LE COMMUNISME ARISTOCRATIQUE DE SPARTE. LYCURGUE, TYRTKE
L’invasion dorienue et ses suites. — Asservissement de l'ancienne population dans une jsartie de la Grèce. — Les citoyens, les sujets , les serfs. — Coup d'tril sur les institutions de Sparte; leurs conséquences morales : courage, dévouement, culte de la patrie. — La poésie de Tyrtée, son caractère moral : l'honneur récompense de la vertu. — Tendances communistes des institutions de Lycurgue.
Les invasions qui suivirent de près la guerre de Troie arrêtèrent le développement normal de la société héroïque, et, après plusieurs siècles de luttes et de déchirements intérieurs, reconstituèrent une société nouvelle, moins homogène, et où, par cela même, le lien fédéral était beaucoup plus faible. La civilisation, brusquement interrompue dans certaines parties de la Grèce, se développa dans d’autres d’une manière très-inégale, en même temps que, par une sorte de compensation, de nombreuses colonies répandaient la pensée grecque sur les côtes de l’Asie Mineure, de la Sicile, de l’Italie et de la Libye. Cette
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période de l’histoire grecque a été rapprochée du moyen âge. Tout en reconnaissant entre ces deux époques quelques analogies, il faut aussi constater des différences fondamentales et en rechercher les raisons. Il faut reconnaître d’abord que les invasions barbares ne furent pas la seule ni même la principale cause de la chute de la civilisation antique. L’empire d’Orient, qui n’eut à subir ni invasion permanente ni conquête complète avant la domination musulmane, tomba néanmoins dans un état de stérilité pire peut-être que la barbarie de l’Occident. La civilisation d’un peuple est intimement liée à ses traditions religieuses et nationales ; celle des Grecs et des Romains était inséparable du polythéisme, et devait disparaître avec lui. Les invasions thessalienne et dorienne, au contraire, ne furent ni précédées ni suivies d’une transformation religieuse ; le til de la tradition héroïque ne fut pas rompu, et la civilisation subit un temps d’arrêt, ou plutôt un déplacement partiel, mais ne disparut pas.
Mais une conséquence funeste de la conquête des Doriens et des Thessaliens, aussi bien que des invasions barbares, ce fut l’asservissement de l’ancienne population. L’esclavage, qui n’avait été à l’époque héroïque qu’une exception et un accident, devint un fait permanent dans une grande partie de la Grèce. Les pays qui ne subirent pas d’invasion continuèrent à vivre sans esclaves, selon l’ancien usage
AVANT LES VHILOSOPHLS. I»j
des Grecs ; dans chaque maison, les plus jeunes servaient les plus vieux. Timée, cité par Athénée (1), l’affirme positivement pour les Grecs en général, etil «ajoute que chez les Phocéens et les Locriens en particulier , cet état dura jusqu’à l’époque macédonienne : « Les lois des Locriens et celles des Phocéens, dit-il, ne permettent que depuis très-peu de temps d’avoir des servantes et des domestiques. La femme de Philoinèle, celui qui prit Delphes, fut la première qui se fit suivre par deux servantes. De meme les Phocéens furent singulièrement irrités contre Mnason, l'ami d’Aristote, qui avait acheté mille domestiques, et qui privait ainsi autant de citoyens de leur subsistance. » Hérodote affirme la même chose pour les Grecs en général et spécialement pour les Athéniens : « Leurs filles et leurs garçons allaient puiser de l’eau aux neuf fontaines; car, à cette époque, ils n’avaient pas de domestiques, ni eux ni les autres Grecs (2). » Mais, dans les pays envahis par les Thessaliens et les Doriens, une révolution complète s’opéra dans la condition des anciens habitants. Une partie émigra, préférant la liberté à la patrie; parmi ceux qui restèrent sur le sol natal , les uns perdirent leur liberté et une partie de leurs possessions, les autres essayèrent de résister, et, après des défaites successives, furent réduits en servitude par les vainqueurs. Ces serfs
(I) Dcipnosoph. VI. — (2) Herodot. VU.
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s’appelaient, en Thessalie, Pénestes (pu (ivres) ; en Laconie, Hilotes (captifs) ; en Crète , Klèrotes (tirés au sort). Après les guerres de Messcnie, une partie des Messéniens émigra, le reste grossit le nombre des Hilotes. La constitution intérieure de ces parties de la Grèce fut donc la même que celle de la Gaule après la conquête des Franks, de la Grande-Bretagne après celle des Saxons, et plus tard après celle des Normands; il y eut trois populations superposées sur le même sol; les conquérants, formant une aristocratie militaire, les anciens habitants devenus sujets, et les serfs.
Quant à ceux qui s’étaient retirés devant l’invasion, les uns allèrent fonder des colonies, les autres s’établirent dans d’autres parties de la Grèce, l’Aigialos, la Boeotie, l’Attique, qui subirent ainsi le contre-coup de l’invasion. L’effet de la conquête se fit sentir indirectement au delà des pays occupés par les Doriens, de même qu’au moyen âge le système féodal s’étendit à des contrées où les barbares n’avaient pas pénétré. Il en résulta des déplacements de peuples, des luttes plus ou moins longues entre les fugitifs et ceux qui les avaient accueillis de gré ou de force, et même de nouvelles émigrations; mais aucune partie de la population ne fut réduite en servitude, et, après une suite de révolutions, la démocratie finit par triompher, tandis que - le système aristocratique prévalut dans la Thessalie
et la plupart des États doriens. La Grèce ne retrouva jamais cette unité qui lui avait permis d’entreprendre les grandes expéditions de l’âge héroïque. Elle perdit sa marine, mais non pas immédiatement après les invasions, car les nombreuses colonies parties de presque tous les États grecs montrent assez que ces États avaient encore des vaisseaux. La civilisation se développa plus librement dans ces colonies que dans les métropoles, sans cesse troublées par des guerres extérieures et des dissensions politiques. Mais aussi elles s'amollirent plus vite, et celles de l’Asie Mineure furent successivement soumises par les rois de Perse, tandis que les États de la Grèce propre acquirent dans leurs luttes continuelles des habitudes d’énergie qui remédièrent en partie- aux funestes effets de leur désunion. 11 serait donc injuste de dire que l’influence dorienne fut absolument mauvaise; mais, en faisant le compte du bien et du mal, on doit reconnaître que le mal l’emporta sur le bien.
On a bien peu de renseignements sur la période qui suivit les invasions, et qui paraît avoir été remplie par des querelles presque incessantes de peuple à peuple et presque de village à village. Ces petites luttes entre voisins n’étaient pas toujours bien meurtrières ; ainsi, par une convention qui s’était établie entre les cinq petites villes de la Mégaride, la guerre ne devait pas interrompre les travaux de l’agricul-