‹ De la mort à la vie [microforme]Chapitre 3 sur 8 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Au cours de ces dernières années j'ai publié quelques modestes brochures qui ont peut-être contribué à établir une sobriété plus grande parmi mes compatriotes. Que Dieu en soit béni! Or il y a un mal qui fait, en un sens, autant de ravages en notre pays que lalcool, par les deuils qu’il sème et les misères de toutes sortes qu’il entraîne. (C’est la tuberculose. Chaque année, dans notre seule Province de Québec, c’est par MILLIERS que l’on compte les victimes de la peste blanche, A Montréal il en meurt ANNUELLEMENT près de 900, ce qui suppose au moins 5000 tuberculeux; ce qui veut dire encore que chaque année 900 à MILLE personnes à Montréal viennent grossir l’armée des tuberculeux. Y compte-t-on autant d’alcooliques ? Peut-être; autant de morts causées directement par la boisson ? Je ne le crois pas. Les médecins ont tenté d’enrayer le fléau: conférences, tracts, dispensaires, etc. tels sont les moyens qu’ils ont mis en oeuvre à cet effet. Je voudrais simplement par cette

publication apporter ma part de collaboration à la lutte antituberculeuse.

A quel titre, n’étant Pas médecin ? Je ne Suis pas médecin, il est vrai, mais j'appartiens moi-même, depuis de nombreuses années, à la grande confrérie des tuberculeux, et ce titre me donne, je pense, qualité pour parler tuber-

culose de façon pertinente et Pratique. Parvenu au seuil de la mort e

de rebrousser chemin, et je réussi jusqu’à présent.

N 1912, j'ai tenté n’ai pas trop mal Raconter mon avenmilliers d’autres, en

vres tuberculeux y encouragement et réconfort, t qu'eux aussi peuvent, s’ils r le dos à la mort Pour mar-

et se convainquen le veulent, tourne cher vers Ja vie.

Il est opportun que je prévienne le ] qui sans cette Précaution quelqre surprise à mo porté d’y voir un m deux phases princip le prévienne que j

ecteur, Pourrait éprouver n récit et serait même anque d’équilibre entre les ales, il est Opportun que je e m’attarde longuement à

rclater les différentes péripéties de ma maladie, ou plutôt, mes imprudences homicides et sans cesse renouvelées, tandis que j’entre dans peu de détails sur la période du traitement et de ma marche vers la guérison.

Il y a d’abord à cette manière de procéder cette raison évidente que je fus quinze ans à marcher vers la mort, et que voilà seulement trois ans que j'ai entrepris de lui tourner le dos. Il y a ensvite cette autre raison qu’il est très important de bien ancrer dans esprit du lecteur cette conviction que la tuberculose est un mal insidieux et lent — très lent, — qu’il importe, en toute sagesse, de retracer à ses débuts, et dont il faut connaître et suivre Pévolution. Le tuberculeux est malheureusement trop enclin à penser que la consomption se manifeste d’abord par la toux et par l’expectoration; ce sont là les indices qu’enfin les bacilles se sont localisés aux poumons; mais depuis longtemps déjà — depuis des années peutêtre, — ils minaient, par leurs toxines, la santé générale du malade, ignorant de la cause réelle de son abattement ou de son dépérissement, Et puis, le tuberculeux averti, s’il veut bien

12 DE LA MORT À LA y

juger ses actes, constatera que sa vie,

la mienne l’a été, est un tissu de témérités homicides, C’est en effet le Propre du tuber. culeux qui méconnaît son mal de se conduire habituellement en insensé, et, qu’il soit ou non un impulsif, de com

imprudences répétées,

miennes ne Jui sera issement salutaire ? ortera-t-elle

r lui aussi, encore temps de s’acheminer vers la guérison, à Ja Condition formelle qu’il cesse ses folies ?

esprit, ses nerfs et ses sens ; c’est VPännihilation totale de son activité. Que voulez-vous que l’on dise du néant P... Paix, Paix, paix en tout, paix sur tout, c’est en ré-

sumé la vie au sanatorium. Ce n’est nullement épisodique. La santé se refait len.2ment, im Perceptiblement, sans l’aide d’aucun moyen frappant. Il suffit done de le noter une fois et tout est dit de la cure d’air et de repos.

P. HUGOLIN, o.f.m.

Noviciat des Pères Franciscains, Boulevard Rosemont Montréal.

Juin 1916.

mere ent mare

Comment et quand suis-je devenu tuberculeux ? Comment ? C’est l’histoire banale de la plupart des tuberculeux, et c’est aisé à raconter. Quand, à quel moment précis ? Je l’ignore, comme l’ignorent tous les tuberculeux, et cette ignorance est désastreuse, Faiblesse préalable, alimentation insuffisante, hygiène méconnue, surmenage, épuisement, et voila le terrain admirablement préparé à : iavasion des bacilles. Vous avez déjà vu, je suppose, des insectes au tronc d’un arbre ou à la tige d’une plante, suçant, dévorant. Si l'arbre est sain, la plante vigoureuse, ces attaques ne lui font aucun tort, et les insectes eux-mêmes ne propagent guère. Mais voici que, pour une raison Ou pour une autre, — pauvreté du sol, manque de soins, blessure, etc. — l'arbre ou la plante perd de sa santé; la sève est moins riche, elle circule moins abondante, Le végétal n’a plus autant de résistance. Aussitôt vous voyez jes insectes pulluler, s'attaquer plus profond ent

au tronc, aux feuilles, activer e l'arbre.

pénétrer sous Pécorce, n un mot la mort de Ja plante ou de

C'est l’image du tuberculeux.

temps que lorganisme humain est vigoureux, les bacilles de la tuberculose, dont l'air, surtout dans les villes, est rempli, et que nous absorbons en respirant ou en Mangcant, demeurent impuissants. Mais l'organisme, Pour une cause quelconque, devient-i] moins vigoureux, la force vitale est-elle diminuée, aussitôt les germes acquièrent toute facilité à se développer, Et lon devient tuberculeux de façon imperceptible, sans le savoir. * C’est ainsi que je le devins. Dès l’année 1898, mon estomac était délabré, et mon système nerveux ébranlé. J'avais À Peine vingt-un ans, et j'étais déjà en voie de tuberculose. J’y arrivai rapidement, Mes premières années de vie de communauté furent Pour moi un martyre physique. Noviciat, an- ‘nées d’études théologiques, virent mon état de santé continuellement s’aggraver, Ordonné prêtre en 1903, je fus, un an plus tard, affecté à la prédication et an ministère général, Je ne

incapable

Aussi long-

rêchai qu’avec des efforts violents q ;

que j'étais d'écrire un seul sermon, et très inapte à l'improvisation. Quelques années s'écoulèrent de la sorte, accentuant mon mal, m'y établissant à demeure. Je me désolais, j'analysais mon mal, je le notais. Je ne crois toutefois pas en avoir beaucoup ennuyé les autres. Si je me reporte à mes notes intimes des années 1903 à 1506, elles sont toutes dans le ton de celles-ci :

-....Mon Dieu, que n’ai-je donc la santé :

A lheure où l'humanité est toute active, l'après-midi, pendant que le soleil, haut sur lhorizon, éclaire la terre avec éclat, moi, pauvre paria, jeté sur ma couche que la lumière du dehors inonde, je gis masse inerte, sans vie d’âme ni de corps. Tout est mouvement et :

travail au dehors. Le marchand est au comptoir ou bien court aux banques. A l'atelier le; machines trépident et l'artisan gagne le pain de sa famille. Tous les hommes sont à leurs fonctions et travaillent, qui de leur esprit, qui de leurs bras. Et cependant, en marge de cette activité, je suis sans mouvement, avec une seule

tendance : Croupir dans l’inerti du corps. Etat lamentable ! et je le subis « Puis six ans, et j'en ai vingt-sept..,

Le plus be! âge de la vie ! l’âge de l” rance, l’âge de la force et de la sant l’âge de toutes les initiatives, de toutes les joies : joie de penser, joie de sentir, joie de travailler, joie de vivre, et facilité à tout cela,

Et moi qui ai cet âge ct voudrais être de ret Âge, je suis enchaîné et impuissant, Un true] casque de plomb enserre ma tête, mes pensées, mes sentiments, et jusqu'à mes membres, Et je n’espère rien de mieux pour

lavenir, qui s’avance aussi abject, aussi triste, aussi vide. .

e de la pensée -‘

exubé.

é intense,

Ce qui peut-être caracté état d’âme et de santé, c’e rence. Tout est pour mo gnifiance qui ne produit $ impression de ] m’affecte, rien

rise le mieux mon St l’apathie, l’indifté.

Î marqué d’une insi-

Ur ma pensée qu’une assitude et d’ennui. Rien ne

ne m'intéresse ni des hommes à tout ce qui eonpe. Je re

ni de la vie, Mon âme est morte touche l'humanité, l’émeut et V

DE LA MORT A LA VIE 19 garde toutes choses d’un regard las, morne e. stupide. Quand je passe dans la rue, parmi la foule ricuse et vivante, à l'esprit éveillé, à l’âme bien consciente, à la parole abondante et sonore, je crois ‘raîner la mort parmi la vie... s

Mon Dieu, que la vie m’est à charge ! Chaque jour me fait sentir davantage ma misère, mon insignifiance, Ma carrière est brisée avant d’être commencée. Je ne marcherai plus dans la vie que parmi des ruines, et ne ferai jamais que des oeuvres stériles. Cela m’accable, 4:

suis triste, mon Dieu, Dieu mon Dicu ! Je souffre et je me suis à charge. Je me suis à moi-même un obstacle; je veux me franchir, m'enjamber, et je n’y parviens pas. Je me traîne rivé à mon cadavre, à ma vie stérile.

Délivrez-moi, 6 Dieu, de ce corps de mort.

Je me sens chaque jour tomber en morceaux.

La mort n’est pas loin de moi, elle m’attend à peu d’années d’aujourd’hui, © mort, oui, je te vois et je ne redoute pas d’aller à toi — tiens, vois, je souris, — Je souris, et si mes yeux pleurent (ô larmes rares et bénies!) ce n’est

Pas de tristesse. C'est quelque chose de joyeux et de bon qui fait ces larmes. Ramasse ce3 bleurs et accueille ce sourire, ô mort ! Ve me délivrer ? Veux-tu, 6 ensemble loin, loin de ç me scras bonne, n'est-ce t’échapper. Attends je veux te rejoindre.

0 folie ! 6 folies ! Mais que dirais-je sinon cela ? C’est ma vie qui se vide tière devant Vous, Ô mon Dieu...

Ux-tu mort, nous irons ette misérable vie ? Tu € pas ? Je ne veux pas

Sans crainte et sans colère,

ainsi tout en-

Gémissements

et plaintes d’un neurasthénique ?... S'ils

n'étaient que cela, je n’en ferais point retentir l'écho morbide dans ces Pages qui veulent être saines et salutaires,

Je fus longtemps sans mêr

ne soupçonner la vérité, et je me croyais neurasthénique et rien autre,

Neurasthénique, où du moins nerveusement dé- Primé, certes je l’étais profondément.

sassent aux poumons. Et tous ces symptômes d’abattement, d’impuissance, de lassitude, cette inappétence et cette dyspepsie, cet amaigrissement, cette hypertension habituelle, et tous ces malaises, ils étaient le fait de la tuberculose gér ‘raie; et cet ennui de la vie, et ces gémissements maladifs — et combien sincères ! — ils étaient d’un tuberculeux encore plus que d’un névropathe.

Je m’en rends compte à présent; la lumière du jour n’est pas plus lumineuse que cette vérité à mes yeux. Mais à cette époque ! J'étais alors comme sont tous ceux qui parmi vous, amis lecteurs, se sentent actuellement affaiblis, exténués, et qui peut-être toussent. Vow vient-il à la pensée que vous pouvez être sur le chemin de la tuberculose, ou même que ces symptômes sont les indices que déjà le mal est en vous ? Hélas, non. On devient tuberculeux sans le savoir, on l’est sans le savoir, et les yeux ne s'ouvrent à l'évidence pas même, très souvent, au moment où l’on meurt d’avoir ignoré son mal. Je le déclare: je n’ai pas encore rencontré un tuberculenx qui se crût tel, à moins que le médecin ne lui eût formelle-

ment dit la vérité. Il rattachera ges malaises

à toutes les maladies, excepté à la tuberculose. Allez donc dans ces con

à une personne dont Je affaibli, ou la santé

ditions faire entendre

système nerveux est générale débilitée, que la C’est parler dans Je l'expérience maintes

ne me lJasserai et je le crie en ce moment par les 30000 voix que me donne la publicité:

O vous qui éprouvez les symptômes que jai dits, ou d’autres semblables, vous êtes en droit de craindre que la tuberculose ne fasse de vous sa victime. Votre devoir est de consulter, sans plus tarder, un sage et expert médecin ; d’exiger de lui une auscultation sérieuse, et qu’il vous déclare sans réticence aucune la vérité; et vous devez vous conformer loyalement au traitement préventif qu’il vous prescrira, s’il y a lieu. La crainte de la tuberculose est le commencem

ent de la sagesse et d’une heureuse santé,

Faute d’avoir eu ce commencement de sa- 8esse, je devins donc poitrinaire.

J’eus une première hémorrhagie à la fin de l’hiver. de 1907. Je Voyageais de Québec à Montréal pour prêcher le carême dans une des paroisses de cette ville. En descendant du tramway pour me rendre au couvent de la rue Dorchester, je me mis à cracher du sang.

Arrivé au Couvent, jen crachai durant vingt minutes, sans arrêt, tout en me rinçant la bouche et me 8argarisant avec de l’eau froide. Cela me parut alors un incident sans imporfance, à peine digne d’être mentionné, et le lendemain je commençai mes prédications, vraisemblablement avec une température élevée. Mais l’idée de tuberculose n’effleura même pas mon esprit, autant que je m’en souviens. Je ne songeai même pas à me demander pourquoi j'avais craché du sang, et ce que cela pouvait signifier, Je suis ainsi fait: d’une négligence et d’une insouciance Puériles en ce qui concerne les soins matériels, avec un peu de fatalisme, tant que je ne suis pas éveillé fortement à la réalité des situations. Te ne songeai donc Pas que je pouvais avoir la Poitrine atteinte.

Mais si cette idée me fût venue ! si je l’eusse acceptée ! j'aurais été frappé comme par la foudre, tant le spectre de la tuberculose était Pour moi horrible. Comme je trouvais à plaindre en ce temps-là même un de nos jeunes pères qui se mourait de la poitrine ! comme j'étais impressionné tristement par sa vue et sa démarche !

Le Père Antonin était revenu d’un sanatorium depuis un mois, précisément à l'été de 1907; dans sa pensée c’était pour mourir dans son Couvent, au milieu de ses frères. Il passait ses jours et ses nuits dehors, étendu sur une longue chaise roulante, sorte de lit. Autour de lui, c’était Ja verdure à foison, le chant des grives et le piaillement de centaines de moineaux. (C'était le bruit sourd de la ville: c’était la musique, le chant, les cris animés des enfants montant d’en bas de la côte jusqu’à son lit de mourant. C'était la psalmodie des moines sortant à pleir

nes fenêtres et caressant son âme;

c'était l'éclat joyeux des conversations des religieux durant les récréations, C'était le soleil, la vie, le mouvement, la joie, Tout près du lieu où il se mourait, un couple

de grives avait fait leur nid. Déjà les petits s’échappaient de leur berceau, et les parents les encourageaient par mille cris et par mille Mouvements. Au milieu de tout cela se mou rait le Père Antonin, et c'était Pour moi une vision qui me faisait mal et m’épouvantait.

L’année suivante 1908, au mois de mars ou avril, j’eus, à Montréal encore, la fièvre typhoïde, accompagnée de pleurésie avec épanchement. Le médecin — je l'ai su depuis — craignit aussi une crise de phtysie galopante, Lorsque, après un mois ou deux, je pus me tenir sur mes jambes, on m’ordonna le séjour de la montagne, dans un sanatorium si possible, Celui de Gabriels, paraît-il, refusa de me rece- Voir parce que j'étais trop malade. Je me rendis à Sainte-Agathe, dans les Laurentides, où je passai trois mois, dans une maison particulière. Mon médecin de Sainte-Agathe me défendait absolument de marcher, fût-ce cinq minutes par jour. Je n'étais pas alors en état de comprendre l’importance capitale de ce point Pourtant essentiel, et J'obéissais tant bien que Mal — plutôt mal — au médecin, Je gagnai Cependant du poids à ce régime sédentaire et

de suralimentation, mais j'y gagnai surtout une aversion profonde pour cette vie “inutile” et assommante, et un désir irrésistible de retourner à la ville. Au bout de trois mois, je revins à Montréal, soi-disant Pour continuer à me re- Poser, en réalité, passionné de travail comme je l’étais, pour m'y replonger. Je ne prêchai Cependant plus de mission. J’en étais inca pable; javais comme une congestion des bronches, qui m'obligeait à de grands efforts pour me faire entendre, J’attribuais cela à ma digestion laborieuse. Je ne me souviens pas d’avoir eu d’hémorragie jusqu’en 1912. Cette année j'en eus plusieurs, à dater du mois d'août. Le 3 août je prenais le train à Lévis Pour me rendre à Coaticooke, y prêcher le lendemain dimanche. Toute la durée du trajet, soit plusieurs heures, je crachai du sang. Je n’eus pas même la pensée de ne pas prêcher le lendemain, ou plutôt je n’eus qu’une crainte: celle de ne pouvoir matériellement pas prêcher. J’en eûs été désolé ! Le dimanche je monta, donc en chaire à la grand’messe, Malheur !

j'ai à peine ouvert la bouche que le Sang y afflue. Il ne sera pas dit que je serai vaincu

Par une hémorragie en ce moment... Je m’arrête un instant, je fais sur moi un effort de volonté intense, d’autosuggestion, je “renfonce” dans ma 80rge par un effort violent mon sang qui voulait s’échapper en bouillonnant — et je Prêchai à pleine voix durant une heure !

J’étais fier de mon “emprise” sur mes poumons et de mon succès !... Je vous laisse à imaginer dans quel état je me trouvai à la suite de cet effort stupide. Je me sentais mal, mal... Le reste de la journée et le lendeggain je fus constamment debout et en visites. Le lundi soir je revenais à Montréal à moitié fou “de fatigue”. J'en étais encore, malgré tant d’évidence, à me croire seulement “fatigre”.

Je dus m'aliter; javais d’ailleurs encore une hémorragie. Le médecin appelé m'ordonna de ne pas quitter le lit, et à mes confrères il déclara que cette fois c'était la fin; j'étais au lit pour Y Mourir. (était le mardi matin; quant à moi, détestant Je lit et anxieux d’ac- Complir ma tâche, le jour même je quittais le lit, le lendemain je faisais des courses en vilie et je reprenais vaille que vaille ma besogne ordinaire. Mai J'étais alors profondément

atteint, ct jusqu'au mois de février suivant ce ne furent qu'hémorragies et crachements de Sang. Je dus même, à la suite de mon équipée de Coaticooke, séjourner dans Ja montagne, au Lac Masson, J'y fus deux mois, Mais sans guère me reposer. À mon retour, je me trouvai absolument incapable, À ma grande désolation, de reprendre ma besogne (j'étais à cette époque directeur de La T'empérance). J’étais trop malade. Je ne Mangeais plus qu’un pauvre semggnt de repas Par jour, et le matin je n’avais plus le courage de me lever; le somme! et un besoin irrésistible de repos me tenaient : je me levais souvent à midi; et cependant je baissais toujours, J’expectorais et toussais beaucoup — sans aucune précaution, ai-je besoin de le dire ? — Que Dieu me pardonne mon ignorance et peut-être mon insouciance en cette matière. Je sais maintenant que c’est un crime pour un tuberculeux de cracher ailleurs que dans un crachoir Spécial qu’il doit brûler tous les jours, (1) Je pouvais moins que ja- Es

(1) On se procure ces crachoirs dans les Phar-

Macies, à l’Institut Bruchési, au Royai Eäward Institute, et dans les dispensaires.

mais — cette espèce d'infirmité datait de ma typhoïde en 1908 rester debout, fût-ce quelques instants, après les repas, surtout après le dîner, Mon côté gauche s’affaissait {out entier de faiblesse douloureuse. Je me traînais eucore — Je mot est juste — au confessionnal, Mais je ne pouvais plus parler, Je Courais à la mort, Je Je Pressentais 'aguement, mais Sans rufne la pensée ou la volonté de réagir ; J'étais aboulique.

C’est alors qu'un confrère intelligemment Charitable intervint et me sauva. Cet ami me Persuada un jour que “je n'étais pas :rès bien”, et que — oh! simple mesure de précaution — je ferais bien de faire examiner mes poumons. J’acceptai Je Conseil, mais comme de moi-même je n'aurais Pas fait un pas Pour me rendre auprès d’un médecin, étant trop démoralisé, je Priai mon confrère de m'y conduire, ce qu'il accepta de bonne grâce. Mon médecin étant absent, il m’amena chez un autre de son choix — Un spécialiste en tuberculose, — à qui au préalable il fit la langue. A mon tour, seul avec le médecin, je lui dis que j'exigeais de Jui la vérité; que s’il me la cachait, ou l’atté.

nuait, je continuerais à travailler et à ne pes me soigner. Le médecin me donna l’assurance qu’il me dirait la vérité, toute la vérité, que C'était d’ailleurs son devoir. Et il m'ausculta. La scène est devant mes yeux comme si elle datait d'hier, et le verdict résonne encore à mes oreilles, comme un coup de foudre.

L’examen terminé, le docteur déposa parmi l'encombrement du bureau son stéthoscope, et pendant que, fébrilement, je me revêtais, jetait quelques mots sur une feuille de papier: une prescription sans doute. Une petite toux Pour préparer les parole: qui allaient être désagréables, et les Yeux calmes dans les miens très inquiets, la voix blanche de timbre, scientifique :

— 1] n’y a pas à se le dissimuler, vous êtes tuberculeux. Votre Poumon gauche et vos bronches sont infectés de bacilles, I] y a des ilôts d'infection à la première période, d’autres à la seconde, et Parmi des ilôts sains. Beaucoup. d'humidité et de matité,

—Est-ce curable ?

—*..[ ya de l'espoir, étant donné la chro-

DE LA MO:7 À LA Vir

nicité de votre maladie, ce aui suppose une bonne force de résistance,

— Alors, il vaut la peine que j'essaie de guérir? J'aime mieux le savoir, pour ne pas perdre un temps inutile...

—Certes, vous devez essayer, et vous pouvez guérir.

—Combien de chances 2... 50 pour 100 ?

—Oh! je ne saurais me prononcer de façon aussi mathématique... cependant, vous avez des chances, mais vous devez quitter la ville immédiatement Pour les montagnes. Chaque jour de retard vous est désormais fatal, et je Puis vous assurer que si vous ne quittez pas la ville immédiatement, Vous avez tout au plus six mois à vivre, et ça peut aller beaucoup plus vite, avec une complication très possible dans l'état où vous êtes. *. Allez dans un sanatorium, Saranac ou Gabriels par exemple... je

Pense que vous vous plairez bien à celui de Gabriels... Le traitement est simple: repos absolu, de l'air pur, manger. Beaucoup de lait et des oeufs frais. Voici une Prescription pour votre estomac et votre système nerveux, et une autre pour les Poumons. Ce n’est Pas un spé-

cifique antituberculeux, il n’y en a pas, mais un adjuvant efficace. Courage, et lorsque vous viendrez à Montréal, venez me, voir; je serai heureux de constater vos progrès...

Dans la rue, je respirai largement, cemme un homme qui s’éveille d’un cauchemar. Un tramway. de la rue Saint-Denis passait ; jy montai et, m’affalant sur une banquette, je me livrai à mes réflexions tristes.

Tubercüleux, je suis tuberculeux, et tuberculeux avancé ! Voilà le fait brutal qui d’abord prend mon être tout entier et l’écrase. La peste blanche, le mal redouté, abhorré, le ma! qui ne pardonne Pas, qui tue lentement mais sûrement, je l’ai, moi! Je le porte dans ma chair, dans ma poitrine ! T'uberculeux ! Je suis un de ces malheureux que chacun fuit, comme on fait un lépreux... Il me semble que mes voisins me soupçonnent d’être un de ces misérables; oui, ils me regardent étrangement... ce voisin qui change de banquette et s'éloigne de moi, n'est-ce Pas pour ce motif ?... Tuberculeux ! un être qui chaque jour voit la vie lui échapper, se sauver de lui... J’ai l’impression que Montréal en ce moment se sépare

cruellement de moi, que la société me rejette de son sein.

Les chaussées sont pleines de piétons: couples joyeux, hommes d’affaires empressés, que mon tramway'croise rapidement ; c'est le monde qui me délaisse en riant et en criant: Vois comme nous sommes pleins de santé A nous la vie, la joie... Les bruits de la rue, le roulement des voitures, les sirènes des automobiles, toutes les choses banales dont je n’avais jamais auparavant reçu aucune impression, me blessent le coeur par leurs reflets de vie intense. Des édifices mêmes, de leur massive immobilité se dégage de l'ironie et de l’outrage. Je passe atteint, abattu; ces masses de pierre me regardent indif'érentes, Le commerce, l’industrie, le plaisir s’y abritent et semblent m’en bannir.

...Mais non, rien n'est changé dans la vie.

Moi seul suis changé. Ce n’est pas la vie qui me rejette, c’est moi qui suis forcé de quitter cette vie. La tristesse et l’outrage ne sont pas au dehors, ils sont au-dedans de moi qui prêtent aux choses l'impression douloureuse qui m'étreint et n’est qu’en moi. Me reposer, quitter le travail, mes relations, mes habitudes,

54 DE LA Morr À LA VIE

MON milieu, aller dans l'inconnu, Voilà à quoi je suis Condamné et qui me submerge dans une atmosphère de délaissement. Le monde reste Ce qu'il est, Ja Maladie m'en arrache violemment, cet ce S&este inattendu d'expulsion me fait seulement Sentir combien J'étais heureux d’être lun des Convives au Srand banquet de la vie... Saturé de ces impressions de délaissement, j'eus, rentré au Couvent, une violente crise de larmes. Ce ne fut pas Ja seule Curant les mois Qui suivirent ! Je me ressaisis assez vite ce- Pendant, et me résignai au sort le pire, la mort, Oh! Ja hantise bête du travail. + Le médecin vient de me signifier énergiquement que je dois renoncer à toute OCCupation durant trois années, et me voilà à Construire Je Plan d’un Ouvrage que J'intitulerai Au seuil de la mort, et dont je Jetai, ma crise de larmes Passée, la Page liminaire Sur le papier, Je Ja transcris : “TI reste donc que, toutes Précautions Prises, tous soins donnés, ; repos imposé, ÿore une prob a$ envisager cette Pas la tenir dres- : € un mot, de ne pas

me préparer à la mort, de ne pas vivre comme devant bientôt mourir. Je vais essayer une bonne fois de guérir, avec l'espoir d’y arriver — je tiens à la vie — mais avec autant de soins et de bonne volonté d’y bien réussir, je vais en même temps préparer mon passage du temps à l'éternité. Ce sera mon unique emploi d'ici ma guérison ou d'ici mon trépas, Un temps viendra toujours, où je n'aurai plus à vivre qu’un an, six mois, Et alors le saurai-je ? Maintenant je suis averti.

“Je serai done uniquement devant Dicu et devant moi. Dieu et moi, seuls, face à face ! Dieu mon Créateur, mon Sauveur, mon Juge.

Moi, le tiré du néant, le racheté, le coupable.' Je repasserai ct scruterai ma vie misérable, je demanderai pardon, je me purifierai, je réparerai, je remercierai, je pricrai.

“Plus de vaines océupations, plus aucun souci des choses de ce monde. Je m’essaierai à me détacher de tout ct à m’attacher à Dieu seul. Peut-être est-ce là tout son dessein en m'octroyant cette maladie longue ?...”

Je n’écrivis au reste que cette page, et si je la cite, c'est parce qu’elle montre dans quelle

36 DE LA Morr À LA VIe

disposition d'âme je quittai la Sanatorium. De fait je n° de livres, que € Ï Pourraient m'aider à ne préparer à L.

Le médec

in m'avait « Sänatorinm de Gabrie religieux et de prêtre, je me Sentirais plus Chez noi, cette institution étant Catholique et dirigée Par des religieuses — les Soeurs de la Merci, Je ne pus m°

endre qu’un mois plus ndance avec les autorités d

le de

onseillé de pr ls, où,

éférence €n Ma qualité

Pour Gabriele.

On m'avait à diver et d’autres J'étais tuberculeux — de faire né Cure dans yn Sanatorium. Avec quel].

Epoussé ces Suggestions ! Ay.

rité, rompre avec m

Dans Je Passé, LA . 7 MOn médecin

ses reprises 7 SUSSÉrÉ — mais

Mon milieu, aller à l'étranger «i m’interner dans un lazaret, et Y aller de moimême! Oh! l’invinci

nCe que me fai.

Et puis, aller 3 4 eut dire qu’on est

sait éprouv

atteint de tub-rculose, et qu’on va en mourir... On Yÿ Va pour prolonger sa vie quelque peu, mais sans autre espoir; c’est un endroit où l'on vit d'espoir... en l’air. Mais aller là, eût été m’avouer pour l’un de ces malheureux ! allons donc, puisque je n’avais rien aux poumons...

Je n’avais à présent pas plus d’attrait que jadis pour le sanatorium, mais c'était le traitement enfin admis, reconnu nécessaire, urgent, sous peine de mort. J’y courbai mon esprit, non toutefois sans une lueur d’espoir d’y échapper.

Le fameux docteur Friedman était alors dans toute sa gloire américaine. Il devait justement venir à Montréal expérimenter sur des sujets de bonne volonté, choisis par le corps médical de cette ville. Mon médecin faisant partie du bureau médical du Royal Edward Institute, il m’eût été facile de me faire admettre au nombre des sujets d’expérimentation ; jy entrevis le salut, la guérison à brève échéance... Je dus déchanter: “Si le sérum du Docteur Friedman est bon, me dit mon médecin, il le sera encore dans quelques mois,

alors que Vous serez plus en état de vous le faire donner, ayant pris des forces dans la monlagne. Si le sérum n’est pas efficace, Je prendre Maintenant serait une perte de temps, et qui plus est la mort assurée.” C'était parler d'or, et je ne tardai Pas à me féliciter d’avoir suivi ce Conseil. Le fameux sérum de tortue,

l emportait au moins Je malade.

Je partis donc Pour Gabriels, On m'y avait refusé en 1908, Comment m’acceptait-on en 1913? Je ne sais, mais ce n’était en tout cas que sous bénéfice d'inventaire. La supérieure de Pinstitution écrivait: “Le Médecin en chef du sanatorium est d’avis que le Père Hugolin est un cas “indésirable”. Il consent toutefois à le recevoir à titre d'essai » était plutôt décourageant, Mais j'étais accepté, c'était Pour Moi un grand point de gagné. x

Gabriels est un petit village des Adiron dacks, dans PEtat de New York, à 102 milles de Montréal, sur la ligne du New York Central, E à 1700 pieds d'altitude. Village et Sanatorium se regardent de loin, à un demi-mille de dis-

tance, l’un et l’autre bien en vedette sur des versants de collines; le chemin de fer qui passe au pied sépare leur territoire. A dire vrai, le sanatorium a plus d'importance que le village, et c’est par lui que ce dernier est connu. Il se compose de cinq pavillons affectés aux malades, avec de larges galeries pour la cure d’air, d’un sixième pavillon où demeurent les religieuses, de la chapelle et des communs. (1) Il y a place pour soixante malades; on n’y admet que les tuberculeux.

Je me rappelle mon arrivée, par un midi de mars, dans la neige et la boue détrempées. Sur les galeries les malades étaient étendus dans leurs chaises longues, bien enveloppés, immobiles pour la plupart, ou causant, Parfois cette vision m'était apparue confuse, odieuse comme l'enfer. Et voici la réalité sous mes yeux, et demain je serai l’un de ces pauvres déjetés, et je serai moi aussi immobilisé dehors par tous les temps. Je me sentis triste, mais

(1) L’une des principales bâtisses a été malheureusement incendiée l'hiver dernier. Souhaitons que la Providence fasse bientôt trouver les fonds nécessaires à la reconstruction de ce pavillon.

avec une âme déterminée à tous les sacrifices. Et je me disais: Ces malades sont en voie de guérison. Ah! gi j'étais venu plus tôt... Je les jalousais Pour m'avoir devancés.

Le lendemain Je médecin m’examina longue-

Onsigna sur une feuille spéciale son diagnostic et d’autres détails. Il me passa les règlements de Plnstitution, et je fus m’installer dans un coin de la galerie du Premier étage.

C'était pour près ‘l: deux ans !

La règle était de Passer les journées dehors, savoir : de 9 heures à 1 heure, de 2 à 6, de?à 9. Je me mis à Ja Cure d’air avec ferveur ; jy aÿportai le soin Scrupuleux que j'aurais r is à dire la messe. J’accomplissais un rite sérieux, Presque sacré, Je m’imaginais, comme tou néophytes, que cha dans Pimmobilité, a autant, et que j'allais Ce n’est pas

tout au bout Persuadé que vous perdez

11 y a ceux qui, chaque semaine, à la pesée, gagnent du poids; ceux-là ont un fondement — assez illusoire, il est vrai, mais que faut-il de plus à un malade pour le réjouir ? — pour asseoir leur foi que ça va mieux. Il y a ceux que la balance n’encourage guère, et j'étais un de ceux-là. La première semaine je gagnai, je pense, trois quarts de livre, et durant la première année je gagnai à peine dix livres, avec des reculs fréquents. Et ce qu’il fallait que je me force pour manger ! Mon appétit fut nul — absolument nul — constamment:

ce n’est qu'avec des efforts renouvelés à chaque repas, à chaque bouchée, que je pus me nourrir. Mais j'avais si grand désir de gagner du poids, et je savais si bien qu’il me fallait manger pour refaire mes forces. C’est le moment de Vaffirmer: le traitement de la tuberculose consiste essentiellement à refaire l’organisme épuisé du malade; et à cet effet, on n’a encore rien trouvé sinon la combinaison de ce triple régime: bien manger, vivre dehors, s’immobiliser, et cet autre élément essentiel : le temps.

BIEN MANGER. Non pas se gaver, comme ce fut la mode il y a quelque quinze ans, au

grandes Ouvertes :

Préférable,

Moment du lever et

lent stimulant à pre se S'IMMOBILISER. Voilà, de tous les élé-

ments de Suüérison, avec Je temps, le plus essen-

tiel; et voilà bien, par contre, celui que l’on

Comprend Je moins, et qui d’abord me dé

concert, Ï

ÿ a de longues chaises Pour se reposer con-

fortablement, mais je le répète, je n’avais au cune idée du rôle de ces chaises dans la guérison des tuberculeux. J’exagère à peine en déclarant qu’elles sont tout. La chaise du malade, c’est sa maison, son chez-soi ; quand il n’est pas sur ça chaise, étendu, il n’est plus chez soi; il n’est plus à son affaire principale, à son unique affaire, qui est de guérir — à moins qu’il ne soit à prendre l’exercice prescrit par le médecin. Un tuberculeux prend Lossession de sa chaise comme un locataire de ga maison; c’est pour y demeurer, et longtemps.

Il s’y installe avec des couvertures chaudes, une petite table et des livres à côté; c’est là qu’il reçoit ses visiteurs, là qu’il traite ges affaires, qu’il fait sa Correspondance; là qu’il vit, qu’il souffre, qu’il pense, qu’il espère ou qu'il rêve, là qu’il se distrait; c’est là qu’il bataille — oh ! combien dûrement — Ja grande, héroïque et méritoire lutte contre son eunemie, la tuberculose ; et c’est de sa chaise qu’un jour il se lève pour retourner dans son village ou dans. la grande ville, amélioré, ou perdu...

O chaise du tuberculeux ! il Y auraïi un poëme à écrire sur toi. Poème austère, mais tendre

aussi, C’est toi qui retiens le malade à son poste, toi- qui lentement lui refais la santé; v'est toi sa fidèle compagne durant les mois et les années qu’il lutte pour la vi. O témoin discret de ses douleurs, de ses agonies et da. ses espoirs, 6 ma chaise de malade, si j'étais poète je te Chanterais !...

Mais, pour combien de temps faut-il suivre ce régime d’air Puret d moins de six mois, plupart des cas Cas) toujours pl ans et plus, facteurs essent Culose, Ceux-]à seuls qui y mettent le temps voulu ont des chances de guérison ; les autres, Aucune. Et à qui aPpartient-il de fixer ce

Au médecin seul. Après quelques

mois de cure d’air et de repos, généralement Je Malade a pris du poids, meil] des forces,

guéri,

fois non lila seulement acquis une précomp..

tion qu’il peut guérir, mais rien de plus. S’i] n'est pas prudent, s’il est trop impatient, ou s’il est laissé à lui-même, il quittera la curs d’air, le sanatorium, pour retourner à sa chère vie active toujours ardemment désirée, et ne tardera pas à perdre, avec le peu qu’il a gagné, toute chance de guérison, et la vie même, Combien en ai-je vu de ces cas lamentables ! En d’autres termes: le tuberculeux st parfaitement inapte à se prononcer sur son cas; il lui faut s'en remettre entièrement, loyalement, aveuglément, au jugement du médecin ; lui seul peut voir clair et juste dans le traitement du tuberculeux, se prononcer sur son état, le renvoyer à la vie active ou le retenir dans l’immobilité,

Me voici done à la cure d’air, étendu sur ma chaise longue, abrité contre les vents du nord et de l’ouest, face au village et aux monfagnes. Sous mes yeux, Pour spectacle immé diat, un sol rasé par le feu, duquel émergent par intervalles des touffes d'herbe ou des broussailles. Cest triste. Puis limitant ce sol aride, la ligne du chemin de fer, et par delà le village, à la grande route montante bordée de maisons irrégulièrement posées, et laides à volonté. L’en.

Ë in. Je tâche

prit, de l’y faire se reposer,

Je ne puis lire ; la lecture fatigue mes nerfs malades, et les livres me dégoûtent,

eus l’autorisation, Les jours s’écoulent, et Jos mois. L'hiver est fini, voici le printemps et la verdure renaïssante et les frondaisons dans les bois; et voici l'été brûlant et l’énervement dans le repos; puis l’automne à l'atmosphère de rêve, et les ons dans les bois :

puis ar moi. Et devant me immobile décor,

sons. Chaque mois

et chaque fois j'ai dû

u près les mêmes choses

Poumon est à peu près on encore: “

DE LA MORT À LA VIE a légère amélioration.” Et moi qui ne sentaig aucun changement, je ne me décourageais pas; j'avais foi; n’avais-je pas au reste résolu d’esssyer une bonne fois de guérir ? Je savais qu'il y fallait le temps.

Depuis un an que je suis là, beaucoup de malades sont Partis, d’autres es ont aussitôt remplacés, et je suis déjà l’un des anciens du Sanatorium. Je devrais donc, semble-t-il, être aux abords de Ja guérison ? Hélas ! j'étais aux approches d’une crise qui faillit m’emporter.

‘À Ja fin de l'hiver je me sentis moins bien;

+ je perdis l’une après l’autre les quelques livres

si péniblement gagnées durant une année, mes nerfs s’affaiblirent, J avoue ma faute très grande: je négligeai quelque peu la cure d'air, je commis quelques imprudences, m’imposai follement certaines fatigues cérébrales. J’allais à la dérive; je me voyais aller, mais je n’en avais cure. Tatalement la crise prévue se produisit,

C'était le matin de Pâques, après le déjeûner ; j'étais à la salle de récréation absorbé dans une Partie de poule. Soudain je sens dans ma

Poitrine — oh! lhorrible et bien connue sensation — Je sang bouillonner, et ma bouche en est remplie. Je suis en pleine hémorragie. .

Nautrellement Je médecin me mit au lit. Durant trois jours les hémorragies se répétèrent, et j’y perdis plus de sang que dans aucune de celles que j'avais eucs avant mon séjour au:

Sanatorium ; caractère aggravant, cette fois elles” Persistaient à se renouveler, Finalement elles cessèrent, mais je fus un mois au lit; j'en sortis très affaibli, Pourrais-je me remettre ? Si un an de repos absolu et de cure d’air avait abouti à ce lamentable résultat, mon cas m’étaitil pas désespéré ? n’était-ce pas le prélude de la fin ? J'avais vu d’autres patients mourir à la suite d’hémorragies, Pourquoi me faire illusion désormais ? J’eus des heures bien tristes, mais en somme mon optimisme fait d’insou-.

ciance et de fatalisme fut mon sentiment prédominant, Comme toujours.

Je n’avais Pes tort. Cette crise me fut favorable, Ssources de la nature !

C le temps, cela va de rces perdues, mais Je gagnai 18 livres en six mois, et an mois de

décembre suivant, le médecin pouvait me dire cette bienheureuse parole : “Vous pouvez, selon moi, passer l’hiver à Montréal, en Y vivant de la vie du Sanatorium, sous la surveillance d’un médecin. Le mal est enrayé, du moins apparemment.” Et je savais le Docteur Blankmeyer éclairé et très prudent,

Je revins à Montréal, où je continuai la cure d’air et de repos. La joie du retour, le changement de milieu et de régime alimentaire — un estomac malade se fatigue d’une alimentation toujor ja méê”ie, pour bonne et saine soitelle — Je confort plus grand, l'illusion de pan voir travailler un peu, et d’autres causes sim... laires firent que mon état s’améliora encore et grandement durant les mois qui suivirent mon arrivée; je gagnai même un peu de poids. A la fin de mai Je me rendis à Gabriels, pour un examen, glorieux de mes gains. Le verdict du médecin confirma pleinement mon attente:

j'avais fait un Progrès considérable à Montréal même, J’y revins done, cette fois, pour y rester, ei je n'ai pas quitté la ville depuis. Il est bien entendu qu'il me faut y continuer la vie de sanatcrium.

50 DE LA MORT À jA VIË

En effet, je ne suis Pas guéri, bien que depuis un an mon état se soit encore amélioré, et que tout dans mon 2Pparence annonce la santé, Je suis toujours tuberculeux, et tuberculeux je serai jusqu’au trépas; de ceci j'ai toute certitude, les médecins ne m'ayant laissé aucune illusion là-dessus. Mon mal est trop profond pour que j'en .&uérisse. J’ai Cependant des chances sérieuses de vivre encore plusieurs années, en Partageant ma Pauvre vie entre la cure d’air, le repos et de légères occupations, dont la principale doit être de me distraire sans me fatiguer.

Telle est, à date, mon aventure ; la dernière Page n’en est pas écrite; sans doute que dans Un avenir pius ou moins rapproché j'aurai à lallonger de Nouveaux épisodes, car la vie d’un tuberculeux est une vie d’aléas et d’à-coups, le Plus souvent désagréables. En somme, Dien seul sait ce que me réserve l'avenir. Mais quel que soit cet avenir, j'en serai en grande partie responsable. Je sais la vie que je dois mener, les précautions dont je dois m’entourer ; que je loublie, que je me néglige, et Je terrible mai, en ce moment enrayé, reprendra une recrudes-

cence dont les suites, cette fois, seront très Probablement fatales.

En somme, j’ai tourné le dos à la mort pour m'acheminer vers la vie, malgré la gravité de mon mal et mes témérités homicides, Et ce miracle a été accompli par la cure d’air et de repos, prolongée le temps nécessaire. Ce sont les deux faits que je voulais mettre en lumière, Y ai-je suffisamment réussi pour vous convaincre, amis lecteurs, que la tuberculose est Curable ? et que l'air et le repos combinés Peuvent accomplir — et seuls le peuvent — cette cure ? Sans doute je ne suis pas guéri, au sens médical et plénier du mot ; les bacilles sont encore en moi, avec leurs toxines empoisonnées, trop nombreux, trop enracinés pour qu’ils puissent être expulsés. Mais qu'importe ! Si j'ai réussi à les amener à composition, puis à les réduire en esclavage, à les enchaîn: si, de guerre lasse, ils ont consenti à faire bon ménage avec leur hôte, et si, désormais tranquilles, ils me laissent vivre dix, vingt ans, ma vie normale même, ne puis-je me trouver satisfait ? et vous, ne trouverez-vous pas que cela équivaut assez en pratique à la guérison ? Car

vivre, c’est toujours bien vivre, que l’on soit “guéri” ou non.

Et vous, chers lecteurs et lectrices qui êtes atteints du même mal, ne voudrez-vous pas essayer Vous aussi de sauver votre vie ? Heureux êtes-vous si vous n'êtes qu’au début de la tuberculose, car, traitée au début, cette maladie est la plus Curable des maladies chroniques, et Vous pourrez non seulement tenir tête aux bacilles, comme je fais, c’est à dire guérir, c heureux êtes-

Sera-til nécessaire que vous alliez dans un Sanatorium ? ou dans Ja montagne ? que vous Quittiez votre famille ?

NON. Ia cure d'air et de repos peut ge

faire Partout, indépendamment du climat, Y soit pur et assez sec.

tielle du repos ab 3 par le régime austère auquel il y est astreint, par Je commerce journalier avec le médecin, il ap- Prend et se résout à “vivre en tuberculeux”,

Pourrait de faire au m

la cure d’air et de repos dans un Sanatorium, Mais les avantages du Sanatorium, pour celui qui ne pourrait en profiter sur place, je dirai que l’on peut les posséder partout, si l’on veu, bien dès l’abord Croire à l’expérience de ceux qui ont vécu dans un Sanatorium et qui disent Ce qu’on y fait et ce qu’il faut faire, C’est à le dire que je me suis évertué dans ces pages. Ne voudrez-vous Pas, ami tuberculeux, m’en

croire ? et ne voulez-vous pas guérir ?

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