De la mort apparente
L’idée de mort apparente , par une association inévitable amène l’idée de mort réelle. Existe-t-il (telle est la question qui se présente la première et se pose en quelque sorte d’ellemême), existe-t-il un signe ou un ensemble de signes qui permette d’affirmer avec certitude fextinction complète et définitive de la vie? Si nous possédions ce précieux critérium, il suffirait évidemment d’en avoir constaté ou la présence ou l’absence, pour nous mettre à même de dire : ceci est la mort, ceci n’en est que l’image plus ou moins trompeuse.
Donc, pour nous, comme pour tous ceux qui ont eu à traiter le même sujet, l’étude des signes de la mort forme le premier chapitre obligatoire de ce travail. Toutefois, nous ne croyons pas devoir insister longuement sur cette étude préalable, et nous nous contenterons de faire une sorte de revue sommaire des principales opinions qui se sont produites dans la science sur cette grave et difficile question.
Lorsqu’on parcourt les nombreux écrits auxquels la mort apparente a donné lieu, on ne tarde pas à s’apercevoir que les auteurs se partagent ici en deux camps. Les uns, et c’est la grande majorité, qui nient la certitude des signes de la mort ; les autres au contraire, qui l’affirment sans restriction ; et il est assez intéressant de remarquer que parmi ces derniers, on trouve presque uniquement les prôneurs de quelque nouveau signe dont la découverte leur appartient. Leur langage ne varie guère : à les entendre, hier ils étaient incapables, avec les connaissances que leur avaient transmises leurs devanciers, de reconnaître la mort ; aujourd'hui, grâce à leur découverte, ils n’hésiteront plus jamais dans la constatation d’un décès.
L’opinion d’après laquelle la putréfaction serait le seul caractère ne laissant plus aucun doute sur l’abolition de la vie, est tout à la fois la plus populaire et la plus ancienne: c’est elle qui a donné naissance à cet antique usage de ne procéder à la combustion, à l’embaumement ou à l’inhumation des corps qu’après les avoir exposés pendant un ou plusieurs jours dans un lieu où ils puissent être l’objet de la surveillance la plus attentive (I).
Unde pulatis, s’écrie Quintilien, inventos lardos funerum apparatus ? unde quod exequias planctibus. ploratu magno-
(l)On pourra voir là-dessus : 1° dans le Traite de physiologie de Hurdach traduit par Jourdan, un chapitre du tome V, p. 458, ayant pour titre : Des usages auxquels la mort a donné lieu ;
2» L’Introduction du livre de M. Josat : De la mort et de ses caractères. Paris, 1854, in-8°.
que semper inquietamus ululatu? quant quod vidimus fréquenter post conclamata suprema redeunles (I). »
Le plus ancien des philosophes dont la manière de voir, sur le sujet qui nous occupe, Boit arrivée jusqu’à nous, est Démocrite. « Cet homme, dit Celse (2), dont la réputation est si grande et si bien méritée, fort éloigné de penser qu’il y ait quelques signes en médecine qui annoncent la mort d’une manière certaine, a même prétendu qu’on n’avait pas de marque assez sûre pour connaître si la vie était éteinte. » Paul Zacchias, cité par Lancisi (3), pensait comme Démocrite, et pour lui, la putréfaction était seule capable de révéler la mort.
Plus près de nous, nous voyons Winslow (4) qui, dans une dissertation célèbre, a le premier étudié d’une manière méthodique les signes de la mort, conclure à l'insuffisance de ces signes. Il est imité en cela par son commentateur Bruhier (5), à qui fon doit un nombre considérable d’observations de mort apparente; malheureusement ces observations sont pour la plupart de celles dont Morgagni disait : Non solum adnumerandœ.
A côté de ces auteurs viennent se ranger : Fodéré (6), qui croit les signes de la morttrès incertains et rapporte plusieurs
(1) Lancisi, De subitaneis mortibus, Romæ, 1707, p. 52.
(2 ) Traité de la médecine, traduction de Fouquier et Ratier. Paris, 1824, p. 58. (3Ni De subitaneis mortibus, p. 54-56,
(4) Winslow.
(5) Bruiner.
Dissertation sur l’incertitude des signes de la mort et l’abus des enterrements et embaumements précipités, par Benigne Winslow, traduite et commentée par j. Jean Bruhier. Paris, 1742.
(6) Traité de médecine légale et d'hygiène publique. Paris, 1813, in-8», t. Il, P- 337.
faits à l’appui de sa thèse, MM. Michel Lévy (1), Orfila (2), Devergie (3) et plusieurs autres médecins de notre époque; M. Josat, par exemple, s’exprime ainsi à la page 125 de son Traité : « Le signe qui à lui seul caractérise infailliblement la mort, celui dont la présence même isolée, si cela était possible, constitue un moyen certain de distinguer la mort de la vie, c’est la décomposition cadavérique. »
Au nombre des auteurs pour lesquels l’état de mort réelle était un fait que ie médecin ne pouvait méconnaître, nous trouvons Celse, qui, après avoir rapporté l’opinion deDémocrite, s’exprime en ces termes : « Si l’identité apparente de ccr- » tains signes peut en imposer à un médecin inhabile ,
» l’homme exercé et éclairé ne s’y méprend pas, et le fait » d’Asclépiade qui reconnut à la rencontre d’un convoi que » la personne que l’on allait inhumer était en vie, en est la » preuve; les fautes de l’artiste ne sont point celles de »> l’art (4). »
De même, Lancisi (5), dans son Traité des Morts subites , ; au commencement du seizième chapitre, qui a pour titre De
(1) Essai de police médicale sur l'incertitude des signes de la mort et les dangers des inhumations précipitées . Thèses de Strasbourg, 1820,in-4°, p. 20.
(2) Traité de médecine légale, Paris, 1848, in-8 , t. I.
(3) Médecine légale, Paris, 1848, in-8®, t. 11.
(4) Op. cit., p. 58.
(5) De subitaneis mortibus , p. 55.
signis quibus pseudo-morlni à vere mortuis distingui possunt , déclare ce qui suit :
« Hoc ante omnia advertendum , censemus non semper » artis defectus , sed artificum , atque assidentium incuriœ » plerumque adscribi debuisse , quod œgri , nondum vere » mortui , derelicti fuerint , ac vespillonibus tradili , idque » potissimum pestis tempore. »
Louis, après la publication de la thèse de Winslow par Bruhier, voulant rassurer ses concitoyens, et venger la médecine de l’accusation d’incompétence dont on venait de la frapper dans une question aussi grave, publia une série de lettres sur la certitude des signes de la mort (l). Dans ce livre , dont on a peut-être exagéré le mérite, Louis s’écrie, emporté par son ardeur à défendre la médecine : « L’opinion de l’incertitude des signes de la mort est trop injurieuse pour être vraie (2) ». Et un peu plus loin, surpassant eu crédulité naïve Bruhier lui-même qu’il se plaisait à railler, il n’hésite pas à donner pour exemple de l’infaillibilité médicale, Béranger de Garpi, qui, d’après l’état du pouls, a pu prédire l’heure précise de la mort six jours avant l’événe" ment (3).
Depuis Louis jusqu’à M. Bouchut , dont nous exposerons plus loin les opinions, plusieurs auteurs ont écrit sur la certitude des signes de la mort ; mais comme leurs publications n’ont apporté à la solution du problème aucun élément nouveau, nous ne nous y arrêterons pas. Hàtons-nous d'aborder l’histoire des signes considérés comme exclusivement propres à la mort réelle.
(1) Œuvres chirurgicales de Louis. Paris, 1788, t. 1
(2) Ouvrage cité p. 20.
(3) Ouvrage cité p. 22.
Ces caractères n’ont pas tous une égale importance; il en est d'insignifiants et même d’imaginaires, pour ne pas dire plus.
Quelle valeur peut-on accorder, par exemple :
A la décoloration de la peau ;
A la face hippocratique ;
A la perte des faculté:* intellectuelles, du sentiment , de l’ouïe, de l’odorat ;
A l’immobilité absolue du corps, à sa lourdeur (sic), à son allongement;
Au libre passage de l’air insufflé dans la bouche;
A l’absence de réaction contre divers excitants de la muqueuse intestinale.
Si l’on devait, sur la foi de pareils signes, croire à la réalité de la mort , que de vivants enterrés !
Nous n’attacherons pas une importance beaucoup plus grande à la dessiccation de la cavité buccale. La recherche de ce signe, au rapport de M. Yan-Kie (1), serait très eu vogue chez les Chinois. Voici comment on y procède : ou dessèche l’intérieur de la bouche avec une substance très avide d’eau ; si , environ un quart d'heure après, cette cavité n’est pas humectée, on conclut à la mort.
Que dire aussi de l’épreuve proposée par M. Nasse, directeur de la clinique médicale à Bonn? Un thermomètre (qui prend dans cette circonstance le nom solennel de thanalomètre) est introduit dans l’estomac ou dans le rectum. Lors-
(1) Josat, Op. cit.s p. 69.
qu’après l’arrêt de la respiration la chaleur intérieure s’abaisse graduellement jusqu’à + 20° dans l’estomac, ou + 1 3°, dans le rectum, on peut conclure à une mort réelle. Quand cet abaissement est nul ou lent , et qu’une respiration artificielle a le pouvoir d’augmenter la chaleur intérieure de 1 à 2°, il existe encore de la capacité à vivre (1).
On doit regarder comme à peu près illusoires :
L’abaissement violent de la mâchoire ;
L’affaissement des yeux ;
L’expérience des corps légers tenus librement devant la bouche et le nez -,
L’épreuve de la bougie et celle du miroir -,
L’odeur sui generis , différente de celle de la putréfaction, et qui marquerait l’instant de la mort pour disparaître quelques heures après;
La transparence de la main et des doigts. Elle peut avoir disparu pendant la vie, et, d’un autre côté, comme l’a démontré Orfila , elle persiste quelquefois quarante - huit heures après la mort ;
La lividité des parties déclives et leur aplatissement ;
Le bleuissement des doigts ;
L’expérience autrefois si usitée du verre plein d’eau que l’on place sur la région de l’estomac ;
La non-coagulabilité du sang trouvé dans les vaisseaux ;
Et enfin , la flexion du pouce recouvert par les autres doigts. Ce caractère, sur lequel M. Yillermé le premier a appelé l’attention des médecins, est loin d’être constant : suivant la remarque de M. Devergie , il manque sept fois sur dix dans le cas de mort réelle.
(1) Archives générales de Médecine , 4e
série, t. IV, 1854 , p. 105,
Il y aurait un double inconvénient à prendre ces prétendus signes pour autant d’indices infaillibles de la mort, car ils peuvent être constatés pendant la vie et ils peuvent manquer, ils manquent même souvent, après son extinction complète.
Les phénomènes qu’il nous reste à examiner sont beaucoup plus importants-, aussi, croyons-nous devoir y insister plus longuement. On peut les diviser en deux séries ou groupes principaux, suivant qu’ils se montrent à une époque plus ou moins éloignée de la mort, ou, qu’au contraire, ils en sont, une conséquence immédiate.
Les signes éloignés ou tardifs, par lesquels nous commencerons, sont les suivants :
Refroidissement général du corps;
Rigidité cadavérique ;
Absence de contraction musculaire sous l’influence de stimulants divers, électriques et galvaniques.
1° Le refroidissement complet et généralisé du corps se montre toujours à un moment assez rapproché de la mort, mais ce moment, loin d’être constant, varie suivant un grand nombre de circonstances; les principales sont : la saison et le climat, l’àge, l’état d'obésité ou de maigreur, l’état plein ou vide de l’estomac au momeut du décès, enfin le genre de la maladie à laquelle le sujet a succombé.
D'autant moins rapide que la température du milieu ambiant est plus élevée, que la masse du tissu cellulograisseux périphérique est plus considérable, le refroidissement s’opère, au contraire, plus promptement chez les vieillards que chez les adultes. Suivant M. Ollivier, d’Angers,
ia plénitude de l’estomac serait une circonstance favorable à la conservation de la chaleur. Mais les variations les plus considérables que présente ce signe dépendent certainement du genre de mort : ainsi, pour citer quelques exemples, le refroidissement est, en général, plus lent quand l’individu a péri par suite d’une apoplexie cérébrale ou d’une maladie aiguë, que lorsque c’est une affection chronique ou une hémorrhagie très abondante qui a amené la terminaison fatale. Les cadavres des asphyxiés conservent plus longtemps leur chaleur, dans les cas d’inhalation de la vapeur du charbon, qu’à la suite de la pendaison ou de la submersion, etc.
Nous faudra - t - il discuter sérieusement les opinions de M. Yan Hengel(l)? Cet auteur ne croit la mort réelle que lorsque la chaleur a complètement disparu , même au centre du corps, et il propose d’aller à la recherche de la température au milieu de l’intestin , à l’aide d’un instrument dont voici le nom : abiondeiktys ! C’est poussser un peu loin l’observation et la faire tourner, ce nous semble, en expérimentation. D’ailleurs, qui voudrait accorder à la constatation du refroidissement une importance assez grande pour procéder à de semblables recherches? Elles cesseraient d’être innocentes si elles pouvaient jamais devenir utiles.
En somme, le refroidissement est un signe infidèle, puisqu’il peut manquer même à une période assez éloignée de la mort, et que le degré auquel il se manifeste est variable suivant une foule de circonstances. Quand on le constate et qu’on le trouve très tranché, le plus souvent d’autres, signes positifs se sont déjà montrés. Rappelons que, d’après les observations d’Orfila, quand même rien ne vient retarder la perte delà chaleur, c’est, en général, seulement au bout de
(1) Gazette médicale, 1848, p, 839
quinze ou vingt heures que le cadavre se met en équilibre complet de température avec le milieu ambiant.
2° On avait remarqué depuis longtemps qu’après la mort il se développait, dans certaines parties du corps habituellement flexibles, une fermeté toute particulière et très difficile à vaincre. Louis a le mérite d’avoir étudié ce phénomène de plus près que ses devanciers -, il le place en tète des signes qui ne peuvent laisser aucun doute sur la réalité du décès. Depuis , la rigidité cadavérique a été l’objet d’un grand nombre de travaux de la part des médecins et des physiologistes, et il nous semble nécessaire de consigner ici les principaux résultats de ces recherches.
La rigidité est un phénomène constant ; seulement comme elle est quelquefois hâtive et passagère, elle peut passer inaperçue; c’est ce qui est aujourd’hui bien démontré, contrairement à l’opinion de Bichat. Il s’écoule au moins dix minutes et en moyenne de douze à dix-huit heures entre l’instant de la mort et l’apparition de ce phénomène ; il est très variable quant à son intensité et à sa persistance ; sa durée est en raison directe du temps qu’il met à se produire, mais ne dépasse pas, en général, vingt-quatre ou trente-six heures.
Apparaissant plus vite aux deux âges extrêmes de la vie, la rigidité est aussi moins durable chez l'enfant et le vieillard, et surtout moins accusée que chez l’adulte. Elle n’est pas empêchée parla submersion. Nysten (1) la décrit comme succédant toujours à la disparition de la chaleur vitale; mais cette assertion est combattue par la plupart des auteurs, et il est en effet d’observation journalière que la rigidité com-
(f) Recherches de physiologie et de chimie pathologique. Caris, J844.
mence à se montrer avant le refroidissement complet du corps.
Une extrême chaleur peut abréger la durée de la rigidité-, le froid , au contraire, en hâte l’invasion , la fait persister plus longtemps. On l’a même vue, lorsque la température est très basse, se prolonger indéfiniment^ mais alors, c’est la congélation des parties qui continue en quelque sorte physiquement le phénomène organique.
Suivant Nysten, si l’on emploie une force assez considérable pour rendre la souplesse à un membre dont la raideur s’est emparée , et qu’on le laisse ensuite en repos, la raideur ne s’y développe plus, et toutes les articulations demeurent complètement souples. Sommer (1) voulait que les choses ne se passassent de la sorte que lorsque la rigidité cadavérique a déjà atteint son summum de développement, mais les mêmes manœuvres sont-elles employées pour contrarier la rigidité commençante, on ne l’empêche pas de s’établir par la suite. Nous savons aujourd’hui , grâce aux expériences de M. Brown-Séquard (2), que la rigidité cadavérique détruite après s’être développée avec énergie, peut encore se rétablir spontanément -, mais si elle a déjà duré pendant un certain temps et qu’elle soit près de cesser d’ellemême, vient-on à la détruire à ce moment, elle cesse de pouvoir se renouveler. L’ingénieux expérimentateur a vu, en outre, que plus le phénomène disparaît à une époque rapprochée de la mort, plus promptement aussi il perd le pouvoir de se rétablir après une cessation momentanée, et que la répétition d’expériences consistant à détruire la rigidité fait diminuer son pouvoir de reproduction. Chez les
(1) J. Müller, Manuel de physiologie }lrad> par Jourdan, éd. de Littré, 1851 vol. il, p. 42.
(2) Journal de physiologie, t. I, Paris, 1858, p. 381 et 107.
chiens et les lapins , les limites dans lesquelles un semblable retour est possible, varient entre une et dix à douze heures. Enfin, M. Brown-Séquard, en expérimentant sur des suppliciés, a noté ce fait inattendu, que la rigidité post mortem disparaît assez rapidement sous l’influence du sang chargé d’oxygène que l’on injecte dans les artères.
Suivant la remarque de Nysten et de Sommer, la raideur commence par le cou et la mâchoire . pour s’étendre de là aux membres thoraciques, puis aux extrémités inférieures. Elle présente une égale intensité dans toutes les parties : une paralysie qui aurait existé sur un membre pendant la vie ne l’empêche pas de s’y manifester , à moins toutefois qu’il n’existe une altération profonde du tissu mus* culaire. M. Bouchut ( p. 264 ) a constaté qu elle était peu évidente et très fugace sur certains membres profondément œdémateux ; il ajoute même que, dans quelques points limités, elle paraissait nulle.
Nysten dit avoir constaté que, dans le cas de tétanos, la convulsion tou que s’évanouit au moment de la mort , de sorte que la rigidité ne se montre qu’après une période intermédiaire d î Eaccidité absolue. Dans un seul cas, Sommer a vu le tri>mus faire place immédiatement à la raideur cadavérique.
Les auteurs ne sont pas d’accord sur la détermination du siège et de la cause du singulier phénomène que nous étudions. Béclard, Orfila et M. J. Béclard (1) l’attribuent à la coagulation du sang dans les capillaires. Mais s’il en était ainsi, comment expliquer la réapparition spontanée de la rigidité après qu’elle a été vaincue, fait parfaitement constaté aujourd’hui? Voici de plus une observation présentée
(1) Physiol. hum. Paris, 1855, p. 490.
par M. Bouchut, et qui paraît incompatible avec cette explication. Cet observateur (1) injecte dans le train postérieur d’un animal qu’il vient de sacrifier, une solution alcaline qui empêche la coagulation du sang ; la raideur ne s’en manifeste pas moins dans le même temps et avec la même intensité qu’aux membres supérieurs.
Il est bien plus probable, comme l'ont pensé Nysten, Sommer et Müller, que la rigidité est sous la dépendance immédiate de la fibre musculaire. Elle se développe sur les muscles de la vie organique, ceux de l’intestin par exemple, aussi bien que sur ceux des membres.
Louis cherche à différencier cette raideur musculaire de celle qui est le résultat d'un état convulsif : « Si la raideur et » l'inflexibilité des membres viennent de la convulsion des » muscles, on aura toutes les peines imaginables, et souvent » il sera impossible de forcer un membre à faire un mou- » vement opposé à celui où il est fixé par l’action con- » vulsive des muscles ; et si l’on en vient à bout, le mem- » bre retournera avec violence vers le lieu où il était. » On observera tout le contraire dans les cadavres. Dès qu’on » aura forcé l’articulation, le membre est indifférent à tel » ou tel mouvement, et il suit constamment les règles du » mouvement des corps inanimés (2). » La rigidité d’un corps gelé ne doit pas être confondue avec celle que nous étudions. Elle en diffère en ce qu’elle est générale : la peau, les mamelles, le bas-ventre et tous les organes offrent la même dureté que les masses charnues ; dans la raideur cadavérique, les muscles seuls présentent de la dureté. Puis, comme le fait remarquer Nysten, il suffit de plier un membre
(1) Loc. c«t. p. 147.
(2) Louis, ouvr. cité, p. 135.
congelé pour produire un bruit analogue au cri de rétain et qui résulte du brisement des petits fragments de giace dont sont remplis les vaisseaux et les vacuoles du tissu cellulaire.
La rigidité, d’après ce que nous venons de voir est un phénomène toujours facile à reconnaître et à différencier de ceux qui pourraient le simuler au premier abord; mais nous avons dû le ranger au nombre des signes éloignés, puisqu’il n’apparaiten moyenne que douze ou dix-huit heures après l’extinction de la vie. On a dit qu’il pouvait, quoique très rarement à la vérité, se montrer pendant un état de mort apparente, et M. Faure (l) en cite un exemple qui, il faut en convenir, n’est pas complètement démonstratif. Voici ce fait :
Mademoiselle S’”, asphyxiée par le charbon, était dansTétat le plus complet de mort apparente, et offrait l’aspect suivant : raideur des membres et du tronc, contraction invincible des mâchoires, peau décolorée, livide et humide, surtout au frout, au cou et dans les angles oculo-palpébraux. L’iris était tellement contracté que la pupille avait son plus petit diamètre (2), et les pulsations des artères des membres étaient absolument insensibles.
3° Absence de la contractilité musculaire sous i influence de ? divers stimulants. Il ne peut être ici question, bien entendu, que des muscles extérieurs. Nysteu et Hallé recommandent de faire l’exploration suivante : Mettez à découvert, disentils, un muscle à l’aide d’une petite incision pratiquée sur une partie d’un membre où cette plaie ne puisse avoir aucune
(1) De l'Asphyxie et son traitement, Archives générales de médecine 1858, Vol. 1, n. 45.
(2) Notons cette contraction des pupilles; nous reviendrons plus loin sur l’état habituel de l’iris dans le cas de mort réelle.
suite fâcheuse ; le muscle sera ensuite soumis à l’influence de l’électricité. S’il ne se manifeste aucune contraction, c’est un signe certain de la mort; si au contraire la contraction du muscle se montre, on ne peut pas affirmer que la vie est éteinte. Le degré d’excitabilité musculaire serait modifié, suivant les observations des mêmes auteurs, par diverses circonstances : ainsi l’air humide et chaud, le gaz ammoniac, la vapeur de charbon, et le gaz hydrogène sulfuré surtout diminuent la durée du temps pendant lequel les muscles restent sensibles à l’action de l’électricité. Nous croyons devoir laisser de côté d’autres expériences faites par Nysten sur l’influence de certaines maladies; ce sont des faits trop isolés pour qu’il soit permis de leur accorder la moindre valeur. Cet auteur dit avoir remarqué d'une manière générale que les affections aiguës altèrent cette propriété beaucoup moins que les chroniques, et que, parmi ces dernières, celles dans lesquelles la nutrition est le plus lésée portent l’atteinte la plus considérable à la contractilité. Cette propriété des muscles persisterait dans le cas de paralysie récente, mais elle serait affaiblie ou détruite quand il est survenu une altération du tissu charnu. M. Bouchut a constaté cette perte de la contractilité dans les cas de paralysies saturnines, de paraplégies et d’hémiplégies dont il n’indique pas la nature.
Aujourd’hui, grâce aux récents travaux sur l electro-physiologie du système musculaire, on devra sans doute apporter dans l’appréciation des résultats du galvanisme, comme signes de mort, un très grand nombre de réserves, et n’accorder qu’une faible valeur à la persistance ou à l’extinction d’une propriété soumise à tant de variations sous tant d influences diverses.
Si nous remarquons, en outre, que la contractilité ne disparaît qu’avec l’invasion de la raideur, et qu elle peut
reparaître (1) dans les muscles qui ont été rigides et auxquels on a rendu leur souplesse par des tiraillements, nous serons autorisé à regarder cette inexcitabilité comme un signe moins utile que la rigidité cadavérique. En pratique, on ne saurait contester que cette dernière ne soit infiniment plus facile à reconnaître.
Dans quelques faits exceptionnels, les muscles paraissent conserver un certain degré et même un degré considérable de contractilité. Nous reviendrons plus loin sur ce curieux phénomène. Enfin se manifeste la décomposition cadavérique qui commence en général sur la peau du ventre, et que Ton reconnaîtra toujours à la coloration bleuâtre, verdâtre ou brune des parties qu elle occupe, au ramollissement des tissus et surtout à l odeur caractéristique qui raccompagne (2).
Les signes de la mort qn’il nous reste à examiner sont en réalité moins probants que ceux qui viennent d’être indiqués, mais ils peuvent être perçus aussitôt après l’extinction de la vie; et c’est ce qui nous oblige à nous y arrêter, car s'ils avaient la valeur qu’on leur a attribuée, la question des morts apparentes se trouverait singulièrement simplifiée.
Ces signes, dits immédiats ou actuels, les voici :
L’absence d auréole et de phlyctènes à la suite d’une brûlure de la peau ;
Le relâchement simultané des sphincters;
(1) Br. Séquard et B. Dowler, Journal de physiologie , t. 1, p. 374.
(2) Voir sur ce sujet, OrRla, Médecine légale , t. I, Paris, 1848, et Descliamps de Melun , Annales d'hygiène, t. \\\, p. 218.
La dilatation de la pupille ;
La formation d’une toile glaireuse sur la cornée -,
Les résultats de l’exploration dite dynamoscopique ; L’absence des bruits du cœur à l’auscultation.
1° Absence d'auréole et de phlyclènes dans les brûlures des téguments.
« Dans la mort apparente, dit Burdach (1), une lésion » locale détermine un état inflammatoire, c’est-à-dire une » réaction vivante qui n’a jamais lieu après la mort. Ainsi » par exemple si l’on fait tomber des gouttes de cire brû- » lantesur la peau, elles ne s’entourent que dans le cas de » persistance de la vie, d’un cercle rouge, dont la teinte est » plus foncée à son bord interne, celui qui touche immédia- » tement à la portion de peau morte étant d’un blanc mat; » quelquefois aussi il se forme des ampoules pleines de séro- » sité, qui ne se développent également point sur le cadavre. »
Malheureusement, c’est là une assertion qui a été reconnue inexacte depuis les observations multipliées qui ont été faites dans ces derniers temps par MM. Duncan, Christison, Leuret, Magendie, Gbampouillon et Bouchut. Ces auteurs ont vu que des brûlures faites pendant la vie peuvent n’avoir ni auréole ni ampoule, et consister dans un simple décollement de l’épiderme ne différant en rien de ce qui se produit après la mort; et d’une autre part il a été constaté qu’une brûlure faite sur un cadavre dont le tissu cellulaire est infiltré de sérosité peut déterminer la formation d’ampoules. Concluons donc à l’insuffisance complète de ce signe qui est connu
(1) Traité de physiologie, t. V, p. 420.
depuis longtemps, bien que M. Mandl l’ait présenté comme nouveau en 1847 (1).
2° Relâchement simultané des sphincters.
M. Bouchut attache une grande importance à ce signe -, mais il est obligé de convenir que chacun des muscles annulaires peut être isolément relâché pendant la vie par suite d’une affection paralytique; aussi faudrait-il que, pour avoir toute sa valeur, ce relâchement se présentât simultanément sur tous les points. Nous ferons remarquer, en dehors des difficultés qu’une pareille constatation peut offrir en ellemême, qu’il faudrait sans doute un grand nombre de faits pour être eu droit d’affirmer que, jamais, dans aucun état morbide, tous les sphincters ne puissent être simultanément relâchés.
3° La dilatation de la pupille au moment de la mort est un fait connu depuis R. Whytt et Haller; mais c’est M. Bouchut qui le premier a signalé ce phénomène comme pouvant servir à la constatation du décès. Il a vu que pendant l’agonie, le diamètre delà pupille dimiuueconsidérablement pour grandir tout à coup, tantôt à l'instant de la mort, tantôt quelques minutes avant les derniers battements du cœur perceptibles à l’auscultation, et qu’après quelques heures l’ouverture irienue reprend peu à peu son apparence habituelle.
M. Faure a fait sur des chiens pendus des observations très nombreuses qui confirment complètement le dire de M. Bouchut. En général, la pupille se dilatait deux ou trois
(I) On trouvera d'intéressants renseignements sur ce sujet dans un mémoire de M. II. Chambert ayant pour titre : Recherches médico-légales sur les différences des brûlures produites pendant la vie ou après la mort (Annales d'hgiine publique et de médecine légale. 2« série, t. XI, Paris, 1859. )
minutes avant que le cœur eût cessé de se faire entendre au stéthoscope. Puisque la pupille revient à son état normal quelques heures après la mort, toutes les fois que l’on examinera le cadavre après la période de dilatation (ce qui arrivera le plus souvent), on ne pourra donc tirer aucune indication précise du signe indiqué par M. Bouchut. Il faudrait de plus, dans tous les cas, s’être assuré qu’il n’a existé aucun des états pathologiques, et ils sont nombreux, susceptibles de déterminer le relâchement de l’iris; il faudrait avoir assisté à l’agonie et pris en quelque sorte la nature sur le fait ; au surplus, ce sont MM. Bouchut et Faure qui le disent, pour être sûr de la mort, il convient de contrôler, pendant quelques minutes, le signe que fournit le diamètre pupillaire par un autre signe, tel que l’auscultation du cœur.
4° La formation d’une toile glaireuse sur la comte a été indiquée par Verdier et Winslow, puis avec plus d’insistance par Louis, comme ne laissant aucun doute sur une mort récente. La valeur de ce signe est formellement niée par MM. Devergie et Orfila qui ont vu des personnes asphyxiées, dont les yeux étaient flasques et recouverts d’une toile glaireuse, être rappelées à la vie ; par contre , on trouve dans Franck (I) le fait d’une femme en couches qui conserva la transparence de la cornée plusieurs heures après sa mort.
5° Dans ces derniers temps, M. le docteur Collongues, après avoir rejeté comme infidèles tous les signes de mort connus jusqu’ici, y compris la cessation des battements du cœur , affirme « que la dynamoscopie seule a le mérite d’a-
(1)M. Lévy, Thèse citée, p. 10.
» voir donné au problème que la science avait posé depuis » si longtemps une solution heureuse et complète (t). »
Cette exploration se fait à l’aide du dynamoscope : c’est un cylindre de bois, de liège ou de métal, taillé en cône à l’une de ses extrémités, de manière à pouvoir boucher le conduit auditif externe de l’observateur ; l’autre extrémité, que l’on laisse pleine ou que l’on taille en godet, est appliquée sur le doigt ou sur d’autres parties du corps de la personne dont il s’agit de constater le décès. Les expériences faites avec cet instrument auraient appris à l’auteur que les parties vivantes font entendre deux bruits, l’uu continu (bourdonnement), l’autre intermittent (titillements, craquement, etc.). Celui-ci serait le premier à disparaître, l’autre persisterait un asseî longtemps après que tout autre signe de vitalité a cessé d’ètre perceptible ; il se retirerait par degrés des extrémités vers le tronc, et notamment vers la région précordiale où il s’éteindrait le plus tardivement.
Tant que dans les morts apparentes, dit l’auteur que nous citons, on percevra le bourdonnement dynamoscopique, on aura un indice que la vie n’est pas éteinte. Les résultats présentés par M. Collongues comme incontestables, n’ont pas été vérifiés, que je sache, par d’autres médecins -, et comme toute expérience personnelle me manque sur ce sujet, je ne puisque signaler le phénomène découvert par M. Collongues, en laissant à l’avenir de prononcer sur sa valeur réelle.
6° Absence des bruits du cœur à l'auscultation.
L’idée de faire servir l’exploration du cœur à la consta-
(1) Application de la dynamascopie à la constatation du décès. Paris, 1858, in-8°, r. ?8.
tation du décès n’est pas neuve. Winslow conseille de ne rien négliger pour saisir les mouvements de cet organe. Suivezles, dit-il, pendant quelque temps à la piste ; si vous ne les trouvez pas au poignet après l’avoir incliné dans tous les sens, allez aux tempes; s’ils vous échappent encore, appelezen aux carotides, vaisseaux d’un calibre plus considérable que les autres et plus directement exposés à l’abord du sang qui sort du cœur; enfin, cherchez le choc de la pointe de cet organe après avoir placé le corps sur le côté. Et après avoir décrit cette exploration du système circulatoire, avec des détails auxquels l’auscultation seule pouvait apporter encore plus de précision, Winslow est obligé de déclarer toutes ces recherches insuffisantes, et il en vient à dire que, dans un certain nombre de cas, les mouvements des vaisseaux et du cœur peuvent devenir insensibles à l’œil et à la main , quoiqu’ils ne soient pas entièrement suspendus.
» Quoiqu’on ne sente pas, dit Louis, les mouvements des artères, et que la main portée sur la région du cœur ne puisse en reconnaître les pulsations, ce n’est pas un signe que le
principe vital soit entièrement éteint Mais comme le cœur
peut rester assez de temps dans un état languissant , et avec des mouvements imperceptibles, il ne faudra pas conclure qu’une personne est morte, parce que toutes les recherches pour s’assurer de l’état des organes qui servent à la circulation du sang auront été infructueuses (1). »
Les choses en étaient restées là depuis Winslow et Louis, et la découverte de l’auscultation pouvait seule permettre une exploration plus parfaite et, en quelque sorte, plus immédiate du cœur. Toutefois, il est curieux de constater que les bruits du cœur, découverts par Laënnec, n’ont pas été utilisés immédiatement pour le diagnostic de la mort. C’est M. Bou-
(1) Louis, ouv. cité p. 110
chut qui, le premier, a fait de l’auscultation du cœur (I) cette application importante. Dans le traité très remarquable dont nous avons déjà parlé, cet auteur, en énumérant les signes immédiats de la mort, met en première ligne l’absence des battements du cœur à l’auscultation
« Nul état morbide, chez l’homme ou chez les animaux les plus élevés dans l’échelle, n’a donc la puissance de suspendre les mouvements du cœur, dit M. Bouchut. Leur interruption est impossible , et au delà d une ou deux minutes, elle doit être considérée comme le signe de leur cessation définitive. L’absence des battements du cœur à l’auscultation devient, de cette manière, un signe immédiat et certain de la mort (2). »
Le fait capital avancé par M. Bouchut produisit une vive sensation , et le nouveau signe fut adopté avec d'autant plus de faveur que la Commission de l’Institut elle-même le déclarait suffisant. « D’après les observations cliniques, dit M. Bayer (3), rapporteur, votre Commission pense que l’absence des battements du cœur constatée à l’auscultation sur tous les points où ils peuvent être naturellement ou acciden- ‘eîlement entendus, et sur chacun, pendant l intervalle de cinq minutes , c’est-à-dire pendant un espace de temps cinquante fois plus considérable que celui qui a été fourni par l’obser-
I Tour éviter toute confusion , nous emploierons exelusivement le terme de bruits du cœur quand il s’agira du phénomène stéthoscopique, et nous réserverons le nom de battements du cœur à la sensation tactile donnée par les mouvements de cet organe.
(2) Bouchut, ouvrage cité, page 96.
(3) Rapport à l’Académie des sciences, relatif a la question des morts apparentes et aux moyens de prévenir les enterrements précipités (commissaires : MM. Duniéril, Andral, Magendie, serres, Rayer, rappoiteur). — Insère à la lin du Traité de M. Bouchut, voir p. 382.
vation des bruits du cœur dans les cas d’agonie jusqu’à la mort , ne peut laisser aucun doute sur la cessation des mouvements du cœur et sur la réalité de la mort. »
Cependant , depuis la publication du livre de M. Bouchut, quelques contradicteurs se sont présentés *, parmi eux nous citerons surtout M. Brachet, M. Josat et M. Collongues.
A notre tour, nous devons analyser les documents que M. Bouchut apporte à l'appui de son opinion, et voir s’ils nous permettent d’adopter celle-ci sans restrictions.
« C’est en vain, dit cet auteur, qu’on chercherait dans la science un seul fait capable d'établir la possibilité dé la persistance de la vie, après la cessation des battements du cœur à l’oreille. Je n’en ai point trouvé, et j’oserai préjuger assez de l’avenir pour croire à l’impossibilité d'une pareille découverte. En effet, les observations recueillies chez l’homme, et les résultats de nombreuses expériences sur les animaux , prouvent d’une manière incontestable que la vie existe là où l’on perçoit les battements et les bruits du cœur, tandis qu’au contraire la mort coïncide toujours avec leur cessation (l). »
On le voit , M. Bouchut invoque deux ordres de preuves qui lui sont fournies, les unes par l’expérimentation, les autres par l’observation clinique. Nous croyons devoir les examiner successivement.
Faits tirés de V expérimentation sur les animaux. Ces faits, que l’on trouvera consignés page 69 et suivantes du Traité de M. Bouchut, rigoureusement parlant, ne prouvent qu’une chose , à savoir que chez les chiens auxquels on retire d’une manière successive une certaine quantité de sang , soit veineux, soit artériel, les mouvements respiratoires et les bruits
(t) Bouchut, p. 60-61 ,
du cœur s affaiblissent peu à peu, et si l’on continue l’expérience, finissent par disparaître complètement. L’auteur voit dans cette disparition, non seulement le signal de la mort, mais la preuve sans réplique de sa réalité. Cette conclusion est-elle rigoureuse? ]Veùt-il pas fallu, comme contre-preuve indispensable, intervenir avec toute l'énergie possible après que le cœur avait cessé de battre, dans l hypothèse d une mort seulement apparente, et dans ie but de ranimer la vie des animaux en expérience? Qui peut dire si, en injectant dans les carotides de ces animaux une quantité suffisante de sang oxygéné, ainsi que cela a été fait par d’autres physiologistes (I), on n’eût pas réussi à ramener la vie?
Dire : les bruits du cœur ont cessé d’être perceptibles, donc la mort est consommée, c’est faire une pétition de principe, puisque, pour preuve de la mort, on donne justement le signe même dont il s’agit de démontrer la valeur.
Puisque les expériences deM. Bouchut, instituées dans le but spécial de trancher la question qui nous occupe, ne sont pas de nature à entraîner la conviction, voyons jusqu'à quel point d autres expériences, ayant également le cœur pour objet, viennent corroborer ou infirmer les conclusions que nous discutons en ce moment.
Dès 1846, trois physiologistes étrangers, MM. Ernest et
(1) Brown-Séquard , Journal de physiologie, 1. I, p. 666. — Expérience faite sur un chien mort de péritonite à la suite de la section du grand sympathique abdominal : les mouvements volontaires et reflexes avaient cessé ; arrêt de la respiration et des battements du cœur ; un son vague et ne ressemblant pas aux bruits du cœur (bourdonnement?) s’entendit environ huit fois dans les doiue secondes qui précédèrent la transfusion du sang. Quatre ou cinq minutes après l’opération, les battements du cœur recommencèrent à se faire sentir ; insufflation ; retour du pouls, de la sensibilité de la cornée dès la huitième minute , enfin les mouvements respiratoires reparurent et bientôt l’animal put exécuter des mouvements volontaires. 11 mourut ou remourut onze heures et demie après la transfusion (page 668).
Henri Weber, et Budge provoquaient l'arrêt du cœur par la galvanisation des nerfs pneumo-gastriques ou de la moelle allongée chez les grenouilles, et cela, bien entendu, avec conservation de la vie (1).
A la même époque, en France, M. Claude Bernard signalait des faits analogues chez différents animaux : « J’auscultai le chien, dit cet éminent physiologiste, pendant qu’on galvanisait les pneumo-gastriques, et je constatai alors avec la plus grande facilité qu’à chaque galvanisation le cœur s’arrêtait, que les bruits cessaient, pour reprendre aussitôt qu’on arrêtait le galvanisme (*2). >»
En présence de ces résultats qui ont été reproduits un grand nombre de fois, même sur les animaux les plus rapprochés de l’homme, est-on encore en droit de répéter aujourd’hui : (i La vie existe là où l’on perçoit les battements et les bruits du cœur, tandis qu’au contraire, la mort coïncide toujours avec leur cessation? » Évidemment, pour que cette proposition doctrinale pût résister aux faits contradictoires qu’on lui oppose, il faudrait que l’intervalle maximum après lequel ces battements et ces bruits ne peuvent plus revenir eût été détermiué par des expériences nombreuses -, et cette détermination eût- elle été faite chez le chien avec tout le soin désirable, elle ne nous servirait guère en physiologie humaine. — Mais j’ai bâte de terminer cette digression : les expérimentations ne peuvent jeter sur le problème qui nous occupe que des lumières douteuses plus pro-
(1) Claude Bernard, Leçons sur la physiologie et la pathologie du système nerveux. Paris, in-8<>, t. II, 1858.
(2) On consultera avec intérêt les expériences de Weber sur l’arrêt des mouvements du cœur par l’immobilité et la compression du thorax. ( Arch . gên. de méd. , 4c série, t. V.) — Tout le monde connaît l’histoire du fameux colonel Townsend.
près à nous égarer qu’à nous mettre dans la bonne voie. Je me garderai bien plus encore d’arguer contre la proposition citée tout à l'heure des faits bien connus de mutilations mortelles et cependant n’entraînant pas l’arrêt du cœur. IVou- 1 blions pas qu’il s'agit pour nous de l’homme malade et non i d’un animal en expérience, et abordons de suite le second ordre de preuves invoquées par M. Bouchut, les preuves i tirées de la pathologie.
Faits cliniques. — « Dans l’état connu sous le nom de mort apparente, dit M. Bouchut, le refroidissement, l’absence de ! mouvementée sensibilité, de respiration, etc., peuvent faire croire à la mort des enfants; mais la présence des battements du cœur affaiblis, dédoublés, très ralentis, doit dissiper cette crainte. Au contraire, lorsque les battements ont disparu ,
l’asphyxie est complète et la mort bien réelle *» L’auteur
invoque ici 1 autorité de MM. Moreau , Chailly, Cazeaux, qui n’auraient rappelé à la vie que des enfants chez lesquels des battements se faisaient encore eutendre à la région précordiale ; ces auteurs n’auraient jamais réussi dans des circonstances opposées, c’est-à-dire, lorsque les battements avaient complètement disparu.
A ces assertions, on peut opposer des faits d’une authenticité incontestable : l’un d’eux appartient à M. Depaul ; il fait partie d’un Mémoire sur i insufflation de l'air dans les voies aériennes chez les enfants qui naissent dans un état de mort apparente (\ .
- Pour meure un terme à un travail qui durait déjà depuis longtemps, et dont la prolongation n’aurait pas été sans inconvénients, un enfant venait d’être extrait par une application de forceps. Il donnait à peine quelques signes de vie, et sans
'1) Journal (le chirurgie, t. lit , p. 135 rt 161 (r* dr mai et juin 1815).
quelques légers frémissements difficiles à constater dans la région du cœur, on aurait pu le croire mort : la tête était le siège d’une congestion évidente ; aussi, le premier soin consista-t-il à faire couler une certaine quantité de sang par le cordon qu’il fallut couper à plusieurs reprises pour faciliter l’écoulement. Après qu’on eut, pendant quelques minutes, i inutilement essayé les moyens ordinaires, on me chargea, en I désespoir de cause, d’insuffler de l’air dans les poumons, ce que je fis, en prenant la précaution d’entretenir avec des linges chauds la chaleur du corps.
» J’avoue que je ne comptais nullement sur un résultat heureux, tant l’état de l’enfant me paraissait grave ; en effet, avant de commencer, voulant m’assurer de l’état du cœur, il me fut ! impossible de retrouver ces frémissements dont j'ai parlé , et qui existaient encore au moment de la naissance. Le tube laryngien fut introduit sans difficulté, et je fis des insufflations méthodiques. J’en avais pratiqué une douzaine à peine, que I déjà la contractilité du cœur se réveilla, quelques pulsations, lentes et faibles d’abord, se firent sentir; bientôt elles augmentèrent, et je pus en compter de trente à quarante par minute. Au bout d’une demi-heure, le nombre s’élevait jusqu’à l cent. La suspension de l’insufflation pendant une minute seulement, soit que je voulusse me reposer, soit qu’il devint nécessaire de retirer le tube pour en faire sortir les mucosités ! qui l’obstruaient quelquefois, suffisait pour faire diminuer notablement les battements du cœur et exiger qu’on recommençât aussitôt l’introduction artificielle de l’air. Je continuai ce moyen pendant une heure et demie, sans obtenir d’autre résultat que le rétablissement de la circulation dans son état à peu près normal; et ce ne futqu’après avoir persévéré pendant aussi longtemps, que j’eus le bonheur de voir une première inspiration spontanée s’établir. Dès ce moment elles se renouvelèrent et se rapprochèrent de plus en plus, et il fallut encore près d’une heure pour que la respiration eût acquis sa fréquence normale. Cet enfant resta faible pendant quelques temps. 11 fut conservé dans l’établissement pendant plusieurs
jours, et lorsqu’il le quitta, il emporia les mêmes chances de vie qu’un enfant qui naît dans les meilleures conditions. »
Le second fait a été observé par M. Girbal , chef de clinique à la Faculté de Médecine de Montpellier (l). «
Il s’agit d’une c jeune personne qui fut lout à coup consirée comme morte par les assistants. 11 y avait déjà plusieurs heures qu’on la croyait morte, lorsque M. Girbal fut appelé auprès d’elle. Il constata sur cette jeune fdle tous les signes de la mort réelle ou réputée telle. Enfin, ajoute M. Girbal, \* auscultation de la région précordiale pendant une ou deux minutes ne fil percevoir aucun battement ; on ne percevait pas non plus le moindre mouvement diaphragmatique. Tous les moyens employés en pareil cas furent employés inutilement, et, quand on désespérait, la jeune fdle revint à la vie. »
Les deux observations suivantes sont empruntées à M. Brachet , de Lyon (2).
« M. D..., âgé de trente-trois ans, arrivait d’un long voyage, exténué de fatigue ; il garda deux jours le repos, dans la pensée que ce temps suffirait pour rétablir sa santé. Le troisième jour, il me fit appeler ; c’était le 9 mars dernier. Un brisement général, un peu de céphalalgie, de l’inappétence, une légère douleur dans l’arrière-gorge, surtout pendant la déglutition, un pouls vif et serré (90 pulsations), et la peau un peu chaude étaient les signes par lesquels se traduisait l'état du malade. Une potion légèrement calmante, un gargarisme émollient et quelques bains de pieds sinapisés furent les moyens dont je conseillai l’emploi.
» Le premier et le second jour, lout se passa, comme on pouvait s’y attendre, sans changement notable. Le troisième jour, à huit heures et demie du matin, je fus appelé en toute hâte : M. D..., venait de prendre un bain de pieds, et une défi) Cité par M. Josat, p. 80.
<2) Gazette des hôpitaux, 20 novembre 1849.
faillance complète en avait été la conséquence. 11 était insensible à tout, la résolution des membres était complète, il n’y avait point de pouls , et l’oreille appliquée sur la région du cœur ne faisait sentir aucune pulsation ; je l’y lins au moins trois minutes. Pendant tout ce temps, les stimulants les plus énergiques ne cessèrent pas d’être employés.
» Je réappliquais souvent l’oreille sur le cœur, je ne cessais pas de tenir l’artère radiale sous mon doigt. Pendant au moins huit minutes, aucun signe de vie ne fut révélé du côté de la circulation. Eh même temps que de l’eau bouillante fut jetée sur ses membres, j’instillais quelques gouttes d’éther sulfurique dans les narines. L'action de ce liquide fut sensible : un léger mouvement spasmodique se fit remarquer dans la lèvre supérieure; notre zèle redoubla. Cependant le cœur et l'artère radiale restaient encore murts à l’exploration. Tous les moyens excitants de chaleur et autres furent continués avec persévérance; ils firent rougir la peau partout où ils étaient appliqués. Enfin, après plus de vingt minutes de cet état de suspension de la vie, on sentit un léger frémissement dans le cœur ; les battements se régularisèrent bientôt et les yeux se rouvrirent, le malade revint de cette profonde syncope. »
c Le 27 février dernier, j’accouchai pour la seconde fois Mme N... Comme la première fois, la tête de l’enfant demeura longtemps engagée dans l’excavation du bassin; la crainte de voir la compression exercée sur l’encéphale par ce séjour prolongé causer la mort ou tout au moins l’asphyxie de l’enfant, me décida à l’application du forceps. Mes craintes furent justifiées, et l’enfant arriva sans vie apparente.
» Le sang ne jaillit point par les artères ombilicales du cordon, la résolution des membres était complète, le cœur ne faisait sentir au doigt aucune pulsation, et l'oreille , appliquée à plusieurs reprises sur la région du cœur pendant plusieurs minutes , ne put entendre le moindre bruit de contraction.
» Je me mis à pratiquer l’insufflation pulmonaire avec une persévérance opiniâtre. Ce ne fut qu’après vingt minutes
que de légères pulsations se firent sentir profondément et au doigt et à foreille. Enfin, ma persévérance fut couronnée du succès le plus flatteur : feufant fut rappelé à la vie. »