DE LA MORALE PUAI \Q\ I
tempérance, nous le voyons 'arranger une sorte de pauvreté Factice, ne boire que de l'eau, ne vivre que de fruits1, dormir sur une couchette r|ui ne garde point l'empreinte de son coi p rendre 8 sa villa dans un
équipage plus que modeste (,i non point par vanité de philosophe. Puisqu'il rougit de son appareil de campagnard, quand il est rencontré par de brillants équipa^ il nous prouve qu'il est de bonne foi dans -.1 simplicité ;. S'il est permis de le croire sur parole, il traite ses esclaves iivoc douceur, leur parle comme à des hommes cl ne craint pas de souper avec eux, violant ainsi les usages du beau monde1. Quand même Tacite ne vanterait pas l'honnêteté de son commerce, ni son attachement pour Burrhus et cette union si rare entre deux hommes qui se partagent l'autorité, je croirais volontiers qu'il eut de véritables amis celui qui sut écrire sur l'amitié avec une grâce si pénétrante. Jeunes et vieux, il cherche à les rendre meilleurs, les dirige dans l'étude de la sagesse, avec quelle sollicitude, nous le voyons par les lettres à Lucilius. Enfin , faut-il rappeler le dévouement de sa jeune épouse, si honorable pour un vieillard , la tendresse presque paternelle du philosophe pour cet enfant qui veut mourir avec lui , et peut-on douter encore des qualités aimables de Sénèque et de ses vertus privées , quand on a vu dans les Annales couler le sanç de Pauline ?.
* Persimplici victu et agreslibus pomis ac profhienle aqua vitam tolérât (Tac.,4nn.,I. XV, 45).
2Tali utor etiam senex, in qua vestigium apparere non possit (l. 108).
4Rideo istos qui turpe exislimant cum servo suo cœnare Sic cum
inferiore vivas, quemadmodum tecum superiorem velles vivere (l. Âl).
Je veux aller plus loin encore, et pénétrer jusque dans l'esprit de celui qui recommande à l'honnête homme de penser comme si le cœur avait un témoin1. Je le vois sans cesse occupé de morale, à table avec ses amis, à la promenade dans ses beaux jardins, sur son lit où le retient sa mauvaise santé. Il va jusqu'à rendre grâces à la maladie qui le défend contre les distractions2. Au milieu du monde, il porte avec lui quelque pensée morale dont il se nourrit en secret3. Il vit en présence de Dieu et dans la compagnie invisible de quelque sage des anciens temps , dont il porte l'image dans son cœur et dont il sanctifie ses pensées4. Ni le bruit du cirque voisin de sa maison , ni les délices de Baies , ce séjour du luxe et de l'élégance romaine, ne peuvent le distraire5. Et ce n'est pas de spéculations morales qu'il s'occupe; il ne cherche qu'à se rendre meilleur, il ne s'entretient qu'avec son âme, il se gourmande, il s'encourage6. Si devant le public il étale parfois une vertu arrogante , dans les confidences de l'amitié il nous dévoile ses faiblesses. Il appartient, nous dit-il lui-même, à la classe de ces sages incomplets guéris de leurs vices, mais non pas encore de leurs passions. Mais il fait des progrès
*Sic cogitandum , lanquam aliquis in pectus inlimum inspicere possil (1. 83).
3Quocunque constili loco, ibi cogilaliones meas iracto, et aliquid in anirno salulare verso (1. 62).
4Cnm opthno quoque snm : ad illos, in quocnnqne loco, in quocunqn^ secnlo fuerint, animum meum mitlo (1. 62).
Aliquem liabeat animns quem verealur, cnjus auclorilate eliam secretum snum sanctius faciat (l. -H).
6 In hoc nnum eunt dies, in hoc nocles : hoc opus meum est, haec cogitalio, imponcre veleribus malis finem (1. 61, voy. I. 27).
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tous les jours , il ne s'amende pa , il se transfigure1. Tons les soirs, quand on lui ;i retiré la lumiéi té d<*
Pauline, qui respecte bob recueillement . il t. ni son , men de-conscience, revoit toute sa journée etse pardonne
fautes à condition dé ne plus j retomber. Dans jeunesse il songe à bien vivre, dans sa vieille bien
mourir*. Il repasse sans cesse dans son esprit le souvenir des plus nobles trépas , pour apprendre â braver la douleur, mais surtout il purifie son âme de ses passions, voulant finir, non-seulement comme un Romain , mais encore comme un sage, aussi, quand le centurion lui apporte Tordre de mourir, il est prêt, et après avoir consolé ses amis qui savent comment il a vécu , il peut leur dire: Je vous lègue ce que j'ai de plus beau , l!imag£ de ma vie.
Je voudrais arrêter ici cette étude sur Sénèque , s'il était possible de parler d'un si grand écrivain sans dire quelque chose de son style. Pour la langue et la diction , je renvoie à Quintilien , en cette matière, juge excellent J.
2 Anle senectulem curavi ut bene viverem , in senectule, ut bene nloriar (1. 61).
3 Un esprit encore plus délicat que Qu'nlilien a jugé la diction de Sénèque, c'est Sénèque lui-même. Sa critique du style est exquise, tout;' morale, étrangère aux raffinements de la rhétorique, et les expressions les plus sensibles y donnent du corps aux remarques les plus déliées.
Mais, par une bizarre méconnaissance de lui-même, qui prouve au moins son bon goût, Sénèque vante dans autrui toutes les qualités qu'il n'a pas , et blâme tous les défauts qui sont les siens. Le lecteur qui veut apprécier le style de l'auteur, ne peut mieux faire que de lui emprunter ses jugements si fins et si solides.
Ainsi , en parlant de la corruption de l'éloquence, il marque, sans le
Je ne veux voir dans Sénèque que les habitudes de sa pensée. Étudier le style d'un philosophe, c'est encore observer la tenue de son esprit : Non potest alias esse ingenio, alias animo color.
Ces lettres paraissent avoir été composées vers l'an 59, l'année de la mort d'Agrippine. Le crédit de Sénèque était déjà affaibli; bientôt on voit mourir Burrhus, et les courtisans de l'empereur s'empresser pour accuser et perdre le philosophe désormais sans appui. Il pouvait donc déjà prévoir sa fin , et se dire , comme il fit en mousavoir, ses propres défauts : Quare alias sensus audaces et fidem egressi .placuerint, alias abruptœ sententia? et suspiciosae, in quibus plus inlelligendum est quam audiendum? Quare aliqua œtas fuerit quse translationis jure uteretur inverecunde ?
S'agil-il de ces pensées qui n'ont que de l'apparence et de ces amorces au lecteur? Lui-môme nous fournira de spirituelles expressions; il suffit de retrancher la négation : Non habemus ista oculifera , nec emptorem decipimus, nihil invenlurum quum intraverit praeter illa quae in fronte suspensa sunt.
Voici un de ses défauts les plus ordinaires que peut-être on ne démêlerait pas si Sénèque n'avait point fait avec tant de finesse l'éloge de la qualité contraire : Habes verba in poteslate; non effort te oratio, nec longius quam destinasti , trahit. Multi sunt qui ad id , quod non proposuerant scribere , alicujus verbi placentis décore vocentur.
Quelles sont les qualités que nous aimerions le plus rencontrer dans Sénèque pour nous reposer l'esprit? Il va nous les signaler dans un livre de Fabianus, sans se douter que chaque mot est une épigramme contre luimême : Puta esse quod dicis , et eflundi verba , non fingi : primum habet
ista res suam graliam et est décor proprius orationis leniter lapsœ
sine perlurbalione , non sine cursu tamen veniens. lllud plane fatelur et praefert non esse tractatam nec diu tortam.
Avec quelle candeur Sénèque a l'air de reconnaître que Fabianus a raison de ne pas écrire comme lui : Electa verba, non captala sensus
non coactos in sententiam , sed latius dictes non omne verbum exci-
tabit ac punget, faleor ; exibunt multa , non ferient , et interdum oliosa
prœlerlabetur oratio sine commendatione partium singularum, in uni-
versum magni ficus.
On voit, par ces citations, qu'on pourrait multiplier, que la critique la plus délicate du style de Sénèque se trouve dans Sénèque lui-même , et qu'il suflit de recueillir ses expressions pour marquer toutes les nuances de ses défauts.
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rant : Après le meurtre de on frère et de ta mère, il ne reste plus à Néron qu'à Faire mourir son précepteur. Cette date peut expliquer le découragement qu'on i marque dans ces lettres , et les longues méditations sur la retraite , sur la pauvreté et sur la moi t.
Il est évident que dans ces lettres l'auteur n'a pa voulu donner un enseigrïemènt suivi et régulier Cependant il ne se livre pas non plus â tous les hasard* d'une correspondance familière. Tantôt il reprend un défaut de son ami et lui fait toutes les remontrances capables de le corriger, tantôt il attaque un vice de l'époque , pensant ([ue Lucilius pourra profiter pour lui-même de ces réprimandes générales. Telle lettre n'est, à ce qu'il semble, qu'un feuillet détaché qu'il n'a pu faire entrer dans son grand ouvrage, aujourd'hui perdu, sur la philosophie morale; telle autre , qu'un assemblage de pensées décousues qui n'ont pas trouvé place dans ses iteke- TrjuaTa. Mais , quel que soit le sujet qu'il traite , qu'il fasse une description , une satire ou sa propre apologie, qu'il parle de physique ou de littérature, il ne manque jamais de terminer par une exhortation morale.
Le style de ces exhortations est souvent emphatique. D'où vient que Sénèque , qui montre partout son indépendance philosophique, et qui d'autre part est si raisonnable quelquefois , si humain , si sincère, semble aimer cette enflure stoïcienne , et proclame les principes les plus outrés avec l'intempérance d'un adepte à peine sorti des écoles? Comment le public romain pouvait-il goûter ces méditations surhumaines , ces provocations indiscrètes et ces audaces de visionnaire luttant contre je ne sais quelle puissance occulte qu'on ne nomme jamais? Il parait que ce défaut tient encore plus à une
mode littéraire qu'à l'esprit de Sénèque. Nous voyons , que toute la littérature de l'empire est stoïcienne. Lucain , Perse, Juvenal, Sénèque le tragique, Tacite, Martial même quelquefois , et d'autres encore le prennent sur ce ton austère, et proclament tantôt avec mesure, tantôt avec un faste insupportable les principes de l'école. Cette arrogance et cette enflure n'auraient pas été si générales, si l'opinion n'avait pas été flattée par cette sévérité poussée parfois jusqu'au ridicule. Cette mode s'explique : c'était une sorte de protestation contre le gouvernement corrompu et despotique des empereurs, un souvenir de l'ancienne république (car les stoïciens étaient disciples de Brutus et de Cassius aussi bien que de Zenon). On pourrait citer bien des preuves de cet engouement mi-stoïcien , mi-républicain. Un des personnages du Dialogue des orateurs, Maternus, a composé une tragédie de Coton t dont toute la ville s'entretient et dont on aime surtout l'audace. Ce n'est que par cette mode de stoïcisme qu'on peut expliquer la littérature du temps. Dans Sénèque le tragique, par exemple , Astyanax , sans attendre la mort , et après avoir tourné de tous côtés des. yeux farouches, se précipite lui-même du haut de la tour, invention ridicule qu'un homme d'esprit n'eût pas hasardé dans une tragédie , s'il n'avait été sûr que le public applaudirait le suicide de ce petit stoïcien.
Ce qui excuse encore l'enflure de Sénèque et la vigueur outrée de son style , ce sont les vices de l'époque. Je n'entends point parler ici de la contagion du mauvais goût. Mais quand on songe aux mœurs de Rome qui n'avait conservé de la république que la rudesse , aux crimes monstrueux de la politique , à la cupidité ro-
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iii,iiiic qui épuisait le monde; quand on se représente ces Festins où les riches blasés étalaient toiri ce que la vanité en délire pouvait inventer ; quand on se rappelle enfin ce que les historiens les plus véridiques el les plus Froids nous racontent de cette époque unique dans l'histoire, il ne Faut pas - étonner qu'un moraliste ne trouve l>;is d'expressions assez violentes pour combattre de pareilles monstruosités; et il Faut se garder de prendre pour de l'exagération ce qui n'es! souvent que la vive peinture d'horreurs ou d'extravagant es véritables.
Il en est de même quand il traite un autre de ses Mijets favoris et qu'il dépeint l'inconstance de la fortune. Aujourd'hui , sous la protection de nos lois et de nos mœurs, le lecteur paisible est tenté de prendre pour des exercices de style ces éternelles redites sur la fragilité des grandeurs. Mais à Rome les révolutions journal i-' des palais et de la place publique qui livraient le monde en proie à d'horribles affranchis , et le génie , la vertu , la richesse à la rage des délateurs, donnaient à ces tableaux des vicissitudes humaines un à-propos douloureux auquel n'était point insensible la multitude innombrable des exilés. Sans entrer dans plus de détails, qu'on se rappelle seulement les premiers chapitres des Histoires de Tacite, ce récit succinct de tant de catastrophes de la nature et de la politique.
Un défaut plus grave qui tient à l'esprit même de l'auteur, c'est le manque de suite et d'exactitude. Sa manière de raisonner impatiente parfois le lecteur le plus dévoué. Il promet un beau sujet, votre curiosité s'éveille; mais à peine a-t-il effleuré, qu'il s'esquive; il revient sur la difficulté , vous le suivez de nouveau et il vous échappe encore. C'est un leurre charmant qui vous
épuise. Il n'a pas de plan*tracé d'avance , les mots l'entraînent; il se détourne de sa route pour cueillir une belle pensée, pour lancer un trait de satire.
Ce qui fait que Sénèque raisonne avec peu de rigueur, et que ses lettres sont remplies de ces demi-contradictions qui en rendent le résumé si difficile , c'est que son bon sens est en lutte avec sa doctrine et qu'il n'a pas le courage de suivre entièrement le stoïcisme, ni celui de s'en séparer. Un moment il enfle sa pensée, un instant après un trait vif et net fait crever le ballon. Il a trop d'esprit, d'abondance et de raison pour suivre uniment la doctrine du Portique. Dans une même page il est doux, austère, simple, outré, raisonnable et surhumain ; le lecteur déconcerté ne sait s'il doit admirer , s'il doit blâmer , et dans son incertitude et son trouble il arrive, selon son humeur, qu'il admire avec trop d'entraînement ou qu'il blâme avec trop de rigueur.
D'ailleurs, comme il ne donne pas une instruction suivie et qu'il développe ordinairement sa morale à propos d'un événement, d'un homme ou d'une chose qui l'a frappé, il a souvent de la peine à lier ce fait particulier aux conséquences philosophiques qu'il en veut tirer et aux idées générales qui régnent dans son esprit. De là , des sermons hors de propos, des tirades indiscrètes qui fatiguent à force d'étonner; de là des transitions qui n'en sont pas pour la raison et qui arrêtent le lecteur trop prudent pour s'engager sur ces ponts fragiles jetés trop commodément sur un abîme.
L'observation la plus fuie qu'on ait faite sur le style de Sénèque est de Malebranche : il ressemble, dit-il, à ceux qui dansent, qui finissent toujours où ils ont commencé.
Cette remarque es! digne d'ufl cartésien amoureux d belles démonstrations et de cette lumièrepure qui éclaire et qui persuade par évidence. Mail dam la morale pratique les loiics impressions valent raiera que lec raisons lumineuses. Les raisons son! dans noire coeur; il faut les éveiller et secouer rudement !<• sommeil de la cqp cicnce. Voici comment Sénèque lui-même repousse kefe démonstrations peu cartésiennes, il est irai, des ston ciens: Satins est expugnare affectus quam circumscribere. Si possumus, fortins loqvamur, ri witws, apei tiu
Oserai -je hasarder une réflexion que m*;i -u quclquefois la lecture de Sénèque. Ces redites, ces évolutions] autour d'un sujet trahissent l'embarras du philosophe. Il y a des idées dangereuses (et tout le stoïcisme n'est-il pas une sourde révolte?), il y a des hardiesses que Sénèque veut et n'ose mettre en lumière. Il avance et recule, tourne autour de son idée, pour y attirer notre attention, non pas en la plaçant résolumentsous nos yeux, mais en la touchant du doigt à plusieurs reprises pour nous faire voir ce qu'il n'ose montrer. Sous la tyrannie il y a deux méthodes de dissimulation, celle de Tacite qui condense sa pensée jusqu'à l'étouffer, et qui laisse à chaque lecteur le soin de l'interpréter dans la mesure de son audace; celle de Sénèque qui étourdit par son intempérance, brouille sa voie et par mille retours dépiste le soupçon.
Mais quand on a relevé dans Sénèque les défauts qui tiennent à son esprit ou à son temps, son arrogance stoïque, son goût pour la déclamation qu'il semble emprunter à son père , son imagination trop hardie qui force les idées aussi bien que la langue , on ne peut plus qu'admirer ces pensées fortes et courtes qui s'at-
tachent à l'esprit et qui sont comme les aiguillons de la morale. Si Fauteur ne vous réduit point par une démonstration pressante, si sa dialectique est quelquefois puérile , si le torrent de son esprit l'emporte sans cesse hors de la vérité qui l'occupe, du moins on rencontre partout de ces mâles résolutions qui honorent le philosophe , de ces mots rapides et profonds qui sont comme les cris de la conscience et de ces éclairs qui illuminent d'un seul coup tous les recoins de la morale. Aucun philosophe ne donne à l'esprit de si rudes secousses. De tous les moralistes de l'antiquité , c'est lui qui a le mieux connu et démêlé la conscience humaine , qui a le mieux saisi les raisons secrètes et subtiles qui nous gouvernent, et tout ce jeu délié, insaisissable des passions qui se mêlent , se combattent , sans se détruire.
D'autres ont tracé d'une main plus sûre le plan de la morale universelle; mais il faut arriver jusqu'aux écrivains chrétiens du dix-septième siècle, auxquels la charité et la confession ont donné des lumières nouvelles sur les âmes, pour trouver cette vue claire et pénétrante dans les choses de la conscience.
Vu et lu , à Paris, en Sorbonne , le 46 janvier 1854,
par le doyen de la faculté des lettres de Paris , J. Vicr. LE CLERC.
Permis d'imprimer :
Le recteur de l'Académie de la Seine , CAYX.