‹ De la morale avant les philosophesChapitre 4 sur 22 · SI · texte numérisé non relu

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ou au pluriel ; il y a autant d’incertitude sur l’origine de ces abstractions à demi divinisées et sur leurs fonctions, que sur leur nombre ; dans la Théogonie, les Moires ont deux généalogies différentes, et Koïntos, sans doute d’après quelque ancienne tradition, leur en donne une troisième. Dans l’Iliade, l’Aïsa, à la naissance de chaque homme, file sa destinée sur le lin ; les noms donnés aux Moires dans la Théogonie indiquent que cette même fonction leur est attribuée; ces noms sont Clotho, la fileuse; Lachésis, celle qui distribue les sorts, ou qu’on obtient par le sort; Atropos, celle qui ne se détourne pas, ou qu’on ne peut détourner. Les Kères sont quelquefois confondues avec les Erinnyes , et la multiplicité même de ces termes à demi synonymes indique leur peu de précision. Quant à la fortune, Tychè, son nom se trouve, il est vrai, dans la Théogonie parmi ceux des Océanides, mais elle n’a dans l'origine ni l’importance ni le caractère qu’on lui attribua plus tard. 11 n’en est pas question dans Homère; quand les Àcbéens vont tirer au sort le nom du héros qui doit lutter contre Hector, ils prient Zeus de faire sortir du casque le sort d’Ajax, du fils de Tydée ou du roi de l’opulente Mycènes. La croyance au hasard, aux causes fortuites, implique une idée de désordre incompatible avec les instincts religieux d’une société primitive.

Les modernes, qui emploient à tout propos les

mots de force des choses et d’accident, de destin et »

de hasard, sans se croire fatalistes ni athées, n’hésitent pas à attribuer aux Grecs une opinion qui serait la négation de toute morale. C’est en vain que la Grèce a dû à ce dogme sacré de la liberté humaine sa civilisation tout entière, on ne craint pas d’accuser obstinément de fatalisme un peuple qui a cru à la liberté humaine jusqu’à la faire triompher de la puissance divine. Il a suffi pour cela de quelques mauvaises plaisanteries de Lucien sur ces trois vieilles femmes qui gouvernent les hommes et les Dieux. Si c’est être fataliste que de croire que nulle puissance divine ou humaine ne peut changer la nature des choses, il n’y a pas de religion ni de philosophie qui soit à l’abri d’un pareil reproche. Ni les Dieux de la Grèce ni ceux d’aucun autre peuple ne peuvent faire qu’une chose soit son contraire; aucune volonté ne peut détruire ou changer ce principe évident qu’on nomme principe de contradiction, non plus que les axiomes et les équations mathématiques. Ces principes et ces axiomes sont supérieurs aux Dieux considérés comme forces, mais ils sont la nature et l'essence même des Dieux considérés comme lois, 0iïa |j.oîpa.

De là vient que la Moïra paraît quelquefois se confondre avec la volonté des Dieux, quelquefois la dominer. De même dans la cité grecque, où chaque citoyen est législateur et magistrat, la loi est à la fois

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l’accord des volontés libres, et la règle que chacun impose à lui-même et aux autres. La destinée est pour les Dieux ce que la morale est pour les hommes, une règle qui oblige la conscience sans enchaîner la volonté. Dans Homère, les Dieux évitent toujours d’agir contre ce qui doit être, ûrèp goïpav. Plus d’une fois les héros achéens auraient pris Troie contrôla Moire, d’une façon anormale, si les Dieux, gardiens des justes règles, ne s’y étaient opposés. Ce rôle de modérateur appartient surtout à Zeus; deux fois cependant, pour sauver des héros qu’il aime, Sarpédon et Hector, il songe à s’écarter de ces règles, mais Athènè lui montre les dangers d’un acte irrégulier, et lui déclare que, s'il persiste, les autres Dieux ne l’approuveront pas. De même que l’homme pèse dans sa raison les motifs de ses actes, Zeus pèse dans les balances d’or les Kères des héros et des peuples, et agit conformément à cette vérification suprême. Cette image hardie ôte à l’action divine tout caractère arbitraire, et peint bien l’esprit grec, qui ne reconnut jamais d’autre autorité que la loi.

La destinée n’enchaîne pas plus la volonté de l’homme que celle des Dieux. Comme la théologie des Grecs n’admet pas de cause unique, leur morale concilie sans peine la liberté humaine avec la destinée : toute action humaine a deux causes, comme tout mouvement est la résultante de deux forces.

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UE LA MORALE

De ces deux causes l'une est notre volonté, l’autre est indépendante de nous et comprend toutes les influences extérieures dont la destinée est l’expression collective; c’est une forme abstraite de l'action divine dans la nature. Homère représente Zeus puisant dans deux tonneaux les biens et les maux de la vie humaine, ou, selon une variante de Platon, les Kères bonnes et mauvaises. Le plus souvent les poètes, pour conciliet l’action divine avec leur idéal de bonté et de justice, ne rapportent aux Dieux que les événements heureux, et, comme il faut bien attribuer le mal à quelque chose, ils le laissent sur le compte d’une force indéterminée, la destinée. Les passions qui nous sollicitent sont à nos yeux l’action d’une force extérieure : Agamemnon, pour excuser son emportement contre Achille, l’attribue à Zeus, à la Moïra, à l’Érinnye errante dans l’air, et surtout à Atè (1 ), personnification de l’aveuglement et de l’erreur. Sans doute la volonté humaine a ses limites ; l’homme ne peut devenir) un bœuf ou un chêne, pas plus qu’un cercle ne peut devenir un carré, et, dans le sens littéral, Homère a pu dire que nul n’échappe à la part qu’il a reçue en naissant, c’est-à-dire que nul ne peut changer sa nature. Et pourtant l’homme est dans une certaine mesure l’artisan de sa destinée. Homère nous en montre un exemple au com-

(1) ’Att), racine d'àimiv, tromper. Nos fautes viennent de notre igno rance.

mencement de l’Odyssée : Zeus se plaint, à propos de la mort d’Ægisthe , que les hommes attribuent aux Dieux les maux qu’ils s’attirent eux-mêmes par leurs fautes et malgré le sort , ûitÈp p.o'pov, contrairement à la loi; il est donc évident que le destin n’est pas une force irrésistible, mais une règle idéale, qu’il est bon de suivre parce qu’elle est conforme à l’ordre universel. Lorsque le Cyclope égorge les amis d’Ulysse, cefui-ci lui reproche d’avoir agi contre la Moïra, contre la règle. Le mot aïcijjw;, conforme à l’alca, signifie généralement dans Homère ce qui est convenable.

L’homme peut donc se soustraire à son sort; c’est ce qu’a fait Ægisthe à ses risques et périls, et malgré les avis des Dieux ; la destinée n’est dans ce cas que la fin normale de l’homme, le but de son être. Dans d’autres cas, la moralité est tout entière du côté de l’homme assez fort pour lutter contre le monde extérieur. Cette contradiction apparente lient à la condition même de l’homme, qui est à la fois une portion de l’ensemble et une personnalité distincte; nous disons de même tantôt qu’il faut suivre les lois de la nature, tantôt qu’il faut résister à nos penchants. Dans tous les cas, cet ordre abstrait , produit par le concours des lois multiples, laisse la volonté indépendante et souveraine. Que le mal nous vienne des Dieux et soit une épreuve pour notre courage, ou qu’il soit une résultante de causes inconnues, la lutte

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est permise, la victoire est glorieuse, et, fussionsnous vaincus, nous resterons purs aux yeux des hommes et des Dieux. Telle est la moralité de la légende d’Œdipe. La puissante Moira , ou, comme on dirait aujourd’hui, une complication d’évcnements qu’aucune prudence humaine n’aurait pu prévenir, avait rendu OEdipe incestueux et parricide. L’oracle avait annoncé qu’il tuerait son père et qu’il épouserait sa mère, mais non pas qu’il serait criminel , car cela ne dépendait que de sa volonté; le crime n’est que dans l’intention, et ne peut exister là où il n’y a pas conscience. OEdipe se proclame donc innocent devant les lois morales qu’il n’a jamais violées volontairement. Ainsi , en dehors de l’enchaînement inflexible des causes, la Grèce élève dans l’ame humaine le temple de la liberté.

Le principe de la pluralité des causes concilie aussi facilement le libre arbitre avec la prescience divine qu’avec la destinée. Des deux causes d’où résulte tout acte humain, les Dieux nous font connaître l’une par la divination et les oracles : c'est celle qui dépend d’eux, qui est leur part, gotba (t£ûv; ils ne nous annoncent donc que ce que leur providence , 7:po\oia, peut facilement prévoir. Quant à l’autre cause , qui est la volonté de l’homme , c’est à l’homme à la diriger. 11 le fera d’autant plus sûrement qu’il connaîtra les circonstances extérieures au milieu desquelles il doit agir, les avantages dont il

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petit profiter, les dangers qu’il doit éviter. La divination l’éclaire sans l’enchaîner; elle le met dans la situation du général qui , avant d’opérer dans un pays inconnu , en consulte la carte , et dresse son plan de campagne d’après les avantages et les obstacles qu’il sait devoir rencontrer. L’usage continuel que les Grecs faisaient des oracles ne les porta jamais à s’endormir dans l’inertie de la confiance on dans l’aveugle résignation du désespoir. De même qu’une mère conduit les pas de son enfant, mais ne marche pas pour lui , les Dieux ne font pas l’œuvre de l’homme, mais, avant une action commune, ils lui révèlent leurs plans afin qu’il dirige plus sûrement sa marche. Les réponses des oracles sont des conseils et non des ordres ; l’homme conserve sa liberté d’action tout entière.

Souvent les Dieux lui montrent deux routes entre lesquelles il peut choisir et dont ils lui font connaître la double issue. Ainsi Thétis déclare à Achille qu’il a deux chances devant lui : « Ma mère, la déesse Thétis aux pieds d’argent, dit que deux Kères différentes peuvent me porter à la limite de la mort : si, restant ici , je combats autour de la ville des Troyens, le retour est perdu pour moi , mais une gloire immortelle m’attend ; si je vais dans ma maison et dans la terre de ma patrie, ma grande gloire est perdue, mais la vie se prolonge pour moi , et j’arriverai tard à la limite de la mort » Ainsi , malgré la

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contradiction des termes que nous sommes obligés d’employer pour rendre les idées des Grecs, le destin n’a pas un caractère de nécessité absolue. Entre le bien et le mal, l’alternative est nécessaire; mais le choix est libre. Thétis n’a ni prévu ni prédit le choix d’Achille, mais elle sait ce que peut amener, dans un cas ou dans l'autre, sa décision. Les prédictions n’expriment que des probabilités ; pour arriver à la certitude, il leur manque un élément, celui même qui est au pouvoir de l’homme, le choix entre les possibles. L’obscurité même des oracles leur ôtait jusqu’à l’apparence d’une contrainte et d’une entrave, en même temps qu’elle exerçait la pénétration et le jugement. De même que, dans les légendes, les héros luttent contre les Dieux, ainsi, dans l’histoire, on voit souvent les peuples leur faire une sorte de violence, en les interrogeant plusieurs fois et en insistant pour obtenir une réponse favorable ; c’est ce que firent les Athéniens lors de l’invasion de Xerxès. D’ailleurs les Grecs, qui n’accordèrent jamais aucun pouvoir politique aux prêtres, savaient les empêcher de faire servir les oracles à des projets ambitieux. Tout en respectant les réponses des Dieux, on se tenait en garde contre leurs ministres : « La Pythie pliilippise, » disait Démosthènes, et il engageait les Athéniens à passer outre. Hector n’est certes pas un sceptique ni un impie, mais, quoique Polydamas soit habile dans la divination, quand Hec-

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lor trouve ses avis trop timides, il répond que le meilleur augure est de combattre pour sa patrie.

Dans les événements de la vie humaine, le motif extérieur appartient aux Dieux , le choix et la décision à l’homme ; mais la faiblesse de l’homme rendrait ce partage trop inégal : lorsqu’il croit avoir atteint la limite de ses forces, il y supplée par la prière. Tout ce qui est indépendant de sa puissance, ce sont les Dieux qui en disposent ; mais par la prière il peut fléchir, sans les violer, les lois éternelles. Les Dieux étendent même leur influence protectrice sur sa raison par leurs avis , sur son courage par leurs secours. La religion n’est qu’un perpétuel échange de prières qui montent de la terre et de secours qui descendent du ciel. Hector n’oubliait jamais de faire sa prière avant le combat , et ses ennemis le savaient bien : « Tu as encore échappé à la mort, chien, lui dit Achille; le mal était bien près de toi, mais l’éclatant Apollon t’a préservé, lui que tu invoques toujours en allant dans le tumulte des lances ; mais je t’atteindrai à la première rencontre, pourvu qu’il vienne aussi quelque Dieu à mon aide. » Ajax, fils de Télamon, dit aux Achéens, au moment où il va combattre Hector : « Pendant que je revêtirai mes armes de guerre, priez le prince Zeus fils de Kronos, tout bas en vous-même afin que les Troyens ne s’en aperçoivent pas, ou même ouvertement, car nous ne craignons personne.» Ulysse,

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Diomède, et en général tous les liéros d’Homère , invoquent à chaque instant l’assistance des Dieux. Dans les jeux funèbres, quand Achille veut donner un prix à Eumèlos, dont le char a été brisé, Antiloque s’y oppose : « Il aurait dû prier les Dieux immortels, afin de ne pas arriver le dernier. »

Les philosophes qui ont attaqué la religion d’Homère auraient dû remarquer que celte piété profonde, qui apparaît à chaque page de ses poèmes, s’explique surtout par le caractère humain qu’il donne aux Dieux. Les hommes n’adresseraient pas leurs prières à des idées pures, à des principes philosophiques qu’ils croiraient inconscients et inflexibles ; mais les Dieux de la Grèce sont à la fois des lois vivantes et des forces libres ; l’homme peut leur parler et ils peuvent l’entendre , parce qu’ils sont de la même nature que lui. Quand les philosophes veulent épurer les idées divines, ils leur ôtent tout ce qu’elles ont d’humain, et l’homme, ne trouvant plus aucun lien entre ses Dieux et lui, se retourne vers les Demi-dieux, les hommes divinisés. Bientôt ces médiateurs eux-mêmes, pour peu que la philosophie cherche encore à les perfectionner, lui semblent trop haut pour ses prières, et il ne lui reste plus pour confidents que ses Diepx familiers , les âmes des morts, qui peuvent toujours le comprendre et qui sont toujours près de lui.

1/Olympe homérique n’est pas à la distance inac-

cessible des abstractions alexandrines ; il est tout peuplé de Dieux humains. L’homme les sent à ses côtés, dans l’air qu’il respire; ils vivent de sa vie, ils s’intéressent à tous ses actes, ils vont jusqu’à se quereller pour lui. Lorsque Achille et Hector vont se livrer un combat suprême, tous les Dieux les regardent. On dirait qu’ils font des succès ou des revers de chaque héros une affaire personnelle, et qu’ils n’ont autre chose à penser que la guerre de Troie. Ni les nombres de Pythagore, ni la démonologie de Platon, ni aucune abstraction métaphysique, n’aurait pu satisfaire les sentiments religieux des Grecs aussi bien que ces Dieux si vivants, dont la providence multiple et spéciale est toujours éveillée, toujours agissante. Ils protègent consciencieusement ceux qui les prient, ils les aident de leurs conseils, ils leur inspirent une audace surhumaine. Souvent même ils détournent ou amortissent les coups de lance. Pendant toute l’Odyssée, Athéné veille sur Ulysse avec une sollicitude ingénieuse et toute maternelle. Ulysse le sait, et, quand son fils a des doutes sur l’issue de la lutte contre les prétendants, il lui dit : « Penses-tu qu’Athènè avec le père Zeus nous suffira, ou chercherai-je un autre auxiliaire? » Télémaque répond : « Ce sont deux bons auxiliaires, ceux dont tu parles , quoiqu’ils soient assis là-haut dans les nues ; ils l’emportent sur les hommes et sur les Dieux immortels. » De même, dans l’Iliade,

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Apollon protège Hector, ranime ses forces épuisées après le combat contre Ajax, et ne l’abandonne qu’à regret, quand les balances d’or ont annoncé que la vie du héros qu’il aime est arrivée à son terme : aller au delà, ce serait le soustraire à la condition humaine , mais il préserve le corps d’Hector de la pourriture et des oiseaux voraces , en étendant sur lui l’égide aux franges d’or.

Il y a dans Homère bien d’autres exemples de cette pitié des Dieux pour les hommes. Zeus est quelquefois tenté d’oublier, en faveur de ceux qui vont succomber, son rôle de modérateur impartial , et il faut qu’Athènè le lui rappelle , comme lui-même , quand les autres Dieux veulent prendre une part trop active à la lutte , leur rappelle souvent leur devoir. Il déplore la mort de Sarpédon, il déplore celle d’Hector, et, quand celui-ci va livrer ses derniers combats, il lui inspire une grande force pour le dédommager du malheur de n’être pas reçu à son retour dans les bras d’Andromaque. Cette compassion s’étend même aux animaux, qui d’ailleurs sont les frères des hommes, comme les hommes sont les frères des Dieux. Zeus plaint les chevaux d’Achille qui pleurent la mort de Patrocle : « Ah ! malheureux ! pourquoi vous avons-nous donnés au prince Pélée, un mortel, vous qui êtes exempts de la vieillesse et de la mort? Est-ce donc pour que vous souffriez parmi les hommes misérables? Car de tout ce qui respire et rampe

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sur la terre , il n’y a rien de plus déplorable que l’homme. »

Mais, soit que les Dieux soumettent le courage de l’homme à de rudes épreuves, soit qu’affligés de ses maux ils lui prêtent une utile assistance, il y a une limite qu’ils ne franchissent pas : jamais ils ne s’imposent à sa conscience, jamais ils ne forcent sa libre volonté. Il reste toujours maître de lui-même ; c’en est assez pour donner à la piété des Grecs un caractère particulier de noblesse et de grandeur. Un Grec demande aux Dieux un heureux succès pour lui ou pour ceux qu’il aime , la victoire dans les combats, la gloire et la puissance, la richesse et le repos , en un mot tous les biens de la vie dont il les croit les dispensateurs suprêmes, excepté un seul , la vertu ; il les remercie d’avoir par leur secours réussi dans ses entreprises, jamais d’avoir fait son devoir. « Mon cher enfant , dit Pélée à Achille, Athènè et Hèrè te donneront la force si elles le veulent; mais toi contiens dans ta poitrine ton cœur magnanime , car la modération vaut mieux ; évite la discorde malfaisante , afin que les jeunes gens et les vieillards des Argiens t’honorent davantage. »

Cette foi dans la libre volonté de l’homme contribua sans doute à développer la mâle énergie du caractère grec. On peut prévoir qu’un peuple qui respecte la dignité humaine, même en face des Dieux, ne se courbera jamais devant un homme. Ces senti-

ments survécurent même à la perte de la liberté, et atteignirent quelquefois une exaltation hautaine dont on ne trouve pas un second exemple dans l'histoire. Lorsque la Grèce, affaiblie par des luttes incessantes, inutilement victorieuse de l’Asie , dut céder, moins devant les armes que devant l’astucieuse politique de Home, elle avait encore, avant de succomber, lancé un dernier défi à la destinée : le Stoïcisme fut

le nom de cette fière protestation du génie grec contre le règne de la force. Mais cet immense orgueil , qui bravait la nature et les Dieux en niant la douleur, effraya bientôt les âmes fatiguées. On s’en aperçoit en lisant les pensées de Marc-Aurèle; c’est là qu’on trouve pour la première fois chez les Grecs l’idée, timidement exprimée d’abord, d’implorer le secours des Dieux ppur obtenir ce que jusque-là on avait cru au pouvoir de l'homme , la justice et la vertu : « Essaye, dit le saint empereur; tu verras ce qui arrivera. »

Le Stoïcisme, qui tentait une réaction contre l’abaissement et l’atonie des consciences, donna au sentiment de l’indépendance humaine une tension violente et immodérée, inconnue à la morale primitive, qui ne pousse jamais la dignité jusqu'à cet excès d’orgueil. Les légendes des Aloades, de Gapanée, d’Ajax, fils d’Oïléc, montraient à l’homme qu’il ne pouvait impunément braver les Dieux. 11 y avait même une vague défiance contre un bonheur trop constant

AVANT LES PHILOSOPHES. Ci'

qui porte l’homme à s’égaler aux Dieux et lui attire ainsi leur courroux ; c’est cette crainte qui troublait Polycrate et lui faisait jeter son anneau à la mer. La douleur est le prix de la joie, et demander l’une sans accepter l’autre, c’est vouloir se soustraire à la condition humaine et échapper à sa destinée. De là, l’idée des offrandes aux Dieux et des sacrifices : en échange d’un bien qu’on désire, on abandonne un de ceux qu’on possède, et la loi de l’homme paraît satisfaite par cette sorte de compensation.

Il y a , de plus , une pensée d’expiation dans le sacrifice des victimes vivantes. La loi du talion est la première forme de la justice expiatoire chez tous les peuples ; tout crime leur apparaît comme une dette à payer. Quiconque s’empare d’un bien qui appartient à un autre lui doit en échange une valeur égale : il faut la vie du meurtrier pour payer celle de la victime, et il n’y a que le sang qui lave le sang. Mais, dans les échanges entre les hommes , un fils peut acquitter la dette de son père, un ami celle de son ami, et cette loi de transport, qui s’applique trop souvent aussi à la dette du sang, on a pu la croire d’institution divine, en voyant tant de fois les coupables punis dans leurs descendants. Et comme les parents de la victime acceptaient quelquefois une rançon pour la vie du meurtrier, il sembla que les Dieux, gardiens de la justice éternelle, pouvaient aussi se laisser fléchir. (Iliade, IX, 497.) Puisque le

sang avait la vertu de purifier les souillures, on offrait celui de quelque victime sans tache , choisie parmi les plus belles du troupeau, parmi celles qui n’avaient pas encore allaité ni porté le joug (Iliade, VI, 309; X, 293), à cause de l’idée de pureté qui s’attache à l’enfance et à la virginité. Le sacrifice parut d’autant plus efficace que la victime était plus précieuse, et, tout sentiment humain ayant ses écarts, le sentiment religieux comme les autres, il dut arriver, surtout chez les peuples où ce sentiment revêt le caractère d’une crainte servile, qu’on immolât des victimes humaines. Mais la punition de Lycaon, la biche substituée à Iphigénie sur l’autel d’Artémis , apprenaient aux Grecs que leurs Dieux repoussaient ces sacrifices impies , en usage chez les barbares. Il restait même un souvenir lointain de l’époque où on ne présentait aux Dieux aucune offrande sanglante. (Pausanias, VIII, 2.) Plusieurs divinités grecques ne reçurent jamais d’autre offrande que des fruits : trois lois antiques étaient conservées, selon Porphyre, dans le sanctuaire d’Éleusis : « Honore tes parents; offre aux Dieux les fruits de la terre ; ne tue pas les animaux. » Sans doute ce ne fut pas sans remords que l’homme s’accoutuma à détruire la vie des autres êtres pour entretenir la sienne. Il essaya du moins , en associant les Dieux à ces immolations , de leur ôter le caractère de meurtre , comme s’il ne faisait alors que renvoyer ces existences à ceux qui les

AVANT I.ES PHILOSOPHES

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avaient données. Dans Homère, on ne tue pas un animal sans que ce soit en l’honneur des Dieux ; on le leur consacre d’abord, puis, le sacrifice accompli, on leur en présente les prémices , et les hommes se partagent le reste.

Cette pieuse coutume d’offrir aux Dieux la première part de tous les biens qu’ils donnent aux hommes a excité la gaieté de Lucien et d’Athénée et l’indignation de plusieurs philosophes, qui n’ont vu dans ce témoignage de reconnaissance qu’un marché honteux pour la majesté divine. A force de se montrer plus jaloux de la dignité des Dieux que les Dieux eux-mêmes, on retrancherait de la religion toute espèce de culte. Si les Grecs n’avaient cru leurs offrandes agréables aux Dieux, ils auraient laissé les Dieux dans ce lointain vague , si voisin du néant , où les reléguèrent les Épicuriens. Le culte , destiné à rappeler à l’homme, par un signe extérieur, qu’il n’est pas isolé dans l’ensemble des choses, est un élément indispensable à la religion. Si la piété naïve des premiers âges donne à ce tribut la forme d’un don librement offert et reçu avec plaisir, il n’y a là matière ni à rire ni à s’indigner. L’homme conserve sa dignité , même en faisant acte de soumission ; il s’adresse aux Dieux, non comme un esclave à ses maîtres , mais comme un suppliant à l’hôte dont il implore l’assistance. Les Grecs parlaient aux Dieux debout et, le front levé , dans la noble attitude qui

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distingue l’homme entre tous les autres êtres; quelquefois même ils faisaient leurs prières assis ; ils exposaient leurs vœux simplement , avec respect, mais avec confiance, sans terreur et sans humilité.

Nous sommes souvent surpris du ton familier d 'Ulysse avec Athènè, sa protectrice, et, en général, des allures indépendantes des héros d’Homère avec les Dieux. Nous sommes presque blessés de voir, dans un célèbre passage de l’Odyssée, qui d’ailleurs passe pour une interpolation, le chanteur Demodocos travestir en une scène comique, pour amuser les convives, ce grand symbole des filets d’Hèphæstos, qui représente l’Amour unissant dans des liens indissolubles les principes contraires , pour leur faire engendrer l’Harmonie. Plus tard, sur le théâtre d’Athènes, Aristophane plaisantait les Dieux et se moquait de Dionysos aussi librement que du peuple souverain. Rien de tout cela ne choquait les Grecs; ils n’avaient pas ce qu’on appellerait aujourd’hui la bosse de la vénération. Leur piété n’en était pas moins vive : ils sentaient partout la présence des Dieux , ils les regardaient, non comme des despotes sévères, mais comme des amis et des protecteurs bienveillants ; ils les associaient à tous les actes de leur vie, ils les conviaient à toutes leurs fêtes, car le bonheur de l’homme est un hymne de reconnaissance Dans ces fêtes joyeuses ils s’égayaient avec eux , quelquefois même à leurs dépens ; mais les Dieux indulgents de

avant les philosophes.

la Grèce ne s'offensaient pas des innocentes railleries des poêles , leurs premiers et leurs véritables prêtres, et la gaieté du peuple montait vers le ciel comme un concert de bénédictions.

La religion consacre le lien des hommes entre eux, en même temps qu’elle relie l’homme aux Dieux ; le culte public rattache la religion à la morale. En Grèce, le culte privé a peu d’importance; les prières se font en commun, et chacun fait des vœux pour tous : « Verse tes pluies, cher Zeus, sur les champs des Athéniens. » Les sacrifices sont offerts par tout le peuple, et se terminent par des banquets fraternels présidés par les Dieux, dont les poètes célèbrent les louanges au son des flûtes et des lyres. Les théories, les chœurs et les danses sacrées donnent à ces fêtes un caractère de sérénité grave, et tempèrent l’expansion de la joie populaire par le sentiment du rhythme et de la mesure. Parmi ces fêtes, les unes correspondent aux phases de la vie de la nature , aux saisons de l’année, et rappellent les premiers bienfaits des Dieux et les premières conquêtes de l’homme : ce sont les fêtes du travail et de l’agriculture, célébrées aux époques des semailles, des récoltes et des vendanges. Les autres se rattachent aux premiers développements de la vie sociale et policée, à la.fondation des villes, à leur constitution, aux alliances des différents États.

La musique et la poésie, les luttes gymniques, les

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courses de chars, forment le fond commun de ces fêtes, sortes de concours pacifiques qui entretiennent une salutaire émulation entre les cités grecques. Toutes ces communes indépendantes, dont chacune a sa vie propre , ses traditions locales , trouvent un lien religieux dans ces jeux sacrés célébrés sous le regard protecteur des Dieux de la patrie. Les réunions se font à des intervalles réglés, sur différents points de la Grèce, pour assister au plus beau spectacle qui puisse réjouir les regards des hommes et des Dieux, celui des nobles exercices du corps et de l’esprit, dont la culture parallèle sert de base à la morale des Grecs. La concorde et la paix; tous ces peuples assemblés aux fêtes de la force et du génie; l’élévation des âmes vers l'idéal divin devant sa révélation la plus évidente et la plus limpide, la beauté humaine : tel est le culte qui convient à ces Dieux sculptés dans le marbre de Paros , jeunes et beaux comme ce peuple d’athlètes qu’ils protègent ; l’homme les imite par la lutte et l’activité féconde, il les honore par la joie et le bonheur , et il leur offre dans ses fêtes, comme la plus digne action de grâces, le spectacle même de leurs bienfaits.

CONSÉQUENCES PRATIQUES DE L'iiELLÉNiSME. INDUSTRIE, ART. MORALE SOCIALE.

Développement parallèle du corps et de l’esprit. — Droit et devoir. — La cité grecque ; l'autonomie et l'isonomie , le courage et la justice. — Force du lien social chez les Crées. — Le polythéisme grec comparé, dans ses conséquences morales, avec le panthéisme indien et le dualisme iranien

- Le travail, base de la propriété en Grèce. — Agriculture et industrie.

— Comparaison de l’art grec et de l’arl égyptien ; parallèle de l’art et de la morale.

U y a un rapport nécessaire entre la morale des peuples et leur religion. Dans le monothéisme, la loi, c’est la soumission absolue à la toute-puissance divine. L’homme ne pourrait trouver sa route dans le sable sans bornes; mais la colonne de feu le guide, et du milieu des éclairs la loi descend comme une manne bénie. Le peuple recueille avec reconnaissance, mais aussi avec crainte, la parole de celui dont la colère est un feu dévorant comme le vent du désert. Dans le polythéisme , chaque être est une force indépendante qui a sa loi en lui-même, et c’est

DK LA MORALE

de l’action libre de ces forces et du concours de ces lois que résulte T harmonie du monde. Les Dieux sont les gardiens des lois éternelles, mais ils ne pourraient ni les changer ni les détruire, car ces lois sont la nature et l’essence propre des choses, leur part spéciale, leur destinée. La morale, la loi de l’homme, est une des formes particulières de ces règles immuables. L’homme la connaît par une révélation spontanée de sa conscience en même temps qu’il se connaît lui-même, car elle n’est pas distincte de lui ; elle- est sa condition normale , et consiste dans le libre et harmonieux développement de toutes ses énergies C’est en vivant selon sa propre nature qu’il accomplit sa destinée et concourt pour sa part à l’harmonie universelle.

Cette idée de l’harmonie universelle-, du xo'c|xoç, comme l’appelèrent depuis les philosophes , idée républicaine qui est particulière à la religion des Grecs, a pour conséquence naturelle une morale essentiellement politique et sociale. Les Grecs ne supposent jamais l’homme en dehors de la société; leurs traditions ne leur parlent pas d’un premier homme, parce qu’il ne semblait pas possible qu’à aucune époque l’homme eût pu vivre seul. L’éducation, qui estime introduction à la morale sociale et à la vie politique, fait de l’enfant un homme, et de l’homme un citoyen. Elle assure la santé de l’âme par celle du corps. La gymnastique donne au corps la force et la

beauté; la robuste jeunesse prélude par les salutaires fatigues de la palestre aux rudes travaux de la guerre et à la défense de la patrie, et par celte gymnastique de l'esprit, que les Grecs nommèrent la musique, à la pratique des vertus viriles et à l’exercice du droit, qui est la liberté. Chacun de ces nobles exercices de l’esprit et du corps a quelque Dieu pour inventeur. Poséidon, Ilèraclès, Apollon et les fils jumeaux de Zeus enseignent l’équitation, la lutte, le disque et le pugilat; Hermès Enagonios, père de Palæstra, préside aux jeux sacrés ; Athènè l’ouvrière ( Epyâvï) ) enseigne aux filles les travaux de leur sexe, aux hommes les arts de la guerre , et le choeur harmonieux des Muses, conduit par Apollon Musagète, règle les danses religieuses et tempère par la mélodie les mouvements violents de l’âme. C’est ainsi que, par une juste pondération de ses facultés natives, par le développement parallèle du corps et de l’esprit, l’homme se crée lui-même et réalise en lui son idéal; comme Ilèraclès, qui étouffe des monstres dans son berceau, il s’affranchit par le travail et la lutte du joug de la nature, et le sentiment ‘de sa force est une révélation de son droit.

Mais en même temps qu’une force libre , qui est sa volonté, l’homme sent en lui une règle, qui est sa conscience; loi infaillible qui soumet la volonté, comme les Dieux domptent les Titans. Cette lumière intérieure lui montre dans chacun de ses semblables

une force libre comme la sienne, un droit égal à son droit. De même que les lois éternelles maintiennent l’ordre du monde par l’équilibre des forces, ainsi la loi morale limite le droit de chacun , qui est la liberté, par le respect du droit d’autrui, qui est le devoir, au nom de l’égalité , qui est la justice. Dikè, dont le nom signifie proprement le partage égal (I), a pour attribut la balance. D’après la mythologie grecque, qui enveloppe toujours dans les mêmes symboles le monde humain et le monde extérieur à l’homme, les Heures, les Saisons qui partagent l’année , qui conduisent les chars célestes et ramènent tour à tour les Heurs et les fruits, se nomment Dikè, Eunomia et Irène, c’est-à-dire la justice égale, l’ordre et la paix. Elles sont filles de Thémis, aussi bien que les Moires, les conditions propres, les causes finales des êtres. Thémis , c’est la règle immuable , la loi absolue; c’est elle qui convoque dans l’Olympe l’assemblée des Dieux : au ciel comme sur la terre, la loi n’est que l’accord des forces libres , l’union des volontés.

Thémis est la loi des Dieux, l’expression eolléc-

(1) Aristote, qui définit la justice par l’égalité, fait dériver Aix-n de Jiya, en deux parts égales. (Ethic. Hicomacli., V, 7.) tl est plus grammatical de dire que ces deux mots ont pour étymologie commune l'adverbe ôi;. En donnant à Sixri son sens propre, l’égalité, on s’explique l’origine de l’expression adverbiale ôixTjv, comme, à l'e/jal de. Le latin confond aussi sous un même mot l’égalité et la justice, x quus, æquitas. Quant à Thémis , son nom a la même racine que ôto;, Osogo; ; Dikè, fille de Thémis, signifie, en traduisant la langue des mythes, que l’égalité des droits est l’expression de l’ordre.

avant les philosophes.

tivc et générale des rapports dans la nature; Dikè, sa fdle, est la loi des hommes, la forme particulière des rapports entre des êtres égaux. La connaissance de cette loi est la Morale ; fruit spontané de la conscience humaine, c’est elle, comme le dit Hésiode, qui distingue l’homme entre tous les animaux. Elle a pour principes le droit et le devoir. Le droit est l’exercice régulier des énergies individuelles, la liberté considérée dans chacun; le devoir est la réflexion du droit dans la conscience , la liberté de chacun considérée dans ses égaux. Tout homme, en reconnaissant dans les autres hommes ses semblables et ses égaux , avoue leur liberté et proclame son propre devoir, qui est de respecter en eux la liberté qu’il s’attribue à lui-même; et réciproquement, au nom de cette même égalité, en reconnaissant son devoir, il affirme le leur, qui est de respecter en lui la liberté qu’ils réclament pour eux.; Sans le droit, le devoir manque de base et il n’y a plus de morale ; sans le devoir, le droit manque de règle et il n’y a plus de société. Droit et devoir sont des termes corrélatifs qui n’ont de sens que l’un par l’autre et n’expriment que le double aspect d’une même idée. Les deux formes du droit, la liberté et l’égalité, ou, comme disent les Grecs , l’ autonomie et l 'isonomie, correspondent aux deux formes du devoir, le courage et la justice. La liberté qui se défend contre l’agression se nomme le courage ; l égalité qui se maintient

contre 1 usurpation s’appelle Injustice. « Le bonheur, c’est la liberté; la liberté, c’est le courage, » dit I'érielès dans la magnifique oraison funèbre que Thucydide lui fait prononcer. Une différence de terminaison distingue en grec la justice comme droit et la justice comme devoir, xn et SixceioaüvT), l’égalité et l’équité. Le courage et la justice sont les deux grandes vertus sociales : le courage est l’essence et l’attribut de l’homme, comme l’indique son nom, iv&peîa ; la justice est, comme le dit Théognis, le résumé de toute vertu. La justice est la garantie du droit, le courage en est la sauvegarde ; ainsi le devoir est l’affirmation et la revendication du droit. Assise auprès de Zeus, Thémis l’entretient sans cesse : c’est l’intelligence qui consulte et médite la loi. Aux côtés de Zeus se tiennent la force et la puissance , auxiliaires de la justice : ainsi la force est sanctifiée en devenant la protectrice du droit. Arès, le courage guerrier, est appelé par Homère le soutien de la loi.

Le polythéisme a pour principe l’indépendance des forces ; dans l’univers et dans les sociétés humaines, l’ordre est le concert des volontés libres; le droit social a pour base le droit individuel; l’autorité de la loi s’appuie sur le consentement de chacun. La cité, la république, iwIîa?, est une société • volontaire qui a pour conditions normales l'autonomie et l’isonomie,, c’est-à-dire l’ordre dans la liberté

r . • . . ." et dans l égalité. La loi n'est pas imposée par une

volonté' plus forte à une volonté plus faible, pas même par la puissance divine à la faiblesse humaine; c’est un accord libre et spontané entre égaux. L’expression, le signe extérieur de cet accord . de ce pacte volontaire , est le serment, mot redoutable, qui inspire aux Dieux comme aux hommes une religieuse terreur ; car, d’après Hésiode, les Dieux euxmêmes, s’ils se parjuraient, seraient rejetés de la société de leurs égaux. Cette parole, qui sonne étrangement pour des oreilles modernes, s’explique par le double caractère, des Dieux, qui sont à la fois des lois immuables et des forces libres. Sous ce dernier aspect, ils sont les gardiens des lois, et doivent s’y soumettre eux-mêmes. Les Grecs auraient craint d’ôter à la loi son caractère absolu en la confondant avec une volonté arbitraire, fût-ce une volonté divine. Si la force, dans le langage poétique, peut prendre des proportions humaines, la loi conserve toujours son infaillible autorité. Or le serment est comme un résumé de la loi elle-même, puisque la loi est l’expression d’un rapport fixe, rapport qui , entre des êtres libres, prend la forme d’un pacte juré. Le serment, qui garantit la durée des accords, qui» relie même les morts aux vivants et l’avenir au passé, est sous la garde des graves Déesses, filfes.de la nuit ;

des Euménides, bienveillantes au bon , terribles au

méchant, qui punissent, dans ce monde et dans

I)K LA MORAI.K

l'autre, le meurtre et le parjure, les plus grands de

tous les crimes, car toute société repose sur le respect de la vie humaine et des conventions jurées.

Comme l’état social n’est pas une chaîne imposée, mais un engagement libre et volontaire, chacun de ceux qui jouissent des bienfaits de la vie policée doit consacrer tout ce qu’il a de force à la défense de la loi. Celui qui lui sacrifie sa vie ne dépasse pas les limites de son devoir; envers sa patrie comme envers ses parents, l'homme a toujours une dette antérieure à payer. Et non-seulement le pacte social doit être maintenu dans son ensemble, mais il doit être préservé de toute atteinte dans chacun des membres de la république. La loi est sous la sauvegarde de tous, et, si le droit public est violé dans la personne d’un seul, tous doivent prendre en main la cause commune. Lorsqu’un membre est blessé, le corps tout entier ressent la blessure ; tel est, comme le disait Solon , le caractère d’une cité bien ordonnée. L’homme n’est pas en règle avec la loi pour s’être abstenu de la violer, il faut encore qu’il la défende. Pour se mettre à l’unisson des harmonies célestes, il doit établir l’ordre en lui-même et hors de de lui; c’est par l’active énergie de la lutte qu’on imite les J)ieux. Le courage est l’auxiliaire de Injustice. Sans la haine du mal la vertu serait stérile. Les grands héros cjlii ont mérité l’apothéose sont des dotnpteurs de monstres et des redresseurs de torts.

Thésée détruit les brigands, délivre les captifs voués au Minotaure, et établit la démocratie dans Athènes. Héraclès, le vainqueur des hydres et des lions, perce de ses flèches l’aigle du Caucase et délivre Prométhée; il réconcilie la terre et le ciel.

Le devoir social ne s’applique pas seulement à prévenir ou détruire le mal qui vient de la violence des hommes, il s’étend à la réparation de tous les malheurs qui peuvent frapper la société dans un de ses membres. Les maux que les Dieux envoient à l’homme, en môme temps qu’ils sont des épreuves pour son courage, sont aussi pour ses semblables des occasions d’exercer leur vertu. La justice, cette loi sainte qui mêle une note humaine à l’harmonie du monde, corrige les erreurs de la destinée; elle ne dément pas son caractère, qui est l égalité, en attribuant plus de droits au faible, plus de devoirs au fort; de là le respect des orphelin#, des étrangers, des suppliants, des vieillards. « C’est de Zeus que viennent les mendiants et les pauvres, dit Homère; sous la figure d’étrangers et de suppliants, les Dieux parcourent les villes pour éprouver la justice des hommes.» De là aussi, les autels élevés à la Pitié ; de là, le culte rendu à la Bienfaisance, la forme la plus large de Injustice. Eurynomé, la large loi, a pour filles trois Déesses, les trois sœurs inséparables, les bienfaisantes, les Charités, dont les beaux bras enlacés expriment par un gracieux symbole les liens

mutuels et réciproques de la générosité et de la reconnaissance; ce que l’une reçoit de l’autre, elle le rend à la troisième. Elles sont la joie de la nature, la grâce et la beauté du monde, le charme divin de la vie, et elles enchaînent tous les êtres dans les liens bénis de l’universel amour.

Quand l’esprit public s’éteignit en Grèce avec la liberté, l’active énergie des premiers siècles fit place à une abnégation indifférente et passive. L’empereur Marc-Aurèle ne pouvait pas plus que l’esclave Épictète arrêter la décadence du monde, et il suffisait à ces âmes pures de conserver le culte de la justice dans le sanctuaire de leur conscience immaculée. Au milieu d’une société énervée et servile, il était bien permis aux Stoïciens de répondre à toutes lés tyrannies du dehors par le mépris du sage, et, dégoûtés du présent, de chercher la liberté dans le monde intérieur. Mais, dans les jours de jeunesse et de force, cette résignation eût été de la faiblesse, et cette sérénité, de l’égoïsme ; car alors le droit public avait pour base le droit individuel, que nul ne devait laisser violer en sa personne; c’était l’héritage sacré des ancêtres qu’il fallait transmettre à ses enfants : dédaigner d’en prendre sa part, c’était compromettre celle des autres; supporter une injure, c’était encourager la violence , c’était contribuer par sa lâcheté au triomphe de l’injustice. Si le droit outragé cédait sans résistance, le monde serait bientôt la proie de

l'iniquité. Quelle qu’on soit la victime, toute agression doit être repoussée au nom de la sainteté de la loi. C’est seulement lorsque le coupable a reconnu sa faute, lorsqu’il a essayé de la réparer, qu’il est admis aux purifications expiatoires. Alors il revêt le caractère sacré du suppliant; le repentir satisfait l’éternelle justice, et il ne reste place que pour le pardon et l’oubli. On connaît la touchante allégorie des prières dans l’Iliade : elles suivent de près Atè , l’erreur et le vertige qui pousse l’homme à l’injustice, et elles réparent ses outrages. \ Ceux qui les écoutent, elles les exaucent toujours ; mais, si on les rebute, c’est Atè à son tour qui venge leur injure, et punit ceux qui n’ont pas pardonné.

Cette mutualité de droits et de devoirs, cette égalité fraternelle des volontés libres qui faisait la force du lien social chez les Grecs , était à leurs yeux la principale cause de leur supériorité sur les barbares :

« Les Grecs ne sont ni les esclaves ni les sujets d’un homme, » dit Æschyle dans sa tragédie des Perses.

Ils croyaient que là où il n’y a pas de droits communs, il n’y a pas de société, mais seulement une troupe d’hommes rassemblés par la force, maintenus par la crainte, des sujets, pas de citoyens, a Entre les loups et les brebis, il n’y a pas de serments sincères, » dit Homère. Tandis que, dans une société d’égaux, où le droit social n’est que la réunion des droits particuliers, c’est l’énergie de

DK l.A MORALK

chaque citoyen qui maintient l’ordre au dedans et la paix au dehors, et garantit la durée de la cité, sous le règne de la force, le repos et le silence sont d’autant mieux assurés, selon la remarque d’Aristote (Polit., V, 2), que les sujets y sont plus dépourvus des vertus viriles, et que la puissance du nombre est annulée par la faiblesse de chacun. Le dévouement à la patrie et aux lois, qui était la vie des cités grecques, était remplacé chez les barbares par une soumission passive, qu’on apprécie dans les animaux domestiques, mais qui semble peu digne de la grandeur de l’homme : un chien fidèle vaut mieux qu’un esclave humble et craintif. L’obéissance n’est pas la vertu, et, si la morale est la distinction du bien et du mal, elle ne peut exister que là où il y a choix volontaire.

Pour apprécier la portée morale de l’Hellénisme et marquer sa place dans l’histoire des idées, il faut le comparer, dans son principe et dans ses conséquences pratiques, avec les religions sorties de la môme source, avec les religions des peuples qui appartiennent,comme lq^ Grecs, à la grande famille des Aryas, tels que les Hindous et les Iraniens. Dans le panthéisme de l’Inde (1), le monde est un être unique, dont les mille manifestations, que nous nom-

(1) Le Véda, quoique écrit en sanskrit, est le patrimoine commun de la race Arya, dont il représente le polythéisme primitif. Le panthéisme n’apparait que dans les épopées qui appartiennent en propre à l’Inde brahmanique.

irions les être finis, n’ont pas d’existence propre, et partant, aucun droit individuel. En niant le droit de l'homme, le Panthéisme aboutit au fatalisme et à l’inertie de la résignation. Toute moralité disparaît avec la liberté; il n’y a ni bien ni mal, mais l’action multiple de l’Ètre unique. Chaque partie du grand tout est renfermée dans une prédestination irrésistible comme dans une cellule close. Astre ou plante, homme ou bête, chacun de nous a sa fonction dans le grand corps du monde, c^mme chaque membre a sa fonction dans le corps humain, et le Çudra ne peut pas plus remplir le rôle du Brahmane que les membres celui de l’estomac. C’est le système de la hiérarchie et des castes. Le polythéisme hellénique, I au contraire, considère le monde comme une fédération de forces distinctes et de lois multiples. \ L’homme est une de ces forces, et il a sa loi propre. Dans la société comme dans l’univers, l’ordre n’est que l’accord des volontés libres dans l’unité abstraite de la loi. La cité, union spontanée de volontés indépendantes, est incompatible et contradictoire avec toute espèce d’hiérarchie et de castes; entre les associés qui la composent il peut y avoir différence de fonctions, jamais inégalité de droits.

Dans le dualisme de l’Iran, le monde est un immense champ de bataille où luttent éternellement le bien et le mal, la lumière et les ténèbres; c’est une guerre à mort, avec deux armées en présence, et des

deux parts l'inflexible hiérarchie militaire et la discipline despotique d’un camp. 11 faut que l’homme s’enrôle sous le commandement d’Ormuzd et combatte à sa suite. La loi du soldat, c’est l’obéissance muette; elle a pour principe l’autorité, pour sanction la crainte, pour gardien le glaive. Cette vivace religion de la guerre a toujours porté les mêmes fruits ; les peuples qui ont successivement dominé la haute Asie ont tous eu pour forme politique la monarchie féodale. L’idée de la lnjte existe aussi dans l’Hellénisme, mais avec un tout autre caractère. L’opposition des principes engendre l’harmonie. Les querelles des Dieux sont la condition de la vie universelle, comme les agitations de l’agora sont la condition de la vie politique dans les cités. Le monde est moins un champ de bataille qu’un gymnase. L’homme descend dans l’arène comme un athlète, parce que la lutte est un exercice salutaire et qu’une gloire immortelle en est le prix. Dans cette mêlée générale des forces vives de la nature, les sociétés humaines entrent comme des corps francs, comme des bandes de volontaires libres, dont la discipline intérieure est réglée par un mutuel accord. La loi ne descend pas du ciel, elle naît du concours harmonieux des volontés unies ; elle a pour principe la justice, pour but la liberté, pour sanction la conscience. La morale n’est pas la soumission passive, c’est l’action régulière de toutes les forces de l'homme. Pour les développer, chacun lutte d’a-

bord contre lui-même : il dompte ces Titans intérieurs, ces passions déchaînées, qui troubleraient la paix du fraternel bataillon dont il fait partie ; c’est une émulation de sacrifices réciproques. En même temps, pour déblayer le sol de la conquête , il faut lutter aussi contre ces obstacles sans nombre que la terre enfante sous les pas de l’humanité.

La morale grecque est la morale active de la lutte et du travail. Nulle place pour cette oisiveté contemplative des sociétés orientales ; « la paresse est haïe des Dieux, » dit Hésiode. Son nom en grec est synonyme de lâcheté. Le travail n’est pas une punition, il est la loi même de l’homme, le légitime emploi de sa force et de sa liberté ; c’est par le travail qu’il se rapproche des Dieux. La forme la plus ancienne et la plus sainte de l’industrie humaine, l’agriculture, qui fait servir la nature aux besoins de la vie de l’homme, est un don de la grande déesse, Dèmèter, la législatrice, Thesmophore, car c’est en substituant le travail pacifique à la rapine et à la violence que les hommes sortent de la barbarie primitive et se constituent en société policée. Ce rôle de civilisateur fut aussi par la même raison attribué à Dionysos, dont le culte prit une si grande extension à mesure que la vigne devint une source de richesses pour les Grecs. Ce culte fut bientôt associé à celui des Déesses de l’agriculture, Dèmèter et Korè, principalement chez les autochtliones de l’Attique. Le rapport si naturel

Kl.

entre les travaux de la terre et la civilisation s’y traduisit encore sous une autre forme par les légendes locales des fdles de Cécrops, associées avec la Déesse qui fit présent aux hommes de l’olivier sacré, symbole de la paix.

Par le travail , l’homme s’affranchit de la nature, il la domine et la transforme. 11 y a eu des sociétés qui ont blasphémé le travail ; elles en ont été punies par des siècles de barbarie. L’oisiveté des peuples pasteurs de l’Orient donna naissance à une caste sacerdotale absorbée dans la vie contemplative; la violence sauvage des races barbares de l’Occident produisit une oligarchie militaire. Des deux côtés, le travail fut abandonné à la caste inférieure, qui cultivait le sol pour nourrir les castes oisives. La propriété n’étant qu’un privilège, n’avait pas de base morale. L’appropriation n’est qu’un fait; pour être maître du sol, il ne suffit pas de l’enclore d’un fossé, il faut le cultiver. Avant d’être fécondée par l’industrie humaine, la terre est le patrimoine commun de tous les êtres vivants, hommes ou bêtes, qui la foulent sous leurs pas ; c’est le travail qui donne à l’homme un droit sur la nature. La morale grecque, qui a pour base le droit individuel et la responsabilité des œuvres, fonde la propriété sur le travail personnel et attribue la récolte à celui qui a semé. L’essence du droit est la justice égale et réciproque, et tout droit suppose un devoir correspondant. La propriété, pas

plus que la liberté, ne peut être un privilège ; elle est garantie par le respect de chacun pour le droit de ses égaux, qui est le sien. La clôture des champs est sous la protection de Zeus ëpmoç, et la vierge Hestia veille sur la pierre du foyer, élément fondamental de la cité grecque. Homère parle avec horreur de ceux qui ne cultivent pas la terre, et de ceux qui n’ont ni société, ni lois, ni foyer. Cette malédiction ne s’adresse d’ailleurs qu’à ceux qui restent volontairement à l’état sauvage ; un homme qui, par suite d’un malheur envoyé par les Dieux, est privé de ces biens inestimables, a droit au contraire à la protection et au respect.

Après L’agriculture , se développent successivement les autres formes du travail humain, placées d’une manière générale sous l’invocation d’Athènè, de Prométhée et d’Hèphæstos. La plus ancienne et la plus utile des sciences, la médecine, est enseignée par Apollon et son fils Asclépios. C’est aussi Apollon, le Dieu prophète , qui enseigne la science des présages, complément de l’agriculture et première ébauche de la météorologie. Poséidon protège la navigation ; Hermès, le commerce et les échanges. Les villes naissent au son des lyres ; la poésie préside à tous les travaux , et un respect égal entoure toutes les branches de l’industrie humaine. Mais, dans celles qui sont d’une utilité plus immédiate pour le développement du bien-être matériel, les Grecs semblent

Ut LA MOltALK

avoir été dépassés par plusieurs peuples d’Asie. Il en est une dans laquelle ils n’ont pas de rivaux, la plus élevée de toutes , l’art. Chez certains peuples , l’art est proscrit par la religion ; mais partout où il existe , il est l’industrie divine par excellence ; il naît et grandit à l’ombre des temples, se mêle intimement au culte et prend l’empreinte particulière des idées religieuses qu’il est chargé d’exprimer. Toutes les fois que l’homme donne un corps à sa pensée, soit qu’il règle par la politique les rapports sociaux , soit qu’il crée par la plastique des formes réelles ou imaginaires, il cherche toujours à reproduire dans son œuvre ce qu’il voit ou croit voir dans les œuvres divines ; l’art de chaque peuple est, comme sa morale, une conséquence de sa religion.

La sculpture , l’art de Prométhée , semblait une usurpation de la puissance divine à cette énergique théocratie juive qui fonda l’unité nationale sur le monothéisme. Comment enfermer l’Infini dans une forme ? L’art ne peut se contenter d’un type unique , et la variété des types divins aurait brisé tôt ou tard l'unité du dogme. Aussi, de tous les préceptes de la Bible, celui qui est répété le plus souvent, celui dont l’oubli entraîne les malédictions, les fléaux et les servitudes, c’est la défense de sculpter des images. 11 n’y a que la musique et la poésie, cette austère et monotone poésie des psaumes, qui puissent glorifier dignement celui qu’aucune langue humaine ne peut

nommer. Les Perses, dont la religion est presque une variante du monothéisme, regardaient comme impie l’usage des temples et des simulacres divins. Dans leurs invasions en Grèce, ils s’acharnèrent à détruire

les temples, et les Grecs, après la victoire, s’engagèrent à n’en pas relever les ruines, mais à les laisser subsister comme des monuments éternels de la fureur sacrilège des barbares.

Les Indiens et, parmi les peuples les plus voisins de la Grèce, les Assyriens et les Égyptiens, élevèrent des monuments gigantesques et les remplirent d’images peintes ou sculptées. Sans doute les Grecs ont pu recevoir de ces peuples les premiers rudiments de l’architecture, de la peinture et de la statuaire, soit par les navigateurs phéniciens, soit par l’intermédiaire des Lydiens , voisins par leur position des nations les plus civilisées de l’Asie, et des Grecs par leur origine. Mais ils ont pu aussi , spontanément, sans beaucoup d'efforts et sans enseignement préalable, concevoir ces idées si simples de bâtir une cabane, de charbonner une silhouette sur un mur, et de tailler dans un morceau de bois de grossières images, comme les sauvages de l’Amérique en savent faire sans avoir pris de leçons de l’Egypte ; puis, par la seule forte de leur génie, passer de la cabane au temple, de la silhouette à la peinture, et des fétiches de hois à la frise du Parlhénou. Cette question des origines n’a pas , au fond , une très-grande impor-

an

DE LA MOKALE

tauce ; il eu est de l’art des Grecs comme de leur religion : en supposant qu’ils aient emprunté l’enveloppe de leurs symboles aux peuples qui les ont précédés, ils en ont revêtu une pensée entièrement neuve et originale. De même aussi, lorsqu’on pourrait prouver qu’ils ont reçu de ces peuples, beaucoup plus anciens qu’eux, quelques procédés techniques , ils n’en auraient pas moins introduit dans l’art un élément fondamental que nul ne pouvait leur donner, car nul ne le possédait, le sentiment de la beauté.

Quand on compare l’art grec avec celui de tous les autres peuples de l’antiquité ( ne parlons pas des modernes, puisqu’ils reconnaissent les Grecs comme leurs initiateurs et leurs maîtres), on ne trouve pas seulement entre eux une différence de degré, mais une différence de nature. L’insuffisance du langage nous oblige à leur donner le même nom; mais, si l’on définissait l’art la réalisation du beau par les œuvres humaines , il faudrait dire que la Grèce seule a eu un art. Les races primitives, ces Titans de l’humanité, entassaient des montagnes de granit; les temples des Dieux olympiens n’ont pas cette grandeur massive qui écrase la pensée : ils ont la beauté qui l’élève vers les sereines régions de la lumière ; ils sont proportionnés à ces Dieux humains qui les habitent. Les autres peuples avaient cherché le divin dans la nature , la Grèce le trouva dans l’homme ; ils avaient eu des tailleurs do pierre , elle eut des sculpteurs.

Elle fut créatrice dans le sens le plus élevé , elle découvrit des idées et les incarna dans des formes divines; elle donna des corps immortels à ces Lois de proportion et d’harmonie qui se révèlent dans l’ordre physique par le beau , dans l’ordre moral par le juste, et qu’elle appelait ses Dieux. •

L’art égyptien, et en général l’art sacerdotal, n’est qu’une sorte d’écriture, un ensemble de signes figurés auxquels, par une convention arbitraire, on a attaché un sens abstrait. Expression du culte de la force, c’est-à-dire du fait, il a atteint son apogée lorsqu’il est parvenu à traduire chaque ordre de faits , dans sa plus haute généralité, par des formes, ou plutôt par des formules hiératiques, consacrées dès l’origine par l’autorité de la théocratie et transmises comme une science , dans leur rigueur invariable , aux ouvriers chargés de les reproduire. Les caractères distinctifs des espèces animales ou des races humaines sont bien saisis ; mais toutes les représentations d’une même forme semblent exécutées d’après un modèle unique. Rien ne distingue un sphinx d’un autre sphinx , un ibis d’un autre ibis , un roi d’un autre roi. Chaque attitude, celle de la prière ou du commandement, par exemple, est toujours figurée de la même manière et avec une précision mathématique.

11 n’y a pas loin de ces types consacrés par la tradition et imposés par l’autorité, à ce que Platon

DE LA MOHALE

nomme les Idées, à ces formes générales qui constituent les espèces et donnent l'existence aux individus, comme le moule dans lequel on coule la statue , comme le coin qu’on imprime sur la médaille. Que Platon ait eu ou n’ait pas eu conscience de cette analogie , on ne peut donc s’étonner qu’avec ses tendances théocratiques et panthéistes , il ait préféré , tout artiste qu'il était, les formules inflexibles de la peinture et de la sculpture égyptiennes à l’art libre de son pays, de même que Voltaire, malgré tout son esprit, vante souvent la Chine , parce qu’il croit y retrouver sa théologie raisonnable et ennuyeuse. Mais la décision souveraine de l’humanité tout entière a cassé ce jugement de Platon. Qu’a-t-il donc manqué à l’art égyptien pour atteindre la perfection suprême de l’art grec ? Bien peu de chose en apparence, rien peut-être qui soit saisissable au regard de l’analyse, rien que la différence qui sépare un corps vivant d'un cadavre embaumé. Les organes sont les mêmes, et entre la vie et la mort il n’y a que l’épaisseur d’une lame de couteau ; mais cette imperceptible distance est un abîme sans fond que l’Égypte n’a jamais pu franchir. Là, une théocratie pétrifiante enferme un peuple de momies dans la nécropole des castes ; un art hiératique fige sa pensée dans des moules immuables , sarcophages de ces créations mortes. La Grèce tomba dans une extase naïve devant la muette immobilité de ce inonde d’automates.

comme on est séduit par la majesté grandiose des montagnes et des rochers. Ce premier-né des peuples semble avoir l’éternité de la matière qu’il adore , comme il en a l’inertie. 11 était facile à une pareille société de durer de longs siècles ; elle n'a jamais vécu ; elle est immortelle comme les pierres.

Les artistes grecs savaient aussi bien que les Égyptiens, et sans. avoir besoin d’aller s’instruire ailleurs, que les formes absolues des choses ont un caractère de persistance et de durée que ne peuvent avoir leurs expressions particulières, exemplaires plus ou moins incomplets d’un type normal qui est leur règle et leur loi. Ils savaient d’une manière inconsciente et sans connaître la théorie des Idées , car l’art devine et ne déduit pas , que l’espèce domine les individus, qu elle était avant eux, qu’elle sera après eux, qu’elle en est la véritable existence , et qu’il n’y a rien de plus réel que l’idéal. Comme le minéralogiste retrouve par le clivage les formes géométriques régulières dans les cristaux incomplets que la nature ou la chimie lui présentent, ainsi Zeuxis, peignant Hèrè d’après les plus belles filles d’Agrigente, élaguait les différences accidentelles et retrouvait ainsi le modèle qu’il avait rêvé. Mais, ce modèle retrouvé par la pensée, l’art lui donnait le mouvement et la vie. Quand cet art n’était encore qu’une aspiration et une espérance , c’est ainsi que le pressentaient les poètes; dans l’Odyssée, Hèphæstos donne à Alkinoos

un chien d’or qui paraît vivant; dans l’Iliade, Hèphæstos s’avance vers Thétis, soutenu par deux vierges d'or qui semblent animées. Il y a au musée des Antiques un petit bas-relief où l’on voit Prométhée modelant des figures d’hommes et de femmes, et, à mesure qu’il les achève, Athènè leur présente un papillon, allégorie de l’âme. Toute la théorie de l’art grec est là.

Dans l’art comme dans la morale, la Grèce ne fit qu’appliquer les principes de sa théologie. L’harmonie du monde lui semblait produite par une pondération de forces intelligentes et libres, par un accord de lois indépendantes. Elle réalisa cet idéal dans la cité, où l’ordre résulte du concours des volontés unies , où le droit public est la somme des droits particuliers ; elle le réalisa dans l’art , où la beauté résulte de la proportion des formes et de la liberté des attitudes. Dans le monde des esprits , la loi morale n’est pas une inévitable nécessité imposée fatalement par une force supérieure, c’est une règle intérieure selon laquelle chacun dirige la libre action de ses facultés. Dans le monde des corps , le type n’est pas une enveloppe de chrysalide qui emprisonne les êtres vivants comme un tombeau, c’est un harmonieux balancement de lignes qui règle , sans l’entraver , le jeu libre et spontané des organes. Comme les Dieux ne sont pas des abstractions personnifiées, mais des lois conscientes d’elles-mêmes et

douées, comme l’homme, d’énergies multiples, l'art, qui leur donne un corps, traduit cet attribut divin de la vie et de la pensée par le mouvement des membres et par l’expression des traits. C’est bien moins le costume et les ornements accessoires qui distinguent les types divins les uns des autres que le caractère particulier des formes , des poses, des traits et des allures. Quand Phidias veut faire un Zeus, il ne croit pas qu’il suffise de lui mettre la foudre entre les mains, il songe à un passage d’Horaère : « 11 dit, et de ses sourcils noirs le fils de Kronos fit un signe; et les cheveux ambrosiens s’agitèrent sur la tête du prince immortel, et il ébranla le vaste Olympe. » Le Zeus olympien n’existe plus, et on ignore si le masque qui est au Vatican est imité du chef-d’œuvre de Phidias ; mais, en voyant ce large regard, cette force calme, cette profonde sérénité, on reconnaît la pensée qui maintient l’équilibre des lois du monde , et on avoue que la Grèce seule a su créer des Dieux.

La sculpture continua et acheva l’œuvre d’initiation religieuse commencée par la poésie. Tous ces types merveilleux, inspirés au génie de l’artiste par le génie du poète, firent plus pour raffermir la religion ébranlée des peuples que tous les raisonnements des philosophes ; et quand ceux-ci voulaient combattre l’impiété naissante , c’est encore par le spectacle de la beauté du monde qu’ils démontraient le plus clairement l’existence des Dieux. L’esprit

religieux de la Grèce primitive n’avait pas eu besoin d’autres preuves. L’homme alors, ébloui et charmé devant les aspects multiples de la vie et de la lumière, devinait les principes des choses sous leurs apparences mobiles. Ne pouvant les définir , il les appelait les Lois, à cause de l’ordre qui brille dans l’univers. La beauté est dans le monde physique ce que sont la vérité dans le monde intellectuel, la justice dans le monde moral , l’expression de ces lois d’ordre et d’harmonie. L’art, la science et la morale sont les trois faces d’un prisme; quelle que soit celle qu’on regarde, elle nous fait apercevoir les deux autres. Mais les sens s’éveillent avant la raison et la conscience ; le beau nous apparaît d’abord , et nous découvre les deux autres aspects des lois éternelles, le juste et le vrai. Il eût été inutile eu Grèce de poser la question de la moralité de l’art; on n’y séparait pas le beau du juste, et le même mot rendait ces deux aspects de la même idée. La vérité et la justice se révélaient par la beauté, la plus éclatante des perfections divines. La beauté n’a pas de mystère ; aussi n’a-t-elle pas de sceptiques ni d’athées; pour convaincre, elle n’a qu’à paraître : on ne discute pas, on tombe à genoux.

Entre les sphinx égyptiens ou les taureaux de Ninive et une statue grecque, il y a toute la distance de l’ouvrier à l’artiste ; comme entre la morale des barbares et celle des Grecs, il y a l’abîme qui sépare

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l’esclave Je l'homme libre, l’obéissance à la force du respect volontaire de la loi. Le panthéisme nie l’individu ; il enveloppe toutes les différences dans une gaine uniforme ; il confond la loi avec la force , le droit avec le fait, l’idéal avec le réel. Ni dans sa morale, ni dans son art, il n’y a place pour la liberté. Au contraire, la liberté est la condition première de l’art et de la morale des Grecs. Le principe de la cité grecque est l’autonomie , convention volontaire qui contient à la fois le droit et le devoir, la loi et la liberté, une règle pour les forces individuelles et une garantie pour l’ordre public; le principe de l’art grec est l’idéal , c’est-à-dire la révélation de l’éternelle beauté dans la pensée humaine. Cette révélation est proportionnée à la nature et au degré de l'intelligence de chacun ; l’art, qui en est l’expression, ne peut se cristalliser dans des formes immobiles; la liberté lui est nécessaire ; chaque statue grecque porte l’empreinte du génie particulier de l’artiste qui l’a exécutée. Cette alliance intime de la loi et de la liberté produisit les mêmes fruits dans l’art et la morale , dont le parallélisme est complet de tous points. La loi n’est jamais mieux observée que lorsqu’elle est librement consentie. Nulle part l’homme ne fut plus grand qu’en Grèce, et nulle part le lien social ne fut plus fort ; de même l’art grec , qui fait une si large part à l’inspiration individuelle, est aussi le modèle le plus parfait et le plus irréprochable de

DE LA MODALE

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la correction des lignes et de la pureté des proportions.

La Grèce n’admit pas dans l’art le fatalisme du type, ni dans la morale le fatalisme de la loi; mais elle ne se courba pas davantage devant le despotisme des faits particuliers. La morale est aussi incompatible avec l’idée du hasard qu’avec celle de la nécessité, et ce n’est pas pour s’humilier sous le joug des accidents que l’art s’est affranchi des bandelettes sacrées. La morale grecque se développa entre la la loi sans liberté et la liberté sans loi ; l’art grec poursuivit son évolution entre l’autorité inflexible des types préconçus et l imitation servile des réalités changeantes. Mais la mort est la conclusion nécessaire de la vie : au lieu de cette immuable éternité qui séduisait Platon dans l’art égyptien, la sculpture grecque eut son déclin, comme elle avait eu son ascension glorieuse. Au siècle d’Alexandre, en même temps que la philosophie sapait la religion nationale et que l’esprit républicain déclinait, l’élément divin commença à s’affaiblir dans l’art. La légende de Dédale , l'artiste mythologique auquel la Grèce attribuait ses plus anciennes statues , ressemble à une mélancolique prophétie des destinées de l’art grec. Il est d’abord enfermé avec son fils dans l’inextri*cable labyrinthe que lui-même avait bâti ; pour l’en faire sortir, il lui donne des ailes, et le fils de sa pensée, à peine délivré de sa prison , s’envole vers

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l 'éther sans bornes, jusqu’aux dernières limites du regard et du génie de l’hoinme , et , à mesure qu’il approche de ces hauteurs brûlantes et lumineuses , il sent fondre ses ailes, et il retombe alors dans le monde inférieur, dans la région des choses passagères, dans la mer orageuse et mobile des vulgaires réalités.

La Grèce poursuivit un idéal de beauté dans l’art, un idéal de justice dans la morale. Mais le marbre et l'airain sont plus souples que le cœur de l’homme, et la résistance inerte de la matière n’est rien auprès de la résistance active des passions ennemies. Entourée d’adversaires, une société naissante ne peut confier la garde de ses droits qu’à la force des armes, et la guerre entraîne toujours une suspension partielle des lois sociales. On ne peut donc s’étonner que la Grèce n’ait fait qu’entrevoir son idéal de société fondée sur le droit et la justice , sans pouvoir parvenir à l’atteindre; c’est une gloire assez grande pour elle de l’avoir poursuivi sans relâche par tant de voies différentes et à travers tant d’obstacles, sans jamais y renoncer jusqu’à l’entier épuisement de ses forces. Plus heureuse dans l'art , elle réalisa son rêve; elle ne retomba, comme Icare, qu’après avoir touché les cieux. Devant les statues grecques comme devant les poèmes d’Homère, on reconnaît qu’elle est parvenue aux dernières limites où puissent aspirer les plus ambitieuses espérances de l’homme, fet que

t>E LA MORALE AVANT LES PHILOSOPHES.

c’est assez pour l’avenir de pouvoir admirer et comprendre ces inimitables révélations de l’immortelle beauté. Le siècle de Périclès fut dans la vie de la Grèce ce que la période grecque tout entière sera dans l’histoire du monde, cette heure fugitive et insaisissable de fraîcheur printanière et d’efllorescente puberté qui laisse, en nous quittant, de si longs regrets. Entre l’art hiératique des premiers âges et l’art trop réel et trop humain des siècles suivants , la statuaire du Parthénon est comme un hymen sacré de la terre et du ciel.

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