‹ De la morale avant les philosophesChapitre 7 sur 22 · MORALE POLITIQUE ET ÉCONOMIE SOCIALE DE LA GRÈCE AUX TEMPS HÉROÏQUES · texte numérisé non relu

MORALE POLITIQUE ET ÉCONOMIE SOCIALE DE LA GRÈCE AUX TEMPS HÉROÏQUES

Caractères des royautés héroïques; Zcus dans l'Olympe et Agamemnon dans le camp; commandement militaire et présidence des assemblées populaires. — Hiérarchie sociale indécise. — Propriété individuelle. — La servitude , conséquence de la piraterie. — Conditions des serviteurs dans les poèmes d’Homère : F.umée , Philoetios , Euryclée. — Défauts et qualités de la société héroïque. — Caractère sociable des Grecs; respect des vieillards; amitié : Achille ; hospitalité : Alkinoos.

Aristote, au livre I" de sa République, trouve dans la transition de la famille à la tribu l’origine du pouvoir monarchique, et il ajoute : « On dit que le gouvernement royal est établi parmi les Dieux, parce que les hommes, ou sont gouvernés par des rois, ou l’ont été dans leur origine. Car, de même qu’ils donnent aux Dieux leur forme, ils lui attribuent leur manière de vivre. » Si on admet que l’idée précède l’action, on sera plus porté à regarder les formes politiques comme des conséquences et des applications de l’idéal religieux des peuples ; mais bornons - nous à voir dans le gouvernement

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•les nations et dans leurs croyances la double expression de leur génie et de leur caractère. Le panthéisme correspond au système des castes, le monothéisme à la monarchie, le polythéisme à la république. Dans l’Égypte et dans l’Inde, où l’idée divine resta toujours engagée dans la nature, la théocratie domine à la fois la royauté et la nation. Chez les Hébreux, et plus tard chez les Arabes, à mesure que les cultes locaux sont absorbés par le monothéisme juif ou musulman, les tribus se groupent sous l’unité monarchique ; cette monarchie est dirigée par le sacerdoce, ou même confondue avec lui, comme on le voit par l’histoire des Juifs après la captivité. En Perse, la monarchie s’affranchit à grand’peine de l’autorité des mages, et prend un caractère féodal conforme à la hiérarchie de la cour d’Ormuzd. La race germanique, si voisine de la race persane sous tous les rapports, renouvela au moyen âge ces luttes de l’Empire contre le sacerdoce. Chez les Grecs, dès les premiers temps, la royauté, sur la terre comme dans l’Olympe, n’est qu’une magistrature populaire, et il y a autant de différence entre cette royauté héroïque et. le despotisme oriental, qu’entre la famille grecque et la polygamie des patriarches.

L’autorité de Zeussur les autres Dieux aurait semblé bien peu de chose à un monarque d’Asie II n’est guère, comme Agamemnon dans le camp des

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Achéens, qu’un chef militaire et le président d’une assemblée délibérante. 11 est le premier parmi ses égaux et commande l’armée des Dieux contre les Titans. D’après la Théogonie, les Dieux, fils de kronos et de Rheia, par les conseils de la Terre, tirent des profondeurs du Tartarc les Hécatonchires qui doivent leur servir d’auxiliaires et leur donner la victoire : les lois régulatrices du monde domptent les forces par d’autres forces. Après la victoire, les Dieux, toujours par les conseils de la Terre, choisissent Zeus pour les gouverner, « et il leur partage équitablement les fonctions et les honneurs. » Dans Homère, Zeus ne semble même pas l’auteur de ce partage; le mot f^ax.’, employé dans l'Iliade, paraît indiquer que la distribution s’est faite par la voix du sort : Zeus a obtenu le large ciel, dans l’éther et les nuées, Poséidon a. la mer blanchissante , Aidés les brumeuses ténèbres. Quant à la terre et au large Olympe, ils appartiennent en commun à tous les Dieux. Poséidon trouve fort mauvais que Zeus, non content d’imposer sa volonté à ses fils et à ses filles, prétende encore lui donner des ordres, à lui, son frère et son égal. 11 finit cependant par céder, moitié par prudence, moitié à cause des Érinnyes qui suivent les plus âgés. Homère dit en effet autre part que Zeus était l’aîné et savait plus de choses. On pourrait voir là quelque souvenir d’un ancien privilège des aînés;

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cependant, dans la Théogonie, /eus est le plus jeune des Kronides. Les divergences et les contradictions même des poètes lorsqu’ils parlent du pouvoir monarchique dans le ciel ou sur la terre, prouvent qu'ils étaient contemporains ou voisins d’une transformation politique et sociale.

/eus se vante souvent d’être plus fort que tous les autres Dieux; selon la physique des Grecs, l’éther occupe la région supérieure du monde, et les rayons qui en descendent sont représentés par l’allégorie d’une chaîne d’or dont /eus tient le premier anneau, sans que tous les autres Dieux puissent l’ébranler. Mais cette suprématie de /eus est souvent contestée. Homère parle d’une conspiration d’IIèrè, de Poséidon et d’Athènè pour le charger de chaînes : c’est la coalition des vapeurs célestes, des brouillards et des vapeurs marines contre le ciel bleu. Une variante du texte substitue Apollon à Athènè : c’est l’action du soleil qui vaporise les eaux. L’Hécatonchire, que les Dieux nomment Ægéon et les hommes Briareus, suscité par Thétis, se place devant /eus et le protège : c'est la tempête qui dissipe les vapeurs et ramène le beau temps. Thétis représente ici l’ordre et la stabilité du monde, caractère réservé en général à Thémis, dont le nom a la même racine et le même sens. Dans l’Odyssée, /eus promet au Soleil irrité de lui donner satisfaction, et le prie de continuer à éclairer le monde. Dans l’Iliade, malgré ses

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menaces, il se rend toujours à l'avis de l’opposition ; il cède malgré ses désirs et ses préférences avouées. Aucun homme ne lui est plus cher qu’IIector, il voudrait le sauver des mains d’Achille, et il engage les Dieux à délibérer a ce sujet. Mais Athènè se plaint qu’il veuille agir contre la règle, et proteste que les autres Dieux ne l’approuveront pas. Zeus la laisse agir, en avouant que ce n’est pas de bon cœur. De même il déclare qu’aucune ville ne lui est plus agréable qu’llios, et il reproche à Hèrè sa dureté pour les Troyens ; cependant il finit par lui abandonner sa cité de prédilection.

La royauté héroïque est l’image de l’autorité de Zeus dans l’Olympe. Elle est fondée sur la volonté libre des peuples, comme le pouvoir de Zeus lui a été conféré par le choix des autres Dieux. Aristote distingue soigneusement la monarchie en usage chez les barbares, et que ceux-ci supportent « parce qu’ils ont le caractère servile, » de la royauté héroïque « établie sur le consentement libre, et dont les fonctions étaient déterminées : le roi était un général, un juge, et présidait aux cérémonies religieuses. » Il expose aussi de quelle manière cette royauté s’établissait : « Ceux qui, les premiers, avaient bien mérité de la multitude eu enseignant les arts ou en conduisant une guerre, ou en rassemblant les hommes épars, ou en leur fournissant un sol à cultiver, recevaient de la volonté libre du peuple une royauté qui passait à

leurs enfants. Ils avaient le pouvoir de commander à la guerre, d’offrir les sacrifices non réservés aux prêtres, et en outre ils jugeaient les différents, soit sans serment, .soit en prêtant serment, ce qu’ils faisaient en élevant le sceptre. Ces rois des anciens temps administraient les affaires de la cité tant sur le territoire qu’au dehors. Dans la suite, les rois ayant abandonné quelques-unes de leurs fonctions, le peuple leur ayant enlevé les autres, ils ne gardèrent dans quelques villes que la direction des sacrifices; dans celles où on peut dire qu’il resta une royauté, elle ne consista plus que dans le commandement militaire hors des frontières. » (Polit. III, 14.)

Plusieurs passages d’Homère confirment cette opinion d’Aristote sur l’établissement des royautés héroïques. Ainsi, lorsque Bellérophon eut tué la Chimère et détruit tous les Lycicns envoyés contre lui par le roi, celui-ci en conclut qu’il est de race divine et lui donne sa fille et la moitié des honneurs royaux ; les Lyciens séparent une portion de terre parmi les meilleures , un beau champ propre à la culture de la vigne et au labourage, et le lui donnent pour qu’il le cultive. (Iliade, VI, 169.) Achille demande de même à Énée s’il espère , en combattant contre lui, recevoir des Troyens une belle portion de terre fertile en vignes et en blé. Dans les expéditions lointaines, comme celle' des Achcens devant Troie, les chefs reçoivent de leurs compagnons, au lieu d’un

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champ, une part plus forte du butin. Mais toujours la royauté et les avantages qui y sont attachés sont des dons faits par le peuple aux plus forts et aux plus braves, à ceux qui conduisent les autres au combat et marchent toujours en avant. Ces dons qui sont la récompense du courage, c’est par le courage qu’ils peuvent être conservés. Ainsi Sarpédon dit à Glaucos :

« Glaucos, pourquoi avons-nous reçu dans la Lycie les plus grands honneurs, un siège élevé, des viandes et des coupes pleines? Tous nous regardent comme des Dieux, et nous cultivons, près des rives du Xanthe, un grand et beau champ, fertile en vignes et en blé. C’est pourquoi il nous faut, au premier rang des Lyciens, rester fermes et soutenir la lutte ardente , afin que chacun des Lyciens bien cuirassés puisse dire : Ce ne sont pas des hommes sans gloire qui gouvernent la Lycie; nos rois mangent des moutons gras et boivent un vin excellent et mielleux ; mais ils ont la force et le courage, et combattent au premier rang des Lyciens. «(Iliade, XII, 310.)

Ces dons volontaires qui augmentaient la richesse des chefs, et sans doute aussi le souvenir des services qu’ils avaient rendus pendant la guerre, leur donnaient, même pendant la paix, une certaine influence dans les assemblées du peuple. Homère les appelle souvent les conseillers. S’ils avaient de l’éloquence et une réputation de sagesse et de justice, ils étaient pris pour arbitres dans les contestations. Un

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des prologues de la Théogonie trace ainsi le portrait d’un roi aimé des Muses : « Celui qu’honorent les filles du grand Zeus, celui des rois nourrissons de Zeus qu'elles ont regardé à sa naissance, elles lui versent sur la langue une douce rosée, et de sa bouche sortent des paroles de miel. Et tous les peuples regardent vers lui lorsqu’il discerne les lois par des jugements droits (1). Parlant avec sûreté, il a en peu de temps apaisé une grande querelle (car, s’il y a des rois prudents, c’est afin que dans l’assemblée ils rétablissent doucement et par de bienveillantes paroles les affaires des peuples embarrassés). Et lorsqu’il s’avance à travers la ville, on l’entoure de respect et d’affection , comme un Dieu , et il brille au milieu des peuples réunis. » Ce portrait d’un roi de l’époque héroïque pourrait s’appliquer à Périclès ou à tout autre démagogue : c’est une autorité purement morale, fondée sur, la confiance du peuple et sur la persuasion.

Dans la description du bouclier d’Achille, Homère parle d’une assemblée populaire où se juge un procès ; cette assemblée est présidée par des vieillards auxquels il ne donne pas le nom de rois.. Mais il l’emploie dans d’autres circonstances analogues. On retrouve en germe dans l’Iliade et dans l’Odyssée

( I ) Ce mot indique qu'il ne s’agit que de lois naturelles. Josèplic remarque que les mots de lois et de législateur 11e se trouvent pas dans Homère; la raison en est simple : les lois écrites, vôpot, ne pouvaient existera l’époque liemï juc puisqu'il n’y avait pas d'écriture •

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toutes les institutions des siècles suivants : une assemblée populaire souveraine, un sénat ou conseil qui prépare les délibérations , et des généraux ou magistrats qui exécutent les décisions du peuple et conduisent les expéditions. Homère les nomme indifféremment rois, juges, conseillers, chefs ou princes ; les uns sont plus rois que les autres, PaciXeurspot. Ce mot de fk<ïi).eûç , que nous traduisons par roi , n’implique donc pas l’idée d’une monarchie. LesBœoticns sont conduits à Troie par cinq rois. Dans l’île de Schérie, les rois des Phéaciens se réunissent chez Alkinoos, qui déclare lui-même qu’il y a douze rois parmi les Phéaciens, et qu’il est le treizième. Cette royauté était une véritable aristocratie, dans le sens étymologique de ce mot, c’est-à-dire le gouvernement des meilleurs : ceux qui pratiquaient le mieux les deux grandes vertus sociales , le courage et la justice, étaient choisis par leurs égaux pour leur servir de guides pendant la guerre , de conseillers et d’arbitres pendant la paix. S’il y en avait un dont le mérite l’emportât sur celui des autres, il obtenait par cela même plus d’autorité; ainsi Alkinoos est appelé quelquefois le roi do tous les Phéaciens. A une époque où il n’y avait pas de lois écrites, l’arbitrage de l'homme, ou des hommes qu’on regardait comme les plus sages, était le seul moyen d’éviter les querelles privées, et, en consacrant l’emploi de cet arbitrage, les Orées' rte croyaient pas s’écarter des principes

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d’égalité qui étaient la base de leur morale et le fond de leur caractère.

Quant à l’unité du commandement militaire, elle a été admise même à Athènes , dans la république la plus démocratique qui ait jamais existé; ainsi on sait que les généraux vainqueurs à Marathon ne commandaient pas tous ensemble , mais à tour de rôle Or c’est seulement de cette unité dans le commandement militaire qu’il est question dans le vers si souvent cité qu’Homère met dans la bouche d’Ulysse •au deuxième chant de l’Iliade : lorsque les Grecs quittent l’assemblée en désordre et veulent s’embarquer, Ulysse s’écrie : « Ici (dans le camp) nous ne pouvons pas tous commander ; le commandement de plusieurs n’est pas une bonne chose ; qu’il n’y ait qu’un seul chef, qu’un seul roi. » 11 sait cependant qu’il y en a un grand nombre dans l’armée, et luimême en est un ; mais il parle du commandement militaire, et il veut qu’on reconnaisse Agamemnon pour chef de l'expédition. 11 emploie la persuasion et les douces paroles pour engager les rois et ceux qui se distinguent des autres à reprendre la délibération. Mais, lorsque Homère ajoute qu’Ulysse frappe de son sceptre les hommes du peuple et les force à se rasseoir pour écouter ceux qui valent mieux qu’eux, ce mot de peuple signiiic seulement la foule de ceux qui ne se distinguent ni par leur courage ni par leur sagesse, car Ulysse dit à chacun d’eux : « Tu n’es

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ni forl ni brave, et tu ne comptes ni à la guerre ni au conseil. » Il ne s’agit nullement ici d’une distinction de naissance, puisque Thersite, le plus maltraité de tous , était d’une fort bonne famille , cousin de Méléagre et du père de Diomède , Tydée. Enfin , quand le tumulte est apaisé , Ulysse engage les Achéens à rester devant Troie, et il ne leur parle ni de discipline ni d’obéissance, mais de leurs intérêts, de leur honneur et de leurs serments (1).

Aristote remarque que, dans l’assemblée, Agamemnon supporte les reproches et même les injures, tandis que sur le champ de bataille il menace de tuer ceux qu’il verra fuir. II est vrai que cette' menace, comme celle que Zeus fait quelquefois aux autres Dieux, n’est jamais suivie d’exécution. Hector répond aussi aux prudents conseils de Polydamas en l’accusant de lâcheté et en le menaçant de sa lance, s’il fuit ou engage les autres à fuir. Mais plus tard, reconnaissant son erreur, il se dévoue à la mort pour éviter les reproches de Polydamas. Il n’y a peut-être pas un pays civilisé où un général fût condamné pour avoir, dans la chaleur de l’action, menacé de mort celui qui donnerait le signal de la déroute ; mais il y a loin de là à un droit reconnu à un homme sur la vie des autres. Lorsque Achille devient amoureux

( I ) Ces procédés <i 'l'lysse sont sans doute un peu brusques, et la force du poignet vient au secours de la persuasion, mais pouvons-nous dire qu’il ue se passe rien de semblable dan-, les meetings populaires chez de urands peuples virilisés ?

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île l'amazone Penthésilée après l’avoir tuée , irrité contre Thersite qui le raille et l’outrage à ce sujet, il le frappe d’un coup de poing qui le tue. Aussitôt une sédition s’élève dans le camp , et Achille est obligé d’aller à Lesbos pour se soumettre aux cérémonies expiatoires par lesquelles on se purifiait des meurtres involontaires. Cette histoire, qui était racontée dans YÆthiopis d’Arctinos de Milet , poème cyclique faisant suite à l’Iliade, prouve quelle était l’importance attachée à la vie de l’homme, même le plus humble et le plus généralement méprisé.

Outre le commandement des armées et le jugement des querelles, Aristote attribue aux rois de l’époque héroïque la direction des sacrifices. On voit, en effet, Nestor dans l’Odyssée , Pélée et Agamemnon dans l’Iliade, présider au sacrifice, au milieu du peuple. Mais c’est moins une attribution spéciale de la royauté qu’une fonction appartenant partout au chef de la famille; quand il s’agit d’un sacrifice offert par tout le peuple, c’est naturellement le premier du peuple qui y préside. Dès l’origine, on offrit aux Dieux les prémices des repas sur le foyer domestique, qui fut le premier autel ; aussi les repas sont-ils souvent appelés chez les poètes les repas des Dieux. Au moment de traiter ses hôtes, Achille dit à Patrocle d’offrir aux Dieux les prémices. Lorsque les Dieux eurent des maisons spéciales, vxo£, il fallut des desservants spéciaux pour les garder , cl à l’époque

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héroïque on voit des prêtres attachés à chaque temple , sans que pour cela les sacrifices publics ou particuliers aient cessé d’être offerts par le père de famille ou par le roi. Outre ces prêtres qui habitent les temples et reçoivent les offrandes faites aux Dieux , il y a des devins , comme Calchas , sorte d’aœdes doués d’une inspiration spéciale pour lire l'avenir et composer des formules d’incantation. Mais ni les uns ni les autres ne forment un corps politique ; ce sont de simples citoyens ayant leur part des droits et des devoirs de tous ; le devin Polydamas combat comme les autres Troyens. Le sacerdoce, auquel les deux sexes sont admis, est électif. Ainsi Théano, femme d’Anténor, a élé choisie par les Troyens pour être prêtresse d’Athènè. (Iliade, VI, 300.) Le sacerdoce est, comme la royauté, une fonction déléguée par le choix libre du peuple, de qui seul émane toute autorité.

D’après les caractères de la royauté héroïque, il était difficile qu’elle fût héréditaire. Cependant i! devait arriver souvent que le fils ou l’un des fils du roi fût lui-même assez distingué par sa force et son courage pour être à son tour le chef du peuple ; quelquefois il devenait roi du vivant même de son père, comme on le voit par l’exemple d’Achille et par celui d’Ulysse. Hector est le véritable roi des Troyens , dont la reconnaissance promet déjà la royauté à son (ils : ils l’appelaient Astyanax le prince

de la ville, parce qu’Hector protégeait seul la ville et les murs. La présence d’Hector conserve à Priam une espèce d’autorité au milieu du peuple ; mais Achille craint qu’en son absence Pélée ne soit lésé par ses voisins. Laerte , depuis le départ d'Ulysse, est rentré tout à fait dans une condition privée ; il cultive son champ et ne va même pas aux assemblées. On ignore si Télémaque succédera un jour à son père; Eurymaque, l’un des prétendants, lui avoue qu’il ne le souhaite pas, et Télémaque répond : « Il n’est pas mauvais pour un homme d’être roi : sa maison devient riche, et lui-même est plus honoré ; mais il y a beaucoup d’autres rois, des jeunes et des vieux, parmi les Achéens, dans Ithaque entourée par la mer. Que quelqu’un d’entre eux prenne la place, puisque le divin Ulysse est mort. Mais je resterai maître de notre maison et des captifs que le divin Ulysse a pris à la guerre. » Les chefs qui revenaient d’une expédition lointaine risquaient de trouver leur place prise, comme il arriva à plusieurs rois revenus de la guerre de Troie. Mais ces petites royautés si nombreuses ont trop peu d’importance, et donnent trop peu de pouvoir à ceux qui les possèdent pour qu’on puisse en considérer les déplacements continuels comme autant de révolutions ou de changements de dynasties ; il est plus vrai de dire que l’hérédité du commandement était un fait qui devait être assez fréquent, mais nullement une loi reconnue.

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Il ne faut donc pat* que le mot de roi, si souvent employé par Homère, fasse illusion : la Grèce fut toujours républicaine. II est utile de le remarquer dès le début de son histoire, pour comprendre les institutions qu’elle se donna par la suite, et ne pas attacher l’importance d’une révolution sociale à l’abolition des royautés, qui ne fut qu'un changement de forme. Les rois de l’époque héroïque étaient ce (ju’on appellerait aujourd’hui des notabilités influentes dans leur commune ; leur autorité était toute morale et la souveraineté pleine, entière et absolue, appartenait au peuple assemblé. Il n’y avait pas de distinction de classes ; quoique la population de la Grèce paraisse avoir été formée de plusieurs invasions successives, il faut croire que les nouveaux venus s’établissaient à côté des anciens habitants sans les déposséder, caron ne trouve dans les poèmes . d’Homère aucune trace de l’existence d’une caste de conquérants. C’est ce qui explique le développement de la civilisation grecque dès l’époque héroïque. Il est vrai que les héros sont tous plus ou moins de race divine, mais c’étaient les qualités personnelles qui prouvaient cette filiation, et l’exemple de Ther-

site montre que sans la force et le courage on ne gagnait pas beaucoup à avoir des Dieux dans sa famille.

L’égalité des droits individuels, loin d’exclure les distinctions fondées sur les aptitudes naturelles et le

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mérite particulier de chacun, leur permettait de se manifester sans entraves. Toute supériorité personnelle reconnue, pouvait donner à ceux qui la possédaient une légitime influence sur les décisions do ses égaux, sans constituer pour cela une hiérarchie et une différence de droits. Dans la guerre comme pendant la paix, la décision souveraine appartenait à l’ensemble du peuple, mais cette décision était facilement entraînée par les conseils de quelques-uns. Homère fait souvent des distinctions entre ses héros : les uns l’emportent par leur force et leur courage, les autres par leur éloquence et leur sagesse. L'influence de la richesse paraît d’abord moins légitime; il y a même une contradiction apparente entre toute distinction de riches et de pauvres, et les principes de justice et d’égalité qui étaient si fortement enracinés dans la conscience des Grecs comme dans leurs mœurs. Mais cette contradiction disparaît si on cherche quelles pouvaient être, à l’époque héroïque, les sources de la richesse : c’était d’abord le travail, et ensuite la part que les plus braves recevaient de leurs compagnons dans le butin fait sur l’ennemi. La richesse n’était donc pas une faveur arbitraire ou aveugle de la fortune, elle était le signe certain et la juste récompense de l’activité laborieuse et de la vertu guerrière.

Il est vrai que la richesse se transmet des pères aux enfants; mais, si la différence qui résulte de

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cette transmission est contraire à l’égalité, il ne semblerait pas moins injuste d’empêcher un père de laisser à son fils un bien légitimement acquis. D’ailleurs les mêmes vertus qui ont été nécessaires au père pour l’acquérir sont aussi indispensables aux enfants pour le conserver : sans le travail et l’activité, leur champ cessera de produire; sans le courage ils ne sauront pas le défendre. Quelque inflexibles que soient les principes, il faut bien, dans la pratique, subir les nécessités qui résultent de la nature même des choses, et auxquelles la propriété est soumise comme toutes les institutions humaines. Lors même qu’elle a pris pour point de départ le travail et l’égalité, elle aboutit fatalement, soit par l’action des causes naturelles, soit par l’inertie des uns et l’activité des autres, à l’inégalité des fortunes. Faudra-t-il les remanier sans cesse et procéder chaque année à iin nouveau partage, sans tenir compte des droits acquis par les efforts particuliers de quelquesuns, ou préférera-t-on la communauté absolue des biens, que Platon voulait établir dans sa République? Dans un cas comme dans l’autre, n’est-il pas à craindre qu’avec l’espoir du gain on n’ôte au travail son principal mobile d’énergie? Pour entretenir cette énergie, l’émulation désintéressée suffira-t-elle? Les Grecs ne l’ont pas cru, bien que l’amour de la gloire fût un des traits principaux de leur caractère, et ils ont admis la propriété individuelle en s’efforçant

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d'éviter les dangers qu'elle entraîne. Leurs efforts pour la concilier avec la justice expliquent la plupart des faits de leur histoire intérieure et extérieure, migrations de peuples, fondations de colonies, révolutions politiques, etc., non-seulement pendant l’époque héroïque, mais encore et surtout dans les siècles suivants, jusqu’à la constitution des républiques.

Tant qu’un territoire est suffisant pour nourrir tous ses habitants, il est conforme à la justice que chacun cultive la part qui lui est nécessaire pour assurer sa subsistance et celle de sa famille, et respecte le travail des autres afin que le sien soit respecté. Mais il peut arriver que quelques-uns cherchent à se soustraire à cette obligation, et, après avoir négligé la culture de leur champ, veuillent rétablir l’équilibre par la ruse ou par la violence. On doit supposer aussi qu’une société qui commence à sortir de la barbarie par le travail sera exposée aux incursions d’une tribu voisine encore sauvage. Les traditions héroïques sont pleines d’histoires de troupeaux volés. Il faut donc que la force vienne au secours du droit, et que celui qui a cultivé son champ sache aussi le défendre. Le courage, auxiliaire de la justice, est la vertu la plus nécessaire dans une société naissante. Mais il est à craindre que la force, dont l’exercice développe les instincts violents, après avoir servi à la défense, ne soit employée à l’attaque.

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Hérodote parle des discussions qu’il y avait de son temps entre les Grecs et les barbares, pour savoir à qui devaient être attribuées les premières injustices ; il parle d’enlèvements de femmes grecques par des barbares et de femmes barbares par des Grecs, et il s’abstient de décider la question de priorité. Mais il est vraisemblable que les Phéniciens, qui furent navigateurs avant les Grecs, durent exercer les premiers des actes de piraterie. Les brigands domptés par Héraclès, par Thésée, et par les autres héros des légendes, sont en général des fds de Poséidon, c’està-dire qu’ils viennent de la mer. Les nécessités de la défense poussèrent les Grecs à des représailles, et on voit par le témoignage de Thucydide que, s’ils avaient appris la piraterie des Phéniciens, ils se mirent bientôt à l’unisson de leurs maîtres. Quelques passages de l’Odyssée font croire que la piraterie était regardée dans l’origine comme une des formes de la guerre, et ne déshonorait pas ceux qui s’y livraient. Cependant Minos passait pour l’avoir réprimée dans la mer Égée, et la guerre de Troie n’était que la punition d’un acte de brigandage exercé par des barbares sur la terre hospitalière de la Grèce.

Comme le mal engendre toujours le mal, cette succession d’attaques et de représailles faisait de part et d’autre négliger l’agriculture A une époque où tous les hommes prenaient part à la guerre, les

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femmes, les vieillards et les enfants ne suffisaient pas toujouYs pour cultiver les champs. Les vainqueurs revenaient chargés de butin, mais ils retrouvaient leur pays en friche. Il sembla qu’on pouvait se servir pour réparer le mal de ceux qui en avaient été la première cause par une agression injuste, et dans toute guerre chaque parti attribue à ses adversaires les premiers torts. L’usage de vendre les captifs fut la suite inévitable de la piraterie et du brigandage. (Odyss. XV, 427, 458.) Si on considère que la Grèce, par sa position géographique, était exposée sur toutes les côtes aux incursions des pirates phéniciens ou phrygiens, et du côté du nord à celles des peuples barbares de la Thrace et de l’Épire, qup les uns et les autres, après avoir pillé les récoltes, enlevaient les habitants, hommes et femmes, pour* les vendre, on reconnaîtra qu'il eût fallu, pour ne jamais rendre la pareille, une résignation au-dessus de la nature humaine; et si l’on se rappelle ces exterminations de peuples racontées dans les annales de la race sémitique, l’idée de soumettre les vaincus au travail au lieu de les tuer semblera urt véritable progrès. On doit donc s’étonner, non pas qu’il y ait eu des esclaves dans la période héroïque, mais qu’il y en ait eu si peu : Homère ne nous en montre que dans les maisons des rois.

On aurait d’ailleurs une idée très-fausse de la servitude à cette époque, si on la confondait avec

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ce qu’elle fut dans d’autres sociétés. La condition des captifs dans Homère est très-différetite du servage dés Ililotes de Sparte après l’invasion dorienne; bien moins encore peut-on les comparer aux serfs de l’Europe moderne ou aux nègres des colonies. L’esclavage n’était pas encore la condition d’une race entière, c’était une exception, un accident, un de ces malheurs qui peuvent arriver à tous les hommes. L’affranchissement pouvait rendre un serviteur l’égal d’un homme libre, et l’homme libre savait qu’il pouvait lui-même être réduit à la condition servile, et que l’avenir est sur les genoux des Dieux. Le mépris n’était pas attaché à la servitude, car le malheur n’est pas une tache. Apollon avait servi chez Admète, Héraclès avait été l’esclave d’Eurysthée. Personne ne dédaignait alors de s’occuper des travaux appelés depuis serviles. Achille daus sa tente, les fils d’Autolycos dans la maison de leur père, font cuire et découpent eux-mêmes les viandes qu’ils offrent à leurs hôtes. Aussi les domestiques, lorsqu’on en avait, n’étaient que des auxiliaires, et la distance morale qui les séparait de leurs maîtres était trèsfaible. Un roi de l’époque héroïque, au milieu de ses serviteurs qui font presque partie de sa famille, ressemble bien moins à un monarque d’Orient ou d’Europe entouré de ses courtisans et de ses ministres, qu'à un propriétaire de campagne parmi ses fermiers et ses paysans.

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Ua punition des servantes infidèles qui avaient souillé de leurs débauches la maison d’Ulysse ne prouve pas qu’il y eût un droit reconnu du maître sur ses domestiques ; c’est une vengeance, absolument comme la punition des prétendants de Pénélope, sur qui on ne peut pas dire qu’Ulysse eût droit de vie et de mort. Mais ce même Ulysse parle à Eumée et à Philœtios comme à des amis, il leur promet de leur donner une maison, un champ et une épouse et de les regarder comme les frères de Télémaque. Eumée donne lui-même des détails sur sa condition. Fils d’un roi de l’île de Syria, il a été enlevé dans son enfance par des pirates phéniciens qui l’ont vendu à Laërte. 11 parle souvent de la bonté d’Anticlée pour lui. « Tant qu’elle vivait, j'aimais à l’interroger et à lui répondre, car elle m’a élevé elle-même avec sa noble fille, Ctimène à la robe tombante, la plus jeune de ses enfants; elle nous élevait ensemble et m’honorait presque autant que sa fille. Mais, lorsque nous sommes parvenus tous deux à la jeunesse désirable, ils l’ont donnée en mariage à un homme de Samè et ont reçu de nombreux présents. Quant à moi, Anticlée me donna de très-beaux vêtements, une tunique et un manteau, et des sandales pour mes pieds, et elle m’envoya dans les champs; elle m’aimait bien du fond du cœur. Maintenant tout cela me manque; mais les Dieux heureux ont fait fructifier le travail auquel je

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me livre; et par lui j’ai pu boire et manger, et donner aux vénérables indigents. »

Enmée a lui-même un serviteur qu’il a acheté de ses deniers àdes pirates tuphiens. (Odyss. X 1 1 1, 1 ôO . )

Or Eumée n’est pas une exception : lorsqu’il parle de ce qu’Ulysse aurait fait pour lui s’il fût resté à Ithaque, il ajoute que c’est l’habitude de tout bon maître:

•< Il m’aurait constamment aimé, et il m’aurait donné les biens qu’un prince bienveillant donne à ses serviteurs, une maison, une terre et une épouse enviée. »

Le nom et le souvenir d’Ulysse reviennent sans cesse dans ses discours : « Ainsi il est mort, et il ne reste que des regrets à ses amis, et à moi surtout, car je ne trouverai jamais un maître si doux, n’importe où j’irai ; pas même si je retournais dans la maison où je suis né, auprès de mon père et de ma mère, qui m'ont élevé. Et même ce n’est pas tant sur eux que » je pleure, quoique je désire bien les revoir de mes yeux dans ma terre paternelle; mais je regrette, plus encore Ulysse absent. Je n’ose pas même, ô mou hôte! prononcer son nom pendant qu’il n’est pas là; car il m’aimait bien et s'intéressait à moi dans son cœur; mais je l’appelle mon frère aîné qui est loin do moi. »

Philœtios parle de son maître avec autant d’affection et de reconnaissance; à la vue d’un étranger pauvre et mal vêtu, la sueur le couvre et ses yeux se remplissent de larmes, lorsqu'il pense qu’Ulysse est

peut-être errant parmi les hommes, et couvert de pareils haillons : « Mais, s’il est mort et dans les demeures de l’invisible, hélas! l’illustre Ulysse, qui m'avait envoyé encore tout petit garder les vaches chez le peuple des Képhalléniens !... Et maintenant elles deviennent innombrables, et il n’y a pas d’homme pour qui se multiplie davantage la race des bœufs au large front. Mais d’autres se les font amener pour les manger, et ils ne s’inquiètent pas de l'enfant qui est dans la maison, et ils ne craignent pas la vengeance des Dieux ; ils désirent depuis longtemps partager les biens du prince absent. Pour moi, mon cœur roule ces pensées dans ma poitrine : certes il serait très-mal , lorsqu’il est vivant , d’aller chez un autre peuple, emmenant les bœufs chez des hommes étrangers; mais il est dur de rester ici à souffrir en gardant les vaches d’autrui. Et déjà depuis longtemps je serais allé chez quelque autre des rois magnanimes, parce que cela n’est plus tolérable ; mais j’attends encore ce malheureux, s’il pouvait revenir pour chasser les prétendants de sa maison. » Ainsi, Philœtios n’est nullement obligé de rester où il est; il irait offrir ses services à d’autres s’il n'était retenu par un lien moral.

La condition d’Euryelée est également très-douce :

« Laërte l’avait achetée autrefois de ses biens, lorsqu’elle était dans la première jeunesse, et il avait donné le prix de vingt bœufs. Il l’honorait dans sa

DK I.A MURAI. h

maison à l’égal de sa chaste épouse; il ne s’unit jamais avec elle, et il évita d’offenser sa femme. » Euryclée éleva Ulysse et Télémaque; devenue vieille, elle gouvernait la maison de Pénélope et dirigeait les travaux des' servantes. Dans toute maison bien ordonnée, la condition des domestiques et des servantes était exactement celle de ces serviteurs, comme on en trouve encore dans nos campagnes, qui grandissent et vieillissent dans la famille dont ils semblent faire partie. Il y aurait une différence s’il était prouvé que l’esclavage était héréditaire, mais cela semble encore plus douteux que l’hérédité de la royauté. Les captifs, £uû>eç, soit qu’ils aient été enlevés à la guerre, soit qu’ils aient été achetés à des pirates, ne paraissent pas distingués nettement des mercenaires, 6tît éç, qui louent leur travail pour un salaire, condition si peu méprisée que des Dieux même s’y étaient soumis : on disait que Poséidon et Apollon s’étaient engagés pour un an chez Laomédon, l’un pour bâtir un mur, l’autre pour garder les troupeaux ; et cette légende n’étonnait pas beaucoup à une époque où les rois faisaient la cuisine. Toutes les distinctions sociales étaient vagues et indécises, toutes les institutions étaient flottantes et mobiles. Tant qu’il n’y a pas de. lois écrites, c’est la coutume qui en tient lieu, et chez les Grecs les coutumes n’avaient pas le temps de s’enraciner et de vieillir. Ils avaient admis l’inégalité des richesses comme une conséquence néces-

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saire de la propriété , l’esclavage et la royauté comme des suites inévitables de la guerre, mais en atténuant autant que possible le caractère de ces institutions contraires à leurs principes d’égalité : les rois étaient fort peu au-dessus des autres hommes, les serviteurs ne différaient pas beaucoup de leurs maîtres.

Les institutions d’un peuple restent toujours plus ou moins en arrière du progrès de ses idées et de ses mœurs, parce qu’elles sont en partie l’œuvre des nécessités extérieures et des traditions du passé. Dans la société héroïque , l’ordre n’était maintenu , à défaut de lois positives, que par le lien religieux et le sentiment naturel de la justice; mais il faut se souvenir que cette, société sortait à peine de la barbarie primitive, dont il n’est pas étonnant qu’il restât çà et là quelques vestiges. On en trouve surtout des traces dans la guerre, où les instincts violents se déchaînent en toute liberté. Les combats de l’Iliade ont un caractère sauvage qui contraste singulièrement avec la douceur des mœurs en dehors du champ de bataille. Le vaincu, même lorsqu’il demande grâce, est rarement épargne, et le vainqueur se glorifie de sa force et raille souvent son ennemi terrassé, dépendant Ulysse, après la mort des prétendants, défend à sa nourrice de montrer une joie bruyante : « Réjouis-toi dans ton cœur, vieille, mais contiens-toi et ne hurle point. Il n’est pas permis de se glorifier sur des boni-

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mes tués. C’est la destinée des Dieux qui a dompté ceux-ci et leurs méchantes actions » i.e vainqueur s’emparait ordinairement des armes du vaincu; cependant Achille ensevelit Eétion avec ses armes. En général , des trêves permettaient aux deux partis d’enlever leurs morts et de leur rendre les derniers devoirs ; on voit quelquefois néanmoins une lutte s’engager autour d’un cadavre, par exemple, le fameux combat autour du corps de Patrocle. Mais, lorsque Achille traîne sur la poussière le corps d’Hector, Homère raconte ce fait avec une désapprobatiou manifeste. De même, quand Achille immole douze captifs sur le tombeau de Patrocle, il commence par éloigner Âgameinnon et les autres Grecs, et le poète, ordinairement si sobre de réflexions, ajoute cette fois :

« Il avait résolu dans son cœur une méchante action. » Les mêmes expressions sont employées dans l’Odyssée à propos de la vengeance exercée par Ulysse contre Melantheus.

On ne distinguait pas encore très-nettement une ruse de guerre d'une trahison, ni le brigandage des autres formes de la guerre, surtout chez ces peuplades de l'Ætolie qui conservaient des habitudes de piraterie au temps de Thucydide , et qui, à ce qu’il paraît, n’y ont pas encore renoncé. Un mot de l’Odyssée à propos d’Autolycos, aïeul maternel d’Ulysse, semble même prouver qu’ils attribuaient le succès de leurs exploits équivoques à une protection divine.

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WAÏST LES PHILOSOPHES.

comme le font aujourd’hui, dit-on, les brigands de lu ('.alabre et des Abruzzes. Cependant on voit déjà dans l’Iliade des conventions s'établir entre les peuples ennemis, et des trêves se conclure sous l’invocation des Dieux . L’imprécation d’Agamemnon contre ceux qui violeront la trêve est remarquable à cause de la mention expresse qui y est faite d’une punition réservée aux parjures après la mort : « Père Zeus, très-glorieux , très-grand , qui règnes du haut de l’Ida ; Soleil, qui vois tout et entends tout; Fleuves et Terre, et vous qui, sous la terre, punissez les hommes morts lorsqu’ils ont violé un serment, soyez nos témoins et les gardiens de la foi jurée. » Et le peuple ajoute en répandant une libation de vin : « Zeus trèsglorieux , très-grand , et autres Dieux immortels , ceux qui les premiers auront violé la foi jurée, que leur cervelle, comme ce vin, coule sur la terre, à eux et à leurs enfants, et que leurs femmes s’unissent à d’autres. » Les Troyens , premiers auteurs de la guerre, violent les premiers la trêve, et leur défaite est doublement justiliée.

Les héros d’Homère n’hésitent pas à quitter le combat lorsque la chance ne leur est pas favorable, sauf à prendre leur revanche lorsque les Dieux seront pour eux, au lieu de favoriser leurs adversaires. Us évitent , en général , de s’attaquer à un ennemi qu’ils savent plus forts qu’eux; de même, lorsqu'ils ont devant eux un ennemi plus faible, ils lui con-

seillent souvent de se retirer et de rentrer dans les rangs. Hector, cjui repousse parfois les conseils de la prudence, prend la fuite lorsqu’il reconnaît les saintes balances de Zeus. Ces alternatives d’ardeur et de défaillance sont l’expression vraie de la nature humaine; et plus tard, lorsque la pensée même de la fuite fut considérée chez les Grecs comme un irréparable déshonneur, la poésie homérique n’en resta pas moins la glorieuse apothéose de la valeur guerrière. Tous les caractères de l’Iliade, si variés et si vrais, expriment, avec des nuances différentes, l’idéal du courage , comme les statues grecques traduisent , sous des formes multiples , l’idéal de la beauté. Le choix des exemples est impossible : il faudrait nommer tous les héros et citer tout le poëme. Remarquons seulement que le courage , dans Homère, n’est pas cette fureur aveugle et brutale, si commune chez les races barbares; les Troyens se battent pour défendre leur patrie, les Achéens pour punir une injustice et pour tenir leur serment ; mais ni les uns ni les autres n’aiment la guerre pour ellemême : « 11 est beau de mourir pour sa patrie , » dit Hector à ses compagnons. Après son grand combat contre Ajax, il lui propose de terminer la lutte, « parce que la nuit arrive et qu’il est bon d’obéir à la nuit; et ainsi, près des vaisseaux des Achéens, tu réjouiras le cœur de tous et surtout de tes compagnons et de tes amis; et moi , dans la grande ville

VVANT LES PHILOSOPHES.

<Ju prince Priam , je réjouirai les Troyens et les Troyennes au long voile qui vont prier pour moi dans l’enceinte sacrée. Mais échangeons entre nous d’illustres présents , afin que les Troyens et les Achéens puissent dire : Ils soutinrent bravement la lutte ardente, mais ensuite ils se séparèrent bons amis. »

F^e plus fougueux de tous les héros d’Homère , Achille, sent le prix de la vie et du repos; on le voit par sa réponse à Phœnix et à Ulysse ; mais, lorsqu'il a son ami à venger, il retourne dans cette mêlée des hommes d’où il sait qu’il ne doit pas revenir. Quelquefois une mélancolique réflexion sur 1 instabilité de la vie humaine empêche l’audace de se ralentir : « O mon cher! dit Sarpédon à Glaucos , si , après que nous aurons évité le combat , nous devions être exempts à jamais de la vieillesse et de la mort , je ne combattrais pas au premier rang, et je ne t’enverrais pas à la bataille qui illustre les hommes ; mais les Kères de la mort sont dix mille autour de nous, et il n’est pas possible à un mortel de les fuir et de les éviter. Allons donc, et nous donnerons de la gloire à quelqu’un, ou il nous en donnera. » Presque toujours c’est le sentiment de 1 honneur et du devoir qui pousse les héros en avant. Hector, quoique sûr d’être tué par Achille, se décide à l’attendre, de peur d’avoir à rougir devant les Troyens et les Troyennes ; il veut mourir avec gloire « et faire

BK LA MORAI.L

làrt

quelque grande action , digne des chants à venir. » 11 n’y a rien de plus noble et de plus fier que la prière d’Ajax au moment où les ténèbres couvrent le champ de bataille : « Père Zeus , dissipe du moins le brouillard autour des fils des Achéens; fais le beau temps et laisse-nous voir clair; et si tu veux nous détruire, que ce soit au grand jour. »

Le caractère sociable des Grecs rendit toujours les querelles privéts très-rares parmi eux. Us ne connurent jamais cette coutume du duel qui fut apportée en Europe par les barbares , et qui s’y est toujours maintenue. On s’étonne aujourd’hui que l’usage de laver l’honneur dans le sang ne se soit jamais introduit chez un peuple qui portait si haut l’idée de la dignité humaine, tandis qu’il persiste toujours chez d’autres peuples nourris dans les traditions serviles du vasselage ; mais les Grecs, tout en mettant le courage au premier rang des vertus, ne confondaient pas le droit avec la force , et ne croyaient pas que l’habileté dans le maniement des. armes prouvât la justice d’une cause ou pût y suppléer. Le point d’honneur qui permet d’insulter un adversaire plus faible, à la condition de le tuer ensuite, ne leur eût semblé qu’une forme hypocrite de l’assassinat. Pendant toute la durée de la guerre de Troie, une seule dispute s’élève entre deux chefs, et les malheurs qui en sont la suite forment le noeud et la moralité de l’Iliade. Agamemnon a outragé

Achille ; il en est puni par les malheurs de sou armée , l’attaque de la flotte et la victoire d’Hector. Alors il reconnaît sa faute et veut la réparer; mais Achille refuse de se laisser fléchir, il repousse les conseils de ses amis, il garde sa colère : il en est puni par la mort de Patrocle; il a écouté sa haine, il est frappé dans son amitié. Enfin tous les deux, éclairés et purifiés par le malheur, «maudissent la discorde et préparent la victoire par leur réconciliation.

Le talion était regardé comme la forme la plus générale et la plus simple de la loi pénale ; cependant le coupable pouvait fléchir la colère de l’offensé en lui offrant une réparation du dommage qu’il lui avait causé. Ainsi Phœnix dit à Achille : « Nous avons entendu les louanges des anciens héros : quand ils éprouvaient une violente colère, ils se laissaient apaiser par des présents ou par des paroles. » Ajax ajoute même, pour faire ressortir le caractère implacable d’Achille : « D’autres acceptent une rançon pour un frère ou un fils tué , et , après que celle rançon a adouci leur cœur et leur fier ressentiment, celui qui s’est racheté peut rester dans la ville » L’exil du meurtrier donnait à l’irritation des parents et des amis de la victime le temps de se calmer, et les disposait à accepter une rançqn. Cet exil , qui était accompagné de cérémonies expiatoires , était d’usage, même après un meurtre involontaire; c’est

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ainsi qu’on évitait d’impitoyables représailles. Quand le coupable ne reconnaissait pas ses torts et qu’il y avait contestation, on s’en remettait au jugement du peuple, comme on le voit par la scène retracée sur le bouclier d’Achille : « Les citoyens étaient assemblés sur la place publique, et une discussion s’était élevée, et deux hommes se disputaient sur une rançon pour un homnèe tué. L’un affirmait avoir tout payé, et le déclarait au peuple ; l’autre niait avoir rien reçu ; et tous deux désiraient terminer l’affaire par un arbitrage. Les citoyens criaient des deux parts, soutenant l’un ou l’autre, et des crieurs contenaient le peuple. Les vieillards étaient assis sur des pierres polies, dans le cercle sacré, et ils tenaient dans leurs mains les sceptres des crieurs à la voix éclatante. Ils se levaient et portaient leurs jugements tour à tour ; et au milieu étaient deux talents d’or, pour donner à celui qui aurait le mieux jugé. »

Le respect pour les vieillards est un des caractères de la civilisation grecque, et en particulier de cette société héroïque qu’on représente quelquefois comme n’estimant que la force physique. Dans l’Iliade, Nestor est toujours écouté avec déférence par tous les chefs achéens. L’un des plus audacieux, Diomède, qui ne craint pas de lutter contre deux divinités, s’excuse d’abord avec modestie lorsqu’il donne son avis au milieu des autres rois plus âgés que lui. Il reçoit avec douceur les reproches injustes

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d’Agamemnon. Paris écoule aussi sans se plaindre les réprimandes d’IIector, son aîné; dans les jeux funèbres, Antiloque cède le prix à Ménélas. L’autorité morale de l’âge, de la sagesse et de l’expérience n’était jamais méconnue et tempérait la fougue naturelle de cette race jeune, active et robuste. Quand les institutions de la Grèce prirent une forme plus arrêtée, la libre action du peuple dans les républiques fut toujours modérée par un conseil de vieillards, une Gérousie, dont il est facile de trouver le modèle dans ces vieillards de l’Iliade qui rendent la justice dans le cercle sacré. Les vieillards représentent dans les États la tradition du passé , et la Grèce, dont on a tant de fois accusé la mobilité, conserva toujours le culte de ses traditions. Mais les vieillards étaient les conseillers du peuple, non pas ses maîtres; jamais le respect des souvenirs n’entrava chez les Grecs le développement de la vie sociale et la libre activité des générations nouvelles. Celles-ci ne faisaient pas dater de leur naissance l’avénement de la vérité et de la justice, mais elles ne s’endormaient pas, comme les races accroupies de l’Orient, dans la muette adoration du passé. En tout, la Grèce sut garder une juste mesure; dans la morale, dans l’art, dans la science, la valeur des idées ne dépendait pour elle ni de l’ancienneté ni de la nouveauté de leur apparition dans l’histoire, car le beau, le juste et le vrai ne sont pas des questions de chronologie.

Le respect de la vieillesse n’est qu’une conséquence et une extension de la piété filiale; c’est aussi la famille qui fournit à l’amitié son modèle le plus parfait, l’amour fraternel, dont le type est consacré par la religion dans les Jumeaux célestes, les Cavaliers étoilés qui se partagent l’immortalité. L’amitié est le premier élément d’une société au delà des limites de la famille, la première forme du lien social entre égaux. Un ami n’est pas moins qu’un frère, dit Homère; le plus grand des héros, Héraclès, aurait semblé incomplet s'il n’avait eu un ami. Le Bouclier , attribué à Hésiode, l’associe à lolaos, une autre tradition à Philoctète. Thésée a pour compagnon Pirithoos , >et l'accompagne jusque chez Aidés. L’amitié d’Oreste et de l’ylade repose l’esprit au milieu de la sombre légende des Atrides. Plusieurs des héros d’Homère marchent aussi par couples fraternels : Agamemnon et Ménélas, Glaucos et Sarpédon , Mérion et Idoménée , Diomède el Sthénélos, enfin Achille et Patrocle, dont l’amitié sert d’argument à la seconde moitié de l'Iliade. Cette amitié relève le type sauvage d’Achille, et justifie le poète de l’avoir choisi pour son héros. Le sujet de l’Iliade se prêtait moins que celui de l’Odyssée au développement des sentiments de la famille : le théâtre de l’action est toujours un champ de bataille; Hécube et même Andromaque ne pouvaient occuper que le second plan. Homère y a suppléé par

AVANT LKS PHILOSOPHES.

la peinture des regrets déchirants que fuit naître dans l’âme violente d’Achille la perte de son ami : d’abord les pressentiments et les inquiétudes, puis, après la fatale nouvelle, le nuage noir de la douleur, les sanglots et les hurlements entendus des Néréides, et les nuits sans sommeil ou peuplées de fantômes, ou passées à se rouler de désespoir sur le sable de la mer; enfin l’immense carnage au bord du fleuve, et l’inexorable vengeance que n’apaise pas même la mort d’un ennemi, et qui ne cède que devant le spectacle d’une douleur égale et devant le souvenir d’un vieux père absent.

Comme l’amour fraternel est le type de l’amitié, l’amitié à son tour est le modèle de ce sentiment moins ardent, mais plus large, que Cicéron appela plus tard la charité du genre humain, et dont l’hospitalité est l’application pratique. L’horreur des Grecs pour les mœurs inhospitalières de certaines peuplades sauvages se traduit par les descriptions fantastiques qu’Homère fait des Cyclopes, des Læstrygons, et de ce roi Échétos dont les prétendants menacent Iros comme d’un épouvantail. Les prétendants eux-mêmes ne sont pas beaucoup mieux traités par le poëtc. Quelques-uns cependant donnent à Ulysse, déguisé en mendiant, quelques morceaux de leur repas, et blâment Antinoos de sa du- « reté pour lui; mais cette pitié dédaigneuse suffirait tout au plus avec un fainéant comme Iros, qui fait

de la mendicité une profession, et qui outrage les indigents. L’homme qu’ont frappé des malheurs envoyés par les Dieux est revêtu d’un caractère sacré: « II y a des Dieux et des Érinnyes pour les pauvres. » Des hommes sans respect pour les Dieux et la justice croient seuls ravoir assez fait pour un suppliant en lui permettant de s’asseoir sur le seuil de la salle du festin, et de ramasser les miettes tombées de leur table, qu’ils lui font payer par des sarcasmes et des outrages ; ces maigres aumônes n’ont rien de commun avec la véritable hospitalité grecque.

Lorsque Ulysse, après son naufrage, arrive chez Alkinoos, il n’y est pas traité moins largement que Télémaque à Lacédémone ou à Pylos chez les amis de son père. A peine s’est-il présenté en suppliant devant la reine Arètè, d’après les conseils de Nausicaa et d’Athènè, que le héros Echénèos. le plus vieux des Phéaciens, parle ainsi à Alkinoos : « Alkinoos. il n’est pas beau pour toi, et il ne convient pas qu’un étranger soit assis par terre dans les cendres du foyer. Ceux-ci se taisent, attendant que tu parles. Allons, relève l’hôte, et place-le sur un siège aux clous d’argent, et commande aux crieurs de verser le vin, afin que nous fassions des libations à Zeus,

• roi de la foudre , qui accompagne les vénérables suppliants; et que l’intendante donne à souper à l'étranger avec ce. qu’il y a ici. — Et dès que la

force sacrée d’Alkinoos l’eut entendu, prenant par la main le prudent Ulysse à l’esprit subtil, il le fit lever du foyer et le plaça sur un siège splendide, à la place de son fils, l’ami des hommes, Laodamas, qui était assis près de lui, et qu’il chérissait vivement. Et une servante versa de l’eau d’une belle aiguière d’or dans un bassin d’argent, pour qu’il se lavât, et elle étendit devant lui une table polie. Et la vénérable intendante lui apporta du pain et plaça devant lui des aliments abondants, lui donnant une large part de ce qu’il y avait. Alors la force d’Alkinoos dit au crieur : Pontonoos, mêle le vin dans la coupe, et distribue-le à tout le monde dans la maison, afin que nous fassions des libations à Zeus, roi de la foudre, qui accompagne les vénérables suppliants. »

Toujours on commence par accueillir l’étranger et l’engager à apaiser sa faim et sa soif, avant de lui demander qui il est, d’où il vient et ce qu’il veut. Le roi des Lyciens traite Bellérophon pendant huit jours avant de l’interroger. Lorsque Mentor et Télémaque arrivent à Pylos, ils trouvent Nestor et ses fils occupés à faire rôtir les viandes pour un repas en l’honneur de Poséidon. Tous se pressent audevant des hôtes, et l’aîné des fils du roi les fait asseoir à côté de son père et les invite à prendre part au festin des Dieux. Nestor dit ensuite : « Il est plus convenable, maintenant que les hôtes sont

rassasiés de nourriture, de les interroger et «le leur demander qui ils sont. » Télémaque et l’isislrate arrivent chez Ménélas au moment où il célébrait les noces de son fils et celles de sa fille ; un serviteur annonce l’arrivée des étrangers : « Dis-moi, demande-t-il à Ménélas, si nous détellerons leurs chevaux rapides, ou si nous les enverrons vers quelque autre qui les accueillera. Alors, très-indigné, le blond Ménélas lui dit: Tu n’étais pas «lénué de sens jusqu’ici, Étéoneus, fils de Boèthoos ; mais, maintenant, tu dis des sottises comme un enfant. Certes, nous avons souvent mangé le pain de l’hospitalité chez d’autres hommes, avant de venir ici ; que Zeus nous préserve désormais de l’infortune. Dételle donc les chevaux des étrangers, et conduis-les ici eux-mêmes, pour qu’ils prennent part au banquet. » Alkinoos se plaint aussi que Nausicaa n’ait pas amené l’étranger avec elle: «Mon hôte, certes, ma fille n’a pas pensé à ce qui est convenable, puisqu’elle ne t’a pas amené ici avec les servantes; car tu l'as suppliée la première.— Et l’ingénieux Ulysse, lui répondant, lui dit : Héros, ne réprimande pas à cause de moi l’irréprochable jeune fille ; car elle m’a dit de la suivre avec les servantes , mais je ne l’ai pas voulu , par crainte et par respect, «le peur que ton cœur ne fût irrité; car nous sommes soup«;onneux sur la terre des hommes. — Et, à son tour, Alkinoos lui répondit et s’écria : Mon hôte, je n’ai pas dans la poitrine

un cœur qui s’irrito ainsi au hasard; il vaut toujours mieux faire ce qui convient. »

Le lendemain, Alkinoos offre un sacrifice et réunit à sa table tous les rois des Phéaciens. Le repas est très-simple, comme tous les repas homériques; la sobriété fut toujours un des traits des mœurs grecques; le vin était toujours mélangé d’eau. La plus violente injure qu’Achille adresse à Agamemnon est l’épithète d’ivrogne; ces excès, si communs chez les barbares du Nord, étaient regardés en Grèce comme un des caractères des peuplades sauvages, telles que les Centaures ; Homère, qui ne flatte pas les prétendants de Pénélope , ne les accuse pourtant pas de s’être enivrés. Les repas avaient chez les Grecs le caractère d’une cérémonie religieuse; ils commençaient et finissaient par des libations en l’honneur des Dieux, et se distinguaient moins par la variété des mets que par les chants et les danses. Un chanteur charme par ses récits les convives d’Alkinoos, qui terminent la fête par des exercices de force et d’adresse. Ensuite Ulysse raconte ses aventures, et Alkinoos fait préparer un vaisseau pour le reconduire dans Ithaque, « car, dit-il, jamais personne, venant chez moi , n’a longtemps attendu dans la douleur le jour du retour. » Mais, avant de quitter son hôte, il lui donne lui-même et engage les autres rois à lui donner de riches présents. Télémaque, à son départ de Lacédémone, reçoit aussi des pré-

sents de Ménélas. Jamais on ne se sépare d’un hôte sans lui faire les présents de l’hospitalité , tyvia. Et ces vertus hospitalières ne sont pas le privilège des rois et des riches ; chacun les pratique en proportion de ses ressources. Eumée trouve sa condition heureuse parce qu’il a de quoi manger, boire et donner aux vénérables indigents; il reçoit Ulysse sous son toit et le fait asseoir à sa table, « car les étrangers et les pauvres viennent de Zeus, et les faibles dons qu’on leur fait lui sont agréables. » L'hospitalité établit entre les hommes un lien sacré qui se transmet aux enfants comme un héritage. La guerre même ne peut le rompre : Glaucos et Diomède, en apprenant qu’il existait entre leurs ancêtres , échangent leurs armes et déclarent qu’ils s’éviteront réciproquement dans la mêlée. La fraternité des peuples n’est qu’une extension et une forme plus générale de ces amitiés héréditaires. Les grandes traditions héroïques, et surtout celles de l’expédition des Argonautes et de la guerre de Troie , rappelaient aux Grecs le souvenir, trop souvent oublié depuis , de cette fraternité primitive. Quand l’intérêt a divisé des frères , quoique personne ne veuille céder ni avouer ses torts, chacun se rappelle en secret les premières années d’enfance où les joies étaient communes comme les peines, et les réunions à la table de la famille autour des vieux parents. C’étaient des souvenirs pareils que retraçaient aux

Grecs les poëmes d’Homère. Au milieu des guerres impies qui creusaient le tombeau des républiques, ils retrouvaient là, ainsi qu’un écho de l’âge d’or, cette antique fédération des peuples frères, scellée par la communauté des dangers et de la victoire, sous les regards protecteurs des Dieux de la patrie. Il n’y a pas dans toute l’Iliade une seule trace de rivalité entre les peuples réunis devant Troie. Tant que dure cette longue guerre entreprise par tous pour venger l’injure d’un seul, il n’y a qu’une sainte émulation de courage entre les héros conjurés.

La distinction entre les Grecs et les barbares, distinction qui d’ailleurs ne dépassa jamais les bornes du patriotisme le plus respectable , n’exislait même pas aux temps héroïques. Excepté la polygamie de Priam, on ne voit dans l’Iliade aucune différence entre les Grecs et les Troyens; sauf un vers où il est question d’un peuple au langage barbare, dans tout le cours de ses deux poëmes, Homère n’a pas l’air de se douter qu’il y ait plusieurs langues parmi les hommes. En dehors de la guerre, tout, étranger est un hôte, et il n’y a qu'un mot en grec pour exprimer ces deux idées. Les principes de la philanthropie la plus large sont résumés dans un vers de l’Iliade à propos de cet Axylos qui avait bâti sa maison sur le bord de la route pour recevoir les voyageurs : « Il était très-riche et très-aimé des hommes, car il était plein de charité pour tous »

Ce mot, dont l’emploi pourra sembler un anachronisme, est le seul qui rende à peu près la force de l’expression homérique txe. Apolioniosde Rhodes raconte qu’Hèrè, déguisée en vieille femme, se lamentait un jour au bord de l’Anauros gonflé par les neiges, a pour éprouver la justice des hommes, » et que Jason, revenant de la chasse, la prit sur ses épaules et lui fit passer le torrent. Bien que rapportée par un poëte alexandrin, cette légende doit être ancienne, car elle a bien le caractère de l’époque héroïque, et n’est qu’une application du mol d’Homère : « Les Dieux, déguisés en mendiants, parcourent les villes pour éprouver la justice ou l’injustice des hommes. »

Dion Clirysostome et d’autres ont remarqué que tous les grands événements de la guerre de Troie se passent en dehors du cadre des poèmes d’Homère. I, enlèvement d’Hélène, le rassemblement de la flotte, la prise et la destruction de la ville, la tempête et le retour des Atrides , étaient racontés dans d’autres poèmes à jamais perdus pour nous. Puisque cette perte est irréparable, ne pourrait-on pas essayer de s en consoler en partie, en supposant que ceux qui nous ont seuls été conservés devaient la préférence dont ils étaient l’objet de la part des Grecs euxmêmes, précisément à ces admirables études morales qu ils renferment, et que dans les autres l’importance meme des événements laissait trop peu de place à la

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peinture des seulinients humains? Ce qui est certain, c’est que les tragiques, qui puisèrent sans scrupule dans le Cycle troyen et dans les autres poëmes héroïques de la Grèce, ont à peine osé toucher à l’Iliade et à l’Odyssée. L’œuvre d’Homère est restée sacrée comme un autel dans le temple où l’ont placée l’étonnement et la vénération des siècles. Virgile lui-mème , le seul qu’on ait osé lui comparer, n’a conquis, en l’imitant, que le droit d’être son grand prêtre. 11 faut que tous les patriotismes et tous les systèmes en prennent leur parti : Homère, comme le peuple que ses chants ont bercé, est resté et restera dans sa majestueuse solitude, par-dessus les nuages, dans les hauteurs inaccessibles et lumineuses ; et si l’avenir peut se passer de poésie, le nom d’Homère sera du moins le dernier nom de poète que le monde oubliera , afin que soit accomplie la prophétie du vieux rhapsode : « Salut à vous tous, et souvenez-vous de moi dans l’avenir ; et lorsqu’un des hommes terrestres, un étranger voyageur venant ici vous demandera : Jeunes filles de Délos, quel est pour vous le plus agréable des chanteurs qui sont ici, et lequel vous plaît le plus? alors répondez tout d’une voix, comme il convient : C’est l’homme aveugle qui habite dans la rocheuse Chios; scs chants sont à jamais les meilleurs. »

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