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ture : « Personne, dit Plutarque, ne faisait de mal aux laboureurs; quand un guerrier était fait prisonnier, le chiffre de sa rançon était fixé, niais on le renvoyait avant qu’elle fût payée. Le vainqueur amenait son captif chez lui, partageait avec lui le sel et la table, et le renvoyait. Loisqu’il payait sa rançon, il était félicité et devenait fuir la suite l’ami de son hôte; c'est ce qu’on appelait ^ofû;evo;, un hôte conquis par la lance. S’il ne s’acquittait pas, il était méprisé, non-seulement des ennemis, mais aussi de ses concitoyens, et regardé comme injuste et sans foi (1 ). » Dans ces conditions, la guerre n’était qu’un exercice propre à développer l’énergie virile. Malheureusement, les choses ne se passaient pas partout d’une manière aussi courtoise, témoin les guerres de Messénie , qui se terminèrent par l’expulsion ou l’asservissement des vaincus. Outre ces guerres extérieures, la plupart des cités grecques furent agitées par des luttes civiles qui commencèrent par l'abolition des royautés, et se prolongèrent en général jusqu’à l’établissement de constitutions républicaines et de législations en rapport avec le caractère du peuple. Sparte fut la seule république grecque qui conserva la royauté; encore cette royauté n’étaitelle pas une monarchie, mais une diarchie dont la seule prérogative sérieuse était le commandement militaire.
(1) Plllt. QlW't HW. XVII
Sparte fut d’ailleurs, sous bien des rapports, une exception dans la Grèce; elle se distinguait de tous les autres Etats par son attachement systématique ' aux coutumes primitives, et par la tendance exclusivement guerrière de toutes ses institutions. Ces institutions, qui ont fait l’admiration de la plupart des philosophes, sont attribuées à Eurysthènes et à Prodès par Hellanicos (1); à Lycurgue, par Éphore et tous les autres historiens : on ajoute que Lycurgue les emprunta en grande partie aux Cretois, qui les faisaient remonter à Minos. L’esprit mythologique de la Grèce résume toujours par quelque nom propre ces grandes oeuvres collectives de fondations de villes et de législations; quelquefois ces noms mêmes trahissent une personnification, par exemple ceux d’ilellen, d’ion, de l)oros, pères des Hellqnes, des Ioniens, des Doriens; de même le nom de Thésée, qui signifie le fondateur ou le législateur. Sans refuser tout caractèrê historique à des légendes bien moins anciennes, comme celle de Lycurgue, il est impossible de ne pas restreindre beaucoup la part de l’influence individuelle dans la constitution des Etats grecs. Transformer en règles les usages du peuple, tel paraît avoir été l’œuvre de Lycurgue et de tous ces législateurs qui apparaissent au berceau des républiques comme des incarnations de la pensée populaire. Mais ces légendes n’en sont pas moins
(I) Strabon, VIII.
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intéressantes comme expression du caractère national : le législateur grec n’est ni un Dieu ni un prophète, c’est un citoyen qui propose une loi au peuple; le peuple l'accepte et jure de l’observer jusqu’à son retour, et le sage, pour enchaîner ses concitoyens par leur serment, se condamne à mourir en exil. Ainsi nulle autorité ne s’impose à la volonté souveraine du peuple; il se soumet lui-même à une loi qu’il a faite ou librement acceptée. C’est une conséquence de la conception religieuse des Grecs, qui admet l’autonomie de tous les êtres.
Sans examiner en détail les institutions doriennes, indiquons en quoi, dans leur esprit général, elles étaient conformes ou contraires aux principes de la morale. Un fait qui domine tous les autres, c’est que ces institutions ne s’adressaient qu’à la population conquérante. La loi consacra l’iniquité primitive de l’invasion avec toutes ses conséquences. La conquête paraît avoir été lente et successive ; ceux des anciens habitants qui n’avaient pas émigré, considérés comme étrangers et ennemis par la prolongation de la lutte, devinrent sujets par leur soumission ou leur défaite, serfs par leurs révoltes. Cette injustice a sou explication, sinon son excuse, dans la faiblesse numérique des conquérants, qui les formait à rester tyrans sous peine de devenir esclaves, à prolonger indéfiniment une sorte d’état de siège, et à se tenir toujours en garde contre un sou-
lèveiuent. Sparte était comme le camp d’une armée d’occupation en pays étranger. Dans un pays occupé militairement, tous les droits politiques des habitants sont supprimés; tous les pouvoirs sont concentrés entre les mains de l’autorité militaire. L’arinée est entretenue par le territoire qu’elle occupe et qu’elle protège ; si les habitants se tiennent eir repos, ils peuvent cultiver leurs propriétés et exercer leurs industries ; s’ils se soulèvent, ils aggravent leur Condition. Tel fut l’état de la Laconie sous l’occupation dorienne ; sa population se composait de trois classes : les Spartiates, formant l’aristocratie militaire ; les Laconiens, propriétaires libres, mais sans droits politiques ; et les Hilotes, réduits à la condition de fermiers du sol qu'ils cultivaient. Il ne suffirait pas, pour excuser cette constitution, de dire qu'elle a été celle de toute l’Europe moderne, qui n’a commencé que d’hier à en sortir; que la condition des Hilotes, malgré quelques anecdotes plus ou moins vraisemblables, n’était pas comparable à celle des nègres dans les colonies, qu’elle était même à certains égards supérieure à celle des serfs, puisque le fermage payé par les Hilotes était modique et fixé par la loi, et qu’ils avaient des chances d’affranchissement. 11 n’en faudrait pas moins reconnaître que la constitution Spartiate méconnaissait la première loi de la morale sociale, l’égalité. Refuser tout droit politique à une portion quelconque
DK LA MORALE
de la population, c’est violer la justice; consacrer pour une autre elasse l’hérédité de la servitude, c’est éterniser l’iniquité. L’état de guerre suspend pour un temps les lois morales: les Spartiates conservèrent une conquête injuste par le maintien indéfini de l’état de guerre, c’est-à-dire par la permanence de l’injustice.
Des deux grandes vertus sociales, la justice et le courage , les Spartiates méconnurent la première ; . mais ils donnèrent à la seconde un si prodigieux développement, qu’on est presque tenté de les absoudre et de partager l’admiration enthousiaste des anciens pour ces fortes et vaillantes natures. Si on regarde l’accroissement du bien-être matériel comme le but suprême de la vie humaine et comme la mesure de la civilisation , on aura peine à comprendre ce profond dédain pour le 'plaisir, cette indifférence pour la douleur, cette patience héroïque devenue proverbiale en Grèce , et dont l'apprentissage commençait presque dès le berceau. Dans des sociétés habituées à la mollesse, plus d’uft sans doute préférerait la condition des Laconienset même des Hilotes à la rude éducation, à l’austère discipline de cette sobre et silencieuse jeunesse, sans cesse exercée à toutes les luttes, à toutes les privations, à toutes les fatigues, vêtue à la légère l’hiver comme l’cté, couchant dans les roseaux, du lleuve, et déchirée sans pitié sous le fouet sanglant d’Artémis. C’est ainsi que
se formaient ces générations d’adolescents robustes, toujours armés, fiers de leur sauvage beauté, peignant leurs cheveux et se couronnant de fleurs le matin des batailles, marchant à la mort comme à une fête, en chantant des hymnes aux Muses, vêtus de rouge po.ur ne pas donner à l’ennemi la joie de voir couler leur sang. Le courage Spartiate n’est pas cette insensibilité brutale, cette violence aveugle, ce grossier besoin de lutte et de mouvement qui tient lieu de vertu aux races barbares ; c’est bien réellement, dans sa plus haute expression, la grande vertu virile des Grecs, àv5pei'a , la toute-puissante domination de la volonté sur le monde extérieur et sur toutes les facultés de l’homme, mettant au service d’une idée grande et sainte , la patrie , une force indomptable de résistance à la douleur et une infatigable énergie dans l’action.
Pour être juste envers Sparte, il faut s’abstenir de la comparer toujours avec Athènes; quel peuple soutiendrait cette comparaison ? Sans doute le développement harmonieux de toutes les facultés est bien au-dessus du culte exclusif d’une seule vertu ; Sparte représente un des côtés de la morale grecque , et c’est déjà bien assez pour sa gloire. On vante avec raison la morale stoïcienne, quoiqu’elle n’ait eu d’action que sur quelques âmes d’élite. Soyons donc justes aussi pour ce noble peuple qui a réalisé, pendant des siècles, un idéal que les plus hardis uto-
pistes n’oseraient pas rêver. Gardons-nous de tout rapprochement injurieux entre cette fière et libre cité et les tyrannies féodales. Ces égoïstes et grossiers barbares, toujours en querelle entre eux, sans lois, sans assemblées, sans autre lien social que leur puérile hiérarchie, ne sachant pas même ce que c’est que la patrie , ne connaissant d’autre vertu que le vasselage, une vertu servile, qu’ils ne pratiquaient même pas, peut-on les comparer à cette fraternelle communion d’égaux, n’ayant qu’une seule pensée, le devoir; qu’un seul maître, la loi; qu’un seul amour, la patrie : amour violent, fanatique, enthousiaste; sacrifice complet et absolu de tous les intérêts , de toutes les espérances, de toutes les affections; dévouement sans bornes de tous les instants , dans la paix comme dans la guerre, dans la vie comme dans la mort? Nulle place pour l’intérêt privé; c’est la République, la grande âme au corps multiple , qui vit, qui se meut, qui agit seule dans chacun de ses membres, dont aucun n’a d’existence propre en dehors de cette unité vivante. Ni procès, ni querelles, ni dissensions, ni hiérarchie; le partage des terres y a pourvu, et la lourde monnaie de fer, et l’industrie abandonnée aux Laconiens, aux citoyens passifs. La modique redevance payée par les Hilotes suffit à l’entretien de leurs tyrans ascétiques : la sauce noire dans le repas commun, dans la fraternelle syssitie, la lutte, la chasse, et les épigrammes de la leschè, et
AVANT I.ES PHILOSOPHES
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la surveillance de l’éducation publique, car la génération nouvelle appartient à PÉtat, et chaque citoyen a tous les droits du père sur chacun des enfants de la patrie. Quant aux femmes, on ne leur demande que de faire des héros : au jour marqué, elles les j armeront du bouclier et leur montreront la route sans regrets et sans larmes ; dans cet immense concours d’abnégation il faut qu’elles aient aussi leur part de souffrances muettes , et qu’elles apportent le sang de leur cœur en holocauste sur l’autel dévorant de la loi.
Si on méconnaissait le rôle moral de la Grèce, et si on ne voulait admirer que son génie, on pourrait croire que Sparte est de trop dans l’histoire. Cependant cette sévère république n’est pas aussi étrangère au monde de l’intelligeçce qu elle le paraît d’abord. Lycurgue passait pour avoir apporté le premier les vers d’Homère en Grèce. Sparte eut des musiciens et des poètes, au moins par adoption ; si leurs œuvres sont perdues , la faute n’en est pas aux Spartiates. Nous ne connaissons rien de Terpandre, et «à peine quelques vers isolés d’Alcman ; mais Stobée nous a conservé quelques fragments de Tyrtée, qui fut avec Homère leur poète favori. La légende qui fait de ce
poète un maître d’école, envoyé comme général aux Spartiates par les Athéniens, n’a rien d’invraisemblable. On ne peut supposer que les Athéniens aient eu, en le choisissant, l’intention de railler leurs ri-
vaux , puisque la rivalité de Sparte et d’Athènes n’existait pas encore, et que rien ne la faisait prévoir.
Si Tyrtée était de Milet, comme le veut Suidas, ce dut être quelque rhapsode venu en Grèce pour chanter les poëmes d’Homère et d’Arctinos , et il est trèspossible qu’il ait ouvert une école pour les enseigner. „ A une époque où la tactique militaire était nulle , rien ne valait mieux que des chants guerriers pour exciter l’ardeur des jeunes gens au moment du combat, et les Athéniens crurent sans doute remplir les intentions de l’oracle, qui avait conseillé aux Spartiates de leur demander un général. Les Spartiates durent • se féliciter de ce choix : Tyrtée devint leur poëte populaire ; son nom resta dans leurs souvenirs comme celui du grand héros Âristomène dans ceux des Messéniens. En lisant dans Pausanias le récit de ces luttes épiques, toutes nos préférences sont pour les vaincus; mais Tyrtée n’en est pas moins, après Homère, le chantre glorieux de la vertu guerrière, et les quelques courts fragments qui nous en restent suffisent pour montrer que ce vieux maître d’école était de la race du vieux mendiant de Chios.
Parmi ces fragments on peut citer au hasard ; chacun d’eux semble résumer la pensée de cette dure cité, qui étonna la Grèce elle-même par sa toute-puissante énergie : « Je ne me souviendrais pas d’un homme, je ne le trouverais pas digne d’être nommé , fût-il le premier à la course et à la lutte, eût-il la taille et
la force des Cyclopes, fût-il plus rapide que le Thrace Borée, plus beau que Tithon, plus riche que Midas et Kinyras, plus roi que le Tantalide Pélops; eût-il la langue mielleuse d’Adraste , eût-il toute espèce de gloire, s’il lui manquait le courage guerrier ; car c’est un homme inutile à la guerre, s’il ne sait regarder en face le carnage sanglant et se ruer au-devant des ennemis. Mais la vertu est ce qu’il y a de plus enviable parmi les hommes, la plus belle couronné que puisse conquérir la jeunesse. C’est un bonheur public pour la ville et pour tout le peuple qu’un homme qui s’élance au premier rang des combattants et y demeure inébranlable, sans jamais songer à la fuite honteuse , prodiguant sa vie et son coeur indomptable , et encourageant celui qui est à ses côtés à tomber bravement. Voilà l’homme utile à la guerre ; il a bientôt fait tourner les phalanges ennemies hérissées de pointes, et il s’entend à diriger le flot de la bataille. Tombant au premier rang , il meurt en illustrant sa ville et ses concitoyens et son père , frappé par devant de coups nombreux à la poitrine, et sur le bouclier arrondi et sur la cuirasse. Et les jeunes et les vieux gémissent à la fois, et la cité tout entière l’ensevelit avec d’amers regrets. Et son tombeau et ses enfants sont honorés au loin parmi les hommes, et les fds de ses fils et toute sa race dans l’avenir. Et jamais sa grande gloire et son nom ne périssent; même sous la terre, il est immortel, celui
vu»
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'que le farouche Arès a frappé lorsqu'il combattait , brave, solide et hardi, pour sa terre natale et ses enfants. Mais s’il évite la Kère du long sommeil de la mort, et s’il remporte vainqueur le prix éclatant de la lance, tous l’honorent également, les jeunes et les «• anciens, et il descend comblé de joie chez Aidés. Quand il vieillit, il tient le premier rang dans la ville; il n’a à craindre ni violence ni outrage ; chacun se lève devant lui et lui cède la place, les jeunes et ceux de son âge et les plus anciens. Ainsi, que chacun s’efr force d’atteindre le faîte de la vertu, sans jamais céder dans le combat. »
La pensée qui domine toute cette rude poésie est celle de l’honneur, récompense de la vertu. Pour * entretenir cette prodigieuse tension de toutes les forces humaines, qui était la vie du Spartiate, l’intérêt privé étant retranché, restait l’émulation, le point d’honneur, sentiment si puissant chez les Grecs, quoiqu’un moderne ait voulu le réserver, à titre de compensation, aux peuples qui n’ont pas celui de la patrie. La honte attachée à la perte du bouclier, la réprobation universelle pour celui qui avait fui dans le combat , les sarcasmes des femmes, les insultes des enfants , le mépris et le dégoût des hommes , étaient peut-être la forme la plus violenté de cette tyrannie de l’opinion, qui , en Grèce et surtout à Sparte, maintenait la force du lien social mieux encore que la loi elle-même. La dure éducation des
AVANT LKS PHILOSOPHES.
enfants, qui pourtant n’avaient que des chefs choisis parmi eux, les liabi tuait de bonne heure à ce despotisme du devoir qui rendait en fait la vie du citoyen plus difficile que celle d’un esclave. Mais il y a un abîme entre l’esclave du maître le plus clément, entre le sujet du prince le plus débonnaire, et le citoyen grec volontairement soumis au joug implacable de la loi. L’homme ne courbe pas la tête, il n’humilie pas sa dignité sacrée lorsqu’il obéit librement à une autorité abstraite, qui est son œuvre, à une puissance idéale , qui est sa conscience elle-même , le Dieu qu’il porte en lui.
Sans cette immuable constance, sans ce culte ardent et passionné du bien public qui fait la grandeur morale du Spartiate , il ne reste plus qu’un tyran. En Thessalie, la domination de l’aristocratie conquérante n’a' ni excuse ni prétexte ; ceux qui la composent ne sont que des despotes sensuels, adonnés au vin et à la bonne chère (ils avaient déjà cette réputation du temps des Centaures) et affichant un luxe insolent et ruineux pour le peuple qu’ils oppriment. L’existence d’une caste militaire n’a pas plus de raison d’être en Crète, où la situation du pays exclut le danger immédiat et permanent d’une guerre extérieure, et on se demande si le Skolion d’Hybrias n’est pas plutôt une satire que l’aveu brutal d’une usurpation injuste : t" T ai pour richesse ma grande lance, et mon glaive, et mon beau bouclier, rempart de ma
UE LA MORALE
chair; par lui je laboure, par lui je moissonne, par lui j’exprime le doux jus de la vigne, par lui je suis appelé le maître de la Mnoia. Et ceux qui n’osent pas porter la lance et le beau bouclier, tous, à genoux devant moi, m’honorent comme un maître et m’appellent le grand roi. » C’était donc le caractère Spartiate et les institutions destinées à le développer qu’il fallait louer, bien plus que des formes politiques, communes, sauf de légères différences, à toute la race dorienne , mais qui n’ont pas porté partout les mêmes fruits.
A part la sujétion et le servage imposés à l’ancienne population , les Doriens n’avaient guère fait que consacrer par des lois les usages primitifs, communs à toute la Grèce héroïque. La souveraineté avait toujours appartenu au peuple assemblé : les Doriens la réservèrent au peuple conquérant. Les vieillards avaient de tout temps dirigé les délibérations populaires ; à Sparte et en Crète, on confia la direction à un conseil élu par le peuple. Les rois avaient eu, dès l’origine, le commandement des armées et la présidence des assemblées générales et du , conseil des anciens ; les Spartiates respectèrent cette vieille coutume, seulement ils rendirent permanent le partage de la royauté pour en diminuer les dangers; mais ils violèrent l égalité et enchaînèrent l’avenir en faisant une loi de ce qui n’était auparavant qu’un fait habituel , l’hérédité de la magistrature
royale ; il est vrai que le pouvoir îles rois, fort restreint dès le commencement, fut peu à peu complètement subordonné à .la magistrature élective et populaire des Éphores. En Crète, il n’y avait pas de rois, et la magistrature des Cosmes était élective et annuelle ; mais ils étaient toujours choisis dans certaines familles , et les membres du conseil étaient élus par le peuple parmi ceux qui avaient exercé les fonctions de Cosmes, ce qui constituait un privilège pour la naissance tout aussi bien que la royauté à Sparte. La constitution de ces États, à ne considérer que la caste conquérante, pourrait être appelée une démocratie représentative , puisque le peuple était souverain et qu’il choisissait son sénat et ses magistrats ; mais la division de la population totale en trois classes, le peu d’initiative laissé aux citoyens euxmêmes dans leurs assemblées générales, enfin l’hérédité de la royauté à Sparte, l’usage de ne choisir les Cosmes et les membres du conseil que dans certaines familles en Crète, doivent plutôt faire considérer ces États comme des aristocraties, surtout si on les compare avec Athènes et la plupart des autres républiques grecques.
Il faut remarquer de plus dans les États doriens un caractère communiste très-prononcé. La Syssitie existait en Crète comme à Sparte, et même sous une forme plus large , puisqu’au lieu d'obliger chaque citoyen à apporter sa part du repas , ou le produit
de sa chasse à la table commune, on les nourrissait tous aux frais de l’Etat. Le partage des terres attribué à Lycurgue était sans doute une mesure économique bien insuffisante pour empêcher l’inégalité des richesses ; mais cette mesure indique du moins les intentions du législateur. La défense de fermer les portes, la permission accordée à chacun de monter sur le premier cheval qu’il rencontrait , d’emprunter pour son usage les domestiques de son voisin, ses chiens de chasse, ses instruments de cuisine et de ménage, et même, si on revenait trop tard de la chasse, d’entrer chez le premier venu en son absence et de manger ce qui s’y trouvait, tout cela fait comprendre comment un philosophe, grand admirateur des Spartiates , a pu , sans étonner personne , présenter le plan d’une république entièrement communiste. On ne saurait être surpris non plus que , dans un pays où la propriété individuelle n’existe que par tolérance, on ait pu, pour habituer les enfants aux nécessités de la vie militaire, les forcer à se procurer par la maraude de quoi préparer leurs repas. Si on les punissait lorsqu’ils se laissaient surprendre, c’était par mesure de discipline et non par respect pour la propriété. Sans admettre la communauté des femmes, les Spartiates s’en rapprochaient singulièrement en permettant à l’homme qui n’avait pas d’enfants de prêter sa femme ou d’emprunter celle d’un autre. C,et usage, que Xénophon rapporte
avec une approbation manifeste , explique encore comment Platon a pu songer à absorber la famille dans la cité par la communauté des femmes et des enfants. Un génie moins aventureux aurait peut-être vu un avertissement dans les troubles qui suivirent à Sparte la naissance des Parthénies. Aristote, beaucoup moins enthousiaste des mœurs doriennes, trouve l’éducation des femmes à Sparte très-vicieuse. Les gymnases publics pour les jeunes fdles formaient, en effet, un étrange contraste avec la sévère retraite du gynécée à Athènes et dans les autres villes de la Grèce. En général, si la constitution des Spartiates ressemble à celle des autres peuples doriens , leurs mœurs étaient, sur plusieurs points, si différentes de celles du reste des Grecs qu’ils ont dû, pour les conserver, s’interdire les voyages et chercher à éloigner les étrangers de leur pays.
La prépondérance de Sparte sur toute la Grèce lui attira, même à Athènes, l’admiration qui s’attache toujours au succès ; si le roi de Perse avait été vainqueur à Salami ne , il se serait peut-être trouvé des théoriciens de la monarchie. Après la guerre du Péloponèse, on chercha dans les institutions de Sparte le secret de sa victoire; ces institutions paraissaient aristocratiques lorsqu’on les comparait à celles d’Athènes , et ceux qui ne trouvaient pas leur mérite assez apprécié dans un état populaire auraient préféré à celte fougueuse démocratie, qui n’écoutait que
ses orateurs, un peuple silencieux et docile, se laissant guider par une aristocratie d’intelligence dont ils auraient naturellement fait partie. Les agitations de la place publique devaient offusquer les goûts paisibles des philosophes , et d’ailleurs l’aristocratie communiste de Sparte ressemblait trop aux institutions de Pythagore pour ne pas séduire Platon. En dehors même des écoles et des systèmes, les grands côtés du caractère Spartiate exerçaient aussi sur tous les esprits une séduction profonde et légitime ; les Grecs regardaient la liberté comme le premier bien de la vie , et l’homme est incontestablement plus libre lorsqu’il diminue ses besoins que lorsqu’il multiplie ses plaisirs. Aujourd’hui, au contraire, on n’est pas loin de contester à Sparte le rang que lui assigna l’antiquité tout entière; l’admiration qu’elle inspire est mêlée d’une certaine répugnance. On a demandé ce que le monde aurait perdu si Sparte n’avait pas existé : le monde aurait perdu un magnifique exemple de force morale. Nous pouvons nous incliner sans regret devant ces hommes d’une autre' race et d’un autre âge ; les exemples comme celui-là ne sont pas contagieux. Sparte n’a pas eu de mo-
dèle; ne craignons pas qu’elle ait jamais d’imitateurs ; elle restera un phénomène unique dans l’histoire. Qu’elle repose en paix dans le tombeau des races héroïques, cette sauvage cité qui ne s’est jamais reposée de son vivant!