‹ De la morale avant les philosophesChapitre 3 sur 22 · UK LA MUR A LL · texte numérisé non relu

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Zeus les a délivrés (I) comme il a\ail délivré les Hécatonchires; on sait que Kronos règne sur les îles des heureux et que Prométhée a été ramené au ciel par Héraclès. Comme les héros de la Walballa sp réconcilient chaque soir après le jeu sanglant des épées, les Dieux grecs se sont dès longtemps réconciliés dans la paix de l’Olympe, ou plutôt ce n'est que par une nécessité du langage poétique que leurs luttes et leur réconciliation sont présentées comme successives, car le monde idéal est en dehors du temps. Ces dogmes convenaient bien à un peuple querelleur, mais sans rancune. L’histoire grecque présente une suite continuelle de guerres et d’alliances entre voisins, et, si la lutte des principes est nécessaire à l’ordre de l’univers, peut-être aussi les querelles incessantes des petites peuplades helléniques contribuèrent-elles à entretenir l’énergie de la race grecque et à développer sa féconde activité.

La résistance de l’homme aux forces extérieures prend dans les plus anciennes légendes la forme d’une lutte directe contre les Dieux. Cela tient à la communauté d’origine des Dieux et des hommes et au caractère originairement divin des types héroïques. Les mythes d’Hèraclès et de Prométhée, qui représentent l’un la force morale, l’autre la force intellectuelle de l’humanité, ont, comme les mythes divins, un côté physique. La lutte de Zeus et de

(I) l’iiularc, Pythique IV.

Prométhée, telle qu’elle est présentée dans la Théogonie, se rattache aux plus anciennes traditions des Aryas. Le feu, chargé de porter aux Dieux les offrandes des hommes, en dévore la meilleure part, et ne laisse sur l’autel que les os blancs de la victime. Les Védas font allusion à ce rôle du feu, et lui donnent pour épithète Pramathi, Prométhée, le prévoyant. Le feu est en effet la première conquête de la prévoyance humaine. C’est pourquoi les poètes le représentent comme une force bienfaisante, comme un Titan ami des hommes, enchaîné par les Dieux sur les sommets frappés de la foudre, sur les montagnes volcaniques, où il est éternellement dévoré par l’aigle, fils de Typhaon, le feu souterrain. Prométhéc devient ainsi la personnification du génie inventeur, cloué sur le Caucase de la vie, et délivré par Héraclès, qui est la force civilisatrice de l’humanité. Le Prométhée délivré d’Æschyle est perdu, mais la moralité de cette grande légende semble indiquée dans une autre tragédie du même poète : « C’est Zeus qui a conduit les hommes dans la voie de la sagesse, en leur imposant cette loi d’acheter la science par la douleur. » ^

De même que Prométhée lutte contre Zeus* Héraclès lutte contre Hèrè. Dans le sens physique , Héraclès est le soleil luttant contre les vapeurs et les nuages qu’Hèrè, l’air inférieur, amoncelle contre lui. Les longs nuages du matin sont des serpents

qu’il étouffe dès sa naissance; lorsqu'il perce le bfouillard, il perce Hèrè de ses flèches; lorsqu'il renaît après la nuit ou après l’hiver, on dit qu’il a enchaîné Cerbère, qu'il a blessé Aidés, qu’il a vaincu le Dieu de la mort. Peu à peu le caractère physique d’Héraclès s’éclipse derrière sa légende héroïque. La malfaisante Atè, un serment surpris à Zeus (on dirait aujourd'hui : une erreur du sort, un fatal concours de circonstances), ont fait d'Héraclès l’esclave d'Eurysthée; cette condition qu’il ne pouvait éviter a été pour lui l’occasion des glorieux travaux par lesquels il a conquis l’Olympe, et la divinité ennemie qui l’avait poursuivi depuis sa naissance est devenue ainsi l’instrument de sa gloire, et lui a valu le nom qu'il porte parmi les Dieux. Ainsi le Titan créateur et le héros infatigable, le génie et la vertu de l’homme, rentrent ensemble dans l’Olympe, après avoir accompli cette grande loi morale qui est devenue la base du christianisme, la rédemption par la douleur.

La plupart des traits de la légende d'Héraclès furent transportés dans celle des autres héros dont il était le type. Achille pouvait bien lutter contre le Xanlhc, comme Héraclès avait lutté contre le divin fleuve Achélôos. Héraclès avait combattu Arès, de môme Otos et Ephialtès retiennent Arès captif sous de dures chaînes, expression vive de la force de ces grands héros qui faisaient cesser pour un temps les

guerres continuelles d’une époque agitée. (Scliol. Iliad. v. 385.) Héraclès avait blessé Aidés et Hèrè ; Diomède blesse Aphroditè et Arès, et cela sur l’avis formel d’Atbènè. Ces idées ne sont pas particulières aux Grecs; on en trouve la trace en dehors même delà race des Aryas; la lutte de Jacob, et le nom d’Israël destiné à en consacrer le souvenir, font penser aux combats des héros grecs contre les Dieux.

L’esprit religieux de l’humanité primitive lui montre partout une action divine, mais cette action n’est pas toujours bienfaisante. La fureur de Saül est attribuée par la Bible au mauvais esprit de Dieu; Jéhovah, pour tromper Acliab, envoie un esprit de mensonge à ses prophètes. Dans l’Iliade, Zeus envoie un songe menteur à Agamemnon, et Athènè, pour rallumer une guerre qui entrait dans les plans éternels, inspire une trahison à Pandaros. Chez les Mazdéens, cette inspiration eût été attribuée à Arhi- . man, mais, dans la théologie grecque, le mal n'a qu’une existence relative. Il semble en effet se déplacer si l’on change de point de vue : l’herbe des champs, si elle pouvait parler, dirait que le mouton est le plus féroce des animaux. L’homme regarde la mort comme un mal, mais si la mort est la condition nécessaire de la succession des êtres, il faut bien croire qu’elle est une loi divine. La vie animale ne s’entretient que par une série de meurtres, et pourtant la justice, la loi spéciale de l’homme, con-

UE LA MORALE

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damne le meurtre. Nous résistons à l'action divine en soignant nos maladies, et pourtant cette résistance est légitime, et l’invention de la médecine est attribuée à un Dieu. Les Dieux nous envoient les passions comme ils nous envoient les maladies : la loi de l’union des sexes, cette loi qui renouvelle la vie des êtres organisés, est une forme de l'attraction universelle, et certes c’est là une loi divine ; pourtant, dans les sociétés humaines, elle produit bien des désordres, et Hélène aurait dû résister à Aphrodite qui la poussait dans les bras d’Alexandre. Sans doute les Dieux sont plus forts que les hommes, comme le dit souvent Homère, mais si l'homme triomphe dans la lutte, sa victoire n’en sera que plus belle, et les Stoïciens pourront dire que le sage est supérieur aux Dieux.

Les événements indépendants de l’homme, et même les impulsions involontaires qui agissent sur lui, les poètes les rapportent aux Dieux parce qu’il n’y a pas d’effets sans causes. Lorsqu’un héros commet une imprudence, par exemple quand Hector, se croyant soutenu par Deipliobos, accepte le combat contre Achille, dans la langue poétique, c’est. Athènè qui l’a trompé pour le livrer à son ennemi. Lorsque Ulysse échappe par sa prudence aux dan gers de la mer, c’est qu’il est poursuivi par Posei don et protégé par Athènè. On accuse les poètes de diviniser les passions, et en même temps on leur

AVANT IÆS PHILOSOPHES.

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reproche d’élever l’homme au niveau des Dieux ; l’un de ces reproches est une réponse à l’autre. C’est parce qu’elle a glorifié la volonté humaine pour l’opposer aux formidables attractions de la nature, que la Grèce a pu échapper au panthéisme oriental et à ses dangereuses conséquences. On ne peut exalter la force divine qu’à la condition d’abaisser d’autant la force humaine, et, en écrasant l’homme sous l’idée d’une puissance infiniment supérieure à la sienne, on risque de lui ôter toute son énergie de résistance en face du monde extérieur, qui représente toujours pour lui le théâtre de l’action divine. Cette voix intérieure qui nous pousse est toujours la voix d’un Dieu, mais tantôt c’est un conseil et un secours, tantôt c’est une tentation et une épreuve. L’homme porte en lui-même une lumière, qui est sa conscience ; une force, qui est sa liberté : c’est à lui de choisir entre la voix de la passion et celle du devoir.

Les Dieux sont les lois modératrices du monde conçues sous une forme concrète, vivante et personnelle ; mais la loi apparaît souvent dans les poètes sous une forme abstraite et purement idéale; alors les Dieux se présentent comme des forces intelligentes qui exécutent la loi et en règlent l'action. Les poètes emploient plusieurs mots pour exprimer cet aspect abstrait des lois du monde, mais on s’exagère toujours la portée de leurs expressions lors-

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qu’on les lit dans des traductions latines ou françaises. Les mots sort, destinée, sont beaucoup trop absolus pour rendre le sens des mots grecs goip», aîo* et xiîp, qui représentent les lois divines comme (Uojxôî et vû'jaoç représentent les lois humaines. Le mot latin Parca est trop absolu aussi, et il est préférable d’employer les mots grecs si l’on veut conserver la distinction qui existe entre eux , quelque faible qu’elle soit. L’Aïsa est la nature propre de chaque chose, sa manière d’être, son état normal ; la Moira est la part, le lot spécial de chaque être dans l’ensemble; la Kère est l’effet heureux ou malheureux qui suit chaque cause, l’issue naturelle, la conséquence certaine des événements humains, et en particulier la catastrophe inévitable de la vie, c’est-àdire la mort; les Kères de la mort, les chances de mort sont innombrables autour de nous , dit Homère.

La résultante des forces multiples s’exprime par le mot go'po;, à peu près synonyme de vo'pio;, aussi bien que jioîpa. 11 représente le partage général des sorts, et, malgré la tendance de la poésie grecque à tout personnifier, il conserve toujours un sens abstrait, de même que le mot àvâyxi), la nécessité. Quant au mot elp.apgévD, qui répond au latin fatum, il dérive de la même racine que g.opo; et goîpa , mais il n’appartient qu’à la langue philosophique. Les mots xYÎp et aoîpa sont quelquefois employés au duel

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