‹ De la morale avant les philosophiesChapitre 12 sur 29 · D£ LA MORALE · texte numérisé non relu

D£ LA MORALE

contre Kronos. Si on suppose qu'il y a eu en Grèce une succession de cultes correspondant à une superposition de races, il est naturel , en pareil cas, que les nouveaux Dieux relèguent les anciens dans le pays de la mort. Mais il est inutile de recourir à une hypothèse dénuée jusqu'ici de preuves solides, pour expliquer des symboles qui s'expliquent très-bien par eux-mêmes. Le culte de Kronos était fort peu répandu en Grèce, et on peut même croire que pour la plupart des Grecs l'épithète de xpovt^Yiç ou de xpovîcov, donnée à Zeus, signifiait l'éternel ou l'ancien. Les poètes , selon leur habitude , tirant une légende de chaque métaphore, représentaient le temps, qui détruit tout ce qu'il a fait naître, par un vieillard qui dévore ses enfants. La renaissance de la nature, la lutte du printemps contre l'hiver, le triomphe de la vie universelle sur le temps , se traduisaient par la victoire de Zeus sur Kronos. Quant à la mutilation d'Ouranos rapportée dans la Théogonie , elle n'exprime rien de plus que l'action du temps enlevant à l'espace sa force productrice ; c'était d'ailleurs une fable ou locale ou récente; car, dans les poëmes d'Homère, bien que les Dieux soient appelés les Ouranides , les célestes , le ciel n'est jamais personnifié; c'est l'Océan qui est considéré comme le principe des choses.

Ce symbolisme , très-simple et très-clair à l'origine, pouvait sembler choquant dans son expression,

à mesure que les principes naturels étaient assimilés à des personnages humains. Dans une société théocratique on se serait contente d'interdire au peuple la lecture des livres sacrés, et de donner aux initiés k clef des symboles. Mais en Grèce il n'y avait pas de théocratie^ et à cette époque primitive il n'y avait pas encore d'initiation. Il n'y avait ni savants ni ignorants, et, quand cette distinction exista, les gens des campagnes saisissaient plus facilement le sens des vieux symboles empruntés à la vie de la nature que ne pouvaient le faire des lettrés enfermés dans leuts écoles. La plupart des philosophes , sauf les Stoïciens, méconnurent le sens des mythes et abandonnèrent la religion nationale, tandis que le peuple lui restait fidèle, parce qu'il n'avait pas cessé de la comprendre. Il en reste une preuve dans le nom même de païens ou paysans , qui fut donné aux derniers adorateurs des Dieux de la Grèce. A l'époque de la création des mythes , oii ne peut pas supposer que le peuple eût besoin d'efforts et d'explications pour pénétrer une pensée qui était la sienne , et dont la forme était son œuvre. La religion et la poésie étaient le patrimoine de totis ; Hésiode était un berger, Homère un chanteur ambulant. Il n'y avait pas de livres sacrés ; les poètes qui recueillaient les traditions populaires et se les transmettaient sans les écrire pouvaient toujours les changer , car aucufi^ de ces mythes n'avait l'autorité d'un dogme. Dès qu'on

songea, par exemple, à s'intéresser au sort de Kronos, au lieu de le reléguer dans le Tartare, on l'envoya régner sur les âmes des héros dans les îles des heureux, retraite fort convenable pour un vieillard. Telle est la forme que prend la tradition dans Hésiode. Ainsi les mœurs réagissaient sur l'expression des croyances, dès que cette expression paraissait en opposition avec les idées morales.

Ce n'est pas par des préceptes et des sentences qu'Homère enseigne les vertus de la famille et les autres lois morales ; il fait mieux, il nous les montre. C'est par là qu'il mérite le bel éloge qu'en fait Horace dans l'épître à LoUius , et qu'il nous apprend , mieux que Chrysippe ou Crantor, ce qui est beau et ce qui est honteux , ce qui est utile et ce qui est nuisible. L'enfance des peuples, comme celle des individus, comprend mieux les idées sous une forme concrète. Voilà pourquoi la morale des poëtes s'énonce par des exemples et par des contrastes. A Pénélope Homère oppose plusieurs fois les filles de Tyndare, Hélène et Clytemnestre. Hélène n'est peutêtre qu'un personnage mythologique ; mais Homère l'a tellement transformée que, pour en retrouver le caractère primitif à travers les enchantements de la poésie, il faudrait presque emprunter l'anneau de Mélisse, qui détruisait les sortilèges d'Alcine. Bien des raisons font croire qu'Hélène n'est autre que la Lune; son nom d'abord , E^év» , J^ùMrn , puis sa parenté

avec les Dioscures, les deux crépuscules, Tétoile du matin et l'étoile du soir, enfants comme elle de Léda, qui n'est qu'une des formes de la nuit. L'enchanteresse qui connaît les philtres et verse le népenthès, l'épouse infidèle qui traverse les mers pour suivre le berger de l'Ida , n'est peut-être , au fond , que la Déesse des incantations et des charmes magiques, la voyageuse du ciel, l'éternelle fugitive, la fiancée du soleil couchant qui se laisse enlever par le soleil levant. Du haut de la tour, assise auprès du vieux Priam, elle énumère les héros achéens et regarde la lutte de ses deux époux , laissant flotter de l'un à l'autre sa pensée indécise, comme la lune au zénith, auprès du vieil ancêtre, du grand ciel étoile , passe en revue l'armée des astres, et promène du couchant au levant sa lumière indifférente. Mais de cette simple donnée l'épopée a tiré une de ses créations les plus humaines et les plus vivantes ; l'Hélène d'Homère n'est ni une criminelle endurcie dans le mal , ni une pénitente que l'expiation relève et purifie : dans Homère comme dans la nature, bien peu sont parfaitement bons, et nul n'est absolument mauvais. Hélène ne parle jamais de sa faute sans humiliation et sans remords ; elle regrette son ancien époux ; elle voudrait résister à Aphrodite ; elle accable Alexandre de reprochas et d'injures, et cependant elle finit par céder. Elle est profondément femme, elle a toutes les faiblesses de son sexe , comme elle en a

toutes les séductions ; elle se repent, mais elle ne se corrige pas.

La légende d'Hélène, cette longue et terrible gueri'e, conséquence funeste dé l'adultère d'une femme, était un sujet à la fois très-moral et parfaitement propre au développement de l'épopée. La légende de Clytemnestre a plutôt un caractère tragique, et les poëtés dramatiques d^ Athènes ne pouvaient manquer de s'en emparer; mais le sujet avait déjà été traité auparavant par la poésie épique. Les aventures de la famille d'Atrée , qui ne sont qu'indiquées daoâ l'Odyssée , furrat développées par d'autres poëtes. L'un des cycliques, Hagias ou Augias de Trœzène , auteur du poëme des Retmrs y raconta la mort funeste d' Agamemnon . Toute la lugubre légende des Tantalides porte l'empreinte d'une haute moralité : partout la punition y suit le crime. La mort d'OEnomaos et celle de Myrtile entraînent le meurtre de Chrysippe^ assassiné par ses frères , dont les divisions suivent de près les imprécations de Pélops. L'adultère de Thyeste est vengé par le festin sanglant qui fait reculer le soleil. iEgisthe, à son tour, venge ses frères sur le fils d'Atrée , en prenant pour complice la femme d'Agamemnon ; celle-ci, de son côté, vengeait la mort d'Ipbigénie , d'après une tradition imaginée paa» les poërtes postérieurs à Homère, et que les tragiques ont adoptée pour éviter de présenter sur k scène un caractère tout à fait odieux. Ainsi toujours

le crime engendre le crime, et, comme dans la vendetta corse , chacun est bourreau et victime tour à tour.

Mais comment cette antique loi du talion pouvaitelle être appliquée au meurtre inouï d'un mari par sa fenmie? Il y avait là une question difficile à résoudre pour la casuistique primitive. La femme adultère qui tue son mari ne serait pas assez punie û elle mourait de la main du premier venu. EUe a at* taqué la base de la famille, il faut qu'elle soit frappée dans ses sentiments de mère : elle mourra de la main de son fils. Mais lui , peut-il accomplir cette terrible justice et rester innocent ? Les chiennes furieuses le poursuivent ; il se réfugie près du Dieu qui a fait de lui Tinstrument des vengeances divines. Apollon assoupit les noires Déesses. Mais l'ombre de Clytemnestre les réveille : <t Allons, debout 1 il est bien temps de dormir ! Seule entre tous les morts , je ne serai pas vengée ? On m'accuse de meurtre, et l'outrage et la honte ne m'épargnent pas parmi les

âmes Oreste fuit, l'assassin de sa mère. Tu dors

encore ? ne vas-tu pas t' éveiller ? qu'as-tu à faire, si ce n'est à punir ? » 11 fallait pourtant un dernier anneau à cette chaîne de meurtres ; les Dieux interviennent : un fils doit venger son père, dit Apollon. — Même sur sa mère ? Athènè n'ose pas répondre ; elle institue un tribunal auguste, et à égalité de suffrages l'accusé est absous.

Une autre terrible légende , celle des Labdacides, enseignait le respect des liens sacrés de la famille , en montrant par l'exemple d'OEdipe quels épouvantables malheurs suivent le parricide et Tinceste , même s'ils sont involontaires. Il y avait tout un cycle de poëmes sur les aventures d'OEdipe, sur les querelles d'Étéocle et de Polynice, et sur la guerre des Épigones. On a les titres d'une OEdipodie de Einaithon de Chios, d'une Thébaïde d'Arctinos de Milet et d'un poëme sur les Épigones attribué à Homère. C'est de là qu'^Eschyle dut tirer sa tragédie des Sept devant TKèbes ^ et Sophocle ses trois principaux chefs-d'œuvre , Œdipe roi ^ Œdipe à Colone et Antigone. Dans ces dernières tragédies , Sophocle présenta le type le plus pur et le plus complet de la piété filiale et de l'amour fraternel. Après avoir servi de guide à son père aveugle et exilé, Antigone rentre dans Thèbes pour essayer d'arrêter la lutte impie de ses deux frères. Lorsqu'ils sont morts l'un par l'autre, elle ose seule rendre les honneurs funèbres à celui qu'un décret a privé de la sépulture. Elle connaissait cette défense, mais elle n'a pas cru « que les décrets d'un homme pussent prévaloir sur les lois non écrites, œuvre immuable des Dieux. » Elle sait que Polynice est l'ennemi de la patrie , mais elle est née « pour partager l'amour et non la haine. » Sans emphase devant la mort, elle reste femme par ses plaintes et ses larmes ; elle regrette la vie et la jeu-

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nesse, et Tamour d^Hœmon ; elle parle avec terreur de ce tombeau qui sera son lit nuptial^ mais elle ne se repent pas plus de son sacrifice qu'elle n'a hésité à l'accomplir. C'est ce même regret de la vie, en présence d'une mort volontaire , qui rend si touchante la scène des adieux d'Alceste dans Euripide.

On s'étonne que Platon, qui entendait sur le théâtre d'Athènes tant de terribles imprécations contre le crime, tant de religieuses paroles sur les lois et la justice, qui voyait présenter sous une forme si saisissante tant d'admirables exemples de toutes les vertus, ait pu méconnaître l'enseignement moral de la poésie. Et lorsqu'on le voit substituer à cet idéal de la famille grecque le rêve monstrueux de la communauté des femmes (1), on se demande si les poë« tes ne pourraient pas, à leur tour, chasser les philosophes de leur république. Mais, en payant à la poésie athénienne un juste tribut d'admiration, il ne faut pas oublier que les traditions qui lui fournissaient l'occasion de mettre en scène de si grands caractères et d'exprimer de si nobles pensées étaient l'œuvre collective et anonyme des siècles précédents. Pendant ces siècles sans histoire, l'imagination, cet attribut précieux de la jeunesse des peuples comme la jeunesse de l'homme, avait fait éclore ces innom-

(1) Dans la classe militaire ; Platoiuie sut pas concilier la famille avec une année permanente. Il est juste d'ajouter que les peuples modernes ne le savent pas davantage.

brables légendes qui alimentèrent la poésie grecque des âges postérieurs, puis la poésie latine, et enfin la poésie de l'Europe moderne, surtout celle de la France. A peine éclos dans la pensée populaire, tous ces récits recevaient leur première forme de ces chanteurs, de ces rhapsodes inconnus, qui les recueillaient et les colportaient de village en village, leur lyre ou leur branche de laurier à la main, sans songer à attacheor leur nom à ces milte créations poétiques dont une seule suffisait pour illustrer leurs successeurs.

En songeant à ce que le monde aurait perdu si Pisistrate n'avait pas eu l'idée de recueillir à temps les fragments épars de l'Iliade et de TOdyssée, on ne peut s'empêcher de gémir sur ceux qui durent être rejetés, faute de pouvoir entrer dans le cadre de ces deux poëmes, et qui contenaient peut-être les mêmes beautés avec des nuances différentes, comme on trouve un caractère analogue dans les monuments de l'architecture d'une même époque. Outre les poèmes du Cycle, qui semblent postérieurs à Homère, et dont nous n'avons plus guère que les titres, il dût en exister d'autres, antérieurs ou contemporains, sur l'expédition des Argonautes et toutes les autres traditions primitives. La plupart ne furent jamais recueillis. La Grèce les oubliait avec l'insouciance d'un génie qui se sent inépuisable. Mais la poésie n'en a pas moins accompli son œuvre. C'est

elle qui fit passer les peuples de la barbarie à la vie policée. On la trouve partout, dans la maison de Pénélope et dans celle d'Alkinoos, dans le camp des Grecs, où Achille chantait sur sa lyre les exploits du temps passé. C'est aux aœdes que les héros, en partant pour les expéditions lointaines, confiaient la garde de leurs demeures, ^gisthe ne put séduire Clytemnestre qu'en transportant dans une île déserte le chanteur qu'Agamemnon avait laissé près d'elle. La poésie conduisait le monde vers la vérité et la justice, vers la morale et la science, par le chemin enchanté de l'harmonie et de la beauté « Ceux qui lui refusent aujourd'hui le droit de vivre ne devraient pas oublier qu'elle fut la nourrice de la Grèce et l'aïeule de la civilisation.

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