‹ De la morale de PlutarqueChapitre 5 sur 91 · DE SA MORALE · texte numérisé non relu

DE SA MORALE

LÉGENDE ET VIE DE PLUTARQUE

1. Ce que Plutarque nous fait connaître de sa vie. — Sa légende. — Comment elle s’est formée. — Discussion des textes sur lesquels elle repose. — Comment elle est en désaccord avec l’ensemble de la vie, du caractère et des écrits de Plutarque.

*2. Vie de Plutarque. — Sa famille. — Ses maîtres : Ammonius. — Son’voyage en Égypte.— Son séjour à Rome. De la culture des lettres sous les Flaviens; débuts de Plutarque. De l’enseignement de la morale pratique : Plutarque tient école. Sa vie privée, ses études, ses amis. — Retour à Chéronée; son crédit', ses fonctions, son rôle.

Ce que nous connaissons exactement de la vie de Plutarque se borne à quelques indications éparses dans ses œuvres.

Il était né dans une petite ville de Déoîie, à Ché-

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ronée 1 . Son bisaïeul s’appelait Nicarque 2 , son aïeul, Lamprias 3 . 11 parle souvent de son père, mais sans le désigner par son nom 4 . Il avait deux frères : Timon* et Lamprias 6 . Parmi ses maîtres, il nomme le médecin Onésicrate 7 , un rhéteur, Emilianus % et le philosophe Ammonius D . Il étudiait les mathématiques à Athènes, sous la direction d’Ammonius, l’année où Néron visita le temple de Delphes 10 . Ses relations d’études, de fonctions et d’amitié le conduisirent dans la plupart des villes de la Grèce 11 III, et en Égypte 12 . Athènes lui avait conféré le droit de cité 13 . Il fit plusieurs voyages en Italie 14 , et séjourna à diverses époques à Home, où il tint école 15 et rassembla les matériaux de ses Parallèles 16 . C’est à Chéronée qu’il se maria. Il avait épousé une femme d’une famille honorable, Timoxène, qui lui donna cinq enfants : quatre fils, Aulobule, Chéron, Lamprias, Plutarque, et une

1. De la Curiosité, I ; Vie de Sylla, 15 et IG; Vie de Démosthène,

2; Nous suivons le texte de l’édition Didot. — 2. Vie d'Antoine, 08. — 5. Propos de table, livre I, 5; Cf. V, 5 ; IX, 2; IV, 4, § 4; V, 6, § 1 ; 8, § o ; Vie d’Antoine, 28. — 4. Propos de table, I, 2, § 2; II, 8, § 2;

III, 7, § 1 ; 8, § 4; Corsini suppose, avec raison, que le père de Plutarque s’appelait Nicarque du nom de son aïeul [Vüa Hutarchi, 2). Cette vie se trouve en tète d’une édition du Traité des Opinions des philosophes (1750). — 5. I)e l’Amour fraternel ; 16. Propos de table, I, 2, § 1 ; II, 5, § 1. Des délais de la justice divine, I, 4. 12. — 6. Propos de table, I, 2, § 5; 4, g 4 et 5; 8, § 5; II, 2, g 1 ; IV, 4, g 4 ; VII, 5, §1; 10, g 2; VIII, 0, g 5; IX, 6, gl, 15; g 1,5, g 1 ; 14, §2; de l’Inscription du temple de Delphes, 5 et 4; de la Cessation des oracles, 1, 5, 7, 0, 22. — 7. De la Musique, I, 2; II, 4; XLIII, 2.; Cf. Propos de table, V, 5, g 1. — 8. De la Cessation des oracles, 17. — 9. Du Flatteur et de l’Ami, 31 . Voir plus bas, chap. I, g 2. — 10. De l’Inscription du temple de Delphes, 1. — 11. Vie d’Agésilas, 19; Propos de table, II, 2 ; IV, 1, 2, 4, 5; V, 2,3; VII, 2, 5; VIII, 4, 10; de l’Amour, 2. — 12. Propos de table, V, 5, gl. — 15. Propos de table, 1, 10, g 3. — 14. Propos de table, VIII, 7, gl; Vie de Démosthène, 2. — 15. De la Curiosité, 15. — 10. Vie de Démosthène, 2.

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fille qu’il perdit en bas âge, ainsi que le second de ses fils 1 . Envoyé, tout jeune encore 2 , en mission auprès du proconsul d’illyrie, il fut aussi chargé, pendant son séjour en Italie, de suivre les intérêts de sa ville natale 3 . A Chéronôe même, il commença par remplir un obscur emploi de police municipale 4 , puis il devint archonle 5 . Enfin il exerça pendant plusieurs pythiades, près du temple de Delphes, les fonctions de grand prêtre d’Apollon 6 .

Tels sont, dans leur brève simplicité, les renseignements sans lien ni date que Plutarque nous fournit sur les fails de sa vie, et nul écrivain, grec ou latin, n’a fait pour lui ce qu’il avait fait pour tant d’autres : le biographe de l’antiquité n’a pas de biographie.

Cependant, s’il convient de chercher dans l’histoire d’un écrivain des lumières sur l’esprit et la portée de ses œuvres, c’est particulièrement, sans doute, lorsqu’il s’agit d’un moraliste qui faisait profession d’étudier « dans les moindres propos des hommes les signes de leur âme 7 ; » et il est d’autant plus utile de faire à Plutarque l’application de sa propre méthode, qu’une tradition, qui, aujourd’hui encore, n’a pas perdu tout crédit, nous semble avoir dénaturé le caractère de sa vie.

Vers le milieu du moyen âge, en effet, et sept cents ans après la mort du sage de Chéronée, deux compilateurs en renom, Georges le Syncelle 8 et Sui-

1. Lettre à Timoxène, 5. — 2. Préceptes politiques, 20. — 5. Vie de

Démosfhène, 2, — 4. Préceptes politiques, 15. — 5. Propos de table,

VI, 8, § 1. — G. Quelle part le vieillard doit prendre au gouverne-

ment des affaires publiques, 17; Propos de table, VII, 2, § 2. — 7. Vie

d’Alexandre, 1. — 8. D/ourapx 0 * Xat/jomù* çdôao^Oi éTrtr^orcjûstv

LÉGENDE DE PLUTARQUE

das\ alléguèrent, sans appuyer, il est vrai, leurs assertions d’aucune preuve que, dans sa vieillesse, Plutarque, élevé au consulat, avait été investi par Trajan d’un souverain pouvoir sur les magistrats de l’Illyrie et sur les affaires de la Grèce. Deux siècles plus tard, dans un livre, où à la vanité des cours était opposée V utilité qu'on peut tirer de l'étude des philosophes , un ancien moine anglais, disciple d’Abélard, secrétaire et ami de Thomas Beckct, Jean de Salisbury, évêque de Chartres, personnage non moins considérable par son savoir que par son rang, rapportant comme un fait avéré que Plutarque avait été le précepteur de Trajan, donna tout au long l’analyse d’une Institution dictée par le maître à son élève, en la faisant précéder d’une lettre dans laquelle le philosophe félicitait le prince de son élévation à l’Empire 2 . Cette lettre, écrite en latin, n’avait aucun caractère authentique, et la seule présomption qui parût exister en sa faveur, c’est que, parmi les œuvres attribuées à Plutarque, il se trouvait en tète d’un recueil d’Apophlhegmes une dédicace en grec adressée à Trajan. Vers le même temps néanmoins, et sans plus d’examen, Vincent de Beauvais et Pétrarque reproduisirent, l’un les textes mis au jour -pour la première fois par Jean de Salisbury 3 , l’autre le fait que ces textes semblaient éla-

'E)./â'}o$ vtc'o tou odtroypciropOÿ xurîrrdO-/] yppaioç. (Georges le Syil— celle, Chronographia ad annum post Christ, nnt. 109.)

1. ü/oOrap^oç, Xxtpotveb;, rr,i Botwn'as, yeyovùj èni tûv roü T patavoü roü YLcciectpoi j^povwv, xod in TcpôoOsv' [xerdSob^ os uitrù Tpaiavè; r twv vçcstTMV à£ta$, reposerais pvjoÉva twv xarà rr,v 'l)./.vpiox stp%6vrü>v 7tapèÇ r/jç aùroû yvwpvjç ri 0ta7rpKTT€<rÛat (Suidas, noriline n ).o{/rzp%os) . — 2. Policratici, De Curialum nuyis, 1. V, Prologus. — 3. Vincent de Beauvais, Spéculum ma jus vcl historiale nuncupatum , lib. X. cap. xlvii,

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blir 4 . Et dès lors il passa pour conslant que Plutarque, maître de Trajan, avait été, dans sa vieillesse, honoré par ce prince des fonctions du consulat, avec de pleins pouvoirs pour le gouvernement de la Grèce.

Toutefois, ce n’était là que le couronnement de la carrière de Plutarque; il fallait mettre le reste de sa vie en harmonie. Ses éditeurs ou traducteurs de la Renaissance, Xylander, Amyot, S. Goulard, Féd. Morel, Decius Celer et Ruauld, s’en chargèrent à l’envi s .

« Noble et né de nobles parents, encore que nous ne sçachions le nom de son père qui ne laissoit pas d’étre très-célèbre philosophe, Plutarque », exposentils dans un récit biographique qu’ils s’empruntent l’un à l’autre en l’amplifiant, et dont nous devons reproduire textuellement les principaux traits , « Plutarque fil ses premières études à Alexandrie,... puis il visita toutes les villes de la Grèce et particulièrement Athènes;... de là il se transporta de nouveau en Égypte, pour y apprendre les mystères de la théologie... D’Égypte, il poind sa route à Sparte, chez les Lacédémoniens , pour prendre l’instruction

De Plutarcbo Trajani præceplore. Cf. cap. xlvhi. De libro Plutarchi misso ad Trajanum.

1. a Plutarchus siquidem Græcus liomo et Trajani principis magisler d (Pétrarque, Epistolarum lertia, ad Seticcam.) Dans l’inter-

valle, la tradition avait été reproduite par l'impératrice Eudoxie Maerembolitissa , femme de Constantin Ducas , empereur d’Orient (1059), dans son recueil polvgrapliique intitulé Ionia et publié par Villoison [Anecdota grœca , Venise, 1781. in-4, p. 561). Cf. XVyttenbach, préface lxhi. — 2. Xylander, Vita Plutarchi; Amyot, Épistre aux lecteurs ; S. Goulard (le Senlisicn), en tête de l’éd. de la trad. des Vies d’Amyot de l’année 1585 ; Fed. Morel, Vie de Plutarque; Decius Celer, De Plutarchi Chœroncœ philosophi gravissimi vilâ libellus ; Ruauld, Vita PlutarcJii.

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de leurs préceptes moraux...; puis, chargé de ces honorables dépouilles, il s’en retourna en son païs, riche d’un thrésor incomparable; et là, il commença de paroistre, comme un beau soleil esclatant et lumineux , sur tout le reste de la Grèce Mais

comme son bel esprit ne le pouvoit laisser croupir en un lieu si bas, touché d’une noble ambition,... il se délibéra de voir l’abrégé du monde en une ville, ou plutôt une ville qui contenoit en soy l'estendue de tout le monde;... il s'achemina donc à Rome... Estant là, il commença de faire profession de la philosophie, et d’en tenir escole ouverte, où il ne manqua pas d’avoir incontinent une grande chaisne d’amis , qui s’estudièrent à le pousser en avant sur les aisles de son grand mérite et de son expérience; jusques à tel degré qu’il vînt à estre précepteur de Trajan et son amy fort particulier et intime; mesme que Trajan usoit particulièrement de ses conseils et advis en ses affaires les plus importantes, tant pour les domestiques que pour celles qui touchaient l’administration de l’Empire... Ainsi écrivit-il pour lui les vies des hommes illustres, les dicts des Grecs et des Romains, le traicté qu’il est requis qu’un prince soit savant , les instructions pour ceux qui manient les affaires d’État et le discours qu’un philosophe doit converser avec les princes... Du depuis, Trajan estant venu à mourir, et luy jugeant bien qu’il ne pourroit pas faire grande fortune de là en avant à Rome, joint qu’il étoit content de la sienne et qu’il commençoit à tirer sur l’aage... il se souvint qu’il avoit une patrie... Il y avoit quarante ans qu’il avoit quitté Chéronée,

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et il avoit près de soixante-dix ans* Durant cette longue absence, il avoit franchi tous les degrés des magistratures romaines, depuis la préture jusqu’au consulat. Phénix également habile à bien faire et à bien dire, il vaquoit à ses devoirs d’homme public pendant le jour, il travailloit la nuit. »

Ainsi étaient reliés les différents points de la carrière de Plutarque. Achevée, en partie, dans les conseils de l’Empire, comme celle de Sénèque, la vie du sage de Chéronée avait commencé par des voyages, comme celle de Pythagore, et s’était poursuivie tout à la fois à travers la politique et la philosophie, comme celle de Platon. La légende était complète.

Il était, il est vrai, plus séduisant d’y croire qu’aisé de la justifier.

Amyot lui même ne peut s’empêcher de trouver « la missive rapportée par Jean de Salisbury un petit suspecte, pour ce que il ne l’a point trouvée entre les œuvres grecques de Plutarque, joinct que elle parle, comme si le livre estoit dédié à Trajan, ce qui est manifestement dédict par le commencement du livre, et pour quelques autres raisons... Encore toutefois, pour ce qu’elle lui a semblé sagement et gravement escripte, » il la cite; et dès qu’il l’a citée, il est sous le charme. Rap-^ prochant la lettre de Salisbury du texte de Suidas :

« Il me semble bien, dit-il, que Trajan, si sage empereur, n’eut püs faict à Plutarque ce grand * honneur de la dignité consulaire , s’il ne se fust senty tenu à luy de quelque obligation notable. Ce qui plus encore me semont à le croire, c’est que l’on

voit en plusieurs faits et dicts de Trajan, la mesme droiture, bonté et justice naifvement emprainles, dont le moule et la forme est , par manière de dire, engravée ès œuvres morales de Plutarque; de sorte que Ton remarqne notoirement que l’un a bien sçu faire ce que l’autre lui a sagement enseigné 4 . » Et de l’appui que ces assertions se prêtent l’une à l’autre, il conclut à la confirmation des deux. « Je comprends qu’on puisse révoquer en doute l’authenticité de la lettre de Salisbury et du texte de Suidas, dit à son tour Iluauld : la lettre n’est point en grec et Plutarque ne fait aucune allusion, dans ses ouvrages, à ses relations avec Trajan. Mais qui sait? ajoute-t-il, ce n’est pas nier une chose, que de n’en point parler : Sénèque nous dit-il quelque part qu’il ait été le précepteur de Néron? peut-on affirmer d’ailleurs que Plutarque ne faisoit aucune mention de ses rapports avec Trajan, dans ceux de ses ouvrages qui ne sont pas arrivés jusqu’à nous 2 ? » Puis il poursuit la biographie de son auteur, en l’accommodant au rôle qu’il se plaît à lui laisser.

La tradition trouvait donc, en définitive, un appui même chez ceux dans l’esprit desquels des doutes s’étaient d’abord produits, et le nom de Plutarque avait fini par devenir inséparable de celui de Trajan. Bien plus, c’est au précepteur qu’était rapportée la gloire du prince. « Si la fortune a fait régner Trajan sur les hommes, disait Féd. Morel, c’est Plutarque qui l’a fait régner en homme de bien et qui luy a

4. Amyot, IJ plâtre aux lecteurs. — 2: Ruauld, Vit a Plutarc/ii, 15.

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fait emporter la gloire que les âges suivants luy ont rendue. »

Tacitement ou explicitement acceptée pendant le dix-septième, 'siècle de Vossius à Dryden 1 * , par les érudits et les lettrés, cette biographie idéale rencontra pour la première fois dans Dacier un critique résolu à dire la vérité \ Mais la vérité, quand il s'agit de combattre une erreur séculaire, a besoin tout à la fois d’être présentée avec ménagement et placée hors de contestation. Dacier porta dans son argumentation une sorte d’impatience, et sa discussion reposait en partie sur des raisonnements en contradiction avec les faits 3 , ou sur des calculs erronés 4 . La tradition subsista. Fabricius, Corsini, Brucker, Ricard la reprirent avec autorité. N’osant pas la détruire, on chercha des moyens termes pour l’expliquer. « Peut-être, insinua Ricard, pourrait-on concilier les sentiments opposés de ceux qui veulent que

1. Voir Samuel Petit, Observât iones, lib. II, cap. x, p. 230; Journal des Savants, année 1677, p. 7; M. Hanckius, De romanarum rerum 8criptoribu8 , p. 81; G. J. Vossius, De historicis Grœcis , II, x; J. Jonsius, De scriptoribus historiée philosophicœ , lib. III, p. 28;

Dryden, Vie c le Plutarque. Une traduction de cette Vie a été insérée dans un Ilecucil de pièces d'histoire et de littérature, publié par le

T. Granet et le P (1731). — 2. Vie de Plutarque. Édition de 1778,

p. 68. Cf. 64-65. — 3. Ibid., p. 62 et suiv. « Ceux qui ont écrit que Plutarque voyagea en Égypte et à Lacédémone, l’ont avancé sans fondement, » dit Dacier. Or Plutarque parle expressément de ces deux voyages. Propos de table, V, 5, § 1 ; Vie d’Agésilas, 19. — 4. Ibid., p. 65 et 66. Dacier part de ce point que « la pythiade était un espace de quatre ans, comme l’olympiade » ; « Les jeux Pythiqucs, » dit M. Maury, « revenaient d’abord tous les huit ans, et il en demeura ainsi jusqu’à la 48 e olympiade; mais, à dater de la 3 e année de cette même olympiade, leur cycle fut réduit à cinq ans, et ils tombaient à la 3° année de chaque olympiade.j » ( Histoire des religions de la Grèce antique, -tome II, ch. xi, p. 79.)

Plutarque ait été le précepteur de Trajan, et de ceux qui le nient, en disant que, si Plutarque n’a pas été l’instituteur de Trajan, ce qui, en effet, n’est pas aisé à prouver, il a pu, pendant son séjour à Rome, donner à ce prince, qui aimait à s’instruire, des leçons particulières de philosophie et de politique, soit avant qu’il montât sur le trône, soit depuis qu’il fut parvenu à l’Empire 1 . » D’autres cherchaient à interpréter le texte de Suidas. « C’est d’Adrien, dit Fabricius a , que Plutarque a été le précepteur, non de Trajan, Adrien ayant pris, par suite de son adoption, le nom de Trajan : de là l’erreur de Suidas. » L’erreur fût-elle prouvée, ou seulement rendue vraisemblable 5 , — et les renseignements précis que l’on possède aujourd’hui sur la vie d’Adrien s’y opposent absolument, — il resterait à l’accorder avec la seconde moitié de la tradition qui n’est que la conséquence de la première, je veux dire avec le consulat de Plutarque. Or c’est à l'année 109 que Georges le Syncelle rapporte expressément la date de ce consulat, et l’on sait qu’Adrien ne parvint à l’Empire qu’en 117.

Poser ainsi la question, c’était donc seulement en reculer les termes; et, pour la résoudre, n’eût-il pas suffi d’examiner les textes qui semblaient soutenir la tradition?

La Dédicace des Apophthegmes, les deux phrases

1. Ricard, Vie <le Plutarque , § 10. Cf. Amyot, éd. Cussac, 1785- 1787, réimprimée en 1801-1806, avec des notes de Clavier. — 2. Fabricius, Bibliotheca Grœca, édit. Ilarles, liv. IV, ch. XI ; Corsini, déjà cité, § 8; Brucker, Historia critica philosophiez, tome II, p. 178. — 3. Voir Tennemann, Manuel de l'histoire de la philoso]>hie,U'üd. de M. Cousin. I, 5; Schœll, Histoire abrégée de la littérature grecque profane , liv. V, ch. LIV ; Nouvelle biographie générale .

de Suidas et de Georges le Syncelle, la Letlre rapportée par Jean de Salisbury et l’analyse de ï Institution de Trajan que celte Lettre précède, tels sont les textes sur lesquels reposait la légende dont nous venons de résumer rapidement l’histoire. Or, dans l’opinion même de ceux qui ne voulaient pas en ébranler le fondement, quelle était la valeur de ces documents? . .

La plupart d’entre eux ne parlent pas de la Dédicace du recueil des Apophthegmes. Ceux qui en discutent l'authenticité inclinent à croire que ni la dédicace ni le recueil ne sont de Plutarque. Peut-être sont-ils de son lils, dit Vossius l . L’avis le plus commun et le plus autorisé, celui de Xylander, de Ruauld, de Corsini, de Wyttenbach, c’est qu’ils ne sont ni de l un ni de l’autre 2 . Qu’est-ce, en effet, que celte dédicace? L’accumulation des anecdotes et des images, l’intention accusée de chercher le caractère des hommes dans les paroles qui peignent leur âme plutôt que dans les faits qui relèvent de la fortune, y rappellent sans doute la manière de Plutarqtfe. Mais les Parallèles y sont jugés comme une œuvre définitivement terminée, quand il est clair -que c’est une série d’études qui n’a jamais dû être close. En outre, on y chercherait vainement la moindre allusion à des rapports, quels qu’ils soient, avec Trajan. Enfin, s’il faut descendre au détail du style, le tour de la phrase y trahit manifestement la gaucherie de l imitation ;

1. Videntur ea Phitarchi esse junioris. — 2. Xylander, Ad lectorem .

litterœ : — « ego neque præfationem banc, neque opus ipsum magni •esse Plutarchi credere possum. » Ruapld, 21. Cf. Corsini, 8; Wyttenbach, Animadversiones in Apophthegmata, p. 1040.

c’est le langage du plus humble des sujets ; combien différent du langage d’un ancien maître et d’un ami!

Le désaccord n’est pas moindre sur les texles de Georges le Syncelle et de Suidas. Quelques-uns tirent de ces quelques lignes les conséquences les plus étendues, Ruauld par exemple, qui induit de la phrase de Suidas que Plutarque a été investi du consulat à Rome, et Vossius, qui ne dit pas que Plutarque ait exercé le pouvoir consulaire à Rome, mais qui admet qu’il en a effectivement possédé l’autorité en Grèce. D’autres en restreignent le sens : il ne s’agit, selon Fabricius et Corsini *, que d’un consulat honoraire, non d’un consulat réel. Tous ne rapportent les textes qu’avec réserve et en se couvrant des plus vagues formules : On dit...; c’est une tradition 2 . Et quelle pouvait être, à la vérité, l’autorité de deux compilateurs, rapportant sans preuve, à plusieurs siècles de distance, un fait contraire à l’esprit même de la politique romaine? Sans doute, il n’est pas sans exemple qu’au deuxième siècle de l’ère chrétienne, des Grecs aient été investis de certaines charges par les empereurs. Tels furent Appien et Dion Cassius ; mais on sait que la famille de Dion était presque naturalisée romaine 5 , et c’est un emploi purement administratif qui fut confié à Appien par Antonin; il le dit lui-même :

1. « Quod... Plutarcho ipsi consulares honores concessit, non ita profectointelligi debet, ut observavit Fabricius, quod Plutarchus Hypathiam Thessaliæ urbem Lares transtulerit, ut ineptissime interprelalur Petitus, aut aliquando consul processerit, sed quod eo solum consulalus genere decoratus fuerit, qui honorarius dicebalur... » Corsini, § 10. — 2. « Opinio vêtus occupavit... » (Ruauld). — « Fama est... «(Uecius Celer), etc. — 5. Sam. Reunar, De vila et scriptis Cassii Dionis, édit. Sturz, tom. VII. Cf. Egger, Examen aitique des historiens anciens ac la vie et du règne d'Auguste, ch. vin*

LÉGENDE DE PLUTARQUE

né à Alexandrie, et des premiers de sa pairie, il plaida dans Rome devant les empereurs, « jusqu’au moment où il leur parut digne d’être leur procurateur 1 ...; » et cela, malgré l’illustration de sa naissance, malgré l’éclat de son talenf, et après deux ans de sollicitations pressantes de Fronton ! Ajoutez que, pour exercer, au nom du peuple vainqueur, le moindre office de judicature,il fallait parler la langue du peuple vainqueur 2 * * : or Plutarque déclare qu’il n’a jamais su le latin 5 .

Quant à la Lettre latine qui précède l’analyse de V Institution de Trajan et à celte Institution môme, ceux qui les invoquent, en passant, pour le . besoin de la cause, n’insistent point; leur bon sens s’étonne et résiste. « Ce ne peut-être qu’une œuvre apocryphe, laissent-ils échapper non sans quelque impatience de regret, l’œuvre de quelque sophiste du Bas-Empire \ »

Admettons toutefois, que, pour avoir plus d’un motif de ne pas accepter ces textes, on n’ait pas le droit, ainsi que l’observation en a été faite 5 , de. les

I. Préface, §7; Fronton, Lettres à Antonin, ix. — 2. Suétone, in

Claudio, 18. — 5. Vie de Démosthène, 2. — 4. « Præfationem ab ali-

quo ne superioris quidem, ut suspicor, ævi, concinnatam. » (Ruauld,

21.) Cf. Wyttenbach, Préface, p. lxix. — C’est aussi l’avis de M. Chassant, Histoire du roman dans /’ antiquité grecque et latine, chap.

viii, p. 456-8. En acceptant le fond de cette opinion, j’inclinerais seulement à croire, d’après les sentiments répandus dans le traité, tel que Jean de Salisbury nous le fait connaître, que l’auteur de la traduction latine était quelque homme d'Église des premiers siècles qui aura modifié le texte primitif, conformément à l’esprit de son temps. Jean de Salisbury nous avertit d’ailleurs lui-même qu’il ne se pique de rien moins que d’exactitude littérale dans son analyse. — 5. Traduction d’Amyot, Vies. Édition de Clavier (1818). Épitre aux lecteurs, note de l’éditeur.

rejeter formellement : n’avons-nous rien à leur opposer?

C’est d’abord, assurément, une chose digne de remarque que l’incertitude à laquelle nous réduit, au sujet d’événements si considérables dans la vie de Plutarque, le silence absolu des témoignages contemporains?

Eh quoi! Plutarque aurait vécu, hors de sa patrie, pendant quarante-sept ans ; il y serait parvenu aux honneurs, à la renommée; selon Ruauld, il aurait vu, « dans tout l’éclat de leur génie, en sa jeu- • nesse, Perse, Cornutus, Lucain, Sénèque ; dans sa maturité, Quinlilien, Yalerius Flaccus, Martial, Pline l’ancien; dans sa vieillesse, Tacite, Suétone, Pline le jeune et Florus 1 ; » il aurait été le maître, l’ami, le ministre du plus populaire des empereurs ; et « de cette existence passée tout entière au grand jour de la vie publique, il ne serait pas demeuré trace dans les œuvres de ses contemporains 3 !.» C’est jusqu’au troisième siècle qu’il faut descendre pour rencontrer la première mention de sa renommée pendant sa vie; et quelle mention! « La 14 e année du règne de Néron, dit Eusèbe, Musonius et Plutarque étaient fort connus chez les Romains 5 . » Or Plutarque qui, en 68, ne pouvait avoir, ainsi que nous le verrons, plus de dix-huit ans, n’avait pas encore dû, à cet âge, quitter sa patrie; et y a-t-il quelque apparence qu’à peine arrivé à Rome, il eût, pour ainsi dire, balancé la réputation du grand stoïcien? Jalousie, diton, dès écrivains latins qui avaient vu avec peine

1. Ruauld, 4. — 2. Ruauld, 1 G. « ... Plutarchum in publica luce tota fere vita occupatissimum... » — 3. « En l’an 120, » dit ailleurs Eu-

un Grec, né dans une chétive viile de Béotie, s’élever à une si grande réputation i . Mais les écrivains grecs, intéressés à la gloire de leur compatriote, nous en apprennent-ils davantage? — Ils ont pensé qu’il n’estoit besoing de faire mention d’ung qui se faisoit cognoistre par ses escripts \ — Jalousie bien puérile, confiance non moins singulière ! Ces explications fussent-elles acceptables, quel sentiment (aurait/ aurait arrêté les effusions du panégyriste si ingénieux à célébrer les vertus de Trajan? Trajan allant chercher à Chéronée ou tirant de l’ombre des écoles le modeste philosophe; Trajan élevant -à lui, presque jusque sur le trône, l’humble maître de sa jeunesse; Trajan poursuivant de ses fidèles hommages le vieillard qui s’y dérobe... Quels ample sujet d’antithèses pour Pline le jeune, quelle riche matière à amplification ! x

Mais ce ne sont là que des arguments extrinsèques, pour ainsi dire, et c’est dans Plutarque lui-même que nous voudrions chercher nos arguments.

Tous ceux qui se sont occupés de sa vie, en ont fait la remarque 5 : « ses escripts, à les bien savourer, le font cognoistre jusque dans l’âme 4 . » Or il n’est pas, comme disait Montaigne de lui-même 5 ,

sèbe, « sous l’empereur Adrien, le philosophe Plutarque de Chéronée, Sextus et Agathobulus étaient fort célèbres. » Texte bien vague, et qui se rapporte d’ailleurs à l’extrême vieillesse de Plutarque.

1. Dacier, Vie de Plutarque, p. 94. — 2. Dion, cité par S. Goulard. — - 3. ‘O Qesxisi 05 fl/oûra/sxos ^dv rs éavToÿ £iov àvaypi^et (Eunape, De vitis sophistarum, proœmium.) Cf. Dacier, Vie de Plutarque , p. 66 , et Ruauld, 43 : a cætera, quæ moribus Pluiarcbi manifestandis usui esse possunt, ejus libri abunde utique subministrant.. » — 4. Montaigne, Essais, liv. II, cliap. xxxi. — 5. Id., Ibid.,

grand enlumineur de ses actions. Cependant, s’il est un sentiment qui se dégage clairement de l’ensemble de ses œuvres, n’est-ce pas celui d’une douce et sereine satisfaction du rang qu’il tient et du rôle qu’il joue?

De bonne heure, ses services et ses vertus l’ont mis en lumière parmi ses concitoyens ; le succès de ses négociations politiques, la renommée qu’il a rapportée de ses voyages, onlacGru, parmi eux, le prestige de son autorité ; les charges civiles et religieuses auxquelles il a été élevé en ont consacré le caractère ; et l’on n’est pas, sans en jouir, le premier citoyen d’une petite ville. On le vient voir, et il se plaît à faire les honneurs de son temple, de sa cité 1 . Il est tout fier d’avoir été surpris par des étrangers, dans l’exercice d’une fonction de police municipale, faisant mesurer de la tuile et voiturer de la chaux 2 . Il ne connaît rien de supérieur aux fonctions d’agonothôte, de béotarque, de grand prêtre d’Apollon. Il s’honore, en un mot, de servir sa patrie et ses dieux. El avec quel superbe mouvement il repousse les insinuations de ceux qui semblent lui conseiller la retraite ou voudraient prématurément l’y condamner : « un archonte éponyme se réduire, quand l’âge n’a fait que mûrir son expérience, à ne plus vaquer qu’à des soins domestiques, à vendrç de la laine, des raisins et des blés 3 ! » D’un autre côté, il n’ignore pas ce que vaut l’honneur d’avoir eu pour auditeur, à Rome, Arulenus Rusticus 4 ; il ne lui est pas indifférent d’avoir plusieurs fois reçu

1. De la Cessation des oracles, 1; des oracles en vers, 1, etc. —

‘2. Préceptes politiques, 15.— 5. Quelle part le vieillard doit prendre

au gouvernement des affaires publiques, 4. — 4. De la Curiosité, 15.

à sa table et compté parmi ses hôtes, au mariage de son fils aîné, Sossius Sénécion 1 * * 4 . Sa vie enfin a été heureuse; comme dans un livre bien écrit, il y trouve à peine une rature*; et tous les souvenirs un peu marquants de cette existence bénie des dieux lui sont chers, tous les hommages rendus à sa sagesse lui sont doux. Il aime le silence qui se fait à table quand il prend la parole, et il ne céderait à personne la présidence du repas. C’est pour que sa petite ville natale ne devînt pas plus petite encore par son absence, nous dit-il 5 , qu’il se plaît à l’habiter; c’est aussi parce qu’il s’y sent maître et roi. Étroit royaume sans doute, mais que le sentiment qu’il y porte agrandit. Le jour où on l’a vu livré au plus humble emploi, ce qui l’a enivré d’un doux orgueil, c’est que, dans son imagination ravie, ce trait de simplicité l’égalait à ses héros de prédilection, Épaminondas et Caton *.

Et cet aimable et naïf vieillard, si jaloux des plus modestes dignités, si heureux des moindres prérogatives, aurait été honoré de l’amitié, de la confiance intime deTrajan ou d’Adrien, sans que nulle part la satisfaction de travailler par lui-même ou par son élève au bonheur de l’humanité, pour me servir de l’expression qu’il applique au gouvernement des bons princes 5 , se fût fait jour par quelque eflusion !

Toute existence, d'ailleurs, a son unité. Ce qui caractérise particulièrement la vie des philosophes con-

1. Propos de table, préface, et liv. IV, quest. 3, §1. — 2. Lettre

à Timoxène, 8. — 3. Vie de Démosthène, 2, — 4. Préceptes politi-

ques, 15. — 5. Du commerce que les philosophes doivent avoir avec

les princes, 5.

lemporains de Plutarque, c’est une certaine humeur errante et voyageuse.'Apollonius de Tyane,Dion Chrysostoine, Euphrate de Tyr, Aristide, Lucien se font honneur d’avoir parcouru le monde et répandu en tous pays les lumières de leurs conseils et de leurs exemples. L’habitude était passée dans les mœurs. On sollicitait auprès des empereurs des missions d’exploration philosophique et religieuse 1 . C’était à qui aurait visité les pays les plus inconnus, les parages les plus lointains 2 * ; tel avait mérité par ses excursions dans le monde le surnom de Planétiadès 5 ; le philosophe, disait le Stoïcisme, n’a point de patrie.

Ce n’est pas ainsi que Plutarque entendait ses devoirs. En maints endroits de ses ouvrages, il s’élève contre ces prédicateurs de morale, inconséquents ou ambitieux, qui vont chercher, hors de leur pays, les satisfactions ou les agréments que leur pays ne pourrait leur donner: semblables, dit-il avec une énergie familière, à ces hommes de mauvaises mœurs qui abandonnent leur femme légitime pour aller vivre avec une maîtresse 4 . Quels avantages il trouverait pour ses études et sa renommée à habiter Rome ou Athènes’, il le sait. S’il se flatte, à juste titre, de la pensée que la vertu, comme une plante vivace et vigoureuse, prend racine dans toute espèce de sol où elle trouve un fonds heureux et qui se prête au travail, il ne se dissimule pas que les arts qui ont pour but la richesse ou la gloire ne sauraient se développer aisément dans une ville petite et obscure 5 . Heureux,

1. Delà Cessation des oracles, 18. — 2. De la Cessation des oracles,

2. — 3. Ibid., 7. — 4. Des Contradictions des Stoïciens; 4. Cf. De

l’exil, 8. — 5. Vie de Démosthène, 1.

LÉGENDE DE PLUTARQUE

disait-il 1 , ceüx qui, ayant entrepris d’écrire l’histoire, demeurent dans une grande ville, riche en livres, en monuments de toute nature, et où le souvenir des hommes entretient et explique les traditions! Mais l’intérêt de sa renommée le touche moins que le sentiment de ce qu'il croit devoir à sa ville natale. C’est par une négociation publique auprès du proconsul d’illyrie qu’il entre dans la carrière des charges civiles 2 . S’il n’a pas eu le loisir d’apprendre la langue latine pendant son séjour à Rome, c’est qu’indépendamment de ses conférences de philosophie, il avait à s’occuper, dit-il 5 , dans la Ville même et dans d’autres villes de l’Italie des affaires de ses concitoyens. Hors de Chéronée, il n’a jamais cessé de les servir ; du jour où il revient parmi eux, il se dévoue à l’administration de leurs intérêts, à leur instruction, à leur bonheur. C’est à Chéronée qu’il remplit les seules charges publiques dont il nous ait conservé le souvenir 4 . C’est à Chéronée, — sur ce point ses biographes sont tous d’accord \ — qu’il rédige ses ouvrages, d’après les notes sur lesquelles il avait fait ses leçons ou avec les matériaux qu’il avait recueillis pendant son séjour à Rome 6 ; et le premier Parallèle qu’il ait écrit

i. De l’Inscription du temple de Delphes, 1. — 2. Préceptes politiques, 20. — 3. Vie de Démosthène, 2. — 4. Voir plus haut, page 3. — 5. Ruauld, 2 ; Corsini, 10. « Universa fere quçe ab ipso litteris consignai sunt, Chæroneæ scripta videntur.» — 6. Il le déclare luimême pour le plus grand nombre : De la Tranquillité de l’âme, 1 ; De l’Amour fraternel, 4; Préceptes politiques, 15, 19; Lettre à Euphanès, I; Préceptes de mariage, I; Consolation à sa femme, I; Propos de table, préraces; De l’Amour, I; Du Babillage, 22; Delà Curiosité, 1; Do l’envie, 2; Des Délais de la justice divine, 1, 13, 10 ; Du Démon de Socrate, I ; De l’Inscription du temple de Delphes, I; De la Cessation des oracles, I ; Des -Oracles en vers, I; Du Bonheur dans la doctrine d’Èpicure, 2; Vie de Démosthène, 2; Vie de

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est consacré à la mémoire d’un protecteur de Chéronée 1 .

Bien plus, autant il tient à honneur les moindres distinctions qu’il doit à sa ville natale ou dont il peut lui rapporter le profit, autant il témoigne peu dégoût pour la fortune plus ou moins brillante que ses compatriotes venaient chercher à Rome, trop souvent au prix de leur dignité. On le sait, Rome, sous l’Empire, au premier siècle de l’ère chrétienne, était devenue une ville grecque 2 ; ce qui restait de vieux Romains par l’imagination ou par le cœur en gémissait publiquement 5 . Mais, dans cette sorte de réprésailles exercées par les vaincus sur les vainqueurs, les vaincus avaient conservé la marque du joug qu’ils avaient subi. Ames et maîtres des grandes maisons 4 , les Grecs, pour la plupart, ne s’y glissaient qu’en parasites, et ils n’y régnaient qu’en flatteurs. Ce triste rôle est visiblement pénible à la fierté de Plutarque. Ce n’est pas qu’il interdise au philosophe l’accès des grandes maisons ; il l’invite, au contraire, à s’en faire ouvrir les portes, à s’y établir, mais en conseiller, en directeur, en vrai maître, non en courtisan ; il entend qu’il se prête, non qu’il se livre; qu’il se donne, non qu’il se vende 5 . Lui-même, pendant son séjour à Rome, il avait contracté avec quelques personnages

Cimon, I. Sur les Vies, Cf. Albertus Lion : Commentalio de ordinc </uo Plutarchus vilas scripseril, Gottingæ, 1819; et P. Kremer, In- (juisilio inauguralis in consilium et tnodum qno Plutarchus scripsit vitas Parallclas, Groningæ, 1841.)

1. Vie de Cimon, 2. — 2. J u vénal, Sa/tr.,III, GO etsuiv., VI, 185 et suiv.; Cf. Horace, Êpttres, II, 1, v. 156-157 ; Voir Journal des Savants, mars 1855, article de M. Patin. — 3. Tacite, Annales, XIV, 20. — 4. Juvénal, Sat., III, 71. — 5. Du commerce que le philosophe doit voir avec les princes, 2.

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distingués des relations intimes, mais il traite avec eux d’égal à égal; reçu à la table de S. Sénécion et de Fundanus, il les reçoit à la sienne : il est, suivant l’expression la plus élevée du mot et dans les termes de la plus honorable réciprocité d’égards, leur ami, leur hôte. S’il jouit de la considération qu'ils lui témoignent, c’est la seule récompense qu’il attende des services qu’il leur rend. Il n’a pas même appris leur langue. J’accorde que, dans la façon dont il se défend de savoir le latin, il y ait quelque exagération d’orgueil patriotique *. Toujours est-il qu’on ne trouve aucun emprunt, dans ses œuvres, aux œuvres des écrivains latins, même des moralistes comme Cicéron, comme Horace, comme Sénèque, qui lui offraient des trésors d’observations toutes faites; à peine cite-t-il leurs noms 1 2 .

Au reste, si nous avons perdu une grande partie de ses ouvrages, une heureuse fortune nous a conservé tous ceux que, selon ses biographes de la Renaissance, il aurait composés pour l’éducation de Trajan. Or en est-il un seul où il fasse la moindre allusion à ses rapports avec ce prince ? Les Préceptes politiques notamment et la Lettre à Euphanôs sur la question de savoir quelle part le vieillard doit prendre au gouvernement des affaires publiques peuvent être considérés comme son testament politique 3 . Il y avait

1. Vie de Démosthène, 2. Cf. E. Egger, Mémoires d’histoire ancienne et de philologie , X, p. 259 et suiv. — 2. Il n’invoque pas une fois le témoignage d’Horace. Il cite deux fois Sénèque, mais comme précepteur et comme ministre de Néron. ( Des moyens de réprimer

la colère , 13. Vie de Galba, 20. On sait d’ailleurs que l’authenticité de la Vie de Galba est contestée.) — 5. Les Préceptes politiques sont

antérieurs à la Lettre à Euphanôs ; ils paraissent se rapporter aux

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là une occasion naturelle de rappeler les charges insignes dont à ce moment même, d’après la légende, il devait être investi! Bien loin qu’il en soit ainsi, nulle part, peut-être, le patriotisme du citoyen fidèle à son pays ne se montre avec plus de vigueur. Que dans d’autres ouvrages, il accepte franchement la domination de l’Empire comme un événement providentiel, c’est l’esprit de sa philosophie de l’histoire: que, dans ses Parallèles, il cherche, plus ou moins, à maintenir entre les Grecs et les Romains qu’il compare, une juste balance, il faut en faire honneur à la délicate courtoisie de l’hôte reconnaissant envers la ville qui lui a donné l’hospitalité, au talent de Partis te habile à apparier ses portraits et plus encore, à la sincère impartialité du moraliste *. Mais le cœur de l’homme n’y est pour rien. Où il se montre, c’est quand, traçant à ses concitoyens leurs devoirs envers la pairie, le noble vieillard les exhorte à ne pas livrer aux magistrats romains la conduite de leurs affaires ; quand il les adjure de ne pas se laisser attacher aux pieds les fers qu’il porte déjà si durement rivés au cou 2 . Certes, Plutarque n’est pas un politique; encore moins a-t-il le tempérament d’un tribun ; mais à l’accent ému, à la pénétrante énergie de ces admonestations, on le sent, le joug étranger lui pèse : ne pouvant l’alléger, il ne veut pas, du moins,

premières années du règne de Nerva ou de Trajan (§ 19); mais on ne sait vraiment où les biographes de la Renaissance ont pu prendre qu’ils avaient été spécialement écrits pour Trajan : ils sont adressés à un jeune homme d’Érgtrie, à Menemachus, qui les avait demandés à Plutarque (§ 1) .

1. Voir plus bas, chapitre ni, § 2. — 2. Préceptes politiques,

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qu’autour de lui, par une négligence ou par une ambition également coupable, on travaille à en augmenter le poids. ;

De tels faits, de tels sentiments n’ont-ils pas une grande valeur de témoignage? Si dans l’imagination complaisante des érudits de la Renaissance, les allégations de Georges le Syncelle, de Suidas et de Jean de Salisbury semblaient se prêter un mutuel appui, combien mieux, dans cet ensemble d’arguments tirés de l’âme de Plutarque, la vérité ne paraitelle pas soutenir la vérité! Il ne s’agit point ici d’un texte opposé à un texte, d’une assertion combattue par une assertion. C’est l’œuvre entière, c’est la vie entière de Plutarque qui dépose pour luimême. Quelles que soient donc les obscurités de détail qu’il nous reste à éclaircir dans sa biographie, il est un point capital qu’il nous donne dès ce moment le droit d’affirmer : c’est que, s’il fit un voyage en Égypte et des excursions dans la plupart des villes de la Grèce, s’il parcourut l’Italie et séjourna à Rome, à diverses époques, sous l’empire des Flaviens, il n’eut jamais l’idée de se fixer, ni l’ambition de jouer aucun rôle hors de Chéronée, c’est qu’il revint dans sa ville natale, jeune encore, consacrer à ses concitoyens le fruit de son expérience et de son talent.

La légende ainsi écartée, et Plutarque rendu en quelque sorte à sa ville natale et à lui-même, nous pouvons chercher maintenant dans le détail de sa vie sous quelle influence son génie de moraliste se développa.

* VIE DE PLUTARQUE. '

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