IL
Je ne demande pas que vous rompiez d'abord sans aucune mesure avec tous vos amis , et avec toutes les personnes avec lesquelles une véritable bienséance vous demande quelque commerce (Fénelon , lett. spir. 31).
2Absconde te in otio , sed et otium tuum absconde Non est quod
inscribas tibi philosophiam..,.. jactandi genus est, nimis latere ille
Tarenlum se abdidit , ille Neapoli inclusus est. Convocat turbam , quisquis otio suo aliquam fabulam iinposuit (1. 68).
3Nolo laudes, nolo dicas : o magnum virum ! contempsit omnia , et
damnatis humanœ vitœ furoribus fugit! Nihil damnavi nisi me non me-
dicus sed seger hic habitat (1. 68).
et qui attirent l'attention par une mise négligée, une barbe inculte et d'éternelles déclamations contre la vaisselle d'argent. Que notre cœur ne ressemble en rien à celui des autres hommes, mais que notre extérieur soit le même1: « On vit à peu près comme les autres, sans affectation, sans apparence d'austérité, d'une manière sociable et aisée, mais avec une sujétion perpétuelle à tous ses devoirs2. » C'est l'avis de Fénelon aussi bien que de Sénèque. Cette simplicité est souvent de la prudence. Plus d'un s'est compromis pour avoir étalé sa philosophie avec trop d'arrogance3. Et pourquoi faire tort à la philosophie qui déjà n'excite que trop d'aversions, même quand on la professe avec modestie? Loin de nous séparer des hommes , elle a pour objet de nous en rapprocher : hoc primum philosophia promittit , sensum communem , humanitatem et congregationem 4. Sénèque pousse si loin cette facilité et cette discrétion , pour rendre la vie simple et commode, qu'il va jusqu'à conseiller à Lucilius de célébrer les saturnales comme tout le monde, seulement avec la tempérance qui convient au philosophe5. On aime à voir chez le stoïcien ces prudentes concessions à l'opinion mondaine , que ne craignait pas de faire non plus saint François de Sales , pour
2Fénelou, Instructions et avis, N.
3Ipsam philosophiam non debebis jactare. Multis fuit periculi causa, insolenter tractata et conlumaciler. Vilia tibi detrahat, non alii expro-
bret : non abhorreat a publicis moribus licet sapere sine pompa sine
invidia (!. 103).
4L. 5. - Id agamusutmeliorem vitam sequamur quarn vulgus , non ut conlrariam : alioqui quos emendari volumus , fugamus et a nobis avertimus (ibid.).
5 Non excerpere se , non insigniri , nec misceri omnibus : et eadem sed non eodem modo facere. Licet enim sine luxuria agere feslum diem (1. 18).
rendre le eofnmefce plus ai éel la religion plus aimable, sans toutefois en compromettre le ainte au I
Pour enlever Luciliusâ toute espérances de haute fortune qui retardenl ses progrès dans la philosophie, et pour rompre les liens qui l'attachent au monde, Sénëque lait souvent le plus pompeux éloge de la pauvreté, et, par une exagération Btoïcienne , prêche le renoncement absolu. On conçoit cette doctrine chez un chrétien qui place au delà de cette \i<i les honneui - et la gloire , et qui, sacrifiant le présent à l'avenir, ue fait qu'ajourner son bonhejur. On la conçoit encore dans le manuel d'Epictète, où l'esclave lait de nécessité vertu et se venge de la richesse qui l'écrase, en la méprisant. Mais , dans là bouche de l'opulent philosophe, ces déclamations convenues, dont le fonds est tiré sans doute de la doctrine stoïque, manquant d'à-propps et d'autorité. Laissons donc ces histoires de Diogène et de son tonneau, de Cléanthes et de son puits , et tous ces exemples de pauvreté antique, qui pouvaient apprendre aux élèves de Sénèque le père comment on rajeunit un lieu commun, mais qui ne devaient pas inspirer à Lucilius l'esprit de renoncement. Nous ne voulons voir ici que ce qui est juste et sincère, ce qui est donné à la direction morale , sans nous arrêter à ces souvenirs surannés des écoles de philosophie et de déclamation.
Mais, si l'auteur s'exprime quelquefois à ce sujet avec une rigueur de convention, et montre une jactance d'humilité qui fait tort à ses prédications, le plus souvent il est raisonnable. La philosophie, dit -il, n'interdit pas les richesses ; c'est même une faiblesse de ne pouvoir les supporter. S'il est vrai qu'on doit vivre conformément ta la nature , n'est-ce pas désobéir à ses volontés que de
mettre son corps à la torture et de se nourrir des plus vils aliments? La philosophie recommande la frugalité, mais la frugalité n'exclut pas une certaine élégance. Il est grand celui qui se sert de vases d'argile comme s'ils étaient d'argent; il n'est pas moins admirable celui qui se sert de vases d'argent comme s'ils étaient d'argile. Seulement , il faut posséder les richesses sans qu'elles nous possèdent, et ne pas tellement nous les incorporer qu'on ne puisse nous les arracher sans nous faire une plaie vive1.
Au milieu de ces concessions raisonnables , Sénèque est évidemment préoccupé des murmures qu'on élevait à Rome contre son opulence. De là ces recommandations sur la pauvreté volontaire, de là ces apologies détournées où il insinue qu'il n'est pas l'esclave de ses richesses et qu'il apprend chaque jour à s'en passer. C'est pourquoi il parle sans cesse de ses exercices de pauvreté : sile pauvre est plus tranquille, le riche montre un grand cœur en vivant comme s'il était pauvre; il faut rendre la pauvreté facile en s'y préparant 2.
Il peut paraître étrange de voir l'opulent philosophe, au milieu de ses palais, de ses jardins, de ses statues et de ses mosaïques, faisant , pour ainsi dire, les honneurs à la pauvreté. Sans doute l'imagination d'un riche blasé pouvait se complaire dans ces rêves d'humilité; mais des raisons plus sérieuses donnent du prix à ces méditations plus sages qu'elles ne paraissent. Dans une société aussi peu stable que celle de l'empire, il est naturel qu'un philosophe opulent, averti par les vicissitudes