‹ De la morale de PlutarqueChapitre 2 sur 91 · DE LA DEUXIÈME ÉDITION · texte numérisé non relu

DE LA DEUXIÈME ÉDITION

En appréciant cet ouvrage, le secrétaire perpétuel de l’Académie française, M. Villemain, disait que Plutarque y était peint avec vérité 1 . Le jugement avait d’autant plus de prix, que M. Villemain avait lui-même fait de Plutarque l’objet d’une étude particulière. Dans cette deuxième édition, qui a été entièrement remaniée, nous avons fait un nouvel effort pour le justifier. De bienveillantes critiques nous y ont aidé*. Nous sommes surtout très-redevable

1. Rapport du ‘29 août 1867. — 2. Revue d’Édimbourg, janvier 1869; Cf. Revue britannique, janvier 1870; Revue de Bonn, septembre 1869; Revue contemporaine, 30 novembre 1868. Journal des débats, 18 janvier 1867 ; etc. — Qu’il nous soit permis aussi de remercier ici MM. Patin, Egger, Janet, Caro, Martha, Geoffroy, qui

PRÉFACE

à M. Ch. Lévêque qui a consacré à l’examen de notre travail un Mémoire savant et délicat 1 .

En revoyant tous nos textes, nous espérons en avoir tiré quelques lumières de plus et une vue générale plus ferme. Plutarque comparait les grands écrivains à ces horizons dont on ne peut saisir l’harmonie qu’en les contemplant sous tous leurs aspects, et il ajoutait, qu’en présence des maîtres de morale, l’homme trouve en lui-même ces divers points de vue dans les progrès de Page, et comme dans les degrés chaque année plus élevés de l’expérience de la vie. C’est la bonne fortune qui lui est échue de la part de ses lecteurs les plus familiers : le témoignage d’Àmyot, de Montaigne, d’Henri IV en fait foi.

, Toujours utile à relire à toutes les époques,

Plutarque est particulièrement bon à méditer

dans les temps de trouble et de passion. Il enseigne à prendre conscience de soi-même, à s’affermir dans le sentiment du devoir, à ne s’attacher qu’à la justice, à la vérité, et à ce

nous ont éclairé de leurs obscrvnliors à l'époque où ce travail a paru sous forme de thèse de docîorat.

Comptes rendus des travaux de l’Académie des sciences morales et politiques, t. LXXXIV, p. 169; t. IXXXV, p. 285; Cf. Revue des Deux Mondes, 1 er octobre 1867.

PRÉFACE

in

qui est le caractère essentiel de la vérité, et de la justice, la modération. Les Grecs qtii avaient étudiéetreprésenté sous toutesles formesdel’art les trois grandes expressions des besoins éternels de Taine humaine, le vrai, le beau, le bien, en rattachaient la règle supérieure au même principe : l’équilibre, l’harmonie, l'esprit de mesure. L’esprit de mesure était devenu, dans leur simple et expressif langage, la marque de l’honnêteté, ou plutôt Thonnêteté même; le nom qu’ils appliquaient à l’homme de mesure leur servait à caractériser l’homme de bien. Plutarque est un des représentants les plus autorisés de cette sagesse, hors de laquelle il n’y a, pour les sociétés, comme pour les individus, ni vraie dignité, ni force durable. C’est après avoir fermé l’ère des discordes civiles et délivré de l’étranger le sol national, qu’IIenri IV écrivait du maître que sa mère lui avait mis entre les mains dès son bas âge : « il m’a dicté beaucoup d’honnestetés à l’aureille... ; il m’a été comme

ma conscience. »

INTRODUCTION

« Si nous voulions entreprendre de sonder le fond que Plutarque a eu de la mer des lettres humaines, dit emphatiquement un de ses biographes, nous nous engagerions sur un océan sans port ni rivage 1 . »

Plutarque, en effet, est un polygraphe. Le nombre de ses ouvrages égale ou dépasse le j nombre des ouvrages des écrivains les plus féconds de l'antiquité 2 . Toutefois, au milieu de la variété des sujets sur lesquels son talent s’est dispersé, il est aisé de reconnaître un *

1 . Fédéric Morel, Vie de Plutarque, en tête de la traduction des Hommes illustres, par Amvot, 1619. Cf. la Vie en latin, par le même,

1612. — 2. Voir le Catalogue de Lamprias. Le nombre des Traités plus ou moins considérables, que nous aurions perdus, d’après ce catalogue, s’élève à plus de 130.

INTRODUCTION

but unique, soit qu’on consulte son propre ju-

gement sur lui-même, soit qu’on recueille les témoignages de ceux qui se sont inspirés de sa pensée.

Des trois branches d’études qu’on distinguait chez les anciens, mathématiques, rhétorique, philosophie, il n’en est aucune qu’il n’ait cultivée. Mais il nous apprend que, de bonne heure, il avait mesuré aux mathématiques son application et son temps 1 * * . C’est en passant qu’il traite des matières de rhétorique, et non sans dédain*. Louer chez un philosophe les grâces de la diction lui paraît une injure : c’est, dit-il, placer sur la tête d’un athlète une couronne de roses 5 . Même en philosophie, il distingue et choisit. Toutes les études, en un mot, ne sont, à ses

yeux, qu’un moyen. La morale, telle est, pour lui, la fin de la science. Toute poésie est pernicieuse, à son sens, qui ne se rattache pas directement à la morale 4 : à Eschyle, il préfère Sophocle et Euripide, à Sophocle, Euripide, parce que Sophocle est plus riche qu’Eschyle, et Euripide plus riche que Sophocle, en règles de con-

1. Propos de table, IX, 14, § 3. — 2. Propos de table, III, 1; V, 1;

VII, 8; VIII, G; IX, 2, 4. De la Cessation des oracles, 6. — 3. De la

manière d’écouler, 15, 9. Cf. Du Bavardage, 5. — 4. De la ma-

nière d’écouter les poètes, 1,2, 4, 8, 14 etc.

INTRODUCTION

. vu

duite et en préceptes de vertu 1 * . C’est de la morale qu’il déduit ses préceptes oratoires* et ses règles de critique historique 3 * . Se trouve-t-il en présence d’un phénomène physique qui l’étonne, ou d’une question d’érudition qui l’embarrasse, aux explications que son savoir lui suggère, il ne

peut se retenir d’ajouter celles que les principes de la morale lui fournissent*. Ses préceptes de santé ne sont, pour la plupart, que des observations d’hygiène morale, et les médecins lui reprochent « de franchir et de bouleverser les limites de leur domaine 5 . » S’il combat les Stoïciens et les Épicuriens, c’est surtout pour défendre contre leurs doctrines le principe de la > Providence et de son action morale sur le monde 6 .

La politique enfin, telle qu’il la définit, d’après Platon, n’est que le plus haut et le plus complet exercice de la morale appliquée à l’amélioration des sociétés 7 .

Aussi voyons-nous que, dès l’origine, tous ses

1. De la Gloire des Athéniens, 5 ; du Progrès dans la vertu, 7. — 2. Comment on peut se louer soi-même, 4. — 3. De la Malignité

d’Hérodote, 3 à 10. — 4. Vie de Nieias, 23; de Pélopidas, 18 ; Propos

de table, III, 3; VIII, 7; Questions grecques et Questions romaines, passim. — 5. Préceptes de santé, 1. — G. Du Bonheur dans la doc-

trine d’Épicure; Contre Colotès ; Des Notions du sens commun contre

les stoïciens, passim. Voir plus bas, ch. n, § 3. — 7. Du Commerce

que les philosophes doivent avoir avec les princes, 1, 3; A un Prince

ignorant, 3.

vm

INTRODUCTION

Traités, si divers de sujet et de forme, ont été réunis sous lé titre commun d 'Œuvres morales . Les Vies parallèles n’en sont que la suite et le couronnement. La morale n’y est pas seulement à la surface, dans les digressions de rencontre et les interprétations inattendues: elle en est Taine. Plutarque n’écrit pas pour prouver ou pour peindre. La vérité historique n’est pas l’objet qu’il se propose. L’histoire n’est, pour lui, qu’une école de mœurs : ce qu’il cherche dans l’exemple des grands hommes, c’est une leçon \

Considérés dans leur ensemble et dans leur esprit, les Traités et les Vies parallèles ont donc pour commun objet la morale. Lettres et sciences, histoire et philosophie, érudition, médecine, philologie, critique, Plutarque a touché à tous les sujets ; la morale n’est pas seulement une des applications de son génie : c’est son génie meme.

Et tel est le fondement de sa renommée.

La postérité ne s’est méprise ni sur le sens, ni

1. Vie de Paul-Émile, 1; d’Alexandre, 4. Cf. Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, 4753, t. XXV, p. 32. Mémoire de Bougainville; Schoell, Histoire de la littérature grecque profane, liv. V, ch. liv, p. 121; Clavier, traduction d’Amyot, Préface, 2* édit., 1801 ; Heeren, De Fontibus et Auctoritale Vitai'um parallelarum Plutarchi, commentatio prima; proœmium, p. 5, etc.

INTRODUCTION

sur la portée de ses œuvres. Dès les temps les plus anciens, on se plaît à voir dans Plutarque « le maître de morale supérieure, le type gracieux et enchanteur de la sagesse 1 . » Mais jamais ce caractère de sa popularité n'éclata plus manifestement qu'à la renaissance des lettres en France. « Ce sont les bonnes et louables disciplines du doulx Plutarchus 2 » qui charment tous les esprits et enivrent tous les cœurs ; c’est « aux Moraulx que Rabelais se délecte 3 * , » que la Boétie emprunte « la matière et l’occasion de ses discours*; » Montaigne, « les despouilles dont sont purement massonnés ses Essais 5 * . » Le premier traducteur des Parallèles invite, en vers et en prose, les lettrés et les illettrés à venir étudier dans sa traduction des modèles de vertu 8 . On ne lit pas Plutarque," on le pratique ; on « le réduit en rhythme françoise 7 , » pour le faire apprendre aux enfants ; après les saintes lettres, on ne connoit pas de plus belle et de plus digne lecture 8 . Les dames « en régentent les mais-

1. Eunape, De Vilis sophistarum, proœm., p. 11. — 2. La Croix du

Maine, Bibliothèque; Brantôme, Vies des dames illustres , préface.

— 3. Là vie de Gargantua et de Pantagruel, II, 8. — 4. Montaigne

Essais, I, 25. — 5. Ibid., II, 32. — 6. Las Vitas di Plutarcho, per

Alessandro Baptista Jaconello di Riete. Aquila, 1482. Ép. dédicatoirc

et Sonnet. — 7. Préceptes nuptiaux nouvellement traduits , par

Jacques de la Râpée, 1559. — 8. Amyot, Épître au roxj très-chreslien,

INTRODUCTION

très d’eschole 1 ; » les princes conservent au fond de leur cœur « les honnestetés qu’il leur dicte à l’aureille*. » On ne peut plus « s’en deffaire. » Il est le bréviaire du siècle, sa lumière, sa conscience.

C’est au même titre que les traducteurs du siècle suivant le placent entre Epictète et Marc- | Aurèle ; les érudits, à côté de Pline, d’Aristote et de Sénèque, dans la famille des bons livres 5 ; les délicats, parmi les maîtres de la vie*. Au dix-huitième siècle, hommage insigne, Montesquieu lui emprunte la définition de la loi \ Hommage plus caractéristique encore, Rollin fait presque textuellement, passer les récits des Parallèles dans les descriptions de ses Histoires. Rousseau le cite parmi les rares auteurs qu’il lit encore dans sa vieillesse, «à cause

Charles I X e de ce nom.. Cf. Tallemant des Réaux, Mémoires, édit. Monmerqué, t. X, p, 70.

1. Montaigne, Essais, II, 10. — 2. Lettre de Henri IV à Marie de Médicis, 5 septembre 1601. — 3. Gui-Patin, lettres, 77, edit. Reveillé- Parise, t. I, p. 354. <r L’histoire de Pline est un des plus beaux livres du monde. C’est pourquoi il a été nommé la Bibliothèque des pauvres. Si l’on y met Aristote avec lui, c’est une bibliothèque presque complète. Si l’on y ajoute Plutarque et Sénèque, toute la famille des bons livres y sera, père et mère, aîné et cadet. » Cf. Gassendi, De Fila Epicuri , lib. III, ch. vu; Ménage, Menagiana, II, § 96. — 4. Saint-Évremond, œuvres diverses, Du Choix des lectures, t. III, édit. 1753. — 5. Montesquieu, Esprit des lois, 1,1, et Défense de l'esprit des lois. Cf. Encyclopédie méthodique. Histoire, t. IV. p. 525.

INTRODUCTION

du profit qu’il y trouve 1 . » Il est la dernière consolation de Bernardin de Saint-Pierre 2 . On s’appuie sur son autorité, « comme sur la meilleure garantie de tout ce qui mérite le nom de bon et d’honnête 5 . » « Plutarque, dit la Harpe 4 , est peut-être l’esprit le plus naturellement moral qui ait existé. » De nos jours , enfin , un critique pénétrant 5 a écrit avec une grâce ingénieuse : « Plutarque dans ses Morales, est l’Hérodote de la philosophie: » et ailleurs : « Je regarde les Vies comme un des plus précieux monuments que l’antiquité nous ait légués. La sagesse antique est là tout . entière. »

Le but que je me propose est de recueillir les traits épars de cette sagesse qui a nourri tant d’éminents et de charmants esprits, d’en rechercher l’origine et le caractère, d’en expliquer l’action. Cette étude portera donc plus particulièrement sur les Traités : ce sera sa nouveauté. Les Vies parallèles ont été, dans notre siècle même, l’objet de divers tra-

1i tes Rêveries d'un promeneur solitaire, 4 e Promenade. — 2. « Toutes mes amours se réduisent aujourd’hui à un vieux Plutarque et à un petit chien. » Lettres inédites à M. Duval, 6 déc. 1768. — 3. Tissot, La Santé des gens de lettres, préface. — 4. Lycée , liv. III, ch. h, sect. h. — 5. Joubelt, Pensées, essais, maximes et correspondance , t. II, titre XX IV, § 1, n°* 41 et 42.

INTRODUCTION

vaux *. Les Traités n'ont été étudiés jusqu’ici que dans des Mémoires détachés 1 2 . Peut-être nous saura-t-on gré d’en présenter ici le premier un examen d’ensemble.

Dans les choses de Plutarque, comme dans les choses d’IIomère, il entre de la religion, a-t-on dit avec une respectueuse émotion*. C’est avec ce sentiment pieux que je l’aborde. Toutefois, je voudrais le produire, ou mieux encore, le laisser se produire lui-même dans son attitude naturelle. Parmi les notes de reconnaissant souvenir que Marc-Aurèle a consacrées à ses maîtres, voici la page que nous trouvons au sujet de Sextus de Chéronée, neveu de Plutarque : « Sextus a présenté à mes yeux le modèle de la bienveillance, l’image d’une famille gouvernée par l’affection paternelle, l’homme qui comprenait ce que c’est que vivre selon la nature. Sa gravité n’avait rien d’affecté. Il savait découvrir avec une inquiète bonté les besoins de ses amis; il supportait patiemment les sots et ceux qui donnent sans réflexion leur avis. Il s’accommodait à toutes les humeurs.

1 . Michelet, Examen des Vies des hommes illustres de Plutarque,

1819. — 2. Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, t. V, VI, X, XIV, XXV, XXX, XXXI, XXXVIII. — 3. Sainte-Beuve, t. IV, p. 35 et suiv. (2* édition), article sur Amyot.

INTRODUCTION

Aussi trouvait-on dans son commerce plus d’agréments que dans toutes les flatteries, en même temps qu’on se sentait pénétré pour lui d’un profond respect. Il était habile à découvrir, à coordonner clairement, méthodiquement, les préceptes nécessaires à l’usage de la vie. D’ailleurs il ne donna jamais le moindre signe d’aucune passion. Il était à la fois libre de toute affection déréglée et le plus aimant des hommes ; sensible au bien qu’on disait de lui, mais ennemi des bruyantes acclamations : enfin érudit sans pédanterie 1 . » Ce portrait de l’héritier de la doctrine de Plutarque semble fait pour Plutarque lui-même; et nous pensons qu’une sagesse si ferme, si honnête et si douce n’a pas besoin * d’être surfaite pour être goûtée.

Quel temps d’ailleurs que celui où Plutarque a vécu, et quels sujets que ceux auxquels son génie s’applique ! Pénétré par les études de toute sa vie, des idées et des croyances de l’antiquité profane, et, au jugement d’un évêque, philosophe presque chrétien; vivant, de cœur et d’imagination, au sein des fières républiques de la Grèce triomphante, et citoyen, sous l’Em-

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