CONCLUSIONS
Traditions de» Athéniens sur l'origine de leur législation. — Factions politiques ii Athènes.— Médiation de Solon — Caractères généraux de ses lois politiques. — Lois civiles; le mariage et la famille. Education des enfants et serment des Éphèbes. Loi contre la paresse. — Les pisistratides. — Réforme de Clisthènes. — Les étrangers et les esclaves. Ce qu’était la ser» vitude à Athènes. Affranchissement. — L'ostracisme. -- les complots oligarchiques. — Attachement des Athéniens à leurs traditions; leurs luttes pour le maintien de la démocratie ; leur caractère. — l.’art à Athènes. — Athènes est un résumé de toute la Grèce. — Application des principes de la morale grecque à l'histoire des guerres médiques! — Titres de la Grèce à la reconnaissance de l’humanité.
L’histoire rapporte à Solon la législation politique et civile des Athéniens ; mais la légende en recule bien plus loin les origines : c’est la Terre elle-même, DèmèterThesmophore, la grande Déesse législatrice, qui initie lés peuples de l’Attique au culte des Dieux et des lois en même temps qu’à l’agriculture. Le sanctuaire d’Eleusis prétendait* avoir conservé trois de ces lois primitives , attribuées à Triptolème : « Honorer les parents; — offrir aux Dieux des fruits;
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— ne pas faire de inal aux animaux. * C’est la Déesse éponyme d’Athènes, Athènè, qui institue l’Aréopage, le tribunal le plus ancien et le plus respecté de la Grèce , devant lequel des Dieux même ont comparu. C’est Cécrops , l’ancêtre mythique de la race autochthone , qui établit le mariage , la plus ancienne de toutes les institutions sociales, la base de la famille. C’est Thésée, le fondateur de la cité, qui établit la démocratie, et porte , dès le début de l’histoire d’Athènes, cette grande loi que plus tard les plus civilisés des peuples modernes mettront des siècles à découvrir : « Le droit est égal pour tous, TOïffi tï ïira elvai. » Ces traditions annoncent un peuple préoccupé, dès l’origine, de l’idée de la loi, de la justice , de l’ordre dans l’égalité, c’est-à-dire un peuple éminemment politique , car la justice est la vertu sociale par excellence, et, comme le dit Théognis, un résumé de toutes les vertus. L’histoire intérieure d’Athènes n’est qu’une suite de luttes et d’efforts continus pour réaliser la société la plus conforme possible à la justice.
Dans la légende de Thésée, il est difficile de dis- » tinguer le mythe de l’histoire ; mais Solon appartient plus encore que Lycurgue à la période historique. Ils apparaissent dans des circonstances semblables : à Athènes comme à Sparte, la loi est appelée comme un remède suprême aux maux du peuple. On a voulu pousser plus loin l’analogie; on a cru voir des cou-
itérants dans ces émigrés du l’éloponèse accueillis en Attique après l'invasion dorienne. Mais les témoignages des anciens ne paraissent pas autoriser cette opinion. Les Athéniens ont toujours été regardés comme autochtliones ; ils se vantaient de n’avoir jamais subi d’invasion ni de conquête. L’Attique
offrit plusieurs fois un asile à des réfugiés ; mais on expulsa les Pélasges lorsqu'ils devinrent insolents, et on envoya les Ioniens ou une partie d’entre eux fonder une colonie lorsque la population devint trop nombreuse. Rien ne prouve que la période des ar- „ ehontes à vie et des archontes décennaux ait été une époque d’oppression. Une aristocratie ne peut exister sans esclavage, et on sait par Hérodote qu’à l’époque de l’expulsion des Pélasges il n’y avait pas encore eu d’esclaves en Attique. Ce n’est qu’au temps de Solon qu’on voit des citoyens pauvres obligés d’engager leurs champs, puis de se mettre eux-mêmes au service de leurs créanciers , et même de vendre leurs femmes et leurs enfants. C’est donc dans l’intervalle que s’était formée, par des empiétements successifs cette oligarchie très-immodérée dont parle Aristote, et qui avait réduit les Thètes , ou travailleurs, à une condition que Denys d’Halicarnasse rapproche de celle des plébéiens de Rome.
. Des factions politiques divisèrent alors Athènes , comme la plupart des villes de la Grèce : les montagnards, que Diogène Laercc appelle les habitants de
la ville , représentaient la démocratie ; ceux de la plaine, l’aristocratie; ceux du rivage, un parti moyen qui contenait les deux autres. On espéra sortir de ces agitations par une législation positive ; mais l’extrême sévérité des lois de Dracon les rendit inutiles, et les troubles recommencèrent, et prirent, selon Plutarque, le caractère d’une lutte sociale. 11 reste un fragment intéressant des poésies de Solon, qui se rapporte à l'oppression exercée par les riches sur les pauvres : * Notre république ne sera pas détruite par la destinée de Zeus (alua) et la volonté des immortels Dieux heureux, car une magnanime gardienne, fdle d’un père puissant, Pallas Athènaiè, la protège : mais ce sont des citoyens qui, fiers de leurs richesses, veulent perdre la grande cité par leur folie ; c’est l’injustice des chefs du peuple, qui se préparent bien des malheurs par leur grande violence , car ils ne savent pas modérer leur avidité et user de leur bonheur présent dans le repos de l’abondance (ici une lacune) — et ils s’enrichissent par des actions injustes ^autre lacune).... et, n’épargnant ni lesbiens sacrés ni les biens du peuple, ils volent et pillent de tous les* côtés , et ils ne respectent pas les saintes lois de la justice. Mais elle, silencieuse, sachant le passé et l’avenir, vient tout venger en son temps. C’est pourquoi un ulcère incurable envahit toute la cité, elle • tombe tout à coup dans la dure servitude , qui ré- * veille la dissension intestine et la guerre endormie. . . »
Solon énumère ensuite les maux de la guerre , et conseille aux Athéniens de les éviter par de bonnes lois, qui mettront un terme à la satiété, c’est-à-dire à l’excès des richesses, source de l'injustice et de la violence.
Les Athéniens n’étaient pas d’humeur à supporter longtemps l’oppression; le mal étant arrivé à son comble, on en chercha le remède, et Solon, investi d’une autorité indéfinie par la confiance de tous les partis, leur servit de médiateur. 11 annula les hypothèques et abolit les dettes, ou les réduisit considérablement, au moyen d’une combinaison financière qu’on nomma Seisachthie , c’est-à-dire soulagement. En même temps il rendit à la liberté les débiteurs réduits en esclavage par les usuriers, et força ceux-ci à dégager à leurs frais ceux qu’ils avaient vendus dans des contrées étrangères, et il prévint le retour d’un pareil abus en empêchant par une loi que le débiteur pût être vendu ou contraint de vendre ses enfants. La liberté individuelle fut garantie; personne ne put être mis en prison avant d’avoir été condamné par un jugement, excepté pour les crimes de péculat, de trahison ou de conspiration contre la république. L’arbitrage de Solon ne put cependant satifaire tout le monde ; il en prit son parti : « Dans les grandes affaires, dit-il, il est difficile de plaire à tous. » Les
riches trouvaient qu’en donnant à ses mesures un effet rétroactif, il violait des droits acquis ; les pau-
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vres avaient espéré qu’il détruirait la racine même du mal par une distribution égale de la propriété. Plutarque l’excuse de n’avoir pas tenté cette entreprise difficile; Lycurgue, qui l’avait réalisée à Sparte, était dans des conditions bien plus favorables ; il exer çait l’autorité royale et agissait sur une société non encore constituée; Solon n’avait qu’une influence morale.
S’il est vrai qu’il ait obtenu cette influence en promettant aux riches de consacrer les dettes, aux pauvres de partager les terres, du moins cette ruse équivoque n’avait pas eu pour motif une ambition personnelle, car il n’abusa pas de son pouvoir. 11 reste quelques vers où il raille ceux qui s’étonnaient de sa modération à une époque où les usurpations étaient si fréquentes : « Solon n’est pas né avec un esprit profond et avisé : un Dieu lui offre des biens, il ne les prend pas. Lorsqu’il tient le poisson, il ne sait pas ramener le filet; il manque d’audace et de bon sens. » Mais il se vante avec un légitime orgueil d’avoir renoncé au pouvoir, qu’il lui était si facile de garder : « Si j’ai respecté ma terre paternelle, si je n’ai pas flétri et souillé ma gloire en m’emparant de la tyrannie par la violence, loin d’en rougir, je crois plutôt que je l’emporterai par là sur tous les hommes. » Bientôt les mécontentements se calmèrent, et Solon se félicita de son œuvre dans des ïambes qui ont été conservés : il y invoque le témoignage de la
grande mère des Démons olympiens , de la Terre noire, esclave auparavant, libre désormais. 11 déclare qu’il a rendu à la patrie bien des exilés, à la liberté bien des citoyens réduits en servitude , et il ajoute qu’un autre à sa place n’aurait pas su garder de justes bornes, et que, s'il avait voulu satisfaire un parti ou l’autre, la république aurait été veuve de bien des citoyens. On comprit qu’il avait raison ; les riches s’estimèrent heureux de ne perdre que ce qu’ils avaient usurpé, et la facilité avec laquelle ils acceptèrent cette réforme prouve que leur usurpation n’était pas bien ancienne ni leur prépondérance bien établie. Les pauvres se contentèrent des garanties qui leur étaient données pour l’avenir, et Solon, possédant la confiance générale, apporta le même esprit de conciliation dans la rédaction des lois qu’il fut chargé de présenter au peuple.
Il serait hors de propos d’examiner ici en détail la législation politique et civile de Solon. La constitution d’Athènes diffère peu au fond de celles des autres États de la Grèce qui n’ont pas subi la conquête dorienne. Les formes, les modes d’application, varient quelquefois d’une république à l’autre; mais le principe est partout le même. La souveraineté entière et absolue appartient toujours au peuple , qui tantôt l’exerce directement, tantôt la délègue en partie et par mandats spéciaux à des fonctionnaires révocables et responsables La division des fonctions
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garantit l’ordre et la liberté contre les usurpations , sans que des conflits puissent s’élever entre des pouvoirs toujours placés sous l’autorité suprême et la surveillance immédiate du peuple. Malgré son caractère franchement démocratique , la constitution de Solon ne lui semblait à lui-même qu’une oeuvre de conciliation; il avait donné, disait-il, non les meilleures lois possibles , mais les meilleures que les Athéniens pussent recevoir. En général, il ne fit que transformer en règles fixes des usages qui existaient depuis un temps immémorial , et que les récentes usurpations de quelques familles riches n’avaient pu faire oublier ; la tradition rapportait à Thésée l’établissement de la démocratie, et la faisait remonter à l’origine même d’Athènes. Mais c’était une innovation importante et une précieuse garantie que de substituer à la coutume un code complet de lois écrites.
La division en tribus existait déjà ; la division en classes d’après le revenu n’était que l’expression d’un fait et ne différait que par la forme de la division attribuée à Thésée. Les magistrats continuèrent à être choisis par tout le peuple , mais seulement parmi ceux qui avaient un revenu fixe. Cette restriction semble d’abord contraire à l’égalité ; mais si on avait pris des magistrats parmi les Thètes, qui ne vivaient que de leur travail, il aurait fallu les indemniser, et il ne paraît pas que les fonctions publiques aient été
rétribuées. D’ailleurs , comme le droit de voter les lois, de choisir les magistrats, de décider la paix, la guerre, les alliances, les impôts et toutes les affaires importantes, et enfin de juger les procès, appartenait au peuple tout entier , les Thètes avaient par leur nombre la principale influence dans les élections et la plus large part dans les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Un conseil d'État de quatre cents citoyens tirés au sort, dix archontes annuels et responsables, et le tribunal suprême de l’Aréopage, composé d’anciens archontes, exerçaient les principales fonctions à titre de ministres du peuple et sous sa surveillance. Mais tous ces pouvoirs s’enchaînent sans hiérarchie ; toutes ces fonctions sont définies et indépendantes les unes des autres , ou plutôt leur dépendance est mutuelle et réciproque. Eu réalité, il n’y a d’autre autorité que celle du peuple; son action directe et permanente domine toute cette constitution, dont les rouages multipliés semblent n’avoir eu d’autre objet que d’entourer d’innombrables garanties le plein exercice de l’autocratie populaire.
dépendant le peuple trouva moyen par la suite d’augmenter encore sa prépondérance. D’après Aristote , qui désapprouve d’ailleurs les changements apportés après Solon à la constitution d’Athènes, ce législateur n’avait fait que raffermir la démocratie que les Athéniens tenaient de leurs ancêtres; il n’avait rien changé à ce qui existait, mais, pour eonso-
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licier les droits du peuple, il avait admis tous les citoyens, sans distinction, à rendre la justice. Quant au droit de choisir ses magistrats et de leur faire rendre des comptes, il appartient au peuple de toute nécessité ; « sans cela, ajoute Aristote, le peuple n’est dans l’État qu’un esclave et un ennemi » (I). Telle était d’ailleurs l’opinion de Solon lui-même, qui caractérise ainsi sa constitution : « J’ai donné au peuple autant de pouvoir qu’il était convenable, sans restreindre ses droits et sans les étendre au delà des bornes. A ceux qui avaient la force et qui se glorifiaient de leurs richesses, j’ai interdit toute usurpation. J’ai étendu sur les deux partis un bouclier solide, et je n’ai permis ni aux uns ni aux autres de vaincre injustement. » Pour que la constitution de Solon ait pu être regardée comme une œuvre de conciliation entre les partis et non comme une conquête du parti populaire, il fallait que la démocratie ne fût pas une nouveauté, mais un état normal et habituel, appuyé sur la tradition nationale. La domination des riches n’avait été qu’un accident passager dont il ne resta pas de traces dans les mœurs, tandis qu’une longue servitude aurait laissé des stigmates ineffaçables.
Les lois de Solon, relatives au mariage, montrent qu'il avait voulu resserrer le lien social sans relâcher le lieu de famille. Les règlements sur le mariage des
(!) Ariflol. Polit , II, 17.
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riches héritières empêchaient, par des moyens peutêtre un peu étranges, que le mariage ne devînt une affaire d’intérêt; ce devait être un lien sacré, un engagement dont l’enfant était l’objet. Quant aux orphelines pauvres, leur plus proche parent était obligé de les épouser ou de leur constituer une dot dont le chiffre était fixé selon la classe à laquelle il appartenait. A la vérité, les lois d’Athènes semblent avoir fait payer aux femmes les droits qu’elles leur accordaient, en les retenant dans un état de minorité contraire à la justice. Mais il faut remarquer que, s’il reste à un homme qui a dissipé son bien mille moyens de vivre honorablement, une femme réduite à l'indigence n’a guère que le déshonneur pour ressource. La chasteté des femmes ne pouvait être eutourée d’autant de garanties qu’aux dépens de leur indépendance. Les Grecs croyaient que l’honneur était le bien le plus précieux pour une femme, et valait bien le sacrifice d’une partie de sa liberté. Si la justice en souffrit, les mœurs y gagnèrent. Lorsqu’il y eut des courtisanes à Athènes, c’étaient des femmes étrangères. La condition de mère de famille étant la seule honorable pour une citoyenne, on avait voulu que ce fût aussi la seule possible. Les lois con-
tre l’adultère et la séduction étaient très-sévères : le ravisseur était obligé au mariage; l’amant d’une femme mariée, surpris par le mari, était livré à sa discrétion par une loi de Drâcon qui ne fut jamais
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abrogée. Si le coupable était riche, il pouvait obtenir de racheter sa vie ; s’il était pauvre, au lieu de le tuer, on le soumettait quelquefois à une punition ignominieuse : le ridicule ne s’attachait pas au mari trompé; seulement, s’il gardait la femme convaincue d’adultère, il était noté d’infamie. La tentative même d’adultère était punie, selon Maxime de Tyr. La séduction était punie plus sévèrement que la violence, parce que celle-ci ne souille que le corps, tandis que la séduction flétrit l’âme. Quant à la femme coupable, l’entrée des temples lui était interdite; si elle s’y montrait, on pouvait l'insulter impunément.
Comme le désir d’être admirées est le premier écueil de la vertu des femmes, la loi allait jusqu’à imposer une limite au luxe de leur parure, lorsqu’elles allaient au marché. 11 leur était interdit de sortir la nuit autrement qu’en voiture et avec une torche. Ces restrictions à la liberté des femmes étaient des garanties pour leur pureté. La liberté de conversation entre les deux sexes est généralement regardée comme très-propre à développer l’esprit : les Athéniens ne passaient pas pour des sots, mais ils regardaient l’honneur des familles comme une plante délicate qui craint un air trop vif et un soleil trop ardent. Selon eux, la seule ambition digne d’une femme est d’élever pour la patrie des générations fortes et saines. Une honnête femme, fût-elle sure
d’elte-mème, doit craindre de donner un prétexte aux soupçons. Nul étranger ne pénètre chez elle; elle n’admet pas même les amis de son mari à sa table. Ce n’est pas une réclusion forcée, c’est une retraite volontaire. Elle n’est pas captive sous les grilles d’un harem, mais elle n’étale pas son esprit et ses charmes devant une foule d’oisifs qui la flattent et la méprisent, prodiguant à tous ses sourires, excepté à celui qu’elle a juré d’aimer. Ignorée de la foule, nul ne parle d’elle, ni en bien ni en mal, car les louanges d’une femme dans la bouche d’un homme sont quelquefois un outrage. L’étranger baisse les yeux devant sa chasteté voilée, et celui qui seul peut la connaître l’honore comme le génie tutélaire du foyer domestique, son trône ou plutôt son sanctuaire; il l’aiine d’un amour grave et profond, comme on aime la patrie.
Le pouvoir judiciaire, qui appartient au père de famille dans toutes les sociétés naissantes, ne lui est enlevé par l’État que lorsque l'expérience a montré qu’il en pouvait abuser. Sextus Empiricus prétend que Solon avait laissé au père ce droit de vie et de mort sur ses enfants, et une comédie de Térence pourrait faire croire qu’à une époque où les mœurs s’étaient corrompues, de mauvais pères abusèrent de cette loi pour abandonner leurs enfants à la charité publique. Selon Ælien, les Thébains avaient une loi qui défendait d’exposer les enfants. Il en est de
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même aujourd’hui chez tous les peuples civilisés; mais la séduction, cause ordinaire de l’infanticide, échappe à la loi, et ce crime lui-même, sous sa forme la plus odieuse, le supplice lent et successif d’un enfant par les coups, les mauvais traitements, les tortures de chaque jour, se reproduit trop souvent impunément, surtout dans les classes où la misère à éteint le sens moral. Le droit de la famille sur l’enfant n’est pas absolu ; Lycurgue eut tort de le méconnaître, Solon eut tort de ne pas le limiter. 11 n’avait pas fait de loi contre le parricide parce qu’il le jugeait impossible ; peut-être en pensait-il autant de l’infanticide: la vie des enfants, comme celle des pères, lui paraissant assez protégée par la loi naturelle, il se borna à fixer leurs devoirs réciproques. Il obligea les parents à apprendre à leurs enfants la lecture, la natation et un état. Les enfants, à leur tour, devaient nourrir leurs parents, les loger et leur fournir toutes les nécessités delà vie. Ceux qui manquaient à ce devoir étaient notés d’infamie, peine qui répond à peu près à la mort civile ; mais les bâtards, ou ceux à qui leur père n’avait pas appris d’état, ne lui devaient que la sépulture.
Jusqu'à seize uns, l’enfant était laissé aux soins de scs parents; alors il était inscrit sur le registre des Phratries, et pendant les deux années suivantes il fréquentait les gymnases publics et se formait aux exercices \irils, sous la surveillance rie maîtres nmn-
mes par l’État. I^a discipline interne de ces gymnases était très-sévère, et la peine de mort était prononcée contre quiconque aurait porté atteinte à la pureté de l’enfance. La loi de Solon, qui interdisait l’entrée des gymnases aux esclaves, et leur défendait de se lier d’amitié avec les enfants athéniens, paraît avoir eu le même objet. A dix-huit ans, les éphèbes gardaient les places de l’Attique et veillaient à la défense du territoire. Après cet apprentissage du service militaire, ils prêtaient le serment suivant dans le temple de la Déesse champêtre : « Je ne déshonorerai pas ces armes sacrées ; je n’abandonnerai pas mon chef de file et mon rang. Je combattrai pour les autels et les foyers, soit seul, soit avec d’autres. Je ne laisserai pas ma patrie plus faible que je ne l’ai reçue, mais plus grande et plus forte. J’obéirai à ceux qui jugeront selon la justice. Je serai soumis aux lois établies, et à celles que le peuple portera d’un consentement unanime. Je ne permettrai pas que personne renverse les lois ou leur désobéisse , mais je les défendrai, soit seul, soit avec tous les autres. Et j’honorerai la religion de mes pères. Soient témoins les divinités champêtres (Athènè et les filles de Cécrops), le Guerrier (Arès) Zeus, la Nourrice (la Terre), la Commandante (Artémis) (1). » Selon l’usage des Grecs, les Dieux sont désignés ici par une de leurs épithètes.
(t) Poilux, lit Vlll Stohæun, sfinio dr Rcpublira
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Solon avait reculé devant le partage des terres, mesure dangereuse et qui ne peut avoir d effet que pour un temps. Mais il essaya d’arriver au même résultat par des lois qui devaient empêcher une trop grande disproportion de fortune entre les citoyens; car « La satiété qui suit l’abondance des richesses engendre la violence. » Il fixa une limite à l’extension de la propriété, au moins de celle du sol; mais Aristote, qui fait allusion à cette loi sans la citer (I’olit. Il, 7), ne dit pas quelle était cette limite. Il défendit de vendre l’héritage paternel, et il obligea chaque citoyen à travailler ; celui qui avait été trois fois convaincu d’oisiveté était noté d’infamie; les étrangers même ne pouvaient s’établir à Athènes que pour y exercer un état. Cette loi contre la paresse avait été empruntée aux Égyptiens selon Hérodote, mais, d’après Pollux, elle remontait à Dracon. Il était défendu de reprocher à qui que ce fût l’état qu’il exerçait. Le plus habile dans chaque métier était nourri dans le Prytanée et occupait une place d’honneur dans les fêtes. Rien n’était plus propre à maintenir l’esprit démocratique que cette glorification du travail. A Sparte, l'agriculture, le commerce et l’industrie étaient abandonnés aux Laconiens et aux Hilotes. Les patriciens de Rome cultivaient la terre, mais ils méprisaient l’industrie et le commerce, et laissaient les arts à leurs esclaves grecs. Dans l’Europe moderne, la noblesse n’estiinait que
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le métier des armes, et ce fut l’une des principales causes de sa stérilité intellectuelle et de la longue barbarie qui pesa sur le monde. Athènes, fidèle aux antiques traditions de la Grèce, honora le travail sous toutes ses formes, l’agriculture, le commerce, l’industrie et l'art ; elle mit en pratique le mot d’Hésiode : « Aucun travail n’est honteux; il n’y a de honteux que la paresse. »
On ne possède malheureusement pas le recueil des lois de Solon (l). 11 y avait des prescriptions détaillées sur la propriété, les relations de voisinage, et en général sur les devoirs réciproques des citoyens. Quelques-unes ont un caractère d’archaïsme naïf , par exemple, la loi relative aux blessures causées par un chien ou par la chute d’un objet inanimé, et celle qui défendait de tuer un bœuf de labour, parce qu’il est le compagnon de travail (le l’homme , loi digne d’un peuple qui honore l’agriculture. Une loi ordonnait d’indiquer la route aux voyageurs, une autre punissait les injures contre les morts. La loi qui défendait de rester neutre dans les dissensions politiques ne doit pas être entendue à la lettre; autrement Solon l’aurait violée le premier, puisqu’il avait cherché à servir de médiateur entre les riches et les pauvres. Mais l’esprit de cette loi est facile à saisir ; elle avait
(1) Samuel Petit a rassemble1 les lois attiques citées par les anciens et y a joint un savant commentaire. On peut consulter aussi la Thémis nltica de Meursius, mais avec circonspection, parce que Meursius puise souvent dans les rhéteurs.
pour but de tlétrir l’indifférence politique et cette prudence égoïste qui attend l’issue de la lutte pour se ranger du côté du parti victorieux. Nul ne doit songer à garantir son repos et ses intérêts au milieu des malheurs ou des dangers de la patrie. La loi, la justice et la liberté sont sous la garde de tous. Solon disait que la meilleure république était celle où toute injustice est poursuivie par ceux qui n’en souffrent pas, comme par celui qui en est victime. 11 encouragea chaque citoyen , dit Plutarque , à entamer des poursuites pour tout acte de violence exercé contre un autre. Les lois politiques et religieuses étaient gravées sur des tables de pierre (xûp&iç) , les lois civiles sur des pyramides de bois tournant sur un axe (âÇove;). La manière primitive dont elles étaient écrites (po,jarpo<pi!&<iv) montre que l’usage de l’écriture n’était pas encore très-répandu. Au milieu de la place publique, tout le monde pouvait les consulter : dans une démocratie, où le peuple est majeur et responsable, chaque citoyen doit connaître ses droits et ses devoirs.
Les Athéniens eurent cependant besoin des leçons de l’expérience. Malgré les garanties données par les lois à leur liberté, ils la perdirent momentanément par leur faute. Si Solon avait conservé le pouvoir assez longtemps pour calmer les passions et mettre ses lois en vigueur, peut-être eût-il préservé Athènes de l’usurpation de Pisistrate. Il avertit le peuple du
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danger, et, quand le ma! fut consommé par l’occupation de l’Acropole, il essaya inutilement d’exciter un soulèvement général : « 11 eût mieux valu, disaitil, prévenir l’usurpation ; mais il sera plus glorieux de la détruire après qu’elle est établie. » Personne ne l’écouta : la faction oligarchique se tint à l’écart ; les Alcmæonides, chefs du parti moyen, s’exilèrent, et les montagnards virent une victoire pour eux dans l’usurpation de leur chef. Solon mit ses armes devant sa porte : « Si vous portez la peine cruelle de vos fautes, dit-il aux Athéniens, n’en accusez pas la destinée des Dieux ; vous-mêmes, par vos dons, avez grandi ceux qui vous oppriment, et voilà pourquoi vous subissez la dure servitude. » L’histoire n’a pas voulu être sévère pour Pisistrate, à qui le monde doit les poèmes d’Homère ; on dit qu’il cherchait à conserver les apparences de l égalité , et que , sauf le pouvoir qu’il s’attribuait, il appliquait les lois de Solon. On ajoute que celui-ci ne lui refusait pas ses conseils, pensant peut-être que la tyrannie temporaire d’un démagogue contiendrait l’esprit factieux des familles riches mieux que l’autorité abstraite de la loi.
Mais on no fait pas à l’ambition sa part. Chassé deux fois d’Athènes, Pisistrate y revint d’abord par la connivence des Alcmæonides , plus tard avec un appui étranger, et transmit la tyrannie à ses fils. Tous les tyrans qui s’établissaient dans les villes
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grecques cherchaient à fonder des dynasties héréditaires. S’ils n'y réussissaient pas , c’était grâce aux conspirations et à l’appui que les Spartiates offraient généralement aux peuples qui voulaient s’affranchir. Au milieu de ces luttes, il faut constater le rôle de la poésie. Malgré les goûts littéraires des Pisistratides, le soin qu’ils avaient de s’entourer de poètes , la poésie grecque resta pure de ces serviles déférences qui ont trop souvent déshonoré la poésie latine. /Tandis qu’on trouve deux tyrans parmi les sages de la Grèce, on voit des poètes à la tête des ennemis de l'usurpation ; Théognis , Solon , Àlcée , en sont la preuve. On en trouverait sans doute d’autres exemples parmi les lyriques , si leurs œuvres n’avaient pas disparu dans la grande nuit du moyen âge ; mais, de tous les chants politiques de cette époque, on n’a conservé que celui en l’honneur d’Harmodios et d’Aristogiton, attribué à Alcée ou à Callistrate , et qui forme une transition curieuse entre les hymnes homériques et les odes de Pindare ; « Dans une nrancnc de myrte je cacherai le glaive , comme Harmodios et Aristogiton lorsqu’ils tuèrent le tyran et rétablirent l’égalité dans Athènes. Cher Ifarmodios, non, tu n’es pas mort; tu es dans les îles des heureux, où sont, dit-on, Achille aux pieds légers et Diomède, fils de Tydée. Dans une branche de myrte je cacherai le glaive, comme Harmodios et Aristogiton, lorsqu’aux fêtes d’Athènè ils tuèrent le tyran Hippar-
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ehos. Toujours votre gloire vivra sur la terre, chers Harmodios et Aristogiton, parce que vous avez tué le tyran et rétabli l’égalité dans Athènes. »
Malgré la popularité qui s’attacha aux noms d’Harmodios et d’Aristogiton, leur tentative n’avait eu pour principe qu’une injure personnelle à venger. C’est, selon Aristote, la cause la plus ordinaire de la chute des tyrannies; il serait plus juste de n’y voir qu’une occasion ou un prétexte. La véritable cause des révolutions qui affranchirent les cités grecques, c’est le caractère profondément républicain de la race hellénique et son infatigable persévérance. 11 y avait toujours une partie du peuple qui protestait contre l’usurpation; dans d’autres villes , ce fut le rôle de la faction aristocratique; mais à Athènes cette faction s’annula elle-même par son inertie. La résistance vint du parti moyen, dirigé par les Alcmæouides. Ils s’armèrent dans l’exil et tentèrent une invasion en Attique; on a conservé une sorte de chant funèbre sur leur défaite à Leipsydrion : « Ah ! Leipsydrion traître aux amis ! quels hommes tu as détruits, braves au combat et de bonne race, et qui ont montré alors de quels pères ils étaient nés! » Ils ne se découragèrent pas; le Dieu de Delphes, dont ils avaient rebâti le temple à leurs frais , leur procura l’appui des Lacédémoniens, qui chassèrent Hippias. Sparte, il est vrai, dispensa Athènes de la reconnaissance en essayant de la soumettre à la faction oligarchique.
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Mais cette faction , qui n’avait pas su résister aux Pisistratides, ne méritait pas de profiter de leur défaite ; les Alcmæonides anéantirent son influence en se ralliant complètement au parti populaire, dont ils assurèrent la prépondérance définitive par une réforme partielle de la constitution de Solon.
Cette réforme paraît avoir consisté principalement dans une nouvelle division de la population et du territoire, et dans l’augmentation du nombre des tribus et de leurs subdivisions. Ce changement devait avoir pour effet d’empêcher les influences locales des familles riches. Un passage de la République d’Aristote (111, 2) attribue à Clisthènes une autre innovation importante : « Il fit entrer dans les tribus beaucoup d’étrangers et d’esclaves domiciliés, Çtwj; *ai iÎo'jXodi; jxeToixouç. » Ces derniers mots ont paru difficiles à expliquer. On sait que les Athéniens appelaient péToixot les étrangers établis sur le sol de l’Attique. L’Attique avait été, dès l’origine, une terre hospitalière. Plutarque attribue à Thésée la fête des Métœques et la formule : « Accourez ici , tous les peuples, » par laquelle les étrangers auraient été invités à s’établir à Athènes et admis à l’isonomie , à l’égalité des droits. Thucydide ( liv. I" ) signale aussi comme une des causes de l’accroissement de la puissance d’Athènes l’accueil fait aux étrangers qui, chassés par la guerre ou la sédition des autres parties de la Grèce, trouvaient à Athènes un asile
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sûr, y recevaient le droit de cité, et en augmentaient la population à un tel point qu’il fallut envoyer des colonies en Ionie. Le scholiaste de Thucydide cite l’exemple des lléraclides, «les Messéniens, des Mélanthides, et il ajoute qu’autrefois les Athéniens donnaient immédiatement le droit de cité aux étrangers, « ce qui cessa plus tard à cause de leur multitude; » mais il ne fixe pas l’époque où des restrictions furent apportées à l’admission des étrangers , restrictions fort naturelles d’ailleurs , et qui existent dans tous les pays. Aristote montre par l’exemple des dissensions de Sybaris, de Thourion et de quelques autres villes , le danger de composer une cité d’éléments hétérogènes, et de traiter les étrangers sur le même pied que les citoyens. Une loi de Solon n’accorde le droit de cité qu’aux étrangers bannis à perpétuité de leur pays, ou à ceux qui s’établissaient à Athènes avec leur famille et leurs biens pour y exercer un état. Sous Périclès , les exclusions se multiplièrent au point de faire du titre d’Athénien une sorte d’aristocratie. Mais le scholiaste d’Aristophane (Ranæ) cite une loi dont on ignore la date, par laquelle tout étranger devait, au bout de peu de temps, être inscrit parmi les citoyens. Enfin une loi citée par Démosthènes ( contre Neère ) indique une restriction nouvelle : il fallut, pour être admis au droit de cité, avoir rendu un service au peuple. L’admission des Métœqucs subit donc de nombreuses vicissitudes, et
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la réforme de Clisthènes correspond à une période de large hospitalité.
Mais la difficulté du passage d’Aristote vient de l’expression esclaves domiciliés dont il se sert. Elle ne pourrait être résolue que si on savait quand et comment l’esclavage s’introduisit à Athènes ; mais on sait seulement qu’il n’existait pas lors de l’expulsion des Pélages, qui fortifièrent l’Acropole, et qu’au temps de Solon, des pauvres, ayant été réduits en servitude par leurs créanciers, furent affranchis par le législateur. Si après cet affranchissement il resta des esclaves à Athènes, c’étaient des étrangers, et ainsi s’explique l’expression esclaves
• domiciliés employée par Aristote. Sans doute les riches, à qui la loi défendait d’asservir leurs concitoyens, prirent le parti d’acheter des esclaves étrangers ou des prisonniers de guerre. On ignore à quelle époque le trafic des esclaves pénétra en Grèce;
• mais il résulte d’un fragment de Théopompe, conservé par Athénée, que ce fut postérieurement aux conquêtes des Doriens et des Thessaliens : « Les
• habitants de Chios sont les premiers des Grecs, après les Thessaliens et les Lacédémoniens, qui se soient servis d’esclaves; mais ils ne se les procurèrent pas de la même manière : les Lacédémoniens et les Thessaliens réduisirent en servitude des Grecs, anciens habitants des contrées qu’ils occupent aujourd’hui, ceux-là des Achéens, ceux-ci des Per-
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rhæbes et des Magnétos ; et, les ayant asservis, ils nommèrent les uns Hilotes, les autres Pénestes ( il faut y ajouter les Klèrotes de Crète). Mais les~EaET A tants de Chios se servent de domestiques barbares qu’ils se procurent à prix d’argent. » Après avoir cité ce passage, Athénée ajoute que les habitants de Chios s’attirèrent ainsi la colère des Dieux. Il parle d’un oracle menaçant, et raconte les malheurs aux-
quels les exposèrent plusieurs fois les révoltes de leurs esclaves, jusqu’à ce qu’enfin Mithridate de Cappadoce les soumit et les réduisit à servir leurs propres esclaves qu’il établit en Colchide, « et c’est ainsi, ajoute-t-il, que s’accomplit la vengeance des Dieux contre ceux qui les premiers achetèrent des » hommes pour se faire servir, quand les autres se servaient eux-mêmes. » ► \
C’est là un grand exemple de la moralité de 1 nî3= — toire ; si les vengeances divines ont poursuivi le peuple qui établit le premier l'esclavage au milieu de la civilisation, on peut croire qu’elles n épargneront pas celui qui sera le dernier à l’abolir. Il n’est pas vrai, comme le supposait J. -J. Rousseau, que l’esclavage des uns soit la condition nécessaire de la liberté des autres. Les Grecs ont longtemps vécu sans esclaves; ceux qui ont comparé la civilisation antique à une plante délicate qui ne pouvait fleurir que sur le fumier de la servitude n’ont pas assez remarqué que les sociétés despotiques et théocra-
Ut: LA MOUALL
tiques de l’Orient ont eu des castes d’esclaves, qu’il en a été de même dans les sociétés modernes. L’esclavage a progressivement disparu du sol de l’Europe à mesure que le monde sortait de la barbarie féodale, mais il a été relègue dans les colonies. Après un pas de plus dans la voie de la civilisation, cette dernière forme de l'esclavage, la plus dure qu’il eût jamais revêtue, commence à disparaître, et on peut entrevoir le temps où il aura complètement cessé; mais une des grandes nations du monde civilisé reste encore en arrière, et les autres, qui l’ont devancée de quelques années, n’ont peut-être pas encore acquis le droit d’être bien sévères pour elle ni pour l’antiquité. C’est en partie par l’esclavage que les peuples anciens ont échappé au problème de la misère qui trouble le développement régulier des peuples modernes. Posidonios regarde comme une des sources de l’esclavage l’abdication volontaire de la liberté en échange d’une vie tranquille et assurée, et il cite l’exemple des Mariandyniens qui se donnèrent eux-mêmes aux Héracléotes. Tel est peutêtre le sens de la théorie d’Aristote sur l’esclavage de nature, qu’il ne faut pas confondre avec l’esclavage de naissance ; les parasites des comédies sont I des esclaves de nature , des esclaves volontaires. Toute autre forme de l'esclavage est injuste comme toute loi imposée par la force.
Au reste, les protestations contre l’esclavage n’ont
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pas manqué dans l'antiquité. Mais eu morale les actes valent mieux que les théories, et les lois des Athéniens en faveur des esclaves ont une Lien autre portée que les sentences et les aspirations individuelles. Tout le monde s’accorde à dire que la condition des esclaves était plus douco à Athènes que dans aucune autre ville. On pourrait désirer quelque chose de plus, on voudrait qu’ Athènes eût donné en tout l’exemple au monde. Puisque les Locriens, les Phocéens et d’autres peuples de la Grèce ont vécu sans esclaves jusqu’à la chute de la liberté grecque, on se demande pourquoi les Athéniens n’en ont pas fait autant. Il faut remarquer que ces peuples, ne sortant jamais de chez eux, ont pu conserver les mœurs de la Grèce primitive, tandis que les Athéniens se trouvaient en relations continuelles avec des peuples qui faisaient le trafic des esclaves. Le commerce augmenta les fortunes particulières, et les riches n’aiment pas se servir eux-mêmes. La domesticité officieuse, telle qu’elle existe aujourd’hui, est un compromis trop subtil pour avoir été imaginé dès l’origine; cependant l'esclavage, chez les Athéniens, ne s’en éloignait pas beaucoup. Les domestiques qui avaient à se plaindre de leur maître ^pouvaient le forcer à les vendre à un autre. Ils avaient un pécule, et pouvaient se racheter pour une somme qui ne devait pas être très-forte, si on eu juge par un passage d’une comédie de IMaule, imitée de
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Diphile : « Que me font tes promesses de liberté ? Ne puis-je pas, malgré toi et ton fils, et sans vous rendre aucun service, m’affranchir moi-même pour la modique somme d’une livre, unà libella? » (Casina.) La servitude n’était donc pas une chaîne éternelle, c’était un des mille maux sortis de la boîte de Pandore, mais l’espérance restait au fond. Ce n’était pas la tache indélébile, le funeste patrimoine d’une race : « Il n’y a nulle part de cité d’esclaves, mon bon, dit le poète Anaxandridès ; c’est le hasard qui change notre condition ; tels ne sont pas libres aujourd’hui, qui demain seront Simiens (Metceques), et dans trois jours ils prendront possession de l’agora; un Dieu tourne le gouvernail de notre destinée. »
Outre les affranchissements particuliers, il y avait de temps à autre des affranchissements en masse. Les exemples qu’on en connaît correspondent tous à des périodes de réaction démocratique : ainsi Solon affranchit les esclaves athéniens; Clisthènes, les esclaves metœques. Après la bataille des Arginuses, en même temps que le peuple condamna, avec trop de précipitation peut-être, les généraux qui avaient négligé de recueillir les morts et les blessés, ce même peuple affranchit les esclaves qui avaient pris part au combat, et non-seulement il les affranchit, mais il les admit au droit de cité , sur le même pied que les descendants des Platéens.
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qui avaient partagé avec Athènes la victoire de Marathon. La même chose eut lieu après la bataille de Chéronée. Si Athènes avait été plus forte, si son système politique avait pu s’étendre à toute la Grèce, sans doute l’esclavage n’eût pas tardé à disparaître. \ Mais la démocratie était sans cesse obligée de lutter au dehors contre les barbares, contre Sparte, et plus tard contre la Macédoine; au dedans, contre ceux qui s’appelaient les bons, les honnêtes gens, et qui étaient toujours prêts à s’allier avec les ennemis de la patrie pour asservir leurs concitoyens. Au milieu de ces attaques incessantes, Athènes sentait que sa vie était le salut de la Grèce et du monde, et pendant que ses enfants s’armaient tous pour la défendre , il fallait bien quelqu’un pour cultiver ses champs. Ce rêve de la démocratie, l’égalité absolue des hommes, était ajourné après la victoire, et malgré des affranchissements multipliés, la plaie de l’esclavage grandissait toujours. Le nombre des domestiques finit par l’emporter de beaucoup sur celui des hommes libres, comme le prouve le recensement de Démétrios de Phalère.
11 n’y eut jamais à Athènes de révoltes d’esclaves comme dans les États aristocratiques, et on ne peut s’en étonner lorsqu’on lit dans Xénophon : « L’in- , solence des domiciliés et des esclaves est très-grande à Athènes ; il n’est pas permis de les frapper, et un esclave ne se dérange pas devant vous. » ( Resp.
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Athea.) Et au lieu de louer chez ses compatriotes ce noble sentiment de l’égalité humaine, Xénophon les excuse comme s’il s’agissait d’une erreur et d’une faiblesse. 11 cherche une explication dans le costume des esclaves, qui ne différait pas de celui des citoyens, « de sorte, dit-il, qu’en croyant frapper un esclave on serait exposé à frapper un Athénien ; » comme s’il n’eût pas suffi alors d’imposer aux esclaves une marque distinctive. Mais la loi athénienne ne se prête pas à cette interprétation puérile qui lui ôterait toute sa portée morale, elle défend « toute espèce de mauvais traitement, de violence ou d’outrage contre un enfant, une femme, un homme, libre ou esclave. » Démosthènes, dans le discours contre Midias, fait ressortir l’humanité de cette loi , iptXavÔpwma , et il ajoute que plusieurs, pour l’avoir violée, ont été punis de mort. Certes une loi pareille n’a pas besoin d’excuse; mais Xénophon, comme toute l’école de Socrate, était fort hostile aux mœurs démocratiques de son pays, et on ne peut approuver l’aristocratie sans admettre l’esclavage : ces deux formes de l’inégalité sociale dérivent du même principe, ou plutôt de la même négation du principe éternel de la justice. Les beaux esprits d’Athènes n’avaient garde de protester contre l’esclavage, mais le peuple, dans son ardeur indisciplinablc de nivellement, protégeait les esclaves par des lois humaines ou
les affranchissait en masse à ses heures de démagogie-
Le peuple d’Athènes se montra dans plus d’une occasion bien supérieur à ceux qui prétendaient le réformer ou le conduire : « Après le départ de Xerxès, dit Plutarque, la flotte des Grecs s’étant retirée à Pagase pour y passer l’hiver, Thémistocle vint à l’assemblée des Athéniens déclarer qu’il avait un projet utile et avantageux pour eux, mais qu’il ne pouvait le divulguer; les Athéniens lui ordonnèrent de le faire connaître à Aristide ; si celui-ci l’approuvait, on l’exécuterait. Thémistocle dit alors à Aris- \ tide qu’il avait songé à incendier la flotte des Grecs; . alors celui-ci, revenant devant le peuple, dit qu’aucun projet n’était plus utile que celui de Thémistocle, ni plus injuste, et les Athéniens ordonnèrent à Thémistocle d’y renoncer. » (Plut. Themistocl.) Un peuple qui donne au monde l’exemple d’un si profond respect pour la justice mérite bien de se gouverner lui-même, et on peut bien lui pardonner quelques erreurs inséparables de la nature humaine. Mais, quand les vertus sociales qui avaient fait la force des républiques grecques eurent cessé d’être comprises, la prétendue ingratitude d’Athènes devint un thème banal sur lequel chacun pouvait déclamer sans danger. On a parlé de Thémistocle, de Miltiade, d’Aristide; pour exalter quelques hommes, ou n’a pas craint de condamner tout un peuple. Les
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talents de Miltiade ne l'excusent pas d’avoir engagé ses concitoyens dans une expédition de flibustiers; il avait contribué à la victoire de Marathon, mais moins sans doute que le courage des Athéniens et des Platéens, et, quand il demandait une récompense spéciale , on put lui répondre : « Quand tu repousseras seul les barbares, tu seras seul récoin pensé. » La disgrâce d’Aristide prouvait que ses concitoyens le croyaient trop honnête pour changer d’opinion, et, forcés d’opter entre lui et Thémistocle, ils choisirent celui qu’ils crurent le plus nécessaire à la patrie : un peuple a bien le droit de se sauver comme il l’entend. Thémistocle fut exilé à son tour; il avait sauvé la Grèce, cela ne lui donnait pas le droit de la trahir ni de vouloir la gouverner. L’ostracisme, tant reproché aux Athéniens, était le contrepoids nécessaire des enthousiasmes de la démagogie, la sauvegarde des libertés publiques contre les popularités dangereuses. Si les Américains, se défiant deux-mêmes, avaient éloigné Washington, l’Europe les eût condamnés, mais Washington les eût absous.
Le grand sens politique de Solon avait deviné le danger des influences individuelles dans une démocratie. 11 les compare aux nuages d’où sortent la neige et la grêle, aux vents qui soulèvent les flots de la mer ; « Ge sont les hommes puissants qui perdent la république, ajoute-t-il, et l’ignorance du peuple le
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t'ait tomber aous la servitude d’un monarque. » Les troubles d’Athènes n’eurent jamais d’autre cause que les ambitions égoïstes qui s’accommodaient mal du régime de l’égalité. Le mot prêté à Anacharsis : « A Athènes, les sages proposent, et les fous disposent, » fournissait un texte spécieux aux amours-propres froissés et aux vanités impuissantes. Toujours battu malgré ses complots et ses intrigues, le parti oligarchique essaya de se relever par la théorie ; des hommes de bonne foi , mais amis du repos , purent se laisser séduire par l’utopie d’un peuple docile et soumis, obéissant avec une régularité ponctuelle à une élite de fonctionnaires lettrés. 11 est à regretter que ces sages n’aient pas connu la Chine. Mais le peuple qui élevait le Parthénon, qui comprenait et applaudissait les drames d’ /Eschyle et de Sophocle, croyait n’avoir pas besoin de tuteurs. Périclès, Démosthènes et les autres démagogues ne s’en firent écouter qu’en lui conseillant ce que lui-même avait envie d’entreprendre, ou en faisant appel à son ardent patriotisme et au souvenir de ses glorieux ancêtres. Mais les novateurs, qui paraissaient le mépriser et qui tournaient toujours les yeux du côté de Sparte, lui inspiraient peu de contiance.
D’ailleurs l’expérience prononça , et ce fut pour le malheur de tous les partis. L’oligarchie des Trente exerça la plus violente persécution contre les citoyens riches. La démocratie s’était contentée de leur im-
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poser, conformément à la justice, la plus forte part «les contributions et (les charges publiques ; mais, une fois cette dette acquittée, ils pouvaient, comme le remarque Périclès dans Thucydide, jouir en paix de leurs richesses, sans avoir à craindre de la part des pauvres ni jalousie ni malveillance. Aussi, l’oligarchie des Trente renversée, personne ne la regretta. Le peuple crut la leçon suffisante et proclama l'amnistie, c’est-à-dire l’oubli ; la démocratie victorieuse eut l’honneur d’introduire ce mot dans l’histoire. Mais, pour prévenir de nouveaux désordres, un décret permit de tuer impunément quiconque tenterait de renverser le gouvernement populaire , et chaque Athénien dut prêter le serment suivant : « Je tuerai de ma main, si je puis, celui qui aura renversé la démocratie d’Athènes , ou qui, après qu’elle aurait été renversée, remplirait une fonction publique. Si quelqu’un s’empare de la tyrannie ou soutient le tyran, celui qui le tuera sera pour moi pur de meurtre devant les Dieux et les Démons , comme s’il eût tué à la guerre un ennemi des Athéniens. Des biens du tyran mort je donnerai, par mon vote et mon suffrage, la moitié à son meurtrier , sans en rien retrancher. Et si quelqu’un meurt en tuant ou en attaquant le tyran ou ses complices, je l’honorerai lui et ses enfants, comme Harmodios, Aristogiton et leur postérité. Et tous les serments contraires au peuple des Athéniens qui seraient prêtés à Athènes ou dans le
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camp, je les délie et les efface. » (Lycurgue contre Léocrate.)
Ce ton de colère fiévreuse explique, sans le justifier, un événement malheureux qui se rattache peutêtre plus directement qu’il ne semble d abord à l’expulsion des Trente. La philosophie expia dans la personne de Socrate son alliance avec les ennemis de l’ordre et de la démocratie. On a sévèrement reproché aux Athéniens la mort de Socrate , et on a bien fait : malheur aux partis qui font de leurs vaincus des martyrs ! Si, du moins, on s’en était tenu à l’ostracisme, le philosophe qui exaltait les institutions doriennes, qui instruisait Alcibiade à mépriser le peuple, aurait été passer quelques années à Sparte, et en serait revenu plus indulgent pour Athènes. Mais le peuple sortait d’une période d’oppression violente; plusieurs des Trente, et entre autres Crilias, le plus \ cruel de tous, avaient été à 1 ecole de Socrate; le plus aimé de ses disciples, Alcibiade, donna l’exemple de toutes les débauches, de la trahison et du sacrilège; le plus honnête, Xénophon, renia sa patrie, tandis que la discipline antique et la morale religieuse avaient produit les héros de Marathon et de Salamine. A juger l’arbre par ses fruits , la comparaison n’était pas à l’avantage de la philosophie, et on cria à la corruption de la jeunesse. Ces comparaisons n’étaient pas nouvelles; depuis longtemps Aristophane, attribuant la corruption des mœurs aux philosophes, avait
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opposé les habitudes molles et efféiniuées des jeunes gens de son temps à la rude et sévère discipline des ancêtres. Les écrits des disciples de Socrate, publiés pour la plupart après sa mort, nous montrent en lui un ennemi des sophistes ; mais pour ses contemporains c’était un sophiste plus célèbre que les autres. En discutant avec plus ou moins de retenue la religion nationale, en remplaçant les créations vivantes de la poésie par des abstractions qu’Aristophane représente par les Nuées, ces divinités des songe-creux, les sophistes passaient pour des athées aux yeux de ce peuple d’artistes, qui ne saisissait l’idée qu’à travers une forme plastique. Plus tard les chrétiens passèrent pour athées, parce qu’ils professaient des idées religieuses différentes de celles de leurs contemporains.
Le décret d’amnistie empêchant les rancunes contre le parti oligarchique et Spartiate de se produire ouvertement, le procès de Socrate, qui n’était peut-être, au fond , qu’un procès politique, revêtit la forme d’une question de religion et de morale. On a droit d’être plus exigeant pour la démocratie que pour tous les autres gouvernements, et pour Athènes que pour tous les autres peuples, et on voudrait effacer cette tache de son histoire. En faisant la part des passions du moment , et en laissant cette part sur la conscience des accusateurs de Socrate, il faut avouer que ni la vertu de ce philosophe ni le talent
avant lks philosophes.
de ses disciples n’empêchaient leurs idées d’être dangereuses pour Athènes et pour le reste de la Grèce. Xénophon propose dans sa Cyropédie un idéal monarchique , Platon , dans sa République , un idéal I communiste ; Athènes aima mieux s’en tenir à une forme politique qui avait fait ses preuves, que consacraient toutes ses traditions, et qui convenait à son caractère et à ses mœurs. Les discussions métaphysiques qui remplirent plus tard la vieillesse de la Grèce furent accueillies au début avec une répugnance instinctive par tous ceux qu’animait encore le vieil esprit des républiques. La religion d’Homère avait préservé la Grèce des castes et du despotisme oriental, et la Grèce ne pouvait sans ingratitude oublier ces Dieux protecteurs qui avaient si vaillamment combattu avec elle à Marathon, à Salamine, à Platée. Elle sentait qu’en attaquant ses traditions nationales et religieuses on ébranlait en même temps ses mœurs, ses institutions et ses lois, et qu’elle perdrait sa liberté le jour où elle aurait renié ses Dieux.
Le culte des traditions était chez les Grecs un contre-poids nécessaire à leur caractère aventureux et mobile; la religion nationale se confondait pour eux avec le respect des ancêtres et l’amour de la patrie. A Athènes, tout bon citoyen était conservateur, c'est-à-dire démocrate, car tout le monde faisait remonter l’établissement de la démocratie à l’époque mythologique, et la rapportait au fondateur