‹ De la morale avant les philosophiesChapitre 19 sur 29 · S DE LA MORALE · texte numérisé non relu

S DE LA MORALE

liais cette faeti^m , qui n'avait pas su résister aux Pisistratides, ne méritait pas de profiter de leur défaite ; les AlcmaBonides anéantirent son influence en se ralliant complètement au parti populaire^ dont ils assurèrent la prépondérance définitive par une réforme partielle de la constitution de Solon.

Cette réforme paraît avoir consisté principalement dans une nouvelle division de la population et du territoire, et dans l'augmentation du ncwnbre des tribus et de leurs subdivisions. Ce changement devait avoir pour effet d'empêcher les influences locales des familles riches. Un passage de la République d'Aristote (III, 2) attribue à Clisthènes une autre innovation importante : a II fit entrer dans les tribus beaucoup d'étrangers et d'esclaves domiciliés , ^ivouç xal ÂouXouç (i.eToi9(ouç. 9 Ces derniers mots ont paru difficiles à expliquer. On sait que les Athéniens appe-» laient (aatoikoi les étrangers établis sur le sol de l'Attique. L'Attique avait été, dès l'origine, une terre hospitalière. Plutarque attribue à Thésée la fête des M^œques et la formule : « Accourez ici , t.oo& les peuples, » par laquelle les étrangers aurai^it été invités à s'établir à Athènes et admis à l'isonomie , à l'égalité des droits, Thucydide ( liv. P' ) signale aussi Qomme une des causes de l'accroissement de la puissance d'Athènes l'accueil fait aux étrangers qui, chassés par la guerre ou la sédition des autres parties de la Grèce, trouvaient à Athènes un asile

sûr, y recevaient le droit de cité, et en augmentaient la population à un tel point qu'il fallut envoyer des colonies en lonie. Le scboliaste de Thucydide cite l'exemple des Héraclides, des Messéniens, des Mélanthides , et il ajoute qu'autrefois les Athéniens donnaient immédiatement le droit de cité aux étrangers, « ce qui cessa plus tard à cause de leur multitude; » mais il ne fixe pas l'époque où des restrictions furent apportées à l'admission des étrangers , restrictions fort naturelles d'ailleurs , et qui existent dans tous les pays. Aristote montre par l'exemple des dissensions de Sybaris, de Thourion et de quelques autres villes , le danger de composer une cité d'éléments hétérogènes, et de traiter les étrangers sur le même pied que les citoyens. Une loi de Solon n'accorde le droit de cité qu'aux étrangers bannis à perpétuité de leur pays , ou à ceux qui s'établissaient à Athènes avec l^ur famille et leurs biens pour y exercer un état. Sous Périclès, les exclusions se multiplièrent au point de faire du titre d'Athénien une sorte d'aristocratie. Mais le sefaoliaste d'Aristophane (Ran») cite une loi dont on ignore la date, par laquelle tout étranger devait, au bout de peu de temps, être inscrit parmi les citoyens. Enfin une loi citée par Démosthènes (contre Neère) indique une restriction nouvelle : il fallut, pour être admis au droit de cité, avoir rendu un service au peuple. L'admission des Métœques subit ^onc de nombreuses vicissitudes, et

la réforme de Clisthènes correspond à une période de large hospitalité i

Mais la difficulté du passage d'Aristote vient de l'expression esclaves domiciliés dont il se sert. Elle ne pourrait être résolue que si on savait quand et comment l'esclavage s'introduisit à Athènes; mais on sait seulement qu'il n'existait pas lors de l'expulsion des Pelages, qui fortifièrent l'ÂcropoIe, et qu'au temps de Solon, des pauvres, ayant été réduits en servitude par leurs créanciers, furent affranchis par le législateur. Si après cet affranchissement il resta des esclaves à Athènes, c'étaient des étrangers, et ainsi s'explique l'expression esclaves domiciliés employée par Aristote. Sans doute les riches, à qui la loi défendait d'asservir leurs concitoyens, prirent le parti d'acheter des esclaves étrangers ou des prisonniers de guerre. On ignore à quelle époque le trafic des esclaves pénétra en Grèce; mais il résulte d'un fragment de Théopompe, conservé par Athénée, que ce fut postérieurement aux conquêtes des Doriens et des Thessaliens : «c Les hal)itants de Chios sont les premiers des Grecs, après 'les Thessaliens et les Lacédémoniens, qui se soient servis d'eselaves; mais ils ne se les procurèrent pas de la même manière : les Lacédémoniens et les Thessaliens réduisirent en servitude des Grecs, anciens habitants des contrées qu'ils occupent aujourd'hui, ceux-là des Achéens, Q(Bux-ci des Per-

rhaebes et des Magnètes ; et^ les ayaDt asservis^ ils nommèrent les uns Hilotes, les autres Pénestes (il faut y ajouter les Klèrotes de Crète). Mais les hahiitaots de Ghios se servent de domestiques barbares qu'ils se procurent à prix d'argent. » Après avoir cité ce passage, Athénée ajoute que les habitants de Chios s'attirèrent ainsi la colère des Dieux. Il parle d'un oracle menaçant, et raconte les malheurs aux-: quels les exposèrent plusieurs fois les révoltes da leurs esclaves, jusqu'à ce qu'enfin Mithridate de Cappadoce les soumit et les réduisit à servir leurs propres esclaves qu'il établit en Colchide, « et c'est ainsi, ajoute-t-il, que s'accomplit la. vengeance des Dieux contre ceux qui les premiers achetèrent des hommes pour se faire servir, quajad les autres sq servaient eux-mêmes. »

C'est là un grand exemple de la moralité de l'hisT toire; si les vengeances divines ont poursuivi le peuple qui établit le premier l'esclavage au milieu de la civilisation, on peut croire qu'elles n'épargneront pas celui qui sera le dernier à l'abolir. Il n'est pas vrai, comme le supposait J.-J. Rousseau, que l'esclavage des uns soit la condition nécessaire de la liberté des autres. Les Grecs ont longtemps vécu sans esclaves ; ceux qui ont comparé la civilisation antique à une plante délicate qui ne pouvait fleurir que sur le fumier de la servitude n'ont pas asse? remarqué que les sociétés despotiques et théocra-

tiques de TOrient ont eu des castes d'esclaves, qu'il en a été de même dans les sociétés modernes. L'esclavage a progressivement disparu du sol de l'Europe à mesure que le monde sortait de la barbarie féodale, mais il a été relègue dans les colonies. Après un pas de plus dans la voie de la civilisation, cette dernière forme de l'esclavage, la plus dure qu'il eût jamais revêtue, commence à disparaître, et on peut entrevoir le temps où il aura complètement cessé; mais une des grandes nations du monde civilisé reste encore en arrière, et les autres, qui l'ont devancée de quelques années, .n'ont peut-être pas encore acquis le droit d'être bien sévères pour elle ni pour l'antiquité. C'est en partie par l'esclavage que les peuples anciens ont échappé, au problème de la misère qui trouble le développement régulier des peuples modernes. Posidonios regarde comme une des sources de l'esclavage l'abdication volontaire de la liberté en échange d'une vie tranquille et assurée, et il cite l'exemple des Mariandyniens qui se donnèrent eux-mêmes aux Héracléotes. Tel est peutêtre le sens de la théorie d'Âristote sur l'esclavage de nature, qu'il ne faut pas confondre avec l'esclavage de naissance ; les parasites des comédies sont des esclaves de nature , des esclaves volontaires. Toute autre forme de l'esclavage est injuste comme toute loi imposée par la force*

Au reste, les protestations contre l'esclavage n'ont

pas manqué dans 1 antiquité. Mais en morale les actes valent mieux que les théories, et les lois des Athéniens en faveur des esclaves ont une bien autre portée que les sentences et les aspirations individuelles. Tout le monde s'accorde à dire que la condition des esclaves était plus douce à Athènes que dans aucune autre ville. On pourrait désirer quelque chose de plus, on voudrait qu'Athènes eût donné en tout l'exemple au monde. Puisque lesLocriens, les Phocéens et d'autres peuples de la Grèce ont vécu sans esclaves jusqu'à la chute de la liberté grecque, on se demande pourquoi les Athéniens n'en ont pas fait autant. 11 faut remarquer que ces peuples , ne sortant jamais de chez eux, ont pu conserver les mœurs de la Grèce primitive, tandis que les Athéniens se trouvaient en relations continuelles avec des peuples qui faisaient le trafic des esclaves. Le commerce augmenta les fortunes particulières, et les riches n'aiment pas se servir eux-mêmes. La domesticité officieuse, telle qu'elle existe aujourd'hui, est un compromis trop subtil pour avoir été imaginé dès Torigine; cependant Tesclavage, chez les Athaûens, ne s'en éloignait pas beaucoup. Les domestiques qui avaient à se plaindre de leur maître pouvaient le forcer à les vendre à un autre. Ils avaient un pécule, et pouvaient se racheter pour une somme qui ne devait pas être très-forte, si on en juge par un passage d'une comédie de Plante, imitée de

Diphile : « Que me font tes promesses de liberté ? Nepuîs-je pas , malgré toi et ton fils, et sans vous rendre aucun service, m'af franchir moi-même pour la modique somme d'une livre, und libella? y^ (Casina. ) La servitude n'était donc pas une chaîne éternelle, c'était un des mille maux sortis de la boîte de Pandore, mais l'espérance restait au fond. Ce n'était pas la tache indélébile, le funeste patrimoine d'une race : « Il n'y a nulle part de cité d'esclaves, mon bon, dit le poëte Anaxandridès ; c'est le hasard qui change notre condition ; tels ne sont pas libres aujourd'hui, qui demain seront Suniens (Metœques), et dans trois jours ils prendront possession de l'agora; un Dieu tourne le gouvernail de notre destinée. >»

Outre les affranchissements particuliers, il y ^vait de temps à autre des affranchissements en masçe. Les exemples qu'on en connaît correspondent tous à des périodes de réaction démocratique : iqiinsi Solon affranchit les esclaves athéniens; Clisthènes, les esclaves metœques. Après la bataille des Ârginuses, en même temps que le peuple condamna, avec trop de précipitation peut-être, les généraux qui avaient négligé de recueillir les morts et les blessés, ce même peuple affranchit les esclaves qui avaient pris part au combat, et non-seulement il les affranchit, mais il les admit au droit de cité , sur le même pied que les descendants des Platéens,

qui avaient partagé avec Athènes la victoire de Marathon. La même chose eut lieu après la bataille de Chéronée. Si Athènes avait été plus forte, si son système politique avait pu s'étendre à toute la Grèce, sans doute l'esclavage n'eût pas tardé à disparaître. Mais la démocratie était sans cesse obligée de lutter au dehors contre les barbares, contre Sparte, et plus tard contre la Macédoine; au dedans, contre ceux qui s'appelaient les bons, les honnêtes gens, et qui étaient toujours prêts à s'allier avec les ennemis de la patrie pour asservir leurs concitoyens. Au milieu de ces attaques incessantes, Athènes sentait que sa vie était le salut de la Grèce et du monde, et pen^ dant que ses enfants s'armaient tous pour la défeur dre , il fallait bien quelqu'un pour cultiver ses champs. Ce rêve de la démocratie, l'égalité absolue des hommes, était ajourné après la victoire, et malgré des affranchissements multipliés, la plaie de l'esclavage grandissait toujours. Le nombre des domestiques finit par l'emporter de beaucoup sur celui des hommes libres, comme le prouve le recensement de Démétrios de Phalère.

Il n'y eut jamais à Athènes de révoltes d'esclaves comme dans les États aristocratiques, et on ne peut s'en étonner lorsqu'on lit dans Xénophon : « L'insolence des domiciliés et des esclaves est très-grande à Athènes ; il n'est pas permis de les frapper, et un esclave ne se dérange pas devant vous. » (Resp.

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Athen.) Et au lieu de louer chez ses compatriotes ce noble sentiment de Tégalité humaine, Xénophon les excuse comme s'il s'agissait d'une erreur et d'une faiblesse. 11 cherche une explication dans le costume des esclaves, qui ne différait pas de celui des citoyens, ce de sorte, dit-il , qu'en croyant frapper un esclave on serait exposé à frapper un Athénien ; » comme s'il n'eût pas suffi alors d'imposer aux esclaves une marque distinctive. Mais la loi athénienne ne se prête pas à cette interprétation puérile qui lui ôterait toute sa portée morale, elle défend « toute espèce de mauvais traitement, de violence ou d'outrage contre un enfant, une femme, un homme, libre ou esclave. » Démosthènes, dans le discours contre Midias, fait ressortir l'humanité de cette loi, (piXavOpcoTtia , et il ajoute que plusieurs , pour l'avoir violée , ont été punis de mort. Certes une loi pareille n'a pas besoin d'excuse; mais Xénophon, comme toute l'école de Socrate, était fort hostile aux mœurs démocratiques de son pays, et on ne peut approuver l'aristocratie sans admettre l'esclavage : ces deux formes de l'inégalité sociale dérivent du même principe , ou plutôt de la même négation du principe éternel de la justice. Les beaux esprits d'Athènes n'avaient garde de protester contre l'esclavage, mais le peuple, dans son ardeur indisciplinable de nivellement, protégeait les esclaves par des lois humaines ou

les affranchissait en masse à ses heures de démagogie.

Le peuple d'Athènes se montra dans plus d'une occasion bien supérieur à ceux qui prétendaient lé réformer ou le conduire : « Après le départ de Xerxès, dit Plutarque, la flotte des Grecs s'étant retirée à Pagase pour y passer Thiver, Thémistocle vint à l'assemblée des Athéniens déclarer qu'il avait un projet utile et avantageux pour eux, mais qu'il ne pouvait le divulguer ; les Athéniens lui ordonnèrent de le faire connaître à Aristide ; si celui-ci l'approuvait, on l'exécuterait. Thémistocle dit alors à Aristide qu'il avait songé à incendier la flotte des Grecs; alors celui-ci, revenant devant le peuple, dit qu'aucun projet n'était plus utile que celui de Thémistocle, ni plus injuste, et les Athéniens ordonnèrent à Thémistocle d'y renoncer. » (Plut. Themistocl.) Un peuple qui donne au monde l'exemple d'un si pro* fond respect pour la justice mérite bien de se gou* verner lui-même, et on peut bien lui pardonner quelques erreurs inséparables de la nature humaine. Mais , quand les vertus sociales qui" avaient fait la force des républiques grecques eurent cessé d'être comprises, la prétendue ingratitude d'Athènes devint un thème banal sur lequel chacun pouvait déclamer sans danger. On a parlé de Thémistocle , de Mîltiade, d'Aristide; pour exalter quelques honunes, on n'a pas craint de condamner tout un peuple. Les

talents de Miltiade ne l'excusent pas d'avoir engagé ses concitoyens dans une expédition de flibustiers; il avait contribué à la victoire de Marathon, mais moins sans doute que te courage des Athéniens et des PlatéenSy et, quand il demandait une récompense spéciale, on put lui répondre : a Quand tu repousseras seul les barbares, tu seras seul récompensé. » IjSl disgrâce d'Aristide prouvait que ses concitoyens le croyaient trop bonnète pour changer d'opinion, et, forcés d'opter entre lui et Thémistocle, ils choisirent celui qu'ils crurent le plus nécessaire à la patrie : un peuple a bien le droit de se sauver comme il l'entend. Thémistocle fut exilé à son tour; il avait sauvé la Grèce, cela ne lui donnait pas le droit de la trahir ni de vouloir la gouverner. L'ostracisme, tant reproché aux Athéniens, était le contrepoids nécessaire des enthousiasmes de la démagogie, la sauvegarde des libertés publiques contre les popularités dangereuses. Si les Américains, se défiant d'eux-mêmes, avaient éloigné Washington, l'Europe les eût condamnés, mais Washington les eût absous.

Le grand sens politique de Solon avait deviné le danger des influences individuelles dans une démocratie. Il les compare aux nuages d'oii sortent la neige et la grêle, aux vents qui soulèvent les flots de la mer ; « Ce sont les hommes puissants qui perdent la république, ajoute-t-il, et l'ignorance du peuple le

fait tomber sous la servitude d'un mouarque. » Les troubles d'Athènes n'eurent jamais d'autre cause que les ambitions égoïstes qui s'accommodaient mal du régime de l'égalité. Le mot prêté à Ânacharsis : « A Athènes, les sages proposent, et les fous disposent, » fournissait un texte spécieux aux amours-propres froissés et aux vanités impuissantes. Toujours battu malgré ses complots et ses intrigues, le parti oligarchique essaya de se relever par la théorie ; des hommes de bonne foi , mais amis du repos , purent se laisser séduire par l'utopie d'un peuple docile et soumis, obéissant avec une régularité ponctuelle à une élite de fonctionnaires lettrés. Il est à regretter que ces sages n'aient pas connu la Chine. Mais le peuple qui élevait le Parthénon, qui comprenait et applaudissait les drames d'iËschyle et de Sophocle, croyait n'avoir pas besoin de tuteurs. Périclès, Démosthènes et les autres démagogues ne s'en firent écouter qu'en lui conseillant ce que lui-même avait envie d'entre^ prendre, ou en faisant appel à son ardent patriotisme et au souvenir de ses glorieux ancêtres. Mais les novateurs, qui paraissaient le mépriser et qui tournaient toujours les yeux du côté de Sparte, lui inspiraient peu de confiance.

D'ailleurs l'expérience prononça , et ce fut pour le malheur de tous les partis. L'oligarchie des Trente exerça la plus violente persécution contre les citoyens riches. La démocratie s'était contentée de leur im-

poser, conformément à là justice, la plus forte part des contributions et des charges publiques ; mais, une fois cette dette acquittée , ils pouvaient , comme le remarque Périclès dans Thucydide, jouir en paix de leurs richesses, sans avoir à craindre de la part des pauvres ni jalousie ni malveillance. Aussi, Toligarchie des Trente renversée, personne ne la regretta. Le peuple crut la leçon suffisante et proclama l'omnistie, c'est-à-dire Toubli ; la démocratie victorieuse eut rbonneur d'introduire ce mot dans l'histoire. Mais, pour prévenir de nouveaux désordres, un, décret permit de tuer impunément quiconque tenterait de renverser le gouvernement populaire , et chaque Athénien dut prêter le serment suivant : « Je bi^mi de ma main, si je puis, celui qui aura renversé la démocratie d'Athènes , ou qui, après qu'elle aurait été renversée, remplirait une fonction publique. Si quelqu'un s'empare de la tyrannie ou soutient le tyran, celui qui le tuera sera pour moi pur die meurtre devant les Dieux et les Démons , comme s'il eût tué à la guerre un ennemi des Athéniens. Des biens du tyran mort je donnerai, par mon vote et mon suffrage, la moitié à son meurtrier , sans en rien retrancher. Et si quelqu'un meurt en tuant ou en attaquant le tyran ou ses complices, je l'honorerai lui et ses enfants, comme Harmodios, Aristogiton et leur postérité. Et tous les serments contraires au peuple des Adiéniens qui seraient prêtés à Athènes ou dans le

camp, je les délie et les efface. » (Lycurgue contre Léocrate . )

Ce ton de colère fiévreuse explique, sans le justifier, un événement malheureux qui se rattache pent^ être p]us directement qu'il ne semble d'abord à l'expulsion des Trente. La philosophie expia dans la personne de Socrate son alliance avec les ennemis de l'ordre et de la démocratie. On a sévèrement reproché aux Athéniens la mort de Socrate , et on a bien fait : malheur aux partis qui font de leurs vain*eus des martyrs I Si, du moins, on s'en était tenu à l'ostracisme, le philosophe qui exaltait les institutions doriennes, qui instruisait Âlcibiade à mépriser le peuple, aurait été passer quelques années à Sparte, et en serait revenu plus indulgent pour Athènes. Mata le peuple sortait d'une période d'oppression violente; plusieurs des Trente, et entre autres Critias, le plus cruel de tous, avaient étéà lecole de Socrate; le plus aimé de ses disciples, Alcibiade^ donna l'exemple de toutes les débauches, de la trahison et du saerilége; le plus bonmète, Xénophon, renia sa patrie, tandis que la discipline antique et la morale religieuse avaient produit les héros de Mairathon et de Salamine. A juger l'arbre par ses fruits , la comparaison n'était pas à l'avantage de la philosophie , et on cria à la corruption de la jeunesse. Ces comparaisons n'étaient pas nouvelles ; depuis longtemps Aristophane, attribuant la corruption des mœurs aux philosophes, avait

opposé les habitudes molles et efféminées des jeunes gens de son temps à là rude et sévère discipline des ancêtres. Les écrits des disciples de Socrate, publiés pour la plupart après sa mort, nous montrent en lui un ennemi des sophistes ; mais pour ses contemporains c'était un sophiste plus célèbre que les autres. En discutant avec plus ou moins de retenue la religion nationale, en remplaçant les créations vivantes de la poésie par des abstractions qu'Aristophane représente par les Nuées, ces divinités des songe-creux, les sophistes passaient pour des athées aux yeux de ce peuplQ d'artistes, qui ne saisissait l'idée qu'à travers une forme plastique. Plus tard les chrétiens passèrent pour athées, parce qu'ils professaient des idées religieuses différentes de celles de leurs contemporains.

Le décret d'amnistie empêchant les rancunes contre le parti oligarchique et Spartiate de se produire ouvertement, le procès de Socrate, qui n'était peut-être, au fond , qu'un procès politique, revêtit la forme d'une question de religion et de morale. On a droit d'être plus exigeant pour la démocratie que pour tous les autres gouvernements, et pour Athènes que pour tous les autres peuples, et on voudrait effacer cette tache de son histoire. En faisant la part des passions du moment , et en laissant cette part sur la conscience des accusateurs de Socrate, il faut avouer que ni la vertu de ce philosophe ni le talent

de ses disciples n'empêchaient leurs idées d'être dangereuses pour Athènes et pour le reste de la Grèce. Xénophon propose dans sa Cyropédie un idéal monarchique j Platon 9 dans sa République , un idéal communiste ; Athènes aima mieux s'en tenir à une forme politique qui avait fait ses preuves, que consacraient toutes ses traditions, et qui convenait à son caractère et à ses mœurs. Les discussions métaphysiques qui remplirent plus tard la vieillesse de la Grèce furent accueillies au début avec une répugnance instinctive par tous ceux qu'animait encore le vieil esprit des républiques. La religion d'Homère avait préservé la Grèce des castes et du despotisme oriental, et la Grèce ne pouvait sans ingratitude oublier ces Dieux protecteurs qui avaient si vaillamment combattu avec elle à Marathon, à Salamine, à Platée. Elle sentait qu'en attaquant ses traditions nationales et religieuses on ébranlait en même temps ses mœurs, ses institutions et ses lois, et qu'elle perdrait sa liberté le jour où elle aurait renié ses Dieux.

Le culte des traditions était chez les Grecs un contre-poids nécessaire à leur caractère aventureux et mobile ; la religion nationale se confondait pour eux avec le respect des ancêtres et l'amour de la patrie. A Athènes, tout bon citoyen était conservateur, c'est-à-dire démocrate, car tout le monde faisait remonter l'établissement de la démocratie à l'époque mythologique, et la rapportait au fondateur

même d'Athènes. Lors même qu'on ne voudrait pas tenir compte de cette tradition unanime , il faudrait reconnaître que la liberté, qui n'est qu'un accident passager dans la vie de la plupart des autres peuples, a été l'état normal des Athéniens. C'est dans leur caractère qu'il en faut chercher la cause, et non dans des circonstances extérieures. Athènes a été démocratique dès l'origine, parce que la démocratie était conforme à son tempérament , et elle est restée démocratique en dépit de tous les obstacles , parce qu'elle l'a énergiquèment voulu. L'oligarchie et la tyrannie cherchèrent bien souvent à s'y établir, et y réussirent même quelquefois, mais jamais pour longtemps , parce que jamais le peuple n'acceptait sa défaite ; toujours il se relevait plus exigeant et plus fort , et chaque complot de ses ennemis avait pour résultat final une extension plus grande et de nouvelles garanties données à la puissance populaire. Les peuples, comme les individus, apportent en naissant des aptitudes spéciales ; mais ils peuvent les développer par l'exercice ou les annuler par l'inertie. Une force étrangère peut bien en retarder le développement ; mais l'homme possède une énei^ie intérieure qui lui permet de réagir contre la pression du dehors, et dans une mesure, très-large il est maître de sa destinée.

L'ingénieux sophisme de Ménénius Agrippa suffit, dit'On, pour tromper les grossiers plébéiens de Rome;

mais il aurait paru peu concluant au peuple intelligent d'Athènes. Si on lui eût dit que, dans une coU lection d'êtres semblables , il fallait de^ membres pour travailler et des estomacs pour digérer, il aurait exigé que ces fonctions inégales fussent tirées au sort ou remplies par chacun à tour de rôle. La cité, réunion d'égaux, société volontaire de forces indépendantes , lui eût semblé inconciliable avec toute espèce d'hiérarchie artificielle. Ce n'est pas qu'Athènes méconnût le mérite ou qu'elle oubliât les services rendus; sa reconnaissance pour les bons citoyens s'étendait même à leurs descendants ; c'est une conséquence du respect des traditions et du culte des souvenirs. Mais comme, dans les monarchies, quand le prince devient majeur, ceux qui ont dirigé sôn^ enfance ne peuvent rester ses ministres qu'en devenant ses plus fidèles sujets, ainsi, dans une démocratie , quand le peuple a la pleine et entière conscience de ses droits, les familles illustres qui veulent, non plus le diriger, mais le servir, doivent commencer par lui prouver leur dévouement à sa cause. C'est ce que firent les Alcmaeonides, de Clisthènes à Périclès, et ils montrèrent en cela autant d'habileté que de patriotisme. Dans les républiques ou les monarchies, la noblesse est souvent arrogante et factieuse ; mais, dès qu'elle sent sa faiblesse, elle devient docile et soumise. Les fils de bons pères , les Eupatrides, comme ils s'appelaient eux-mêmes, n'avaient aucun

aia. DE LA MORALE

privilège; mais Téclat de ces illustres familles contribuait à la gloire d'Athènes ; le peuple avait ses nobles pour le servir , comme Louis XIV a eu ks siens. Les uns comme les autres se disputaient la faveur du maître , et luttaient de dévouement pour son service. Mais, à Athènes, la dignité personnelle n'avait pas à souffrir de cette déférence, car le peuple pouvait dire sans métaphore : L'État, c'est moi. Ainsi l'ambition devenait une vertu ; c'était le légitime désir de servir la patrie.

Il y a un principe vrai au fond de toutes les institutions humaines ; le principe de la démocratie est l'égalité des droits; celui de l'aristocratie est le respect des traditions; celui de la monarchie est l'unité nécessaire à la force d'un État. Aucun de ces principes ne doit exclure les deux autres ; et l'intelligence politique d'un peuple se reconnaît à la manière dont il sait les concilier. Athènes ne'fit pas de la noblesse et de la souveraineté un privilège, mais un droit qu'elle étendit à tous les citoyens et qui se confondait avec le droit de la patrie commune. Ce droit, la démocratie savait le maintenir; mais de qui eût-elle été envieuse, et quelle gloire ne se perdait dans la sienne ? Le soleil n'est pas jaloux d'un de ses rayons. Tout le peuple de l'Attique était noble, comme ses poëtes aimaient à le lui répéter. L'éducation étant la même pour tous, chaque citoyen était propre à tous les emplois. Un jour, enthousiasmé par um-

tragédie de Sophocle , le peuple le nomma général. Depuis Aristide, tous les citoyens étaient éligibles ; le suffrage universel ne sembla pas encore assez démocratique, et, pour plusieurs fonctions, on remplaça Télection par le sort. Quel que fût le nom qui sortît de Turne , c'était celui d'un citoyen, et ce titre était une garantie suffisante d'aptitude et d'honneur.

La disproportion des fortunes n'était pas trèsgrande, et tendait toujours à diminuer. Toute misère était bientôt soulagée. Gimon abattait les haies de ses vergers et invitait chaque jour les pauvres à sa table ; lorsqu'il sortait, des jeunes gens le suivaient avec de bons manteaux, qu'ils échangeaient en silence contre les baillons des vieillards indigents. Périclès, qui n'était pas assez riche pour lutter de popularité sur ce terrain-là, cherchait un moyen d'augmenter la puissance politique du peuple, ce qui n'était pas facile, car elle était à peu près illimitée. Ces rivalités tournaient au profit du peuple, sans danger pour sa moralité ; car, si dans les aristocraties on peut réussir par la corruption des chefs ou de leurs agents subalternes, nul ne peut songer à corrompre toute une nation. Il fallait que les ambitieux en prissent leur parti ; pour diriger le peuple , Oft devait le convaincre et le persuader ; les magistrats qu'il nommait étaient ses agents et non ses maîtres. Aucun démagogue, ni Périclès, ni Cléon, ni Démos-

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