Ç DE LA MORALE
thènesy n'eut jamais d'autre influence que celle d'un orateur éloquent sur une assemblée délibérante. Soldat ou général en temps de guerre, législateur ou magistrat en temps de paix, citoyen partout et toujours, un Athénien ne connaissait d'autre autorité que l'assemblée de ses égaux, parce que le tout est supérieur à chacune de ses parties. Le peuple recevait les ambassadeurs, délibérait sur leurs demandes, décidait les alliances, soutenait les guerres qu'il avait décrétées, et obéissait aux lois qu'il avait faites.
Les riches n'avaient garde de mépriser les pauvres, qui disposaient des honneurs et des dignités ; les pauvres, de leur côté, n'enviaient pas les riches, qui consacraient leurs biens au soulagement du peuple ou à ses plaisirs. Il y avait peu de luxe chez les particuliers; Athènes, riche par son commerce, puissante par sa marine, consacrait tous ses revenus à ses temples de marbre, à ses fêtes publiques et à ses représentations scéniques. Les poëmes d'Homère, chantés, d'après une loi de Solon, dans les Panathénées, inspirèrent le génie de Phidias et celui de Sophocle; l'art dramatique, dont les représentants, malgré Molière etShakspeare,sont encore au ban des sociétés modernes, est né dans les fêtes religieuses de cette démocratie d'artistes qui restera une terre sainte pour les derniers fidèles de l'art et de la poésie. Phidias traduisit en marbre la religion d'Homère;
il fut, comme lui, le prêtre des Dieux de la beauté. On se demande comment il put, dans un si petit peuple, réunir assez d'élèves pour exécuter en si peu de temps l'immense œuvre collective qui porte son nom^ et comment tous à la fois et sans préparation arrivaient à interpréter avec tant de précision et d'unité la pensée multiple de son génie. Dans l'enivrement de la joie et dans la reconnaissance pour ces Dieux qui l'avaient sauvée des barbares, la Grèce éleva partout leurs images ; elle se couvrit de temples et de statues. Pausanias les décrit, pour la honte des siècles destructeurs et l'éternel regret de l'avenir. Que sont devenues tant de sublimes pensées? Quelques fragments, échappés au marteau et retrouvés sous les buissons de la Grèce ou de l'Italie, voilà tout ce que le monde a conservé de ces statues, plus nombreuses que le peuple qui les admirait.
Les Athéniens passaient pour la nation la plus religieuse de la Grèce ; leurs Dieux protecteurs sont les Dieux du travail et président à toutes les formes de l'activité humaine. Les grandes Déesses d'Eleusis enseignèrent ^'agriculture aux hommes. La navigation, et le cheval qui en est l'image, sont des présents de Poséidon. L'ouvrière Athènè, associée par Je dogme, le culte et la légende avec Prométhée et Hèphaestos, représente avec eux le feu céleste , ce i*eu artiste, comme l'appelèrent les Stoïciens, cette force intelligente qui anime la matière et donne la
vie aux formes idéales. Cette puissance créatrice que rhomme partage avec les Dieux^il semblait juste qu'il la consacrât à ces Dieux dont il est l'image, et que cette noble image lui servît de modèle pour traduire la pensée religieuse dans la langue la plus claire pour les Grecs, la langue de l'art. Dans la sculpture comme dans tout le reste, Athènes tient le premier rang et semble résumer la pensée grecque ; religion, art, industrie, poésie, histoire, éloquence, philosophie^ commerce, toutes les branches du travail humain y sont cultivées et honorées, et y arrivent au degré suprême de leur développement. Si la Grèce a plus fait pour la civilisation du monde que tous les autres peuples ensemble, Athènes y a plus contribué que tout le reste de la Grèce.
Dans l'ordre intellectuel, les titres d'Athènes à la reconnaissance de l'humanité ne sont pas contes* tés ; mais elle en a peut-être de plus solides et de plus glorieux encore dans l'ordre moral : sa passion pour la justice, son culte fervent de la loi, son infatigable persévérance dans la lutte pour la liberté , lutte sans trêve, au dedans et au dehors, contre l'usurpation et l'oligarchie, contre la Perse et la Macédoine, contre les trahisons des chefs qui avaient sa confiance. Les obstacles ne lui ont pas manqué, mais aucun danger n'a pu l'effrayer, aucun revers n'a pu l'abattre ; elle a conquis la démocratie, et, ce qui est plus difficile encore, elle a su la conserver. Si la
. constitution de Solon avait été une œuvre individuelle, elle n'aurait eu qu'une existence éphémère, comme il arrive toutes les fois que quelques âmes généreuses veulent élever à la démocratie un peuple incapable d'en comprendre les droits et d'en pratiquer les devoirs. A Rome, les Gracques succombèrent devant cette tâche impossible. Un peuple n'a de droits qu'à la condition de savoir les défendre. La loi est sous la garde de tous ; lorsqu'elle est violée dans un seul citoyen, tous doivent se lever pour elle, et, selon le mot de Solon, quand un seul membre est blessé, le corps tout entier doit sentir la blessure. Cette force du lien social, ce profond sentiment du droit et du devoir, cette union suprême de la justice et du courage, est la plus haute expression de la moralité humaine. C'est bien plus que la résignation stoïcienne; c'est l'active énergie de la lutte, c'est l'absolu dévouement de chacun à autrui. Et comme cette vertu, la plus difficile de toutes, est la première condition de la démocratie; il ne faut pas s'étonner si cette forme politique apparaît si rarement dans l'histoire, 11 ne suffit pas de la désirer, il faut la mériter ; ce n'est pas assez des aspirations ardentes de quelquesuns, il faut la ferme résolution, la persistante volonté de tous. Athènes est restée et restera le type de la démocratie, parce qu'aucun peuple n'en a été plus digne.
Non contente de travailler à sa liberté, Athènes
combattit pour l'indépendance de tous, et, comme elle défendit toujours la même cause, elle peut être aussi fière de sa défaite à Chéronée que de ses yic* toires à Marathon et à Salamine. Athènes porta seule tout le poids de la première invasion des Mèdes, et, plus qu'aucune autre ville, elle eut à souffrir de la seconde. Plus qu'aucune autre aussi, elle contribua au succès de cette grande guerre nationale, qui commença peu après l'expulsion des Pisistratides , lorsque Athènes était encore dans l'enivrement de sa démocratie reconquise : « Une preuve, entre bien d'autres, des avantages de l'égalité, dit Hérodote, c'est que les Athéniens, tant qu'ils furent soumis à fa tyrannie, ne l'emportèrent sur aucun de leurs voisins , tandis qu'aussitôt délivrés, ils devinrent de beaucoup les premiers. »
Pendant la guerre du Péloponèse,quand les Grecs se déchiraient entre eux comme cette moisson guerrière née des dents du dragon qui se fauchait elle-même dans les sillons d'-^ètès, la pensée se reportait avec bonheur vers les souvenirs sacrés des guerres Médiques. Les deux républiques dont, depuis, la rivalité ensanglanta la Grèce brillaient alors comme deux astres jumeaux dans une commune auréole. Auprès d'elles, comme des satellites enveloppés dans leur lumière, les petites cités de Platée et de Thespies, et bien d'autres peuples qui devinrent ennemis plus lard, s'étaient unis devant le danger de la pa-
trie commune, et avaient scellé leur alliance par la sainte fraternité des champs de bataille. Alors tous avaient fait leur devoir, les vieillards et les femmes, les hommes et les Dieux. Les miracles n'avaient pas manqué : le Dieu de Delphes avait défendu son temple en écrasant sous les rochers du Parnasse Tarmée sacrilège des barbares ; la redoutable égide avait dispersé leurs navires, et la mer sacrée d'Hellè, smdignant d'être esclave, avait rompu ses chaînes pour fermer la voie du retour. Mais le plus étonnant de tous les prodiges, c'était l'énergie surhumaine inspirée à tout un peuple par la confiance de sa mission divine ; c'était ce vertige d'héroïsme quand la résistance paraissait impossible.
La Grèce mériterait la première place parmi les nations, lors même qu'elle n'aurait ni ses artistes, ni ses poëtes, ni ses hommes d'État, ni ses philosophes, ni ses orateurs ; car, au-dessus de cette liste interminable de grands hommes, il y a le dévouement obstiné d'un peuple marchant dans l'orgueil de sa force à la défense du droit et de la liberté. S'il y, a quelque chose d'aussi beau qu'un chant d'Homère , c'est l'inscription des Thermopyles : (c Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir aux lois ; » c'est l'héroïque énergie des Athéniens en présence de leur ville en flammes. Pas une heure de découragement, de doute et de désespoir; personne ne songe à la soumis-
sion OU à la fuite : s'en aller fonder une colonie lointaine, ce serait affaiblir la flotte de la Grèce, et ce peuple, qui n'a plus de patrie, veut défendre la patrie des autres peuples, ses frères. Ce sacrifice volontaire, cette abnégation unanime d'une nation pour le salut des autres, c'est là un grandiose et merveilleux spectacle que le monde ne reverra plus. La Grèce n'est qu'un point dans l'histoire, mais comme le soleil n'est qu'un point dans l'infini du ciel; le soleil a ses taches, et la Grèce aussi a ses fautes : mais elles disparaissent toutes dans la traînée lumineuse de cette journée de Salamine. dont Démosthènes évoquait le souvenir après le désastre de Chéronée.
Si on nous accusait d'avoir trop exalté la morale sociale de la Grèce primitive, cette morale populaire qui ne se traduisait pas par des préceptes et dés sentences, mais qui produisait de si grandes actions et de si grands peuples, nous renverrions à cette magnifique épopée des guerres médiques, la plus belle page de l'histoire du monde. Mais il n'y a pas besoin d'excuse à l'amour filial et au culte de la patrie, et nous sommes les enfants d'adoption de la Grèce, les humbles et fervents disciples de sa féconde et glorieuse pensée. Quelques feuillets épars, quelques débris de marbre, ont suffi pour l'initiation des temps nouveaux. Quand ces types divins reparurent, mutilés par l'injure du temps ou l'impiété
des hommes, mais toujours souriants et calmes, on s'étonna de leur éternelle jeunesse, de leur inaltérable et sereine beauté. Désespérant de dépasser la Grèce et même de l'atteindre, le seizième siècle se contenta de Tadmirer et de la suivre, et il ne fut si grand que parce qu'il sut comprendre et continuer son œuvre. Il salua la renaissance de la Grèce , il crut voir son âme s'élancer du tombeau, rayonnante comme un phare, enveloppée d'une vapeur d'aurore, et le monde sortit de la grande nuit. On sut jusqu'à quelles cimes lumineuses pouvaient monter la force et le génie de l'homme.
C'est là le plus grand bienfait de ces nobles études classiques dont le développement , chez les peuples modernes, donne la mesure de leur civilisation. Elles ne forment pas seulement des lettrés, mais des hommes ; au milieu de la tempête des intérêts déchaînés, elles gardent le dépôt de la flamme sacrée dans le sanctuaire de l'idéal. La Grèce fait pour nos fils ce qu'elle faisait pour les siens; elle leur enseigne l'une par l'autre les lois éternelles ; elle les conduit par le chemin du beau à la connaissance du vrai et du juste. Dans la morale, comme dans l'art, elle occupe le point culminant de l'histoire. Aucun rêve ne fut plus beau que le sien , et aucun peuple n'approcha plus près de son rêve. A ceux qui soutiennent que la civilisation énerve les races ; à ceux qui confondent l'art
7M DE IJi MORALE AVAiVT LES PHILOSOPHES.
avec le Inxe, et qui, au oom de la morale, maudissent la poésie et le culte de la beauté, on peut répondre que le peuple qui a produit les plus splendides chefs-d'œuvre de la pensée est aussi celui qui a laissé les plus grands exemples de toutes les vertus, et que nous devons autant de respect à son héroïsme que d'admiration à son génie. Grâces en soient rendues à ses Dieux protecteurs , aux Dieux de la beauté , enfants de la lyre d'Homère, aux Muses, à la Sagesse antique sortie tout armée du large front de Zeus, et à la Terre féconde, nourrice des héros.
Pages.
Morale populaire antérieure à la philosophie; on peut la retrouver
dans les traditions religieuses, les légendes héroïques et les législations. — Les poètes , premiers historiens et premiers théologiens de la Grèce. — Les philosophes, après avoir attaqué la mythologie, la transforment. — Nécessité de rendre à chaque époque et à chaque doctrine ce qui lui appartient l