‹ De la morale avant les philosophiesChapitre 4 sur 29 · I)E LA MORALE · texte numérisé non relu

I)E LA MORALE

qui éclaire l'avenir; c'est le devin, le Dieu-prophète; il explique ce que la nuit laissait d'obscur; c'est l'interprète des songes. Celui qui chasse les terreurs nocturnes , les ténèbres , les maladies ( âiudXXcov , akelixMxoç). De là, l'image d'un chasseur qui lance au loin ses flèches, d'un guerrier au glaive d'or (îxaTo; , ÉXTjêoXoç , 5^pu(jacûp) ; c'est lui qui dissipe les nuages , qui dessèche les marais , hydres aux cent têtes, dragons à l'haleine empoisonnée. Puis, après sa rude journée, ce héros du ciel , la Gloire de l'air, TQpax^Tj;, luttant contre la mort, déchire son sanglant vêtement de nuages, et disparaît sur le sommet de rOEta dans un immense bûcher. D'autres fois , le soleil couchant, '£v^u|i.i(ii>v , est le berger divin qui ramène son troupeau de nuages roses , et s'endort dans la nuit , dans la caverne du Latmos , pendant que du haut du ciel la brillante Sélènè se penche vers lui et le regarde avec amour. Des images du

même genre représentent les divers aspects de la lune, et peu à peu toutes ces métaphores deviennent des personnifications distinctes : Hypérion, c'est la force d'ascension des astres; Phoïbè, leur éclat; Théia, le principe de leurs courses dans l'espace.

La pensée spiritualiste des Grecs ne s'arrête pas à l'adoration d'un objet particulier, si grand et si beau qu'il soit. Toujours , sous les apparences mobiles des choses , ils en devinent les principes ca-

chés , mais ces principes leur semblent multiples , parce que les phénomènes qui les manifestent sont différents. Cette infinie variété est produite à leurs yeux par la lutte ou Tunion des contraires ; il n'y a pas pour eux de cause première ni de création proprement dite, mais une génération perpétuelle ; tout mouvement est la résultante de deux forces, tout effet dérive de deux causes, toute conclusion se déduit de deux prémisses. La Théogonie reproduit avec mille variantes ce dualisme éternel , à la fois sous la forme que lui donnèrent les Mazdéens et la plupart des écoles philosophiques , dualisme du bien et du mal , des ténèbres et de la lumière, de la vie et de la mort , de l'attraction «t de la répulsion , de l'être et du vide , et , sous la forme plus concrète qu'îl revêtit chez les Égyptiens et les Assyriens , dualisme de la femelle et du mâle, de la terre et du ciel , de la matière et de l'esprit.

De deux principes primordiaux , la substance et l'espace, Gaïa et Ouranos , naissent les forces élémentaires, les Titans , qui répondent aux Adytias védiques. Ce sont les qualités premières, les essences générales des êtres, manifestées par les apparences. Pour le panthéisme, ces vertus diverses ne sont que des adjectifs, les attributs de la suj)stance unique; pour les Grecs ce sont des forces réelles , causes originelles de la vie des êtres, car les êtres n'ei^istent que par les qualités qui les déterminent,

qui permettent de les distinguer et de les nommer. Aussi, dans Homère et dans Hésiode, les Titans sont-ils appelés les ancêtres des hommes et de& Dieux. De leurs unions, en effet, naît une génération nouvelle, plus déterminée, plus finie dans le sens grec , c'est-à-dire plus parfaite j à cette période logique , car il s'agit moins ici d'une succession dans le temps que d'une classification dans les idée», appartiennent à la fois et les lois modératrices, les Dieux, et les types généraux des espèces vivantes et en particulier de l'espèce humaine. Nés de deux couples jumeaux de la famille des Titans, les Dieux et les hommes ont la même origine, selon le mot d'Hésiode ; rhomme est un Dieu mortel, diront plus tard les Stoïciens.

Comment la Grèce a-t-elle été amenée à admettre cette idée, qui semble si étrangement orgueilleuse au point de vue des autres religions ? Quel attribut est commun à l'homme et aux principes étemels du monde; est-ce la puissance? Mais celle des élé* ments nous domine et nous écrase , et , même parmi les êtres plus voisins de nous par leur nature, il en est, le lion, par exemple, dont la force est bien supérieure à la nôtre. Mais l'homme se sent une force intelligente, une cause libre, une loi qui se connaît elle-même. Il s'affirme devant la nature, il trouve son idéal en lui-même. Cet idéal , qui est la loi , se révèle aux sens par les harmonieuses pro-

portions du corps humain ^ à l'esprit par la eons-^ cience du droit. Regardant autour de lui, il retrouve cet idéal dans Tordre et la beauté du monde ; et au lieu de voir dans la nature des choses inertes, il y voit des personnes libres et indépendantes; au lieu d'y voir des forces aveugles , il y voit des lois vivantes : ces lois sont les Dieux : « Les anciens Grecs ne savaient pas leurs noms , dit Hérodote , mais ils les appelaient Lois (Oeouç), à cause de l'ordre qu'ils ont établi dans l'univers. » Mais les lois du monde, l'homme ne peut que les deviner; la sienne lui apparaît avec l'évidence d'un axiome, et il conçoit les Dieux à son image, parce qu'il a trouvé en lui le premier modèle de la liberté, de l'intelligence et de la loi. Cet idéal qui est en lui , il en revêt ses Dieux comme d'une pourpre splendide. Hélène offrait dans un temple une coupe taillée sur le modèle de son sein. Si la Grèce prête aux Dieux la forme humaine, c'est , dit Phidias , parce qu'on n'en connaît pas de plus belle ; si elle leur attribue les qualités de l'homme , c'est que , selon le mot d'Hésiode , seul de tous les animaux , l'homme connaît la justice.

. Cette conception particulière à la Grèce rend tout à fait secondaire la question tant controversée de l 'autochthonie de la religion hellénique. Les Dieux de la Grèce sont-ils empruntés à l'Egypte, à la Phrygie, à la Phénicie? Zeus est-il le Jéhovah des Juifs ? ou , comme on l'admet aujourd'hui , faut-il cher-

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cher les origines du polythéisme grec seulement dans les traditions communes aux races indo-européennes? Qu'importe, si la notion des Dieux en Grèce est radicalement différente de ce qu elle a été chez tous les autres peuples ; si , au lieu de chercher l'élément divin dans la nature, comme les Égyptiens , au-dessus d'elle comme les Perses, la Grèce le trouve dans l'homme? Une transformation si complète de l'idée première équivaut à une création. Cette transformation, qui marque le passage de Tenfance de l'humanité à sa jeunesse, s'exprime dans la mythologie grecque par la victoire des Dieux sur les Titans ; les Forces sont domptées par les Lois ; lois d'ordre et d'harmonie, qui se traduisent dans le monde moral par la justice^ dans le monde physique par la beauté. Les puissances tumultueuses qui troublaient la paix du monde sont enchaînées dans le ténébreux tartare ; les Dieux de la lumière se partagent équitablement leurs fonctions indépendantes. Chaque être, chaque citoyen de cette immense république de la nature a sa loi en lui-même , le plus humble comme le plus grand , l'homme comme les Dieux , et du mutuel accord de ces lois vivantes résulte cette di-. vine et éternelle symphonie de l'univers que les Grecs appelaient Cosmos.

On a cru voir dans la guerre des Dieux et des Titans le souvenir d'une lutte entre la race hellénique et d'autres peuples qui l'auraient précédée sur

le sol de la Grèce. On manque de preuves pour affirmer que cette idée soit vraie historiquement , mais elle est philosophiquement vraie. Les barbares n'adorent que les Titans, c'est-à-dire les forces élémentaires; la Grèce adore ces Lois éternelles qui sont la vie de tous les êtres , et qu'il appartient à la conscience humaine de connaître et de nommer. Le peuple qui enseigna au monde l'idée du droit dans la morale, l'idée de la beauté dans l'art , pouvait sans orgueil rèver ses Dieux à son image. Cette expression humaine des lois divines, qui est le caractère spécial de l'hellénisme, donne la clef de l'herméneutique, et permet de comprendre la nature complexe des mythes grecs. Car les types divins ne sont pas de simples allégories : ils ont un corps, la légende poétique, exprimant par des images empruntées à la vie humaine l'action régulière des principes naturels, l'enchaînement des causes, la diversité des mouve* ments; ils ont une âme, une vie propre, des attributs multiples , physique , métaphysique et moral ; ce sont des personnes , des causes libres , et chacun d'eux, comme l'homme, porte en lui-même sa loi, qu'il connaît et qu'il suit volontairement.

Ainsi, dans sa manifestation physique, Zeus est l'éther lumineux qui nourrit tous les êtres, féconde la terre et prend mille formes pour reproduire la vie; dans son acception métaphysique, il est l'ordre et l'harmonie générale de l'univers ; enfin, sous son

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