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de la morale pratique dans les lettres de Sénèque

Chez les anciens , la philosophie morale n'était pas comme de nos jours une simple analyse du cœur humain. Les philosophes, et en particulier les stoïciens qui s'attachaient surtout à la morale , agissaient directement sur les mœurs par un enseignement familier dont la gravité avait quelque chose de religieux. Les prêtres du paganisme, qui n'étaient, pour ainsi dire, que les officiers du culte , n'enseignaient pas et se bornaient à présider aux cérémonies. Comment auraient -ils pu donner une instruction morale sans renier Jupiter, Venus et tous leurs Dieux? Au contraire, depuis l'établissement du christianisme, la religion seule s'occupe des âmes , tandis que la philosophie n'a qu'une influence indirecte sur les mœurs , en pénétrant peu à peu dans la législation, dans la politique, en un mot, en formant

l'esprit public.

c2 DE i.\ MORALE PB tTIQUE

A Rome surtout, <>ù la philosophie devint plue pratiqueen s'accommodanl au caractère romain, le philosophes ne s<' contentaient pas de donner au public le fruit de leurs spéculations, mais le plus souvent ils s'attachaient des disciples pour les former i la vertu. Lès plus illustres vivaieul dans les grandes maisons, devenaient les conseillers de ta famille, surveillaient l'éducation des enfants, et nous voyons par maint passage que leur autorité n'était point stérile, Lgg plus grands hommes do [a république emmenaient avec eux en voyage, à l'armée, dans les provinces , un philosophe qui devenait leur ami, et qui par ses discours tempérai! la rudesse romaine. C'est par ce commerce journalier avec de graves philosophes que se sont formée- [es plugrandes âmes , Scipion et Lélius , ces hommes divins redevables de leur vertu à la philosophie , autant qu'à leur beau naturel !; Bru tus, qui y puisa cette douceur de caractère qu'il ne démentit que pour céder aux obsessions de ses amis politiques2; Cieéron, qui passa toute sa jeunesse sous la direction morale d'un stoïcien fameux ?> ; Caton, qui mérita de devenir le plus beau modèle du Por-

* Tam elegans liberalium sludiorum omnisque doctriruc et auctor et admirator fuit, ut Polybium Panxliumque preecel lentes ingenio viros domi mililiœque secum habueril (Velleius Paterculus, 1. 1 , c. 13).

Quum ad naturam eximiam atque illustrem accessisset ratio quaedam conformalioque doctrinœ , tum illud neseio quid prreclarum ac singulare exstiterit. Ex quo numéro divinum hune liominem Africannm , C. Lœlium modestissimoshomineset continentissimos fuisse(Ciceron, Pro Arcliiâ, 24).

2 II se fit amy familier d'Ariston, et le voulut avoir pour domestique (vivant dans sa maison), lequel en lettres et sçavoir n'esloit pas si excellent comme ont esté beaucoup d'aulres philosophes, mais en sagesse et en douceur il contestait avecques les premiers (Plutarque , Brutus , c. 2 , trad. d'Amyot).

3 Après avoir servi sous Sylla et Pompée, Cieéron revint étudier chez lui, sous la direction du stoïcien Diodote; il vivait avec lui et le logeait dans sa maison.

tique1, sans parler d'Auguste, qui logeait dans son palais Athenodore de Tarse, et dont l'autorité devint plus douce depuis qu'il avait pris ce philosophe pour conseiller.

On voit par ces exemples que ces philosophes ressemblaient aux directeurs de conscience qui au dix-septième siècle étaient attachés aux grandes maisons , pour guider la famille dans le chemin de la perfection religieuse. La corruption et les désastres de l'empire leur donnèrent encore plus d'autorité. Toutes les belles âmes, dégoûtées de la politique, cherchèrent un refuge dans la philosophie, où elles protestaient en silence contre les mœurs du siècle et le despotisme impérial. Elles s'y pénétraient de l'esprit du stoïcisme, qui est d'apprendre à bien mourir, et il suffit de parcourir les Annales de Tacite , ce livre des beaux trépas , pour se convaincre

I El alors encore resserra-il plus que jamais sa manière de vivre, et s'accointa de Antipater Tyrien , philosophe stoïque, s'addonnant principalement à l'eslude de la philosophie morale et politique , et embrassant l'exercice de toute vertu , avec une si grande affection , qu'il sembloit proprement qu'il y fust poulsé par quelque divine inspiration (Plutarque, trad. d'Amyot; Vie de Caton, c. 8; ibid., c. 1(5).

Les beaux vers où Perse exprime sa reconnaissance à son maître Cornutus , nous montrent ce qu'il y avait de gravité et de douceur dans cette direction morale :

Me tibi supposui : teneros tu suscipis annos

Socratico, Cornute, sinu

Et premitur ratione animus, vinci que laborat, Artifîcemque tuo ducit sub pollice vultum.

II ne quittait pas son maître et partageait sa vie :

Tecum etenim longos memini consumere soles, Et tecum primas epulis decerperc noctes ; Unum opus et requiem pariter disponimns ambo , Atquc verccunJa laxanuis séria mensa.

En mourant , Perse légua à Cornutus sa bibliothèque , de l'argent et des objets précieux. Le maître ne garda que les livres et rendit le reste aux héritiers.

que la philosophie soutenait le courage de* plu nobles victimes (,i quelquefois même de ces femme* héroïq qui voulaient , en mourant . >ciei i la gloii e de leiii 3 époux.

On vil de ces stoïciens, au milieu des guerre* civiles qui déchiraient l'empire, se donnera eux-mêmes une sorte de mission pacifique, courir dans les camps , horter l<is soldats, leur prêcher la con< orde; el -1 Musonius Rufus faillit payer de sa vie un zèle intempestif1, du moins Dion Chrysostome, après la morl de Domitien, parvint à faire rentrer dans le devoir les légions révoltées2. On en rencontre qui prêcnenl aux malades et aux proscrits la vertu stoïque, et qui cherchent i leur inspirer, non pas la résignation, mais le triste ceui d'échapper par une mort volontaire aux souffrances d'une maladie incurable ou aux soucis d'une vie précaire 3.

Souvent le philosophe, comme le piètre chrétien, assistait même les condamnés. Thraséas mourant , après s'ôtre entretenu de la séparation de l'âme et du corps, ne garde près de lui que Démétrius le cynique et tourne vers lui ses derniers regards4. On voit dans Sénèque un condamné qui, jusque sur le champ du supplice, s'occupe de l'immortalité de l'àme avec son philosophe : Prosequebatur Muni pJiilosophus suus 5.

1 Tacite, Histoires, 1. 3, 81.

2 Philostrate , Vie de Dion.

3 Voir dans Tacite, Annales, 1. 14, 59, la mort de Plautus : Doctores sapienliœ Cœranum Grseci, Musonium Tusci generis conslauliam opperiendœ morlis pro incerta et trépida vita suasisse.

Sénèque, I. 77, Mort de Marcellinus.

4 Tacite, Annales, 1. 1G, c. 3o.

3 Tristes erant amici , talem amissuri virum. « Quid mœsti, inquit . «estis? Vos quaerilis, an immortales anima? sint: Ego jam sciam.» Nec

DANS LES LETTRES DE SÉlNÈQUE. 5

Ces détails étaient nécessaires pour faire comprendre dans quel esprit je me propose d'étudier les lettres de Sénôque. Je ne veux voir en lui que le prédicateur de morale et le directeur de conscience, s'il est permis de prendre ce mot dans un sens profane. L'examiner comme un philosophe dont le dogme est bien arrêté , c'est s'exposer à un mécompte. Les anciens ont déjà remarqué le peu d'exactitude de sa doctrine , et ceux des modernes qui ont voulu étudier son système, pour avoir recherché ce qui n'existait pas, ont toujours été forcés de conclure qu'il n'avait pas de système.

En général, les Romains étaient moins exclusifs que les Grecs ; ils n'eurent jamais le goût de la pure spéculation, qui seule donne à l'esprit une sorte de jalousie. Leur caractère pratique s'accommodait volontiers de toutes les pensées salutaires, sans s'inquiéter de leur origine. En philosophie , comme à la guerre , ils empruntaient à l'ennemi les armes dont ils avaient reconnu le bon usage.

Les stoïciens surtout , quelque intraitables qu'ils parussent , étaient les moins systématiques de tous les moralistes. Sans craindre de porter atteinte à leur métaphysique , ils cherchaient dans les doctrines rivales tout ce qui pouvait inspirer de fortes résolutions. Panétius appelait Platon le plus sage , le plus saint , l'Homère des philosophes1, et l'on sait que le plus inflexible des stoï-

flesiit in ipso verilatem fine scrutarî, et ex morte sua qusestionem habere. Prosequebatur illum philosophus suus : Nec jam procul erat tumulus , in quo Cœsari Deo noslro liebat quolidianum sacrum. «Quid, inquit , Cane, nunc cogitas? Aut quai tibi mens est?» «Observare, inquit Canus, proposui illo velocissimo momento, an sensurus sit animus exire se» ; promisilque, si quid explorasset, circumiturum amicos et indicalurum quis esset animarum status (Sénèque , De Tranq. animi , \A). 1 Cicéron, TusculaneS , 1. \, 32.

<"> DIS LA M<»i; \i.i-; pi; \ i [Q\ i.

ciens, Gaton, se tua sur la foi) non pa de Zenon . mais de Socrate.

Mais de tous les stoïciens, !»• plu conciliant i l . ans contredit, Sénèque. Son éducation philosophique a dû lui donner cet espril de tolérance. Dans ta jeun* il est pythagoricien ;i\<'<' Sotiou dont il suit les coui (Idiii il pratique les maximes. Plus tard, il devient stoïcien avec Aitalus; il lit, il admire Platon ; il aime i s'entretenir avec Démétrius le cynique*; il cite sans • Epicure. Il ne craint j >;i ^ de dire notre Démétrius . notre Epicure, comme il dit notre Ghrysippe; et tandis qu'il vanic les philosophes les plus éloignés de sou école, il réserve ses plus vives épigrammes aux stoïciens qui se renferment dans une doctrine trop étroite. Il faut se rappeler encore que Sénèque n'a point passé sa vie dans les écoles, qu'il a vécu dans le monde et les affaires ; et ce n'est pas à la cour qu'on se Dut un système inflexible et un esprit qui ne sait plier.

Si nous possédions ses livres dogmatiques, ses magna moralia qui embrassaient toute la philosophie du Portique, ou du moins son brcriariimi qui la résumait, nous pourrions discuter sa doctrine avec rigueur, en exigeant qu'elle fût toujours conséquente. Mais dans ses traités de morale pratique et dans ses lettres surtout on ne peut voir qu'un homme indépendant, moraliste par goût, qui communique librement à des amis une sagesse puisée dans les lectures diverses et dans ses propres méditations.

Lui môme se vante de n'avoir ni la prétention d'un chef d'école ni la docilité d'un adepte1. Cependant sa

1 Non me cuiquain mancipavi , nullius nonieu fero (1. 45).

liberté n'est point de la révolte. S'il passe quelquefois dans le camp ennemi , ce n'est point en transfuge , mais en éclaireur1. Il ne s'est point obligé à ne rien hasarder contre la doctrine de Zenon et de Chrysippe. En philosophie comme au sénat, si l'avis d'un adversaire lui plaît en partie , il demande la division et vote comme il l'entend2. Recevoir le mot d'ordre n'est pas d'un homme politique, mais d'un homme de parti3. Il suit le stoïcisme dont il aime les principes austères; mais il veut rester libre , et s'il rencontre dans Platon et jusque dans Épicure d'utiles vérités, il les adopte, il les rend siennes, sans se mettre en peine de les ajuster au corps de sa doctrine , pourvu qn'elles servent à son dessein qui est de former les mœurs4.

Que Sénèque ait compromis dans cet enseignement familier la rigueur des spéculations stoïciennes, on ne le peut nier; mais il faut admirer du moins sa connaissance du cœur humain et cet esprit de prosélytisme qui le distingue de tous les philosophes de l'antiquité. Or , puisque Quintilien et Àulugelle, qui n'aiment pas le philosophe , ne font point difficulté de rendre hommage au prédicateur de morale5, puisque Sénèque lui-même prétend ne donner que de salutaires conseils, et que

1 Soleo et in aliéna castra transire , non tanquam transfuga , sed lanquam explorator (1. 2).

2Quod fieri in senatu solet faciendum ego in philosophia quoque existimo : quum censuit aliquis quod ex parte milii placeat, jubeo illum dividere sentenliam, et seqnor (1. 21).

3 Si quis semper unius (sententiam) sequitur, non id curiœ, sed jam factionis est [De otio sapientis , c. 30).

4Etiam si omnia a veteribus inventa sunl, hoc semper novum erit, usus , et inventorum ab aliis scienlia et dispositio (1. 64J.

Non ergo sequor priores? Facio ; sed permitto mihi et invenire aliquid et miilare et relinquere. Non servio illis, sed assenlio (1. 80).

5 In philosophia paruni diligens; egregius lamcn viliorum insectator

«s DE LA HOH \i.i; pfl \i [Q\ i

d'autre part les chrétien ont été tellement frappés «lu caractère pratique de e instructions, qu'ils ont voulu faire de ce sage païen un enfanl de l'Eglise , nous avons le droit d'étudier, moins comme des traités dogmatiq que comme des exhortations morales, lés lettres de celui dont le nom a retenti aussi souvent dans les cha chrétiennes que dans les écoles de philosophie.

Cette manière d'étudier les lettres de Sénèque u pas arbitraire. Les anciens eux-mêmes reconnaissaient deux méthodes d'enseignement qui répondaient, l'une à la philosophie contemplative, l'autre à V active. Les Grecs appelaient la première doyuaTr/jr la seconde naçaiveiiy,}], les Latins, décréta et prawepta. L'une fournit les dogmes généraux, l'autre, les préceptes particuliers, différents selon les circonstances et la condition des hommes. Il est évident que ces deux enseig ments doivent différer entre eux. Le dogme estdi nature abstrait, général, rigoureux. On n'en peut rien retrancher , n'y rien ajouter, sans trahir tout le système, et l'exactitude est le premier mérite de celui qui l'enseigne. Le précepte au contraire est varié , il doit se plier aux circonstances et aux hommes; il importe plus qu'il soit sensible que rigoureux. Et quoique le précepte doive se rattacher à un dogme dont il emprunte son autorité , il faut cependant reconnaître que , sans être infidèle au système dont il émane , il peut se prêter à toutes les exigences d'un conseil particulier] Le dogme ne s'adresse qu'à la raison; le précepte, qui tend à la

fuit. Muliœ in eo claneque senlentice, mulla eliam morum gralia legenda (Quint., 1.40, 1, 129).

In viliis morum objurgandis scrvilalem gravilcmque non invenuslam (Aulugelle, I. 12, chap. 2).

pratique, doit saisir l'homme tout entier , frapper l'imagination, séduire le cœur, revêtir toutes les formes , pour convaincre et toucher. Tandis que le dogme est un et fixe, le précepte est multiple, et, se pliant à toutes les nécessités de la pratique, il se transforme en tant de façons , qu'il ne se ressemble plus et qu'il paraît quelquefois se démentir. La morale de Sénôque est un enseignement de préceptes plutôt que de dogmes. Aussi ne faut-il pas lui demander plus qu'il n'a voulu donner: Il a voulu toucher les âmes en les instruisant, tantôt resserrant sa doctrine, tantôt relâchant cette discipline trop sévère , selon les besoins de ses disciples , et ne craignant pas d'être parfois accusé d'inexactitude , pourvu qu'il pût trouver accès dans les esprits et leur inspirer la vertu stoïque.

Ce qui frappe d'abord dans ces lettres, c'est l'esprit de propagande qui anime l'auteur. Il se plaît à communiquer la vérité , il n'étudie que pour se mettre en état d'enseigner; et si on lui offrait, dit-il, la sagesse, à condition de la garder pour lui-même, il n'en voudrait pas1. Il se donne la tâche de recommander la vertu à tous les hommes et de poursuivre le vice sans relâche , dût son zèle paraître indiscret. Si les particuliers ne veulent pas accepter ses conseils , il parlera au public, dans l'espoir que ses leçons finiront par être entendues2 ; en un mot,

*Ego vero cupio ista oninia in le transfundere , et in hoc gandeo aliquid discere ut doceam : Nec me ulla res delectabit, licet eximia sil et salularis, quam rnihi uni scilurus sim. Si cum hac exceplione delur sapienlia , ut illam inclusam teneam , rejiciam (1. 6).

2 Dicani eliam invilis profulura. Aliquando aliqua ad vos non blanda vox veniat; et quia verum singuli audire non vullis, publiée audile (I. 89).

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il s'engage à prêcher le bien avec la persévérance que montre ni les hommes à pratiquer le nul.

Non-seulemeni il s'acquitte avec ardeur de cette fonction qu'il s'est donnée, mais encore il recommande â ses amis , et en particulière Lucilius,de pi êcher â leur tour1. Son disciple doit répandre l;i vérité; que, nud décourager, il poursuive d<- ses leçons celui-là même qui les refuse; qu'il presse avec instance cem qui résistent, il finira par recueillir lo fruit de sa persévérance, parce qu'un discours plein de chaleur pour les intérêts d'autrui ne peut manquer de toucher les âmes. Si elles ne sont pas dociles à la vérité, il faut la leur inculquer avec effort, et ne désespérer qu'après avoir employé les derniers remèdes 2.

Cependant cette ardeur doit être réglée. Un zèle trop hasardeux qui jette des leçons à tous les vents, ou une liberté indiscrète qui ne connaît pas de ménagement, affaiblit l'autorité du sage et compromet le bien3. Luimême se reproche quelquefois une chaleur inconsidérée qui blesse, loin de guérir4. S'adresser aux hommes capables de supporter la vérité et qu'on a l'espoir de

1 Cupidilates tuas publicasque, quantum pôles, vexa, et islis dicenlibus: Quousque eadeni ? responde : Ego debebam dicere: quousque eadem peccabitis? Remédia anle vullis quam vitia desinere. Ego vero magis dicam , et, quia recusatis, perseverabo (I. 89).

2 Quibusdam remédia monstranda , quibusdam inculcanda sunt (1. 27). Die in avariliam, die in luxuriam. Quum profecisse te videris, et ani-

mos audientium afFeceris, insla vehementius. Verisimile non est, quantum proficiat lalis oratio remedio intenta, et tota in bonum audientium versa (I. 108).

3 Diluitur ejus auctoritas, nec babet apud eos satis ponderis, quos posset minus obsolefacta corrigere (l. 29).

4 Dans son examen de conscience, entre autres reproches, il se fait celui-ci : lllum liberiusadmonuisti quam debebas : itaque non emendasli, sed ofFendisii. De cetero vide, non tantum au verum sid quod dicis, sed an ilie, cui dicitur, veii paliens sit (De tra, I. 3, 36).

rendre meilleurs, abandonner ceux dont on désespère, après avoir tout essayé, telle est la règle qu'impose ce que Sénèque appelle l'art de la sagesse , c'est-à-dire la direction1.

Que tout le monde prêche, a dit Bossuet , dans sa famille, parmi ses amis, dans les conversations.... parlez à votre ami en ami , jetez-lui quelquefois au front des vérités toutes sèches qui le fassent rentrer en lui-même

mais, avec cette fermeté et cette rigueur, gardez-vous bien de sortir des bornes de la discrétion2.

N'est-il pas honorable pour un philosophe païen de montrer autant de zèle et de délicatesse que le plus infatigable défenseur des vérités chrétiennes , et n'est - ce pas une chose digne de remarque que sur ce point Bossuet puisse servir à résumer Sénèque?

On conçoit qu'un philosophe animé d'une pareille ardeur pour l'amélioration des mœurs, et, si l'on ose dire, pour la conversion des âmes , ait négligé les spéculations de la science pour un enseignement pratique qui allait droit à son but. Aussi Sénèque est-il si préoccupé de donner à ses instructions une utilité immédiate et directe qu'il se fait scrupule de traiter une question de

1 Sapientia ars est. Cerlum petat : eligat profeeturos : ab iis quos desperavit, recédât. Non tamen cito relinqual, sed in ipsa desperaiione extrema remédia tenlet (1. 29).

2 Panégyrique de Sainte-Catherine .

Selon Bossuet, ce ne sont pas seulement les prêtres qui doivent prêcher : «On s'attend qu'ils reprendront les mauvaises maïurs, on dit qu'ils le font d'office; et l'esprit humain indocile y fait moins de réflexion. Mais quand un homme que l'on croit du monde , simplement et sans affectation, prononce de bonne foi ce qu'il sent de Dieu en lui-même; quand il ferme la bouche a un libertin qui fait vanité du vice , ou qui raille impudemment les choses sacrées, encore une fois, chrétiens, qu'une telle conversation, assaisonnée de ce sel de grâce, a de force pour exciter l'appétit, et réveiller le goût des biens éternels » (Ibid).

Voy. Sermon sur la charité fraternelle.

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pure théorie; et, s'il le tente quelquefois dai il a soin de se justifier, en montrant que l'étude def grands principes, qui nous éclairent lur l'origine du monde et de l'âme, illumine de haut notre intelligence sur l;i nature de nos devoir- '.

Cependant, il ne repousse p$s la philosophie dogmatique. Comme les chrétiens qui commencent par apprendre le catéchisme aux néophytes, et leufr enseignent le dogme ayant de- s'occuper de leur direction particulière2, Sénèque reconnaît que, pour jeter les fondements d'une solide vertu, il faut d'abord (aire entrer les hommes dans la philosophie, leur inspirer le goût du bien, leur présenter l'ensemble d'une doctrine qui fixe l'idée de la perfection, où toutes les vertu- soient reliées entre elles et se donnent la main, afin que l'àme, connaissant le bien, apercevant le but de ses effort- et pourvue d'une règle certaine, ne s'embarrasse point de préceptes infinis, et qu'elle puisse toujours, lors même qu'elle est sans guide , se reconnaître , agir avec suite et régularité , sans perdre son ardeur ni sa force en hésitations généreuses , mais stériles.

C'était une question controversée dans le stoïcisme de savoir si les préceptes spéciaux étaient efficaces. Sénèque l'examine longuement comme un homme qui défend une de ses prédilections. Les adversaires de la direction représentaient que les préceptes n'ont pas de sens pour un esprit encore enveloppé de préjugés, que c'est indiquer le chemin à un aveugle ; qu'il faut montrer à l'àme

2 On commençait par les catéchèses, après quoi les pasteurs enseignaient de suite l'Évangile par des homélies. Cela faisait des chrétiens très-instruits de toute la parole de Dieu (Fénelon, Troisième dialogue sur l'éloquence).

les grands principes, l'instruire de ses devoirs, puis la laisser suivre son train ; que, si les dogmes sont clairs, ils suffisent; s'ils ne le sont pas , il est nécessaire de les prouver, et d'entrer ainsi dans la philosophie générale , qui rend dès lors inutile la conduite particulière des hommes ; que l'âme est arrêtée par des préjugés ou des vices , et que la morale dogmatique dissipe les uns et guérit les autres; enfin, qu'en admettant l'utilité des préceptes, il faudrait les varier sans cesse, tenir compte des caractères, des circonstances, et par conséquent se perdre dans des détails sans fin *.

La môme question a été soulevée dans le christianisme, et Fénelon a répondu à des arguments analogues dans sa lettre sur la direction, qui peut jeter du jour sur les idées de Sénèque : On me dira peut-être : quelle nécessité de prendre un directeur, puisque la règle est un directeur par écrit?.... Il est capital de ne vous conduire pas vous-même ; vous serez aveugle sur votre intérêt ou sur une passion déguisée qui trouble votre paix.... vous avez besoin d'être soutenu et encouragé.... dans tous les cas, rien n'est plus dangereux que de n'écouter que soimême 2.

Montrant ensuite quel doit être ce directeur, Fénelon veut qu'on n'ait pas égard à la réputation publique, mais que l'on cherche entre mille un directeur plein d'expérience et de piété, en un mot, un homme de Dieu.

Sénèque, devançant Fénelon , répond à de semblables objections. Gomme lui, il demande un directeur et montre quel il doit être. Il admet l'utilité de la règle écrite, et vante la morale dogmatique qui fournit les

- Fénelon , Lettre sur la direction.

I i DE l.\ MORALE PUAI IQ\ i.

principes et trace leurs devoir! à tous le homme ; maie il estime encore plus cette direction particulière qui réveille les âmes el applique directemenl le remède â chaque maladie morale '.

Imi donnant les motifs de cette prédilection, il reconnaît que sans les dogmes les préceptes ne jonl point efficaces; mais ils rafraîchissent la mémoire, il- rendenl palpable ce qui es! trop général. Il ne suffit point de dissiper les préjugés, il faut encore aiguillonner le cœur; car la plupart des hommes l'ont le mal tout en royant le bien. Une pensée forte, une sentence vive , un proverbe moral réveille la vertu qui dort dans les aines, là n'arrive-t-il pas souvent que l'autorité d'un Bage est plus persuasive qu'un long enchaînement de preutes? D'ailleurs, il faut quelquefois réunir et grouper des principes dont un homme peut avoir besoin dans l'occasion, et que la faiblesse de son esprit ne lui permet pas de lier ensemble. L'adepte môme le mieux instruit des dogmes peut-il se passer d'un guide dans une affaire délicat»/ Enfin, Sénèquc demande, si les préceptes et les avertissements familiers, propres à la philosophie pratique, sont inutiles, lorsque nos oreilles sont battues sans cesse par les mauvaises maximes de l'opinion , et puisque les paroles et les actions de la foule, où nous sommes perdus, font sur nous une impression nuisible , et que chacun passe sa folie à son voisin , il veut un gardien des âmes : SU crgo aliqnis ctistos2. -

Car Sénèque est convaincu qu'on ne peut s'élever jusqu'à la vertu , si personne ne vous tend la main pour

4 Quœdam non nisi a présente monstranlur.... vena langenda est (I. 22}.

sortir du vice1. Nous avons besoin d'un homme qui plaide sans cesse devant nous la cause du bien et qui fasse glisser de salutaires conseils à travers ce concert de fausses opinions dont le monde nous assourdit. Mais, comme Fénelon, il recommande de bien choisir son guide. Il ne veut pas de ces sages nomades, comme il en voyait à Rome, qui courent de maison en maison, débitant des moralités banales2, mais un de ces hommes dont la conversation descend , sans qu'on y pense , au fond de notre cœur, pour nous faire aimer la vertu , qui vivant bien enseigne à bien vivre , et dont la seule présence est une leçon 3.

Sénèque fait la théorie de cette direction familière avec un tact et une raison qui prouvent son expérience; et, si on est sensible à la grâce morale et à cette joie pénétrante et calme avec laquelle il s'exprime , on ne peut nier qu'il ait profondément médité sur la conduite des âmes, et trouvé dans cette occupation obscure le grave plaisir que cet art délicat procure aux grands esprits.

En effet, le traité de la Clémence , écrit dans les premières années du règne de Néron et adressé à ce prince;' ceux delà Colère et des Bienfaits, composés sans doute avec l'arriôre-pensée de les rendre utiles à l'empereur , prouvent que Sénèque avait pris au sérieuxson rôle de

1 Ncmo per se salis valet ut emergal; oportet manum aliquis porrigat, aliquis educat (1. 52).

ïnvenies aliud genus hominum quibus non duce tantum opus sit , sed adjutore, et, ut ita dicam , coactore (ibid.).

2 Eligamus non eos qui verba magna eeleritate pioccipilant et communes locos volvunt et in privato circulanlur : sed eos qui vitam docent; qui quum dixerintquid faciendum sit, probant facieudo (1. 52).

3 Plus tibi et viva vox et convictus, quam oralio proderit (I. 6).

Eum elige adjutorem , quem magis admireris, quum videris , quam quum audieris (1. 52).

[6 DE LA HOP \i.i. l'i: ITIQl i

gouverneur, qu'il n'étail pas eulemenl un précepteur, mais encore un directeur moral de son élève, e! qu'il avait Fail ;ï sa manière Yexwmten dé lu con cience d'un

roi.

Mais, sans parler en ce moment du but de ces lettres adressées à Li ici lins, où le maître n'a d'autre p upalion que de former son disciple à la vertu stoïque ; sans rappeler ses autres ouvrages qui presque tous sont écrite pour des amis qu'il cherchée fortifier ou à <\ew

nous voyons par maint exemple qu'il faisait des efforts pour tirer du vice ceux qui l'entouraient , et même qu'il répondait à des consultations morale- sur des inconnus qu'il se chargeait de ramener à la sagesse.

Ainsi, dans une de ses lettres, il nous met sous les yeux un jeune homme qui résistait à la philosophie, charmant étourdi , qui esquivait les remontrances de S nèque, en se moquant de lui-même, ou lui fermait la bouche en rappelant les histoires scandaleuses des philosophes. Sénèque ne désespère pas de ramener ce jeune homme qui se montre si rétif à ses exhortations. Qu'il cherche à me faire rire, je finirai par le faire pleurer[, s'écrie le maître avec l'accent d'un docteur qui veut convertir un pécheur et lui arracher des larmes de repentir. Il paraît du reste qu'il ne réussit que trop à le rendre stoïcien, puisque plus tard ce malheureux Marcellinus, attaqué d'une maladie incurable, se laisse mourir de faim sur une exhortation en forme d'un stoïcien distingué qui l'engage à se délivrer de la vie 2.

1 Movcat ille mihi risum : ego forlasse illi lacrvmas movebo propo-

silura est aggredi illum vitia ejus , eliam si non excidero , inlubebo

2 Àmicus noster, sloicus , liomo egregius , videlur mihi optime illum

Ailleurs, Sénèque envoie des instructions à Lucilius, pour encourager et diriger dans la philosophie un jeune homme qui se livrait à l'étude de la sagesse, et que le monde accusait de perdre son temps à des occupations stériles1.

Dans une autre de ses lettres , il apprend à Lucilius la manière dont il entreprend de ramener au bien deux de leurs amis. C'est avec un soin minutieux et délicat qu'il modifie ses leçons selon l'âge et le caractère de ses néophytes. L'un est un jeune homme, honteux quand il fait le mal et dont il faut, dit Sénèque, entretenir la pudeur ; l'autre est un vieux pécheur (veteramis) , qu'on doit corriger avec discrétion pour qu'il ne désespère pas de luimême. Le maître reconnaît qu'il aura de la peine à tenir en tutelle un homme de quarante ans, mais il aime mieux échouer que de manquer à son devoir2.

Enfin , pour citer encore un exemple , Lucilius ayant chargé son maître de l'éducation morale d'un ami, Sénèque lui répond qu'après quelques entretiens il désespère de le ramener. Cet homme est déjà trop endurci dans le mal , quoiqu'il ait de la bonne volonté et qu'il

cohorlatus. Sic enim cœpit : Noli, mi Marcelline, torqueri , tanquam de

magna re délibères

En même temps il engagea le jeune homme à récompenser en mourant les services de ses esclaves. Celui-ci leur distribua de l'argent , et comme ils pleuraient, il les consola, puis se laissa mourir. Et lui-même disait au dernier moment que celte mort n'était pas sans douceur (1. 77).

2 Quod ad duos amicos nostros pertinet, diversa via eundum est: Alte-

rius enim vitia emendanda, alterius frangrnda An profecturus sim

nescio : malo successum mihi quam fidem déesse.

(Alter) adhuc peccare erubescit -, nutrieudus hic pudor... cum hoc velerano parcius agendum puto , ne in desperationem sui veniat

Impendam huic rei dies: et utrum possit aliquid agi , an non possit, experiar (1. 25).

1 8 DE LA MOU \i.i: PB \'i \Q\ B

prétende être dégoûté de se* dérèglement ;mai iln'a pas rompu avec les pas ion , il n'es! que brouillé avec elles el prêt -'» se réconcilier '.

Il faut voir ce que dans ces tentatives de conversion Sénèque déploie de délicatesse, ptfuf comprendre qu'il n'est pas seulemenl un professeur de morale spéculative, qu'il a la prétention déformer les coeurs àla gesse, puisqu'il refuse de se charger d'un homme incapable de pratiquer la doctrine, et si, dans cette dernière occasion, il perdit sa peine et ses sei mons, il a eu « ela de commun avec bien des prédicateurs de morale.

Après avoir montré que Sénèque est un véritable directeur, entrons dans le détail de ses lettres et voyons quel est le sujet et l'esprit de sa prédication.

Les sujets qu'il traite sont empruntés au stoïcisme, mais la manière de les présenter appartient à l'auteur. Il accommode toujours la philosophie de l'école à ses propres goûts, à son humeur , aux circonstances de sa vie; c'est pourquoi, tout en exposant le dessin principal de ses lettres, nous essaierons d'expliquer, non pas son tème, puisqu'il n'en a pas, mais ses idées de moraliste.

I Non potest recipere ralionem. At cupit ipse. — Noli credere : non dico illum meutiri tibi : pulat se cupere. Slomaclium illi fecit luxuria; cilo tamen cum illa redibit in graiiam. — Sed dicit se oftendi vila sua. — Non negaverim : quis enim non offenditur ? Hommes vitam suam et amant simul et oderunt (1. 412).

Est-ce une chose croyable que l'esprit de séduction soit si puissant dans les hommes , que non-seulement ils se plaisent à se tromper les uns Jes autre-; . mais qu'ils se trompent eux-mêmes ? 11 en est ainsi , chrétiens, et cette erreur paraît principalement dans l'affaire delà pénitence.

II y a de certains pécheurs que leurs plaisirs engagent et cependant qu^ leur conscience inquiète, qui ne peuvent ni approuver, ni changer leur vie (Bossuet, Sermon sur l'intégrité de la pénitence .

Car il en est des auteurs comme des hommes ; on s'arrange volontiers de leurs défauts, quand on en a découvert la cause.

Ces lettres sont adressées à Lucilius , procurateur en Sicile , élevé par ses talents et de puissantes amitiés au rang de chevalier1. C'était un épicurien'2 que Sénèque entreprit de convertir au stoïcisme. Ce n'est pas que le maître se propose d'exposer régulièrement toute la doctrine du Portique ; il cherche moins à faire de son disciple un pur stoïcien , qu'à le tirer des douceurs épicuriennes, pour lui faire embrasser une morale plus austère. Lui-même, sans étaler la prétention d'un chef d'école, se propose modestement de faire une éducation morale et choisit la forme épistolaire, parce que les pensées familières, tout en faisant moins de bruit, s'insinuent mieux dans les esprits3.

En commençant, il cherche, comme ont fait depuis tous les directeurs, à isoler son disciple des opinions mondaines et lui conseille la retraite, pour le soustraire aux influences étrangères à la véritable doctrine. Il fait les plus grands efforts pour arracher Lucilius à son ambition et aux avantages d'une fortune si bien commencée. Il regrette que le sort ait retiré son ami de son obscure condition, pour le jeter dans les grandeurs : utinam tibi quidem senesecre contigisset intra natalmm tuorum modum, nec te in altum fortuna misisset 4. Les honneurs

2 Possuin enim vocem Epicuri lui reddere (l. 23).

Epicums noster (I. -187. Voy I. 9, 10,-13, 22).

3Plurimum proficit sermo qui niinuiatim irrepit animo : dispulaliones prœparatai et efïusac, audiente populo, plus habenl slrep'lus, minus fa-

miliaritalis ad submissiora verba veniendum est. Facilius mirant et

hœrent (1. 38).

"1U DE LA MORALE PU il IQ\ i.

appellent les honneurs , l'ambition •■ i m atiable, on ne peut pas lui faire sa pari , et 'il ne i omp( pe elle <IHn seul coup, que deviendra l'étude de la (jini exitus erit :} Quid expectas donec rf< tria ' '

Mais Lucilius craint de faire accuser son oisiveté et • retranche derrière les préceptes du stoïcisme qui recommande la vie active*. Sénëque lui montre alors, (ju'en se retirant des affaires, il suit , sinon l<'s préceptes des stoï? ciens, du moins leur exemple (en effet, on comprend ([ue, du temps de Néron, ceux qui faisaient profession de philosophie, se soient tenus éloignés des fonctions publiques). D'ailleurs, ne restera-t-il pas citoyen de la grande république du monde? Sapienti tejnpublicam ipso dignam dedimus, id est, mundwn ::. Loin de s'abaisser par ce renoncement, il s'élève, en comprenant combien ces honneurs sont petits, intell i;/ il quum sellam mit tribunal ascenderat , quant humili loco sederitK. Jamais le sage n'est plus occupé que lorsqu'il traite des choses divines et humaines. Que Lucilius imite son maître, qui prépare pour la postérité des remèdes moraux dont il a éprouvé la salutaire influence dans ses propres maladies5; cela ne vaut-il pas mieux que de figurer dans un

2 Otium, inquis, Seneca, mihi commendas ? Ad Epicureas voces dilaberis. Olium libi commendo, in quo majora agas et pulchriora, quain , qiue reliquisti (l. 68).

C'est dans la solitude que l'âme , dégagée des objets sensibles qui la tyrannisent, délivrée du tumulte des affaires qui l'accablent, peut commencer à goûter dans un doux repos les joies solides Mais l'on craint

de passer pour un homme inutile et de rendre sa vie méprisable. 11 faut

faire quelque figure dans le monde Ainsi le temps s'écoule sans s'en

apercevoir (Bossuet, Panégyrique de Saint-Sulpice).

Voy. Sermon sur la véritable conversion.

5 Posterorum negotium ago : illis aliqua quse possint prodesse eonscribo :

procès ou un testament , et de voter au sénat de la voix et du geste1? La véritable gloire est celle que procurent la noblesse du cœur et la grandeur de l'esprit. Dans sa sollicitude pour Lucilius, Sénèque va jusqu'à flatter dans son ami cette ambition qu'il combat. Qu'il renonce à cette gloire mondaine et fragile, il en recevra une plus belle en échange; le maître peut associer le disciple à son immortalité: habebo apnd posteros gratiam , possiim mecum duratura nomina edacere, et, dans un élan d'enthousiasme, dont l'effet est prémédité, il s'écrie avec Virgile :

Fortunati ambo, si quid mea carmina possunt Nulla dies unquam memori nos eximet œvo2 !...

Sénèque ne parvient pas à briser cette ambition de Lucilius , mais du moins il ne cesse de lui conseiller la retraite qui protège contre les maximes des gens du monde les convictions encore incertaines d'un néophyte. Avant tout il importe de fuir la multitude, fuge multitudinem, et de lui soustraire son cœur encore mal assuré dans le bien. Il montre tous les dangers d'un commerce frivole: inimica est miiltorum conversatio. Nemo non aliqnid vitium aut commendat , mit imprimit, aut nescicntibus allinitz. Il nous fait saisir toutes les nuances de cette contagion qui passe de l'un à l'autre dans les conversations mondaines , il la décrit avec l'ingénieuse fécondité du philosophe qui observe et la finesse du courtisan, qui, pour avoir étudié sur lui-même les effets de

salulares admoniliones , velut medicamentorum utilium compositiones , lilleris mando, esse illas efficaces in meis ulceribus expertus (1. 8).

22 DE i\ MOB M E PU \ i [01 i.

cçtte corruption insensible, peut retourner en tô cciit' pensée de Bossue! : Ce maître dangereu i n agit pai à la mode des autres maîtres. II enseign dogmati-

ser. Il a une méthode particulière de ne p\ oui < i pc maximes s mois de les imprimer dans te < mm \m qu m y pense '.

Le monde n'est pas seulement â craindre parce qu'il justifie nos pussions, réveille nos ricea assoupis et ensanglante nos plaies , comme dit Nicole, mais encore parce qu'il attaque ouvertement la philosophie. De là maximes: La sagesse etlajustice, < e ne sont que de vains mots; boire, manger, dépenser son patrimoine en lant homme, voilà la vie, et mille autres banalités dangereuses2. De là ces attaques contre les philosophes : moquez-vous, disent ces voluptueux et ces incrédules, moquez-vous de ces gens austères et arrogants qui censurent la vie des autres , tourmentent la leur et morigènent le public3. Il faut donc se retirer de cette corruption , vivre' avec soi-même, et prendre ce principe pour règle de conduite: admettre dans sa compagnie ceux qui peuvent vous rendre meilleur et ceux qu'on peut rendre meilleurs4.

Mais lorsque Sénèque a montré qu'il faut vivre dans la retraite et qu'il a mis Lucilius en garde contre les conversations dangereuses, comme les chrétiens qui se plaignent aussi du monde et de ses sarcasmes contre la

bossuel, Sermon sur la véritable conversion. Nicole, Dangers des entretiens , ehap. 3 et 4. Fénelon , Manuel de piété, chap. 21.

3Istos tristes et superciliosos, alienae vilae censores, suse hostes , publicos pœdagogos assis ne feceris (1. 423).

4 Recède in le ipsum quantum potes : cum Lis ver-are. qui le meliorem facturi sunt : illos admitle, quos lu potes facere meliores (1. 7).

DANS LES LETTRES DE SÉlNÈQUE. 23

religion et ses ministres, il prend encore des précautions infinies pour bien définir la retraite qu'il recommande. La solitude est périlleuse pour les méchants et les ignorants, parce qu'elle irrite leurs passions; pour la conseiller à Lucilius», il faut qu'il ait déjà bon espoir dans ses progrès: tibi hœreas , audeo te tibi eredere... Vide itaque quid de te sperem... non invenio cum qno te malim essequamteeum1. En effet, le disciple a fait entendre de si nobles paroles, si convaincues, si rassurantes, que le maître s'écrie : Cet homme n'est pas un homme ordinaire , il ne songe qu'à son salut: iste homo non est unns e populo; ad saliitemspectat'2. Qu'il ne craigne donc plus de se retirer du monde, et que , du fond de sa solitude , il adresse aux dieux des prières pour obtenir la santé de l'âme et celle du corps.

Quitter les hommes pour se retrouver, éviter les chemins battus pour suivre la voie étroite du petit nombre , esquiver les entretiens dangereux parce qu'ils sont frivoles, se hâter d'entrer dans la philosophie comme si on était poursuivi par des ennemis, élever son âme vers les grandes choses, jouir de soi-même, sentir son néant, tel est le sujet des premières lettres. Sénèque le présente sous toutes les formes, insistant tantôt sur les embarras de la grandeur, tantôt sur les folies du monde, tantôt sur les douceurs de la retraite; et quand il croit son ami persuadé , il lui fait l'éloge de la vie philosophique et de ses joies sans cesse renouvelées, dans un charmant tableau qui est la péroraison de cette longue série de discours sur la vanité des grandeurs3.

24 DE LA MORALE PB \ I n.»i E

Mais , avec une discrétion qui n'appartient pas d'ordinaire aux stoïciens , il lui conseille de ne pas rompre brusquement avec !<• monde, de se retirer doucement et sans éclat , solvas potim quam abrutnptu '. Il ne veuf pas qu'on se cache dans une retraita par vaine gloire, comme les mécontents d'alors qui boudaient la république au fond d'une solitude de Naples ou de Tarente . sous le prétexte honorable qu'ils s'occupaient d'euxmêmes, mais, en réalité, pour intéresser â eui l'opinion publique. Sénèque combat souvent cette manie de dénigrement, maladie des stoïciens, qui protestaient avec ostentation contre les vices du siècle 2. Il veut que , Bans faire le procès à son voisin, on ne s'occupe que d<* propres faiblesses; et qu'on se sépare du mond«* pour se rendre meilleur, pour guérir ses passions, s'étudier et mourir au moins dans la sagesse, sans condamner les autres hommes: Nihil damnavi nid me*.

Lucilius doit donc se retirer du monde simplement, sans éclat, sous prétexte de fatigue et de mauvaise santé: tirer gloire de sa retraite, c'est une espèce d'ambition. Il doit encore éviter l'originalité de ces philosophes qui cherchent moins à faire des progrès dans la sagesse, qu'à se distinguer par une austérité affectée,

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