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même d’Athènes. Lors même qu’on ne voudrait pas tenir compte de cette tradition unanime , il faudrait reconnaître que la liberté, qui n’est qu’un accident passager dans la vie de la plupart des autres peuples, a été l’état normal des Athéniens. C’est dans leur caractère qu’il en faut chercher la cause, et non dans des circonstances extérieures. Athènes a été démocratique dès l’origine, parce que la démocratie était conforme à son tempérament , et elle est restée démocratique en dépit de tous les obstacles , parce qu’elle l’a énergiquement voulu. L’oligarchie et la tyrannie cherchèrent bien souvent à s’y établir, et y réussirent même quelquefois, mais jamais pour longtemps , parce que jamais le peuple n’acceptait sa défaite ; toujours il se relevait plus exigeant et plus fort , et chaque complot de ses ennemis avait pour résultat final une extension plus grande et de nouvelles garanties données à la puissance populaire. Les peuples, comme les individus, apportent en naissant des aptitudes spéciales *, mais ils peuvent les développer par l’exercice ou tes annuler par l’inertie. Une force étrangère peut bien en retarder le développement ; mais l’homme possède une énergie intérieure qui lui permet de réagir contre la pression du dehors, et dans une mesure très-large il est maître de sa destinée.
L’ingénieux sophisme de Ménénius Agrippa suffit, dit-on, pour tromper les grossiers plébéiens de Rome;
mais il aurait paru peu concluant au peuple intelligent d’Athènes. Si on lui eût dit que, dans une collection d’êtres semblables , il fallait des membres pour travailler et des estomacs pour digérer, il aurait exigé que ces fonctions inégales fussent tirées au sort ou remplies par chacun à tour de rôle. La cité, réunion d’égaux, société volontaire de forces indépendantes , lui eût semblé inconciliable avec toute espèce d’hiérarchie artificielle. Ce n’est pas qu’Athènes méconnût le mérite ou qu’elle oubliât les services rendus; sa reconnaissance pour les bons citoyens s’étendait même à leurs descendants ; c’est une conséquence du respect des traditions et du culte des souvenirs. Mais comme, dans les monarchies, quand le prince devient majeur, ceux qui ont dirigé son enfance ne peuvent rester ses ministres qu’en devenant ses plus fidèles sujets, ainsi, dans une démocratie , quand le peuple a la pleine et entière conscience de ses droits, les familles illustres qui veulent, non plus le diriger, mais le servir, doivent commencer par lui prouver leur dévouement à sa cause. C’est ce que firent les Alemæonides, de Clisthènes à Périclès, et ils montrèrent en cela autant d’habileté que de patriotisme. Dans les républiques ou les monarchies, la noblesse est souvent arrogante et factieuse ; mais, dès qu’elle sent sa faiblesse, elle devient docile et soumise. Les fils de bons pères, les Eupatrides, comme ils s’appelaient eux-mêmes, n’avaient aucun
privilège; mais l’éclat de ces illustres familles contribuait à la gloire d'Athènes ; le peuple avait scs nobles pour le servir , comme Louis XIV a eu les siens. Les uns comme les autres se disputaient la faveur du maître , et luttaient de dévouement pour son service. Mais, à Athènes, la dignité personnelle n’avait pas à souffrir de cette déférence, car le peuple pouvait dire sans métaphore : L’État, c’est moi. Ainsi l’ambition devenait une vertu ; c’était le légitime désir de servir la patrie.
Il y a un principe vrai au fond de toutes les institutions humaines : le principe de la démocratie est l’égalité des droits; celui de l’aristocratie est le respect des traditions; celui de la monarchie est l’unité nécessaire à la force d’un État. Aucun de ces principes ne doit exclure les deux autres ; et l’intelligence politique d’un peuple se reconnaît à la manière dont il sait les concilier. Athènes ne fit pas de la noblesse et de la souveraineté un privilège, mais un droit qu’elle étendit à tous les citoyens et qui se confondait avec le droit de la patrie commune. Ce droit, la démocratie savait le maintenir; mais de qui eût-elle été envieuse, et quelle gloire ne se perdait dans la sienne ? Le soleil n’est pas jaloux d’un de ses rayons. Tout le peuple de l’Attique était noble, comme ses poètes aimaient à le lui répéter. L’éducation étant la même pour tous, chaque citoyen était propre à tous les emplois. Un jour, enthousiasmé par une
tragédie de Sophocle, le peuple le nomma général. Depuis Aristide, tous les citoyens étaient éligibles ; le suffrage universel ne sembla pas encore assez démocratique, et, pour plusieurs fonctions, on remplaça l’élection par le sort. Quel que fût le nom qui sortît de l’urne, c’était celui d’un citoyen, et ce titre était une garantie suffisante d’aptitude et d’honneur.
La disproportion des fortunes n’était pas trèsgrande, et tendait toujours à diminuer. Toute misère était bientôt soulagée. Cimon abattait les haies de ses vergers et invitait chaque jour les pauvres à sa table; lorsqu’il sortait, des jeunes gens le suivaient avec de bons manteaux, qu’ils échangeaient en silence contre les haillons des vieillards indigents. Périclès, qui n’était pas assez riche pour lutter de popularité sur ce terrain-là, cherchait un moyen d’augmenter la puissance politique du peuple, ce qui n’était pas facile, car elle était à peu près illimitée. Ces rivalités tournaient au profit du peuple, sans danger pour sa moralité ; car, si dans les aristocraties on peut réussir par la corruption des chefs ou de leurs agents subalternes, nul ne peut songer à corrompre toute une nation. Il fallait que les ambitieux en prissent leur parti; pour diriger le peuple, on devait le convaincre et le persuader; les magistrats qu’il nommait étaient ses agents et non ses maîtres. Aucun démagogue, ni Périclès, ni Cléon, ni Démos-
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thènes, n’eut jamais d’autre influence que celle d’un orateur éloquent sur une assemblée délibérante. Soldat ou général en temps de guerre, législateur ou magistrat en temps de paix, citoyen partout et toujours, un Athénien ne connaissait d’autre autorité que l’assemblée de ses égaux, parce que le tout est supérieur à chacune de ses parties. Le peuple recevait les ambassadeurs, délibérait sur leurs demandes, décidait les aljiances, soutenait les guerres qu’il avait décrétées, et obéissait aux lois qu’il avait faites.
Les riches n’avaient garde de mépriser les pauvres, qui disposaient des honneurs et des dignités ; les pauvres, de leur côté, n’enviaient pas les riches, qui consacraient leurs biêns au soulagement du peuple ou à ses plaisirs. Il y avait peu de luxe chez les particuliers; Athènes, riche par son commerce, puissante par sa marine, consacrait tous ses revenus à ses temples de marbre, à ses fêtes publiques et à ses représentations scéniques. Les poèmes d’Homère, chantés, d’après une loi de Solon, dans les Panathénées, inspirèrent le génie de Phidias et celui de Sophocle; l’art dramatique, dont les représentants, malgré Molière etShakspeare,sont encore au ban des sociétés modernes, est né dans les fêtes religieuses de cette démocratie d’artistes qui restera une terre sainte pour les derniers fidèles de l’art et de la poésie. Phidias traduisit en marbre la religiny d'Homère:
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il lut, comme lui, le prêtre (les Dieux de la beauté. Ou se demande comment il put, dans un si petit peuple, réunir assez d’élèves pour exécuter en si peu de temps l’immense œuvre collective qui porte son nom, et comment tous à la fois et sans préparation arrivaient à interpréter avec tant de précision et d’unité la pensée multiple de son génie. Dans l’enivrement de la joie et dans la reconnaissance pour ces Dieux qui l’avaient sauvée des barbares, la Grèce éleva partout leurs images; elle se couvrit de temples et de statues. Pausanias les décrit, pour la honte des siècles destructeurs et l’éternel regret de l’avenir. Que sont devenues tant de sublimes pensées? Quelques fragments, échappés au marteau et retrouvés sous les buissons de la Grèce ou de l’Italie, voilà tout ce que le monde a conservé de ces statues, plus nombreuses que le peuple qui les admirait.
Les Athéniens passaient pour la nation la plus religieuse de la Grèce; leurs Dieux protecteurs sont les Dieux du travail et président à toutes les formes de l’activité humaine. Les grandes Déesses d’Éleusis enseignèrent l’agriculture aux hommes. La navigation, et le cheval qui en est l’image, sont des présents de Poséidon. L’ouvrière Athènè, associée par le dogme, le culte et la légende avec Proinéthée et Hèphæstos, représente avec eux le feu céleste , ce feu artiste, comme l’appelèrent les Stoïciens, cette force intelligente qui anime la matière et donne lu
vie aux. formes idéales. Cette puissance créatrice que l’homme partage avec les Dieux, il semblait juste qu’il la consacrât à ces Dieux dont il est l’image, et que cette noble image lui servît de modèle pour traduire la pensée religieuse dans la langue la plus claire pour les Grecs, la langue de l’art. Dans la sculpture comme dans tout le reste, Athènes tient le premier rang et semble résumer la pensée grecque ; religion, art, industrie, poésie, histoire, éloquence, philosophie, commerce, toutes les branches du travail humain y sont cultivées et honorées, et y arrivent au degré suprême de leur développement. Si la Grèce, a plus fait pour la civilisation du monde que tous les autres peuples ensemble, Athènes y a plus contribué que tout le reste de la Grèce.
Dans l’ordre intellectuel , les titres d’Athènes à la reconnaissance de l’humanité ne sont pas contestés ; mais elle en a peut-être de plus solides et de plus glorieux encore dans l’ordre moral : sa passion pour la justice, son culte fervent de la loi, son infatigable persévérance dans la latte pour la liberté, lutte sans trêve, au dedans et au dehors, contre l’usurpation et l'oligarchie, contre la Perse et la Macédoine, contre les trahisons des chefs qui avaient sa confiance. Les obstacles ne lui ont pas manqué, mais, aucun danger n’a pu l’effrayer, aucun revers n'a pu l’abattre ; elle a conquis la démocratie, et, ce qui est plus difficile encore, elle a su la conserver. Si la
constitution de Solon avait été une œuvre individuelle, elle n’aurait eu qu’une existence éphémère, comme il arrive toutes les fois que quelques âmes généreuses veulent élever à la démocratie un peuple incapable d’en comprendre les droits et d’en pratiquer les devoirs. À Rome, les Gracques succombèrent devant cette tâche impossible. Un peuple n’a de droits qu’à la condition de savoir les défendre. La loi est sous la garde de tous ; lorsqu’elle est violée dans un seul citoyen, tous doivent se lever pour elle, et, selon le mot de Solon, quand un seul membre est blessé, le corps tout entier doit sentir la blessure. Cette force du lien social, ce profond sentiment du droit et du devoir, cette union suprême de la justice et du courage, est la plus haute expression de la moralité humaine. C’est bien plus que la résignation stoïcienne; c’est l’active énergie de la lutte, c’est l’absolu dévouement de chacun à autrui. Et comme cette vertu, la plus difficile de toutes, est la première condition de la démocratie, il ne faut pas s’étonner si cette forme politique apparaît si rarement dans l’histoire. 11 ne suffit pas de la désirer, il faut la mériter; ce n’est pas assez des aspirations ardentes de quelquesuns, il faut la ferme résolution, la persistante volonté de tous. Athènes est restée et restera le type de la démocratie, parce qu’aucun peuple n’en a été plus digne.
Non contente de travailler à sa liberté, Athènes
combattit pour l’indépendance de tops, et, comme elle défendit toujours la même cause, elle peut être aussi fière de sa défaite à Cliéronée que de ses victoires à Marathon et à Salamine. Athènes porta seule tout le poids de la première invasion des Mèdes, et, plus qu’aucune autre ville, elle eut à souffrir de la seconde. Plus qu’aucune autre aussi, elle contribua au succès de cette grande guerre nationale, qui commença peu après l'expulsion des Pisistratides , lorsque Athènes était encore dans l’enivrement de sa démocratie reconquise : « Une preuve, entre bien d’autres, des avantages de l’égalité, dit Hérodote, c’ost que les Athéniens, tant qu’ils furent soumis à la tyrannie, ne l’emportèrent sur aucun de leurs voisins , tandis qu’aussitôt délivrés, ils devinrent de beaucoup les premiers. »
Pendant la guerre du Péloponèse, quand les Grecs se déchiraient entre eux comme cette moisson guerrière née des dents du dragon qui se fauchait elle-même dans les sillons d’Æètès, la pensée se reportait avec bonheur vers les souvenirs sacrés des guerres Médiques. Les deux républiques dont^depuis/Ta rivalité ensanglanta la Grèce brillaient alors comme deux astres jumeaux dans une commune auréole. Auprès «Telles, comme des satellites enveloppés dans leur lumière, les petites cités de Platée et de Thespies, et bien d’autres peuples qui devinrent ennemis plus tard, s’étaient unis devant le danger de la pa-
trie commune, et avaient scellé leur alliance par la sainte fraternité des champs de bataille. Alors tous avaient fait leur devoir, les vieillards et les femmes, les hommes et les Dieux. Les miracles n’avaient pas manqué : le Dieu de Delphes avait défendu son temple en écrasant sous les rochers du Parnasse l’armée sacrilège des barbares; la redoutable égide avait dispersé leurs navires, et la mer sacrée d’Hellè, s’indignant d’être esclave, avait rompu ses chaînes pour fermer la voie du retour. Mais le plus étonnant de tous les prodiges, c’était l’énergie surhumaine inspirée à tout un peuple par la confiance de sa mission divine; c’était ce vertige d'héroïsme quand la résistance paraissait impossible.
La Grèce mériterait la première place parmi les nations, lors même qu’elle n’aurait ni ses artistes, ni ses poètes, ni ses hommes d’État, ni ses philosophes, ni ses orateurs ; car, au-dessus de cette liste interminable de grands hommes, il y a le dévouement obstiné d’un peuple marchant dans l’orgueil de sa force à la défense du droit et de la liberté. S’il y a quelque chose d’aussi beau qu’un chant d’Homère , c’est l’inscription des Thermopyles : « Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir aux lois ; » c’est l’héroïque énergie des Athéniens en présence de leur ville en flammes. Pas une heure de découragement, de doute et de désespoir; personne ne songe à la soumis-
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sion ou à la fuite : s’en aller fonder une colonie lointaine, ce serait affaiblir la flotte de la Grèce, et ce peuple, qui n’a plus de patrie, veut défendre la patrie des autres peuples, ses frères. Ce sacrifice volontaire, cette abnégation unanime d’une nation pour le salut des autres, c’est là un grandiose et merveilleux spectacle que le monde ne reverra plus. La Grèce n’est qu’un point dans l'histoire, mais comme le soleil n’est qu’un point dans l’infini du ciel ; le soleil a ses taches, et la Grèce aussi a ses fautes: mais elles disparaissent toutes dans la traînée lumineuse de cette journée deSalamine. dont Démos* thènes évoquait le souvenir après le désastre de Chéronée.
Si on nous accusait d’avoir trop exalté la morale sociale de la Grèce primitive, cette morale populaire qui ne se traduisait pas par des préceptes et des sentences, mais qui produisait de si grandes actions et de si grands peuples, nous renverrions à cette magnifique épopée des guerres médiques, la plus belle page de l'histoire du monde. Mais il n’y a pas besoin d’excuse à l’amour filial et au culte de la patrie, et nous sommes les enfants d’adoption de la Grèce, les humbles et fervents disciples de sa féconde et glorieuse pensée. Quelques feuillets épars, quelques débris de marbre, ont suffi pour l'initiation des temps nouveaux. Quand ces types divins reparurent, mutilés par l’injure du temps ou l’impiété
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des hommes, mais toujours souriants et calmes, on s’étonna de leur éternelle jeunesse, de leur inaltérable et sereine beauté. Désespérant de dépasser la Grèce et même de l’atteindre, le seizième siècle se contenta de l’admirer et de la suivre, et il ne fut si grand que parce qu’il sut comprendre et continuer son œuvre. Il salua la renaissance de la Grèce, il crut voir son âme s’élancer du tombeau, rayonnante comme un phare, enveloppée d’une vapeur d’aurore, et le monde sortit de la grande nuit. On sut jusqu’à quelles cimes lumineuses pouvaient monter la force et le génie de l’homme.
C’est là le plus grand bienfait de ces nobles études classiques dont le développement, chez les peuples modernes, donne la mesure de leur civilisation. Elles ne forment pas seulement des lettrés, mais des hommes; au milieu de la tempête des intérêts déchaînés , elles gardent le dépôt de la flamme sacrée dans le sanctuaire de l’idéal. La Grèce fait pour nos fils ce qu’elle faisait pour les siens; elle leur enseigne l’une par l’autre les lois éternelles ; elle les conduit par le chemin du beau à la connaissance du vrai et du juste. Dans la morale, comme dans l’art, elle occupe le point culminant de l’histoire. Aucun rêve ne fut plus beau que le sien, et aucun peuple n’approcha plus près de son rêve. A ceux qui soutiennent que la civilisation énerve les races; à ceux qui confondent l'art
!8« DF. I.A MORALE AVANT I.F.S PHII.OSOPHES.
avec le luxe, et qui, au nom de la morale, maudissent la poésie et le culte de la beauté, on peut répondre que le peuple qui a produit les plus splendides chefs-d’œuvre de la pensée est aussi celui qui a laissé les plus grands exemples de toutes les vertus, et que nous devons autant de respect à son héroïsme que d’admiration à son génie. Grâces en soient rendues à ses Dieux protecteurs , aux Dieux de la beauté , enfants de la lyre d’Homère, aux Muses, à la Sagesse antique sortie tout armée du large front de Zeus, et à la Terre féconde, nourrice des héros.
TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION
Pages.
Morale populaire antérieure i> la philosophie; on peut la retrouver dans Ica traditions religieuses , les légendes héroïques et les législations. — Les poètes, premiers historiens et premiers théologiens de la Crèce. — Le» philosophes , après avoir attaqué la mythologie, la transforment. — Nécessité de rendre à chaque époque et il chaque doctrine ce qui lui appartient. I