U DE LA MORALE
admirables et pourtant différentes, ainsi l'idéal religieux se traduit par des formes multiples, appropriées au génie des différentes races chez qui et par qui il se révèle. La pensée des peuples primitifs est comme un métal en fusion ; le monde extérieur lui sert de moule et marque d'une empreinte indélébile leur religion, leur langue, leurs mœurs et leurs lois. La religion est l'expression spontanée de cette pensée ; elle traduit fidèlement leurs premières sensations et leurs premières idées, se développe, se transforme et s'altère avec eux.
Telle race est née aux confins de la terre des monstres, le long du grand fleuve d'Egypte, d'où elle entend les rugissements des lions. Étonnée et inquiète devant cette puissante et mystérieuse nature qui la domine et la menace, pénétrée de respect et de terreur en face de cette énergie .redoutable et infaillible, elle en adore toutes les formes, bienfaisantes ou funestes, elle bénit les unes, elle voudrait conjurer les autres, et elle élève ses temples de granit au crocodile comme au fleuve sacré qui la féconde. Une autre race a grandi dans les déserts de sable, sous le ciel d'Arabie,, profond, sans nuages, toujourè le même. Qu'est-ce que l'homme dans l'espace sans limites? un grain de poussière. Qu'est-il dans l'infini du temps ? il plante sa tente un jour, et le vent balaye sa trace. Une force immense, immuable, TÉtre unique , l'enveloppe et Tétreint de toutes parts ; sa
première et sa dernière parole est un hymne de l'infinie petitesse à Tinfinie grandeur.
Une autre race encore s'éveille sur les hauteurs , aux premières lueurs du matin ; les yeux au ciel, elle suit pas à pas la marche de l'aurore, elle s'enivre de ce mobile et merveilleux spectacle du jour naissant, elle mêle une note humaine à cette immense symphonie, un chant d'admiration, de .reconnaissance et d'amour : c'est la race pure des Aryas ; leur première langue est la poésie ; leurs premiers Dieux , les aspects changeants du jour, les formes^ multiples de la sainte lumière. Sur les sommets sublimes , ils se sentent trop près du ciel pour être écrasés par sa grandeur; baignés dans l'éther calme, nourris de la fraîche rosée des montagnes, entourés de nuages d'or, ils vivent avec les Dieux.
La forte race grandit sous les célestes influences; une voix mystérieuse lui dit que ce vaste monde qui s'étend sous ses pieds lui appartient. L'audace et la curiosité vagabonde qui pousse l'oiseau hors du nid entraîne les peuples adolescents loin du berceau cornmun. L'un d'eux, fut-ce l'aîné, on l'ignore, mais sans doute le plus fort et le' plus beau des enfants de la lumière , prend possession de cette terre bénie , qui fut depuis la Grèce. Sous un ciel clair oii les nuages blancs semblent des éclats de marbre, au milieu d'une mer semée d'îles , s'étend ce petit pays , hérissé de montagnes et de rochers sculptés, coupé de
ruisseaux, pénétré de golfes sinueux, bordé de côtes anguleuses , de promontoires aux arêtes vives. Des lignes nettes, de purs horizons, des contours simples dans leur infinie variété, des formes à la fois sévères et gracieuses , qu'on admire sans effroi. Nulle part de ces immensités qui humilient la pensée. En Grèce, il n'y a de grand que l'homme ; la nature se proportionne à sa taille,- et forme le fond du tableau dont il occupe toujours le premier plan. C'est là que grandit, pour la gloire et le bonheur de l'espèce humaine, ce peuple artiste et poëte qui s'éleva à la connaissance de la justice par le culte de la beauté.
Cette terre était-elle déjà habitée par d'autres peuples? on ne saurait le dire, mais la nature n'est jamais déserte pour la jeunesse et la poésie. Sur le sol de sa conquête, le clair et profond regard de la race hellénique eut bientôt découvert tout un peuple de Dieux : les fleuves majestueux et paisibles sont couchés comme des rois dans les vallées; les eaux vives, les sources limpides, filles du ciel , dansent en chantant dans les prairies, comme un essaim déjeunes filles : c'est l'innombrable famille des Nymphes, qui habitent les gorges profondes et les montagnes couvertes de forêts; les Muses chanteuses, qui réjouissent l'immense éther de leur mélodieux murmure ; les fontaines inspiratrices, qui, dans les grottes secrètes de l'Hélicon et du Pinde , enseignent aux hommes les divines cadences. D'autres , les filles de la
mer, tes vagues sans nombre, passent et repassent , blanches comme des flocons d'écume, et se jouent sur les rivages sonores , et plongent dans les gouffres Meus peuplés de monstres étranges , de vivants prodiges, enfants de Kèto, de Phorkys, de Thaumas. D'autres encore, les filles du soir, sont assises autour du géant qui porte le pôle , dans leur merveilleux jardin aux pommes d'or.
Toute cette charmante mythologie des Nymphes, qui tient tant de place dans la religion primitive de la Grèce, révèle, sous les formes de la plus gracieuse poésie, lin sentiment profond de la vie universelle. Une communion perpétuelle existe entre l'homme et la nature; il l'interroge et elle lui répond. La vie animale est représentée dans la mythologie par la race des Satyres, le cheval Arion, les Centaures et tant d'autres êtres fantastiques unis par une communauté d'origine avec les hommes et les dieux. La hiérarchie est indécise ; il n'y a ni maîtres ni esclaves dans cette grande famille de l'univers ; rien que des frères, in^aux sans doute , mais indépendants. Cette conception républicaine du monde contient en germe la pensée qui servira de base à toute la morale sociale des Grecs, l'ordre dans la liberté.
Les légendes du polythéisme s'enchevêtrent comme les lianes d'une forêt vierge; cette complication convenait au caractère essentiellement fédéraliste de la race hellénique. Chez les peuples modernes, la vie
intellectuelle est concentrée, sur quelques points d'un vaste territoire; en Grèce, elle circulait librement dans les veines de la nation. Tous ces petits peuples, sortis d une souche commune, différaient entre eux comme des frères dans une même famille, famille sans droit d'aînesse, frères à peu près égaux en force et assez querelleurs, c'est le caractère de la jeunesse, mais qui pourtant savaient au besoin se réunir contre un ennemi commun. La même tradition,, transportée sur divers points du sol grec, y prend souvent des formes très-différentes, et comme, à cette époque primitive, les migrations son{ presque incessantes, les cultes se superposent et se mêlent comme les races, et chaque canton a sa mythologie. Mais rien n'autorise à croire que ces différences aient jamais entraîné de luttes religieuses ; le principe même du polythéisme exclut l'intolérance et la proscription. Dans l'immense panthéon de la Grèce, il y a place pour tous les Dieux, comme dans la nature tous les êtres ont leur part de vie et de soleil.
Des amis sincères de l'antiquité ont essayé de la rendre agréable à leurs contemporains en cherchant un fond de monothéisme dans la mythologie grecque. C'est méconnaître les caractères distinctifs des races; comme leur grammaire et leur langue, leur religion porte l'empreinte de leur génie et de leur tempérament particulier. Si on ne connaissait ni la
religiioii des Juifs ni. celle des Hellènes, en comparant la poésie hébraïque, si sobre d'adjectifs, avec la prodigieuse richesse d'épithètes de la langue d'Homère, on pourrait deviner que la première est dominée par l'idée de la substance et de l'unité , la seconde par celle de Irf diversité et de la forme. Expression des qualités spéciales des choses, ou plutôt des personnes, car tout est vivant pour la poésie, la forme les limite, les précise, les sépare. La religion grecque ne se confond pas plus avec le panthéisme qu'avec le monothéisme; la confusion n'eut lieu que dans la période alexandrine , sous l'influence des idées orphiques et orientales. Tant que l'hellénisme conserva son originalité, il n'admit ni unDieu au dessus de la nature , ni un Dieu confondu avec elle; le monde lui apparaissait comme une vaste cité, comme un ensemble d'êtres différents et vivant chacun de sa vie personnelle et indépendante. Frappée dès l'origine des aspects variés de ce monde harmonieux qui l'environne, la race grecque perçoit surtout les différences, les caractères propres et digtinctifs des objets, et les désigne par les mots qui traduisent leur manière d'être.
Par exemple le Soleil est pour elle le Brillant , l'Éclatant, le Brûlant (SvfXioç, <poî6oç, çaeôwv), Celui qui marche au-dessus de nos têtes, le Dieu à la course oblique (ÛTCeptwv, ï^oÇia;). L'idée de lumière conduit à celle d'un long regard qui plonge en avant,