VII
(4) Stobée, éclo^., édit. Heereo, t. I^'', p. 54, 55.
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secrètes. » 11 voulait par là nous engager à conserver non-seulement la pureté de nos mains, mais encore celle nos âmes (1).
Ces témoins célestes que Tbalès semait partout dans le monde étaient des juges sévères et prêts à punir, Solon, dans un hymne qui nous a été conservé par Slobée, se représente les dieux comme équitables mais terribles, accomplissant la justice à leur heure et non à la nôtre, tantôt plus tôt, tantôt plus tard, ce qui donne aux événements de ce monde une apparence de désordre et de hasard ; mais les dieux finissent toujours pur infliger le châtiment, et leur vengeance est inévitable.
a O filles brillantes de Mnémosyne et de Jupiter Olympien. Muses Piérides, écoutez ma prière : Prucurez-moi la faveur des dieux bienheureux et la bonne renommée chez les hommes...
a Je désire posséder les richesses , mais je ne veux pas les acquérir injustement : la justice finit toujours par arriver. La richesse que donnent les dieux est un édifice solide depuis le fondement jusqu’aux combles; celle que les hommes admirent vient par la violence, non par le droit. Obéissant à d'injustes manœuvres, elle nous suit malgré elle, mais elle est bientôt rejointe par le châtiment. Le commencement de la vengeance divine est peu de chose, comme celui du feu ; mais la fin est lamentable; car les œuvres de la violence ne durent point chez les mortels. Jupiter considère en tout la fin. Un vent de printemps, après avoir remué le fond de la mer qui bouillonne, et ravagé les productions de la terre couverte de blé, s’est élevé jusqu’au ciel, la haute demeure des dieux, a dispersé les nuages, et a fait reparaître la séré-
(1) Valère-Maxime, vit, 2.
nité ; le feu du soleil brille dans toute sa beauté au-des> sus de la terre fertile, et l’on ne voit plus aucun voile : ainsi marche la vengeance de Jupiter. Il ne s’emporte pas sur le champ pour chaque action, comme un homme mortel ; mais celui qui recèle un cœur coupable ne lui échappe jamais : il est démasqué à la fin. L’un paie sur le champ, l'autre plus tard ; s’ils échappent eux-mômes, et que la vengeance des dieux ne les atteigne pas, elle vient toujours et elle retombe sur les têtes innocentes de leurs enfants ou de leur dernière postérité. Notre erreur est la même à tous, aux bons comme aux mauvais ; chacun abonde dans son sens, avant d’avoir souffert ; on se lamente ensuite ; mais d’abord la bouche béante on court après de vaines espérauces. Celui qui est accablé par 1^ maladies les plus douloureuses, se flatte de recouvrer la santé ; un malhonnête homme se parait à lui-même homme de bien ; et sous la forme la plus disgracieuse l’on croit posséder la beauté... Celui-ci, ayant reçu les présents des Muses Olympiades, connaît le rhythme qui contient l’aimable sagesse; celui-lè, institué devin par Apollon, le Dieu qui agit de loin, sait les maux qui doivent venir un jour sur l’homme et auxquels tous les dieux feront cort^e; car leurs arrêts ne peuvent être détournés par aucun augure ni par aucun sacrifice.
« D’autres accomplissent l’œuvre de Péan, fertile en remèties; mais ils n’atteignent pas leur but; souvent d’une petite douleur résulte une grande souffrance, et personne ne peut la guérir tout en prodiguant les doux remèdes; souvent un homme est torturé des plus af-, freuses maladies, on le touche de la main et on lui rend la santé. La destinée apporte le mal aux mortels et ap-i porte aussi le bien ; les présents des dieux immortels ne peuvent être refusés.
( Le danger plane sur toutes les œuvres des hommes, et personne ne sait s’il doit jamais jouir de la fortune qui commence. Tel qui s’etforce de bien faire, tombe sans l’avoir prévu dans une profonde calamité, et tel autre qui fait bien aussi, reçoit de Dieu en toutes choses une fortune heureuse et l’alTranchissenent de la folie humaine. Les hommes ne mettent aucune borne é leur richesse ; ceux qui ont le plus d’opulence s’efforcent une fois de plus que les autres; qui pourra jamais les rassasier? Les immortels ont accordé des gains aux mortels ; mais c’est de là que sortira la vengeance qui nous frappera de différents coups, lorsque Jupiter l’enverra pour nous punir (1). »
La divinité des sages excite plus la crainte que l’amour. L’opinion qu’ils se forment des dieux se ressent de la rude existence qui est faite aux mortels dans les sociétés naissantes. Il faut lutter sans cesse contre les éléments et contre les tribus ennemies; les dieux paraissent des maîtres plutôt sévères que bienveillants. La rudesse dans les mœurs, qui vient de la dureté de la vie, produit la cruauté des supplices qu'on inflige aux prisonniers et aux condamnés. Lorsqu’un crime a été commis, l’inhabileté dans l’administration de la justice empêche de trouver le coupable et fait que l’on punit toute la famille, quelquefois même toute la tribu, et l’on impute aux dieux la même conduite, en supposant qu’ils recherchent le criminel jusque dans les rejetons de sa dernière postérité. Les dieux sont d’ailleurs considéré.s alors comme enfermés dans le cercle d’une nécessité inflexible. Les dieux eux-mémes, dit Pittacus, ne combattent pas contre la nécessité (2). L’homme est un instrument
(1) Slobée, édit. Gessncr, p. 103; édit. Tauch., t. I, p. 192,
Piog. Laërce, Vie de Putacu$, |iv, I, cb. iv, § 77,
passif entre les mains de la divinité. Les dieux sont les auteurs de nos biens et de nos maux, ils sont même la cause de nos vertus. « Lorsque tu fais quelque bonne action, dit Bias, rapportes en l'honneur non à toi, mais aux dieux (1). » C'est la doctrine de la grâce, dans toute sa sévérité et sans cette restriction que nous voyons paraître dans une histoire ingénieuse, récemment exhumée du moyen-âge. Un roi, dit-on, veut racheter un condamné du supplice. 11 faut qu’il donne dix livres d’or ; il les fournit, moins trois deniers qui sont trouvés dans la bourse du condamné lui-mème. Bias n’accorde même pas à l’homme le pouvoir de fournir ces trois deniers ; il le dépouille de toute vertu et de tout mérite. D'après la prière de Solon, l’homme doit toujours trembler devant la divinité. Aussi les sages jettent-ils sur la vie humaine un regard plein de tristesse. Aucun mortel n’est heureux, dit Solon ; tous ceux que voit le soleil sont misérables (2). Les sages veulent qu’on aspire au repos de la mort: meurs sans regret, disent-ils (3’. Regarde le mort comme heureux (ù). Les sages croyaient-ils à l’immortalité de l’âme? Diogène Laérce prétend que Thalès enseigna ce dogme le premier; mais il ne cite point l'autorité sur laquelle il s’appuie. Nous voyons seulement dans la vie de Solon par Plutarque, que ce législateur défendait de dire du mal des morts, et que, passé le jour des funérailles, il empêchait que les sépulcres fussent visités par d’autres personnes que par les parents du mort, afin qu’on ne troublât pas le repos des sépultures. Suivant Sosiade, cité par Stobée, les sages défendaient de rire
(1) Dém. Phal., sur Bias; Diog. Laërce, liv. I, ch. v, §88.
(2) Stobée, édit. Gessner, p. 530; édit. Tauch., t. III, p. 229.
(3) Sosiade chez Stobée.
(4) Dém. Phal., surChilon,
d’un cadavre et l’homme devait se considérer sur cette terre comme un étranger. Cette maxime et le respect que les sages professaient pour la mort semblent indiquer qu’à leurs yeux la dépouille humaine était consacrée par une âme qui survivait à sa séparation d’avec le corps. Mais ils n’ont point sur ce sujet de sentences précises, et il faut venir Jusqu’à Platon et à Xénophon, inspirés tous deux par l’enseignement de Socrate, pour trouver une première démonstration de l’immortalité de l’àme.
Malgré celte incertitude sur la destinée ultérieure de l’homme, les sages recommandaient la piété : ■ Garde la piété (1). Rends un culte aux dieux (2). n Bias, voyageant avec des impies, et une tempête s’étant élevée, ces gens se mirent aussi à invoquer les dieux. « Taisez-vous, leur dit-il ; faites en sorte que les dieux ne s’aperçoivent pas que vous êtes ici (3). » Du reste, les sages ne se séparent point de la religion de leur temps, et ils prescrivent de respecter les oracles (à). C’est une doctrine que Socrate leur a empruntée.
Résumons-nous sur la morale des sages. Il n’y faut point chercher la méthode. Us ne s’occupent pas de sonder les fondements de la morale, ni de la diviser en parties distinctes et régulières. Leur sagesse est comme brisée eu une multitude de maximes qui sont exposées d’ordinaire sans lien et sans ordre, et qui sont ici pour la première fuis rangées sous une distribution méthodique et dans un cadre emprunté à une antiquité moins reculée que celle des sages. Interrogés d’après cetté méthode, les sages ont des réponses sur pr^ue toutes les
(1) Dém. Phal., lurCléobule et sur Thalès.
(2) Dém. Phal., lur Solon.
(3) Diog. LaSree, tir. I. ch. v, § 86.
(4} Sosiade chet Stobéa.
parties delà morale. On peut, avec leurs sentences, dessiner déjà les traits principaux de cette science. Ils recommandent la culture de l'esprit, la tempérance et le courage, ce qui forme aujourd’hui encore toute la morale individuelle. Ils prescrivent de ne pas nuire et déjà même de respecter certains intérêts délicats, puis de servir l’amitié, la famille et la patrie, ce qui compose les devoirs les plus importants de la morale sociale. Avec les services qui sont de l’ordre du devoir, ils en demandent déjà quelques autres qui appartiennent à la bienfaisance ou à la charité. Enûn ils ordonnent de révérer les dieux et de leur rendre un culte public, ce qui constitue la morale religieuse.
Leurs successeurs auront à donner la philosophie de la morale, à en établir les bases et les divisions, à indiquer les traits seœndaires de la vertu, et, pour ainsi dire, les nuances déliées de la conscience; ils auront surtout à perfectionner la morale religieuse. Les sages se représentaient les dieux comme des maîtres terribles, et leur adoration était celle de la peur. Il reste à mettre en lumière le côté aimable de la divinité, et à joindre l’amour à la crainte dans le culte qui lui est rendu.
• Nous avons voulu rechercher l’élat de la doctrine morale en Grèce avant Socrate ; nous avons recueilli et classé les maximes qu’on attribue aux sages, et nous avuns vu qu’elles contiennent les vérités tbndamentales de la science des mœurs, mais sans développement et sans ordre. Nous aurions maintenant à interroger Pythagore et les poètes gnomiques, ainMi nommés parce que leurs vers sont une suite de sentences morales; mais les sources où l'on puise la connaissance de la doctrine de Pythagore ne sont ni nombreuses ni pures. Les textes des poèmes gnomiques ônt peu d’authenticité; on y soupçonne des interpolations, èt Touvrage de Phocylide, qui a pour titre Exhortation morale, est attribué à un chrétien du iii* siècle, è cause de quelques maximes qu’on regarde comme supérieures aux conceptions de l’antiquité. La doctrine de Socrate, au contraire, repose sur des textes de Xénophon et de Platon, qui ne sont pas contestés. Nous allons donc taire
connaître d’abord cette tliéorie; nous reviendrons ensuite à la morale de Pythagore et à celle des poésies gnomiques, et nous serons alors à même déjuger si elles dépassent la hauteur à laquelle Socrate nous aura fait voir que pouvait parvenir la morale de l’antiquité.
Une grande partie des actes et des opinions de Socrate sont attestés à la fois par Xénophon et par Platon. Il n’y a presque pas de théorie un peu importante chez Xénophon qui ne se trouve aussi chez Platon ; mais il y en a plusieurs dans Platon qui ne sont même pas en germe dans Xénophon. En attribuant ces dernières à Socrate, on craindrait de diminuer la part de Platon. Si l’on compare la manière des deux disciples, on voit que Xénophon raconte, sans aucun art, des conversations qu’il a entendues. Il fait lui-méme la remarque qu’il ne rapporte que les entretiens dont il a été témoin (1). Platon, au contraire, compose des drames; il décore le lieu de la scène, il varie le caractère des personnages, il répand à pleines mains les ornements de la plus magnifique poésie et laisse couler tous les fiots d’une imagination intarissable. Il y a aussi contre lui ce mot, qu’on attribue à Socrate : « Que de choses ce jeune homme me fait dire, auxquelles je n’ai jamais songé!» 11 faut donc lui laisser la gloire et aussi la responsabilité des doctrines qui ne sont pas indiquées dans Xénophon , et surtout de celles qui seraient con tred i tes par une assertion positive de ce disciple, dont l’imagination est plus sobre et plus tranquille. Nous aurons soin d’ailleurs d’indiquer les points sur lesquels les deux témoignages se séparent ou se réunissent.
Nous n’entreprendrons pas d’écrire la vie de Socrate, déjà tant de fois racontée, mais de faire connaître sa doo-
(1) Xénophon, U^oires, liv. IV, ch. m, § 2.
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trine morale, qui ii’a encore été exposée nulle part avec l’ordre, l'exactitude et l’étendue qu’elle mérite. Nous ferons seulement ressortir, quand il en sera temps, les traits qui marquent la conduite morale de Socrate, parce que cette conduite importe à la connaissance de sa doctrine. Xénoplion dit expressément que Socrate aimait encore mieux dtifinir la justice par ses actions que par ses discours (1).