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L’idée qui semble dominer dans toutes ces définitions est un contraste admis entre la vie de relation et celle dite végétative ; la mort apparente, considérée comme un fait superficiel, périphérique, y est représentée par l'arrêt de la vie ostensible ; la mort réelle, par un fait profond, mystérieux, L’extinction de la vie organique. Les limites posées par Bichat entre les deux vies sont ici, comme on le voit, parfaitement respectées, trop parfaitement à notre avis. Le moindre inconvénient de ces vastes dichotomies est de fournir des explications toutes prêtes à des faits qu'il s’agirait d’abord de bien constater en eux mêmes.
En résumé, la mort apparente, telle que nous l’envisageons, est comprise entre deux états limites : d’un côté, la vie incontestable, de l’autre, la mort définitive. L’instant précis où la vie fait place à la mort apparente, nous le trouverions marqué par le dernier bruit cardiaque que l’on pourrait noter, si I on avait l’oreille appliquée sur la région précordiale. Tant que le cœur fait entendre ses bruits, pas de mort apparente.
Ceci demande explication. Il est bien certain que les bornes de l’erreur permise ne peinent être déterminées que d’une façon toute conventionnelle. La trausition est insensible entre l’apparence trompeuse et celle qui ne trompe pas. Un homme ivre, cataleptique, un individu plongé dans le coma de l’épilepsie, sont comme morts, au dire des gens du monde. Le médecin ne doit pas se laisser prendre à ccs apparences, mais aller immédiatement au cœur, l’ausculter, et s'il en perçoit les bruits, il n’hésitera pas à déclarer que la vie persiste. Dès lors, n'est-il pas rationnel de laisser de côté tous ces cas de mort apparente, où il suffit d’avoir écouté et entendu pour affirmer la persistance de la vie? Or, nous avons montré plus haut que, malgré la cessation des bruits du cœur, la vie peut être conservée; d où il nous semble lé-
gitime de conclure que l’invasion de la mort apparente, pour le médecin, est justement signalée par la disparition du dernier bruit cardiaque.
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Nous avons vu que la mort apparente était caractérisée par la disparition des signes appréciables de la vie, y compris les bruits cardiaques. En pathologie, un semblable état porte le nom d’état syncopal ; il est donc permis de dire que la mort apparente est une syncope dans toute la rigueur du terme, une syncope telle que l’ont comprise Piccolhuomini, Charles Lepois, Willis, Cullen, Bichat, ainsi que la plupart des auteurs classiques de notre époque (1).
C’est là, nous le croyons, le seul moyen de donner un caractère scientifique à une étude dont l’arbitraire et la fantaisie ont trop souvent fait les frais. Faute d’un semblable point de repère, et grâce au vague inhérent à l’idée d’apparence , simulacre , image , les auteurs sont tombés dans de singulières confusions. Ce qui est la mort apparente pour celui-ci ne l’est plus pour celui-là -, et tel médecin déclarera inanimé un corps dans lequel un autre trouve des indices incontestables de vie. Il en est résulté également que si l’on voulait présenter l'histoire de la mort apparente en s’en rapportant à la plupart des auteurs, sans excepter les plus modernes, il faudrait, de toute nécessité, faire des tableaux
(i)Chomel délinit ainsi la syncope : « La suspension presque complète de toutes les fonctions, avec décoloration du visage, résolution des membres et suspension complète de la respiration et de la circulation. » ( Pathologie générale , Paris, 1841, p. 178.)
de cet état variés à l'infini ; car, je ne crains pas de l affirmer, en parcourant les innombrables observations de mort apparente consignés dans la science, on voit les descriptions changeant avec chaque narrateur. Pour nous, au contraire, la mort apparente, quanta ses manifestations perceptibles, ou plutôt par la négation de tout indice manifeste d'existence est une. À travers la complication des états concomitants , nous pouvons retrouver aisément le caractère essentiel et identique qui lui appartient.
Mais s’il nous est donné de poser une limite entre la vie manifeste et la vie latente, il est, disons-le tout de suite, complètement impossible d’arriver à un semblable résultat , lorsqu’on cherche un indice qui permette de séparer la mort apparente de la mort réelle. La lutte entre l’organisme vivant et les causes de destruction s’accomplit et se juge dans une profondeur où nos investigations n’ont pas accès. Cette lutte dure-t-elle encore? est-elle terminée? à quel moment est-il possible de nous prononcer?
iNous avons envisagé la syncope comme essentiellement caractérisée par la perte du sentiment et de la myotilité et par l’arrêt momentané du cœur et des mouvements respiratoires.
Avant de passer outre, nous devons faire remarquer que telle n’était pas l’opinion formulée par Galien et reproduite dans ces derniers temps par un certain nombre de médecins : « Lorsqu’à l aide du toucher il est impossible de percevoir les mouvements des artères, dit Galien , quelle que soit la partie que l’on explore, cet état constitue l’asphyxie , ce qui signifie privation de pouls. Eh bien ! à vrai dire, cela n’a jamais lieu sur un corps vivant , et il n’est pas d'existence possible sans une agitation simultanée du pouls et de toutes les artères. S’il arrive souvent qu’on ne trouve pas le pouls, c’est que l’on s’est contenté d’uue exploration
superficielle -, sur plusieurs points, la peau , les membres , de la graisse, des muscles, couvrent le tronc artériel, et, par suite, masquent les pulsations ou empêchent leur production (1). »
M. Bouchut est, parmi les modernes, le véritable restaurateur de cette opinion galénique ; n’est-ce pas cette opinion qu’il reproduit en la précisant toutefois davantage par l’addition d’un nouveau signe physique, quand il déclare que, dans la syncope, « si les fontions de la vie animale sont interrompues en apparence , ce serait une erreur de croire, sur la foi des anciens médecins, qu’elles sont complètement suspendues. Les battements du cœur, en particulier, restent toujours appréciables à l’auscultation, et ils ne s'interrompent qu’à l’instant de la mort. Ils sont plus faibles, plus rares, plus difficiles à entendre que dans l’état normal, à cause de leur dédoublement, mais ils existent (2). »
On voit par ce passage que M, Bouchut, fidèle à sa doctrine sur l’incompatibilité de la vie avec l’arrêt des mouvements du cœur, nie la syncope proprement dite, la syncope profonde et complète, comme il a nié le seul état auquel il nous semble rationnel de donner le nom de mort apparente. De fait , cela devait être, et l’une de ces négations entraîne l’autre. Ayant fait commencer plus tôt que la plupart des auteurs l’état de mort apparente, puisque, pour l’admettre, il n’attend pas le silence du cœur, il a bien fallu faire remonter encore plus loin le début de la syncope, considérée comme une suspension moins complète de la vie .
Ces expressions de « fonctions animales momentanément interrompues,... mais non suspendues, »font assez voir que,
(1) Galeni, 4e class. 106. À, de Prœsagiis ex putsu. Veneliis, apud Juntas
(2) Op. cit, , page 74.
pour M. Bouchut, il y a une notable différence entre ce qu’il nomme syncope et ce qu’il appelle mort apparente; la première étant comme un acheminement à la seconde. Aussi, les faits qu’il cite à l’appui de sa thèse et auxquels il accorde une si grande valeur, appartiennent-ils tous à ce degré inférieur, léger, béuin de la syncope, qui est habituellement désigné sous le nom de lipothymie. Sa tâche devient ainsi très facile, car rien ne semble plus naturel que d’établir une sorte d’échelle stéthoscopique, depuis le signe de la mort déclarée certaine, jusqu’à l’état considéré comme syncopal; depuis le zéro, correspondant à l’extinction définitive de la vie, jusqu’aux bruits faibles marquant la syncope, en passant par les bruits très faibles, caractéristiques de la mort apparente.
Voilà, certes, une doctrine séduisante , et cependant nous ne pensons pas qu’elle puisse être admise. Déjà nous avons montré que l’importance capitale attribuée par M. Bouchut au silence des bruits cardiaques, comme signe certain de la mort, était fondée sur une sorte de pétition de principe (page *26). Nous regrettons sincèrement de nous trouver encore une fois en désaccord avec cet ingénieux auteur au sujet de la syncope. Cet état, la physiologie et la clinique nous le montrent parfaitement compatible avec la cessation temporaire des mouvements du cœur; et ici nous entendons parler, non de cette défaillance, de celte menace d’évanouissement, de cette lipothymie , pendaut laquelle le cœur bat et le thorax se dilate; mais bien de la syncope profonde, au degré où elle est caractérisée par la suspension des mouvements cardiaques, et telle qu'il est assez rare de la voir survenir d’emblée.
Pour notre part, nous n’hésiterions pas à envisager comme appartenant à tout autre chose qu’à la syncope profonde, les inévitables histoires de François de Civille, qui dans les
actes publics se qualifiait de trois fois mort et trois fois ressuscité; de lady Russell, qui, au son des cloches, se leva de son lit de mort, huit jours après y avoir été déposée, et de bien d’autres personnages dont les aventures ont été tant de fois écrites et transcrites par les auteurs. Nous en dirions autant de l’évanouissement de Montaigne et de J.- J. Rousseau, et il n’est pas douteux que l’on ne doive mettre sur le compte d’un sommeil réparateur succédant à la lipothymie Tétât de bien-être qu’éprouvèrent ces deux philosophes en revenant à eux.
Les causes de la mort apparente (identiques, cela va sans dire, avec celles de la mort réelle) peuvent être étudiées sous trois chefs principaux, suivant que leur influence s’exerce primitivement sur l’innervation, la respiration ou les mouvements du cœur. Qui ne connaît les immortelles pages dans lesquelles Bichat expose ce triple aspect de la mort envisagée suivant qu’elle a lieu par le cerveau, par le poumon ou par le cœur! Cependant, en réfléchissant à la solidarité intime et indissoluble des trois grands appareils dont Bichat fait le trépied vital , on en vient à se demander s’il est toujours possible, en pratique, de préciser quelle part revient à chacun de ces organes dans l’arrêt temporaire ou définitif de l’activité vivante.
Sans insister davantage sur une discussion théorique qui nous entraînerait trop loin des faits, nous croyons devoir nous borner simplement à étudier, sous le nom que leur ont imposé presque tous les auteurs, les trois modes plus ou moins distincts de la mort apparente, à savoir : par apoplexie, par syncope, par asphyxie.
Le terme d'apoplexie est pris ici dans sou acception la plus large et sert à désigner tous les faits dans lesquels l’action des centres nerveux se trouve subitement annulée. C’est à cette cause que l’on attribue la mort apparente dans le cas de commotion morale violente, et, dans ceux moins rares de congestions brusques, d épanchements sauguins ou séreux de l'encéphale, de traumatisme ; c'est elle encore que l’on invoque pour l’explication de certains faits où, contrairement aux prévisions de la théorie, l’on ne parvient pas à découvrir les lésions propres à la mort par gène de l’hématose. — Nous n’entendons pas contester la réalité de ce qu’on appelle sidération du système nerveux , mais y a-t-il dans ce cas, comme on l’a imaginé, mort par simple épuisement de la force nerveuse ? ou bien, ces faits rentrent-ils dans l’une des deux classes de mort apparente que nous allons maintenant examiner ? Il nous semble que cette dernière manière de voir est la plus naturelle, car, tout en reconnaissant la perturbation nerveuse comme le fait initial et dominant, nous pensons que la mort apparente n’a réellement lieu que lors de l’arrêt consécutif de l’acte respiratoire, et surtout des mouvements du cœur.
C’est cet cnrayement des contractions cardiaques qui constitue la syncope. Nous avons déjà suffisamment insisté sur ce sujet, et nous aurons assez d’occasions d’y revenir, pour nous contenter ici d'énumérer simplement les circonstances indiquées par les auteurs, comme donnant lieu à la syncope primitive ou d emblée. Ce sont les plaies et les ruptures du cœur, les épanchements abondants du péricarde et des plèvres, les affections organiques du cœur, l’auémie, la brusque pénétration de l’air dans les veines, les évacuations profuses, les émotions de toute sorte, etc. Quant à l’arrêt des mouvements cardiaques qui survient d’une manière secondaire,
son étude est inséparable de celle que nous allons maintenant aborder.
Vasphyxie a de tout temps joué un rôle considérable dans l’étiologie de la mort apparente-, et pour s’en rendre compte, il suffit de penser au nombre prodigieux de circonstances qui peuvent la produire. D’après des idées récemment émises, dans un travail très remarquable, il faudrait à la privation d’air, cause restreinte d’asphyxie, joindre : le froid, la chaleur excessive, l’ivresse, les hémorrhagies, l’empoisonnement par l’opium et ses composés, par le curare, la privation d’aliments et la foudre (1).
Il est assez intéressant de remarquer que les anciens médecins employaient le mot asphyxie, c’est-à-dire privation de pouls, pour désigner et l’asphyxie telle qu’on la définit généralement aujourd’hui, et la syncope proprement dite, ce dernier terme u’ayant été introduit dans la science qu’un peu avant Galien-, c’est du moins ce que nous dit Sennert dans le passage suivant : « Apud Hippocratem quidem et antiquos grœcos vox jvyx,07rn usitata non fuit , qui affectum hune xei7ro6vu^y et xei7ro^v%ia,v et apellarunt : paulo
enim ante Galeni tempora hœc vox inventa , et in specie tri huitur graviori malo quant est xzi7to6v[ju& et (2). »
Peu à peu, et surtout depuis Bichat, le terme d’asphyxie a été nettement séparé de celui de syncope, et nul doute que, théoriquement, chacun de ces mots n’ait un sens très précis. Mais en est-il de même quand de la définition des termes on descend à l’appréciation des choses? Loin de là, les faits pathologiques viennent à chaque iustant montrer quelle confusion se cache sous cette décevante netteté des idées dogma-
(1) Faure. Chloroforme et asphyxie, in Archiv. gén. de médecine,' 5e série, t. XII, 1858, p. 443.
(2) Sennerti opéra. Lugduni, 1650, t. II, p. 772 (de lypothymia et syncope).
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tiques; pour en donner la preuve, il nous suffira de citer une question pleine d’intérêt et qui se rattache d’ailleurs directement au sujet de ce travail : nous voulons parler de la mort apparente des nouveau-nés:
Voici ce qu’en disent les auteurs les plus compétents : Suivant Gardien (1), lorsque l’enfant vient spontanément au monde par les pieds et surtout lorsqu’on a été obligé de terminer l’accouchement en allant les chercher, il est très exposé à naître dans un état de mort apparente que les médecins désignent sous le nom d’asphyxie, mais qu il croit devoir appeler syncope. Dans cette circonstance, en effet, le visage est pâle, le corps décoloré, les membres sont sans mouvement et dans un état de flaccidité, la respiration est nulle et le cordon sans pulsation.
Le fœtus est dans un état de mort apparente, disent MM. Nœgelé et Paul Dubois, lorsqu'il ne présente que de très faibles signes de vie ou même lorsqu'il n’en présente pas du tout, et qu’en même temps il n’offre aucun signe évident de mort (2).
Pour M. Cazeaux, la mort apparente est un état dans lequel, malgré l'abolition des actes de la vie animale, il reste au moins quelques-unes des fonctions de la vie organique, et nécessairement les battements du cœur (3). Ceci, qu’on veuille bien e remarquer, est la négation formelle de l’état syncopal, que d’autre admettent cependant comme réel dans un certain nombri de cas (4).
D'après M. Jacquemi- r(5), à de très rares exceptions près,
(1) Dictionnu're des Science medicales , t. \XXVl.
(2) Cazeaux, j railé des accouchements, 3e édition, Paris, 1850, p. 535. ',3) Cazeaux, p 535.
(4 Oeslez, I>e la mort apparente des nouveau-nés. Thèse de Paris, 1858. (5) T. îl, p. 719.
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c’est toujours une espèce d’asphyxie consécutive à la compression du cordon ou des centres nerveux qui est la cause de la mort apparente qu’on observe au moment de la naissance.
Passons aux symptômes de cette mort apparente des nouveau-nés, et laissons parler M. Cazeaux. « Tantôt on » voit la rougeur vive de la face et de la partie supérieure « du corps, la saillie et l’injection du globe oculaire, le gon- » flement du visage dont la peau offre çà et là des taches » bleuâtres ; tantôt on est frappé par la décoloration de la » peau et la flaccidité des chairs.
» Dans le premier cas, la tête est gonflée, extrêmement » chaude, les lèvres gonflées et d’un bleu foncé, les yeux » sortent de la tête, la langue est collée au palais ; souvent » la tête est allongée, dure, le visage un peu gonflé ; les bat- » tements du cœur, quelquefois encore assez forts et dis- » tincts, sont d’autres fois très obscurs et très faibles ; le » cordon ombilical est parfois gorgé de sang.
» Dans le second , l’enfant est d’une pâleur mortelle ; les » membres sont pendants et flasques; sa peau est décolorée » et souvent souillée par du méconium ; les lèvres sont » pâles, la mâchoire inférieure est pendante ; le cordon otn- » bilical palpite faiblement ou point du tout ; les battements >* du cœur sont très affaiblis. Souvent un enfant dans cet » état remue encore au moment de la naissance, et crie ; » mais il retombe aussitôt après dans l’état de mort appa- » rente (1). *
Eh bien, dans ces deux cas, il y a mort apparente , c’est-àdire état syncopal , comme le disait Gardien (2) ; cette
(1) Cazeaux , p. 535.
(2) Car nous n’avons à nous occuper ici que des cas où l’absence du pouls et des bruits du cœur aura été constatée.
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mort apparente, dans le premier cas, offre à l’observation tous les symptômes de "asphyxie, et, dans le second , ceux de la syncope proprement dite. Aussi , sans avoir la prétention de trancher une difficulté que n’ont pu résoudre les autorités respectables que nous avons citées, nous croyons pouvoir dire que la mort apparente des nouveau-nés est toujours un état syncopal, primitif dans un certain nombre de cas, et consécutif dans 1 ?s autres à une asphyxie.
Et ce double aspect , asphyxique ou syncopal, de la mort apparente, ce n’est pas seulement dans la pathologie du fœtus que nous le rencontrons : en parcourant un mémoire très intéressant sur l’asphyxie par submersion, du docteur Erichsen (I), nous voyons l’auteur, dans uu chapitre spécial, exposer les différences physiologiques qui existent entre la syncope et l’asphyxie ; puis , lorsqu’il les a bien indiquées , il s’empresse d’ajouter : « Mais si distincts que soient ces deux états, on voit les symptômes se confondre, et , par là , ils perdent une grande partie de leur valeur ; aussi sommesnous obligés de nous laisser guider dans le traitement par des règles générales plutôt que par le désir de rapporter les états que nous observons à l’asphyxie et à la syncope. »
Arrêtons-nous encore un moment au travail de M. Erichsen ; on voit au prix de quels efforts l'auteur parvient à marquer la limite entre les deux états morbides qu’il compare.
« Dans la syncope, dit-il, l’impression première porte sur le système nerveux; le cœur et I appareil circulatoire ne sont affectés que secondairement ; les mouvements du cœur s’affaiblissent beaucoup, mais ils persistent ; une certaine quantité de sang, très petite sans doute, continue à circuler à tra-
I) Edimburg niedical and surgirai journal. Vol. 63. 1845.
vers les poumons, épuisant lentement l’oxygène de l’air qui y reste et qui paraît suffire pour maintenir pendant un temps considérable la vitalité diminuée de tout le système. L’activité fonctionnelle de l’encéphale paraît suspendue, la vie animale éteinte, mais la vie organique persiste, quoique faiblement.
« Dans l’asphyxie, les premiers désordres ont lieu dans les systèmes respiratoire et circulatoire. Le cerveau et la moelle allongée ne sont affectés que secondairement. Le sang, qui est tombé rapidement à Tétât de sang veineux, devient incapable de fournir au cœur un stimulus suffisant. Il stagne tant par le fait de l’iusuffisance de la propulsion cardiaque que par l’impossibilité où il est de passer à travers les plus petites ramifications artérielles ; de là, extinction de la vie organique. »
Ces définitions hybrides ne se ressentent-elles pas de l'extrême difficulté qu’a éprouvée l’auteur quand il a voulu opposer en théorie deux états que la nature nous offre si souvent réunis. C’est Vctaçv%icL des médecins grecs avec son double sens.
L’asphyxie se compliquant très souvent d’un état syncopal, tout se réduit à résoudre la question suivante : A quelle période l’arrêt du cœur est-il survenu? 1° C’est tantôt au début et alors que les effets de l’hématose incomplète sont évidents; comme cela arrive, par exemple, aux individus qui, au moment où ils tombent à l’eau, sont pris d’un état syncopal; c’est encore ce que Ton observe dans les cas signalés par M. Devergie (I), où des individus se trouvent pris au milieu d’un éboulement et chez lesquels on n’observe pas l’ensemble des phénomènes communs aux asphyxiés (2).
(1) Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, t. III, p. 550.
(2) La cause de la mort, lorsque les asphyxiés ne sont pas secourus à temps, doit être, suivant nous, attribuée à une syncope qui survient à titre de complication.
2° Dans une autre série de faits, la syncope se produit en quelque sorte d’emblée ; c’est elle qui signale la mort apparente, qui, à elle seule, la constitue. Ces faits méritent d'être réunis en un seul groupe, quelles que soient, du reste, les conditions plus ou moins éloignées qui déterminent la syncope.
3° Il faut ranger daus une classe intermédiaire tous les cas dans lesquels la syncope surprend l’asphyxie, quand déjà le défaut d’hématose existe depuis un certain temps. Si, daus ces conditions, les individus succombent, ou trouve, à un degré plus ou moins prononcé, les lésions de l’asphyxie, taudis que, chez ceux du premier groupe, on ne constate pas, comme le fait remarquer M. Devergie (1 , cette coloration caractéristique et bien connue de la peau, cet engorgement des poumons et de tout le système veineux. La différence se comprend aisément d’après ce que nous avons dit de l’époque à laquelle l’arrêt du cœur a lieu dans les deux cas: eu effet, dans l’un, il survient au début de l’asphyxie, et ce sont les lésions de la syncope qui existent seuls ou à peu près seuls. Au contraire, dans le second cas, au moment où
L’asphyxie agissant seule serait moins rapidement funeste. C’est l’arrêt du cœur qui tue alors en immobilisant le sang, comme le dit si justement M. laure ( Arr/i . yén. de méd., 5m série, tome Xll, 1858, page 441) et nous trouvons une confirmation de cette idée dans les résultats obtenus par M. Claude F rnard qui, • eu donnant artificiellement du mouvement au sang par des insulTIalions d'air et même d’hydrogène et d’azote » a vu se ranimer les animaux tombés en état de mort apparente.
C’est ici le lieu de rappeler également les observations de M. Aclermann ^Arch. fur path. Anal. T. XV, Hft. 5 et 6. l'ntersuchungen nber den Einflus der Erstickung auf die Menge des Blutes iin Gehirn t4. in den Lungen ), qui signalent l’anémte de la pie-mère comme l’un des caractères de la mort par strangulaliou, submersion, etc. Ces faits sont d'autant plus dignes d’attention que M. Ackermann a pu constater sur les animaux encore vivants l’état des vaisseaux encéphaliques, en mettant en usage le procédé de M. Donders 'trépanation du crâne, laine de verre substituée à la rondelle osseuse).
(1) Article cité du Dictionnaire de médecine, t. III, p. 550.
le cœur s’arrête, l’asphyxie a eu le temps de se développer, et c’est elle qui domine. Il résulte de ce qui précède que ce n’est pas par le degré de rapidité avec lequel elles s’établissent qu’il faut expliquer les asphyxies dites blanches et les différencier de celles dites asphyxies bleues ; c’est le rapport entre l’arrêt du cœur et l’état de l’hématose, qui est ici l’élément distinctif : l’asphyxie blanche est à peine une asphyxie (l)*, c’est, avant tout, une syncope. Dans la mort apparente par asphyxie, la période à laquelle s’est montrée la syncope a une importance capitale, au point de vue du rétablissement de la circulation, que celui-ci soit spontané ou qu’il soit le résultat d’un traitemeit approp’ié. Nous ne croyons pouvoir mieux faire pour d ‘montrer c îtte proposition que de citer un passage du travail si remarquable de M. Faure :
« Une fois que l’asphyxié est pri é de mouvement, de » sensibilité et de chaleur animale, q a il est arrivé, en un » mot, à l’état de mort apparente, 01 le voit parfois résister » longtemps avant de mourir; c’est que, si le milieu était » insuffisant pour lui, quand il p ésenlait les caractères » d’un animal à sang chaud, il est suffisant maintenant qu’il » ne présente plus que ceux d’un animal à sang froid » Comme chez ces derniers, son travail de réparation est » très restreint, et il lui faut alors moins d’oxygène. Unin- » dividu est saisi subitement par un milieu délétère, il » tombe comme foudroyé ; mais, avant qu’il ne meure, il y » a un temps d’évanouissement dont la durée dépasse sou- » vent de beaucoup celle qui s’est écoulée entre le moment * de son introduction dans le milieu délétère et celui de son
(1) Aussi M. Tardieu, dans un travail lu à l’Académie de médecine en 1848, insiste-t-il sur la nécessité de bien distinguer l’asphyxie proprement dite de la suffocation .
- évanouissement. Cet évanouissement correspond à la pé- • riode de résistance dont nous venons de parler. Mais cette » condition ne peut pas durer ; car, si l’animal à sang froid » a été construit en vue de ne consommer que quelque cen- » tièraes d’oxygène dans une heure, la quantité qui est ué- » cessaire à l’homme se compte par dizaine de grammes pour
- le même laps de temps (1). »
Comme type des anesthésiques qui peuvent causer la mort apparente, nous choisirons le chloroforme, dont l importance thérapeutique, déjà si considérable, tend à s’augmenter tous les jours. Dans les observations de mort apparente, survenue sous l’influence de cet agent « merveilleux et terrible, « il en est fort peu où l’on trouve notés d’une manière spéciale les phénomènes qui se sont accomplis du côté du cœur. Cependant, les faits que nous allons citer suffisent pour nous faire voir quel est, en pareil cas, le véritable mode de production des accidents.
Nous empruntons à M. Boinet (2) l'exemple remarquable qu’on va lire :
Une dame, de vingt-neuf à trente ans, était en proie aux douleurs de l'accouchement; le travail se prolongeait parce qu’il existait un vice de conformation du bassin. La malade faible, épuisée, souffrait depuis quinze heures. On décida
(1) Mémoire cité. Archives gèuér. (le méd., 5 sérié, T. XU. Paris, 1858.— p. 436.
(2) Uullehns delà Société de chirurgie, l. IV, 1853-51, p. 20.
qu’il y avait lieu de faire une application de forceps; on eut recours au chloroforme.
L’accouchement venait d’être terminé lorsque M. le docteur Lorne, qui assistait M. Boinet, s’aperçut que le pouls disparaissait sous son doigt. Le cordon fut coupé, on se débarrassa de l’enfant; la malade fut remise au lit dans une position plus horizontale, et on ouvrit deux fenêtres (air froid, cinq heures du matin). « Plus de pouls, plus de respiration, plus de battements du cœur à l’oreille appliquée sur la poitrine, résolution complète de tous les membres ; face pâle, lèvres décolorées, tous les signes de la mort... Jeter de l’eau Iroide à la figure, sur la poitrine, sur le ventre , faire respirer du vinaigre ordinaire, des sels, brûler des allumettes soufrées sous les narines, frapper dans les mains, à la plante des pieds... tout fut inutile... Toutes ces manœuvres durèrent plus de cinq minutes. Deux fois pendant ces cinq minutes, qui me parurent des siècles, je déclarai au mari et au confrère, qui le croyait comme moi, que la malade était morte. Enfin, ne sachant plus que faire, en désespoir de cause et pour l’acquit de ma conscience, je fis l’insufflation bouche à bouche; ce moyen resta sans résultat tout d’abord... L’air que je poussais dans la bouche de cette femme soulevait ses joues qui s’affaissaient aussitôt que je cessais cette insufflation. Fatigué de l’insufflation, je fis apporter un soufflet; mais ce moyen n’eut aucun résultat et me parut tout à fait inutile, car l’air ressortait aussitôt, la bouche de la malade n’étant pas hermétiquement fermée comme cela a lieu lorsqu’on fait l’insufflation bouche à bouche. Dans la crainte qu’on m’accuse de ne pas faire assez, et d’abandonner trop vite celte malade, plutôt que dans l’espoir de la rappeler à la vie, je revins une seconde, une troisième fois aux insufflations bouche à bouche, que je faisais de toute ma force, pendant que mon confrère Lorne pressait sur le ventre et la partie inférieure du thorax, pour imprimer des mouvements au diaphragme et au thorax, et réveiller ies fonctions du poumon, si faire se pouvait. Enfin, un mouvement à peine sensible, un mouvement que je ne puis mieux comparer
qu’au dernier soupir d’un mourant, eut lieu, mais ne fut pas immédiatement suivi d’un second. Il se passa plusieurs secondes. Je continuai les insufflations pendant que M. Lorne continuait ses manœuvres; mais je continuai les insufflations, persuadé que cette inspiration que je venais d’observer était plutôt la dernière de la malade que le retour à la vie. Le pouls et le cœur paraissaient toujours ne pas fonctionner. Une seconde inspiration eut lieu, puis une troisième, puis une quatrième, avec moins d’intervalle qu’il n’y en avait eu entre la première et la seconde : la malade était sauvée. Enfin elle se réveilla, absolument comme tous les autres malades, à la suite des inhalations du chloroforme. Son réveil fut lent et progressif. >»
Voici un autre fait que nous pouvons rapprocher du précédent; il a été communiqué à la Société de chirurgie, par M. Maisonneuve (1).
« Une femme, âgée de soixante-cinq ans, très anémiée, était opérée pour un fongus intra-utérin ; une assez grande quantité de sang s’écoula pendant l’opération.
« Après quelques inspirations profondes, la malade pâlit et parut avoir cessé de vivre. Les lèvres étaient décolorées, le nez et les extrémités froids, la respiration nulle, le pouls complètement absent, les mouvements (2) du cœur imperceptibles ; les membres étaient raides, les mâchoires seules avaient de loin en loin un léger mouvement automatique.
» Des frictions vigoureuses furent exercées sur les bras, sur les jambes, les cuisses, le ventre; moi-même je me chargeai de la poitrine et de la région du cœur. Pour nous reposer du mouvement de frottement, nous exercions la percussion, le massage, la flagellation, puis les frictions recommençaient. Pendant un quart d’heure, il nous fut impossible de saisir un
(1) Bull, de la Soc. de chir . , t. IV, 1853-54, p. 14.
(2) C’est par l’auscultation et non à l’aide du toucher, que l’on a constaté l’absence des mouvements du cœur. Nous tenons ce renseignement de M. Maisonneuve lui-même.
seul mouvement respiratoire, un seul battement du cœur, le moindre signe de vie, lorsqu’enfin je vis la lèvre supérieure revêtir une teinte légèrement rosée. Cette faible lueur d’espérance ranima nos forces, les frictions redoublèrent d’activité et d’énergie; bientôt alors nous pûmes saisir un mouvement respiratoire, puis le cœur commença à battre. Aussitôt que, pour reprendre un peu de force, nous suspendions nos frictions, le pouls fuyait, la respiration devenait moins profonde et plus éloignée. Cinq quarts d’heure se passèrent ainsi avant que les fonctions vitales fussent complètement régularisées, et même la malade ne reprit connaissance entièrement qu’au bout de trois heures. »
Dans les faits qui précèdent, et dans la plupart de ceux qui , avec plus ou moins de détails, sont consignés dans les auteurs, comment les choses se passent-elles ? Peu à peu le pouls s’affaiblit, puis il disparaît complètement, le cœur cesse de faire entendre ses bruits et le thorax est dans une immobilité absolue -, alors, si l’on examine la face , on est frappé de sa pâleur cadavérique *, voilà un tableau aussi complet que possible de la syncope. Du reste, c’est par ce terme que presque tous les auteurs désignent la mort apparente produite par le chloroforme, quelle que soit, du reste, leur manière de voir sur son mode d’action. M. le professeur Denonvilliers est très explicite à cet égard *, c’est bien moins l’asphyxie qu’il redoute que la syncope ou une sorte de sidération de l’organisme.
« Le pouls du malade, dit M. Denonvilliers, est pour moi » une véritable boussole, ses variations m’indiquent fidèle- » ment et à l’instant ce qui m’intéresse le plus, c’est-à-dire » l’état de la circulation , et pour peu que son raleutisse- » ment ou son affaiblissement soit notable , mon attention » est éveillée (1). »
(1) Bulletins de la Société de chirurgie , 1853 1854, t. IV, p. 104-105.
Nous sommes heureux de citer ces paroles; elles prouvent bien que ce que le chirurgien doit surtout redouter, c’est l’arrêt des mouvements du cœur; elles nous signalent en même temps l’observation de ces mouvements, comme le meilleur moyen de mesurer le danger qui menace.
La syncope par le chloroforme est donc primitive ; mais ne présente-t-elle, en dehors de son étiologie, aucune particularité notable? Suivant M. Maisonneuve, « dans la syncope ordinaire, les téguments conservent leur impressionnabilité ; on peut avec avantage les stimuler à l’aide de l’ammoniaque, de l’eau froide, du chatouillement, de la douleur. Dans la syncope chloroformique, au contraire, l’abolition plus ou moins complète de la sensibilité de la peau et des muqueuses rend tous ces moyens illusoires (1). »
Nous étudierons brièvement les autres causes de mort apparente que l’on trouve indiquées dans les auteurs, parce que, pour la plupart, elles peuvent être ramenées à celles que nous avons précédemment indiquées.
Si, par exemple, avec M. Faure (2) , nous faisons du narcotisme et de l’alcoolisme des variétés de l’asphyxie, nous serons autorisé à passer rapidement sur ces deux causes. Yoici un cas de mort apparente par ivresse qu’a bien voulu nous communiquer M. Laborde, interne à l’hôpital de Bicêtre, service de M. Léger.
En lisant cette observation, on ne peut s’empêcher de pen-
(1) Bulletins de la Société de chirurgie , t. IV, p. 13.
(2) Archives générales de médecine, t XII, 5mc série, 1858.
ser à la reviviscence des mouches que Franklin (1) noyait dans du vin de Madère :
> Le 10 juin 1859, dit M. Laborde, je fus appelé auprès d’un » individu qui, disait-on, venait d’être trouvé mort dans les
> champs ; on le tenait assis sur une chaise Las de rigidité
> dans les membres; extrémités froides, décoloration de la )> peau, insensibilité absolue ; pas de battements artériels, soit » aux membres, soit au cou. Une auscultation attentive et pro- » longée n’a fait constater aucun battement cardiaque. L’o-
> reille percevait un bruit sourd et continu. Je crus devoir * faire une saignée, qui s’arrêta après avoir donné environ » vingt grammes de sang. Transporté à Bicêlre, cet individu » fut réchauffé, couvert de sinapismes, et ne tarda pas à reve- » nirà lui. Le lendemain il raconta que de copieuses libations » avaient été la cause de son accident. >
Dans ce cas intéressant, l’absence prolongée des bruits normaux du cœur, que M. Laborde a vainement recherchés avec ténacité , pour nous servir des expressions de ce jeune médecin, l’insuccès de la saignée, prouvent suffisamment l’existence d’une véritable syncope consécutive à l’asphyxie alcoolique.
La léthargie, ce sommeil profond, observée quelquefois chez l’homme, a été souvent prise pour la mort; confusion qui a lieu d’étonner, quand on songe que, dans la léthargie, telle qu elle est décrite par les auteurs, les mouvements respiratoires et les battements du cœur sont perçus presque aussi facilement que pendant la santé la plus parfaite.
Mais on peut se demander si l’espèce particulière de léthar-
(1) Burdach, Traité de physiologie, t. V, p 354.
- oU -
gie qui, chez certains animaux, constitue l’hibernation, n’est pas une véritable mort apparente.
A cette question encore la réponse est négative :
« Les fonctions des animaux hibernants, dit M. Gavarret, » sont languissantes, à peine sensibles, mais aucune d’elles » n’est entièrement suspendue... Leur circulation se ralentit, » mais elle continue. Mangili a vu , au microscope, le sang cir- » culer dans les capillaires de l’aile d’une chauve-souris en- » gourdie(l). »
Il est bien entendu que nous ne parlons ici que de l'hibernation normale, physiologique; nous verrons plus tard comment se modifient les phénomènes, quand la température ambiante s’abaisse au-delà d’une certaine limite (et l’on voudra bien nous pardonner cette digression).
Si nous descendons l’échelle des êtres vivants, si, de la marmotte et de la chauve-souris, du salmo-rivalis et de l’hélix des vignes, nous arrivons jusqu’au rotifère, qui se ranime dans l’eau après avoir été desséché pendant quatre ans, comme nous l’apprend Spallanzani, nous trouverons là un exemple bien remarquable de mort apparente dans toute la force du terme. Faisons un pas de plus, et nous verrons les graines des végétaux, nous donner des preuves innombrables de la résistance que la vie latente oppose aux causes de destruction : des mousses desséchées revivent, quand on les humecte, après dix ans de séjour au fond des herbiers ; dans les mains des momies on recueille des grains de blé, vieux de plusieurs milliers d’années, on sème ce blé, il germe ! Entre les semences végétales et les semences morbides, l’analogie est grande, et tous ceux qui ont suivi l’enseignement de M. Trousseau savent avec quelle pénétrante
(1) De la chaleur produite par les êtres vivants , Paris, 1855, p. 467 et 483.
éloquence ce professeur développe ce beau thème. Les virus, eux aussi, demeurent quelquefois pendant des jours, des mois, des années entières, dans un état d’activité virtuelle, de mort apparente ; puis, sous l’influence de causes souvent insaisissables, on les voit en quelque sorte se ranimer, vivre et engendrer à leur tour des affections semblables à celles qui leur ont donné naissance.
Nous avons dit précédemment que l’hibernation normale n’était pas une mort apparente proprement dite -, mais lorsque la température à laquelle sont soumis les animaux hibernants s’abaisse à 0° ou au-dessous, on voit se manifester chez eux un nouvel état qui constitue la léthargie par le froid. Voici sa description telle que nous l’empruntons à M. Gavarret (1).
« Lorsque la léthargie est bien établie, les fonctions ne » sont plus seulement ralenties, ramenées au minimum d’ac- » tivité*, elles sont totalement suspendues. Les excitants chi- » miques et mécaniques sont impuissants, non seulement » pour réveiller l’animal, mais pour obtenir les moindres » signes de sensibilité ! On peut mettre les nerfs à découvert, » les piquer, les déchirer avec la pointe d un scalpel sans » déterminer aucune douleur ^ le courant électrique lui- » même est employé sans résultats ; la sensibilité est suspen- » due : l’irritabilité musculaire est difficile à mettre en jeu ; » en sectionnant ou en irritant avec la pointe d’un scalpel » des muscles mis à nu, ou observe à peine quelques oscil- » lations dans leurs fibres. Spallanzani n’a rien obtenu avec )> la décharge de la bouteille de Leyde ; Saissy, avec le cou- » rant électrique, a réveillé des contractions évidentes, mais » bien moins fortes que dans le simple engourdissement hi- » bernai. La circulation est complètement suspendue. Saissy
(1) De la chaleur produite par les êtres vivants, Paris, 1855, p. 497.
» a trouvé les vaisseaux de la périphérie presque vides, le » sang accumulé et stagnant dans le cœur et les vaisseaux » abdominaux. Une ligature placée sur un vaisseau ne dé- » termine aucun gonflement. A l'incision, le sang encore » liquide s’écoule au dehors, mais passivement. A l’inspec- » tion directe, le cœur ne présente aucun mouvement : le » courant électrique peut cependant réveiller son irritabi- » lité et déterminer des contractions de ses parois. Il est « nécessaire, pour bien comprendre l’action du courant » sur les muscles, de se rappeler que l’irritabilité est une » propriété qui continue à exister chez tous les animaux » pendant un certain temps, même après la mort réelle. » Les phénomènes mécaniques de la respiration sont com- » plétement suspendus; à l’œil il est impossible de dis- » tinguer le moindre mouvement des parois thoraciques. » Saissy ayant mis sous l’eau une marmotte en léthargie, il » s’échappa quelques bulles de gaz emprisonnées dans ses » oreilles et dans sa bouche; mais l’animal resta submergé » quinze minutes sans que rien sortît de son poumon.
» Les hérissons, les lérots, les chauves-souris donnèrent » les memes résultats. Spallanzani a laissé une marmotte en » léthargie pendant quatre heures dans l’acide carbonique,
» et elle ne mourut pas. La température extérieure était à » 15 degrés. Dans une seconde expérience, l’air étant à « 11°25, l’animal séjourna deux heures dans l’azote sans » exhaler aucune trace d’acide carbonique. Saissy a con- » staté que, pendant] la léthargie, ces animaux n'absorbent » pas d’oxygène, et n'exhalent pas de traces sensibles d’a- » eide carbonique. M. Chatin a laissé très longtemps un loir » en léthargie exposé à l’action de vapeurs arsénicales ; l’a- » nimal ne mourut pas : l’absorption pulmonaire et cutanée » était donc suspendue.
» Les mammifères hibernants en léthargie se conduisent
» comme des cadavres -, cependant la mort n’est pas encore » réelle, elle n’est qu’apparente. Sous l’influence d’une • température de 5, 6, 8 et 10 degrés au-dessus de zéro, » peu à peu, la sensibilité, la circulation, les phénomènes » mécaniques et chimiques de la respiration se rétablissent, » les animaux sont alors en véritable hibernation.
» Si l’air s’échauffe encore autour d’eux, ils se réveillent » et recouvrent le libre et plein exercice Je toutes leurs » fonctions.
» Si, au contraire, on les maintient trop longtemps sous » l’influence d’une température trop basse, comme ils n’ab- » sorbent plus d’oxygène, ils ne produisent plus de chaleur ;
» alors ils se refroidissent comme des corps inertes, mais » lentement^ parce que leurs tissus sont mauvais conduc- » teurs. La congélation frappe d’abord les extrémités, elle » s’étend peu à peu, envahit les centres organiques-, à la » léthargie succède la mort par le froid , acccompagnée de » désordres anatomiques constatés chez tous les animaux en » cas pareil. »
II n’est pas sans intérêt de remarquer que dans cet état Saissy a trouvé les vaisseaux de la périphérie presque vides, le sang accumulé et stagnant dans le cœur et les vaisseaux abdominaux, c'est-à-dire tous les caractères anatomo-pathologiques de la syncope.
Mais ce ne sont pas seulement les animaux hibernants qui peuvent être plongés dans un état de mort apparente par le froid, comme le prouvent les faits suivants (1) :
« Le capitaine Ross plaça trente chenilles dans une boite » qu’il exposa quatre fois successivement, pendant une » semaine, à une température de — 42 degrés environ. A » chaque exposition elles devinrent roides et furent conge-
(1) Gavarret, ouvrage cité, p. 502.
» lées. La première fois il suffit de les ramener dans une » chambre chaude pour qu elles revinssent toutes à la vie. » La seconde fois, vingt-trois survécurent; la troisième fois, « onze résistèrent à l’épreuve; enfin, après le quatrième » essai, deux seulement purent être rappelées à la vie. Con- > servées dans une chambre chaude, ces deux chenilles for- » mèrent leurs cocons : l’une ne produisit qu’une chrysalide » imparfaite, l’autre fournit six mouches.
» On sait, depuis longtemps, qu’en Russie et dans la » partie septentrionale des États-Unis d’Amérique, on trans- » porte au loin des po ssons roides comme des bâtons et » dans un véritable état de congélation ; cependant, il suffit » de les plonger dans i'eau au-dessus de zéro, pour leur » rendre leurs mouvencents. Voici un fait fort intéressant, » qui prouve qu’un anir m\ vertébré peut résister à une con- » gélation complète. El Islande, pendant l’hiver 1828 et » 1829, M. Gaymard piaça des crapauds dans une boite » remplie de terre et les exposa, en plein air, à l’influence » de la température extérieure. Au bout de quelque temps » on ouvrit a boîte, il* étaient durs et roides comme des « cadavres g( lés; toutes les parties de leur corps étaient » inflexibles et cassantes , quand on les brisait, il ne s’en » échappait pas une seule goutte de sang. Ces animaux » avaient creusé des trous dans la terre de la boite ; ils s’é- » taient ainsi refroidis lentement, et étaient parvenus gra- » duellement à l’état de congélation. Placés dans de l’eau » légèrement chauffée, ils recouvrèrent la flexibilité de » leurs membres à mesure que les glaçons fondirent, et en » dix minutes ils revinrent complètement à la vie. M. Gay- » rcard fait observer qu’une congélation rapide tue toujours » ces animaux ; pour qu’ils résistent, il faut que l’influence » du froid soit graduée. Les mêmes expériences furent tcn- » tées sur des grenouilles et ne réussirent pas. »
Quant à l’homme, qui résiste quelquefois assez facilement à une température de — 40 degrés, si, par suite de circonstances diverses, il vient à tomber dans cette variété du sommeil léthargique que nous venons de décrire chez les animaux, il succombe, comme l’a fait remarquer Larrey, au bout de quelques minutes. Ici la mort réelle est précédée d’une période extrêmement courte de mort apparente ; et à l’autopsie on trouve surtout les lésions qui caractérisent la syncope et l’asphyxie.
Quant à ce qui est de l’hystérie et de la catalepsie, si elles ont fourni autrefois tant d’observations de morts apparentes , nous n’hésitons pas à dire qu’aujourd'hui de semblables méprises seraient tout à fait impardonnables.
Telles sont les causes de mort apparente que signalent les auteurs , et, il faut bien le dire, ce sont les plus importantes à étudier au point de vue pratique, mais, en réalité, il n’est pas une seule maladie, aiguë ou chronique, lente ou rapide, qui ne se termine par un état de mort apparente auquel succède plus ou moins rapidement la mort réelle, car on doit reconnaître avec Hufeland (1) que « la mort » n’est pas un changement subit, elle n’est pas l’effet d’un » moment, mais bien le passage graduel de l’état de la vie » active à celui de la vie latente, et ce n’est qu’à ce dernier » état que succède la mort réelle ou la perte totale de la » vie. »
On ne possède aucune notion positive sur la durée moyenne et surtout sur la durée maximum de la mort apparente chez l’homme et chez les animaux supérieurs.
(I) M. I,évy, thèse citée.
M. Josat (l) dit bien que, dans 762 cas de mort apparente, sur 300 qui lui ont paru offrir le plus de garanties de véridicité, 17 se sont prolongées de 36 à 42 heures, 22 de 20 à 36, 47 de 15 à 20, 58 de 8 à 15, et 30 de 2 à 8 heures, ce qui donnerait à peu près une moyenne de 12 à 15 heures. Mais, comme la définition de la mort apparente, telle que la donne M. Josat, est infiniment plus compréhensive que la nôtre, les résultats numériques indiqués par cet auteur ne peuvent avoir pour nous aucune valeur. Nous sommes obligé de nous retrancher dans un scepticisme absolu à l’égard des chiffres de 36 à 42 heures. A fortiori rejetterons nous comme évidemment apocryphes l’histoire de l’Arménien, nommé Eurus, qui, au dire de Platon, se remit à vivre sur le bûcher, après avoir été tué (sic) dans une bataille douze jours auparavant (2); et celle non moins prodigieuse de Gocelinus, neveu d’un archevêque de Cologne, qui revint à lui sur le tombeau de saint Suihert, après être resté submergé quinze jours dans le Rhin (3). A qui se sentirait du goût pour la lecture de ces fables, nous indiquons comme une riche collection le livre fameux de Bruiner.
Mais voici un fait sérieusement observé par des médecins, dont personne ne récuse la compétence, et qui, le chronomètre à la main, ont vu la mort apparente durer plus d’une heure.
(1) Ouvrage cité, p. 160.
(2) Bouclait, ouvrage cité, p, 279.
(3) Bruiner, addition à la tlitse de Winslow, t. 1, p. 137.
Observations faites sur un pendu , à Boston , particulièrement sur les mouvements du cœur , par les docteurs Clark , El lis et Shaw (1).
« Le supplicié pesait 130 livres; il était très vigoureux et âgé de vingt-huit ans. La pendaison eut lieu à dix heures du matin. On rapporte qu’il n’y eut pas de lutte ni de convulsions (not the least perceptible struggle or convulsion).
» Nous ferons remarquer qu’en adrretiant que les observateurs émus n’aient pas pu étudier av< c toute l'sttention nécessaire ce qui s’est passé, on est forci i d’admetlie, au moins, que la mort a eu lieu sans de notable > convulsio îs, car s’il y en avait eu, l’émotion n’aurait pu empêcher de I js voir. Leur absence est une particularité intéressante qui montre que la mort n’a pas été causée par une asphy aie rapide, circonstance qui s’accompagne toujours de violente » convulsious.
» Chez le pendu examiné à Boston, x n a trouvé les poumons et le cerveau à l'état normal. Commer t la mort a-t-elle donc eu lieu? Sans aucun doute elle a eu p >ur cause première une syncope subite due à l’émotion ou à l’e xcilation de l'encéphale produite par la chute du corps (de 7 à 8 pieds de haut), au
moment de la pendaison; le corps étant encore suspendu,
on entendit distinctement les bruits du cœur qui battait 100 fois par minute, sept minutes après la suspension. Deux minutes plus lard il y avait 98 battements, et trois minutes après 60 seulement, et très faibles. Après deux autres minutes les bruits avaient disparu.
> A dix heures vingt-cinq minutes, on fit cesser la suspension : il n’y avait plus ni bruit ni impulsion du cœur; la face était pourpre, bien qu’un petit espace près de l’oreille eût probablement permis le passage du sang. La langue et les yeux ne proéminaient pas; les pupilles étaient dilatées. La
(1) Boston medical and surgical Journal , jtily 1858, p. 480, et Brown- Séquard, Journ. de phys.} t. I, p. 822.
corde avait été attachée juste au-dessus du cartilage thyroïde. A dix heures quarante minutes la corde fut relâchée, ainsi que les liens fixant les bras au corps. Ceci fait, le corps et la face devinrent graduellement pâles. La colonne vertébrale n’avait pas été lésée. Il n’y avait pas eu d’émission de sperme, particularité en harmonie avec l’absence d’asphyxie et l’absence de lésion de la moelle.
» A onze heures trente minutes, un mouvement de pulsation régulier se montra dans la veine sous-clavière droite. En appliquant l’oreille à la poitrine on s’assura que cela dépendait bien du cœur, et I on entendit 80 fois par minute un battement seul, régulier et distinct, accompagné d’une impulsion légère. On ouvrit alors le thorax et l'on mita nu le cœur, ce qui n’arrêta aucunement ses mouvements pulsatoires. L’oreillette droite se contractait et se dilatait avec énergie et régularité. A midi, le nombre des pulsations était de 40 par minute. A une heure quarante-cinq minutes, il y en avait 5 par minute. Les mouvements spontanés cessèrent à deux heures quarante-cinq minutes, et l’irritabilité ne disparut qu’à trois heures dix-huit minutes, plus de cinq heures après la pendaison. Bien que le docteur Clark ne le dise pas, il est infiniment probable que le choc entendu par l’auscultation avant l’ouverture du thorax provenait des mouvements de l’oreillette droite et non des ventricules. »
Parmi les conditions qui peuvent faire varier la durée de la mort apparente, beaucoup nous échappent sans doute. On sait seulement que, chez les très jeunes animaux, la fonction pulmonaire est moins active et la consommation d’oxygène plus faible qu’à un âge plus avancé. Tout le monde connaît l’expérience si remarquable de Buffon, qui a démontré avec quelle énergie les mammifères résistent à l’asphyxie au moment de la naissance. Ces résultats, et ceux tout à fait semblables obtenus par Legallois, ne nous permettent-ils pas de supposer que, chez l'enfant nouveau-né, la mort apparente
par asphyxie doil pouvoir se prolonger plus longtemps que chez l’adulte? — Quant à l’influence que la cause particulière de la mort apparente exerce sur la durée de celle-ci , nous ne possédons sur ce point aucune donnée positive.
Si la syncope est primitive, la mort apparente aura, généralement, une durée plus longue que si la syncope est consécutive à une asphyxie, et, dans ce dernier cas , la durée sera en raison inverse du temps pendant lequel les phénomènes asphyxiques auront eux-mêmes persisté.
Lorsque la mort apparente sera la terminaison d’une maladie aiguë ou chronique , elle durera nécessairement très peu de temps ; car ici la destruction s’est accomplie lentement , et, lorsque le cœur vient à s’arrêter, toute ressource sera déjà épuisée. C’est ainsi que les syncopes survenues chez des individus débilités par de longues maladies, sont infiniment graves.
La mort apparente étant un état de 1’ organisme essentielmenfc négatif, il nous est impossible de le reconnaître directement ; nous ne pouvons affirmer q l’il a exisb que lorsqu’il n’existe plus.
Qu un homme tombe tout à coup privé du s< ntiment et du mouvement , et qu’aucun bruit ne puisse êtr< entendu à la j région précordiale, est-ce la mort? n’en est-( 3 pas f apparence ? Le doute ne sera dissipé qi 3 si le cœur se remet à battre ; alors seulement on pourra 6 ffirmer qu î la mort n’était pas réelle. Nous le répétons, la nort apparente n’admet pas de diagnostic immédiat , mais ui iquement un diagnostic rétrospectif. C’est assez dire quelle prudence le médecin devra apporter dans une appréciation aussi délicate.
- eu -
La question est double : il faut , avant tout, ne pas prendre la mort apparente pour la mort réelle ; il faut aussi éviter l’erreur qui consiste à admettre la vie sur la foi de quelque phénomène qui la simule.
1° C’est ici le lieu d’insister de nouveau sur 1 insuffisance des signes immédiats ou actuels de la mort , qui ont été successivement proposés comme pouvant en fournir la preuve absolue. Quelque confiance qu’on ait dans l’un ou l’autre de ces signes, on ne saurait trop multiplier les précautions dans les cas douteux. Aussi, malgré l’adhésion complète que la Commission de l’Institut a donnée au travail de M. Bouchut, n’a-t-elle pas cru devoir se contenter, dans la pratique , de la durée de une à deux minutes que cet auteur considère , d’après ses observations, comme suffisant à la vérification stéthoscopique du décès.
» L’absence des battements du cœur, dit le savant rapporteur, constatée à l’auscultation sur tous les points où ils peuvent être naturellement ou accidentellement entendus , et sur chacun pendant l'intervalle de cinq minutes , c’est-à-dire pendant un espace de temps cinquante fois plus considérable que celui qui a été fourni par l’observation des bruits du cœur dans les cas d’agonie jusqu’à la mort, ne peut laisser aucun doute sur la cessation définitive des mouvements du cœur et de la réalité de la mort (1). «
Certainement , il y a , dans cette longue et patiente exploration , une garantie qui généralement doit suffire. Et cependant l’histoire affreuse du pendu de Boston (page 61) nous revient péniblement à l’esprit. Le cœur avait cessé de battre depuis plus d'une heure. Forts de cette consl atation , les observateurs déclarèrent la mort définitive, et leur conviction
(1) Rapport de la commission de l'Institut ,* voir Bouchut, ouvrage cité p. 381.
était si profonde à l’endroit de l’infaillibilité de ce signe de mort , que même le retour des battements du cœur n’a pas suffi pour arrêter leur scalpel.
2° Ne pas prendre la mort réelle pour la mort apparente, telle est la seconde partie du diagnostic que nous avons à étudier. Quelques faits curieux que l’on pourrait caractériser par le terme de vie apparente , trouveront ici naturellement leur place.
Lorsqu’on a tué un animal par la section du bulbe, et que l’on voit son cœur battre et son sang circuler parce que l’on insuffle de l’air dans ses poumons, dira-t-on que c’est la vie? Non , sans doute -, ce sont des manifestations partielles de propriétés qui peuvent survivre quelque temps à l’irremédiable ruine de l’organisme. Tout au bas de l’échelle zoologique , la vie peut se segmenter , s’éparpiller en quelque sorte (1) -, mais, dans les organismes supérieurs, tout est coordonné, solidaire, mutuel : fractionner la vie, c’est la détruire. On dit avoir vu la barbe croître sur des cadavres d’hommes, et la sueur sourdre quelquefois à la surface de la peau. Les dents percent chez les enfants morts pendant la période de la dentition (2). Eh bien , ce sont là des phénomènes d’exhalation et d’absorption , s’accomplissant encore dans un coin limité de l’organisme. Mais bientôt la matière qui fut vivante tombera sous l’empire des lois physiques et chimiques, comme le pendule, après quelques faibles oscillations, s’arrête lorsqu’il n’est plus sollicité que par la pesanteur.
1,1) Tout récemment, M. Vulpian (comptes-rendus de la Société de biologie, in Gaz. Medic. 1858, p. 571), a signalé quelque chose d’analogue chez les têtards de la grenouille. Il a vu que la queue de ces embryons , détachée du corps , peut être, pendant une vingtaine de .jours, le siège des phénomènes vitaux les plus incontestables.
(*2) Burdach, Traité de Physiol.y t. V, p. 430.
11 ne faudrait pas non plus prendre pour des manifestations de la vie le prétendu accroissement de chaleur que l’on a noté sur quelques cadavres. Ainsi, on trouve dans les Transaction* Philosophiques de Londres le cas d’un homme frappé de la foudre, dont le cadavre resta chaud longtemps après la mort (1), et, tout récemment, M. Bennet-Dowler, de la Nouvelle-Orléans (2) a avancé que, dans le choléra et la fièvre jaune, la température s'élève assez souvent après la mort; qu’il ne serait même pas rare de la voir dépasser le degré normal et atteindre de 104 à U4°Fahr. (40 à 45° centig.) M. Briquet affirme également avoir constaté ce fait pendant l’épidémie cholérique de 1849 (3). Ce sont là des faits curieux, mais dont l’interprétation est trop en désaccord avec les notions les plus positives sur la caloricité des êtres vivants pour qu’on puisse les accepter sans plus ample vérification. Ils sont, au surplus, formellement contredits, pour le choléra du moins, par les expériences très soigneusement faites de M. Doyère.
« Les cadavres des cholériques, dit cet auteur, n’éprouvent pas de réchauffement; j’ai toujours vu l’ascension thermométrique s’arrêter au moment précis de la mort Ce
qui pourrait induire en erreur, c’est que la mort des cholériques est précédée, dans la plupart des cas, d’un réchauffement qui peut s’élever jusqu’au chiffre de 42o centig. *» Y. Davy, cité par M. Brown-Séquard (4), aurait encore observé deux cas, Lun de rhumatisme, l’autre de congestion pulmonaire, dans lesquels, quelques heures après la mort,
(1) Michel Lévy, Th. cit. , p. 13.
(2) Journal ce Physiol t. I, p. 375.
(3) Briquet et Mignot, Traité du choléra- morbus, Paris, in-8, 1850. 4) Journal de Physiologie , t. 1, p. 375.
le thermomètre de Fahr. indiquait 113° et 108° (45 et 42° centig).
Les cadavres des cholériques ont encore donné lieu à un autre genre d’illusion : des mouvements spontanés ont été observés plusieurs heures après le décès, par quelques médecins, parmi lesquels nous signalerons surtout ceux qui ont exercé dans l’Inde :
M. Marshall, médecin au Bengale, cite deux cas dans lesquels la tête éprouva un tremblement, les doigts et les orteils se détendirent et se fléchirent, les bras exécutèrent des mouvements de pronation et de supination. Elliolson en a observé également des exemples très remarquables chez un Cafre et chez un Malais, morts tous deux depuis quinze minutes. M. Barlovv, médecin de l'hôpital de Westminster, cite également des cas très curieux et très extraordinaires, entre autres, celui d’un homme qui fut pris du choléra pendant la convalescence d’un rhumatisme articulaire aigu. Dix minutes après la mort, tout le corps était immobile; mais cinq minutes après, les muscles de la jambe droite commençaient à se contracter; ces contractions augmentèrent rapidement, se propageant à la cuisse, où les muscles se dessinaient sous les téguments. Six minutes après, les mouvements se montrent dans le membre opposé. Au bout d’un quart d heure, le membre supérieur droit est pris; puis le grand pectoral droit, et le membre supérieur gauche. Une heure un quart après, ces phénomènes continuaient à se manifester. Depuis cette époque, M. Barlow fit surveiller les corps des cholériques, et dans un seul cas, on a noté des mouvements aussi étendus que dans le précédent. Chez ce nouveau sujet, les contractions de la face devinrent si horribles, qu’un malade convalescent demanda à quitter l’hôpital , ne se trouvant pas en sûreté auprès d’un mort qui remuait (sic). M. Gull a vu, dix minutes après la mort, les yeux entrer dans un strabisme convergent.
Sandras, Fo y, Bouillaud, Raikem, Sokotow, disent avoir observé le même phénomène chez les cholériques (l).
Quelle est la cause de ces mouvements; et pourquoi se produisent-ils d’une manière presque exclusive sur les cadavres des cholériques? Sans répondre à ces questions, qui, pour le présent, nous semblent tout à fait insolubles, nous rapprocherons des mouvements spontanés que nous venons de signaler ceux que le docteur Bennet Dowler a provoqués sur des cadavres par le choc des masses musculaires.
Voici les observations dans lesquelles ces faits se trouvent consignés :
Obs. 1. — De quinze minutes à plusieurs heures après la mort, l’avant-bras se souleva et se mit dans la verticale, à chaque fois que ses fléchisseurs furent frappés; le mouvement était lent , et à un égal degré pour la contraction et le relâchement, et occupant à peu près une demi-minute.
Obs. X. — Pendant plus d’une heure après la mort, la main se porta au mamelon à chaque fois que les fléchisseurs furent frappés.
Obs. XIII. — Individu mort depuis deux heures : il leva son bras souvent et rapidement , se frappant quelquefois la face avec force.
Obs. XVII. — Deux heures après la mort, quand le bras étendu formait un angle de 45 degrés avec le tronc, si on le frappait avec la main, ou encore mieux avec le dos d’une hachette, la main se portait à l’épigastre; mais quand le bras formait un angle droit avec le corps, la main venait souffleter la bouche et le nez.
Obs. XIX. — Un Italien, mort depuis une heure : l’avant-
(t) Voir pour l>lus de détails, Auguste Vlillet : du Choléra-morbus épidémique, Paris, 1851 , iu-8», p. 196.
bras leva un poids de deux à trois livres, fixé dans la paume de la main, qui se porta à l'ombilic à plusieurs reprises (t).
Constater la réalité de la mort,
Préciser l’époque à laquelle elle remonte,
Déterminer les causes qui Font produite,
Telles sont les trois grandes questions qui se rattachent à l’étude de la mort, lorsqu’on l’envisage au point de vue médico-légal.
La première, ainsi que l’a très judicieusement fait remarquer M. Tardieu (2), n’a qu’une importance tout à fait secondaire en médecine légale. En effet, lorsque le médecin légiste est appelé, la mort n’est plus douteuse, et la mission de l’expert se borne à déterminer l’époque de cette mort et les causes qui l’ont produite, et nous ne saurions aborder une semblable étude sans sortir complètement de notre sujet.
Pour ce qui est des inhumations et de l’utilité ou de l’inutilité des maisons mortuaires, nous sommes obligé de renvoyer aux ouvrages où ces questions de police médicale sont traitées, et en particulier à ceux de MM. Bouchut et Josat.
(1) Ces expériences, rapportées dans le Journal de physiologie de M . Brown- Séquard, p. 374, ont été publiées dans le New-York journal of médecine , en mai 1846, sous le titre de « Experimental researches on the post mortem conlractility of muscles, witli observations on the reflex theory.
(2) Cours de médecine légale fait à la faculté en 1858.
Vouloir rappeler la vie chez un varioleux ou chez un phthisique qui viennent de tomber dans cet état de mort apparente auquel succède presqu’immédiatement la mort, serait chercher la pierre philosophale. Aussi, dans Taperçu thérapeutique qui va suivre, laissant de côté tous les cas analogues à ceux dont nous venons de parler, nous aurons uniquement en vue les morts apparentes survenues rapidement dans un organisme dont les ressources ne sont pas encore épuisées.
Malgré le nombre et la variété des causes de la mort apparente , nous avons essayé de montrer qu elles agissaient toutes en déterminant l’arrêt du cœur, tantôt d’une manière primitive, tantôt secondairement, par l’intermédiaire du poumon ou du cerveau -, aussi , pour réveiller le cœur, nous dirigerons nos moyens de stimulation sur ces trois centres ou sur l’un d’eux, car « si une seule fonction enrayée a pu suspendre le jeu de tous les organes, il ne faut pas oublier que la stimulation portée sur un seul, peut, à son tour, solliciter le réveil de tous (l). •>
Or, de ces trois fonctions, celle qu’il nous est le plus facile d'exciter, c’est la respiration ; c’est donc à elle que nous devons nous adresser tout d'abord.
Nous examinerons successivement les moyens de traitement qui sont applicables à tous les cas de mort apparente,
(1) Bérard, Dict . en 30 vol., art. Asphyxie .
et ceux plus spéciaux que réclament certains états particuliers, celui de nouveau-né, par exemple.
Le premier soin du médecin appelé auprès d’un individu en état de mort apparente, sera de faire cesser, autant que possible, la cause qui l’a déterminée. « Quelle que soit la o cause immédiate des accidents, dit M. Denonvilliers (1) à * propos du chloroforme, sidération du système nerveux, » asphyxie ou syncope, un point sur lequel aucune discus- » sion ne peut s’élever, c’est que la présence des vapeurs >» chloroformiques dans l’arbre aérien a occasionné et con- » tribué à entretenir les accidents. La première chose à faire » devra donc être d’en provoquer l’expulsion rapide, de la » même façon qu’on déloge par le vomissement un poison o ingéré dans l’estomac. »
Danstouslescas,on exposera le malade à l’air frais, en faisant disparaître tout ce qui comprimerait le cou, le thorax ou l’abdomen. On placera le corps dans la position horizontale. Marshall-Hall recommande de le mettre d’abord en pronation (il parle des individus submergés), le front appuyé sur le poing, et c’est alors qu’il lui imprime des mouvements que nous indiquerons plus loin. On s’efforcera de le réchauffer en l’entourant de linges secs et chauds, en pratiquant des frictions énergiques sur les membres et sur le thorax (2).
Il est cependant certains états de mort apparente qui contre-indiqueront un retour trop rapide de la chaleur -, telle est, par exemple, la congélation. Dans aucune circonstance, l’usage des bains chauds n’est utile, et il est souvent
(1) Bull, de la Soc. de Chir., t. IV, 1853-54, p. 112.
(2) 11 est utile d’indiquer en passant , et comme fait de pratique, qu’il ne faut jamais faire ces frictions que dans un seul sens, pour éviter d’écorcher la peau , et qu’il vaut mieux les faire de bas en liant , pour faciliter le retour du sang veineux vers le cœur.
dangereux par la position horizontale qu’il exige et aussi parce que la pression de l’eau sur la cavité thoracique peut devenir un obstacle au retour des premiers efforts respiratoires, le plus souvent très faibles. Aussi, dans le tableau des soins à donner aux noyés, dressé par Marshall-Hall au nom de la Société de sauvetage de Londres, voit-on que ce médecin proscrit absolument l’usage des bains chauds.
Les frictions, tout en ramenant la chaleur et en favorisant le cours du sang , auront l’avantage de déterminer sur les nerfs périphériques une irritation qui sera transmise à l’encéphale et en ranimera 1 action.
On pourra, dans le même but, porter des excitants sur d’autres parties, telles que les muqueuses nasale, buccale, rectale, et sur celle du voile du palais. On se sert, dans ce cas, ou d’agents mécaniques, comme d’une barbe de plume, par exemple, lorsqu’on veut chatouiller la membrane pituitaire ou la muqueuse du voile du palais, ou bien d’agents chimiques tels que les gaz sulfureux et ammoniacal dirigés dans les fosses nasales. C’est encore dans le même but que l’on conseille d’introduire de la vapeur de tabac dans le rectum. Ces excitants seront, dans quelques circonstances d’utiles auxiliaires, mais, le plus souvent, on sera forcé d’avoir recours à des moyens plus efficaces pour rétablir la respiration et par suite la circulation. On en a proposé un grand nombre : le plus simple, sans contredit, et celui auquel on doit presque toujours recourir, c’est la pression méthodique et rhythmique sur les parois du thorax, qui, par leur propre élasticité, revenant à leur position normale, déterminent la pénétration de l’air dans le poumon. Ces pressions se font avec la paume des mains appliquées sur la base et les parties latérales de la poitrine ; elles sont alors rapprochées Tune de l’autre et retirées successivement de 1*2 à 15 fois par minute. Marsball-Hall, pour arriver à ce résul-
tat, recommande de placer l’individu (il s’agit de noyés) sur le ventre, le front appuyé sur le poing, la base du thorax soulevée par des vêtements pliés en plusieurs doubles -, il fait alors exécuter au corps, alternativement de chaque côté, un mouvement de demi-rotation, et cela de 12 à 15 fois par minute. A chacun de ces mouvements, le thorax serait comprimé par le seul fait de la résistance du sol. Il ne faut pas, je crois, s’en tenir là, et à la compression du thorax, qui a surtout pour effet de chasser l’air contenu dans les voies respiratoires, on ajoutera l’insufflation pulmonaire, que l’on pratiquera après chaque mouvement de compression.
Quel est le meilleur procédé à employer pour insuffler de l’air dans les poumons? Le premier mis en usage consiste à faire l’insufflation de bouche à bouche. Sans contredit, on a pu, par ce moyen, en ayant soin de boucher les narines, faire pénétrer une certaine quantité d’air dans les poumons et ramener à la vie de prétendus morts; mais il faut bien le dire, ce procédé est très défectueux, en ce que la voie est largement ouverte à l’air du côté des organes digestifs ; de là la production facile d’une pneumatose intestinale, qui n’est rien moins que favorable au succès de l’opération.
Cet inconvénient de la pénétration de l’air dans le tube digestif avait déjà été prévu, car Dethardiug, au commencement du dix-huitième siècle, avait proposé, pour l’éviter, d’ouvrir la trachée et d’y introduire directement de l’air.
Pouteau, qui a conseillé la même opération dans les cas de mort apparente à la suite de submersion, se servait de l’ouverture faite à la trachée pour aspirer l’eau qui avait pénétré dans les bronches et y insuffler ensuite de l'air chaud. Cette méthode, tout aussi inutile que dangereuse, est aujour d’hui complètement abandonnée.
On a imaginé, pour pratiquer l’insufflation pulmonaire, un grand nombre d’instruments fort ingénieux, mais dont
le moindre inconvénient, pour quelques-uns du moins, est d’être complètement in utiles. Je veux parler de ces appareils auxquels on adaptait un soufflet, sous prétexte de faire pénétrer dans les poui uons un air plus pur; et de celui de Chaussier pour insuffle de l’oxygène. Ces appareils sont tout à fait abandonnés. En Angleterre, cependant, ledocteur Erichsen(l) a iuventéet proposé une machine très compliquée pour insuffler de l’oxygène dans les poumons des noyés ; il se plaît à décrire tous les avantages qu’il y aurait à se servir de ce gaz et de son appareil. « Le sang serait plutôt artérialisé, le cœur retrouverait plus rapidement son stimulus normal, etc. » Je ne veux pas révoquer en doute les résultats des expériences nombreuses de M. Erichsen, mais il faut avouer que le moyen serait quelquefois embarrassant dans la pratique.
Avant d’en arriver au procédé le plus rationnel, lepluscommodeet le plus souvent mis en usage, il faut examiner la question de savoir si, dans certains cas de mort apparente, et c’est surtout celle produite par la submersion que les auteurs ont eue en vue, il est nécessaire, au moment de procédera cette insufflation, de débarrasser les bronches des liquides qu’elles peuvent contenir. Cela est quelquefois indispensable chez des noyés, chez des opérés de la trachéotomie, chez des nouveau-nés, lorsque de l’eau, du sang, des mucosités obstruent la trachée et les bronches ; seulement il faut pratiq uer les aspirations avec douceur et sans effort. Mais nous rejetons formellement, avec la plupart des médecins de notre époque, les appareils destinés à cette opération, tels que la seringue de Desgranges, le soufflet apodopnique de Gorey, le respirateur artificiel de Chaussier fils. On devra se servir du tube laryn-
(1) Edinburgh Medical and surgical journal : Memoir on asphyxia, par le docteur Erichsen.
gien deChaussier, ou bien encore d'une sonde en gomme élastique ou en métal. Pour notre part, nous donnons la préférence au tube de Chaussier simplifié, c est-à-dire débarrassé de sa petite plaque et de son éponge. A cet état, il présente assez exactement la forme d'une sonde d’homme ouverte à son extrémité laryngienne, aplatie latéralement dans ce point et terminée de l’autre côté par une extrémité élargie en forme de pavillon. Le doigt indicateur de la main gauche, porté jusque sur l’épiglotte, guidera le tube conduit par la main droite, après l’avoir incliné vers la commissure gauche des lèvres; on le redressera en le portant en même temps vers la ligne médiane, pour que son extrémité traverse la glotte. On s’assurera de sa position, en lui imprimant quelques mouvements de latéralité qui devront être suivis par le larynx. Alors, seulement, on pratiquera l’insufflation. Si, par hasard, l’extrémité interne du tube s’était engagée dans l’œsophage, on verrait la région épigastrique se soulever avant la base de la poitrine. Il faut avoir soin, en commençant l’opération, de fermer, avec la main gauche, les narines et les lèvres, en même temps qu’une légère pression d’avant en arrière appliquera l’une contre l’autre les parois de l’œsophage.
M. Depaul, qui a remis en honneur ce moyen dans son mémoire sur l'insufflation pulmonaire, a surtout en vue les nouveau-nés; mais ses conseils sont applicables à tous les cas de mort apparente où l’on aura recours au même traitement. Si l'introduction de l'instrument, tube laryngien ou sonde, est impossible à pratiquer par la bouche, soit à cause de la conslriction des mâchoires, soit pour toute autre raison, il faudra l'introduire par l’une des narines.
On a reproché à l’insufflation pulmonaire de produire la déchirure des vésicules et un emphysème promptement mortel. Pour répondre à cette accusation, il suffit de dire qu’en
opérant sur des cadavre 5 d’adultes, il a été très difficile de produire de ces déchiiures, même en poussant l’air avec force, et que, chez les nouveau-nés et les fœtus, M. Leroy d’Etiolles (1) et M. Depaul (2) n’ont jamais pu en déterminer. Quoi qu’il en soit de ces expériences et des faits contradictoires qui les ont provoquées, voici un témoignage de Mme Lachapelle qui ne peut laisser aucun doute sur l’utilité de Tinsufflation pulmonaire : « J’ai sauvé, dit la célèbre sage-femme, tant à l’hospice que dans ma pratique particulière, plusieurs centaines d’enfants qui auraient infailliblement péri, comme périssaient tous les enfants asphyxiés avant que M. Chaussier nous eût fait connaître son tube. »
On devra pratiquer l’insufflation avec ménagement, sans violence, en séparant chaque envoi d’air par un intervalle tel, que la poitrine revenant sur elle-même, soit en vertu de son élasticité propre, soit à l’aide de pressions méthodiques, ait le temps d’expulser l’air contenu dans les vésicules pulmonaires.
L’électncité a été mise en usage pour faire contracter les muscles respirateurs et surtout le diaphragme, et on a même cherché à réveiller les mouvements du cœur en électrisant directement cet organe. C’est en Allemagne surtout qu’on paraît avoir le plus souvent mis en usage ce mode de traitement, en appliquant les excitateurs sur la région précordiale, et même en implantant dans le tissu du cœur de fines aiguilles que l’on fait ensuite traverser par un courant électrique. Eu France, M. Leroy (d’Étiolles) dit avoir constamment réussi à rappeler à la vie des animaux en état de mort apparente, quand, à l’aide d’aiguilles, il dirigeait le :
(1) Archives générales de médecine, l. XX, p. 302
(2) Mémoire sur l'insufflation pulmonaire, cilé plus liant.
courant sur les nerfs diaphragmatiques. Malgré ce témoignage, nous serions embarrassé pour apprécier la valeur de ces moyens extrêmes qui supposent chez l’opérateur une habileté et surtout une audace peu communes.
M. Duchennc (de Boulogne) (1) conseille la faradisation des nerfs phréniques comme le moyen le plus efficace de rétablir les contractions du diaphragme. Cette opération aura, nous n’en doutons pas, un plein succès, lorsqu’elle sera faite par un expérimentateur aussi habile que M. Duchenne; mais il faut bien l'avouer, et c’est du reste l'avis de l’honorable médecin que nous citons, elle présentera dans la pratique des difficultés presque insurmontables. C’est assez dire que si, après quelques essais, on ne parvenait pas à exciter les nerfs phréniques, il faudrait recourir immédiatement à des moyens plus faciles.
Ajoutons que, lorsque les malades commenceront à sortir de leur torpeur, on leur administrera utilement des boissons stimulantes et cordiales.
Après ce qui vient d’être dit du traitement de la mort apparente, quel que soit l’âge, il ne nous reste que fort peu de chose à ajouter sur ce qui concerne spécialement le nouveau-né.
Lorsque la peau est flasque et décolorée, on conseille de ne pas couper le cordon, afin que la circulation fœto-placentaire puisse continuer à se faire ; mais il ne faut pas oublier que dans l’état de mort apparente, la circulation est arrêtée ; et cette raison serait à elle seule suffisante, s’il n'y en avait d’autres, pour prouver l’inanité d’une semblable pratique. Si, au contraire, l'enfant naît violacé . congestionné, avec des symptômes d’asphyxie, on conseille de ne pas lier le cordon, et de
(l) De l électrisation localisée, Paris, 1855,
le laisser saigner. Ce moyen, très bon lorsque l’enfant présente encore des signes manifestes de vie, ne saurait avoir d’utilité dans l’état spécial dont nous nous occupons, qu'au moment où d'autres procédés auront ramené des battements cardiaques et des efforts respiratoires.
L’électricité serait ici d’un faible secours, car, suivant M. Cazeaux, cet agent est moins actif chez les fœtus qu’à un âge plus avancé ; il faudra donc, comme dans la mort apparente de l’adulte, avoir recours aux frictions, au massage, à la flagellation, à la compression méthodique du thorax. Marshall-Hall indique, comme un moyen très efficace, les douches d’eau froide sur le creux épigastrique et sur la partie antérieure du thorax, afin de faire naître des mouvements réflexes qui amèneront des efforts inspiratoires > il conseille aussi la flagellation sur la colonne vertébrale avec un linge imbibé d’eau froide. Ce sont là d’excellents moyens, et qu’on ne saurait trop recommander.
On fera avec avantage des frictions aromatiques sèches, et l’on pourra tirer de bons effets des bains chauds vineux, aromatiques ou sinapisés, en ayant soin de maintenir la poitrine de l’enfant élevée au-dessus du niveau de l’eau. Enfin, dans tous les cas, il faudra avoir recours au moyen véritablement héroïque, quand il existe encore quelque ressource, c’est-àdire, de l’insufflation pulmonaire.
Disons, en terminant, que le traitement de la mort apparente, dans quelque condition qu’elle ait lieu, exige avant tout, de la part du médecin, une extrême persévérance et la conviction que la mort peut n’ètre qu’apparente, alors même que depuis un temps considérable les signes de la vie ont disparu.
Pour le prouver, je ne puis mieux faire que de rapporter le fait suivant qui a été observé par le docteur À. Mleland, à
l’hôpital Saint-Antoine : Après un travail très long, et qu’on fut obligé de terminer par uim application de forceps, une jeune femme mit au monde un enfant qui ne donnait aucun signe d’existence : il était pâle, le pouls avait disparu, et l’on n’entendait aucun bruit à la région précordiale; en un mot, il était dans un état complet de mort apparente. Après trois quarts d'heure d’insufflation , cet enfant commença à respirer spontanément, et quelques jours après on l’emportait de l’hôpital plein de vie.
ParU. — Imprimerie Félix Malteste et Cie, rue des Deux-Portes-Saint-Sauveur, 22.
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