CH4PITRE IV
de là famille chez les grecs. moralite des poemes
d'homère.
Passage de la polygamie orientale au mariage grec indiqué par le rôle d'Hère dans les poètes. — La femme, époase et mère de famille, dans la poésie homérique : Andromaque, Arètè, Nausicaa , Pénélope. — Sentiments de famille dans Homère : Anticlée, Priam, Laerte. — Enseignement moral de la poésie par les exemples et les contrastes : Hélène, Clytemnestre, Antigone.
Si la loi de l'histoire n'est pas dans une monotone série d'évolutions circulaires qui condamnerait l'humanité au supplice de Sisyphe, elle n'est pas da^ vantage dans cette théorie fataliste du progrès qui permet à chaque siècle de faire sa propre apothéose aux dépens de ses devanciers. Quant à la spirale conique infinie, ce n'est qu'une abstraction géométrique qui ne répond à rien dans la nature , et , comme l'homme ne vit pas dans une sphère abstraite en dehors du monde, c'est dans la nature qu'il faut chercher des analogies à la loi du mouvement des sociétés humaines. Or il y a une loi
commune à la vie minérale et à la vie organique : tout être collectif est homologue à ses parties constituantes. Un cristal est formé par l'agrégation symétrique de cristaux de même forme, et, si on le réduit en poudre, on retrouve par le clivage la forme du cristal primitif dans chaque parcelle de c«tte poudre. Les êtres organisés sont aussi des agglomé-
rations d'êtres similaires. De même, les phases de la vie humaine individuelle, enfance, jeunesse, maturité, vieillesse, se reproduisent dans la vie collective de chaque société, et les sociétés humaines à leur tour forment les éléments de la vie collective de l'humanité. 11 n'y a là ni progrès ni décadence, mais un développement logique et normal qui, dans la vie des peuples comme dans celle des individus, fait la part des lois fatales et celle de la liberté. L'homme ne peut changer son âge, mais il peut à tout âge diriger sa destinée, et, par l'action énergique d'une volonté soiitenue, corriger le présent et assurer l'avenir.
L'humanité traverse dans son évolution intégrale les mêmes phases ascendantes et descendantes que nous pouvons suivre dans les civilisations déjà écoulées. Cette analogie du tout avec la partie permet de déterminer à quel âge de la vie correspond chaque période de l'histoire. Lorsque les prêtres d'Egypte disaient aux Grecs : Vous n'êtes que des enfants , les Grecs, au lieu d'accepter avec plus de
modestie que de jugement cette vaniteuse parole, auraient dû la renvoyer à TÉgypte et à TOrient dont la civilisation représente l'enfance de rhumanité. Pour l'enfant, le monde est concentré dans la famille, où il trouve la protection que sa faiblesse réclame. L'autorité absolue du patriarche est incontestée parce qu'elle est nécessaire ; les femmes et les enfants lui obéissent, parce qu'il les protège; il n'y a là ni droit ni devoir, mais un lien naturel d'affection et de reconnaissance qui n'est jamais discuté. Quand les familles -se groupent en tribus et en grands États, l'autorité du patriarche sert de modèle à celle du roi ou du prêtre, et l'Orient, qui, même dans les périodes les plus avancées de sa civilisation, conserve les caractères de Tenfance , ne conçoit d'autre principe social que l'autorité. La morale de ces peuples toujours mineurs est la soumission docile à une loi imposée, leur art est l'imitation irréfléchie des types consacrés, le fond commun de leurs dogmes est le culte de la force, la religion naturelle de la faiblesse et de l'enfance,
La société grecque représente la puberté de rhomme; il est sorti de l'enfance, il a essayé ses forces et il affirme son droit. Comme Athènè, la Grèce semble née avec ses armes. Sans doute elle eut aussi son enfance, mais, de même qu'en zoologie nous voyons les espèces supérieures parcourir rapidement, pendant leur vie embryonnaire, des
phases successives qui correspondent à Tétat permanent des espèces inférieures, ainsi les peuples qui portent en eux le germe d'un grand développement moral et intellectuel traversent, avant leur période historique , les degrés de civilisation auxquels s'arrêtent les races moins puissantes. Si la Grèce a passé par la vie patriarcale, ce n'est ni dans son histoire ni même dans ses plus anciennes légendes qu'on en trouve la trace , c'est seulement dans sa mythologie, parce que la religion est la première expression de la pensée des peuples. Il reste un vague souvenir de cette période primitive dans les nombreux hymens de Zeus et dans le titre de père delà hommes et des Dieux que lui donnent les poètes.
Tant que les mœurs agricoles entretinrent en Grèce le sentiment de la vie divine de la nature, le sens physique des symboles religieux fut clair pour tout le monde, parce qu'ils n'étaient que l'expression vive de la pensée populaire. Alors on ne s'offensait pas plus des mille hymens de Zeus ou du rôle d'Aphrodite, qu'on ne songe aujourd'hui à trouver que l'oxygène est débauché parce qu'il s'unit à tous les corps, ou que l'attraction universelle n'est pas assez chaste et assez réservée, car la mythologie primitive des Grecs ne diffère de nos conceptions physiques que par une forme plus poétique et moins savante. Les querelles de ménage de Zeus et d'Hère représentent les agitations de l'atmosphère,
et le mythe de la chaîne d'or de Zeus dans Tiliade est trop clair pour avoir échappé à l'herméneutique ancienne; Cornutus, Denys d'Halicamasse , Héra^ dite et les scholiastes d'Homère en donnent tous une même explication. Mais la forme caractéristique que ces symboles revêtent chez les poètes conduit à une conclusion bien plus importante pour l'histoire de la morale des Grecs. Les luttes d'Hère contre Zeus, la haine qu'elle témoigne contre ses rivales et contre leurs enfants, marque bien le passage de la polygamie des patriarches à la sainteté du mariage grec, et la transition des mœurs orientales à une forme sociale supérieure, par l'épuration de la famille, qui est la base de toutes les sociétés.
Si on passe de la mythologie aux légendes héroïques, le rôle d'Hère n'est pas moins remarquable* La grande Déesse argienne, la protectrice des unions chastes, poursuit pendant toute l'Iliade le peuple dont les mœurs semblent un outrage à sa divinité. Priam a conservé des mœurs asiatiques; de ses cinquante fils, dix-neuf sont nés de la même mère, les autres lui ont été donnés par ses femmes dans sa maison. C'est peut-être la seule différence qu'on remarque dans Homère entre les Troyens et les Grecs. 11 est vrai que le poëte, entraîné sans doute par le besoin de créer un trand type moral, nous montre dans Hector et Andromaque l'inimitable modèle de l'amour dans le mariage; mais, à côté d'Hector, il
y a un autre fils de Priam, qui a outragé à la fois le droit conjugal et Thospitalité. Dès lors la chaste épouse et la vierge austère, Hère et Athènè, « ont pris en haine la sainte llios, et Priam et le peuple, à cause du vertige d'Alexandre. » Faisons en passant une remarque sur les deux vers qui suivent dans riliade : <c Parce qu'il avait outragé les Déesses lorsqu'elles se présentèrent devant lui, et avait préféré celle qui lui donna une sensualité funeste. » Ce passage est regardé comme apocryphe par Aristarque, à cause du mot sensualité, (laj^Xoauw) , qui n'appartient pas à la langue homérique. Authentiques ou non, ces deux vers paraissent avoir fourni à Stasinos, Tauteur des Kypria, la première idée du fameux jugement de Paris. Cette forme trop précise donnée à la pensée finit par en voiler le caractère moral, et, dans Virgile, la colère de Junon n'a plus d'autre cause qu'une blessure faite à sa vanité : spretss injuria foimœ. Mais, dans les poètes grecs, le jugement de Paris a la même signification que la lé gende d'Héraclès attribuée à Prodicos de Céos ; seulement le héros grec, placé entre la vertu et la volupté, choisit la première et conquiert l'immortalité, tandis que le berger phrygien préfère le plaisir et attire sur lui et les siens la colère des Dieux.
Le rôle d'Hère dans les poètes, sa dignité fière, cette infatigable persévérance qui emploie tantôt la séduction, tantôt la ruse, jamais l'infidélité, qui se
tait devant les menaces, mais sans céder, et qui finit toujours par triompher, tout semble indiquer que le passage de la barbarie à la civilisation par l'épuration de la famille fut surtout l'œuvre des femmes. Il est rare qu'on obtienne des droits sans les conquérir, et les conquérir, c'est les mériter. Pour la femme comme pour l'homme, le devoir est l'affirmation et la garantie du droit. Mais le milieu de l'homme est la cité : c'est par les vertus civiques, le courage et la justice, qu'il conquiert et maintient ses droits politiques, la liberté et l'égalité. Le milieu de la femme est la famille ; ses droits sont l'éducation première des enfants et l'administration intérieure : elle ne peut les obtenir que par deux vertus correspondantes, la chasteté (1) et la prudence. La chasteté est la base de la famille, la garantie de la pureté des races; la prudence, la sagesse et l'économie sont les éléments du bien-être intérieur. Pendant que l'homme assure la vie de ses enfants par son travail au dehors, ou leurs droits à venir par ses armes à la guerre, par ses conseils à l'assemblée, il faut qu'il soit sûr d'abord que c'est bien pour les siens qu'il travaille, et non pour les
(1) Le mot (ToofpoouvYi n'exprime pas seulement la chasteté, mais aussi la tempérance dans son acception la plus large, une modération générale dans tous les désirs, une domination habiluelle de la volonté sur le corps. Malheureusement, quand on veut traduire en français les idées morales des GrecSy le mot manque presque toujours; les Grecs en auraient conclu que !a chose nous est peu familière.
fils d'un étranger et d'un ennemi, et ensuite, que le fruit de son activité ne sera pas compromis par Tincurie ou par la négligence, ni par une administration maladroite ou infidèle. L'homme ne peut confier ses enfants et ses biens à sa femme que s'il sait qu'elle est digne de cette confiance. Ainsi, pour la femme comme pour l'homme, le droit s'appuie sur le devoir et se confond avec lui dans la conscience de la dignité morale.
La famille grecque se constitue donc, comme la cité grecque, sur la double base du droit et du devoir ; et, comme l'homme n'a pas à craindre que la femme introduise dans sa famille les fils d'un étranger, la femme, élevée à la dignité de mère de famille, de maîtresse de la maison , yuvYj ^édiroiva, comme dit Homère , ne doit pas voir les fils d'une étrangère s'asseoir à sa table et partager lé pain de ses enfants. Laerte respecte Euryclée , de peur d'offenser sa femme. La polygamie n'est plus possible; elle existe chez les barbares, parce que la femme, comme le dit Aristote, y est considérée comme une esclave. Dans le portrait peu flatté qu'Homère fait de la vie sauvage et pastorale, la polygamie n'est pas oubliée ; on la trouve, en compagnie du mépris des Dieux et de l'anthropophagie, chez ces Cyclopes violents et farouches qui ne cultivent pas la terre. « Ils n'ont , dit le poëte , ni lois ni assemblées délibérantes ; ils habitent sur la crête des hautes montagnes, dans les
cavernes profondes ; chacun d'eux gouverne ses enfants et ses femmes , et ils ne s'inquiètent pas les uns des autres. «
En regard de ce tableau, Homère place celui d'une société policée : l'île de Schérie, cette île heureuse où l'hospitalité est pratiquée d'une manière si large, où les chanteurs sont si bien traités, paraît être la république idéale du vieux poëte ; mais l'idéal et la réalité sont bien près de se confondre à cette époque bénie où l'homme semble vivre dans un monde enchanté. On se rappelle la charmante scène qui ouvre le sixième chant de l'Odyssée , Nausicaa lavant le linge de sa famille à la fontaine, les jeux des jeunes filles brusquement interrompus par l'apparition d'Ulysse, et la simplicité touchante avec laquelle la fille d'Alkinoos accueille le pauvre naufragé , lui donne des vêtements et l'engage à demander l'hospitalité à son père, en le priant seulement de la suivre d'un peu loin, de peur de faire jaser. Elle lui recommande surtout de s'adresser d'abord à sa mère : « Tu la trouveras, lui dit-elle, assise au foyer dans la lumière du feu, adossée à une colonne, tirant de sa quenouille des fils de pourpre , merveilleux à voir. Là est le siège de mon père, placé devant le foyer ; il s'y asseoit pour boire le vin , pareil à un immortel. Tu passeras près de lui et tu étendras tes mains vers les genoux de ma mère, afin que tu voies dans ta joie le jour du retour , quand même tu habiterais
bien loin d'ici. » Athèaè donne le même conseil à Ulysse , lorsqu'elle se montre à lui sous la figure d'une jeune fille phéacienne , pour lui indiquer la demeure d'Alkinoos. « AUdnoos, lui dit-elle , a pris Arètè pour épouse et l'a honorée comme aucune autre n'est honorée sur la terre parmi les femmes qui possèdent une maison sous un mari. C'est ainsi qu'elle a été et qu'elle est encore honorée du fond du cœur par* ses chers enfants et par Alkinoos luimême, et par les peuples qui la contemplent comme une Déesse et la saluent par des paroles lorsqu'elle s'avance à travers la ville ; . car il ne manque rien à la sagesse de son esprit, et par sa bienveillance -elle termine les différends des hommes. Si elle t'est favorable dans son cœur, tu as l'espérance de revoir tes amis et de retourner dans ta inaison au tcit éleyé et dans ta terre paternelle. »
Telle est la mère de famille dans la société goeo que ; elle règne par la seule puissance de sa irertu ; type admirable de grâce, de force et de pureté, qu'Homère a reproduit sous tant de formes dans ses deux poëmes. Au milieu des sombres batailles de l'Iliade, brille comme une étoile la scène de l'entretien d'Hector et d'Andromaque, et le petit enfant qui s'effraye du casque à l'aigrette étincelante , et le sourire à travers les larmes, et la prière du héros pour son fils, et la divine mélancolie des adieux. S'il était possible de préférer quelque chose parmi toutes les splen-
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deurs de cette poésie, il semble qu'on choisirait ces suaves et saintes figures de Nausicaa, d*Arètè, d'Andromaque et de Pénélope. Une admiration unanime de trois mille ans a rendu justice aux beautés poétiques d'Homère; mais ce qu'on n'admirera jamais assez, c'est sa profonde moralité. L'un de ses poëmes nous montre u&e guerre de dix ans soutenue ])ar les peuples conjurés de )a Grèce pour venger les droits violés de l'hospitalité et la sainteté du mariage ; l'autre, l'invariable fidélité de deux époux pendant vingt ans d'absence, une femme consacrant à un souvenir les belles années de sa jeunesse, pendant que son mari la cherche à travers tani de naufrages, malgré l'amour de deux Déesses qui veulent le rendre immortel et malgré la bonté hospitalière d'Alkinoos , qui lui offre la main de la vierge Nausicaa; et lorsqu'il est revenu et qu'il a baisé la terre de sa patrie, et que son vieux chien est mort de la joie de son retour, si sa femme hésite à Je reconnaître, il lui parle du lit qu'il a fabriqué lui-même, et elle se jette dans ses bras, car lui seul pouvait décrire leur chambre nuptiale, oii aucun autre n'était jamais entré.
En Orient, où la femme est esclave, on voit souvent des empires gouvernés par des femmes ou bouleversés par leurs intrigues , parce qu'un excès entraîne toujours un excès contraire. En Grèce, où les véritables droits de la femme sont reconnus , elle n'exerce aucune influence sur la politique ; la famille
est son empire, elle n*en sort jamais. On comprend, en effet, que dans les États où la seule loi est l'obéissance, dès que les peuples sont habitués à subir le joug de l'autorité, il importe peu que cette autorité soit représentée par un homme ou par une femme ; mais dans une société libre, obligée de défendre ses droits contre l'agression étrangère ou l'usurpation intérieure , la faiblesse physique de la femme lui interdit les fatigues de la guerre et les agitations de l'agora. « Retourne dans ta maison, dit Hector à Andromaque , et reprends tes travaux, la toile et la quenouille; la guerre regarde les hommes qui sont nés dans llios , et moi surtout. » Télémaque tient à Pénélope un langage semblable , et il ne croit pas s'écarter en cela du respect qu'il doit à sa mère; il sait ce qu'il n'y a pas une femme qui l'égale dans la terre d'Achaïe, ni dans la sainte Pylos, ni dans Argos et Mycènes, ni dans Ithaque et le continent noir. » 11 lui apprend seulement qu'il a cessé d'être un enfant, et qu'elle peut désormais se fier à sa force et compter sur sa protection.
Cette distinction de rôles entre les deux sexes est l'expression de la nature même, la seule condition possible d'une société entre des êtres, non pas inégaux, comme l'ont cru Platon et la plupart des philosophes, mais différents. Une seule fonction leur est commune ; le sacerdoce. Les Égyptiens, qui reconnaissaient des Déesses , n'avaient cependant pas de
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prêtresses. L'hellénisme donna une satisfaction bien plus complète an principe de l'équivalence des sexes, en admettant à la fois des Déesses dans l'Olympe et des prêtresses dans les temples. Tous les Dieux respectent la Terre, leur mère commune, et la prennent à témoin de leurs serments. Zeus , irrité contre le Sommeil , n'ose pas le punir, de peur d'offenser la Nuit. Quoique la hiérarchie des Dieux soit fort indécise, parmi les enfants de Zeus c'est sa fille Athènè qui semble tenir le premier rang. Le dogme proclame la dignité de l'élément féminin, le culte la consacre en appelant les femmes au sacerdoce, la plus haute fonction dans l'ordre moral. Quand la philosophie eut fait de la matière, de l'élément féminin et passif, le principe du mal dans la nature, la femme, déchue du rang auquel l'avaient portée la religion populaire et la morale primitive, devint un être inférieur et le principe du mal dans la société. De là les étranges théories de Platon sur l'amour.
L'affranchissement de la femme élevée à la dignité d'épouse, de maîtresse de la maison, en substituant à l'autorité absolue du patriarche l'association de deux êtres libres , ne pouvait pas altérer les liens d'affection et de reconnaissance qtii unissent les enfants à leurs parents. 11 n'y a peut-être pas , dit Gillies, d'autre langue qui puisse exprimer sans circonlocution ce que les Grecs entendent par BpéiuTpa, cette dette que l'enfant contracte envers ses parents
dèa sa naissance, et qu'il doit leur payer plus tard en les nourrissant et les soignant à son tour. C'est l'expression qu'Homère emploie lorsqu'il parle d'un héros tué à la fleur de l'âge : <( 11 ne put payer sa dette à ses parents. » Achille, Antiloque, Hector, Télémaque, Ulysse, sont des modèles de piété filiale. Les fils de Priam respectent les réprimandes,, même injustes de leur père. Au nioment de partir pour Troie , Ulysse reconunande son père et sa mère à Pénélope : « Prends soi^ d'eux dsgpis ta demeure comme aujourd'hui, et plus encore pendant mon absence. » Lorsque, par le conseil de Gircé, il est allé au pays des Kimmériens consulter l'âme du pro* phète Tirésias , il aperçoit p^mi les autres âmes celle de sa mère, qu'il avait laissée vivante à son dé* part d'Ithaque. 11 pleure en la reconnaissant, et lui demande comment elle a été domptée par la Kère de la mort, si elle a succombé à une maladie ou à un^ mort subite, sous les douces flèches d'Artémi^ ; il l'interroge aussi sur son père, sur sa femme et sur son fils. Aniiclée lui apprend que Télémaque cultive ses champs , que Pénélope passe ses nuits et ses jours dans les regrets. « Quant à ton père, ajoute-telle, il reste dans les champs et ne va pas à la ville ; il ne couche pas sur un lit couvert de tapis et d'étoffes brillantes , mais l'hiver il dort avec les serviteurs de la maison dans la cendre du foyer, et il se couvre de mauvais habits ; et quand vient l'été et la floris-
santé saison d'automne, dans le hant du jardin planté de vignes , il se fait un lit à terre avec les feuilles tombées. C'est là qu'il se couche tristement , et il nourrit un grand deuil , gémissant sur ton sort y et la dure vieillesse s'étend sur lui. C'est ainsi que moi aussi je suis morte, et que j'ai accompli ma destinée. Ce n'est pas l'adroite chasseresse Ârtémis qui est venue dans la maison me frapper de ses douces flèches ; ce n'est pas une maladie qui a Ôté l'âme de mes membres par un épuisement funeste, mais c'est ton regret et ton souvenir, illustre Ulysse, c'est ta bonté qui m'a privée de la vie. »
U n'y a rien de plus touchant dans Homère que ce deuil silencieux du vieux Laerte et les regrets de cette mère qui meurt du souvenir de la bonté de son fils, si ce n'est peut-être la scène où Priam invoque le souvenir de Pelée pour se faire rendre le corps d'Hector : « Souviens-toi de ton père, Achille semblable aux Dieux ; il est du même âge que moi, sur le triste seuil de la vieillesse ; et il a peut-être autour de lui des voisins qui l'attaquent, et personne n'est là pour le défendre contre la violence et la ruine. Cependant , lui du moins , apprenant que tu es vivant, il se réjouit dans son cœur, et il espère tous les jours qu'il verra son cher fils revenir de Troie. Mais moi, infortuné, j'avais engendré des fils trèsbraves dans la large Troie , et je puis dire qu'il ne m'en reste pas un. J'en avais cinquante quand vin-
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rent les fils des Achéens ; dix-huit étaient sortis du même ventre; des femmes m'avaient enfanté les autres dans ma maison. De la plupart l'impétueux Ares a fait ployer les genoux ; et celui qui me restait seul et qui protégeait la ville et nous-mêmes, tu l'as tué hier combattant pour sa patrie , Hector. C'est pour lui que je viens vers les vaisseaux des Achéens, et pour le racheter je t'apporte une immense rançon. Mais respecte les Dieux, Achille, et prends pitié de moi, te souvenant de ton père. Moi, je suis plus misérable encore : j'ai osé faire ce que n'a fait aucun autre mortel sur la terre , porter à ma bouche la main de l'homme qui a tué mon fils. — Il parla ainsi et lui inspira le désir de pleurer son père ; et Achille, lui prenant la main, repoussa doucement le vieillard. Et tous deux se souvenaient : l'un, songeant à Hector tueur d'hommes, pleurait des larmes abondantes, se roulant devant les pieds d'Achille, et Achille pleurait sur son père et de temps en temps aussi sur Patrocle , et leurs gémissements remplissaient la salle. »
Rappelons aussi la reconnaissance d'Ulysse et du vieux Laerte au dernier chant de l'Odyssée : Ulysse veut préparer son père à la joie qu'il lui apporte ; il invente une histoire, selon sa coutume ; il dit qu'il a été rhôte d'Ulysse, qu'ils se sont quittés il y a cinq ans, croyant bien se revoir. Mais le vieillard espérait une meilleure nouvelle ; il sent qu'il est trop vieux
pour attendre : « Le nuage noir de la douleur le couvrit, et, prenant de ses deux mains de la poussière desséchée, il la répandit sur sa tète blanche en gémissant profondément. Et le cœur d'Ulysse était secoué , et un soupir profond gonflait ses narines , tandis qu'il regardait son père chéri ; et, s'élançant et le prenant dans ses bras, il Tembrassa et lui dit : C'est moi-même qui suis Ulysse , mon père , celui que tu attends et qui rentre après vingt ans dans ma patrie. » Le vieillard hésite; Ulysse lui montre la cicatrice qui l'avait déjà fait reconnaître de sa vieille nourrice ; il désigne dans le jardin les arbres fruitiers que Laerte lui avait donnés lorsqu'il était enfant : « Alors le vieillard sentit se dissoudre ses genoux et son cœur, et il jeta ses bras autour de son fils, et le divin Ulysse aux nombreuses fatigues le reçut, exhalant son âme. » Cependant Ulysse apprend que les habitants d'Ithaque veulent venger la mort des prétendants ; il se prépare à la résistance et encourage Télémaque, qui promet de ne pas déshonorer sa race. a Alors Laerte se réjouit et s'écria : Quel jour pour moi, chers Dieux! Certes, je me réjouis ; mon fils et mon petit-fils luttent de vertu. »
On a pu s'étonner de la contradiction qui semble exister entre ces sentiments de famille si souvent et si admirablement exprimés par Homère, et la dureté de certains symboles placés au début de la Théogonie , la lutte de Kronos contre Ouranos , de Zens