‹ De la morphéomanieChapitre 2 sur 3 · DU TRAITEMENT DE LA MORPHÉOMAME · texte numérisé non relu

DU TRAITEMENT DE LA MORPHÉOMAME

Le traitement de la morphéomanie doit être moral et thérapeutique.

(1) le Thaon a fait les mêmes remarques. Il a eu parmi ses clienles des dames qui se pratiquaient en cachette, plusieurs fois par jour, des injections d'une solution concenlrce de morphine, lorsqu'elles soutenaient avec éloquence et de manière à convaincre même leur médecin, qu'elles y avaient définitivement renonce. Une de ces dames a été tellement dominée par la passion do la morphine qu'elle ne trouvait d'autre plaisir que celui de s'enfermer seule dans sa chambre, et de s'injecter tout à l'aise son liquide enivrant !

DE LA MORPm':OMANIE. "79

Ainsi que nous l'avons déjà répété dans ce mémoire, l'habitude invétérée de se morphiniser tous les jours, est parfois extrêmement difficile à déraciner. Il faut réellement une volonté ferme et une grande énergie de caractère pour se passer des injections morphinées, surtout lorsqu'on en abuse depuis des mois ou des années. Les morphéomanes peuvent être groupés en plusieurs classes.

r Les morphéomanes atteints d'affections chroniques douloureuses, incurables, qui ne trouvent que dans la morphine un moyen de soulagement, de repos et de sommeil. Nous prendrons comme exemple les malades atteints d'affectionscancéreuses. Bien que l'usage continuel de la morphine, à dose de plus en plus élevée, vienne ajouter ses effets désastreux sur les fonctions digestives et nutritives, et doubler ainsi la cachexie organique par la dyscrasie mophi nique, il est impossible de priver ces malheureux de la seule consolation qui leur reste, du seul moyen capable d'arrêter momentanément leurs douleurs et qui leur permette de prendre quelque nourriture.

Mais dans ces cas même les médicaments toniques, et principalement le bon vin et une nourriture fortifiante, composée de rôtis ou tout au moins dejus de viande etde bons potages peuventatténuer, jusqu'à un certain point, l'influence fâcheuse qu'exerce la morphine sur l'économie. Il est d'ailleurs du devoir du médecin et des parents du malade de surveiller la dose employée, et de ne pas laisser à la disposition du patient de grandes quantités de morphine, comme cela se pratique malheureusement beaucoup trop souvent. Nous avons vu, faute de cette précaution, des malades être plongés presque toujours dans le sommeil, en se faisant une nouvelle injection dès que l'effet hypnotique de la précédente était dissipé. Ainsi même chez ces malades dont l'état autorise, je dirai même impose l'usage des injections morphinées, il importe de mettre autant que possible de la modération dans leur emploi, afin de ne pas avoir d'ac-

80 D' ZAMBACO.

cident à déplorer consécutivement à leur usage immodéré, et d'instituer une médication tonique.

2° La seconde classe de morphéomanes, la plus nom breuse, est constituée par ceux qui, pour une affection aiguë, douloureuse quelconque, dans l'immense majorité des cas pour une névralgie de n'importe quelle région, et sur la prescription de leur médecin, ont recours journellement, pendant des semaines et même des mois, aux injections morphinées dont ils augmentent progressivement le nombre et le degré de concentration. Ils arrivent ainsi, de par l'autorisation de la science, à devenir morpbéomanes et à atteindre des doses très élevées de morphine. L'affection que l'on a combattue par les injections morphinées a disparu, et néanmoins on continue à se servir de la morphine et à en augmenter de plus en plus la quantité journalière.

On assiste alors à la raorphéomanie plus ou moins accentuée avec ses diverses phases et variétés décrites dansce travail,

3° La troisième classe des morphéomanes est composée de personnes qui n'ont droit ni au respect ni à la moindre condescendance. Ils sont devenus les ivrognes de la morphine, sans maladie préalable sérieuse, et en dehors de toute nécessité. C'est uniquement pour se livrer aux délices de l'ivresse morphinique qu'ils se soûlent, qu'on nous passe le mot trivial, et qu'ils s'empoisonnent chaque jour, absolument comme les buveurs d'absinthe, les opiophages, ou les fumeurs de hachisch.

Le traitement moral peut être de la plus grande utilité dans la thérapeutique de la morphéomanie des deux dernières classes.

En mettant sous les yeux de certains morphéomanes les dangers imminents auxquels ils s'exposent chaque jour ; en leur parlant des cas de mort nombreux dans la science ; en leur citant des exemples d'aliénation mentale morphinique qui ont réclamé leur placement dans un asile; en insistant surtout sur l'influence funeste qu'exerce la morphine sur

DE LA MOUPHÉOMÂNIE. 81

les facultés intellectuelles, sur la dégradation progressive physique et morale à laquelle sont condamnés fatalement les morphéomanes, on arrive à les faire réfléchir sérieusement sur le sort qui les attend, et à les effrayer sur le résultat de leur conduite. On peut alors obtenir l'obéissance nécessaire pour diriger leur traitement et pour arriver à la guérison.

Alors on assiste, parfois, à une véritable lutte entre la tentation et la résistance, entre le vice et la volonté qui finit par triompher, en domptant définitivement la passion illicite de cette véritable opiophagie occidentale.

Ce qui réussit dans certains cas chez des personnes honorables et des dames de la plus grande distinction pour faire prendre les injections en aversion, c'est la comparaison qu'on leur place sous les yeux de la morphéomanie et de la dipsomanie. En établissant par une discussion longue et raisonnée la ressemblance parfaite, la similitude absolue qui existe entre l'abus de la morphine et celui des boissons alcooliques, en faisant ressortir l'opprobre, la flétrissure qui plane également sur ces deux vices qui déconsidèrent et dégradent; en faisant ressortir l'atteinte portée à l'honneur d'une personne distinguée qui se livre à l'ivresse par la boisson ou parla morphine toutes les deux identiques dans leur résultat final, on arrive souvent à réveiller le sentiment de la dignité, à blesser l'amour-propre, à extorquer une parole d'honneur et à obtenir la rénonciation définitive aux injections.

La toute première condition du succès dans le traitement de la morphéomanie, c'est l'obéissance la plus passive, la plus aveugle au médecin qui le dirige.

Dansces circonstances il y a deux méthodes en présence: La première consiste à priver le morphéomane brusquement et complètement de toute injection morphinée. Cette manière de faire a été pratiquée surtout par le D' Levinstcin.

82 ZAMBACO.

Mais cette suppression brusque des injections morphinées peut amener des hallucinations et une surexcitation nerveuse d'intensité variable, selon les individus et le degré de la morphéomanie auquel ils sont arrivés.

C'est ainsi que nous avons été témoin de scènes de la plus grande violence de la part des personnes du caractère le plus doux et de la meilleure société envers ceux qu'elles aimaient et respectaient le plus, lorsqu'on s'était opposé, pendant quelques heures, à la pratique de l'injection. Ces morphéomanes manquaient aux convenances, criaient, brisaient tout. Elles auraient frappé et se porteraient à des excès regrettables, si on ne leur rendait pas leur morphine. Il y a des morphéomanes qui nous ont dit qu'ils ne sauraient se dominer ni répondre de leurs actes, dans ces moments d'exaltation qui suit de très près la privation de la morphine. Un véritable accès de manie peut éclater dans ces conditions. C'est ce qui est presque toujours arrivé aux malades traités par le Dr Levinstein. Il est vrai que cette surexcitation n'aurait pas duré au delà de quelques jours. Mais, quoi qu'il en soit, il vaudrait bien mieux ne pas exposer les malades à tous les inconvénients qui pourraient en résulter. D'ailleurs, les malades en liberté ne consentent que fort rarement à l'abandon immédiat et brusque de la morphine. Cette méthode de traitement nous paraît donc devoir être abandonnée et surtout lorsqu'il s'agit de traiter les malades chez eux. En effet, les morphéomanes raisonnables qui ont la force nécessaire de caractère et la volonté de guérir, peuvent y parvenir, tout en continuant à vivre dans la société, sans rien risquer et sans ressentir par trop les duretés de leur sevrage.

L'observation et l'étude de plusieurs faits nous ont convaincu qu'il faut traiter les morphéomanes absolument de la même manière que les dipsomanes, c'est-à-dire instituer chez les uns comme chez les autres, un traitement métho dique, graduellement diminutif. Chez les uns comme chez

les autres, la suppression brusque de la substance enivrante amène presque fatalement des accidents de la plus haute gravité, un vrai delirium et parfois un accès de manie.

Si, parmi les morphéomanes, ily en a qui, serendantaux conseils de leur médecin et convaincus des conséquences funestes de leur terrible passion, ont assez d'empire^ sur eux-mêmes pour obéir et se laisser diriger, il y en a d'autres, au contraire, qui, soit par faiblesse de caractère, soit par l'impossibilité où ils se trouvent de dompter leur habitude vicieuse, soit enfin par insouciance, paralysent tous les efforts entrepris pour les sauver et continuent à recourir à toute sorte de subterfuges pour se procurer de la morphine dont ils abusent en cachette et en induisant tout le monde en erreur.

Ainsi, pour se faire une idée de la passion effrénée de ces malades pour la morphine et de leur ruse pour se la procurer, il suffît de dire qu'il y en a qui font semblant d'être en proie à des douleurs intenses, ou de craindre de devenir fous, ou bien qui crient se sentir mourir si on ne leur accorde pas leur injection. Le D-- Levinstein cite des malades qui ont caché la morphine dans leur matelas, dans leurs bottines ; qui l'ont cousue dans leurs habits ! Chez ces morphéomanes indociles, le traitement en ville devient impossible. La chance de la guérison ne doit être recherchée que dans l'isolement, dans la séquestration. C'est qu'alors les rôles se trouvent intervertis. Au lieu de donner des ordres, ils sont obligés de se soumettre à ceux qu'ils reçoivent; et le médecin, agissant avec toute omnipotence, est certain que ses conseils sont exécutés avec toute la ponctualité et la rigueur voulues.

Dans tous les cas, que le morphéomane soit en état de suivre son traitement avec succès en ville, chez lui, ou que l'on se voie dans l'obligation de le séquestrer, les injections morphinées ne doivent êlre abandonnées que progressivement. Car, ainsi que nous l'avons déjà dit, leur

D-^ ZAMBACO.

suppression brusque peut amener tantôt une excitation délirante avec des paroxysmes de la dernière violence, tantôt une prostration extrême, des idées noires, une véritable mélancolie. Dans les deux alternatives, il y a certainement inaptitude au travail intellectuel, et impossibilité d'accomplir les devoirs qui incombent à l'exercice d'une profession qui exige une tension de l'esprit. Il faudra donc soustraire le malade à ses devoirs professionnels; ce qui est préjudiciel à tous égards. Or, dans l'immense majorité des cas, on n'est pas obligé d'avoir recours à cette extrémité.

Le traitement de la morphéomanie doit donc consister avant tout dans la diminution successive de l'alcaloïde. Chez certains malades, on peut marcher assez vite et diminuer d'un ou de deux centigrammes chaque jour la ration quotidienne; tandis que chez d'autres on ne peut aller que par milligrammes; sans quoi on échouerait infailliblement, et surtout si le malade est soigné chez lui, jouissant de toute sa liberté et trop faible pour s'imposer le devoir de résister à sa passion, ou aux sensations pénibles que lui fait éprouver les premiers jours le sevrage de la morphine. On comprend facilement que dans ces circonstances, le traitement ne peut qu'être long et durer des mois entiers.

Chez quelques dames réduites à une maigreur effrayante par le fait de l'intoxication morphinée, la coquetterie vient en aide au médecin.

Dans le traitement progressivement diminutif de la morphéomanie, on doit baisser chaque jour ou tous les deux jours non seulement la dose de la morphine, mais aussi le nombre des injections. Nous avons déjà dit que certains morphéomanes se pratiquentjusqu'à 20 et 30 injections par jour. Il faudra donc réduire aussi successivement le nombre de ces petites opérations et n'en accorder finalement que deux ou trois par 24 heures. Les dernières injections à

supprimer sont celle du réveil, le matin, celle qui précède le principal repas (celui du soir), et celle de la nuit ; celle-ci doit être conservée la dernière.

Au début du traitement, les injections les plus fortes doivent être aussi les trois que nous venons de mentionner. Les intercalaires peuvent devenir de plus en plus faibles, et ne contenir, à la fin, que quelques traces de l'alcaloïde. La première injection est celle qui réveille, fortifie, encourage pour commencer sa journée et qui donne l'aptitude au travail. Sans elle, le morphéomane n'est bon à rien. Il est incapable de se lever, il est engourdi et paresseux.

L'injection qui prépare au repas et celle qui prédispose à passer une bonne nuit, doivent être aussi les plus concentrées.

Nous avons déjà dit qu'il y a des morphéomanes qui mesurent l'activité vitale qu'ils doivent déployer et s'y préparent avec une dose proportionnelle de morphine. Ils augmentent leur ration lorsqu'il y a un surcroît de travail, de la même façon qu'on pousse un cheval en lui augmentant sa ration d'avoine.

Chez quelques malades dont l'imagination aussi a besoin de grands ménagements, on ne doit pas diminuer la quantité du liquide injecté, quelle que soit la dose de la morphine qui s'y trouve dissoute. Ils éprouvent de la satisfaction lorsqu'une seringue entière est vidée sous leur peau.

D'ailleurs, nous avons mentionné l'histoire d'un morphéomane qui se déclarait très satisfait après l'injection, lorsque celle-ci, de plus en plus faible, n'était à la fin constituée que par de l'eau distillée, ce qu'il a ignoré pendant plusieurs semaines.

La diminution de la quantité de la morphine journellement administrée peut amener une diarrhée qui réclame

ZAMBACO.

l'emploi des astringents et une nourriture qui ne la favorise pas.

Elle peut amener aussi une insomnie et une agitation nocturne qui doivent être combattues par le bromure de potassium, par le chloral et par l'extrait thébaïque.

L'expérience nous a enseigné que l'addition, dans une potion tonique, du bromure avec l'extrait thébaïque, parfois à haute dose, et du cognac, constitue le mélange le plus capable de calmer les malades et de relever leurs forces.

Les injections sous-cutanées d'éther sulfurique, pratiquées aux heures habituelles au lieu et place du chlorhydrate de morphine, apaisent aussi la surexcitation qui résulte de la privation de la morphine. Elles réveillent les morphéomanes qui éprouveraient de la prostration, un sentiment de fatigue et de torpeur, si on ne leur accordait pas leur injection morphinée aux heures auxquelles l'organisme avait contracté l'habitude de l'avoir. L'éther relève le pouls et fait disparaître cette anxiété, cette dyspnée que nous avons observée chez plusieurs morphéomanes.

Les bains tièdes prolongés, pris dans la nuit plusieurs heures après le repas et composés de tilleul et de gélatine, sont parfois d'une grande utilité pour amener le calme nocturne et le sommeil.

Dans certains cas, pour produire une diversion dans l'esprit des malades, pour contrc-balancer la prostration qui résulte de la diminution de la morphine et procurer une ivresse qui se substitue à l'ivresse morphinique, j'ai eu à me louer de l'usage du vin et du cognac, jusqu'à produire une certaine ébriété quotidienne.

C'est que les morphéomanes ressentent à la suite deleurs injections un état général du côté du cerveau et de tout l'organisme, une sorte d'enivrement en tout comparable à l'effet produit par les boissons alcooliques chez les buveurs.

Page 1