CONCLUSIONS
Traditions des Athéniens sur l'origine de leur législation. — Factions politiques à Athènes.— Médiation de Solon. — Caractères généraux de ses lois politiques. — Lois civiles; le mariage et la famille. Éducation des enfants et serment des Éphèbes. Loi contre la paresse. — Les Pisistratides. — Réforme de Clisthènes. — Les étrangers et les esdaves. Ce qu^était la servitude à Athènes. Affranchissement. — L'ostracisme. — Les complots oligarchiques. — Attachement des Athéniens à leurs traditions; leurs luttes pour le maintien de la démocratie ; leur caractère, r- L'art à Athènes. — Athènes est un résumé de toute la Grèce. — Application des principespde la morale grecque à Thistoire des guerres médiques. — Titres de la Grèce à la reconnaissance de l'humanité. *
L'histoire rapporte à Solon la législation politique et civile des Athéniens ; mais la légende en recule bien plus loin les origines : c'est la Terre ellcrmême, DèmèterThesmophore, la grande Déesse législatrice, qui initie les peuples de TAttique au culte des Dieux et des lois en même temps qu'à l'agriculture. Le sanctuaire d'Eleusis prétendait avoir conservé trois de ces lois primitives , attribuées à Triptolème : « Honorer les parents; — offrir aux ï)ieux des fruits;
— ne pas faire de mal aux animaux. >» Cest la Déesse éponyme d'Athènes, Athènè, qui institue TAréopage, le tribunal le plus ancien et le plus respecté de la Grèce , devant lequel des Dieux même ont comparu. C'est Cécrops , l'ancêtre mythique de la race autochthone , qui établit le mariage , la plus ancienne de toutes les institutions sociales, la base de la famille. C'est Thésée, le fondateur de la cité, qui établit la démocratie, et porte , dès le début de l'histoire d'Athènes, cette grande loi que plus tard les plus civilisés des peuples modernes mettront des siècles à découvrir : « Le droit est égal pour tous, •juact Ta ïca eïvat. » Ces traditions annoncent un peuple préoccupé, dès l'origine, de l'idée de la loi, de la justice*, de l'ordre dans l'égalité, c'est-à-dire un peuple émtoemment politique , car la justice est la vertu sociale par excellence, et, comme le dit Théognis, un résumé de toutes les vertus. L'histoire intérieure d'Athènes n'est qu'une suite de luttes et d'efforts continus pour réaliser la société la plus conforme possible à la justice.
Dans la légende de Thésée, il est difficile de distinguer le mythe de l'histoire ; mais Solon appartient plus encore que Lycurgué à la période historique. Ils apparaissent dans des circonstances semblables : à Athènes comme à Sparte, la loi est appelée comme un remède suprême aux maux du peuple. On a voulu pousser plus loin l'analogie; on a cru voir des con-
quérants dans ces émigrés du Péloponèse accueillis en Attique après Tinvasion dorienne. Mais les témoignages des anciens ne paraissent pas autoriser cette opinion. Les Athéniens ont toujours été regardés comme autochthones ; ils se vantaient de n'avoir jamais subi d'invasion ni de conquête. L'Attique offrit plusieurs fois un asile à des réfugiés ; mais on expulsa les Pélasges lorsqu'ils devinrent insolents , et on envoya les Ioniens ou une partie d'entre eux fonder une colonie lorsque la population devint trop nombreuse. Rien ne prouve que la période des archontes à vie et deg archontes décennaux ait été une époque d'oppression. Une ai^istocratie ne peut exister «ans esclavage, et on sait par Hérodote qu'à l'époque de l'expulsion des Pélasges il n'y avait pas encore eu d'esclaves en Attique. Ce n'est qu'au temps de Solon qu'on voit des citoyens pauvres obligés d'engager leurs champs , puis de se mettre eux-mêmes au service de leurs créanciers , et même de vendre leurs femmes et leurs enfants. C'est donc dans l'intervalle que s'était formée, par des enapiétements successifs cette oligarchie très-immodérée dont parle Aristote, et qui avait réduit les Thètes , ou travailleurs, à une condition que Denys d'Halicarnasse rapproche de celle des plébéiens de Rome.
Des factions politiques divisèrent alors Athènes , comme la plupart des villes de la Grèce : les montagnards, que Diogène Laerce appelle les habitants de
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la ville , représentaient la démocratie ; ceux de la plaine, Taristocratie ; ceux du rivage, un parti moyen qui contenait les deux autres. On espéra sortir de ces agitations par une législation positive ; mais l'extrême sévérité des lois de Dracon les rendit inutiles, et les troubles recommencèrent, el prirent, selon Plutarque, le caractère d'une lutte sociale. Il reste un fragment intéressant des poésies de Solon, qui se rapporte à l'oppression exercée par les riches sur les pauvres : ■ Notre république ne sera pas détruite par la destinée de Zeus (aïaa) et la volonté des immortels Dieux heureux, car une magnanime gardienne, fille d'un père puissant, Pallas Athènaiè, la protège : mais ce sont des citoyens qui, fiers de leurs richesses, veulent perdre la grande cité par leur folie ; , c'est l'injustice des chefs du peuple, qui se préparent bien des malheurs par leiu* grande violence , car ils ne savent pas modérer leur avidité et user de leur bonheur présent dans le repos de l'abondance (ici une lacune ) .... et ils s'enrichissent par des actions injustes (autre lacune). ... et, n'épargnant ni les biens sacrés ni les biens du peuple, ils volent et pillent de tous les côtés , et ils ne respectent pas les saintes lois de la justice. Mais elle, silencieuse, sachant le passé et l'avenir, vient tout venger en son temps. C'est pourquoi un ulcère incurable envahit toute la cité, elle tombe tout à coup dans la dure servitude , qui réveille la dissension intestine et la guerre endormie. . . »
Solon énumère ensuite les maux de la guerre ^ et conseille aux Athéniens de les éviter par de bonnes lois, qui mettront un terme à la satiété ^ c'est-à-dire à l'excès des richesses, source de l'injustice et de la violence.
Les Athéniens n'étaient pas d'humeur à supporter longtemps l'oppression; le mal étant arrivé à son comble, on en chercha le remède, et Solon, investi d'une autorité indéfinie par la confiance de tous les partis, leur servit de médiateur. 11 annula les hypothèques et abolit les dettes, ou les réduisit considérablement, au moyen d'une combinaison financière qu'on nomma Seisachthie^ c'est-à-dire soulagement. En même tetnps il rendit à la liberté les débiteurs réduits en esclavage par les usuriers, et força ceux-ci à dégager à leurs frais ceux qu'ils avaient vendus dans des contrées étrangères, et il prévint le retour d'un pareil abus en empêchant par une loi que le débiteur pût être vendu ou contraint de vendre ses enfants. La liberté individuelle fut garantie ; personne ne put être mis en prison avant d'avoir été condamné par un jugement, excepté pour les crimes de péculat, de trahison ou de conspiration contre la république. L'arbitrage de Solon ne put cependant satifaire tout le monde ; il en prit son parti : « Dans les grandes affaires, dit-il, il est difficile de plaire à tous. » Les riches trouvaient qu'en donnant à ses mesures un effet rétroactif, il violait des droits acquis ; les pau-
Très avaient espéré qu'il détroirait la racine même du mal par une distribution égale de la propriété. Plutarque l'eicuse de n'avoir pas tenté cette entreprise difficile; Lycurgue, qui l'avait réalisée à Sparte, était dans des conditions bien plus favorables ; il exerçait l'autorité royale et agissait sur une société non encore constituée; Solon n'avait qu'une influence morale.
S'il est vrai qu'il ait obtenu cette influence en promettant aux riches de consacrer les dettes, aux pauvres de partager les terres, du moins cette ruse équivoque n'avait pas eu pour motif une ambition personnelle , car il n'abusa pas de son pouvoir. Il reste quelques vers où il raille ceux qui s'étonnaient de sa modération à une époque où les usurpations étaient si fréquentes ; « Solon n'est pas né avec un esprit profond et avisé : un Dieu lui offre des biens, il ne les prend pas. Lorsqu'il tient le poisson, il ne sait pas ramener le filet ; il manque d'audace et de bon sens. • Mais il se vante avec un légitime orgueil d'avoir renoncé au pouvoir, qu'il lui était si facile de garder : « Si j'ai respecté ma terre paternelle, si je n'ai pas flétri et souillé ma gloire en m'emparant de la tyrannie par la violence, loin d'en rougir, je crois plutôt que je l'emporterai par là sur tous les hommes. » Bientôt les mécontentements se calmèrent, et 'Solon se félicita de son œuvre dans des ïambes qui ont été conservés : il y invoque le témoignage de la
grande mère des Démons olympiens ^ de la Terre noire, esclave auparavant, libre désormais. Il déclare qu'il a rendu à la patrie bien des exilés, à la liberté bien des citoyens réduits en servitude , et il ajoute qu'un autre à sa place n'aurait pas su garder de justes bornes, et que, s'il avait voulu satisfaire un parti ou l'autre, la république aurait été veuve de bien des citoyens. On comprit qu'il avait raison; les riches s'estimèrent heureux de ne perdre que ce qu'ils avaient usurpé , et la facilité avec laquelle ils acceptèrent cette réforme prouve que leur usurpation n'était pas bien ancienne ni leur prépondérance bien établie. Les pauvres se contentèrent des garanties qui leur étaient données pour l'avenir, et Selon, possédant la confiance générale, apporta le même esprit de conciliation dans la rédaction des lois qu'il fut chargé de présenter au peuple.
11 serait hors de propos d'examiner ici en détail la législation politique et civile de Selon. La constitution d'Athènes diffère peu au fond de celles des autres États de la Grèce qui n'ont pas subi la conquête dorienne. Les formes, les modes d'application, varient quelquefois d'une république à l'autre ; mais le principe est partout le même. La souveraineté entière et absolue appartient toujours au peuple , qui tantôt l'exerce directement, tantôt la délègue en partie et par mandats spéciaux à des fonctionnaires révocables et responsables. La division des fonctions
garantit Tordre et la liberté contre les usurpations , sans que des conflits puissent s'élever entre des pouvoirs toujours placés sous l'autorité suprême et la surveillance immédiate du peuple. Malgré son caractère franchement démocratique , la constitution de Solon ne lui semblait à lui-même qu'une œuvre de conciliation; il avait donné, disait-il , non les meilleures lois possibles , mais les meilleures que les Athéniens pussent recevoir. En général, il ne fit que transformer en règles fixes des usages qui existaient depuis un temps immémorial , et que les récentes usurpations de quelques familles riches n'avaient pu faire oublier ; la tradition rapportait à Thésée l'établissement de la démocratie, et la faisait remonter à l'origine même d'Athènes. Mais c'était une innovation importante et une précieuse garantie que de substituer à la coutume un code complet de lois écrites.
La division en tribus existait déjà ; la division en classes d'après le revenu n'était que l'expression d'un fait et ne différait que par la forme de la division attribuée à Thésée. Les magistrats continuèrent à être choisis par tout le peuple , mais seulement parmi ceux qui avaient un revenu fixe. Cette restriction semble d'abord contraire à l'égalité ; mais si on avait pris des magistrats parmi les Thètes, qui ne vivaient que de leur travail, il aurait fallu les indemniser, et il ne paraît pas que les fonctions publiques aient été
rétribuées. D'ailleurs, comme le droit de voter les lois, de choisir les magistrats, de décider la paix, la guerre, les alliances, les impôts et toutes les affaires importantes, et enfin de juger les procès, appartenait au peuple tout entier , les Thètes avaient par leur nombre la principale influence dans les élections et la plus large part dans les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Un conseil d'État de quatre cents citoyens tirés au sort, dix archontes annuels et responsables, et le tribunal suprême de l'Aréopage, composé d'anciens archontes, exerçaient les principales fonctions à titre de ministres du peuple et sous sa surveillance. Mais tous ces pouvoirs s'enchaînent sans hiérarchie ; toutes ces fonctions sont définies et indépendantes les unes des autres , ou plutôt leur dépendance est mutuelle et réciproque. En réalité, il n'y a d'autre autorité que celle du peuple; son action directe et permanente domine toute cette constitution, dont les rouages multipliés semblent n'avoir eu d'autre objet que d'entourer d'innombrables garanties le plein exercice de l'autocratie populaire.
Cependant le peuple trouva moyen par Iêu suite d'augmenter encore sa prépondérance. D'après Aristote, qui désapprouve d'ailleurs les changements apportés après Solon à la constitution d'Athènes, ce législateur n'avait fait que raffermir la démocratie que les Athéniens tenaient de leurs ancêtres ; il n'a-s \aît rien changé à ce qui existait, mais, pour corisor
lider les droits du peuple^ il avait admis tous les citoyens^ sans distinction, à rendre la justice. Quant au droit de choisir ses magistrats et de leur faire rendre des comptes, il appartient au peuple de toute nécessité; «rsans cela, ajoute Aristote, le peuple n'est dans l'État qu'un esclave et un ennemi » (1). Telle était d'ailleurs l'opinion de Solon lui-même, qui caractérise ainsi sa constitution :• « J'ai donné au peuple autant de pouvoir qu'il était convenable, sans restreindre ses droits et sans les étendre au delà des bornes. A ceux qui avaient la force et qui se glorifiaient de leurs richesses, j'ai interdit toute usurpation. J'ai étendu sur les deux partis un bouclier solide, et je n'ai permis ni aux uns ni aux autres de vaincre injustement, » Pour que la constitution de Solon ait pu être regardée comme une œuvre de conciliation entre les partis et non comme une conquête du parti populaire, il fallait que la démocratie ne fût pas une nouveauté, mais un état normal et habituel, appuyé sur la tradition nationale. La domination des riches n'avait été qu'un accident passager dont il ne resta pas de traces dans les mœurs^ tandis qu'une longue servitude aurait laissé des stigmates ineffaçables.
Les lois de Solon, relatives au mariage, montrent qu'il avait voulu resserrer le lien social sans relâcher ke li^n de famiUe. Les règlements sur le mariage des
(I) Aristot. Polit., Il, 12.
riches héritières empêchaient, par des moyens peutêtre un peu étranges, que le mariage ne devînt une affaire d'intérêt ; ce devait être un lien sacré, un engagement dont Tenfant était l'objet. Quant aux orphelines pauvres, leur plus proche parent était obligé de les épouser ou de leur constituer une dot dont le chiffre était fixé selon la classe à laquelle il appartenait. A la vérité, les lois d*Athènes semblent avoir fait payer aux femmes les droits qu'elles leur accordaient, en les retenant dans un état de minorité contraire à la justice. Mais il -faut remarquer que, s'il reste à un homme qui a dissipé son bien mille moyens de vivre honorablement, une femme Féduite à l'indigence n'a guère que le déshonneur pour ressource. La chasteté des femmes ne pouvait être entourée d'autant de garanties qu'aux dépens de leur indépendance. Les Grecs croyaient que l'honneur était le bien le plus précieux pour une femme, et valait bien le sacrifice d'une partie de sa liberté. Si la justice en souffrit, les mœurs y gagnèrent. Lorsqu'il y eut des courtisanes à Athènes, c'étaient des femmes étrangères. La condition de mère de famille étant la seule honorable pour une citoyenne, on avait voulu que ce fût aussi la seule possible. Les lois con* tre l'adultère et la séduction étaient très-sévères : le ravisseur était obligé au mariage; l'amant d'une femme mariée, surpris par le mari, était livré à sa discrétion par une loi de Dracon qui ne fut jamais
abrogée. Si le coupable était riche, i\ pouvait obtenir de racheter sa vie ; s'il était pauvre, au lieu de le tuer, on le soumettait quelquefois à une punition ignominieuse : le ridicule ne s'attachait pas au mari trompé ; seulement, s'il gardait la femme convaincue d'adultère, il était noté d'infamie. La tentative même d'adultère était punie, selon Maxime de ïyr. La séduction était punie plus sévèrement que la violence, parce que celle-ci ne souille que le corps, tandis que la séduction flétrit l'âme. Quant à la femme coupable, l'entrée des temples lui était interdite; si elle s'y montrait, on pouvait l'insulter impunément.
Comme le désir d'être admirées est le premier écueil de la vertu des femmes, la loi allait jusqu'à imposer une limite au luxe de leur parure, lorsqu'elles allaient au marché. 11 leur était interdit de sortir la nuit autrement qu'en voiture et avec une torche. Ces restrictions à la liberté des femmes étaient des garanties pour leur pureté. La liberté de conversation entre les deux sexes est généralement regardée comme très-propre à développer l'esprit : les Athéniens ne passaient pas pour des sots, mais ils regardaient l'honneur des familles comme une plante délicate qui craint un air trop vif et im soleil trop ardent. Selon eux, la seule ambition digne d'une femme est d'élever pour la patrie des générations fortes et saines. Une honnête femme, fût-elle sûre
d'elle-même, doit craindre de donner un prétexte aux soupçons. Nul étranger ne pénètre chez elle; elle n'admet pas même les amis de son mari à sa table. Ce n'est pas une réclusion forcée, c'est une retraite volontaire. Elle n'est pas captive sous les grilles d'un harem, mais elle n'étale pas son esprit et ses charmes devant une foule d'oisifs qui la flattent et la méprisent, prodiguant à tous ses sourires, excepté à celui qu'elle a juré d'aimer. Ignorée de la foule, nul ne parle d'elle, ni en bien ni en mal, car les louanges d'une femme dans la bouche d'un homme sont quelquefois un outrage. L'étranger baisse les yeux devant sa chasteté voilée, et celui qui seul peut la connaître l'honore comme le génie tutélaire du foyer domestique, son trône ou plutôt son sanctuaire; il l'aime d'un amour grave et profond, comme on aime la patrie.
Le pouvoir judiciaire, qui appartient au père de famille dans toutes les sociétés naissantes, ne lui est enlevé par l'État que lorsque l'expérience â montré qu'il en pouvait abuser. Sextus Empiricus prétend que Solon avait laissé au père ce droit de vie et de mort sur ses enfants, et une comédie de Térence pourrait faire croire qu'à une époque où les mœurs s'étaient corrompues, de mauvais pères abusèrent de cette loi pour abandonner leurs enfants à la charité publique. Selon .£lien, les Thébains avaient une loi qui défendait d'exposer les enfants. Il en est de
même aujourd'hui chez tous les peuples civilisés; mais la séduction, cause ordinaire de l'infanticide , échappe à la loi, et ce crime lui-même, sous sa forme la plus odieuse, le supplice lent et successif d'un enfant par les coups, les mauvais traitements, les tortures de chaque jour, se reproduit trop souvent impunément, surtout dans les classes où la misère à éteint le sens moral. Le droit de la famille sur l'enfant n'est pas absolu ; Lycurgue eut tort de le méconnaître, Solon eut tort de ne pas le limiter. 11 n'avait pas fait de loi contre le parricide parce qu'il le jugeait impossible ; peut-être en pensait-il autant de l'infanticide : la vie des enfants, comme celle des pères, lui paraissant assez protégée par la loi naturelle, il se borna à fixer leurs devoirs réciproques. Il obligea les parents à apprendre à leurs enfants la lecture, la natation et un état. Les enfants, à leur tour, devaient nourrir leurs parents, les loger et leur fournir toutes les nécessités delà vie. Ceux qui manquaient a ce devoir étaient notés d'infamie, peine qui réppnd à peu près à la mort civile ; mais les bâtards, ou ceux à qui leur père n'avait pas appris d'état, ne lui devaient que la sépulture.
Jusqu'à seize ans, l'enfant était laissé aux soins de ses parents ; alors il était inscrit sur le registre des Phratries, et pendant les deux années suivantes il fréquentait les gymnases publics et se formait aux exercices virils, sous la surveillance de maîtres nom-
mes par TÉtat. La discipline interne de ces gymnases était très-sévère, et la peine de inort était prononcée contre quiconque aurait porté atteinte à la pureté de l'enfance. La loi de Solon, qui interdisait l'entrée des gymnases aux esclaves, et leur défendait de se lier d'amitié avec les enfants athéniens, paraît avoir eu le même objet. A dix-huit ans, les éphèbes gardaient les places de l'Attique et veillaient à la défense du territoire. Après cet apprentissage du service militaire, ils prêtaient le serment suivant dans le temple de la Déesse champêtre : « Je ne déshonorerai pas ces armes sacrées ; je n'abandonnerai pas mon chef de file et mon rang. Je combattrai pour les autels et les foyers, soit seul, soit avec d'autres. Je ne laisserai pas ma patrie plus faible que je ne l'ai reçue, mais plus grande et plus forte. J'obéirai à ceux qui jugeront selon la justice. Je serai soumis aux lois établies, et à celles que le peuple portera d'un consentement unanime. Je ne permettrai pas que personne renverse les lois ou leur désobéisse , mais je les défendrai, soit seul, soit avec tous les autres. Et j'honorerai la religion de mes pères. Soient témoins les divinités champêtres (Athènè et les filles de Cécrops), le Guerrier (Ares) Zeus, la Nourrice (la Terre), la Commandante (Artémis) (1). » Selon l'usage des Grecs, les Dieux sont désignés ici par une de leurs épithètes.
(1) Pollux, liv. VHL Stobaeus, sermo de Repu bl ira.
Solon avait reculé devant le partage des terresy mesure dangereuse et qui ne peut avoir d'effet que pour un temps. Mais il essaya d'arriver au même résultat par des lois qui devaient empêcher une trop grande disproportion de fortune entre les citoyens ; car a La satiété qui suit Tabondance des richesses engendre la violence. » 11 fixa une limite à Texten^ sion de la propriété, au moins de celle du sol; mais Aristote, qui fait allusion à cette loi sans la citer (Polit. II, 7), ne dit pas quelle était cette limite. 11 défendit de vendre l'héritage paternel, et il obligea chaque citoyen à travailler ; celui qui avait été trois fois convaincu d'oisiveté était noté d'infamie; les étrangers même ne pouvaient s'établir à Athènes que pour y exercer un état. Cette loi contre la paresse avait été empruntée aux Égyptiens selon Hérodote, mais, d'après PoUux, elle remontait à Dracon. Il était défendu de reprocher à qui. que ce fût l'état qu'il exerçait. Le plus habile dans chaque métier était nourri dans le Prytanée et occupait une place d'honneur dans les fêtes. Rien n'était plus propre à maintenir l'esprit démocratique que cette glorification du travail. A Sparte, l'agriculture, le commerce et l'industrie étaient abandonnés aux Laconiens et aux Hilotes. Les patriciens de Rome cultivaient la terre, mais ils méprisaient l'industrie et le commerce, et laissaient les arts à leurs esclaves grecs. Dans l'Europe moderne, la noblesse n'estimait que
le métier des armés, et ce fut Tune des principales causes de sa stérilité intellectuelle et de la longue barbarie qui pesa sur le monde. Athènes, fidèle aux antiques traditions de la Grèce, honora le travail sous toutes ses formes, l'agriculture, le commerce, l'industrie et Tart; elle mit en pratique le mot d'Hésiode : « Aucun travail n'est honteux ; il n'y a de honteux que la paresse. »
On ne possède malheureusement pas le recueil des lois de Solon (1). 11 y avait des prescriptions détaillées sur la propriété, les relations de voisinage, et en général sur les devoirs réciproques des citoyens. Quelques-unes ont un caractère d'archaïsme naïf, par exemple, la loi relative aux blessures causées par un chien ou par la chute d'un objet inanimé, et celle qui défendait de tuer un bœuf de labour, parce qu'il est le compagnon de travail de l'homme , loi digne d'un peuple qui honore l'agriculture. Une loi ordonnait d'indiquer la route aux voyageurs, une autre punissait les injures contre les morts. La loi qui défendait de rester neutre dans les dissensions politiques ne doit pas être entendue à la lettre; autrement Solon raurait**violée le premier, puisqu'il avait cherché à servir^de médiateur entre les riches et les pauvres. Mais l'esprit de cette loi est facile à saisir ; elle avait
(l)^Samuel Petit a rassemblé les lois attiques citées par les anciens et y a joint un savant commentûre. On peut consulter aussi la Themis attica de Meursius, mais^ayec circonspection, parce que Meursius puise souyent dans les rhéteurs.
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pour but de flétrir Tindifférence politique et cette prudence égoïste qui attend Tissue de la lutte pour se ranger du côté du parti victorieux. Nul ne doit songer à garantir son repos et ses intérêts au milieu des malheurs ou des dangers de la patrie. La loi, la justice et la liberté sont sous la garde de tous. Solon disait que la meilleure république était celle où toute injustice est poursuivie par ceux qui n'en souffrent pas, comme par celui qui en est victime. Il encouragea chaque citoyen , dit Plutarque , à entamer des poursuites pour tout acte de violence exercé contre un autre. Les lois politiques et religieuses étaient gravées sur des tables de pierre ( xupêei; ) , les lois civiles sur des pyramides de bois tournant sur un axe (a^ove;). La manière primitive dont elles étaient écrites (poudTpoçYiSov) montre que l'usage de l'écriture n'était pas encore très-répandu. Au milieu de la place publique, tout le monde pouvait les consulter : dans une démocratie, où le peuple est majeur et responsable, chaque citoyen doit connaître ses droits et ses devoirs.
Les Athéniens eurent cependant besoin des leçons de l'expérience. Malgré les garanties données par les lois à leur liberté, ils la perdirent momentanément par leur faute. Si Solon avait conservé le pouvoir assez longtemps pour calmer les passions et mettre ses lois en vigueur, peut-être eût-il préservé Athènes de l'usurpation de Pisistrate. 11 avertit le peuple du
danger, et, quand le mal fut consommé par l'occupation de l'Acropole, il essaya inutilement d'exciter un soulèvement général : « 11 eût mieux valu, disaitil, prévenir l'usurpation ; mais il sera plus glorieux de la détruire après qu'elle est établie. » Personne ne l'écouta : la faction oligarchique se tint à l'écart ; les Alcmœonides, chefs du parti moyen, s'exilèrent, et les montagnards virent une victoire pour eux dans l'usurpation de leur chef. Solon mit ses armes devant sa porte : « Si vous portez la peine cruelle de vos fautes, dit-il aux Athéniens, n'en accusez pas la destinée des Dieux ; vous-mêmes, par vos dons, avez grandi ceux qui vous oppriment , et voilà pourquoi vous subissez la dure servitude. » L'histoire n'a pas voulu être sévère pour Pisistrate, à qui le monde doit les poëmes d'Homère ; on dit qu'il cherchait à conserver les apparences de l'égalité , et que , sauf le pouvoir qu'il s'attribuait, il appliquait les lois de Solon. On ajoute que celui-ci ne lui refusait pas ses conseils, pensant peut-être que la tyrannie temporaire d'un démagogue contiendrait l'esprit factieux des familles riches mieux que l'autorité abstraite de la loi.
Mais on ne fait pas à l'ambition sa part. Chassé deux fois d'Athènes, Pisistrate y revint d'abord par la connivence des Alcmaeonides , plus tard avec un appui étranger, et transmit la tyrannie à ses fils. Tous les tyrans qui s'établissaient dans les villes
grecques cherchaient à fonder des dynasties héréditaires. S'ils n'y réussissaient pas , c'était grâce aux conspirations et à l'appui que les Spartiates offraient généralement aux peuples qui voulaient s'affranchir. Au milieu de ces luttes, il faut constater le rôle de la poésie. Malgré les goûts littéraires des Pisistratides, le soin qu'ils avaient de s'entourer de poètes , la poésie grecque resta pure de ces serviles déférences qui ont trop souvent déshonoré la poésie latine. Tandis qu'on trouve deux tyrans parmi les sages de la Grèce, on voit des poètes à la tête des ennemis de l'usurpation ; Théognis , Selon , Alcée , en sont la preuve. On en trouverait sans doute d'autres exemples parmi les lyriques , si leurs œuvres n'avaient pas disparu dans la grande nuit du moyen âge ; mais, de tous les chants politiques de cette époque, on n'a conservé que celui en l'honneur d'Harmodios et d'Aristogiton, attribué à Alcée ou à Callistrate , et qui forme une transition curieuse entre les hymnes homériques et les odes de Pindare : « Dans une branche de myrte je cacherai le glaive , comme Harmodios et Aristogiton lorsqu'ils tuèrent le tyran et rétablirent l'égalité dans Athènes. Cher Harmodios, non, tu n'es pas mort; tu es dans les îles des heureux, où sont, dit-on, Achille aux pieds légers et Diomède, fils de Tydée. Dans une branche de myrte je cacherai le glaive, comme Harmodios et Aristogiton, lorsqu'aux fêtes d'Athènè ils tuèrent le tyran Hippar-
chos. Toujours votre gloire vivra sur la terre, chers Harmodios et Âristogiton, parce que vous avez tué le tyran et rétabli l'égalité dans Athènes. «
Malgré la popularité qui s'attacha aux noms d'Harmodios et d'Aristogiton, leur tentative n'avait eu pour principe qu'une injure personnelle à venger. C'est, selon Aristote, la cause la plus ordinaire de la chute des tyrannies ; il serait plus juste de n'y voir qu'une occasion ou un prétexte. La véritable cause des révolutions qui affranchirent les cités grecques, c'est le caractère profondément républicain de la race hellénique et son infatigable persévérance. Il y avait toujours une partie du peuple qui protestait contre l'usurpation ; dans d'autres villes , ce fut le rôle de la faction aristocratique; mais à Athènes cette faction s'annula elle-même par son inertie. La résistance vint du parti moyen, dirigé par les Alcmseonides. Ils s'armèrent dans l'exil et tentèrent une invasion en Attique; on a conservé une sorte de chant funèbre sur leur défaite à Leipsydrion : « Ah ! Leipsydrion traître aux amis ! quels hommes tu as détruits, braves au combat et de bonne race, et qui ont montré alors de quels pères ils étaient nés ! » Ils ne se découragèrent pas ; le Dieu de Delphes, dont ils avaient rebâti le temple à leurs frais , leur procura l'appui des Lacédémoniens, qui chassèrent Hippias. Sparte, il est vrai, dispensa Athènes de la reconnaissance en essayant de la soumettre à la faction oligarchique.