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commune à la vie minérale et à la vie organique : tout être collectif est homologue à ses parties constituantes. Un cristal est formé par l’agrégation symétrique de cristaux de même forme, et, si on le réduit en poudre, on retrouve par le clivage la forme du cristal primitif dans chaque parcelle de cette poudre. Les êtres organisés sont aussi des agglomérations d’êtres similaires. De même, les phases de la vie humaine individuelle, enfance, jeunesse, maturité, vieillesse, se reproduisent dans la vie collective de chaque société, et les sociétés humaines à leur tour forment les éléments de la vie collective de l’humanité. 11 n'y a là ni progrès ni décadence, mais un développement logique et normal qui, dans la vie des peuples comme dans celle des individus, fait la part des lois fatales et celle de la liberté. L’homme ne peut changer son âge, mais il peut à tout âge diriger sa destinée, et, par l’action énergique d’une volonté soutenue, corriger le présent et assurer l’avenir.
L’humanité traverse dans son évolution intégrale les mêmes phases ascendantes et descendantes que nous pouvons suivre dans les civilisations déjà écoulées. Cette analogie du tout avec la partie permet de déterminer à quel âge de la vie correspond chaque période de l’histoire. Lorsque les prêtres d’Égypte disaient aux Grecs : Vous n’êtes que des enfants, les Grecs, au lieu d’accepter avec plus de
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modestie que do jugement cette vaniteuse parole, auraient du la renvoyer à l'Égypte et à l’Orient dont la civilisation représente l’enfance de l’humanité. Pour l’enfant, le monde est concentré dans la famille, où il trouve la protection que sa faiblesse réclame. L’autorité absolue du patriarche est incontestée parce qu’elle est nécessaire ; les femmes et les enfants lui obéissent, parce qu’il les protège; il n’y a là ni droit ni devoir, mais un lien naturel d’affection et de reconnaissance qui n’est jamais discuté. Quand les familles se groupent en tribus et en grands États, l’autorité du patriarche sert de modèle à celle du roi ou du prêtre, et l’Orient, qui, même dans les périodes les plus avancées de sa civilisation, conserve les caractères de l’enfance, ne conçoit d’autre principe social que l’autorité. La morale de ces peuples toujours mineurs est la soumission docile à une loi imposée, leur art est l imitation irréfléchie des types consacrés, le fond commun de leurs dogmes est le culte de la force, la religion naturelle de la faiblesse et de l’enfance. -
La société grecque représente la puberté de l’homme; il est sorti de l’enfance, il a essayé ses forces et il affirme son droit. Comme Athènè, la Grèce semble née avec ses armes. Sans doute elle eut aussi son enfance, mais, de même qu’en zoologie nous voyons les espèces supérieures parcourir rapidement, pendant leur vie embryonnaire, des
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phases successives qui correspondent à l’état permanent des espèces inférieures, ainsi les peuples qui portent en eux le germe d’un grand développement moral et intellectuel traversent, avant leur période historique , les degrés de civilisation auxquels s’arrêtent les races moins puissantes. Si la Grèce a passé par la vie patriarcale, ce n’est ni dans son histoire ni même dans ses plus anciennes légendes qu’on en trouve la trace, c’est seulement dans sa mythologie, parce que la religion est la première expression de la pensée des peuples. 11 reste un vague souvenir de cette période primitive dans les nombreux hymens de Zeus et dans le titre de père des hommes et des Dieux que lui donnent les poètes.
Tant que les mœurs agricoles entretinrent en Grèce le sentiment de la vie divine de la nature, le sens physique des symboles religieux fut clair pour tout le monde, parce qu’ils n’étaient que l’expression vive de la pensée populaire. Alors on ne s’offensait pas plus des mille hymens de Zeus ou du rôle d’Aphroditè, qu’on ne songe aujourd’hui à trouver que l’oxygène est débauché parce qu’il s’unit à tous les corps, ou que l’attraction universelle n’est pas assez chaste et assez réservée, car la mythologie primitive des Grecs ne diffère de nos conceptions physiques que par une forme plus poétique et moins savante. Les querelles de ménage de Zeus et d’Hèrè représentent les agitations de l’atmosphère.
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et le mythe de la chaîne d’or de Zeus dans l’Iliade est trop clair pour avoir échappé à l’herméneutique ancienne; Cornutus, Denys d’Halicamasse, Héraclite et les scholiastes d’Homère en donnent tous une même explication. Mais la forme caractéristique que ces symboles revêtent chez les poètes conduit à une conclusion bien plus importante pour l’histoire de la morale des Grecs. Les luttes d’Hèrè contre Zeus, la haine quelle témoigne contre ses rivales et contre leurs enfants, marque bien le passage de la polygamie des patriarches à la sainteté du mariage grec, et la transition des mœurs orientales à une forme sociale supérieure, par l’épuration de la famille, qui est la base de toutes les sociétés.
Si on passe de la mythologie aux légendes héroïques, le rôle d’Hèrè n’est pas moins remarquable. La grande Déesse argienne, la protectrice des unions chastes, poursuit pendant toute l’Iliade le peuple dont les mœurs semblent un outrage à sa divinité. Priam a conservé des mœurs asiatiques; de ses cinquante fds, dix-neuf sont nés de la même mère, les autres lui ont été donnés par ses femmes dans sa maison. C’est peut-être la seule différence qu’on remarque dans Homère entre les Troyens et les Grecs. Il est vrai que le poète, entraîné sans doute par le besoin de créer un grand type moral, nous montre dans Hector et Andromaque l’inimitable modèle de l’amour dans le mariage; mais, à côté d’Hector, il
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y a un autre fils de Priain, qui a outragé à la fois le droit conjugal et l'hospitalité. Dès lors la chaste épouse et la vierge austère, llèrè et Alhènè, « ont pris en haine la sainte llios, et Priain et le peuple, à cause du vertige d’Alexandre. » Faisons en passant une remarque sur les deux vers qui suivent dans l’ Iliade : « Parce qu’il avait outragé les Déesses lorsqu’elles se présentèrent devant lui, et avait préféré celle qui lui donna une sensualité funeste. » Ce passage est regardé comme apocryphe par Aristarque, à cause du mot sensualité, gayXoGÛvr, , qui n’appartient pas à la langue homérique. Authentiques ou non, ces deux vers paraissent avoir fourni à Stasinos, l’auteur des Kypria, la première idée du fameux jugement de Paris. Cette forme trop précise donnée à la pensée Unit par en voiler le caractère moral, et, dans Virgile, la colère de Junon n’a plus d’autre cause qu’une blessure faite à sa vanité : spretæ injuria formæ. Mais, dans les poètes grecs, le jugement de Paris a la même signification que la lé gendc d’Hèraclès attribuée à Prodicos de Céos ; seulement le héros grec, placé entre la vertu et la volupté, choisit la première et conquiert l’immortalité, tandis que le berger phrygien préfère le plaisir et attire sur lui et les siens la colère des Dieux.
Le rôle d’IIèrè dans les poètes, sa dignité fière, cette infatigable persévérance qui emploie tantôt la séduction, tantôt la ruse, jamais l’infidélité, qui se
tait devant les menaces, mais sans céder, et qui finit toujours par triompher, tout semble indiquer que le passage de la barbarie à la civilisation par l’épuration de la famille fut surtout l'œuvre des femmes. 11 est rare qu’on obtienne des droits sans les conquérir, et les conquérir, c’est les mériter. Pour la femme comme pour l’homme, le devoir est l’affirmation et la garantie du droit. Mais le milieu de l’homme est la cité : c’est par les vertus civiques, le courage et la justice, qu’il conquiert et maintient ses droits politiques, la liberté et l’égalité. Le milieu de la femme est la famille ; ses droits sont l’éducation première des enfants et l’administration intérieure : elle ne peut les obtenir que par deux vertus correspondantes, la chasteté (1) et la prudence. La chasteté est la base de la famille, la garantie de la pureté des races; la prudence, la sagesse et l’économie sont les éléments du bien-être intérieur. Pendant que l’homme assure la vie de ses enfants par son travail au dehors, ou leurs droits à venir par ses armes à la guerre, par ses conseils à l’assemblée, il faut qu’il soit sûr d'abord que c’est bien pour les siens qu’il travaille, et non pour les
(I) Ix mot aioffo civri n'exprime pas seulement la chasteté, mais aussi la tempérance dans son acception la plus large, une modération générale dans tous les désirs, une domination habituelle de la volonté sur le corps. Malheureusement, quand on veut traduire en français les idées morales des Orées, le mot manque presque toujours ; les Grecs en auraient conclu que la chose nous est peu familière.
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fils d’un étranger et d’un ennemi, et ensuite, que le fruit de son activité ne sera pas compromis par l’incurie ou par la négligence, ni par une administration maladroite ou infidèle. L’homme ne peut confier ses enfants et ses biens à sa femme que s’il sait qu’elle est digne de cette confiance. Ainsi , pour la femme comme pour l’homme, le droit s’appuie sur le devoir et se confond avec lui dans la conscience de la dignité morale.
La famille grecque se constitue donc, comme la cité grecque, sur la double base du droit et du devoir ; et, comme l’homme n’a pas à craindre que la femme introduise dans sa famille les fils d’un étranger, la femme, élevée à la dignité de mère de famille, de maîtresse de la maison , yuvv; àe'croiva, comme dit Homère , ne doit pas voir les fils d’une étrangère s’asseoir à sa table et partager le pain de ses enfants. Lacrte respecte Euryclée , de peur d’offenser sa femme. La polygamie n’est plus possible; elle existe chez les barbares, parce que la femme, comme le dit Aristote, y est considérée comme une esclave. Dans le portrait peu flatté qu’Homère fait de la vie sauvage et pastorale, la polygamie n’est pas oubliée ; on la trouve, en compagnie du mépris des Dieux et de l’anthropophagie, chez ces Cyclopes violents et farouches qui ne cultivent pas la terre. « Ils n’ont , dit le poète , ni lois ni assemblées délibérantes ; ils habitent sur la crête des hautes montagnes, dans les
cavernes profondes ; chacun d’eux gouverne ses enfants et ses femmes , et ils ne s’inquiètent pas les uns des autres. »
En regard de ce tableau, Homère place celui d’une société policée : l’île de Schérie, cette île heureuse où l’hospitalité est pratiquée d’une manière si large, où les chanteurs sont si bien traités, paraît être la république idéale du vieux poète; mais l’idéal et la réalité sont bien près de se confondre à cette époque bénie où l’homme semble vivre dans un monde enchanté. On se rappelle la charmante scène qui ouvre le sixième chant de l’Odyssée , Nausicaa lavant le linge de sa famille à la fontaine, les jeux des jeunes filles brusquement interrompus par l’apparition d’Ulysse, et la simplicité touchante avec laquelle la fille d’Àlkinoos accueille le pauvre naufragé , lui donne des vêtements et l’engage à demander l’hospitalité à son père, en le priant seulement de la suivre d’un peu loin, de peur de faire jaser. Elle lui recommande surtout de s’adresser d’abord à sa mère : « Tu la trouveras, lui dit-elle, assise au foyer dans la lumière du feu, adossée à une colonne, tirant de sa quenouille des fils de pourpre , merveilleux à voir. Là est le siège de mon père, placé devant le foyer; il s’y asseoit pour boire le vin , pareil à un immortel. Tu passeras près de lui et tu étendras tes mains vers les genoux de ma mère, afin que tu voies dans ta joie le jopr du retour , quand même tu habiterais
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bien loin d ici. « Athènè donne le même conseil à Ulysse , lorsqu’elle se montre à lui sous la figure d’une jeune fille phéacicnne , pour lui indiquer la demeure d’Alkinoos. « Alkinoos, lui dit-elle, a pris Arètè pour épouse et l’a honorée comme aucune autre u’est honorée sur la terre parmi les femmes qui possèdent une maison sous un mari. C’est ainsi qu’elle a été et qu elle est encore honorée du fond du cœur par ses chers enfants et par AlkinooB luimême, et par les peuples qui la contemplent comme une Déesse et la saluent par des paroles lorsqu’elle s’avance à travers la ville ; car il ne manque rien à la sagesse de son esprit, et par sa bienveillance elle termine les différends des hommes. Si elle t’est favorable dans son cœur, tu as l’espérance de revoir tes amis et de retourner dans tu maison au toit élevé et dans ta terre paternelle. »
Telle est la mère de famille dans la société grecque ; elle règne par la seule puissance de sa vertu ; type admirable de grâce, de force et de pureté, qu'Homère a reproduit sous tant de formes dans ses deux poèmes. Au milieu des sombres batailles de l’Iliade, brille comme une étoile la scène de l’entretien d’Hector et d’Andromaque, et le petit enfant qui s’effraye du casque à l’aigrette étincelante , et le sourire à travers les larmes, et la prière, du héros pour son fils, et la divine mélancolie des adieux. S’il était possible de préférer quelque chose parmi toutes. les splen-
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(leurs de cette poésie, il semble qu’on choisirait ces suaves et saintes ligures de Nausicaa, d’Arètè, d’Andromaque et de Pénélope. Une admiration unanime de trois mille ans a rendu justice aux beautés poétiques d’Homère; mais ce qu’on n’admirera jamais assez, c’est sa profonde moralité. L’un de ses poèmes nous montre une guerre de dix ans soutenue par les peuples conjurés de la Grèce pour venger les droits violés de l’hospitalité et la sainteté du mariage; l’autre, l’invariable fidélité de deux époux pendant vingt ans d’absence, une femme consacrant à un souvenir les belles années de sa jeunesse, pendant que son mari la cherche à travers tant de naufrages, malgré l’amour de deux Déesses qui veulent le rendre immortel et malgré la bonté hospitalière d’Alkinoos , qui lui offre la main de la vierge Nausicaa; et lorsqu’il est revenu et qu’il a baisé la terre de sa patrie, et que son vieux chien est mort de la joie de son retour, si sa femme hésite à le reconnaître, il lui parle du lit qu’il a fabriqué lui-même, et elle se jette dans ses bras, car lui seul pouvait décrire leur chambre nuptiale, où aucun autre n’était jamais entré.
En Orient, où la femme est esclave, on voit souvent des empires gouvernés par des femmes ou bouleversés par leurs intrigues , parce qu'un excès entraîne toujours un excès contraire. En Grèce, où les véritables droits de la femme sont reconnus , elle n’exerce- aucune influence sur la politique ; la famille
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est son empire, elle n’en sort jamais. On comprend, en effet, que dans les États où la seule loi est l’obéissance, dès que les peuples sont habitués à subir le joug de l’autorité, il importe peu que cette autorité soit représentée par un homme ou par une femme ; mais dans une société libre, obligée de défendre ses droits contre l’agression étrangère ou l’usurpation intérieure , la faiblesse physique de la femme lui interdit les fatigues de la guerre et les agitations de l’agora. « Retourne dans ta maison , dit Hector à Andromaque , et reprends tes travaux, la toile et la quenouille; la guerre regarde les hommes qui sont nés dans llios, et moi surtout. » Télémaque tient à Pénélope un langage semblable , et il ne croit pas s’écarter en cela du respect qu’il doit «à sa mère; il sait « qu’il n’y a pas une femme qui l’égale dans la terre d’ Achaïe, ni dans la sainte Pylos, ni dans Argos et Mycènes, ni dans Ithaque et le continent noir. » Il lui apprend seulement qu’il a cessé d’être un enfant, et qu elle peut désormais se fier à sa force et compter sur sa protection.
Cette distinction de rôles entre les deux sexes est l’expression de la nature même, la seule condition possible d’une société entre des êtres, non pas inégaux, comme l’ont cru Platon et la plupart des philosophes, mais différents. Une seule fonction leur est commune : le sacerdoce. Les Égyptiens, qui reconnaissaient des Déesses , n’avaient cependant pas de
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prêtresses. L'hellénisme donna une satisfaction bien plus complète au principe de l’équivalence des sexes, en admettant à la fois des Déesses dans l’Olympe et des prêtresses dans les temples. Tous les Dieux respectent la Terre, leur mère commune, et la prennent à témoin de leurs serments. Zeus , irrité contre le Sommeil , n’ose pas le punir, de peur d’offenser la Nuit Quoique la hiérarchie des Dieux soit fort indécise, parmi les enfants de Zeus c’est sa fille Athènè qui semble tenir le premier rang. Le dogme proclame la dignité de l’élément féminin, le culte la consacre en appelant les femmes au sacerdoce, la plus haute fonction dans l’ordre moral. Quand la philosophie eut fait de la matière, de l’élément féminin et passif, le principe du mal dans la nature, la femme, déchue du rang auquel l’avaient portée la religion populaire et la morale primitive, devint un être inférieur et le principe du mal dans la société. De là les étranges théories de Platon sur l’amour.
L’affranchissement de la femme élevée à la dignité d’épouse, de maîtresse de la maison, en substituant à l’autorité absolue du patriarche l’association de deux êtres libres , ne pouvait pas altérer les liens d'affection et de reconnaissance qui unissent les enfants à leurs parents. 11 n’y a peut-être pas , dit Gillies, d’autre langue qui puisse exprimer sans circonlocution ce que les Grecs entendent par Ôpéitrpa, cette dette que l’enfant contracte envers ses parents
dès su naissance, et qu’il doit leur payer plus tard en les nourrissant et les soignant à son tour. C’est l’expression qu'Homère emploie lorsqu’il parle d’un héros tué à la fleur de l’âge : « 11 ne put payer sa dette à ses parents. » Achille, Antiloque, Hector, Télémaque, Ulysse, sont des modèles de piété fdiale. Les fils de Priam respectent les réprimandes, même injustes de leur père. Au moment de partir pour Troie , Ulysse recommande son père et sa mère à Pénélope : « Prends soin d’eux dans ta demeure comme aujourd’hui, et plus encore pendant mon absence. » Lorsque, par le conseil de Circé, il est allé au pays des Kimmériens consulter l’âme du prophète Tirésias , il aperçoit parmi les autres âmes celle de sa mère, qu’il avait laissée vivante à son départ d’Ithaque. Il pleure en la reconnaissant, et lui demande comment elle a été domptée par la Kère de la mort, si elle a succombé à une maladie ou à une mort subite, sous les douces flèches d’Artémis ; il l’interroge aussi sur son père, sur sa femme et sur son filB. Anticlée lui apprend que Télémaque eultive ses champs , que Pénélope passe ses nuits et ses jours dans les regrets. « Quant à ton père, ajoute-telle, il reste dans les champs et ne va pas à la ville ; il ne couche pas sur un lit couvert de tapis et d’étoffes brillantes , mais l’hiver il dort avec les serviteurs de la maison dans la cendre du foyer, et il se couvre de mauvais habits; et quand vient l’été et la floris-
santé saison d’automne, dans le haut du jardin planté de vignes , il se fait un lit à terre avec les feuilles tombées. C’est là qu’il se couche tristement, et il nourrit un grand deuil , gémissant sur ton sort , et la dure vieillesse s’étend sur lui. C’est ainsi que moi aussi je suis morte, et que j’ai accompli ma destinée. Ce n’est pas l’adroite chasseresse Artémis qui est venue dans la maison me frapper de ses douces flèches ; ce n’est pas une maladie qui a ôté l’âme de mes membres par un épuisement funeste, mais c’est ton regret et ton souvenir, illustre Ulysse, c’est ta bonté qui m’a privée de la vie. »
Il n’y a rien de plus touchant dans Homère que ce deuil silencieux du vieux Laerte et les regrets de cette mère qui meurt du souvenir de la bonté de son fils, si ce n’est peut-être la scène où Priam invoque le souvenir de Pélée pour se faire rendre le corps d’Hector : « Souviens-toi de ton père, Achille semblable aux Dieux ; il est du même âge que moi, sur le triste seuil de la vieillesse ; et il a peut-être autour de lui des voisins qui l’attaquent, et personne n’est là pour le défendre contre la violence et la ruine. Cependant , lui du moins , apprenant que tu es vivant, il se réjouit dans son cœur, et il espère tous les jours qu’il verra son cher fils revenir de Troie. Mais moi, infortuné, j’avais engendré des fils trèsbraves dans la large Troie , et je puis dire qu’il ne m’en reste pas un. J’en avais cinquante quand vin-
rent les fils des Achéens; dix-huit étaient sortis du même ventre; des femmes m’avaient enfanté les autres dans ma maison. De la plupart l’impétueux Arès a fait ployer les genoux; et celui qui me restait seul et qui protégeait la ville et nous-mêmes, tu l’as tué hier combattant pour sa patrie , Hector. C’est pour lui que je viens vers les vaisseaux des Achéens, et pour le racheter je t’apporte une immense rançon. Mais respecte les Dieux, Achille, et prends pitié de moi, te souvenant de ton père. Moi, je suis plus misérable encore : j’ai osé faire ce que n’a fait aucun autre mortel sur la terre , porter à ma bouche la main de l’homme qui a tué mon fils. — Il parla ainsi et lui inspira le désir de pleurer son père ; et Achille, lui prenant la main, repoussa doucement le vieillard. Et tous deux se souvenaient : l’un, songeant à Hector tueur d’hommes, pleurait des larmes abondantes, se roulant devant les pieds d’Achille, et Achille pleurait sur son père et de temps en temps aussi sur l’atrocle , et leurs gémissements remplissaient la salle. »
Rappelons aussi la reconnaissance d’Ulysse et du vieux Laerte au dernier chant de l’Odyssée : Ulysse veut préparer son père à la joie qu’il lui apporte ; il invente une histoire, selon sa coutume ; il dit qu’il a été l’hôte d’Ulysse, qu’ils se sont quittés il y a cinq ans, croyant bien se revoir. Mais le vieillard espérait une meilleure nouvelle ; il sent qu’il est trop vieux
pour attendre : « Le nuage noir de la douleur le couvrit, et, prenant de ses deux mains de la poussière desséchée, il la répandit sur sa tête blanche en gémissant profondément. Et le cœur d’Ulysse était secoué, et un soupir profond gonflait ses narines, tandis qu’il regardait son père chéri ; et, s’élançant et le prenant dans ses bras, il l’embrassa et lui dit : C’est moi-même qui suis Ulysse , mon père , celui que tu attends et qui rentre après vingt ans dans ma patrie. » Le vieillard hésite; Ulysse lui montre la cicatrice qui i’avait déjà fait reconnaître de sa vieille nourrice ; il désigne dans le jardin les arbres fruitiers que Laerte lui avait donnés lorsqu’il était enfant : « Alors le vieillard sentit se dissoudre ses genoux et son cœur, et il jeta ses bras autour de son fils, et le divin Ulysse aux nombreuses fatigues le reçut, exhalant son âme. » Cependant Ulysse apprend que les habitants d’Ithaque veulent venger la mort des prétendants ; il se prépare à la résistance et encourage Télémaque, qui promet de ne pas déshonorer sa race. « Alors Laerte se réjouit et s’écria : Quel jour pour moi, chers Dieux! Certes, je me réjouis ; mon fils et mon petit-fils luttent de vertu. »
On a pu s’étonner de la contradiction qui semble exister entre ces sentiments de famille si souvent et si admirablement exprimés par Homère, et la dureté de certains symboles placés au début de la Théogonie , la lutte de Kronos contre Ouranos , de Zens
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contre Kronos. Si on suppose qu’il y a eu en Grèce une succession de cultes correspondant à une superposition de races, il est naturel, en pareil cas, que les nouveaux Dieux relègueut les anciens dans le pays de la mort. Mais il est inutile de recourir à une hypothèse dénuée jusqu’ici de preuves solides, pour expliquer des symboles qui s’expliquent très-bien par eux-mêmes. Le culte de Kronos était fort peu répandu en Grèce, et on peut même croire que pour la plupart des Grecs l’épithète de xpovîSn; ou de xpovtwv, donnée à Zens, signifiait l’éternel ou l’ancien. Les poètes , selon leur habitude , tirant une légende de chaque métaphore, représentaient le temps, qui détruit tout ce qu’il a fait naître, par un vieillard qui dévoré ses enfants. La renaissance de la nature, la lutte du printemps contre l’hiver, le triomphe de la vie uuiversclle sur le temps, se traduisaient par la victoire de Zeus sur Kronos. Quant à la mutilation d’Ouranos rapportée dans la Théogonie , elle n’exprime rien de plus que l’action du temps enlevant à l'espace sa force productrice ; c’était d’ailleurs une fable ou locale ou récente; car, dans les poëmes d’Homère, bien que les Dieux soient appelés les Ouranides , les célestes , le ciel n’est jamais personnifié ; c’est l’Océan qui est considéré comme le prin cipe des choses.
Ce symbolisme , très-simple et très-clair à l’origine, pouvait sembler choquant dans son expression.
à mesure que les principes naturels étaient assimilés à des personnages humains. Dans une société théocrutique on se serait contenté d’interdire au peuple la lecture des livres sacrés, et de donner aux initiés
la clef des symboles. Mais en Grèce il n’y avait pas de théocratie, et à cette époque primitive il n’y avait pas encore d’initiation. 11 n’y avait ni savants ni ignorants, et, quand çette distinction exista, les gens des campagnes saisissaient plus facilement le sens des vieux symboles empruntés à la vie de la nature que ne pouvaient le faire des lettrés enfermés dans leurs écoles. La plupart des philosophes , sauf les Stoïciens, méconnurent le sens des mythes et aban> donnèrent la religion nationale, tandis que le peuple lui restait .fidèle, parce qu’il n’avait pas cessé de la comprendre, il en reste une preuve dans le nom même de païens ou paysans , qui fut donné aux derniers adorateurs des Dieux de la Grèce. A l’époque de la création des mythes , on ne peut pas supposer que le peuple eût besoin d’efforts et d’explications pour pénétrer une pensée qui était la sienne , et dont la formo était son œuvre. La religion et la poésie étaient le patrimoine de tous ; Hésiode était un berger, Homère un chanteur ambulant, il n’y avait pas de livres sacrés ; les poètes qui recueillaient les traditions populaires et se les transmettaient sans les écrire pouvaient toujours les changer , car aucun de ces mythes n’avait l’autorité d’un dogme. Dès qu’on
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songea, par exemple, à s’intéresser au sort de Kronos, au lieu de le reléguer dans le Tartare, on l’envoya régner sur les âmes des héros dans les îles des heureux, retraite fort convenable pour un vieillard. Telle est la forme que prend la tradition dans Hésiode. Ainsi les mœurs réagissaient sur l’expression des croyances, dès que cette expression paraissait en opposition avec les idées morales.
Ce n’est pas par des préceptes et des sentences qu’Homère enseigne les vertus de la famille et les autres lois morales ; il fait mieux, il nous les montre. C’est par là qu’il mérite le bel éloge qu’en fait Horace dans l’épître à Lollius , et qu’il nous apprend , mieux que Chrysippc ou Crantor, ce qui est beau et ce qui est honteux , ce qui est utile et ce qui est nuisible. L’enfance des peuples , comme celle des individus, comprend mieux les idées sous une forme concrète. Voilà pourquoi la morale des poètes s’énonce par des exemples et par des contrastes. A Pénélope Homère oppose plusieurs fois les filles de Tyndare, Hélène et Clytemnestre. Hélène n’est peutêtre qu'un personnage mythologique ; mais Homère l’a tellement transformée que, pour en retrouver le caractère primitif à travers les enchantements de la poésie, il faudrait presque emprunter l’anneau de Mélisse, qui détruisait les sortilèges d’Alcine. Bien des raisons font croire qu'Hélèue n’est autre que la Lune ; son nom d’abord , EXévïi , Eei.n'vr, , puis sa parenté
avec les Dioscures, les deux crépuscules, l’étoile du matin et l’étoile du soir, enfants comme elle de Léda, qui n’est qu’une des formes de la nuit. L’enchanteresse qui connaît les philtres et verse le népenthès, l’épouse infidèle qui traverse les mers pour suivre le berger de l’Ida , n’est peut-être , au fond , que la Déesse des incantations et des charmes magiques, la voyageuse du ciel, l’éternelle fugitive, la fiancée du soleil couchant qui se laisse enlever par le soleil levant. Du haut de la tour, assise auprès du vieux Priam, elle énumère les héros achéens et regarde la lutte de ses deux époux, laissant flotter de l’un à l’autre sa pensée indécise, comme la lune au zénith, auprès du vieil ancêtre, du grand ciel étoilé , passe en revue l’armée des astres, et promène du couchant au levant sa lumière indifférente. Mais de cette simple donnée l’épopée a tiré une de ses créations les plus humaines et les plus vivantes; l’Hélène d’Homère n’est ni une criminelle endurcie dans le mal , ni une pénitente que l’expiation relève et purifie : dans Homère comme dans la nature, bien peu sont parfaitement bons, et nul n’est absolument mauvais. Hélène ne parle jamais de sa faute sans humiliation et sans remords ; elle regrette son ancien époux ; elle voudrait résister à Aphrodite; elle accable Alexandre de reproches et d'injures , et cependant elle finit par céder. Klle est profondément femme, elle a toutes les faiblesses de son sexe , comme elle en a
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toutes les séductions ; elle se repent, mais elle ne se corrige pas.
Lalégended’Hélène, celte longue et terrible guerre, conséquence funeste de l’adultère d’une femme, était un sujet à la fois très-moral et parfaitement propre au développement de l’épopée. La légende de Clytemnestre a plutôt un caractère tragique, et les poètes dramatiques d’Athènes ne pouvaient manquer de s’en emparer; mais le sujet avait déjà été traité auparavant par la poésie épique. Les aventures de la famille d’Atrée , qui ne sont qu’indiquées dans l’Odyssée , furent développées par d’autres poètes. L’un des cycliques, Hagia$ ou Augias de Trœzène , auteur du poème des Retours , raconta la mort funeste d’Agamemnon Toute la lugubre légende des Tantalides porte l’empreinte d’une haute moralité : partout la punition y suit le crime. La mort d’OEnomaos et celle de Myrtile entraînent le meurtre de Chrysippe. assassine par ses frères , dont les divisions suivent de près les imprécations de Pélops. L’adultère de Tliyeste est vengé par le festin sanglant qui fait reculer le soleil. Ægisthe, à son tour, venge ses frères sur le fils d’Atrée , en prenant pour complice la femme d’Agamemnon; celle-ci, de son côté, vengeait la mort d’Ipliigénie , d’après une tradition imaginée par les poètes postérieurs à Homère, et que les tragiques ont adoptée pour éviter de présenter sur la scène un caractère tout à fait odieux. Ainsi toujours
le crime engendre le crime, et, comme dans la vendetta corse , chacun est bourreau et victime tour à tour.
Mais comment cette antique loi du talion pouvaitelle être appliquée au meurtre inouï d’un mari par sa femme? Il y avait là une question difficile à résoudre pour la casuistique primitive. La femme adultère qui tue son mari ne serait pas assez punie si elle mourait de la main du premier venu. Elle a attaqué la base de la famille, il faut qu’elle soit frappée dans ses sentiments de mère : elle mourra de la main de son fils. Mais lui , peut-il accomplir cette terrible justice et rester innocent? Lqs chiennes furieuses le poursuivent ; il se réfugie près du Dieu qui a fait de lui l’instrument des vengeances divines. Apollon assoupit les noires Déesses. Mais l’ombre de Clytemnestre les réveille : « Allons, debout! il est bien temps de dormir ! Seule entre tous les morts , je ne serai pas vengée ? On m’accuse de meurtre, et l'outrage et la honte ne m’épargnent pas parmi les
âmes Oreste fuit, l’assassin de sa mère. Tu dors
encore? ne vas-tu pas t’éveiller? qu’as-tu à faire, si ce n’est à punir? » 11 fallait pourtant un dernier anneau à cette chaîne de meurtres ; les Dieux interviennent : un fils doit venger son père, dit Apollon. — Même sur sa mère ? Athènè n’ose pas répondre ; elle institue un tribunal auguste, et à égalité de suffrages l’accusé est absous.
Une autre terrible légende, celle des Labdacides, enseignait le respect des liens sacrés de la famille, en montrant par l’exemple d’Œdipe quels épouvantables malheurs suivent le parricide et l’inceste , même s’ils sont involontaires. 11 y avait tout un cycle de poëmes sur les aventures d’Œdipe, sur les querelles d’Étéocle et de Polynice, et sur la guerre des Épigones. On a les titres d’une OEdipodie de Kinaithon de Cbios, d’une Thébaïde d’Arctinos de Milet et d’un poërne sur les Épigones attribué à Homère. C’est de là qu’Æschyle dut tirer sa tragédie des Sept devant Thùbes , et Sophocle ses trois principaux chefs-d’œuvre, Œdipe roi , Œdipe à Colone et Antigone. Dans ces dernières tragédies, Sophocle présenta le type le plus pur et le plus complet de la piété filiale et de l’amour fraternel. Après avoir servi de guide à son père aveugle et exilé, Antigone rentre dans Thèbes pour essayer d’arrêter la lutte impie de ses deux frères. Lorsqu'ils sont morts l’un par l’autre, elle ose seule rendre les honneurs funèbres à celui qu’un décret a privé de la sépulture. Elle connaissait cette défense, mais elle n’a pas cru « que les décrets d’un homme pussent prévaloir sur les lois non écrites, œuvre immuable des Dieux. » Elle sait que Polynice est l’ennemi de la patrie , mais elle est née « pour partager l’amour et non la haine. » Sans emphase devant la mort, elle reste femme par ses plaintes et ses larmes ; elle regrette la vie et la jeu-
nesse, et l’amour d’Hæmon; elle parle avec terreur de ce tombeau qui sera son lit nuptial, mais elle ne se repent pas plus de son sacrifice qu’elle n’a- hésite à l’accomplir. C’est ce même regret de la vie, en présence d’une mort volontaire, qui rend si touchante la scène des adieux d’Alceste dans Euripide.
On s’étonne que Platon, qui entendait sur le théâtre d’Athènes tant de terribles imprécations contre le crime, tant de religieuses paroles sur les lois et la justice, qui voyait présenter sous une forme si saisissante tant d’admirables exemples de toutes les vertus, ait pu méconnaître l’enseignement moral de la poésie. Et lorsqu’on le voit substituer à cet idéal de la famille grecque le rêve monstrueux de la communauté des femmes (1), on se demande si les poètes ne pourraient pas, à leur tour, chasser les philosophes de leur république. Mais, en payant à la poésie athénienne un juste tribut d’admiration, il ne faut, pas oublier que les traditions qui lui fournissaient l’occasion de mettre en scène de si grands caractères et d’exprimer de si nobles pensées étaient l’œuvre collective et anonyme des siècles précédents. Pendant ces siècles sans histoire, l’imagination, cet attribut précieux de la jeunesse des peuples comme la jeunesse de l’homme, avait fait éclore ces innom-
(1) Dans la classe militaire; Platon ne sut pas concilier la famille avec une année permanente. 11 est juste d’ajouter que les peuples modernes ne le savent pas davantage.
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DE l,A MORALE
brables légendes qui alimentèrent la poésie grecque des âges postérieurs, puis la poésie latine, et enfin la poésie de l’Europe moderne, surtout celle de la France. A peine éclos dans la pensée populaire, tous ces récits recevaient leur première forme de ces chanteurs, de ces rhapsodes inconnus, qui les recueillaient et les colportaient de village en village, leur lyre ou leur brandie de laurier à la main, sans songer à attacher leur nom à ces mille créations poétiques dont une seule suffisait pour illustrer leurs successeurs.
En songeant à ce que le monde aurait perdu si Pisistrate n’avait pas eu l’idée de recueillir à temps les fragments épars de l’Iliade et de l’Odyssée, on ne peut s’empêcher de gémir sur ceux qui durent être rejetés, faute de pouvoir entrer dans le cadre de ces deux poèmes, et qui contenaient peut-être les mêmes beautés avec des nuances différentes, comme on trouve un caractère analogue dans les monuments de l’architecture d’une même époque. Outre les poëmes du Cycle, qui semblent postérieurs à Homère, et dont nous n’avons plus guère que les titres, il dut en exister d’autres, antérieurs ou contemporains, sur l’expédition des Argonautes et toutes les autres traditions primitives. La plupart ne furent jamais recueillis. La Grèce les oubliait avec l’insouciance d’un génie qui se sent inépuisable. Mais la poésie n’en a pas moins accompli son œuvre. C’est
AVANT I.ES PHILOSOPHES
elle qui fit passer les peuples de la barbarie à la vie policée. On la trouve partout, dans la maison de Pénélope et dans celle d’Alkinoos, dans le camp des Grecs, où Achille chantait sur sa lyre les exploits du temps passé. C’est aux aœdes que les héros, en partant pour les expéditions lointaines, confiaient la garde de leurs demeures. Ægisthe ne put séduire Clytemnestre qu’en transportant dans une île déserte le chanteur qu’Agamemnon avait laissé près d’elle. La poésie conduisait le monde vers la vérité et la justice, vers la morale et la science, par le chemin enchanté de l’harmonie et de la beauté. Ceux qui lui refusent aujourd’hui le droit de vivre ne devraient pas oublier qu’elle fut la nourrice de la Grèce et l’aïeule de la civilisation.