DE LA
Qu’est-ce que la morale? Ësl-eile un ensemble de recommandations relatives à notre propre intérêt, une exiiortation de ne pas nuire et de rendre des services dans la vue de nous assurer des appuis, ou de causer à nos semblables un plaisir que nous partagerons par sympathie? La morale se ren ferme- t-el le ainsi tout entière dans les limites du sentiment? Ou bien est-elle une science fondée sur des conceptions intellectuelles, comme la géométrie pure ? Le triangle parfait , par exemple, ne se trouve que dans notre esprit : loin de tirer cette conception de la vue des objets naturels, nous nous servons de l’idée intérieure pour juger les figures extérieures, et pour vérifier entre autres la forme des cristaux naturels? Ën est-il de môme de la justice parfaite; et du parfait désintéressement? Ces vertus ne sont-elles que
GAHSIEB. 1
dans notre intelligence et, an lieu de nous venir du spectacle des actions humaines, ne nous servent-elles pas à juger ces actions, et à leur assigner leur caractère de mérite ou de démérite?
Dans le cas où la morale serait une science idéale comme les mathématiques pures, à combien d’éléments peut-on la réduire? Les mathématiques ont pour éléments les idées de quantité, d’unité indivisible soit dans le nombre, soit dans l’espace, de ligne droite ou courbe, de surface, de solide, et enfin d’infini. Toutes ces idées sont irréductibles les unes aux autres, mais elles suffisent à la construction de l’immense édifice de la géométrie, et l’on peut dire que les mathématiques dans leurs spéculations les plus complexes et les plus élevées, sont la combinaison de sept idées primitives ni plus ni moins. De combien d’idées primitives la morale se composet-elle? Combien renferme-t-elle de principes irréductibles? L’idée de la tempérance est-elle distincte de l’idée de la justice? celle-ci dilïére-l-elle de l’idée de la charité? La culture de l’intelligence est-elle une vertu morale ? peutelle se mettre sur le même rang que Injustice et la charité?
En résumé, la morale soulève deux principales questions : premièrement, quelle est la nature de la morale? est-elle un produit de l’intérêt, une inspiration du sentiment ou une conception de l’intelligence? Secondement, à combien de principes irréductibles la morale peut-elle se ramener? Tels sont les deux problèmes dont nous nous proposons de chercher la solution à travers l’hiaioire de la morale, depuis l’antiquité grecque jusqu’à l’époque où nos forces nous permettront de parvenir.
Nous avons le dessein de comparer entre eux les grands monuments de la morale antique : les mémoires de Xénophon sur Socrate, les dialogues moraux de Platon,
LES SAGES DE U GRECE, les traités de morale d’Aristote, les ouvrages philosophiques de Cicéron, de Sénèque, d’Épiclète, de Plutarque et de Alarc‘Aurèle : nous rechercherons comment chacun de ces auteurs envisage la nature de la morale, et quelles sont, en ce qui touche les mœurs, les nouvelles idées qui apparaissent de siècle en siècle. Nous ne nous proposons pas, en étudiant la pensée des anciens, de satisfaire une curiosité oisive, qui se donne le spectacle des diverses opinions humaines, sans se soucier desavoir de quel côté est la vérité; nous voulons saisir dans les mains vénérables de l’antiquité les matériaux d’une science que nous aimerions à voir établie sur des bases aussi solides et distribuée dans un aussi bel ordre que la géométrie pure.
Les mémoires de Xénophon sur Socrate sont, en ce qui touche la morale, le premier monument de quelque importance qu’on trouve dans l’antiquité grecrjue. Mais Socrate a été précédé par les sages de la Grèce. Que leur doit-il? Quelles idées leurn-t-il empruntées? Quels services ces sages ont-ils rendus à la science qui nous occupe? Telle est la première question que nous voulons éclaircir.
Les sources où l’on doit puiser la connaissance de ces personnages et de leurs pensées sont les œuvres de Platon, d’Aristote, et les écrits de Démétrius de Phalère, recueillis par Stobée. Ces documents sont les seuls qui ne s’éloignent pas assez du temps et du pays où ont vécu les sagesî pour que les fausses traditions, et ce qu’on pourrait appeler les légendes de l’antiquité, se soient mêlées aux récits historiques. Cicéron^ historien assez exact de la philosophie antique, en est cependant moins rapproché que les auteurs que nous venons de nommer* Quant à Plutarque et à Diogène de Laôrle, on sait avec quelle avidité ils accueillent les histoires merveilleuses et
le soia qui esl nécessaire i>uur distinguer sur quelles autorités ils s’appuient. Toutefois, en ce qui regarde les sentences morales des sages de la Grèce, Diogène de Laërte et Plutarque, s'il faut lui attribuer le Banquet des sept sages, contiennent peu de chose de plus que les auteurs tout à fait dignes de foi, et nous aurons soin d’indiquer les emprunts que nous pourrons faire à ces autorités moins sûres.
Nous ne nous occupons ni de la vie des sages, ni de leurs conjectures sur la physique et la formation du monde, mais seulement de la doctrine morale qu’on peut rapporter aux principaux d’entre eux. Le nombre de sept est celui auquel on les a réduits ou plutôt élevés, car il y en a un ou deux qu’on semble y avoir fait entrer par force, et qui font peu de figure dans cette auguste compagnie. Ce chiffre nous parait un de ceux que l’antiquité imagine parqiielque analogie trompeuse. Le nombre de sept était donné par celui des planètes et des pléiades, comme le nombre de douze appliqué aux travaux d’Hercule était déterminé d’avance par les mois de l'année et les signes du Zodiaque, soit qu’on voie ou non dans Hercule une représentation du soleil. Nous ne tenterons pas non plus de rapporter à chacun des sages les sentences qui pourraient lui appartenir en propre; on n’est pas d'accord sur ce sujet; quelques-unes de ces maximes sont d'ailleurs communes à plusieurs d’entre eux, et ce que notis cherchons, c'est l’état de la morale avant Socrate et non pas le nom d’auteur qu’on pourrait attacher à chaque partie de cette morale.
Les personnages qu’on appelle les sages de la Grèce n'ont pas été comme Socrate des professeurs de morale. Ils étaient occupés aux travaux delà vie pratique. Solon, Pittacus, Cléobule, Périandre, étaient ou législateurs, ou
LES SAGES DE LA GRÈCE, guerriers, ou chefs du gouvernement de leur patrie (1). Chilon avait à Sparte la dignité d’Éphore, et Hérodote nous apprend que ce magistrat excita l’admiration de ses concitoyens par ses prédictions ‘sur les événements politiques (2). Diogène de Laërte dit que Thalès s'occupa des affaires publiques, avant de se livrer à l’étude (3). 11 engagea les Ioniens à former entre eux une ligue générale dont l’assemblée se serait tenue à Téos, qui était è peu près au centre de toutes les villes d’Ionie (it). De son côté, Bias empêcha Crésus de faire la guerre aux habitants des lies grecques, en lui remontrant sans doute que des peuples de même origine et de même langue, au lieu de se déchirer entre eux, devaient songer à s’unir contre l’ennemi commun, qui était en Asie; et lors de l’expédition de Cyrus, il donna aux Ioniens le conseil fort sage, selon Hérodote, de se retirer en Sardaigne (5). Un érudit allemand, de la fin du dernier siècle et du commencement de celui-ci, qui a jeté beaucoup de lumière sur les premiers âges de la philosophie grecque, Christophe Meiners, professeur de philosophie à Cœttingue, fait remarquer avec raison que les sages de la Grèce ressemblent à ces anciens Romains que Cicéron nous montre occupés à donner des conseils à leurs concitoyens soit dans leur maison, soit même sur la place publique. Les Titus Coruncanius, les Marcus Caton, les Sextus Ælius, Crassus l’Ancien, Quintns Metellus étaient consultés non-seulement sur les affaires publiques et sur les questions de jurisprudence, mais sur les intéiéts privés
(1) Arist., De rep., lit, 10; Strabon, XIII.
(2) Hérodote, I, 59, vu, 239.
(1) Hérodote, I, 170.
(5) Id.,i6id.
de chacun, sur le mariage d’une fille, sur l’achat d’un fonds de terre, sur les meilleurs moyens de culture; et Cicéron ajoute que le titre de sage [sapiens) fut décerné par les Romains à quelques-uns de ces personnages respectés (1).
Platon nous apprend dans le Protagoras que tous les anciens sages étaient admirateurs et pour ainsi dire disciples de l’éducation lacédémoriienne; qu’ils avaient tous la même doctrine, ce qui nous dispense au besoin de rechercher la part de cliacun, et qu'ils aimaient à exprimer leur pensée en paroles concises, dignes d'être retenues. Il ajoute que quelques-uns d’entre eux s’étant un jour rassemblés, dédièrent à Apollon les deux maximes qu’ils regardaient comme le commencement de la sagesse (2), en faisant inscrire dans le temple de Delphes ces sentences célèbres : Connais-toi toi-même et rien de trop (3).
Nous sommes étonnés, au premier abord, de voir écrire dans un temple des maximes de pure philosophie, et nous nous demandons quelle pouvait être en Grèce, à celte époque, la situation respective du sacerdoce et des sages. Mais il faut rapporter que, suivant Meiners, les Grecs exposaient dans les temples les plus riclies trésors , les raretés les plus précieuses , et la représentation de toutes les inventions nouvelles, soit pour rendre grâces à la divinité, soit pour faire connaître ces découvertes à ceux qui visitaient les édifices sacrés. Au rapport de Pausanias, Palamède consacra dans le temple de la Fortune , à Argos, le dé à jouer
(1) Christ. Meiners, Histoire de Vorigine, des progrès et de la décadence des sciences dans la Grèce, trad. fr., t. I, p. et suiv.
(2) ’ATrapx'K eoçèiaî.
(3) Platon, édit. H. E., t. I, p. 343.
qu’il avait inventé, et un certain Alexandre offrit à Diane d’Éplièse un psalterion de son invention. Strabon nous apprend que Heraclite consacra à la mémo déesse son ouvrage sur la nature. C’est ainsi qu'à Rome Decimus Brutus ût graver dans tous les temples et sur tous les monuments les vers d’Accius, et que chez les Arabes des vi* et vii* siècles, les poèmes qui avaient obtenu le plus d’éloges étaient peints en lettres d’or sur des étoffes de soie, et suspendus dans le temple de la Mecque. Le dépôt de toutes les richesses matérielles et de tous les trésors de l’iiilelligence que l’on trouvait dans les temples de l’antiquité, était l'appàt qui attirait les voyageurs , et quiconque voulait s’instruire allait consulter les prêtres et visiter les édifices sacrés (1).
Platon fait remarquer, comme nous l’avons déjà dit, que la philosophie de ces anciens sages se renfermait dans des maximes d’une brièveté laconienne qui rendait facile de les transmettre en tous lieux, comme par exemple ce mot de Piltacus, vanté par tous les autres sages : Etre homme de bien est difficile. Ce laconisme produisait quelquefois de l’obscurité; mais les anciens ne répugnaient pas à mettre la sagesse sous une forme énigmatique. C’était un de leurs jeux favoris, surtout pendant les repas, que de se proposer de ces courtes sentences, plus pleines de sens que de mots, et de se les donner à expliquer. Voici quelques exemples de ces aphorismes en forme d’énigme : Souffre sans te plaindre, mortel (2) ; celte épithète rejetée à la fin, voulait faire comprendre que nos souffrances ne seront pas de longue durée, ou que n’ayant pas la force de lutter contre les
(1) Christ. Meiners, ibid., I. I, p. 52 et siiiv.
(2) Sosiade, clicz Slobée,édit, Tau<-linilz, t. I, p. 93,
Dieux, U faut nous résigner et déployer notre courage : Met$ sur tes paroles le sceau du silence, et sur ton silence le sceau de l’opportunité (1)^ ce qui voulait dire qu’il ne faut abuser ni de la parole ni du silence, ou parler et se taire à propos. En voici une de Solon plus difficile à comprendre : Ne dis point des choses plus justes que tes parents (2). Veut-il donner à entendre qu’on se tromperait si l’on croyait être plus juste que ses parents, et que par conséquent il ne faut pas tenir de discours qui nous paraîtraient même plus justes que les leurs, ou bien veutil qu’on respecte les parents jusque dans leurs fautes? Cette dernière interprétation serait d’accord avec la pensée de Fittacus : Qu'il ne faut pas hésiter à flatter ses parents (3). Quoi qu’il en soit, la forme de l’énigme est un des caractères de la sagesse antique. Nous la retrouverons dans ce qu’on appelle les symboles de Pythagore, et Meiners ne manque pas de nous faire remarquer que cette forme n’est pas particulière à la Grèce, qu’elle appartient à toute l’antiquité, qu’elle se trouvait chez les Hébreux dans plusieurs des proverbes de Salomon, et chez ce peuple de l’Abyssinie dont la reine vint proposer au roi des Hébreux des énigmes qui n'étaient probablement que des sentences morales trop abrégées (h). Nous voyons encore par l’ouvrage de Davis sur la Chine, que l’on suspend dans les temples de ce pays des tablettes où sont écrites en riches caractères des sentences choisies des anciens sages, et que la plupart de ces aphorismes ont un sens obscur ou à double entente, comme par
(1) Attribué à Solon par Démétrius de Phalëre, chez Stobée, édit Tauchnitz, 1. 1, p. 89.
(2) tbid.
(3) Dém. Phal., chez Stobée, édit Tauch., t. I, p. 90.
(é) Meiners, ouvrage cité, l. I, p. .55 et siiiv.
LES SAGES DE LA GRECE, exemple : Quand l'arbre est abattu son ombre disparait, pour signifier que les parasites s’en vont avec la fortune, ou manger des aliments wlés sans s’essuyer les lèvres, pour désigner le fripon qui n’a pas la ruse de son métier (1).
La sagesse antique n'affecte pas seulement l’apparence de l’énigme, elle se revêt aussi le plus souvent des formes de la poésie. Nous avons encore des fragments de la poésie sentencieuse ou gnomique de Solon. Tliéognis, Pliocylide, Siraonide, sont presque autant des sages que des poètes. Enfin, par la poésie, la sagesse primitive touche à l’allégorie et à la fable, et elle s’offre souvent à nos yeux sous cet autre vêtement. Ésope est le représentant le plus connu de la fable morale. Socrate, au moment de mourir, s’occupait de mettre en vers quelques-unes des fables d’Ésope, et Platon, traitant ce fabuliste comme un sage, le recevait dans sa république, d'où il exilait, comme on sait, Homère et Hésiode. Mais Ésope n’est pas le seul qui ait fait des fables dans la Grèce : Hésiode, Archiloque, Stésichore en avaient composé avant lui (2). La fable était donc une des expressions de la sagesse de l’antiquité. Elle ne servait pas, comme aujourd’hui, de pur amusement pour l’esprit ; elle se proposait d’avertir, non pas seulement les simples citoyens sur les vérités de la morale, mais les peuples et les chefs d’État sur les intérêts de la politique, et par là elle convenait particulièrement à ces premiers sages dans lesquels nous avons reconnu, non des théoriciens et des spéculatifs, mais des hommes d’action qui maniaient les affaires de leur pays. C’est ainsi que Stésichore raconte aux Himériens la fable du cheval asservi par l’homme, pour les mettre en garde
(1) La Chine, par Davis, trad. fr., t. II, p. 108, 109.
(2) Meiners, ouvrage cilv, l. I, p. 68 rt siüv.
contre Plialaris, tyran d’Agrigente. C'est dans une intention semblable qu'Ésope récite aux Samiens la fable du renard malade (1). ail ne voulait pas, leur dit-il, qu’on chassât les mouches qui s’étaient gorgées de son sang, parce qu’elles feraient place h d’autres, qui auraient à se rassasier à leur tour. Et vous aussi, ne renvoyez pas le traitant qui s’est gonflé do vos richesses, parce qu’il cédera la place à de plus affamés (2). » Enfin, c’est de la même manière qu’à Rome, Ménénius Agrippa, employant un apologue bien connu, faisait descendre le peuple des hauteurs du mont Sacré, et le ramenait dans Rome réconcilié avec le Sénat.
Ainsi l’aphorisme, l’énigme, la poésie, l’allégorie ou la fable, telles sont les formes qui enveloppent et qui cachent en partie la sagesse antique.
Pénétrons maintenant sous ces voiles, et cherchons quelle doctrine on y peut découvrir. Les sentences des sages nous sont présentées par les historiens même les plus dignes de foi dans une sorte de péle-mâle et de confusion qui en rendent la lecture insupportable. Nous n’avions sans doute pas à attendre une distribution méthodique de la main même des sages. Ces sentences leur étaient inspirées par l’occasion- Usant de l’autorité dont ils jouissaient auprès de la multitude, ils proclamaient ces pensées comme des lois non écrites ; ils leur donnaient une forme remarquable, pour les graver plus profondé» ment dans les esprits, et ils ne s’occupaient d’établir entre elles aucun ordre ni aucun lien. Mais, dans le dessein où nous sommes de comparer cette première sagesse avec celle des âges suivants, nous prendrons le
(1) Meiners, ouvr. cili, t. I, p. 68 et suiv,
(2) Aristote, fiWt., 11, 20,
LES SAGES DE LA GRÈCE, cadre de morale qui commence à paraître dans Socrate et qui est très-net lemeiit tracé par Cicéron, et nous y distribuerons ce qui nous reste de la sagesse primitive, de manière à faire ressortir les différences qu’elle présente avec celle des âges postérieurs, et à indiquer les lacunes qu’elle peut laisser regretter.
Les anciens, et parmi eux Cicéron, renfermaient sous le nom de la morale ou du devoir, en grec t 6 xaQ^xiv, en latin officium, une matière plus étendue que celle que nous y comprenons aujourd’hui. Ils y faisaient entrer, sens doute, avant tout, l’honnéte : rb xar^dufitx, koneslum; mais iis y plaçaient aussi une sorte d'intérét bien entendu, le bien-être ou l’utile : t'o erjfKftoov, utile. Nous retrouverons dans Cicéron beaucoup do préceptes qui ne se rapportent qu’à ce soin de l’intcrét compris d’une manière générale et élevée. Les anciens sages, en particulier, ne se proposaient pas seulement de faire un honnête homme, ils voulaient aussi faire un homme prudent, habile, énergique, qui pût rendre des services à son pays, et qui ne se laissât pas prendre pour dupe à la fourberie, ou pour victime à la violence. Ils avaient sous les yeux le type de la vie héroïque, le héros dans le sens antique du terme, c’est-à-dire un dompteur de monstres et d’ennemis. De là une première classe de sentences qui ont pour but de faire l’homme fort plutôt que l’homme bienveillant ; << Recherche la gloire (1). Repousse la force par la force (2). Ne dis pas de mal de ton ami, ni de bien de ton ennemi, car cela est absurde (3). Sois bienveillant envers tes amis; à tes ennemis rend la pa-
( 1 ) Sosiade, chez Stobée, édit. Tauch,, t. I, p. 02.
(2) Ibid.
(3) Atiribué à Tbilès par Pém. Pbal., chez Stobée, édit. Tauch., t. 1, p. 90.
reille (1). Garde ce qui t’appartient (2). Expose-toi avec prudence (3). Discerne l’occasion (Ii). Ne dis pas ce que tu veux faire, car, si tu ne réussis pas, tu seras raillé (5). Cache ton malheur, pour ne pas exciter la joie de tes ennemis (6). AGn d’éviter l’envie, ne va pas jusqu’à faire pitié (7). » Ces maximes se rapportent toutes à notre intérêt Elles s’adressent plus particulièrement , sans doute, aux chefs des peuples. Ceux-ci devant surtout agir contre l’étranger, c’est-à-dire contre l’ennemi, et défendre leurs concitoyens, courraient risque, par trop de bienveillanoe,de devenir débonnaires et d’être funestes à leur pays. Mais les sages ont aussi des maximes pour le bien-être des simples citoyens. Réservant leurs exhortations énergiques pour les hommes d’État, ils engagent l’homme privé à se renfermer autant que possible dans l’ombre de sa maison. « Ne siège pas comme juge, lui disent-ils, car tu serais odieux au condamné (8). Ne blâme personne (9). Cède au temps; prévois l’avenir; évite les querelles (10). Ne sois ni dupe, ni fripon (11). Ne cautionne personne, car caution engendre dom-
(1) Sosiade, chez Stobée, édit. Tauch., t. I, p. 92.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
(4) Attribué à Thalès par Dém. Phal., chez Stobée, édit. Tauch., t. I, p. 90.
(5) Idem, ibid.
(6) Attribué à Périandre, Dém. Phal., chez Stobée, édit, citée, t. I, p. 91.
(7) Attribué à Pittacus, Dém. Phal., chez Stobée, édit, citée, 1. 1. p. 90.
(8) Attribué à Solon, Dém. Phal., chez Stobée, édit. Tauch. t. I, p. 89.
If (9) Soiiade, chez Stobée, édit. Tauch., t. I, p. 92.
(10) IbU.
(11) Attribué à Bias, Dém. Phal., chez Stobée, édit, citée, t. I, p. 91.
mage (1). Traite bien ton âme et ton corps (2). Joui» de ce que tu possèdes; règle tes dépenses (3). Il vaut mieux mourir dans l’épai^e que de vivre dans le besoin (â). Parle à tout le monde; vis avec tes égaux (5). Pauvre, ne fréquente pas tes riches, si ce n’est pour leur rendre un grand service (6). > Voilà encore des conseils intéressés qui ne font pas partie de la morale comme nous l’enten* dons aujourd'hui, qui ne formeraient pas d’hommes entreprenants, ni de zélés citoyens, mais qui enseignent à se contenter du bonheur qu’on goûte auprès du foyer domestique, et qu’un père, même de nos jours, ne serait peut-être pas fâché de voir à ses enfants.
Mais, comme nous l’avons dit, au-dessus de l’utile, que les anciens renfermaient dans la morale, ils plaçaient l’honnête, le droit ou la vertu. Nous ne devons pms nous attendre à ce que les antiques sages aient examiné l’origine de l’idée de l'honnête, ni qu’ils puissent nous satisfaire sur la question de savoir si la morale vient du sentiment ou de l’intelligence. Ils étaient trop occupés de l’action pour avoir le loisir de se livrer à la spéculation métaphysique. Mais ils se font une juste idée du haut prix de la vertu, et ils ont sur ce sujet des pensées qui méritent d’être relevées. Cicéron rapporte « que la patrie de Bias étant tombée au pouvoir de l’ennemi, et chacun
(1) Attribué à Pittacus, Dém. Phal. Stobée, édit, citée, t. I, p, 90, cité aussi dans le Banquet des sept sages.
(2) Attribué à Cléobule, Dém. Phal, chez Stobée, édit, citée, t. I,
(3) Sosiade, chez Stobée, édit, citée, p. 92.
(4) Attribué à Périandre, Dém. Phal., chez Stobée, édit. ^ citée, t. I, p.91.
(5) Sosiade, chez Stobée, édit, citée, p. 92.
(6) Attribué à Bias, Dém. Phal., chez Stobée, édit, citée, I. I, p. 91.
là DÈ LA MORALE DANS L'ANTIQWITÉ.
prennnt la fuite et emportant tout ce qu'il pouvait de ses richesses, on avertit Bias d’en faire autant : a Je le fais, répondit- il, car je porte tout avec moi. » En effet, poursuit Cicéron, il ne regardait pas comme à lui ces jouets de la fortune que nous appelons des biens. Qu’estce donc que le bien ? demandera-t-on. Le droit, l’honnête, ce qui est fait avec vertu, cela seul est le bien (1). Garde l’honnêteté, dit Solon ; elle est plus sûre que le serment (2). Ne recherche pas la beauté qui s’adresse aux yeux, dit Pittacus, mais la beauté des mœurs (3). Si tu te regardes au miroir, ajoute Bias, et que tu te trouves de la beauté, ne la souille pas par la laideur de les actions ; et si c'est le contraire, corrige la laideur de tes traits par la beauté de ton Ame (A). Etre homme de bien est difflcile (5). Point de société avec les méchants (6). Agis de manière à ne pas te repentir, et, si tu as mal agi, repens-toi (7). Dans la jeunesse, les bonnes actions ; dans la vieillesse, les bonnes pensées (B). Entln, sois loué dans ta vie, dit Périuudre, pour être jugé heureux dans ta mort (9'*
Telles étaient les maximes générales par lesquelles les anciens sages recommandaient la vertu aux hommes de leur temps; ils en faisaient sentir la beauté immatérielle, supérieure à tous les autres genres de beauté ; ils en
(1) Paradoxes, I.
(2) Dém. Phal., chez Stobée, édit, citée, 1. 1, p. 89.
(3) Idem, ibid., p. 90.
(à) Idem, ibid , p. 91.
(5) Attribué à Pittacus, Platon, édit. H. E., t. I, p. 343.
(6) Attribué à Solon, Dém. Phal., chez Stobée, édit, citée, t. I, p. 89.
(7) Sosiade, chez Stobée, édit, citée, t. I, p. 92.
(8) Attribué à Bias, Dém. Phal., chez Stobée, édit, citée, t. I, p. 91.
(9) Idem, ibid.
LES SAGES DE LA GRÈCE, montraient la difficulté et la rareté sur la terre ; ils pro> clamaient l’efllcacité du repentir et enseignaient l'in> . fluence d’une vie honnête sur une fin douce et heureuse.
Mais la vertu ou l’honnêteté contient plusieurs parties.
Il faut voir quelles sont les maximes des sages qui se rapportent à ces différentes divisions.
Cicéron divise l’honnête en quatre parties ou quatre vertus, qui sont la culture de l’intelligence, la tempérance, le courage et la justice, dans laquelle il fait ren-> trer la bienfaisance et la piété (1). Il traite d’abord de la culture de l’esprit. Socrate appelait celte vertu Eoifia, la science ; Cicéron la nomme prudentia (2). Ou a mal Ira»duitee terme en français par celui de prudence. La prudence, au sens français, appartient à cet intérêt bien entendu dont les anciens faisaient un objet de la morale, mais la prudentia de Cicéron, qu’il traduit lui-même par les mots indagatio vert, recherche de la vérité, était une dus quatre divisions de l'honnête. Comment les anciens avaient-ils été amenés à placer la culture de l’esprit au rang des vertus et sur le même pied que la tempérance et la justice ? lis avaient été frappés d’abord de la beauté immatérielle de l’intelligence, de sa valeur reconnue naturellement par tout le monde comme supérieure à celle du corps; ils avaient remarqué ensuite que si le corps trouble et gêne l’esprit, l’esprit, au contraire, règle et ordonne le corps, que c’est lui qui apaise les passions corporelles, au nombre desquelles les anciens mettaient le désir et la peur ; qu’il est, en conséquence, le principe delà tempérance et du courage; qu'il connaît seul la beauté et la convenance de la justice,^! devient ainsi la
(n De llb, l.
( 2 ) md.
source de toutes les vertus ; qu’il fallait donc faire prédominer l’intelligence sur le corps ; qu’enfin, chacun de nous, pour se régler eu particulier, avait besoin de se connaître lui-méme, et qu’en conséquence, la connaissance de soi-méme était le commencement de la sagesse. Ces vérités furent développées surtout par Socrate et Platon, mais elles avaient été déjà aperçues par les premiers sages. On a vu plus haut la maxime qu’ils avaient fait graver dans le temple de Delphes ; c Connais-toi toimême. » Démétrius de Phalère l’attribue à Ghilon, ainsi que la suivante, qui est comme la confirmation de la première : « Déteste celui qui s’occupe des affaires d’autrui (1). O Solon y ajoutait ces préceptes suprêmes, qui résument toutes les règles sur la culture de l’intelligence: a Occupe-toi de choses sérieuses; fais prédominer en toi l’esprit (2). » On ne s’étonnera donc pas de voir placer à côté de ces préceptes des recommandations qui semblent plutôt des conseils de logique que des règles de morale. Si la culture de l’intelligence était, avec raison, d’une si haute importance au regard des anciens, les sages devaient indiquer les moyens de faire prospérer cette culture. De là ces préceptes plus particuliers: « Il faut beaucoup savoir ou ignorer (3). Il est difficile de bien savoir. L’ignorance est un fardeau (à). Par les choses que tu vois, devine celles que tu ne vois pas (5),
(1) Stobée, édit, citée, L I, p. 89.
(2J Ncuv «oitu. (Stobée, édit, citée, t. I, p. 89.)
(3) Attribué à Cléobiile, Dém, Phal., chez Stobée, édit, citée, 1. 1, p. 89.
(4) Attribué à Pittacus, Dém. Phal., chez Stobée, édit, citée, t. I, p. 90.
(5) Attribué à Solon, Dém. Phal., chez Stobée, édit, citée, t. I, p. 89.
Ecoute beaucoup; écoute tout (1). Ne crois pas à tout le monde (2). Use de la société des gens instruits (3). Mets du soin à toutes choses (i). Que ta langue n’aille pas plus vite que ta pensée (5). Ne parle que des choses que tu sais (6). N’agis qu’après avoir pensé (7). Pense à ce que tu fais (8). Entreprends difücilement, mais achève ce que tu as commencé (9). »
Enfin, le travail et l'action étant les causes les plus efficaces des progrès de l’intelligence, nous applaudirons encore à ces maximes ; « L’inaction est une souffrance (10). Ne reste pas oisif, même au sein de la richesse (11). Développe les bons germes que la nature a semés en toi (12). » Nous admirerons surtout cette dernière sentence, qui est de Thalès, et qui, sous une forme ironique, contient la plus forte condamnation de l'oisiveté : Ne fais point de reproche à l’oisif, car la vengeance de Dieu est sur lui (13). »
Nous avons vu que la sagesse antique aimait à se renfermer en des maximes dont la brièveté rendait le sens
(1) Sotiade, chez Stobée, édit, citée, t. I, p. 02.
(2) Attribué à Pittacui, Dém. Phal.,chez Stubée, édiU citée, t. I, p. 90.
(8) Sosiada, chez Stobée, édit, citée, t. I, p. 92.
(A) Attribué à Périandre, Dém. Phal., chez Stobée, édit, citée, t. I, p. 90.
(5) Attribué à Chilon, Dém. Phal., chez Stobée, édit, citée, t. 1, p. 89.
(6) Sosiade, chez Stobée, édit, citée, t. I, p. 92.
(7) Idem, ibid.
(8) Attribué à Bias, Dém. Phal., édit, citée, t. I, p. 91.
(9) Idem, ibid.
(10) Attribué à Pittacuz, Dém. Phal., chez Stobée, édit, citée, t. I, p. 90.
(11) Idem, ibid.
(12) Sosiade, chez Stobée, édiU citée, 1. 1, p. 92.
(13) Dém. Phal., chez Stobée, édit, citée, t. I, p. 90.
un peu obscur, et qu’elle recherchait le rhylhme de la versiGcation et les voiles de l’allégorie et de la fable. Le goût des générations primitives pour la poésie suffît à expliquer les formes de leur doctrine morale, comme de toute leur science. L’esprit aime mieux les voies de l’imagination rapide que celles de la lente observation. Il est plus agréable et plus facile d’imaginer tout d’un trait l’origine et la formation du monde que de fonder des inductions sur de longues expériences. La fiction domine dans les premiers travaux de l'inlelligence ; l’art précède la science, comme la versification précède la prose. Les premières théories sur la formation du monde ont été écrites en vers, ainsi que les premières règles de la morale. Le vers et l’allégorie ne peuvent avoir la clarté de la prose ni les développements de la méthode didactique : de là l’obscurité et la brièveté des anciennes maximes de morale.
Nous avons observé cependant qu’on pouvait retrouver dans les sentences des anciens sages les premiers traits de la morale plus développée de Socrate et de Cicéron ; que les antiques moralistes, comme leurs successeurs, composaient la morale de deux parties, dont l’une se rapporte à l’intérét bien entendu, et l’autre au droit pur ou à l’honnâte. Nous avons fait connaître leurs maximes en ce qui touche l’intérêt, et la première des quatre vertus antiques, c’cst-à-dirc la culture de l’esprit. Il nous reste à les interroger sur la tempérance, le courage et la justice, cette dernière vertu comprenant pour les anciens la bienfaisance et la piété.
Cette division ancienne de la morale n’est pas arbitraire. Que pouvons-nous avoir à régler en nous-mêmes? Rien autre chose que notre intelligence et nos passions. Régler notre intelligence, c’est la développer et la diriger
sur des objets qui en soient dignes. De là cette vertu que les anciens nomment prudentia, indagatio
vert, recherche de la vérité.
Les modernes sont disposés à regarder ce mérite plutât comme une partie de la logique que comme une partie de la morale, mais nous avons remarqué que la culture de l’intelligence fait prédominer la meilleure partie de l’homme : qu’elle a le pouvoir de nous détourner des passions sensuelles, et qu’à ce titre il faut au moins la regarder comme le meilleur auxiliaire de la tempérance.
Quant au gouvernement de nos passions, nous ne pouvons et ne devons régler en elles que l’excès du plaisir et l’excès de la douleur. Réprimer l’excès du plaisir, c’est pratiquer la tempérance ; réprimer l’excès de la peine, c’est exercer le courage. La tempérance et le courage comprennent tonte la règle des passions. La morale ancienne est donc complète en ce qui touche le gouvernement de nous-mêmes.
Le règlement de notre intelligence et de nos passions s’appelle quelquefois, dans la morale de nos jours, le règlement de notre liberté. Si par liberté un entend le pouvoir que nous avons do nous décider, nous dirons que ce pouvoir est au-dessus de nos atteintes; car nous ne pouvons nous ravir à nous-mêmes la liberté que nous avons de nous déterminer. En ce sens nous n’aurions donc pas à régler ni à respecter notre liberté parce qu’elle est inviolable. Il ne peut être question que de régler l’usage de cette liberté ; or, en nous-mêmes, Tusage de notre liberté ne se rapporte qu’à notre intelligence et à ' nos 'passions. Régler notre liberté c'est donc régler nos passions et notre intelligence. Sous des expressions différentes la morale de nos jours et la morale ancienne sont identiques.
20 DE LA MORALE DANS L’ANTlQmTÉ.
Après avoir ordonné en nous-mêmes l'intelligence et les passions, que reste-t-il à faire à la morale, si ce n'est à régler nos actes envers autrui. On dit encore de nos jours que tous nos actes extérieurs doivent se borner à respecter la liberté d’autrui. Nous répétons que la liberté entendue dans le sens métaphysique, c'est-à-dire comme pouvoir de se déterminer, est au-dessus de nos atteintes, soit en nous-mêmes soit en autrui. Nous n'avons donc à respecter dans les autres que l’usage de leur liberté. Or à quoi emploient-ils leur liberté ? A développer leur intelligence, à satisfaire leurs inclinations et à remplir leurs devoirs. Ce que nous avons à respecter et même à favoriser dans les autres, c'est donc le développement de leur esprit, la satisfaction de leurs inclinations, tempérées comme en nous-mêmes, et surtout l'accomplissement de leurs devoirs, c'est-à-dire que nous avons à ne pas leur nuire et à les servir. Or ne pas nuire c'est la justice négative, servir c’est la justice active, et de plus, la bienfaisance et la piété que les anciens divisaient en piété filiale et piété religieuse. La justice, la bienfaisance et la piété forment donc toute la morale extérieure, comme la culture de l’esprit, la tempérance et le courage constituent toute la morale intérieure. La division de la morale chez les anciens est donc régulière et complète.
Nous avons fait connaître les maximes des anciens sages sur la culture de l’esprit, voici maintenant leurs préceptes sur la tempérance ou sur la seconde partie de la morale individuelle.
Rappelons d’abord la seconde des maximes qu’ils avaient inscrite dans le temple de Delphes : Rien de trop (1). Elle défendait l’excès du plaisir et de la douleur.
(1) Platon, édit. H. E., t. I, p. 343 ; édit, de Tauch., t. Il, p. 8G.
-LES SAGES DE LA GRÈCE, et comprenait ainsi à la fois la tempérance et le courage. Ils ajoutaient : l’intempérance est un mal (2), la mesure est ce qu’il y a de meilleur (3). Ils condamnaient une expression trop vive de la joie et l’excès de l’empressement en toutes choses. Ne cours pas en chemin, disaient-ils, ne fais point de gestes, c’est le propre d’un fou (&). La précipitation est dangereuse. Le calme est une beauté (5). On reconnaît déjà ici cette attitude grave et contenue que Cicéron recommandait aux Horaains de son temps, et qui faisait partie de ce qu’il appelait le décorum (5).
A ces maximes sur la tranquillité extérieure se joignaient celles qui préconisaient la tempérance intérieure. Fuis le plaisir, car il engendre la peine (6) ; ce qu’il faut entendre sans doute de l’excès du plaisir, car le plaisir modéré est non-seulement licite, mais encore il est inévitable. La lumière du jour, la verdure des prairies, la transparence et la mobilité des eaux, l’apaisement de la soif, celui de la faim par la nourriture, même la plus grossière, tout cela fait entrer le plaisir dans notre àme, comme malgré nous, et l’effort de la modération produit lui-même un plaisir. L’anachorète qui se retire au désert ne voulant boire que l’eau de la source et ne se nourrir que de fruits sauvages, au lieu d'éteindre, comme il le pense la volupté, la redouble, car il donne à son repas le meilleur assaisonnement, celui de la faim et de la soif.
Platon ne cite pas l’auteur de cette maxime. Déinélrius de Plialère, chez Stobée, l’attribue à Solon.
(1) Attribué à Pittacus, par Sosiade, chea Stobée.
(2) Attribué à Cléobule, par Dém. Phal., chez Stobée.
(3) Attribué à Gliilon, par Dém. Pliai., chez Stobée.
(A) Attribué à Périandre, par Sosiade, chez Stobée.
{b) De officiis, livre I.
(6) Attribué à Solon, par Dém. Phal., chez Stobée.
DE LÀ MORALE DANS L'ANTlQUlTtf
G’élait donc l’excès et le rafllnement plaisir que voulaient sans doute condamner les sag^. ^lon défeo'* dait qu’un homme exerçât le métier de composer et de vendre des parfums (1). Suivant une loi de Ivtlacus de Mitylène, les fautes commises dans l’ivresse ermouraicnt une double punition, loi d’autant plus sage que la vigne abondait dans l’ile de Lesbos (2). Anacflarsis en voyant verser le vin dans le cratère disait que la première coupe est celle de la santé, la seconde celle du | plaisir, la troisième celle de l’intempérance, la qua- i trième celle de la fureur (3); ou bien en regardant une | vigne, qu’elle produisait trois grappes, celle du plaisir, celle de l’ivresse et celle du repentir (â). Que faut-il faire, lui demandait-on, pour éviter l’ivresse? Regarder ceux qui sont ivres (5). Solon déclarait indigne de remplir les fonctions publiques et même de monter à la tribune tout coupable de proslituiion (6). Il interdisait aux femmes de sortir la nuit autrement que portées sur un char et précédées d’un flambeau (7). Tlialès disait qu’il fallait considérer l'univers comme tout rempli de dieux, afin de garder partout la chasteté comme dans un temple sacré (8). Un autre ajoutait : sois le maître de tes yeux, et encore : aie le respect de toi-même (9).
A ces règles sur le corps il faut joindre celles sur les
(1) Athénée, liv. XIII.
(2) Diog. Laërce, I, IV, 76.
(3( Slobée, édit. Taiich., t. I, p. 297.
(4) Diog. Laërce, édit. Tauch., t. I, p. 50.
(5) Slobée, édit. Tauch,. t. I, p. 298.
(6) Diog. Laërce, Vie de Solon; édit. Tauch., t: t, p. 25, et Eschine, discours contre Timarquë.
(7) Plutarque, Vie de Solon:
(a) Cicéron, De leq.,II, 11.
(9j Sosiade, chez Slobée.
■ LES SAGES DE LA GREcE. 23
biens. Les sages condamnaient la prodigalité et l’avarice. Suivant une loi de Solon : quiconque avait dissipé son patrimoine était déclaré indigne des honneurs publics (1). Il supposait, dit Eschine, que celui qui avait mal administré sa maison ne pouvait bien gouverner r£lat(2). Les dépenses les plus déraisonnables se faisaient pour les funérailles et pour les sacrifices, surtout de la part des femmes. Solon régla leur deuil et leurs oITrandes. Il défendit le sacrifice d'un bœuf dans les cérémonies funèbres, et nu voulut pas qu'on ensevelit' plus de trois vêtements avec le mort (3). Quelques-uns rapportent que Crésus paré magnifiquement et assis sur son trône demandait à Solon s'il avait vu un plus beau spectacle. Oui, répondit le sage, les coqs, les faisans et les paons; ils sont vêtus d’une plus belle pourpre et leur éclat est naturel (è).
Mais avec la profusion, ils défendaient, avons-nous dit, la cupidité : ne désire pas l'impossible, disaient-ils (5). Pense aux choses mortelles (6). A celui qui lançait au loin ses vaisseaux pour les ramener chargés de richesses ils disaient : la terre est sôre, la mer perfide, l’amour du gain insatiable (7). La pierre de touche éprouve l’or, et l’or est la pierre de touche de l’homme (8). Pittacus refusa les présents que lui offrait Crésus, en lui disant qu’il avait assez pour lui et ses amis, et que même son frère étant mort sans enfants, il avait le double de ce qu’il
(1) Dio^. Laërce, Vie de Solon i
(2) Escliine, discours bontre Timarque.
(3) Cicéron, De leg., II, 23-26. Plutarque, Vie de Solom
(4) Dioj{. Laërce, Vie de Solon, I, il, 4,
(5) Attribué à Solon, par Dém. Phal., chezStobée.
(G) Sosiade, chez Stobée.
(?] Attribué à Tlialès par Dém. Phal., chezStobée,
(8) Attribué à Chilon par Diog. Laërce.
aurait voulu avoir (1). Comme il avait gouverné la république de Mylilène pendant la guerre contre les Athéniens pour le territoire de Sigée, les Mytiléniens lui offrirent la moitié du territoire recouvré ; il n’en accepta qu’une petite partie, pour ne pas exciter l’envie, dit Cornélius Nepos(2),ou selon Valère Maxime, pour ne pas diminuer la valeur du service par la grandeur du prix (3).
Avec l’amour des plaisirs du corps et l’amour du gain, nous portons encore dans nos âmes les inclinations de l’amour-propre, c’est-à-dire la confiance en nous-mêmes, l’amour de la supériorité et de la louange. Les sages nous prémunissent aussi contre l’emportement de ces passions : point d’audace, nous disent-ils (à) ; dans la prospérité, évite l’orgueil (5) ; ne te vante à personne; ne porte envie à qui que ce soit (6). Enfin à côté de l’amour de nous-mêmes la nature a placé en nos cœurs l’amour de nos semblables. Aulu-Gelle fait un mérite à Chilon d’avoir émis cette sentence : Aimez comme si vous deviez haïr un jour, haïssez comme si vous deviez un jour aimer. Le sage, dit Aulu-Gelle, a renfermé ainsi dans une juste mesure les violents effets de l’amour et de la haine (7). La seconde partie de la maxime : haïssez comme devant aimer un jour, est à l’abri de toute contestation ; elle tend à adoucir la rudesse du caractère et la violence du ressentiment. Il n’en est pas de même de la première moitié : aimez comme devant haïr un jour. Cicéron trouve que c’est moins le précepte d’un sage que celui d’un
(1) Diog. Laërce, liv. IV.
(2) Kie de Thrcuybule, IV. '
(3) Val. Max, liv. VI, ch. V.
(4) Attribué à Solon, par Dém. Pbal., chez Stobée.
(5) Attribué à Cléobule, par Dém. Phal., chez Stobée.
(6) Soaiade, chez Stobée.
(7) Aulu-Gelle, I. 1, ch. iii.
malhonnête homme et d’un ambitieux qui veut tout rapporter à son pouvoir (t).
Diogène de Laërce, qui comme Cicéron attribue cette pensée à Bias, l’explique par la conviction où était ce dernier que la plupart des hommes sont méchants (2). Le sage ne voulait pas qu’on s’attachât aux hommes par un nœud trop fort, et trop difficile à briser un jour. Ce qui fai.sait dire à Valère Maxime que, si ce précepte parait au premier abord trop raffiné et trop éloigné de la simplicité qui est le charme de l’affection, on le trouvera très-utile en y portant une attention plus profonde (3). M.iis nous ne pouvons admettre cette sentence misanthropique de Bias, que la plupart des hommes sont méchants. Nous demandons à ceux qui condamnent en masse l’espèce humaine .s’ils s’y comprennent, ou s’ils s’en exceptent. S’ils s’y contprennent, on peut dire que leur méchanceté les rend peu propres à bien juger des autres; s’ils s’en exceptent, ils sont coupables d'un bien grand orgueil, et la condamnation qu’ils prononcent est par cela même suspecte. Nous croyons pour nous que la plus grande partie de l’espèce humaine est bonne, et que les méchants forment le plus petit nombre. Il n’y a donc point lieu de nous mettre en garde contre notre amour pour les hommes. Mais, dira-t-on, l’amour peut avoir ses excès. L’amour d’un sexe pour l’autre, l’amour d’une mère pour ses enfants n’excède-t -il pas souvent les bornes ? Ne nous pousse-t-il pas à des actes même nuisibles à ceux que nous aimons? Nous
(1) De atniciUâ, XVI.
(2) Diog. Laërce, liv. I, ch. v, § 87; voyez aussi Dém. l'hal., sur Bias, dans Slobëe.
(3) Valère Maxime, Vit, 3 exler. 3.
GARMER. ‘2
accordons que l’amour proprement dit et l’amour maternel peuvent causer dans l’âme des mouvements trop violents, et qu’il y a lieu de les régler, mais non sur la mesure d’une haine à venir. Quant aux autres genres d'affection pour nos semblables, tels que l’amitié et l’amour des hommes en générai, en ne voit pas par l’expérience que ces sentiments jettent Tàme dans des troubles extraordinaires, et nous nous permettrons de repousser en ce qui les concerne le précepte d’aimer comme si l’on devait haïr, soit qu’il appartienne à Bios ou à Chilon.
La tempérance, comme on vient de le voir, réprime le plaisir et l’amour; le courage dompte la douleur et la crainte. Voici les préceptes des sages sur cette autre vertu : « Ne t’alflige pas de toutes choses (l). Supporte courageusement les changements de la fortune (2). 11 est de la prudence de prévenir les maux ; il est du courage de les supporter (3). Ne pas soutenir le malheur est un malheur de plus (â). » Nous avons déjà cité cette maxime: «Souffre sans te plaindre, mortel (5). » Elle faisait envisager dans la mort le terme prochain de nos douleurs, ou dans la faiblesse de notre nature la nécessité inévitable de nos souffrances et l’inutilité de nos plaintes. En comprimant les signes de la douleur, un la comprime elle-même. Voilà pourquoi Solon défendait aux femmes de se meur^ trir le visage aux funérailles, et de pousser des cris et des lamentations en suivant le convoi des personnes qui n’étaient pas de leur famille (t>). Chilon disait à quelqu’un
(1) Sosiade, chez Stoface.
(2) Dio^. Laërcej Vie de Cléobule, Hv. I, ch. Vi. g 93.
(3) AUribuéà Piltacus, par Stobée, édit. Tauch., t. lit, p. 310,
(A) Attribué à Bias, par Diog. Laërce, tiv. I, ch. T. § 86.
(3) Sosiade, Chez Stobée.
(6) CicéruD, De leg,, liv. II, g 23, 25. Plutarque, Vie de Solon.
LES SAGES DE LA GRtCE. 27
qui i’abandonnait au désespoir : « Pense aux maux de tous les autres, tu seras moins affligé des tiens (1). » Un autre sage, devançant une religion où l’espérance est une vertu, disait : « Honore l’espérance, marche ton but sans crainte (2). »
Ainsi les maximes des sages posaient des règles à peu près suffisantes sur la culture de l'esprit, la tempérance et le courage, c’est-à-dire sur l’empiie de nous-mêmes ou sur la morale intérieure. Nous allons les interroger sur la morale extérieure, et d’abord sur cette partie de la justice qui consiste à ne pas nuire.
Hipparque, qui ne fait point partie des sages, mais qui était leur contemporain, avait fait placer sur les routes des bermès qui portaient deux inscriptions : l’une indiquait le chemin, et l'autre contenait un précepte de morale. On lisait sur l’un de ces hermès ; a Voyageur, chemine en pensant à la justice (3).» Les lois écrites étant l’expression de la loi naturelle, les sages recommandaient d’obéir aux lois comme à la justice elle-même (4). Pour déterminer le sens précis de la justice, Thalès disait : « Ce que tu blâmes dans le prochain (tm TrXn^tov), ne le fais pas toi-même (5) ; * sentence qui revient à la maxime moderne : Ne fais pas au prochain ce que tu ne voudrais pas qu’il te fit. Remarquoiisie mot de prochain, (ô w).ii}<T(ov),qui semble propre aux chrétiens, et qui était déjà employé par les sages. Voici les préceptes particuliers qui découlaient de la recommandation générale que nous venons de rapporter : « Ne tue pas (6). Ne menace pas un homme
(1) Stobée, édit. Tauch., t. III, p. 310.
(2) Sosiade, chez Stobée.
(3) Platon, édit. H., E., t. II, p. 229 ; édit. Tauch., t. IV, p. 175.
(A) Attribué à Chilon, par bém. Phal., chez Stobée.
(.'■) Dém. Phal., chez Stohée.
(6) Sosiade, chez Stobée.
libre (1). » Nous regrettons que les sages n’aient pas fait la même défense à l’égard de l’esclave. «Ne fais rien par violence (*2). Obtiens tout par la persuasion (3). Abstienstoi du bien d’autrui, Solon, comme Dracon, punissait le vol de mort (4). « Ne t’enrichis pas par de honteux moyens, poursuivent les sages (5). Un gain honteux décèle l'âme (6). Paie ce que tu dois(7). Rends les dépôts (8). Préfère la perte à un gain illicite (9) : l’un est le chagrin d’un moment, l’autre celui de toute la vie (10). *
Mais il ne suftit pas de respecter la vie et la propriété d’autrui; nos semblables ont des intérêts plus délicats que nous devons ménager. Ils ont, par exemple, l'amour de l’égalité. Les hommes sont naturellement jaloux ; la trop grande prospérité d’autrui blesse leur âme, comme le trop grand éclat blesse leurs yeux. Il faut donc a leurs regards diminuer plutôt qu’enfler l’apparence de notre fortune. C’est pourquoi Pittacus nous fait cette recommandation : « Cache ton bonheur (11). » C’est un précepte plein de grâce et de charité. A plus forte raison les sages nous prescrivent-ils de ne pas rire du malheur d’autrui (t 2). Pour ne pas offenser chez nos semblables le soin de leur bonne renommée, Cléobule nous recommande
(I) Attribué à Chilon, par Dém. Phal., chez Stobée.
(2i Attribué à Cléobule, par Dém. Pliai., chez Stobée.
(3) Attribué à Bias, par Dém. Phal., cliez Stobée.
(4) Isocrate ; Plutarque, Vie de Solon ; Diogène Laërce, Vie de Solon.
(5) Attribué à Pittacus, par Dém. Phal., chez Stobée.
(6) Attribué à Périandre, par Dém. Phal., chez Stobée.
(7) Sosiade, chez Stobée.
(8) Attribué à Thalès, par Dém. Pliai., chez Stobée.
(9| Attribué à Chilon, par Dém. Phal.
(10) Diog. Laërce, Vie de Chilon.
(II) Dém. Phal., chez Stobée.
(12) Attribué à Chilon, par Dém. Phal.
LES SAGES DE U GRÈCE, d’étre maître de notre langue et de la garder pour les bonnes paroles (1). • Ne maltraite pas le prochain dans tes discours, dit Cliilon, car tu entendras a ton tour des mots qui t’affligeront (2). » Une loi de Solon défendait l’injure dans les lieux publics (3). 11 interdit aussi les rapports indiscrets. Il défend d’applaudir au railleur, dans la crainte qu’on ne soit odieux au raillé (4). Un autre sa^>e ne veut pas qu'on accuse l’absent (3). Chilon recommande de ne pas parler beaucoup en buvant, afin de ne pas com' mettre de faute contre le prochain, et Périaiidre nous engage à réprimander avec l’accent d'un homme qui doit avoir bientôt sujet de louer (6). Si la médisance est interdite, les sages condamnent encore plus fortement la calomnie (7). Mais ce n’est pas seulement en blessant, c’est en caressant que la parole peut nuire. Les sages interdisent le mensonge et la flatterie (8) : « Ne loue pas un malhonnête homme, à cause de sa richesse, » dit Bias (9). Ils recommandent, au contraire, de payer à la vertu et aux gens de bien un juste tribut de louange et d’honneur (lOj. EnGn, parmi tes intérêts les plus purs que nous devions respecter chez nos semblables, est au premier rang la chasteté. De là vient cette sentence de Périandre : « Ne prononce pas les mots qui ne doivent pas être prononcés (11). »
(1) Dém. Phal.
(2) Dém. Phal.
(3) Plutarque, Vie de Solon.
(à) Dém. Phal., chezSlobée.
(5) Sosiade, chez Stobée.
(6) Dém. Phal,
(7) Soziade, chez Stobée.
(8) Solon, Dém. Pbal., chez Stobée.
(9) Dém. Phal., Diog. Laërce, liv. 1, ch. v, § 88.
(10) Sosiade, chez Stobée.
(H) Dém. Phal.
Après les devoirs de la justice négative, qui consistent à ne pas nuire, viennent les devoirs de la justice active, qui comprennent des services. Il y a des services obligatoires envers le bienfaiteur, l’ami, le concitoyen, môme envers l’étranger ou l’inconnu; il y en a d’autres envers la familleet la patrie tout entière. Au'dessus de ces services obligés, s’élèvent les services de pure générosité, qui ne font point partie du devoir. Certaines maximes des sages se rapportent à cette bienfaisance ou charité non obligatoire; d’autres comprennent les services auxquels nous sommes obligés. Nous citerons d’abord ces dernières. Ils nous recommandent de témoigner par des actes la reconnaissance au bienfaiteur (1). ils préconisent l'amitié! «Aime l’amitié,» dit Thalès (2). Il serait presque inutile de dire qu’ils recommandent de ne pas tromper un ami (3) ; de ne pas s’emporter de paroles contre ceux qui ont reçu notre foi (4), puisqu’ils défendent la tromperie et l’injure à l’égard de tout le monde (5). Il vaut mieux faire remarquer qu’ils veulent que l’amitié soit comme une sorte de piété (6). Ils défendent de la former avec précipitation et de la rompre avec brusquerie : «Sois lent à former les nœuds de l’amitié et lent à les dénouer. » Ils demandent qu’on soit le môme pour l’ami absent que pour Tarai présent (7), pour Tami malheureux que pour
(1) Attribué à Chilon, par Ausone, édit. Paris, 1730, p. 249. Voye* aussi Sosiade, dansStobée.
(2) Dém. Phal., dans Stobée.
(3) Monuments d’Hipparque, Platon, H. E., t. Il, p. 229; édit. Tauch., t. IV, p. 175.
(4) Attribué à Pittacus. par Dém. Phal., et à Thplès par Diogène Laërce.
(5) Voyez plus haut les sentences relatives à la justice négative.
(6) a Sois pieux envers les amis. » Dém. Phal., sur Solon, dans Stobée.
(7) Attribué à Pittacus, par Dém. Phal., dans StQbée, et à Thslés, par Diog, Laorce.
l’ami heureux (1). «Au banquet de tes amis va lente* ment, à leur malheur va vite (2). » Solon, faiaant allusion au dessein qu’il avait de rendre sa vie utile à ses amis, s’écriait : aQuema mort ne soit pas sans larmes, afln qu’en mourant je laisse à mes amis des douleurs et des gémissements (.H).»
Au-dessus des devoirs envers l’amitié s’élèvent les devoirs envers la famille, qui sont plus étroits et plus nombreux. Selon Stobée, Thalès aurait été contraire au mariage. Il aurait dit d’abord k sa mère, qui le pressait de prendre une femme : ail n’est pas encore temps;» et ensuite; «Il n’est plus temps.» Interrogé pourquoi il n’avait pas voulu avoir d’enfants, il aurait répondu : a Parce que je n’ai pas voulu me créer de chagrins volontaires (ti).n Bias n’aurait pas été plus favorable au mariage, et, si l’on en croit Aulu-Gulle, il aurait répondu à quelqu’un qui le consultait avant de se marier : a Ou ta femme sera belle ou elle sera laide; dans le premier cas, elle n’appartiendra pas à loi tout seul, dans le second, elle te sera un supplice (5). » Enfin Solon lui*méme, au rapport du même Stobée, aurait dit à quelqu’un qui lui conseillait d’établir usie peine contre le célibat : a 0 homme, une femme est un lourd fardeau (6).» Mais Stobée, dans le passage où il cite les prétendues réponses de Thalès, ne s’appuie pas sur l’autorité de Démétrius de Phalère , comme pour les maximes que nous lui empruntons avec sécurité. Il ne cite point sa source, il est
(1) Dém. Phal., «ur Périandre.
(2) Dém. Phal., sur Chilon.
(3) Stobée, édit. Gessner, p. 612; édit. Tauch.,t. III, p. 390.
(é) Stobée, édit. Gessner, p. é21 et 422; édit. Tauch., t. IH,
p. 20 et 21.
(■'') Aulu-Gelle, liv. V, ch. xi.
(6) Stobée, édit, Gessner, p. 421 ; édit, Tauch., t, I|I, p. 21,
donc réduit à son propre crédit de compilateur qui reçoit de toutes mains, et on peut lui opposer alors le récitd’un autre compilateur, de Diogène Laërce, d’après lequel Tiialès, loin de se soustraire au mariage et à la charge des enfants, avait une femme et un fils (1). De plus, Stobée paraît avoir pris dans Plutarque cette seconde réponse de Thalès, qu’il ne voulait pas avoir d’enfants, pour ne point se créer de chagrins volontaires. Plutarque présente même cette réponse sous la forme dramatique qui plaît aux conteurs d’anecdotes. Il rapporte que Solon adressant la question à Thalès, ce dernier ne lui répondit rien, mais lit donner au sage d’Athènes la fausse nouvelle de la mort de son fils, et que voyant son désespoir : « Voilà pourquoi, lui dit-il, je n’ai pas voulu avoir d’enfants (2j. » Outre que cette histoire a un apparat qui la rend peu vraisemblable, et qu’elle prête à Thalès une dureté qui n’est pas dans son caractère, Plutarque la raconte sur l’autorité d’un certain Palécus, qui prétendait avoir hérité de l’âme d'Esope, ce qui nous donne à entendre, dit Fabricius, qu’il ne composait que des fables.
Quant au mot de Bias sur l’alternative delà beauté ou de la laideur d’une femme qui devait nous éloigner du mariage, il n’y a sur ce point que l’autorité d’Aulu-Gelle, qui prend aussi de toutes mains, ne cite pas ses sources, et ne veut ici que donner un exemple de dilemme, sans s’occuper de savoir quel en est le véritable auteur ; nous pouvons donc lui opposer le récit de Diogène Laërce, qui, s’il n'est pas très-digne de foi, est au moins aussi croyable qu’Aulu-Gelle. Diogène fait mourir Bias entre
(1) Diog. Laërce, Vie de Thalès.
(2) Plutarque, Vie de Solon.
LES SAGES DE LA GRÈCE, les bras de son petit-fils et nous apprend ainsi que pour sa part le sage n’avait pas fui le mariage (1).
Enfin le mot de Solon sur le lourd fardeau que nous imposerait une femme, mot dont Stobée ne cite pas l’origine, est en désaccord avec toute la législation de Solon, qui s’est attaché à mettre la famille en honneur, et avec les sentiments de tendresse qu’il a laissés éclater. Suivant Diogène Laërce et suivant Stobée lui-même, il versa des torrents de larmes à la mort de son fils, et entendant observer autour de lui que les larmes ne servaient à rien : oui, s’écria-t-il, c’est pour cela aussi que je pleure (2),
Nous pouvons donc considérer que Tiialès, Bias et Solon, n’ont pas été les ennemis du mariage et de la famille, et qu’il n’y a pas plus sur ce sujet que sur les autres, de dissentiment entre les sages. Ils nous recommandent d’un commun accord de bien régler notre maison, et ils entendent par une maison bien réglée, celle où le maître se montre à l’intérieur pur conscience ce qu’il est au dehors par la crainte de la loi; où il se fait plus aimer que craindre, et où le bien acquis sans injustice est gardé sans défiance et dépensé sans repentir (3). Il nous prescrivent d’étre doux envers les nêtres (It), en attendant qu’ils nous exhortent, comme nous le verrons plus tard, à être bienveillants envers tout le monde. Us sont tous aussi d’accord pour nous enjoindre d’assortir dans le mariage la naissance et la fortune, et d’épouser notre égale. « Si l'on se marie au-
(1) Diog. Laürce, Vie de Bias.
(2) Diog., Vie de Solon; Sloh’^.*, itdit. Gessner, p. 013, édit. Tauch., t. lit, p. 391.
(3) Banquet des sept sages.
(4) Dém. Phal., «ur Solon.
3i DE LÀ MORALE DANS L’ANTIQUITE.
dessus de soi, nous disent-ils, en prévenant de bien loin Molière, on se met sous une tyrannie et non dans une alliance (I). «Solon, pour empêcher que le mariage ne fût contracté en vue de la richesse, interdisait même de donner une dot à la femme, et voulait qu’elle n’apporiât dans la maison du mari que trois robes et quelques meubles de peu de valeur (?). Mais il ne voyait pas que si la pauvreté du mari en fait d’ordinaire l’esclave de la femme, par sa richesse, il en devient le tyran dans bien des cas, et que la dot constitue l’indépendance et la dignité de la femme dans la maison.
Pour fortifier le respect du mariage, Solon permit de tuer l’adultère surpris en flagrant délit, tandis qu’il ne condamnait qu’à l’amende le ravisseur d’une femme non mariée (3). Ges dispositions ont passé en partie dans nos lois. Dans la même intention, il dispensa les enfants nés d’une union illégitime de l’obligation de fournir des aliments à leur père. Celui, dit-il, qui méprise la dignité du mariage, et ne s’attache aune femme que par l’attrait de la volupté, a obtenu tout le fruit qu’il mérite et n’a aucun droit sur des enfants dont la naissance est un opprobre (4). La loi conférait au plus proche parent d’une riche héritière, le droit de l’épouser pour ne pas laisser passer la fortune d’une maison dans uneautre, mais Solon ne voulant pas que ce parent, quelquefois déjà vieux, usât de son droit uniquement en considération de la richesse, l’avertit que s’il n’obtenait pas d’enfant de cette union, la femme aurait la permission de s’unir à l’un des proches
(1) Dém. Phal., sur Cléobule et Chilon ; Diog. Laëroe, sur Pittacus.
(2) Plutirque, Vie de Solon.
(3) Plutarque, Vie de Solon.
(4) Idem, ibid.
LES SAGES DE LA GRECE, de son mari (1). Jusqu’à ce législateur, l’ Athénien même sans enfants n’avait pas la libre disposition de ses biens, qui devaient passer nécessairement à ses collatéraux. Solon conciliant les droits de la famille et de la liberté, ne réserva les biens d’un citoyen qu’à ses enfants, et permit à ceux qui n’avaient que des collatéraux de disposer librement de leur fortune (2). On retrouve dans celte législation le modèle de quelques-unes des lois romaines et de nos propres lois.
Les sages, en recommandant la douceur et la bienveillance entre époux, renfermaient cette tendresse dans l’enceinte du foyer domestique, et disaient; Il ne faut en public ni brusquer ni vanter sa femme. L’un est une in • jure, l’autre une inconvenance (3).
Ils veulent que le père fasse instruire ses enfants (à). D’après la loi de Solon, celui qui ne laissait point d’héritage à ses fils, devait leur faire apprendre un métier, ou ceux ci étaient dispensés de le nourrir quand il tombait dans le besoin (5).
Les enfants étaient donc tenus de fournir des aliments à leurs père et mère dans l’indigence (6). De plus, ils devaient le respect à leurs parents (7j. Les sages n’admettaient pas que les pères pussent être inférieurs à leurs fils ; leur maxime était : Montrez-vous dignes de vos parents (8). Nous avons déjà cité cette sentence ne dis
(1) Plutarque, Vie de Solon.
(2) Idem, tbiJ.
(3) Dém. Phal., surCléobuIe; Diog:. Laërce, Vie de Solon. (4} t)ém. Phal., sur Cléubule.
(5) Plulurque, Vie de Solon.
((j) Diog. Laërce, Vie de Solon.
(7) Escliine, contre Timarque, et Dém. Phal., lur Cléobule.
(8) Dém. Phal., sur Périandre.
36 DK LA MORALE DANS L’ANTIQCITE.
pas des choses plus justes que tes père et mère (1), dont le sens le plus probable, avons-nous dit, était qu’il ne fallait pas humilier nos parents, en leur faisant sentir la supériorité de notre justice. Eu effet, Pittacus voulant détourner un fils du plaider contre son père, lui parle en ces termes : « Si tu dis des choses moins justes que ton père, tu sera condamné; si tu dis des choses plus justes, par cela même tu seras digne de condamnation (2) ; et Socrate, qui selon Slobée, citait cette parole, ajoutait pour la faire comprendre: « Il faut céder à un père déraisonnable comme à une loi sévère (3). Pour engager les enfants à de bons traitements envers leurs père et mère, les sages les menaçaient de l’ingratitude de leurs propres fils, et ils disai. nt dans leur langage figuré: « L’écot que tu payeras pour ton père et ta mère, tes enfants le paieront pour toi dans ta vieillesse (è). » On sait qu’il ne vint pas à la pensée de Solon qu’un ûls pût tuer son père, et que comme on lui demandait pourquoi il n’avait pas porté de lui contre le parricide, « je n’ai pas cru ce crime possible, » répondit-il (5).
Anaximène, qui ne fait point partie des sages, mais que nous citons parce que nous recherchons l’état de la morale en Grèce, avant Socrate, résumait ainsi les devoirs des fils : « Celui-là aime le mieux son père, qiq cherche comment, en ne lui causant aucun chagrin, il lui procurera en outre le plus de bonheur (6). »
Avec les relations de l’époux et de l’épouse, des pa-
'I) Déni. Pliai., sur Solon.
(2; .Slobée, édit. Tauch., t. 111, p. 89.
(3) Ibid.
(4) Dém. Phal , sur Pittacus.
(5) Cicéron, Pro Sext. Pose., 23.
(6) Stobée, édit. Tauch , l. III, p. 88.
LES SAGES DE LA GRÈCE, renis et des enfants, il y a dans la famille les rapports des maîtres et des serviteurs. Hais la haute antiquité n’a pas de leçons à nous offrir sur ce sujet. On pourrait dire que l’esclavage est l'écueil où se brise la morale antique, si la servitude n’avait pas été rétablie en plein diristianisme au xvi* .siècle dans les colonies de toutes les nations modernes, et si elle ne subsistait pas encore aujourd'hui dans une grande république chrétienne, et chez des peuples dont les princes osent s’appeler du nom de Majesté Très-Catholique. Aristote, Platon, Cicéron, ont fait mention de quelques devoirs envers l’esclave, comme nous le verrons en son temps ; mais les anciens sages nous disent seulement qu'il ne faut pas châtier l’esclave pendant son ivresse, sous peine de passer pour ivre soi-méme (1). C'était sans doute déjà adoucir les traitements qu’on infligeait aux esclaves; mais nous regrettons que l’esclave ivre ait paru seul mériter quelque ménagement.
Si.comihe nous l’avons dit, la famille passe avant l’amitié, la patrie doitpasseravant la famille. Les anciens ont bien compris cette distribution de la justice. Les devoirs envers la patrie se divisent en devoirs des citoyens et devoirs des chefs de l’Etat. Les sages prescrivent aux citoyens d’obéir aux lois et aux chefs (i). La meilleure république est, ditHias, celleoü l’on craint la loi comme un roi, et, dit Chilon, celle où l'on écoute le plus la loi et le moins les orateurs (3). Cléobu le comprenant que la loi n’est pas la règle première, mais une règle dérivée, et qu’elle en suppose une antérieure et plus générale, disait que le peuple
(t) Dém. Phal. sur Cléobule.
(2) Dém. Phal. sur Chilon et Stobée, édit. Gessner, p. 248, édit. Tauch. t. Il, p. 98.
(3) Stobée, édit. Gessnor, p. 268, édit. Tauch., t. II, p. 136.
CABNisa. 3
M t)£ U MORÀLB DANS L’ANTIQUITÉ,
le plus raisonnable est celui qui craint le blâme plus encure que la loi (1). Les sages voulaient que l’on donnât à la patrie non les conseils les plus agréables, mais les meilleurs, c’est-à-dire les plus utiles et les plus bon* néles (2). SjIoii qui, prenant une autre voie que Lycurgue, avait fortement établi les liens de la famille, craignait que les citoyens ne fussent empêchés par ces entraves de s’appliquer aux choses d’intérét public et au salut de l’État. Il avait porté une peine (3) contre tout citoyen qui, dans une sédition, ne s’était joint à aucun des deux partis (â). Il pensait, selon Aulu-Gelle (5) et Montesquieu (6), que les honnêtes gens, forcés de s’engager dans la querelle, calmeraient la fureur des partis. C’est ainsi, dit l’auteur de V Esprit des lois, que la fermentation d’une liqueur est souvent arrêtée par une seule goutte d’une autre. Peut-être aussi avait-il observé que les honnêtes gens sont les plus nombreux, mais les plus inactifs et les plus renfermés dans leurs maisons, et que les contraindre à prendre les armes, c’est assurer lé bon droit. L’Etat le mieux constitué et le plus durable, disait-il encore, est celui où l’injustice est repoussée et punie par ceux qui n’en soulfrent pas, autant que par ceux qui en aoulfreiit (7). Les devoirs du citoyen se couronnaient dans la morale des sages par l’obligation de mourir pour la patrie (H).
(1) Stobée, ^dit. Gessner, p. 268, édit. Tauch., t. II, p. 136.
(2) Déni. Pliai, sur Solon et Cléobule.
(3) La mort suivant Cicéron, le bannissement suivant Aulu-Gelle, Tinramie suivant Plutarque.
(4) Cicéron, lettre à Alticus, X, 1 ; Plutarque, Vie de Solon.
(.6) Aulu-Gelle, 11, 12.
(6) Esprit des lois, xxix, 3.
(7) Dio{f. Laërce, vie de Solon, et Stobée, édit. Gess&er, p. 268, et Tauch., t. Il, p. 136.
(8) Sosiade, chez Stobée.
LES SACES t>E LA GtlÈCE. 30
■ Les devoirs des chefs de l'État n'étaient pas moins rigoureux. «Gouverneur, disent-ils, commence par te gouverner tni-méme (1) ; apprends à obéir, tu sauras commander (^). > La meilleure république est celle où il n'est pas permis aux malhonnêtes gens de commander, et où la vertu est estimée ce qu'il y a de plus précieux et le vice ce qu’il y a de pire (3). La meilleure royauté est celle où le prince dispose ses sujets à craindre non pas lui, mais pour lui ((i). Si le chef do l'État veut que les citoyens rendent leurs comptes, il doit rendre aussi les siens (5). Il faut que les citoyens obéissent aux chefs et que les chefs obéissent aux lois (6). Usez, dit Périandre, d’aliments frais et de lois anciennes (7}. Instituez des récompenses pour les bons, et des punitions pour les méchants (8). Traitez l’ennemi intérieur comme un ennemi extérieur (ù). Il ne suffit pas de punir ceux qui font le mal, il faut empêcher ceux qui veulent le faire (10). Voilà pourquoi Solon chargea l'Aréopage de s’assurer des moyens d’existence de chaque citoyen, et de punir ceux qui sans fortune passaient leur temps dans l’oisiveté (11). Le même législateur, pour encourager les citoyens au service de la patrie, voulut que les enfants de ceux qui seraient morts pour elle fussent élevés aux frais du public,
(1) Oém. Phal., sur Pittacus,
(2) Dém. Phal., sur Sulon.
(3) Stobéc, édit. Gessner, p. 208, édit. Tauch., t. 11. p. 136.
(A) Siobée, édit. Gessner, p. 329 ,édil. Tauch., t. Il, p. 257>
(5) Déni. Phs|., sur Solon.
(6) Siobée, édit. Gessner, p. 248, édit. Tauch., t. Il, p. 98.
(7) Dém. Phal., sur Périandre.
(8) Attribué à Solon, par Stobée; édit. Gessner, p> 247, édit. Tauch., l. Il, p. 96.
(9) Dém. Phal., sur Cléobule.
(10) Dém. Phal., sur Périandre.
(11) Plutarque, vie de Solon,
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ce qui excita, selon la remarque de Diogène, le courage des Cynégire, des soldats de Marathon, des Harmodius, des Aristogiton et de tant d’autres défenseurs du pays (1). Voulant réserver les encouragements de l’Étal aux services véritablement utiles, Solon diminua les récompenses accordées aux athlètes. Suivant le même Diogène, ils coûtent beaucoup pendant qu’on les exerce, et sont encore à charge après leur victoire, qu’ils semblent avoir remportée plutôt contre le trésor public que contre leurs adversaires; et, devenus vieux, ils s’en vont, dit Euripide, laissant partout les fils de leur manteau usé (2).
Parmi les devoirs des chefs de l’État est celui de rendre ou de faire rendre la justica Les sages recommandent aux juges d’être incorruptibles (3). Bias, étant sur le point de prononcer une condamnation, versa des larmes : « Ch! quoi, lui dit quelqu’un, tu pleures et tu condamnes?» « Oui, répondit-il, la sympathie est due à la nature, (nous notons le mot parce qu’il a l’air d’être emprunté à la langue du xvm‘ siècle), et la condamnation est due k la loi (ti). » Chilon,ayant à juger un de ses amis, et le trouvant coupable, persuada à ses collègues de voter en sa faveur, et vota contre lui, croyant ainsi satisfaire à la fois l’amitié et la conscience; mais, à son lit de mort, il se reprocha cette supercherie et reconnut que la justice avait été dans son vote, et l’injustice dans son conseil (5).
Les sages n’avaient pas oublié de mettre au nombre des devoirs de l’État les soins de l’éducation publique.
(1) Diogène Laërce, Vie de Solon,
(2) idem, ibid.
(3) Sosiade, chez Slobée.
(A) Slobée, édit. Tauch., t. II, p. 229.
(5) Aulu-Gelle, liv. 1°', ch. ni.
Solon avail réglé le genre d’instruction qu’on devait donner aux jeunes gens, suivant leur Fortune et leurs dis< positions naturelles. 11 Axait l’ûge auquel les adolescents recevraient les leçons publiques, et établissait les conditions de savoir et de bonnes mœurs qui seraient imposées aux maîtres et aux inspecteurs de l’enseignement (1). Il étendait sa surveillance jusque sur les représentations dramatiques; il empêcha Thespisde jouer ses tragédies, les regardant comme des mensonges nuisibles ; et, lorsque Pisistrate se blessa lui-méme pour se faire accorder une garde, Solon s’écria que ce stratagème venait des enseignements du théâtre (2). Si Platon, dans ses /.où et sa République, réglait ou défendait les compositions épiques ou dramatiques, il pouvait s'appuyer sur l’autorité du plus sage législateur d’Athènes. 11 avait été devancé aussi dans ses règles sur l’éducation des femmes. Cléobule vou* lait quel’instructions’étendit jusqu’aux jeunes Ailes, aAn, disait-il, qu’on les mariât vierges quant à l’âge, femmes quant à la raison (3).
Telles sont les maximes des sages sur les devoirs de la justice active, qui commande certains services; mais, comme nous l’avons dit, il y a des actes qui dépassent la ligne du devoir et qui appartiennent à la bienfaisance ou à la charité. On ne s’attend pas d’ordinaire à ce que les sages aient recommandé ces actes, et cependant un certain nombre de leurs maximes y sont consacrées. Nous ferons remarquer d’abord quelques-unes de leurs sentences qui prescrivent de rechercher la concorde (â), de
(1) Plutarque, Fie de Solon.
(2) Diog. Laërce, Fie de Solm, liv. I, cli. il.
(3) Diog. Laërce, Hv. 1, ch. vi, § 92.
(4} Sosiade, ches Stobée.
dissiper sa haine (1), d’adoucir la rudesse naturelle de son caractère pour inspirer le respect et non la crainte (2), et do tempérer sa puissance par la douceur (3). Nous observerons ensuite qu’ils prescrivent de compatir au malheur (k), d'accueillir les suppliants (5), de ne pas poursuivre celui qui cède (6) et de ne pas ensanglanter la, victoire (7). Les sages ne demandent pas que, frappé sur la joue droite, un tende la joue gauche, et qu’on aime son ennemi; mais ils demandent qu’on aime le prochain,, môme quand on en a reçu de légers dommages (8), et qu’on oppose à la violence le châtiment, mais à l’injustice la patience (9). Le pardon est meilleur que la vengeance, dit Pittacus en renvoyant un de ses ennemis, selon Stor bée(iO),ou le meurtrier même de son fils, selon Diogène Laérce(ll); et le poète Alcée ayant employé contre lui toutes les forces du génie et toute l’amertume de la haine, Pittacus, arrivé au souverain pouvoir, se contenta, selon Valèi'e-Maxime, de faire avertir Âlcée qu'â présent Pitlacus pouvait se venger, et il n’exerça point de ven-» geance (12).
Diogène Laêrce rapporte, sur le témoignage d’un certain Phanodicus, que Bias racheta de jeunes Messéniennos, qui par suite de la guerre avaient été réduites
(1) Dém. Phal., lur Ciôobiile. '
(2) Dém. Phal., sur Chilon.
(3) Diog. Laërce, Vie de Chilon,
(4) Sosiade, chez Stobée.
(5) Idem, iSid.
(6) Idem,t')id.
(7) Diog. Laërce, Vie de Pittacus, liv. I, eb. iv, § 77.
(8) ’A-j^aira t6v (lucpâ IXaTToû(<.ivc(. Dém. Phal., surThatèa.
(9) Dém. Phal. sur Chilon.
(10) Ed. Tauch., t. I", p. 305.
(11) Livre I'', ch. >V, § 75.
(12) Valère-Maxime, liv, IV, ch. I*^ •
en esclavage, qu’il les éleva comme ses filles, les dota et les renvoya en Messénie auprès de leurs parents (1). Enfin les sages exhortaient à la bienfaisance par ces maximes générales : Si tu as quelque chose, suis charitable (2). Efforce-toi de rendre des services (3). Honore la bienfaisance (A). Sois bienveillant pour tous (3); et, considérant que souvent, pour faire du bien aux uns, où fuit du tort aux autres, ils ajoutaient : Suis charitable, sans nuire à personne (6).
Le couronnement de la morale est la piété. Nous avons vu quelles étaient les maximes des sages sur la morale individuelle et sur la morale sociale; il ne nous reste plus qu’à les interroger sur la morale religieuse.
Les anciens divisaient la piété en piété filiale et en piété religieuse. Mais iis pratiquaient un troisième genre de piété qui ne fait partie ni des devoirs de la famille, ni de Ceux de la religion, c’est-à-dire la piété envers les vieillards. Ce n’était pas seulement à cause de son expérience qu’ils respectaient la vieillesse; car ils poussaient ce respect jusqu’à un ftge où l’afTaibli'Sement de l’esprit peut paralyser les effets de l’expérience ; ils avaient cette vénération instinctive et non rnisonnée, mêlée de compassion et de tendresse, que l’on éprouve à l’aspect dos cheveux blancs et d’un corps tremblant et courbé. Dans les assemblées et les spectacles de l’antiquité, la première place était réservée à la vieillesse. Pour rendre des honneurs extraordinaires à un héros, sauveur de la patrie
(1} Diog. Laërce. Vie de Bios.
(2) ”Exi>v Sosiade, chez Stohée.
(3) Oipamîxv Dém. Pliai., sur Thalès.
(A) Eùtp-yiotav TÎfjia. Sosiade chez Stobée.
(5) <hiX'/())p9vit7tâat. Sosiade chez Slobnc.
(6} Xapiiioo diS/.xSrâc. Sosiade, chez Stobée.
on crut ne pouvoir rien imaginer de plus grand que d’ordonner qu’il siégeât môme avant les vieillards. Les sages n’ont donc pas manqué de prescrire le respect de la vieillesse (1).
Pour se rendre compte de leur piété religieuse, il faut examiner leur sentiment sur la nature de la divinité. Nous avons déjà dit que Thalès regardait l’univers comme tout rempli de dieux, ce qui le conduisait à recommander partout la plus exacte chasteté. Le savant Meiners, que nous avons souvent cité, regarde comme peu vraisemblable que Thalès, qui, selon Aristote, faisait sortir le monde du sein de l’élément humide, ait animé TUnivers d’une puissance intelligente, et sur ce sujet il rejette les assertions de Diogène Laërce, de l’auteur du Banquet des Sept-SageSy de Clément d’Alexandrie, et enfin de Stobée; mais il faut joindre à ces témoignages sur la croyance religieuse de Thalès ceux de Cicéron (2) et de Valère- Maxime (3), qui sont des autorités plus anciennes et moins contestables. On ne doit pas prétendre que Stobée ne suive ici que le faux Plutarque, puisqu’il est également d’accord avec Cicéron et Valère-Maxime ; nous pouvons donc lui accorder notre confiance, lorsqu’il fait dire à Thalès que Dieu n’a pas eu de commencement, qu'il est l’esprit du monde, que tout est animé et plein de dieux, et qu’une puissance divine pénètre l’élément humide, duquel Thalès faisait sortir l’univers (â). Valère- Maxime ajoute que, comme on demandait à ce sage si nos mauvaises actions échappaient à la connaissance des dieux ; « Non, répondit-il, pas même nos pensées les plus
(1) Dém. Pbal., surChilon.
(2) DflI«flr.,II,ll.