, dragons à l’haleine empoisonnée. Puis, après sa rude journée, ce héros du ciel , la Gloire de l’air, r.pctjcXîiç, luttant contre la mort, déchire son sanglant vêtement de nuages, et disparaît sur le sommet de I’GEta dans un immense bûcher. D’autres fois , le soleil couchant, Ev&vjxuov, est le berger divin qui ramène son troupeau de nuages roses , et s’endort dans la nuit, dans la caverne du Latmos , pendant que du haut du ciel la brillante Sélènè se penche vers lui et le regarde avec amour. Des images du même genre représentent les divers aspects de la lune, et peu à peu toutes ces métaphores deviennent des personnifications distinctes : Hypérion, c’est la force d’ascension des astres; Phoïbè, leur éclat; Thcia, le principe de leurs courses dans l’espace.
La pensée spiritualiste des Grecs ne s’arrête pas à l’adoration d’un objet particulier , si grand et si beau qu’il soit. Toujours , sous les apparences mobiles des choses , ils en devinent les principes ca-
chés , mais ces principes leur semblent multiples, parce que les phénomènes qui les manifestent sont différents. Cette infinie variété est produite à leurs yeux par la lutte ou l'union des contraires ; il n’y a • pas pour eux de cause première ni de création proprement dite, mais une génération perpétuelle ; tout mouvement est la résultante de deux forces, tout effet dérive de deux causes, toute conclusion se dé- 1 duit de deux prémisses. La Théogonie reproduit avec mille variantes ce dualisme éternel , à la fois sous la forme que lui donnèrent les Mazdéens et la plupart des écoles philosophiques , dualisme du bien et du mal , des ténèbres et de la lumière, de la vie et de la mort, de l’attraction et de la répulsion , de l’être et du vide , et , sous la forme plus concrète qu’il revêtit chez les Égyptiens et les Assyriens , dualisme de la femelle et du mâle, de la terre et du ciel , de la matière et de l’esprit.
De deux principes primordiaux , la substance et l'espace, Gaia et Ouranos, naissent les forces élémentaires, les Titans, qui répondent aux Adytias • védiques. Ce sont les qualités premières, les essences générales des êtres, manifestées par les apparences. l'our le panthéisme, ces vertus diverses ne sont que des adjectifs, les attributs de la substance unique; pour les Grecs ce sont des forces réelles, causes originelles de la vie des êtres, car les êtres * n’existent que par les qualités qui les déterminent ,
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qui permettent de les distinguer et de les nommer. Aussi, dans Iloinère et dans Hésiode, les Titans sont-ils appelés les ancêtres des hommes et des Dieux. De leurs unions, en effet, naît une génération nouvelle, plus déterminée , plus finie dans le ' sens grec , c’est-à-dire plus parfaite ; à cette période logique , car il s’agit moins ici d’une succession dans .le temps que d’une classification dans les idées, appartiennent à la fois et les lois modératrices, les ^ Dieux, et les types généraux des espèces vivantes et en particulier de l’espèce humaine. Nés de deux couples jumeaux de la famille des Titans, les Dieux et les hommes ont la même origine, selon le mot d’Hésiode ; l’homme est un Dieu mortel, diront plus tard . i les Stoïciens.
Comment la Grèce a-t-elle été aiqenée à admettre cette idée, qni semble si étrangement orgueilleuse au point de vue des autres religions ? Quel attribut est commun à l’homme et aux principes éternels du monde ; est-ce la puissance ? Mais celle des élé- • inents nous domine et nous écrase, et, même parmi les êtres plus voisins de nous par leur nature, il en est, le lion, par exemple, dont la force est bien supérieure à la nôtre. Mais l’homme se sent une force intelligente, une cause libre, uue loi qui se connaît elle-même. Il s’affirme devant la nature, il
* trouve son idéal eu lui-même. Cet idéal , qui est la • ».
loi, se révèle aux sens par les harmonieuses pro-
portions du corps humain , à l’esprit par la conscience du droit. Regardant autour de lui, il retrouve cet idéal dans l'ordre et la beauté du monde ; et au lieu de voir dans la nature des choses inertes, il y voit des personnes libres et indépendantes; au lieu d’y voir des forces aveugles, il y voit des lois v ivantes : ces lois sont les Dieux : « Les anciens Grecs 11e savaient pas leurs noms, dit Hérodote, mais ils les appelaient Lois (ôeou?), à cause de l’ordre qu’ils ont établi dans l’univers » Mais les lois du monde, l’homme ne peut que les deviner; la sienne lui apparaît avec l’évidence d’un axiome, et il conçoit les Dieux à son image, parce qu’il a trouvé en lui le premier modèle de la liberté, de l’intelligence et de la loi. Cet idéal qui est en lui , il en revêt ses Dieux
comme d’une pourpre splendide. Hélène offrait dans h un temple une coupe taillée sur le modèle de son
sein. Si la Grèce prête aux Dieux la forme humaine,
c’est, dit’ Phidias, parce qu’on n’en connaît pas de
plus belle ; si elle leur attribue les qualités de
l’homme, c’est que, selon le mot d’Hésiode, seul ,
de tous les animaux , l’homme connaît la justice.
• Cette conception particulière à la Grèce rend tout • , <• .»
à fait secondaire la question tant controversée de
l’autochthonie de la religion hellénique. Les Dieux de
la Grèce sont-ils empruntés à l’Egypte, à la Phry-
gic, à la Phénicie? Zeus est-il le Jéhovah des Juifs ?
ou, comme on l’admet aujourd’hui , faut-il cher-
DE LA MURALE
cher les origines du polythéisme grec seulement dans les traditions communes aux races indo-européennes? Qu’importe, si la notion des Dieux en Grèce est radicalement différente de ce qn’elle a été chez tous les autres peuples ; si , au lieu de chercher l’élément divin dans la nature, comme les Égyptiens , au-dessus d’elle comme les Perses, la Grèce le trouve dans l’homme? Une transformation si complète de l’idée première équivaut à une création. Cette transformation, qui marque le passage de l'enfance de l’humanité à sa jeunesse , s’exprime dans la mythologie grecque par la victoire des Dieux sur les Titans; les Forces sont domptées par les Cois; lois d’ordre et d’harmonie, qui se traduisent dans le monde moral par Injustice, dans le monde physique par la beauté. Les puissances tumultueuses qui troublaient la paix du monde sont enchaînées dans le ténébreux tartare; les Dieux de la lumière se partagent équitablement leurs fonctions indépendantes. Chaque être , chaque citoyen de cette immense république de la nature a sa loi en lui-même , le plus humble comme le plus grand, l’homme comme les Dieux, et du mutuel accord de ces lois vivantes résulte cette di* vine et éternelle symphonie de l’univers que les Grecs appelaient Cosmos.
On a cru voir dans la guerre des Dieux et des Titans le souvenir d’une lutte entre la race hellénique et d’autres peuples qui l’auraient précédée sur
le sol de la Grèce. On manque de preuves pour affirmer que cette idée soit vraie historiquement, mais elle est philosophiquement vraie. Les barbares n’adorent que les Titans, c’est-à-dire les forces élémentaires; la Grèce adore ces Lois éternelles qui sont la vie de tous les êtres, et qu’il appartient à la conscience humaine de connaître et de nommer. Le peuple qui enseigna au monde l’idée du droit dans la morale, l’idée de la beauté dans l’art , pouvait sans orgueil rêver ses Dieux à son image. Cette expression humaine des lois divines, qui est le caractère spécial de l’hellénisme, donne la clef de l’herméneutique, et permet de comprendre la nature complexe des mythes grecs. Car les types divins ne sont pas de simples allégories : ils ont un corps, la légende poétique, exprimant par des images empruntées à la vie humaine l’action régulière des principes naturels, l’enchaînement des causes, la diversité des mouvements; ils ont une âme, une vie propre, des attributs multiples , physique, métaphysique et moral; ce sont des personnes, des causes libres, et chacun d’eux, comme l’homme, porte en lui-même sa loi, qu’il connaît et qu’il suit volontairement.
Ainsi, dans sa manifestation physique, Zeus est l’éther lumineux qui nourrit tous les êtres, féconde la terre et prend mille formçs pour reproduire la vie; dans son acception métaphysique, il est l’ordre et l’harmonie générale de l’univers ; enfin, sous son
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aspect moral, il est le lien des sociétés humaines, le principe de la justice, le gardien des traités, le protecteur des suppliants. A ces attributs divers de Zeus correspondent ceux d’Athènè, sa principale énergie : née de la tête de Zeus, du sommet de l’éther, après l’absorption de Métis, la fille de l’Océan, qui représente le mouvement des eaux et celui de la pensée, Athènè est la sérénité bleue du ciel, le principe du feu céleste et des eaux supérieures ; armée de l’égide, c’est-à-dire de la tempête, elle repousse les Titans, les vents terrestres ; en même temps elle est la Sagesse et la Providence divine ; aussi présidet-elle aux arts de la guerre et à ceux de la paix. Mais aucun Dieu ne possède des attributs plus variés qu’Hermès, l’intermédiaire universel. C’est le fils de la nuit et du jour, de Zeus et de Maia, le crépuscule du matin et du soir, le Dieu aux ailes rapides, le Dieu voleur qui dérobe les objets à nos regards, le Dieu bienfaisant des trouvailles inattendues. Il cache les vaches du Soleil dans la caverne de la Nuit, sa mère, et lorsque Apollon redemande ses vaches, il lui donne en échange les harmonies du matin et du soir, la flûte et la lyre, instruments aimés des bergers qui conduisent ou ramènent leurs troupeaux. C’est le meurtrier d’Argos, dans lequel on peut voir ou le ciel étoilé ou la clarté blanche du jour ; avec sa baguette d’or, ce long nuage du couchant et de l’aurore, il endort et réveille tous les
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êtres. C'est le passage du jour à la nuit et de la nuit au jour, de la vie à la mort et de la mort à la vie, le conducteur des songes et le conducteur des âmes, le messager céleste qui porte à la terre tous les bienfaits des Dieux, le grand interprète, la Parole divine, le Dieu de l’éloquence et des relations sociales, des traités de paix, du commerce et du gain; il multiplie les troupeaux en unissant les mâles aux femelles, il marque la limite des champs et se plaît sur les grandes routes où les hommes se rencontrent, sur les places publiques où il préside aux luttes pacifiques du corps et de l’esprit. Tous ces attributs, et bien d’autres encore, car nous ne pouvons entrer dans le détail de la symbolique, sont contenus virtuellement dans l’idée générale de transition, de lien et d’échange.
Mais les aspects multiples des symboles n’apparaissent pas toujours simultanément; ils se dégagent quelquefois l’un après l’autre, et l’esprit des mythes se transforme .dans le temps, quoique leur forme reste la même. Ces variations n’impliquent pas une idée d’erreur ou même d’incertitude : l’esprit humain est devant la vérité comme 'un peintre «jui, devant la nature, trace d’abord de grandes lignes, ou distribue en larges masses l’ombre et la lumière; puis cette première ébauche se débrouille peu à peu, et les détails s’expriment plus nettement par un travail successif. Les religions prennent
aussi, à chaque phase de leur élaboration , l’empreinte de l’âge des peuples. De même que les mots d’une langue passent du sens propre au sens figuré, ainsi tel symbole, qui représentait d’abord un simple phénomène physique, exprime plus tard une des grandes lois de la nature, puis une conception morale. Lorsque le langage poétique des vieux âges eut besoin d’interprétation, en l’absence d’une théocratie chargée d’expliquer les dogmes, chacun, suivant la nature de son esprit, put saisir tel ou tel côté de la pensée des mythes. En général, leur caractère physique tendit à s’effacer devant leur aspect moral. Les Stoïciens furent ceux qui pénétrèrent le mieux le sens général des symboles, quoique dans l’exemple d'Hermès, que nous venons de citer, le sens physique ait échappé à la sagacité habituelle de Cornulus. Les Épicuriens, au contraire, s’arrêtant à l’enveloppe poétique et humaine de la mythologie, adoptèrent ce système pseudo-historique d’Évhémère dont on peut voir un exemple dans les plates explications de Palæphatos.
Ce qui tendait à propager cette erreur, c’est la distance de plus en plus faible qui séparait les Dieux des Demi-dieux, et ceux-ci du reste de l’humanité. La Grèce ne voit pas les Dieux à cette hauteur inaccessible où l’Orient les avait placés. Elle les regarde moins comme des maîtres que comme des protecteurs, des amis, des frères aînés. La race
avakt les philosophes.
mortelle se retrempe sans cesse aux sources Je l'immortalité par les mille hymens qui unissent le ciel à la terre. Si l’éther créateur, Zeus, le principe de la vie universelle , descend en pluie d'or dans le sein de la Terre, son épouse, et si de ces unions bénies naissent les sources jaillissantes, la sève des plantes nourricières, les formes de la vie organisée, Persée, Pcrséphonè, Dionysos, ne faut-il pas voir aussi le fruit d’une union divine dans chacun de ces nobles héros, l’honneur et le salut de la race humaine, qui domptent les monstres, qui punissent les crimes, parcourant la terre par la force de leur bras, sans se reposer jamais tant qti’il reste une faiblesse à protéger, un fléau à détruire? Le type de tous ces Demi-dieux humains , le fils de la Force, ! confondu dans la reconnaissance des peuples avec l’astre glorieux dont il est l’image, Alcide, le fort, après ses rudes travaux accomplis sous l’empire de la dure nécessité, est reçu en frère par le peuple des immortels, et dans le ciel conquis par son courage, possède une jeunesse éternelle, iyti xoik\î<s<fvpov Ÿiëïiv. Les Dioscures, les Argonautes, le Législateur (07]ceu;), fils des divinités protectrices d’Athènes (Aïôpa-Âôw, A ïyEioî-IloseiSôW), et tant d’autres héros bienfaisants placés aux confins du mythe et de l’histoire, résument dans leur légende leur double caractère et leur double origine, et l’on s’étonne que les Grecs n’aient pas eu l’équivalent de ce beau
mot latin de religio, car jamais croyance ne relia comme celle des Demi-dieux la terre au ciel.
Plus tard, quand le sentiment religieux s’affaiblit, que l’esprit des symboles commença à s’oublier, on ne vit plus que des adultères dans toutes ces naissances divines. La moralité même de la Grèce se retourna contre elle : elle avait substitué le mariage à la polygamie orientale , et cette substitution se traduisit dans ses légendes par la jalousie d’Hèrè contre les autres épouses de Zeus. Les créateurs des vieux mythes avaient emprunté leurs images à la vie patriarcale : le père de famille entouré de ses épouses et de ses nombreux enfants, ils en retrouvaient le modèle dans l’Éther bienfaisant et fécond, père des Dieux et des hommes. Ses unions avec les femmes mortelles , unions sacrées d’où naissent les héros , n’étaient que la traduction poétique de cette pensée salutaire et fortifiante : les grands hommes sont de race divine, et, par les durs labeurs, par la pratique des vertus viriles, ils retournent au ciel dont ils sont sortis. Les héros viennent dè Zeus, les poètes viennent d’Apollon et des Muses : cette paternité céleste tient le milieu entre le patronage des saints par le baptême chez les chrétiens et les incarnations divines dans les religions de l’Inde. Mais la poésie grecque, qui donne toujours un corps à la pensée, ne pouvait exprimer un patronage divin que par l’image d’une paternité réelle. Quant aux incarnations in-
diennes, elles représentent les Dieux descendant sur la terre pour sauver le monde, tandis que dans les apothéoses héroïques c’est l’homme qui escalade le ciel par sa vertu. 11 y a entre ces deux idées toute la distance de l'Inde théocratique à la Grèce républicaine.
La religion des Demi-dieux humains transforme les cultes locaux et donne une sanction nouvelle à celte grande loi morale qui est la base de la société grecque : l’amour de la patrie. Ce ifest plus seulement le fleuve ou le ruisseau natal, ni le bois sacré des Nymphes de sa montagne, qui relie l’homme à la terre paternelle : c’est le souvenir toujours présent des héros de sa race. Chaque ville a ses héros protecteurs, chaque famille a ses Dieux domestiques, les glorieux ancêtres , démons bienfaisants , devenus après leur mort les gardiens de ceux dont ils ont été les modèles pendant leur vie. Le peuple les invoque le matin des batailles ; ils lui prêtent l’appui de leurs bras dans les luttes sacrées pour la défense des foyers et des autels ; et si une jeune génération part un jour pour les émigrations lointaines , ils la suivront dans ses courses au delà des mers et rattacheront par un culte commun la colonie à la métropole. Tous ces illustres morts , devenus citoyens de la république des Dieux par leur glorieuse apothéose, veillent toujours sur leur cité natale, du haut de l’Olympe étoilé conquis par leurs vertus.
3Î bE LA MORALE
La Grèce avait un trop profond sentiment de la dignité humaine pour ne pas développer cette noble croyance de l’immortalité de l’ànie, commune à toute la race des Aryas, et qui , par le culte des morts, relie le présent et l’avenir au passé. La pieuse coutume de brûler les morts éloignait de la pensée cet odieux supplice d’une lente pourriture; c’était bien assez d’être séparés de ceux qu’on aimait, sans les jeter en pâture aux vers avides. Un peu de cendre blanche recueillie dans l’urne sacrée restait comme un souvenir aux mains de leurs amis. Le reste s’évaporait comme la fumée d’un sacrifice , et l’on croyait sans peine qu’avec les dernières étincelles de la flamme, cette autre flamme, cette lumière intérieure qui les avait animés , vêtue d’air, invisible et présente, retrouvait une vie nouvelle au sein de l’éther sans bornes. Cette croyance n’est pas le fruit d’une réflexion tardive , elle naît spontanément du légitime orgueil de l’homme, qui sent en lui un principe divin, icoôeo; (fûç. On se plaint de voir dans Homère les morts regretter la vie ; on s’étonne que ces hommes des âges héroïques , en proie à l’inquiète activité de la jeunesse, soient quelque peu effrayés de ce repos et de ce silence, de celte vie de souvenirs et de rêves qui les attend dans le monde invisible ; on ne peut pardonner à ce vieil aveugle de n'avoir pas su imaginer quelque chose de plus beau que le soleil. Mais, si la lumière n’était pas si douce, voudrait-on
la retrouver au delà de la tombe , et n’est-ce pas le regret de la vie, pour lui-même et pour ceux qu’il aime, qui éveille dans l’homme l’espérance de l’immortalité ?
La vie à venir était un des thèmes favoris de la vieille poésie épique des Grecs. Outre le onzième chant de YOdyssée et la moitié du vingt-quatrième, plusieurs poèmes cycliques , par exemple le poème des Retours et la Minyade de Prodicos de Phocée, contenaient des descriptions du monde invisible. C’est d’après la Minyade, selon Pausanias, que Polygnote avait peint le séjour des morts dans la leschè de Delphes. Il existait aussi un poème attribué à Hésiode sur la descente de Thésée et de Pirithoos dans les demeures d’Aïdès. D’après les Travauœ et Jours du même poète, les hommes de l’âge d’or deviennent des Démons protecteurs et se répandent dans l’air ; ceux de l’âge d’argent habitent sous la terre. Quant aux Héros demi-dieux, ils habitent les îles des heureux et sont gouvernés par Kronos. Ces îles, dont il est question aussi dans l’hymne de Callistrate à Ilarmodios et Aristogiton , paraissent se confondre avec l’île blanche, Leukè, où Thétis transporta l’âme d’Achille, d’après YÆlhiopis d’Arctinos de Milet, et avec le champ Ëlysien où règne le blond Ilhadamanthe , d’après le quatrième chant de l’Odyssée. La plupart de ces poèmes étant perdus aujourd’hui , il est difficile de savoir si toutes les descriptions de la
vie future étaient d’accord entre elles; mais, si l’expression était différente, la pensée première était toujours celle d’une récompense pour les bons, d’une? punition pour les criminels. Agamemnon atteste dans ïlliade les divinités qui punissent après la mort ceux qui ont violé leur serment. Dans un autre passage du même poëme, Homère désigne ces divinités sous le nom d’Erinnyes. Ce sont les redoutables déesses qui représentent à la fois les imprécations de la victime et les remords du meurtrier. Dans Æschyle elles se nomment elles-mêmes les Imprécations; attirées par l’odeur du sang répandu, elles suivent le coupable à la piste, comme une meute de chiennes furieuses : » Là, là, là, dit Oreste, vous ne les voyez pas, mais moi je les vois. »
Ainsi la loi morale a une sanction au delà de la vie terrestre dans cette croyance à l’immortalité de l’âme, qui est le complément et la conséquence de la conception religieuse des Grecs. La nature entretenait cette espérance par des images gracieuses , la religion la confirmait par des symboles rassurants. La délivrance des fils de Kronos, la résurrection de Dionysos et de Korè, et bien d’autres légendes, traduisaient sous des formes variées le divin réveil du printemps, et cette éternelle consolation de la nature renaissante. L’homme ne reniait pas sa fraternité avec la nature ; il vivait en elle et la sentait vivre en lui, et devant cette fête de la terre joyeuse au retour
Je la lumière, Jevanl cette victoire bénie de la vie sur la mort , il ne pouvait douter de sa propre immortalité.
Cependant, depuis que cette religion est morte, chaque siècle lui jette, en passant, sa part de malédictions et d’outrages. Les plus indulgents ne veulent voir qu’un tissu de fables immorales et absurdes dans ces grands, symboles par lesquels les contemporains d’Hésiode et d'Homère traduisaient leur intuition des lois générales du monde. On ne se demande pas comment ces absurdités ont pu produire l’Iliade, l’Odyssée, le Parthénon, les plus splendides chefs-d’œuvre de l’esprit humain. Ceux même qui accordent à la civilisation des Grecs l’admiration quelle mérite font une exception pour leur religion. Mais les religions sont la vie des peuples, elles en répondent devant l’histoire ; l’art, la science, la morale et la politique s’en déduisent comme une conséquence de son principe. Devant les bienfaits de celte merveilleuse civilisation qui est son œuvre, il serait temps de relever l’hellénisme de l’anathème qui pèse sur lui depuis sa mort.
Ce qui est regardé comme le dernier degré de la lâcheté lorsqu’il s’agit d’un homme, l’insulte à un tombeau, peut-il être permis contre une croyance, et les fds doivent-ils bafouer ce qu’ont adoré leurs pères? Le polythéisme est trop opposé aux mœurs des peuples modernes pour qu’on {misse supposer qu’il
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renaîtra jamais de ses cendres; cette enveloppe mortelle des idées, la forme sous laquelle elles se révèlent au monde, elles ne la reprennent plus lorsqu’elles l’ont une fois quittée. Puisque le passé est mort et qu’il ne peut revivre, recueillons-en du moins les ruines avec le respect et la pieuse mélancolie d’un vieillard qui évoque les souvenirs de sa jeunesse.
RAPPORTS DE l/liÛXME AVEC LES DIEUX; CARACTÈRE DU CULTE HELLÉNIQUE
L'harmonie du monde produite par la lutte des principes contraires; luttes des Dieux les uns contre les autres ; des Dieux contre les Titans et les Géants ; de l'homme contre les Dieux, ou résistance de l’homme au monde extérieur. — Héraclès et Prométhee. — La destinée chez les poètes grecs n'est qu'une forme abstraite des lois divines; sou accord avec la liberté humaine. — La divination et les oracles. — La prière ; les sacrifices ; les fêtes publiques.
D’après nos conceptions physiques, les mouvements de la nature sont produits par la pondération de forces opposées, par l’antinomie de lois complémentaires : gravitation et force centrifuge, contraction et dilatation, cohésion et répulsion moléculaire, tendance des graves vers le centre de la terre, expansion de la chaleur et de là lumière vers l’espace. Dans la vie minérale, l’affinité chimique, qu’elle soit une force spéciale ou une résultante, est en raison inverse des analogies, en raison directe des oppositions ; il en est de même des attractions électriques.
DK LA MURALE
Dans la vie organisée, le règne végétal est un appareil de réduction, le règne •animal un foyer de combustion; balancement dynamique, équilibredes conj traires, dépendance mutuelle et réciproque de toutes les énergies vivantes qui s’enchaînent sans hiérarchie dans un ordre éternel; alternatives d’absorptions et de sécrétions , de veille et de sommeil, de destruction et de renaissance ; on ne finirait pas d'énumérer les formes multiples de cette respiration régulière de la nature, de ce mouvement cadencé de systole et de diastole qui fait circuler la vie dans les artères du monde.
Si nous retrouvons ces idées, du moins dans leur plus haute gépéralité, sous les symboles religieux de la Grèce, il n’y a pas lieu de s’en étonner. Quand nos paupières s’ouvrent devant la nature, notre premier regard atteint d’abord les limites que nos yeux ne pourront jamais franchir; puis, par une attention successive, nous étudions un à un les différents objets contenus dans le champ de la vue. Peu à peu l’immense tableau nous est connu dans tous ses détails, mais chacun de ces détails conserve dans l’ensemble la place et l’importance relative que lui avait assigné notre premier coup d’œil. Les lois mathématiques, qui sont les lois de l’esprit humain , l’homme en retrouve les applications dans le monde réel ; la synthèse générale des choses, annoncée a priori par l'intuition religieuse, est démontrée a pos-
tcriori par l’analyse scientifique. De même que les métaphores concrètes des langues primitives se trouvent parfaitement propres à traduire les idées abstraites des époques postérieures , ainsi , dans les mythes religieux, qui sont la langue de l’humanité naissante, on saisit sous leur expression la plus largo des lois dont les révélateurs des vieux symboles ne soupçonnaient pas toutes les manifestations particulières. Les alternatives de la nuit et du jour, de la vie et de la mort, et aussi la lutte des éléments, le ciel bleu après la tempête, l'été après l’hiver, la vie entretenue et renouvelée par la destruction, avaient suffi à l'esprit généralisateur de la race hellénique pour deviner dans la nature une loi d’antagonisme et d’équilibre qui se manifeste aux investigations modernes sous bien d’autres formes.
Le polythéisme n’admet pas, comme le .dualisme mazdéen un bon et un mauvais principe et deux camps rivaux dans la nature ; d’après la cosmogonie des Grecs, d’accord avec la science moderne, les principes opposés sont également nécessaires, et de l’union des contraires résulte l’harmonie universelle. C’est ce que les poètes expriment par le mythe d’Harmonie, fdle d’Arès et d’Aphroditè unis dans les liens de l’indissoluble amour, dans l'invisible filet forgé par Ilèphæstos. Cette idée formait le fond des mystères deSamothrace. La discorde est aussi nécessaire que l’amour ; le monde est né des unions et
des guerres des Dieux. A voir la merveilleuse perfection des œuvres divines, la régulière succession des saisons et des heures, il semble que les Dieux n’ont à craindre ni résistance ni obstacles. Au sommet de l’éther calme, dans leur inaltérable sérénité, la poésie les voit régler les mouvements rhylhmés des astres et conduire le chœur chantant des êtres ; on les appelle les heureux, ceux dont la vie est facile et douce, peîa (ûov«;. Cependant, ainsi que la matière résiste à l’ouvrier, la substance première des choses est rebelle à l’action des lois régulatrices. La mère des Titans s’irrite de leur défaite ; de son sein trop fécond sortent mille monstres, les nuages noirs, les miasmes putrides, Python, l’hydre de Lerne, et le vent souterrain, source des éruptions volcaniques, l’immense Typhoeus, le plus fort et le plus terrible de ces fils de la terre qui voulaient escalader le ciel. Les forces déréglées sont vaincues, mais la tradition atteste que la lutte a été longue et la victoire disputée.
Ces grands combats prennent différents caractères dans les légendes ; tantôt les Dieux luttent contre les Géants et les Titans, tantôt ils luttent entre eux. Il reste dans la poésie d’Homère de nombreux échos de ces antiques traditions religieuses, par exemple la conspiration d’Hèrè, de Poséidon et d’Athènè contre Zeus au premier chant do l’Iliade ; la querelle d’Hermès et d’Apollon, la lutte d’Hèrè contre Zeus et contre Lèto dans les hymnes. L’herméneutique
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lionne la clé de tous ces symboles qui représentent sous diverses formes l’antagonisme des forces et des principes cosmiques. La Théomachie de l’Iliade oppose les Dieux les uns aux autres, et le sens théologique de cette lutte perce encore à travers les intérêts humains auxquels le poëte l’a subordonnée. La guerre des Dieux et des Hécatonchires contre les Titans dans la Théogonie, a un caractère encore plus hiératique, qui ne lui ôte rien de sa poésie ; c’est une page qui peut soutenir la comparaison avec les grandes batailles d’Homère, et qu’on peut citer comme un exemple de la manière dont la poésie religieuse des Grecs traduisait le spectacle ou le souvenir des grandes convulsions de la nature :
« Une clameur terrible s’éleva de la mer sans bornes, la terre au loin retentit, et le vaste ciel gémit ébranlé, et le large Olympe était secoué dans sa base sous le choc des immortels. Jusqu’au Tartare ténébreux pénétrait la secousse profonde, et le bruit des pas précipités, et l’effrayant tumulte des grands coups. Donc ils lançaient ainsi des deux parts les traits lamentables, et jusqu’au eiel étoilé montaient les cris de guerre, et les hurlements des combattants dans la mêlée. Et Zeus ne contint plus son courage; et lout à coup sa poitrine se remplit de colère, et il déploya toute sa puissance. Et aussitôt, du ciel et de l’Olympe il s’avança, fulgurant sans relâche, et les foudres rapides volaient de sa main robuste, avec le
tonnerre et l’éclair, et se multipliaient, roulant partout la flamme sacrée. Tout autour la terre féconde mugissait embrasée, et sous le feu craquait au loin l'immense forêt. Et le sol bouillonnait, et les ondes de l’Océan, et la mer sans fond. Et une chaude vapeur les enveloppa, les Titans terrestres ; la flamme immense monta vers l’éther divin, et les yeux des plus forts étaient aveuglés par l’éclatante splendeur de la foudre et des éclairs. L’incendie envahit le redoutable abîme. Il semblait, ù entendre et à voir tant de bruit et de lumière, que la terre et. le large ciel se confondaient, car c’était l’énorme tumulte de la terre écrasée et du ciel se ruant sur elle : tel était le fracas de la mêlée des Dieux. Eten même temps les vents s’ébranlaient et soulevaient la poussière, et le tonnerre, et l’éclair, et la foudre ardente, armes du grand Zeus, et portaient le bruit et les clameurs au milieudescombattants; et dans le vacarme incessant de l’épouvantable bataille, tous montraient la puissance de leurs bras. » Un autre passage de la Théogonie, qui semble une variante de celui-ci , raconte avec la même énergie d’expression la lutte de Zeus contre Typhoeus, lutte qui, dans les poèmes contemporains ou postérieurs, devint un des épisodes de la guerre des Géants. L’issue de cette grande guerre fut longtemps douteuse, comme on peut le voir par le récit d’Àpollodore; malheureusement ce récit n’est qu’une sèche analyse de toute cette vieille poésie religieuse
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de la Grèce, presque entièrement perdue pour nous, et dont Nonnos, qui a traité le même sujet dans les premiers chants de ses Dionysiaques, ne peut certes pas compenser la perte. Dans leur lutte contre les Géants, les Dieux avaient pris des héros pour auxiliaires, comme ils avaient opposé aux Titans les Hécatonchires. Ainsi l'homme entrait à son tour dans cette grande mêlée de la nature, et il y faisait bra- 4ement son devoir. Toutes ces guerres divines, à en juger par les échantillons qui nous en restent dans Homère et Hésiode, étaient racontées avec autant d'impartialité que la querelle des Troyens et des Achéens dans l’Iliade, ou la rivalité de Sparte et d’Athènes dans Thucydide. Pourquoi, en effet, prendre parti dans ces batailles sacrées où vainqueurs et vaincus concourent également, par leur opposition même, à la beauté de l’univers? Asclépios, foudroyé par Zeus pour avoir compromis l’ordre du monde en ressuscitant les morts, n’en est pas moins un Dieu bienfaisant, et mérite d’avoir ses temples. Prométhée, pour être l’adversaire de Zeus, n’en est pas moins l’ami de la race humaine. Les Titans sont vaincus, mais non maudits ; les Dieux les prennent à témoin de leurs serments (1), et les invoquent même quelquefois (2); les hommes aussi leur adressent des prières (3). On sait d'ailleurs que
(1) Iliade XIV. — (î) Hymnes homériques. — (3) Mer et Sicandrc, cité» par Suidas.