‹ De la mutilation d'un écrit posthume de Théodore Jouffroy: avec une lettre àChapitre 2 sur 9 · DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES · texte numérisé non relu

DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES

Messieurs,

Un des membres de votre Académie, M. Victor Cousin, vient de faire grand bruit de la mutilaticm exercée sur le manuscrit de Pascal par Port-RoyaL

Il m'est démontré et il vous le sera, comme à moi, si vous jetez les yeux sur les pièces rassemblées dans ce petit volume, que M. Cousin, en même temps qu'il s^occupait de cette restitution d*un écrivain mort depuis deux siècles, mutilait ou faisait mutiler les manuscrits d^un penseur éoiinenl qui appartient à notre époque, et qui vous appartient spécialemait. Messieurs, puisqu'il fut un des membres les plus illustres de votre Compagnie.

Ce qui importe, suivant moi, plus que Tbistoire, c'est la vie; et ce qui importe dans Thistoire, c'est moins de savoir où en était Te^t humain au dix-septième siècle, que de savoir où il en est aujourd'hui.

Sous ce rapport, la vraie pensée de Théodore Jouffroy, qui oc* cupait un de^ premiers rangs parmi les penseurs de notte époque, me parait plus importante à constater que la pensée de Pascal.

Qui ne connaît la pensée de Pascal ? Deux siècles nous séparent de lui. Restituer ses moindres expressions, conmie vient de le faire M. Cousin, est un soin d'archéologue qui a son utilité, «ans doute, mais une utilité très-secondaire.. E^ sommes-nous à Pascal, quand le Dix-Huitième Siècle a coulé depuis ? Le Dix-Huitième Siècle est l'Océan dont Pascal fut une des sources, mais qui a laissé ses sources bien loin derrière lui.

Que m'importe la pensée de Pascal, quand, après Pascal, sont venus Montesquieu, J.-J. Rousseau, Voltaire, Diderot, Buffon, Helvétius, d'Holbach, Fréret, Boulanger, et tant d'autres! Que mimporte la pensée de Pascal,, quand, après le Dix-Septième et le Dix-Huitième Siècle, est venue la Révolution Française, c'est-àdire la nation de nos pèces, Hianifestaot par des actes sa croyance philosophique I

Sont-ce donc les morts qui ont la certitude ? En ce cas, Pascal est un mort bien moderne, et le aofo qu'on prad dé retrouver jusqu'aux moindres linéaments de son style est un soin bien futile.

Mais non, ce ne sont pas les morts qui ont la certitude, et, comme le dit le Psalmiste, Non mortui laudabunt îe^ Domine, neque omnes qui descendunVin inferum, sed qui viimnt. Ce sont les vivants qui ont la certitude.

Ceux donc qui représentent véritablement la vie idéale la plus voisine de nous méritent, au moins autant que les morts plus éloignés, qu'on conserve et qu'on vérifie leiur pensée.

Jouffroy est, à quelques égards^ lé Pascal de notre époque. 11 est mort, comme je l'ai dit, au bout du sillon ouvert par Montagne. Montagne est m commencement de ce sillon dt doute, Pascal an milieu, et lui a la fin.

Et ce qui me tonchct é'est moins ce commencement et ce milieu, d'ailleurs bien oonnus, que cette finnaurquée patr Jouffifoy, puisque c'est de là, et non do eominencemeDt on du milieo, que nous, les vivantSy nous avons à porter plus loin la m que l'Humanité antérieure nous a tradsmise pour que nous la transmettions à notre tour, agrandie, à nos desceodanta :

Et quoii atnofêê vîlal tampttia iraditmi.

Gela étairt, souffriree-vous doile, Messieurs^ que tandis que l'on se fait honneur de restaurer, dans les plus petits détails, un ma* nuscrit de deux siècles^ dottt tout l'essentiel est non-seulement connu, mais passé dans l'esprit humain, o& ensevdisse dans Toubli des œuvres qu'il est nécessaire à l'esprit humain de connaître ?

Je ne vous dis paa, Messieurs, qu'il est de votr« devdr et qu'il serait de voire honoeurd'inforaier sur le fait des mutilations avérées d'vD des écrifs de Jouffroy, puMié dermèrement Cerlea, un jngeoient porté pac vous sur cette affaire conviendrait de touspoiots à votre Compagnie. N'étes-vous pas, en effets l'A^sadémîe des Sden-

ces morales], et quel plos grand outrage a la moralité humaine que celui qui a été commis? Qui pourrait d'ailleurs vous arrêter dans votre enquête? Le mort, qui est ici l'offensé, était Thonneur de votre corps; l'éditeur, qui s'accuse lui-même et se repent, est aussi de votre corps ; enfio, le chef d'école, qui, à nos yeux, est Fauteur du délit, et qui s'a))rite sous ses hautes fonctions politiques pour ne pas se défendre, et même (ce qui est insensé ) pour accuser ceux qui à bon droit Taccusent, fait également partie de votre corps. Eu outre, il a lui-même ouvert la voie à cette enquête, puisqu'il a flétri dans Port-Royal l'acte dont il s'est rendu coupable. Qui pourrait donc vous arrêter si, dans votre sagesse, il vous convenait d'informer? Mais, en supposant qu'il vous convienne mieux de couvrir ce qui s'est fait d'un voile d'oubli, pouvez-vous abandonner au hasard, sans en prendre aucun souci, les manuscrits de votre ancien collègue?

Or il est évident que si ces manuscrits n'exercent pas votre sollicitude, après le délit des mutilations qui viennent d'être exercées sur quelques-uns, ils sont désormais perdus, et ne verront jamais la lumière.

11 est constaté, par la Notice que M. Damiron a placée en tête des Nouveaux Mélanges de Jouffroy, que « Jouffroy a laissé en mou- <i rant de très-nombreux papiers. Dans une note de sa main, qui « en est en partie le catalogue, on compte soixante-neuf numéros ; « et dans cette liste ne sont pas compris nombre de morceaux, de « fragments, de rédactions d'élèves ou de sténographes qu'il avait « cependant recueillis et mis en ordre avec soin. »

Je viens donc, comme en a le droit tout membre de la Nation, puisque vous êtes un corps constitué dans la Nation et par elle, je viens vous demander de veiller à ce que ces manuscrits ne soient pas anéantis.

Qu'une commission, nommée par vous, prenne connaissance de ces manuscrits, en relève l'état et le contenu, et en détermine, dans un Rapport, le sujet et l'importance.

L'opinion publique verrait, Messieurs, avec satisfaction, ce soin religieux qui viendrait, comme une purification , après un grand scandale.

30 décembre 1842.

Pierre LEROUX.

PBfiHIiiRE PIRTIE.

Iih toinlie ûe JInnIÊtpmf.

. Qaand Jouffroy mourut , il y a quelques moits, M. Cousin » qui i^ans doute avait ses raisons pour cela, le représenta, dans un portrait improvisé sur sa tombe, comme un pur psychologue , son élève , qui ce de .peur de s'égarer, sur les pas même du nifénie, dans la haute métaphysique, oubliant un peu trop les i> instincts sublimes et le dogmatisme immortel de Tesprithui> main , se plaisait à demeurer sur le ferme terrain de la psycho- 3» logie, )!> c'est-à-dire, suivant la définition donnée ailleurs par M. Cousin , dans le vestibule de la philosophie. M. Cousin faisait donc de son élève une redite de La Romiguière , et une copie en France des philosophes écossais : ce II était chez nous le véritable T» héritier de La Romiguière ; parmi les étrangers , il faut le mettre fi entre Reid et Dugald-Stewart, semblable à Tun par le sens et n la gravité , à l'autre par la finesse et la grâce. » Pour une improvisation funéraire f il faut avouer que voilà un jugement bien

tranchant , bien définitif; je nexamine pas s*il était bien placé et bien charitable.

A la même époque , M. Lerminier, parlant de la mort de Jouffroy dans la Chronique de la Revue de Paris, terminait son éloge par un rapprochement bien différent, et si étrange au premier abord , pour qui avait entendu ou lu les assertions de M. Cousin , qu'on a pu y voir un trait d'ironie, avec l'intention d'être convenable et de pard|!ti;e la|[d«itif datis t]b ^rçil mclmênt, tout en faisant ses réserves aux yeux des gens fins et spirituels. «M. Jouf- » froy, disait-il, restera dans les lettres françaises comme écri- » vain philosophe. Plusifiurs ée ses esgaU lui mériteront l'honneur » de figurer un peu au-dessous de Montaigne, de Malebranche, » et de Pascal. »

Un autre écrivain , dans un journal quotidien , comparait aussi Jouffroy à Pascal, et, développant ce que M. Lerminier n'avait qu'indiqué, montrait Jouffroy succombant, comme Pascal, dans la lutte du scepticisme et de la foi.

Un autre , dans une correspondance insérée à l'étranger, l'appelait le Chatterton de la philosophie.

Déjà, depuis plusieurs années , M. Sainte-Beuve , qui a été l'élève de Jouffroy, avait insisté sur l'inquiétude d'esprit et la rêveuèe mélancolie de son maître. Ce que M. Sainte-Beuve a surtout saisi chez Jouffroy, c'est l'instinct de la grandeur. Dans des' vers qu'il lui a dédiés, il compare son enfanôe à celle de Platon. Nous voilà bieù loin de La Romigaîère , de Reid , et de Dugald- Stewart. Dans un portrait en prose , travaillé avecart , M. Sainte- Beuve initie le lecteur, sous beaucoup de voiles , il est vrai , aux tristesses du philosophe. Je dis philosophe , et je ne devrais pas le dire ; car la pensée de M. Sainte-Beuve , c'est que Jouffroy n'était pas né pour la philosophie ; qu'il s'est trompé de vocation , qu'il a fait fausse route , qu'il était de sa nature plutôt artiste que penseur, qu'il aurait dû écrire de l'histoire ou composer de» romans.

Voilà , de la part déjuges qui tous ont beaucoup connu et ffé-' quenté Jouffroy, des appréciations bien diverses, et en apparence si contradictoires qu^'elles se renversent les unes les autres.

Et néanmoins, pour nous qui avoi^ joui également de sa so-. ciété pendant plusieurs années , tous ces jugements si différents s'expliquent. Tous ont de la vérité. Chacun répond au modèle par un certain côté; mais chacun, pris à part et exclusivement^ ne dotine de ce modèle qu'une image incomplète et fausse^

Il est bien vrai , par exemple , que Jouffroy a voulu fonder en France une sorte d'école expérimentale à la façon des Écossais. Sous Tinfluence délétère de TÉcole Normale et de M. Cousin , Jouffroy s'égara , dès ses premiers pas, dans une absurde méthode de philosophie. L'observation directe du moi par le moi^ l'analyse objective des physiciens transportée du monde extérieur dans le monde moral, est une chimère et un suicide. Jouffroy, indté d'abord par les leçons de M. Royer-Gollard et de M. Cousin, poussé ensuite par une sorte de dépit contre M. Cousin lui-même, lequel, après avoir vanté cette méthode, n'en faisait aucun usage, se coiffa* de cette chimère, et se suicida bravement. Il s'était fait d'inconce-** vables illusions sur la portée de ce qu'il prenait pour la plus grande des découvertes. Dans sa conception , il ne s'agissait plus de l'observation empirique des Écossais, mais d'un instrument tout nouveau, d'un nouvel organe (pour employer l'expression d'A-t ristoteetdeBacon), au moyen duquel nous allions regarder dans notre monde ihtérieur comme nous regardons avec les yeux dans le monde perceptible à nds sens. C'était la généralisation absolue du mouvement des sciences physiques qu'il rêvait. Il crut donc, pendant plusieurs années, que la philosophie, plongée jusque là non pas seulement dans des ténèbres, mais dans le néant absolu, attendait un Galilée , et qu'il serait ce Galilée. Qu'a-t-il découvert avec son prétendu télescope, où le moi est à la fois sujet et objet? Hélas 1 il n'a rien découvert. La question est maintenant jugée. La méthode ne se relèvera jamais du discrédit où elle est tombée. Mais Jouffroy a consumé en partie ses forces dans cette fosse obscure où M. Cousin le fit descendre avec lui , et le laissa , sans y rester lui-même (car M. Cousin joua en cette occasion le rôle du renard de la fable) . C'est par ce côté qu'on peut, comme l'a fait M. Cousin dans l'éloge funéraire de son élève, le représenter comme ttn timide psychologue, qui ne voulut pas s'égarer but

les pas même du génies et qui se plaisait à demeurer.... dans la fosse où on Tavait mis.

Hais c'est une erreur ou un mensonge que d'affirmer que Jouffroy aimait cet obscur séjour pour ce séjour lui-même. Il est vrai qu'il s'y confina, et long-temps» parce qu'il croyait toujours y voir naître une divine lumière. Il est vrai aussi qu'il craignit de s'égarer ^ur les pas du génie. Il est vrai qu'il ne suivit pas M. Cousin dans ses voyages, qu*il n'alla pas avec lui prendre les idées chez Kant, chezPichte, chez Schelliug, chez Hegel. S'il y avait eu un philosophe russe en renom , M. Cousin aurait visité la Russie , dût le czar le tenir trois mois aux arrêts, comme fit le roi de Prusse, quand on voulut lui inoculer l'Eclectisme à Berlin. Jouffroy, l'œil braqué sur son télescope intérieur, laissa son maître voltiger de doctrine en doctrine, avec cette heureuse flexibilité que M. Damiron relève , dans un de ses écrits , comme le trait caractéristique de M. Cousin, « et qui, dit-il, prenant une habi- » tude aussi vite qu'elle en quitte une autre, se prête à tout. »

Il y a donc, suivant nous, autant de vérité à rappeler Montaigne à propos de Jouffroy, comme Ta fait M. Lerminier, qu'à rappeler uniquement La Romiguière et les Écossais. Car, fatigué et dégoûté de sa méthode expérimentale, Jouffroy, se laissant aller parfois à une inspiration plus libre, a écrit quelques pages de psychologie véritable à la façon de Montaigne. D'ailleurs, il se rapprochait de Montaigne par le scepticisme. Je montrerai plus loin qu'il tient, en effet, à cette chaîne dont Montaigne est le point de départ traditionnel , et qu'il en est le dernier chaînon • Jouffroy est mort sceptique au bout du sillon ouvert par Montaigne.

Mais comme il n'avait pas cette tête bien faite que demande Montaigne pour trouver le doute un oreiller doux et commode , la comparaison que M. Lerminier et d'autres ont faite de lui avec Pascal est , sous ce rapport, tout aussi légitime. Car il a souffert du doute comme Pascal, et il est mort spirituellement, comme Pascal, dans la lutte du scepticisme et de la foi.

Aussi je comprends encore ceux qui, dans cet homme, où M- Cousin ne veut voir ni grandeur ni hardiesse philosophique »

mais seulement du sens et de la gravité, de h finesse et de la grâce, ont vu au contraire de lenthousiasme et de la naélauco*lie. Celui qui Ta appelé le Chatterton de la philosophie » enten*dant par là qu'il se ressentait beaucoup de l'époque où Ton a écrit Werther, René, Obermann, où ont paru les poèmes de Byron, Lélia, et tant d'autres œuvres empreintes de la douleur du doute» ne s'est pas trompé sur la nature intime de Jouffroy ; et les ré«»> vélations de N. Sainte-Beuve sur la profonde tristesse de son maître sont aussi parfaitement exactes.

Il faut donc avouer, d'une part , que les écrits que Jouffroy a laissés ne donnent pas une idée complète de sa nature morale et intellectuelle, et, d'autre part, que celui que l'on peut considéri^r de tant de façons était un homme vraiment remarquable , mais ondoyant et divers, comme le dit Montaigne de notre espèce en général, et plus que ne l'est en général cette espèce.

La force et la faiblesse s'étaient unies , pour ainsi dire , pour composer JouiTroy. Au physique , au moral , il présentait cet étonnant contraste, cette dualité douloureuse. Aussi, à ne voir que sa personne , on aurait mieux compris ce qu'il était réellement , qu'en lisant ses écrits.

Un peintre qui aurait eu à représenter Hamlet aurait pu s'inspirer de la mélancolique figure de Théodore Jouffroy.

Même avant la longue maladie qui , de crise en crise, l'a mené lentement à la tombe, cet homme , si calme et si plein de sérénité en apparence , était comme un vaincu qui connaît sa défaite. Je ne parle pas des années écoulées depuis 1850, de ces années troublées, suivant l'expression de M. Damiron (1), par les mauvaises heures de la politique et des affaires; je parle des années de jeunesse, des années entre 18*25 et 1850. Il y a une tristesse

(4) Dans la NoUc^ sur son ami , cUmt il ^|| Pdrlé ^v^ l^ji,

visi&le malgré toas les voiles dont on la cache. On sentait cette tristesse en voyant Jouffroy; on découvrait aisément que son intérieur ne répondait pas à sa surface. Il prenait volontiers Faîr d'un stoïcien ) mais il laissait Tidée d*un homme désolé.

A4 surplus, ce contraste de force et de faiblesse ^e montrait non seulement dans son air, mais jusque dans les traits de son corps* Ses membres semblaient au premier coup d'q^il 4'une gnramde vigueur musculaire ; mais, en regardant mieux 9 on apercevait la débilité. De même, il paraissait d'abord trèsgrapd de stature , quoiqu'il fût de taille asses; ordinaire. Son type de figure était celui du pays où il prit naissance, celui des monta*- ^nards du Jura : de grands plans » beaucoup de régularité , Ip profil droit, la figure plus longue qu'pvale, le frant haut et se détachant du visage au lieu de s'y encadrer et de s'y unir. Ce type annonce à la fois l'énergie active et l'intelligence , mais plutôt distinctes, et comme séparées, qu'unies indivisiblement. Les traits du visage étaient d'une grande délicatesse, mais sans moelleux; le nez saillant, sans être aquiliu; les lèvres un peu trop serrées. Mais ce qui était la force à ces traits d'ailleurs mâles , c'était la couleur des yeux et des cheveux. L'œil grand, mais peu fort, était bleu, ou d'une couleur tendre qui approchait du bleu ; les cheveux étaient presque blonds. Le regard était celui d'une belle jeune fille plutôt que d'un homme. Ajoutez la blancheur de la peau, et la pâleur habituelle répandue sur ces traits. La couleur, ce signe de la vitalité des organes profonds, tient si essentiellement à la physionomie , qu'on pourrait dire qu'elle la constitue à elle seule. Il n'y avait que du dessin dans la tête de Jouffroy, il n'y avait pas de couleur. Il se révélait ainsi par une physionomie qui n'était pas de son sexe, une physionomie féminine sur un visage d'homme. Sa tête ressemblait à son corps, qui, je l'ai déjà dit, paraissait taillé en Hercule, et en réalité était faible comme celui d'un adolescent en croissance. C'était, certes, une belle organisation , mais dont les éléments semblaient contradictoires-. On ne se rendait pas compte de cette contradiction , mais on la sentait. Avant sa maladie, qui le voûta, il portait la tête b^Ute, ipais avçç trop d'afoctatij^n, 0^ aurait pu 4ire 46 M o«

MIPHLÀTION hm ÉCRIT J)B JOUPMOY. 7

qtti CàBiilld Dèsmotiliûs disait de Sâfnt^Jufit : ^ II porte sa télé e^mme un Saint^SaerdnieDt. ^ Et eu eiét eette tète était pour lui un Saifit-Saeremetit, d'où devait sortir là Philosopliiè. Sou défaut le plus apparent était le dédain. Ge dédain se montait sursesièTres, dans son geste, et dans tô^te sa personne. Ainsi fait^ il était d'un abord à la fois doux et glaoial. Il attirait, et il repoussait. On sentait un homme né pour la sympathie, mais qui ne se la permettait pas ; qui aurait aimé Fabandea, mais qui n*osait ou ne savait pas en jouir^ Il avait toujours Tair de oaclier en luirmôme un ^nd secret, qui lui interdisais de se livrer à aueun épanchenlent , de peur de l^ss^ échapper le mystère précieux de son âme.

Non, le public ne connaît réellement pas Jouifroy, malgré ses cours , ses écrits , ses discours de tribune , etk part malheureuse qu'il a prise à la politique ; ou du moins le public ne le connaît que par ses faiblesses et ses erreurs. II y eut une fatalité sur cet homme, qui rempôcha d'être lui^ de se montrer ce qu'il élait réellement. Que cette fatalité lui soit imputable, je n'en discou^ viens pas ; mais enfin ce serait s'abuser que de le prendre pour ce qu'il a paru , car il n'a pas paru ce qu'il était.

C'était un homme d'idéal, un homme que la prophétie de l'avenir avait ému jusqu'au fond des entrailles. Et cet homme a ré*sisté à l'idéal, jusqu'au point de compter parmi les adversaires et les persécuteurs de la vérité I il a résisté à l'avenir, jusqu'au point de se faire un des champions du passé contre cet avenir !

L'avenir lui pardonnera, car il a rendu témoignage à l'avenir; il a éérit le morceau intitulé : Comment les dogmes finissent.

Quand, il y a un an , cette Revue (1) commença à paraître, nous donnâmes pour Introduction ces pages écrites par Jouffroy (2), et qui resteront pour l'accuser et en même temps pour le faire

(1) Là Revue Indépendante,

(2) Jouffroy vivait encore quand , considérant ces pages , écrites poui* notre cause , comme un bien qui nous appartenait plus qu'à lui , puisqu'il ne paraissait plus s'eti souvenir, nous les lui empruntâmes , pour les tourner contre le parti philosophique et politique atiqniel i{ ^t^ft attaché. ^!^i|S tf^^ |i $wé%Y de m çp lègi. Voy. l'APFf»ï)l€K,

U MUTILATION D UN ÉCWT DE JfOUFFftOY,

plaindre et absoudre. Ces pages.étaient, avant Téorit tNMthttme dont la mutilation nous occupera toul-à-rheure» la plus vraie manifestation qu'il eût donnée de lui-même. Il faut ajouter qu'il ne les a jamais reniées, ces pages; comment» en effet, aurait-il renié son expression la plus sublime? Seulement il y a renoncé, ea renonçant à en tirer les conséquences ; et une fois qu'il y eut renoncé , il ne comprit plus rien à Ténigme de sa vie, et il maiw cha comme un homme qui a perdu la lumière.

Pourquoi un homme meurt-il ainsi, sans pouvoir arriver Jiu développement de sa nature et à sa manifestation vraie? Pourquoi y a-t-il pour ainsi dire en nous des plans divers qui se renversent et se détruisent, de telle sorte que ce qui devait être un monument se change en ruine , et que toute unité disparait dans un chaos de pensées et d'actes incohérents et contradictoires? Demandez-le à Dieu , dont la Providence se confond avec la fatalité.

Pourquoi Dieu a-t-il écrit notre destinée jusque dans les traits de notre visage? Car cette même contradiction que Jouffroy portlait dans son intelligence, il la portait , comme je viens de le dire, dans son organisation.

Jouffroy a connu ridéal,mais il lui a résisté. Il lui a résisté par faiblesse, à ce que nous croyons; et il se trouve ainsi l'avoir connu sans véritablement le connaître. Voilà ce qu'il faudrait écrire sur le monument qu'on lui élève à Pontarlier.

Quand Tldéal s'est posé dans une âme , il la tourmente jusqu'à ce que cette âme se livre et s'abandonne à la force divine, ou rejette cette force divine, se jugeant elle-même incapable d'y obéir. C'est un martyre et un noble martyre que d'être ainsi pressé par la Grâce , même lorsqu'on n'a pas en soi la puissance d'y céder, et qu'on meurt dans les chaînes. Supposez tant de grands saints qui ont flni par trouver le mystère de leur vie; supposez-les, dis-je, morts dans la lutte, dans la transition , et , comme je le disais lout-à-l'heure , dans les chaînes. Ainsi a expiré l'homme dont nous parlons. Nous avons vu son martyre , nous pouvons en rendre témoignage.

Nous pouvons, dis-je, eq rendre lémoigqa^e cpntn) les irQi||r

WfBmATlON B'UN ÉCRIT DE JOUPFR0¥.

^es élogeé et les outragées indirects de ceux iqtii se disent 9W OMè , et dans les rangs desquels il est mort. ^

' Nous venons de relire les discours ' prononcés avec la 'dernière pelletée de terre qu'on a jetée sur son corps. Si son ombre» comme disent ceux qui ajoutent Coi aux onibres ou qui«ii parlent (on en a parlé , je crois, sur sa tombe) , eût été là assistant à ses ^sèques, elle eût rougi, et se fôtindigiiée des éloges qu^^on luidon-» naît; car elle eût senti les coups de poignard- déguisés et adrdteliient portés à sa véritable gloire /sous de faux semblants d'àmitié«

scepticisme universel ! scepticisme des prêtres , scepticisme des philosophes! scepticisme des maîtres qui enseignent la jeunesse, et de la jeunesse qui les écoute ! mutuelle hypocrisie! consentement mutuel de mentir, qui donne raison à ce mot du plus grand sceptique de notre temps , du sceptique pratique nommé Talleyrand : « Lu parole a été accordée à l'homme pour déguiser sa )) pensée! » profanation de la parole, sacrilège permanent du Verbe divin! tu es arrivé aujourd'hui à tel point, que je vais être un objet de scandale , parce que je m'étonne qu'on ait enterré catholiquement celui qui se résuma en ces termes devant la jeunesse assemblée : .

« C'est par une loi nécessaire quune doctrine se produit ; c'est y> par une loi nécessaire qu'elle règne; c'est par une loi nécessaire » qu'elle passe, quand sa mission est terminée. Celle du Christu-

» NISME ME SEMBLE AVOIR ETE d'aGHEVER l'ÉDUCATION DE l'HuMANItA, » ET DE LA RENDRE CAPABLE DE CONNAITRE LA VÉRItA SANS FIGURES ET » DE l'accepter SANS AUTRE TITRE QUE SA PROPRE ÉVIDENCE. Dès què

» cette œuvre est terminée dans un esprit, il est nâgessairb que » LE Christia^sme s'en RETIRE; mais , en se retirant, il emporte

» AVEC LUI LE GERME DE TOUTE FOI , Ct c'CSt tOUJOUrS la PhUoSOpMe

» qui lui succède (1). »

Quand Jouffroy écrivait , en 1825, Ççff^ment les dogmes finissent;

(i) Leçon ê^r la Dèsiméf h^fmi1{e , XmétM d^Ms les |)|fçi9i6r8 MéUfkge^^

40 MOfHiATION D'UN ÉCRIT DE lOUFFROY,

ou qtiMày en 4831, il manifestait an pleine obairo son estime pour les disciples de Saint*8imon, «t pi^oolamait aveo eux }a né* «esfllté d'une nouvelle synthèse religieuse; ou quand ^ en 1884, il formulait itératirenient sa fetme oroyanee sur ravénemont tiéoessaire d'une religion nouvelle , dans sa célèbre leçon n$r h §eeptkiêmé de notre époque ^ pensait-il que le premier niot de ses 3fiais, en l'etiteprant, serait cette précuntion oratoire : ApriM Ih priirêê et les iêeùuts ée la religion l

Quoi! ee n'est qu'après les oérémotiies de qe que Jouffroy ap^ pelait \t vieux dogme ^ ce n'est qu'avec le consentement tacite des prêtres de cette religion qu'il appelait la religion du passé, que vous osez adresser votre éternel adieu à l'esprit qui a écrit çt buriné à plusieurs reprises : « L'ancienne religion est morte, piQ^te à jamais; elle n'est plus dans certains cas qu'une tyrani)ie décrépite , et y dans d'autres, qu'un joug hypocrite, qu'un inensonge , qui empêche la religion nouvelle de naître. »

Hélas! nous en convenons pour Jouffroy, il a mérité, par son inertie , par son défaut de foi , pai* son scepticisme , d'être aîn§i offert en holocauste à ce culte ancien renié par lui ; il a mérité , par son attachement aux établissements du présent, de paraître pourir dans les bras du passé. Mort glaciale et froide ! mort sans amour, sans consolations, et, quoi qu'on en dise, sans prières efficaces et sans secours religieux réels.

Où en sommes-nous, grand Dieu 1 et qu'est-ce aujourd'hui que la religion, pour qu'on appelle mourir religieusement, être porté cadayre dans une église !

J'invoque le récit que M. Damiron a fait des derniers jours de son ami , et je demande si l'on avait en conscience le droit d'enterrer catholiquement celui qui , ayant nié le Christianisme comme religion divine et comme culte, et se voyant dès longtemps piourir , n'si pas appelé le Christianisme à son secours :

« Il y a $i^ mois à, pçuprès , » dit M. Damiron , « au retour du » court voyage qu'il fit dans ses chères montagnes , il parut lan- » guissant, affaibli, fréquemment pris de fièvre et de malaise; » trois mois après, il gardait le lit, et encore trois mois , il n'était >>,fim. 4^ ^enda«t II voyait ^o» m4, \\ h jugefiit, je àims

MUTIÏiATIOIJi H'm ÉÇWT DB JOUFPBOY, ii

» même qu'il le digciitait. Cpmai^ eanm question de philosophie, > il embarrassait de sa nette et vive logique ceui^ qui ne peu*- )» saie^tpaa ou feignaient 4e 4l^ pas. penser ppmnie lui; il w st >^ ^enâlât pas sm plus douces etaus^ plii$ présidantes consolations, # parp^ qi]i6 ce n*é|aient pas des raison^; ily souriMt tristement, » niais il ^'y croyail pas ; e| , soit d^n^ ^o^ langage «luQtt ^'uo aoQup d'oil» 4'ua gest^i soit quelquefois mémo en paroles ex? ^ plicites et directes , il concluait toujours rigoureusen^ent k ^ qri^lquQ chose de funèbre* Jfe me souviens qu'un de ses derniers » jours 3 comme je pensais lui avoir enfin produit quelque illulai HQUf il me dit : Mon ami, soyez ntr que je mis mal, très malf y^ cela tient à différentes causes. Il se sentait donc mourir, etmou- » rir à son âge , en pleine vigueur d*esprit, dans toute la force et ^ toute la maturité de la vie philosophique ; il se sentait retiré » d'un monde où il avait encore quelque chose à faire , où il avait » à prendre soin de plus d*une destinée, et de celles dont la fa- )) mille Favait fait la providence , et de celles dont la science Fa*^ )» vait institué un des guides. Il pouvait donc bien , daqs ces pen- ^ sées, garder encore, comme toujours, TesprU lucide et calme; n mais qu'il devait avoir le cœur affligé et troublé I Et cette » épreuve s'est prolongée durant de longs jours et de sinistres » nuits ; elle a duré ju^^qu'à sa dernière heure , croissante , près* n santé, lui laissant touto conscience et lui enlevant toute espéx> rance, toute espérauoe terrestre du moins : car de l'autre côté » il espérait, comme il aimait, comme il croyait. Cette épreuve a » donc été plus décisive qu'aucune autre ; elle a eu tout le ca- » ractère d'une de ces voies de la Providence que Dieu suit pour » susciter dans ses meilleures créatures des vertus d'un ordre à » part, les vertus de la bonne mort. »

Est-ce là, je le demande, une mort chrétienne, une mort catholique ! Jouflfroy a-t-il fait abjuration de la condamnation formelle qu'il avait portée contre le culte du passé? Non: il est mort comme il avait vécu, sceptique et désolé; il est mort entre le passé et l'avenir; il est mort comme on meurt quand des trois termes qui constituent le temps dans §on rapuprt à l'éteruité, on »>»Wisit cju'uny lepréseptp

Il est mort, dis-je, dans le présent; mais le présent, pour se faire pardonner du passé , a exposé son corps dans une église. Et le chef de FUniversité, inventant en cette occasion un rituel d*accord avec ce qu*est la religion de notre temps, a commencé son discours funéraire par cette formule : Après les prières de la religion: preuve de soumission du philosophe, au bénéfice de rUniversité ! Ainsi celui qui ne croyait pas à la durée du Christianisme, parce qu'il ne croyait pas à sa divinité, celui qui croyait à la venue plus ou moins lointaine d'une religion nouvelle , d'une religion purement philosophique , a été enterré catholiquement! celui qui a écrit Comment les dogmes finissent ^ et qui a professé en Sorbonne que le système religieux du passé est indigne des lu^ mières actuelles de V Humanité, et doit être rejeté (1) ; celui*-là a subi, après sa mort, les cérémonies des vieux dogmes que sa conscience, fidèle à sa parole, avait repoussés jusqu'à son dernier soupir. Soyez donc satisfaits , prêtres des dogmes qu'il a tant de fois déclarés déchus, et pardonnez à l'Université !

Mais quoil prêtres, votre satisfaction ne serait qu'une ironie, votre tolérance un mensonge? Vous enterrez , et vous ne pardonnez pas! Pourquoi ces anathèmes après des prières, pourquoi ces dénonciations après des paroles de paix? Pourquoi le nom de Jouffroy vous sert^il aujourd'hui de prétexte pour faire la guerre à rUniversité? Après tout, l'aiTaire de ses funérailles vous regardait aussi , ou votre culte est tombé bien bas. Vous avez livré vos pompes à celui dont la bouche a prononcé cent fois votre déchéance, et ne s'est pas rétractée : étcs-vous bienvenus à accuser sa mémoire, le lendemain de votre bénédiction sur sa tombe!

(1) Cours de Droit naturel, dixième leçon, sur le Scepticisme de notre époque.

MUTILATION D'UN ÉCRIT DE JeUPFIlOY. 1 5

Mais laissons la guerre da clergé.

Au moins ramende honorable faite par M. Villemain était honorablement faite, sans arrière^pensée , sans vue personnelle» sans autre intention que de déplorer le sort de Jouffroy, et de jeter sur ses erreurs un voile de pardon et d'oubli. En un mot, elle était telle que la nécessité de la situation la commandait. Si c'était, comme nous le pensons , un malheur pour la vraie gloire du défunt , que d'être abandonné dans la partie la plus mémorable de ses opinions et dans ce qu'on pourrait appeler le cœur de sa philosophie, c'était, il faut bien en convenir, un malheur mérité. Jouffroy, nous le répétons, s'était condamné lui-même, à cet égard, par l'excès de son scepticisme. Celui qui , après avoir reconnu la nécessité d'une religion nouvelle, n'a rien fait pour amener les croyances régénératrices qu'il avait prophétisées, mais a paru tout faire, dans les dernières années de sa vie, pour les combattre ; celui qui sembla, depuis 1850, avoir peur de l'avenir autant qu'il avait eu dégoût d'abord du passé ; celui qui avait fermé peu à peu toutes les portes de son âme à l'enthousiasme; celui qui, au bout de ses raisonnements, était tombé dans le phis morne fatalisme que jamais penseur ait connu; celui, enfin , qui a écrit : «Il n'est plus en moi de sentir ni enthousiasme ni haine » pour les opinions qui se disputent la scène du monde. Les évé- » nements sont si absolument déterminés par les idées , et les » idées se succèdent et s'enchaînent d'une façon si fatale, que » la seule chose dont le philosophe puisse être tenté , c'est de se y> croiser les bras^ et de regarder s'accomplir des révolution; )» auxquelles les hommes peuvent si peu (1) ; » celui-là s'était li* vré d'avance à l'espèce de condamnation prononcée sur lui pat M, Villemain au nom des dogmes du passé.

(i) Mélanges^ art. De h Beslinée humaine*

Non, e» vérilé^il ir^eiitre pas dans notre intention de jeter sur M. Villemain aucun blâme. H a pu ^ il a dû condamner implicitement Jouffroy, ses écrits, son enseignement» ses opinions. D'abord, il représentait rÉtat, et FEtat dans la plus auguste et la plus religieuse de ses fonctions, Téducation des générations nouvelles» Ensuite, comme contemporain de Jouffroy, cette condamnation ne lui messied pas, faite comme il l'a faite, fe'est-à-dire indirecte, sans formulation, sans arrêt, marquée seulement pat* quelques mots, et exprimée par lêf terne de l'éloge et l'ambiguïté de Fôrsiison.

Singulière destinée, en effet, de M. Villemain ! L'École Normale, ce séminaire dd l'Empire, qui s'est perpétué jusqu'à nos jours dans la fonction de fournir au pays ses éducateurs , l'École* Normale avait pf oduit , presque eii même temps que M. Villemain, deux hommes qui, doués de facultés remarquables, mais très différentes des siennes, avaient été; pour ainsi dire , destinés à le guider dans la voie de la vérité et de la religion- Évidemment c'était aux deux philosophes de l'École Noimale à faire un credo philosophique que le littérateur de cette École pût comprendre et accepter. Mais les philosophes ont manqué à leur devoir, et dut fait défaut au littérateur.

Ainsi privé d'appuis, de lumières qu'il pût suivre, de conseils qu'il pût écouter, M. Villemain, ce représentant de l'Université , si semblable à elle qu'on pourrait le dire identique avec elle , s'est trouvé fort au dépourvu , entre un Sophiste etûh Pyrrhonien.

— «Étrange philosophe que vous êtes ! peut dire M: Villemain à M. Cousin, vous avez fait un système qui se résout dans cet apho-*» risme , que l'esprit hunlaîn , à toutes les époques , produit invariablement et nécessairement quatre systèmes qui se détruisent et se combattent, et dont l'un , le scepticisme , nie tous lès autres. N'est-il pas évident que , si cela est , le scepticisme seul a raison, et que vous seriez fou si vous n'étiez pas sceptique? Aussi êtesvous sceptique , et j'en sais quelque chose. »

— « Philosophe stérile, pouvait-il dire à Jouffroy, tous nous avez appris comment les dogmes finissent; mais vous ne nous avez pas montré comment ils renaissent, et vous nous avez laissés dans la plus triste incertitude. »

Les hommes ne peuvent pas se réunir sur une tombe saas que Irréligion n'intervienne. Le spectacle de la mort nue et dépouil-. lée est horrible pour une assemblée d'hommes. Qu'est-^il donc ar-; rivé ce jour où la mort réunissait les trois maîtres de l'École, Normale, mais où Dieu avait voulu que le plus jeune des trois fôt dans là tombe? N. Villemain s est trouvé sur cette tombei coBime.. il a été dans toute sa vie , entre un Sophiste et un Pyrfhmien.< Il fallait la religion , il à invoqué la foi du passé, et a rempli con-: venablement son rôle ; il n'y a aucun reproché à lui faire. Mais en dirons-nous autant du philosophe survivant, qui a pris la parole après lui?

Que devait faire M. Cousin en cette occasion solennelle ?

Il devait faire entendre des paroles plus libres que M. Villemain, des aveux plus sincères; dire où s'attacha la pensée de Jouffroy, où elle a vécu, où elle vivra; dire ce qu'il a été réellement dans la philosophie contemporaine; marquer sa vraie gloire ; proclamer ce qu'il y eut de religieux en lui à se dépouiller si hautement de tous les voiles religieux du passé?

L'a-t-il fait? Écoutons» C'est celui qui se dit le maître de Jouffroy qui parle :

« Lorsqu'il y a plusieurs années, nous conduisions M. La Ro- > miguièreà sa dernière demeure, j'étais du moins soutenu par » cette pensée que mon vénéré maître avait rempli toute, sa car- » rière, et que ce qu'il y avait eu de meilleur en lui vivrait dans » un livre consacré. Mais ici toute consolation manque ; devant » cette tombe qui engloutit tant d'espérances , je demeure frappé » moi-*mâme d'un mortel abattement, et j'ai peine à rassembler » quelques paroles pour dire un dernier adieu à celui qui nous » est si tôt ravi....»

Arrêtez , vous qui parlez dès choses de la terre comme Bossuet,

lAais que je soupçonne fort de ne penser qu'aux oboses de la terre; arrêtez, vous vous pressez trop de prononcer. Quoil rien ne restera de votre élève ! toute consolation manque/ cette tombe engloutit tout!

IIs*agU, dans votre laïkgage, d-une couronne terrestre, de ce 4u*on appelle là gloire. Il u*y en a pas , suivant vous, pour Jouffroy. Vous éles frappé d^un mortel ahattement' en voyant ee dé* nuemênt de gloire, et vous aves peine à rassembler quelques parôles pour dire tin dernier adieu à celui qui vous est si tôt ravi , ravi tout entier, sans laisser de trace après loi !

Mais qu'avez-vous donc fait, vous, et quel monument laisserez* vous, pour que ce dénuement de gloire dans JouSroy vous inspire tant de pitié ?

Je m'étais imaginé que votre plus beau titre de gloire, c'était d'avoir suscité deux grandes intelligences, M. Bautain et JoufTroy. L'un s'est fait prêtre, il vous a foudroyé de ses anathèmes; et vous nous représentez l'autre comme un enfant qui a donné des espérances , et qui est mort sans les remplir. ' Il y a vraiment trop de présomption dans ce dépouillement d'un mort sur sa tombe. J'estime , moi, que le tribut de Jouffroy sur l'autel de la Philosophie sera mieux agréé du Père suprême et du divin Idéal que le vôtre. Je préférerais , pour ma part, avoir écrit les quelques pages sincères intitulées Commuent les dogmes finissent , que d'avoir inventé l'Éclectisme.

Bisdns la vérité tout entière. Par un pressentiment dont on soupçonnera facilement la cause , connue d'ailleurs de tous ceux qui ont fréquenté Jouffroy, M: Cousin redoutait que la division radicale qui existait entre lui et son ancien élève ne fût divulguée ; et il se hâtait de fermer sa tombe. De là ce portrait, que nous avons déjà cité, A'xxn psychologue grave et sensé, doué de finesse et de grâce ^ m^is qui portait la circonspection beaucoup trop loin, et qui craignait de s'égarer, sur les pas même du gMie, dans la haute métaphysique; en un mot, d^une sorte de La Romi* guière, fort inutile en ce moment; d'un Ecossais en France, et d'un Écossais qu'on place au-dessous de Reid r^^tre Iteid et ce bon Dugald-Stewart qui n'eut vraiment rien d'un philosophe, .

iMUTlLATlOiN D'UN ECRIT DE JOUFFROY. 17

espèce de conteur spirituel venu à la fin d'une école inréconde etdécrépile.

Jou|froy! toi qui visas si haut, toi qui portas si long-temps dans ton cœur de si vastes espérances, vois comme on t'oulrago, et dis si tu n'as pas fait une grande faute, en permettant que ce fût celui que tu connaissais si bien qui te donnât le dernier adieu que les vivants donnent aux morts.

Quoi ! un baptême d'infécondité, de nullité, de néant! L'un, parlant au nom du ciel, dissipe dans le nuage du {fessé l'aurore divine que Jouffroy avait entrevue, et qile sa gloire immortelle, dans le ciel comme sur la terre, sera d'avoir entrevue, quoiqu'il ne l'ait pas suivie. L'autre, parlant de gloire terrestre, n'a que pitié pour le dénuement absolu avec lequel son ami arrivera devant la postérité.

Le sens du discours de M. Villemain est assez clair. Là aussi la pitié , là aussi Tabandon ; mais cette pitié, du moins, est douloureuse, cet abandon forcé etiégitime. M. Villemain ne déprécilB pas Jouffroy, et ne le nie pas dans son vrai caractère , pour mieux le revendiquer. Mais le discours de M, Cousin ressemble à cette dédicace d'un volume de la traduction de Platon où il a confisqué la mémoire de Santa-Rosa au profit de sa propre gloire. Il ressemble aussi à l'épitaphe où M. Cousin a confisqué la mort de Farcy au profit de son Éclectisme.

Ce discours, en effet, p«ut se traduire ainsi:

« Jouffroy était mon élève; tout ce qu'il y eut en lui venait de moi, et s'arrêtait à moi. J'en avais fait le psychologue de mon école, et je l'ai trouvé moi-même un peu timide. Prêtres, ne craignez donc pas ses écrits, et n'allez pas nous en rebattre les oreilles. Jouffroy n'était pas un philosophe. Qu'il ne soit donc plus question de ses hardiesses philosophiques. Ses articles sur la fin des dogmes, ses leçons sur le scepticisme de notre époque, ses affirmations au sujet de je ne sais quelle chimère de religion nouvelle, tout cela est non avenu, et si bien non avenu que je n'en parlerai même pas. Jouffroy n'a jamais élevé ses regards au-de]à de ce terrain ferme et solide que j'appelle psychologie. Je le place à côté de Reid et de Dugald-Stewart; et j'en ai le droit, car il m'appartient. »

i8 MUTILATION D'UN ECRIT DE JOUFFROY.

La péroraison de ce discours achève d'en révéler le sens ; la voici textuellement : ^

(( La mort arrête Jouffroy au milieu de sa carrière, et me ren- » voie à moi-même la mission que je lui avais confiée. fragilité » de nos meilleurs desseins I vanité de toutes choses ^ excepté de » la science et de la vertu I C'est moi qui viens aujourd'hui mettre » au tombeau celui en qui reposaient mes plus fermes espérances » pour notre cause commune , celui qui semblait destiné à me y> rendre un jour ^ moi-même ce pieux office. C'est moi qui » viens lui dire : Adieu , Jouffroy; adieu , pour la dernière fois. »

Vous qui parlez si haut ie vertu, séchez un peu les pleurs que vous versez sur Jouffroy, et répondez-nous.

Jouffroy avait laissé des écrits que la postérité, disiez-vous, connaîtrait (1). Pourquoi avez-vous empêché, autant qu41 était en vous , la postérité de les connaître ?

. Dans un des moments de répit que lui laissait la maladie , Jouffroy avait entrepris de se résumer, de dire son mot final sur la religion et la philosophie; et, dans ce but, il avait commencé par peindre avec sincérité, dans une'sorte de confession , l'état de son âme. Pourquoi cette pensée solennelle , laissée par lui imparfaite, a-t-elle été, après sa mort, mutilée par vous?

Dites, dites, pourquoi cette mutilation?

Comme un navigateur près de sombrer se hâte de tracer quelques lignes qu'il ne peut même terminer, votre ami , dans son naufrage, avait, par un suprême effort, essayé de léguer à la postérité un souvenir utile de son passage sur la terre ; et

(1) Voici vos propres paroles :

s* Hâtons-nous de le dire ; l'âme de tous les travaux de M. Jouffroy, de » ceux que vous connaissez et de ceux qu'il a laissés et que la postérité con^ » naîtra , était un vif sentiment de Texcellence et de la dignité de la philoso- » phie. »

MUTILATION D'UN ECTRIT DE JOUFPROY. 49

vous avez tronqué, mutilé, altéré cet écrit, le dernier soupir d'un mourant.

Les flots de FOcéan engloutissent souvent le dernier vestige de la pensée de ceux qui meurent ainsi dans les ondes; mais il n'y a pas là de mal moral, ces flots sont aveugles. Vous, vous avez détruit pour détruire; vous avez fait le mal, sachant que vous faisiez le mal.

Dites , encore une fois , pourquoi cette profanation , vous qui parlez tant de vertu?

Je sais que vous répondrez : Est-ce à moi qu'il avait confié cet écrit? C'est la réponse de Caïn dans la Bible.

Ah! puisque, malgré qu'il ne vous l'eût pas confié, vous êtes parvenu à le mutiler, je dis que s'il vous l'eût confié, cet écrit n'aurait jamais vu le jour.

Certes, celui à qui il avait été confié a commis une grande faute, a fait une mauvaise action, dont, j'en suis sûr (car je le connais) , il se repent déjà amèrement; il a laissé falsifier un écrit confié à sa garde, à son honneur. Mais qui a voulu, qui a, non pal sollicité , mais exigé la mutilation ? et qui s'est servi de son pouvoir, de son autorité pour cela? Allez! nous savons les faits, et nous les raconterons en détail, s'il en est besoin.

Il faut en convenir, voilà un délit nouveau dans l'histoire de la philosophie!

Jusqu'ici la pensée des philosophes avait été arrêtée dans son essor parles censures ecclésiastiques ou royales; jusqu'ici les bourreaux chargés de détruire les écrits des philosophes ne s'étaient point trouvés dans les rangs des pliilosophes. Mais un phi* losophe censuré et mutilé dans sa pensée par un philosophe , quelle honte!

Et cette mutilation exercée mystérieusement, comme un larcin /quelle double honte !

Et l'argent de l'État fastueusement 4éççrné d'abord à la veuve, puis servant à obtenir, par la menace , la permission de mutiler la pensée àfi philosophe mort, quelle triple honte!

Mais ce qu'où appelle le hasard, et ce qui est là Prevideuce, fait que vous n'aurez pas tout-à-fait réussi, sublime censeur de

20 MUTILATHON iPUf^i , ÉppiT , ÇjE ^qi/ÇP\li)V.

la pensée dess ,niji)rts^ I^a iP^npée ,de, ^o,uÉfroy s,(^rtif:a de sp lonibe ,

que vous ,a,viez.,crnç ))f(}ji fprin^,,.Jt\,P3^ jfpiip.jpjus ^yisiter,, nous

qui l'aimiops, .«^t, qu,'!^ .jiwjjt,, |ifl#.^wj , .yjp^aqt .g^.cl^uj^e ,, fious

étions séparé d^,lui.pt,|'a5{pBP *P.in|)ff/,^B>.,ïl.V9VS,i^,çkri8*é^«,/'a

cause. Aujqu^4'l»Wiil-.\ff!^fl,,nflVSi*fi^.C|>s>)l,ui,qj)^.9,9p

que nous écrivons pftBP ^ Kup^cj|fjflp,f|li.p9|}r.Yi^,trft^pB.l^e„yoj^j^,

donc, qi|i.p^ç|p?i «M vWtfi>^,t,qqi,jip,^r^gflgf,p^s d^ jf (jfç^i^^çi-.^s

tombeaux, sachez, nouveau 4Jfl|i|,^i«|?fl ^^mej^^.;^i;(? ^}},ç,y,oijs^

invita? ^roniq^6i?fte^rt,à!Votrfi,ta%,jij<^.Yfn^t,(j|vj6j^I^,jp^,pns^^^^^

IMeu, açççpftçKT.oM:fl,#fieil,F*qfo»4r?.XPi'f'e.'!«>fl}%-^l,iîfii. <.. -; ,^i.> . >'!> "fil •M)|» ffit ;i, ■■jiii'Mii ,i-!uiib J;» '.ir.ji /eiiii • .•••

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Qq'y aTtrM dp rIj»^ s?pr^ jng,|a^Rp,îVi4^^^f.t,;j|^j j^ Çeijsé^^ ,

telle gue j;^np^4/ie t'e$fl^çfi,Vw]"Ç,'.i?Miv?^^ f?.y*Yfir^.%PS?H et ses vay^étéft ii^niç^, qij,'^ jai}{î^.^î^c^^,^^^g^laj^^^^^

des pWoçpp^sr^qjrai ,phil5^ff}j)^^,(jgp.p/^pe,5^,^^^^^^ rapport à tous ; et, dans Fémis^^yj! (j^ ^^^e^s^e^^ji|^ W^MBP i rHuraan^é ççjur ol?jet.,,C^tte^,p,e/j^'éç^j^^^^^ la fois àlui,^|,^i^Mn]çç,^j^i^^^ sîvy/?H?'^.

mutilez, vous ne faites pas seulement inju^'j^^ à un hon|me,jVOus blessez le droit du.f^pre Ijijfps^n.^j^r up bien^ijui^lui^ est desfiné et qui lui app^rqent,l!^pep^^e^u phj^^^^ ,,\^: !.,. .^îi . ,

On parle de propriété ; on envoie un homme aux^alères^ p^rçe qu'il a volé le bien ^u, voisip. -J^lais cjuelle pr^r^^té^Jcj le demande, vaut celle (ie 1?^ penfi^ée^? Ou |i|lut<^t5 n'est-ce pas le dr^it que nous ayons 8uij,n(^lrqjpei^^ée„(j|L}ijest,iu{l^^ecte^ Iç fondement du droit qi}e ij[0.\is^Jïi^oj^^ arr^ogeo^i^^^ et concédons mutuellementsur Ips choses?JÇp 'un mot, Iji^^pprié^^^^ telle qu'on renten,d vulgairement, la proprjéj^p <^e^ oi^|(çt^^ m?itériek n'est-elle j^as une dépendance de cette autre propriété afatérieureetplus sainte, parceqn*elle est plus intime, qu'on appelle la pensée?

La pensée , c'est presque l'homme même, c'est presque la per-

son'ii'âlî'té'Su'niaWe Jlan^sbtf è^sdn'cé.' Cf'rfrfi;^ai' conséquent, quelque chose'quriii'éièaëlâ ifro|)Viéïéf','èt'qUiïà iiaùfee: C'est donc la pf'ôjihétè'ïlf état 'iy*^lilstrt#,i*fiaisittté= lia ^iiftpriété ta'Bst que la pén'ssie ol)^6\ifrtàé''éUiiielb()^b'aèà mtfs' lièli'tkàiètè.

"fttài\' KJiMs ÏAihiértV'îrsnK8M(t"q1lèl4We'cHtfâfe t^âl'Hjôute enco-i'eâut'éyijta''qile'fiiëH'tè'toyj»ii«'«ï»t5iIHéél ""*•'■ •

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''utt4éV'fe'î^ë'rè'è'^lt^!5'm'if|la'i(rt^:'4flè'rHu*'â^^^^ de sa grandeuï^,*1é«ïd'àVoii^r'J*t'î«4'l(^'i3iilè6Vâohtté à la pensée persistance et durée, même après que l'homme a disparu de la terre dans sa manifestation matérielle. Il n'y a rien dans tout le droit civil des nations de plus grand , de plus profond , de plus mystique , que le droit de testamV^i/t. La personne humaine a disparu; mais, précisément parce qu'elle n'est plus là pour agir et se représenter, ce qu'elle a voulu, dans les limites de son droit, fisèm^, Ûm^ii';''\kmii{s'-y"feiliiém ?i^c!iîiAfeér,'à cette voiaKt'é^Tlii'Wm.ilà''fct^4b\i¥'Mm«^-^b'l^Vè'T)bùt' dbnnér foffô'è't'p'i^otyttioil a1a*dfe'<J5i^irtat!rdfamdûî'qi*îV féri^^^^ latëbt ■àp"*é ffe toUt'é'ttià'difé^tkfidyf h'itiMit'llak là'fbWè'dl! feiiiuêFtiH'Wiïi à iJàin'e;'" ' ^"' '' • -

■p'yùtey'fe'rfeota'qùtM et

quiïfoM ûftj|f^lt''<leiiré'i^âe'1a'WiJrt'feèrtife'Titîel(jùe' chose de

piaràupi^qyfa'vi^r'"' '" '"^''"= • '"- •'

Hètïcé ifùii"]ii'6MèûUë ^feil(^*ë[iHîd,qaï fait métier de spiritualisme, qu'il faut ra[ipelCT cfes iefïtés, Ceis axioimes incontestés etîiiëiiBteëVàfcfé/f • "•':""" "'" =■';""' ■ '^ ' ■'■■■■■■

Tou^dbnc'qiii'dîsîioséz 'Hé tout l'enseignement philosophique en'ÏVànce i''V6iis qui' il'és l^t(ucatéûT'"riib^l de la nation , vous qui'slègèi à^lV'dhàiiibre'dés Wife^'èïquî jiigez dans les procès d'Éiai^'dè'sceridëz dii ra'ngqù'é voub'bcctip'ez; car vous êtes accusé.

VoiiséUk'^cfcuiii'à'avoïi^àtWn'i'é;' dans votre intérêt, à la plus sâih^e^es pro^'rié{ês',iîs[pr'oprlél'é' de la pensée.

• II!';- ,'!Jl' , 'T'-tift ( .im; .; •! i' .1 |.j • ,: ^ • .

DElXiËMË PARTIE.

li'œitTre de «louflrajr.

Si nous accusions, uti peintre d*avoir détruit la toile d'un de ses élèves , par jalousie ou par peur, parce que cet élève aurait marché dans une autre voie que lui , il ne nous suffirait pas de raconter et de prouver le fait. Avant tout} nous aurions à montrer queForiginalité de Télèveet son dissentiment artistique avec son maître étaient bien réels.

Quoiqu'il ne s'agisse pas ici d'une œuvre d'art, nous avons la même obligation. Pour que l'on puisse juger de la gravité de notre accusation, il faut qu'il n'y ait aucun doute sur la réalité de l'Auvre philosophique de Jouffroy , et sur la profonde dissidence qui séparait Jouffroy de celui qui se donne pour son maître.

Si Jouffroy, en effet, n'était, comme le dit M. Cousin, que le psychologue de l'école de M. Cousin , c'est-à-dire une serte de production et d'appendice de la philosophie de M. Cousin , la censure exercée sur ses manuscrits aurait beaucoup moins d'importance. Le chef d'école pourrait , jusqu'à un certain point, récla* mer le droit de correction sur des ouvrages écrits dans le cercle de sa pensée et de ses enseignements. Mais si , au contraire , Jouffroy était ou tendait à être upe individualité non seulement

distincte de M. Cousin , mais absolument négatrice de la valeur philosophique de M. Cousin , et si cette individualité représente quelque chose dans le développement de Tesprit humain , la mutilation d'une pareille œuvre est un grave attentat , non seulement par rapport à Jouffroy, mais par rapport à Tespril humain.

Âpres tout , ce qui nous a fait prendre la plume , c'est Fintention de rétablir et de sauver la vraie pensée de Jouffroy, pour l'honneur de sa mémoire et dans l'intérêt de la Philosophie. Le reste est un devoir douloureux que nous remplissons.

Qu'on nous permette donc , avant d'arriver à nos preuves de fait, de caractériser en quelques mots la vie philosophique de notre ancien ami.

Qu'est-ce que Jouffroy dans la philosophie contemporaine ?

Je l'ai déjà dit , Jouffroy s'est révélé tout entier dans l'écrit Commentles dogmes finissent , qui parut dans le Globe en 1825. Il a marqué là son vrai caractère , et donné le signe de sa mission. C'est pour écrire et développer ensuite ces quelques pages , sans les dépasser, qu'il était venu sur la terre ; et c'est par elles qu'il restera dans l'histoire de la pensée française.

Montaigne avait dît : Que sais-je ? C'était au seizième siècle : l'unité catholique était déjà détruite; Luther avait renversé l'Église. La philosophie, profitant de ce renversement, s'était émancipée de la religion. Mais, ainsi émancipée, qu'était-ce que la philosophie? C'était le doute. C'était donc le doute à côté du doute , puisque la religion , elle aussi, était devenue le doute. Que fit Descartes , que l'on nous représente absurdement comme un fondateur, et qui n'est qu'un révolutionnaire? Il conçut , il est vrai , le projetde sortir du doute en prenant pour méthode le doute même. Mais cette tentative amena dans la philosophie autant de sectes que l'examen en avait amenées dans la religion. La philosophie ne s'est pas fondée sur ce terrain à part où Descartes l'a mise ; mais le doute philosophique a achevé de ruiner la théologie, Pascal

rul'lé'diBriuer peiiseûf'iîilîmouriu s'urcéitè'idéè, qlié ^fèiil-étre la vérité du Ç^islianisme dépendait d'un degré de méridie'ii. Car

' wismte'd neTui piy 'nlè^iië'qiiUdali flela iëHté dliCWiéliàHisme. ï yorce 'cïe'dbte'iè'' rWi'iH{Hlîa'é'Sfè(?!è'«nit't)ar' dire : fe Je

■ Wtfoiil'eVûslife'lUidiï-yV'iJ'Wty dtftitfe eH ah-tVë l' c^-^iût fei's'afHf«iêl%>'*iaï^'f^(l'(ï.ilg'i/u^ Am\^^ é^i-tô'ijdlirè ie'doùte.

' 'ftn ie seûlftWyiiV!è'JllA'*Î^V<fl//tîHiltoçal!^è'; Veteti^-difè â^rès la révolution que cette affirmation dud6ul!e^l*odtiisiV,'AuJj'oiïrtl'hui la terre et W Itîèl^iliil^Mê 'éh\!^^mM\s''^'Hiii^ l'èfeJJWt HuWiain 'âàchiP^t^ \i ûM'm[{^\hi'iià'iVmï ^rà'ihî^', Id 'rfouveau

'■ci'oT\io'U*Td'\ilmi''^ "•' • •'^^''""' ' "' '""'" ' '"•'• ■' "" " ■

'''''fri^ifai^ifti 4nVm'J^'i)iaiJliâl!qJét^'d^iin'd^^^^^

'siïlon $1 abuïe ; 'oulfert'aëMè' iRis'iléfclbfe^ Il'fâilait'uri'noiAme

rllli''; pa'r'lîii liUï;;'"^oili\iVci' ;'M ïi d'ikéïdïiiti'êHic!' ïé'dUte ré-

" vohilionudir'c tiii Ilix-nllitîfcWiii'Sit'cïe. ilb'iî tjfiife '{lu'h'(ihi'dii pa'ssé,

'mais aiV iVAïi' .l'iV".lto, iiVint i^h whà^ ïm^k'h |ife^ë; ëfin-

' tliffêreiit à loafe'ft)i7jn^l|il'a'r'^lnyVfôl(e''è'4péée d'e 'Wi"afa«èilte

''qu'oirnnbiïïiii'AVpliiïôi'ApllisUe:Jîhi/iiiïloï|ftltil^

vint dire 'à' ia :^ôV'C'A'nh'Â'i\/i;'Wl^/it'ij;/;ë' ('c'éU'le \im m'êtoé'd'ûn

vous vous ctes tps les uns les aiiires. Lu vieille croyance est linie ,

'iiials iô doiiic '^11^1^ esï'iim'.'*Jc iii'!s(^iis^ cil liicii 'c^tf uiièî'proniifde

iiuluiQi^cni^n mur les oniinons, f|iiclles dn elles soient, du

nasse; mais i aspire u la vériLe. Ou flonë est la vcriie, la vente

iionve

M Jouftroy na pas trouve celte vente; et, suivant nous, u en a meiie iVnpus'sé i^'^^ âaiis le ial'alîsme.

nya dix ans, deja.qu invite par Joniiroy lui-nieme, dans une

lettre que nous avons conservée , et qui nous est aujourd nui un

précieux monument de son amitié, a dire publiquement ce que

nous pensions de ses estais MilosopnKjues, i^ous résumions ainsi

, notre jugement sur les défauts de son esprit :

« Ce^qnj çfiractérise M. Jouffroj (disions-nous), c'est l'abus de

» Of po\is J)|9 yiyons ^ui^ 4ans la relation avec rHumanité el » avei; rUniy^rs;; ifo^sj^>voj^s flpedeii.^ sources de viç, la trans- » miss^op d^la yie djans FjBijmanité, et la relation avec la Vie ^ jopivefs^lIfijJE^Qrlfez Tsfbfl^.de l>na|YS6 dans c^s deux sources de X), Ja vie;^ et vpi^s tomJ|erpz,ds[pSj\ine,cop|>Iète,inipuis?^nce et dans

,,)^mHe.^SOlU6.iP^^^fjOp^,»l.,,l .H-If.m.-P!. !!.. M> .

; ,, iPéV'elQBçaJOt çns^ltè cejugçm^p^t , no,p^ ^jou tioh^ :

. ..»,Q^laptà J^ y^ç,transmi^^,pa^|i;ilpinanité, ]\J. Jouffroy ^est évi-

» déminent dansTabus de l'analyse ; car jamais homme ne poussa

'>) plus loi,n|lei ipé|p(ï;i^l,9^jléda.i^p^ je détsjiî^ toute tradition.

» ;ç:prii^éj,àj rijçylfl Njpi^ipale^. çf,sé^^^ Tab^traction , habi-

)), tqé J|i^ug-tep}ps,àj^ren4^^^ \if. ç.^^clhpl|0^ie poMr la philosophie,

,>i, ç.U^tV^ier ^a ijçjpfioiôg^^^ , ,i|^ ne ^paraît sentir

^i Qi» aitçi^ne.mamqrif lç.,bje^oj[îi ^',i|ne trf^dition|. Loin de là, son

, PI p^^-qpiiçiiiaç.^e, eri, al)0]PjiVlit Je^ q^U|estion^i soci^les^ a été de rejeter

, ^) çompl^tçfppp^to^te*,trajl^ti,o^^ dè^ proclamer le plus absolu

„^^l4%6^\emjB^it 4q la Ph^p^opbi^ç,|lu Dix- Siècle,

<j) ^ptpl^çaut,,fiè/e,meif!L centre lejChri.stiani^me et la Philosophie, )) jq). les piccablant iou^ dei^x dCjSon é^ale indîfférencjB , M. Jouffroy ):},j}e,çoupc9^ne,pas piêm^ gue la, position qu'il prçnd soit péril- .)) leusè. Il lui semble tout naturel de rester neutre , lui et sa géj» nératioq,. Il croit apçar^riii|^ent que la. sagesse d une génération )> n'a pas besoin de semence , et pousse comme un chanipignon ; », majs le champignon lui-mêjiie a sa semence.

»^^ans (|p!LitQ nous ne préte^dpns pas qu,e la Philosophie du » Dix-Neuvième Siècle doive ressembler à celle du Dix-Huitième. » Mais, pour s'en distinguer, doit-elle s'en* abstraire compléte- » ment , s'en séparer commç , d'une ennerfie , ne pas en tenir » compte, la nier? ou doit-elle la regarder comme le précédent » prog;rès accompli par.^esprit humain, comme le dernier pas de » l'Humanité avant notre époque? Doit-elle y chercher des ancê- » très et line tradition? doit-elle la continuer, eu un mot , sans » pour cela continuer ce qu'elle a pu , ce qu'elle a dû nécessaire- » ment avoir de défectueux et de faux? Voilà toute la question: » question cjui i)'est pas doutçuse pour nous qui croyons au prçi

» grès continu , et qui pouvons démontrer que tous les travaux » du Dix-Huitième Siècle ont eu à la fois pour origine et pour » but la Doctrine de la Perfectibilité. »

Nous insistions sur ce besoin d*une tradition , que Jouffroy ne sentait pas, jusqu'à regarder, pour notre part , comme préférable de conserver la tradition du Moyen-Age à n'en avoir aucune :

« Si vous u'aveï pas la Philosophie pour tradition, ayez donc la » tradition du Christianisme. Car si vous n'qv^z ni Tune ni l'autre, » n'ayant pas d'ailleurs par vous-mêmes la prétention d'être ré- » vélateurs, vous n'avez en vous aiicun germe de vie , ou du moins » vous manquez compléttîment de la. première source de la vie , . » celle que nous puisons dans l'Humanité.

s> M. Jouffroy et son école en sont là : ils sont complètement » dépouillés de toute tradition^ c'est-à-dire de toute vie antérieure ; » ils n'ont ni la tradition du Christianisme ni la tradition de la » Philosophie , c'est-à-^dire qu'ils n'aspirent, ni par le Christia- » nisme, ni parla Philosophie, à la tradition universelle. »

Poursuivant, dans Jouffroy, l'abus de l'analyse sous un autre aspect, nous faisions voir qu'à tous les points de vue on arrive toujours, avec sa n^éthode , à la séparation, à la dissection, et à la mort :

« Quant à la seconde source de la vie, qui découle de notre re- » lation avec l'Univers , et par lui avec l'Etre universel , M, Jouf- » froy est également plongé dans l'abus de l'analyse. Comme nous » avons essayé de l'indiquer, il est un des plus déterminés fai- » seurs d'abstractions qui aient pris le nom de philosophe. Son uni- » que procédé, c'est l'analyse, mais une analyse qui ne se recon- » naît pas de bornes, et qui toujours divise , au lieu de ne faire » que distinguer. » .

Enfin l'étude générale que nous avions faite de sa philosophie nous conduisait à caractériser l'école doctrinaire ou éclectique, et à montrer avec évidence dans cette école deux vices essentiels qui se retrouvent dans tout ce qu'a écrit Jouffroy, le défaut absolu de tradition , d'une part, et l'abus de l'analyse , de l'autre :

«D'une part, être sans tradition historique, ne pas même » sentir le besoin d'une tradition , et de l'autre voir tout fragmen- » taireniei^t, ne jamais; ^ê fiçjr à la synthèse, voilà cleu}^ vices qui

MUTILATION DTN ÉCRIT DE JOUPFROY. 27

)» ont entre eux un tel rapport, qu'au fond Tun procède de Tau- » tre ; et ces deux vices sont deux obstacles insurmontables à » toute vraie philosophie.

» La vie , je le redis encore, se transmet d'âge en âge : ainsi la » vie a passé du Catholicisme au Protestantisme , du Protestan- D tismeàla Philosophie. Mais toujours ceux qui ont porté la ban- » nière de FHumanité en avant avaient puijsé la vie dans une trax> dition antérieure , dont ils étaient à la fois Teffet et la conti- » nuation : le Protestantisme remonte à la série antérieure des . )> Hérésies; la Philosophie , au Protestantisme. Mais si, par une » condition particulière et anormale, vous vous trouvez privés, à » votre origine, de ce germe du passé qui doit vivre et se déve- » loppor; si vous êtes dénués d'ancêtres et de tradition , comme ^> ces enfants du sérail recrutés par des forbans sur les mers ; » comme eux privés de pères , vous serez comme eux sans posté- » rite. Quelle vie , en effet, quelle vie créatrice pourrait se déve- » lopper en vous? de qui Tauriez-vous reçue», ne procédant de )) personne? Ce serait un effet sans cause.

» Si vous procédiez de quelque doctrine ayant eu vie avant . » vous , vous auriez naturellement sur toutes choses une initia- » tion ; car vous sentiriez en vous cet instinct de progrès, cet in- » stinct créateur, qui , par toutes les directions , fait passer THu- » manité d'une phase de son évolution à une autre. Mais n'ayant » pas reçu la transmission de la vie, vous êtes naturellement portés » à tout considérer fragmentairement ; et si l'habitude et l'éduca- )> tion viennent ensuite confirmer cette disposition , vous voilà , » quant à la relation avec la Vie universelle, tombés dans Fana- » lyse, comme vous y étiez déjà quant à la Vie humanitaire. Or * » il n'y a que la synthèse qui soit créatrice.

» Et si, étant ainsi dénués, pour ces deux raisons, de toute » force créatrice , vous voulez cependant régner par la pensée » ou l'action , par la philosophie ou la politique , ne pouvant )> pousser l'Humanité en avant, force vous sera devons satisfaire » du présent. Vous ne pourrez donc arborer qu'une politique sta- » tionnaire ou une philosophie, stationnaire. •

» Et si le présent se trouve être une époque de lutte et de di*

» vision, SI (Tes tendances diverses y spjit en présence, si desitrin- » cipés opposés ây aispuienl Fem pire, force. vous sera en/core.

fell^V-

» prpiéipcs^ et deè laiis coniraoïctoireis. yous^jSerez..^oQtj:in^\|^s,

» ét'ér*lccliiniés, ,

» Le Doctnnansnte, nEcleciisnie „se trouve aînsi êlre la coji-,

» sétnience hgoiireuse Je'ce vice d indiliercticc à touLe esmœ Je,,

» passe que l Empiré i(iocula a une "enéialiwi. Il dalcdeJaruy-,

» ttire avec ré Dix-HutUeme Siècle et la Rtivolulion ; a est, lie de côt

» acte narncide de Napolùoti, soumaut la source vive du Piu^sfï. ,

» et voilant aux géùerauQus nouvelles la^PliîIusoiïnie et la Révalilïo'i' ^»n^ri ■•l*^n!f^(rivn|lJ^ ^«^ilH i :rti!-»>]^- » :f . ^Hpil^ mTjI* *

» Prenez eneiietious.res ecnrajus doclriuairej^ ou tjpcclj^tj^iç^j; » tbd.Vïs()iiVioî*tis âe ceVte rèa'ction"conlre le Dix;Htiilijiiuie S^cle ,> éV'ïâ'fli^MlDn'"? ^vâïfe gllV p^cllé ^l-^,gïnS cèrleS/pftlJa V:. » était un génie uatureiietuent syntlioUque et métaphysicien ; mais » il débuta par une lutte obstinée et aveugle contre la Philoso- » phie du Dix-Huitième Siècle : le voilà déshérité. Vainement il » cherche ensuite une tradition plAlosophique , il la demande à » Platon , il la' demande à l'Allemagne : vains efforts ! il tombe. » C'est qu'ayant perdu le sens du Dix-Huitième Siècle et de la » R^YiïJirtiwn-* Wiq'a jpu.ponïpl«««dte<llèr'MÉ*f dé ^TiiifoybpMl! fà y>mM»Mâigaetae«tiJ&«méiïi!>j^é\i^\émat'iVésl SW-tf ,*ët drtlift"' » il jpiÇftn[iit.|unMp)qé&fclsMttJU*»ttlëttl!'tté jfë'jamttlS'oubH^'^il*'' » él^Hsorti^Jfc^onffwyjiplks^yéttVièH ii^"t>ai't»i%''Uile"fâ«làifèe^'' » part à l'attaque contre la Philosophie du Dix-Huitième SîM^V' * » il n'?,MH**''û<9i«ii*er'1ai\iÔshÉ-elû«6f^''iria» ^è^Vié&VàhAfë eàl » chfiaMii.dwniiiàhÉywpilâdBrt«Wl«èfe'^i'l!efàlHBl^cttl4ïlfe'.»''' **"'

)),^»!PCiB«WblesiBidë m«i^ *«*; èayfeîi^élé'iâiéilifâfiy*'',''fle k^H^'' » lapser^RÎhililiasmff joÙifiJ}leta4%ilrf>de'rBléiëc^sïifl(é' ét'àtf mc»^^ » narismeI.,Ntoiw le!uWarttiBiii*é^i»MFVfepSi'yiftï'iSSU''fc^^^ » est déjà p{ir.veii«à/i<i n-6tdbl©'«éV<ér*|*^*B^irf; 1t4 tjAufeHè'tblis ' » les poiRts.-^ue Iff o9rç|çtdç'la»lPfAlé3op*f?éf ét^tfWSS^V'èai' Il'àf ' • ' , . .: )• .■.i.iti,-. .(• ."II".!-' • M>'»'> •..<!-.,..>•>.

MUTILATION D UN ECRIT DE JOUFPllOY. 29

principe

)vtîtm, ahamleie. Pourquoi ne serait-il pas du iiqfl}ftfft4ç.\cp^ " » hommes rares qui peuvent avoir Jeux iiuinières. suiwî ^sui^ces- » siVeWent deiix roufes, renaître, et appartenir à deux ;r^iiéra- » uortÈïiSon cœur, nous le savons , esLavcc le Peiiplû„ el mn iii- » telli^^nî^é iifec la Doctrine tle la ferfeclibil t<y. Oui le retient » Uonii et endlihine? Qiul nunJie son analyse, ttu^il s'élève à la » s^mtîië, et qti it ^e diîcnïe sur une tradiUon ; la vie d*îili5es naurté epô^oè, V^.esUa-direluree supérieure de celle épç^q^u^^^ » n'est pas plus dénuée .de passé, qu'une partie dU\inivers Wst » cmiawi^e qti teste, ATors son génae, au Leu de sedaûer, pr^nr » dKTtteh anfeé, et personne ne,servira avec un plus, admirable

>) taTëHi^ato%te^;,r '

iiiBui ifi'jiJifcjilqKbu. '99«j»£j!>nJnp JjiomaïT;aMl(!îi ;)iii'iu iirl." • ■ -oaof'i(*J )il M)ii< -. ^(I3U?>VB 59 oài'iJiilo alJii! oii) icf| UihI li- > If Jfi 'HifjniiiV .hiVijilalti) éliov 9l : tdoàiè; am')i[!iull"/.ivl ii(> 't'il' fi . itiiiiiiiib 1^1 li ,aupiilqoao!Jlill| iioiJilic.ii îiHii t»JiiJ>;ii;t »>l > ! ' 1 • .9(!j'1' J li !«JioJl'» giiii:/ : JnjjfKiallAi r> ;.I.iiiifii;)l> b1 li ,ir( .f I*' i,J (>h ij 'jImM •jiii'ijiiiH /i(T hIi 8ii9<i! al iil» îkj i':,ùyyi'\\ >■•

J*'V'"flOTW*9iii'JiJiiiIl/i(l ul) jiiflijtt^olirl'f fi? a'iido-i îiiij./,lli. . ^ ji.

J'i#iMfcÂû»BO?#l« àj^"fl«^9itef.l4feire^4(ïtifioféUeiwént 'fcè que don§(çpJ, ,lflgjo«^ ^mmmmi^. y^uV^^*àkmvU\\tSikhi^ , "l^m^-â^ï^imimimm^^^k tm. >i»tte> •IfeulBeMlyuï-.^'dcttAfl- ^eri#,iWe{)flpp. ^ftç ^MJ*W,L4fi*f«tttaMl.^Hu*|,rt8UaÉismte, «"!jl'#.W«r,^ajçyijçç^^ BiSiflwlJèmQSBcfe!, wtiAeiftiùcàr'e ^« s^B'iïtA.te ;(#;ifr ftbfJ^fWJW&Wfel*!!*» BixHHoitiènie' Sfècle •*'*9S'C<5,,qu;%jjHt,^ vj^^,p|.,^.Ie^ nijir.d«nfeSQii cœur par une sympathie nouvelle, c'était lui demander d'avoir une essence qui

n*était*pas la sienne. Celait aussi lui donner une mission diffé- . rente de celle qu'il avait reçue et qu'il a accomplie. Vainement Finvitions-nous « à changer de manière , à suivre successivement m deux routes, à renaître, et à appartenir à deux générations. » Les hommes marqués comme lui d'un caractère n'ont qu'une route dans toute leur vie , et n*appartiennent qu'à i^ne géaéra tion.

Jouffroy était venu pour signaler le point. j;^ro de l'écrit humain entre la foi et la négation de la foi, ou le doute. Il fallait • donc qu'il fût sans attachement aucun à une tradition quelconque.

Et pour qu'un homme ainsi privé de vie, puisqu'il n'y a pas de vie créatrice sans tradition, fût cependant énergique et fort dans sa double négation de la foi et du doute, il fallait que cet homme eût une chimère qui lui fit illusion sur la possibilité de ret|puver la foi , indépendamment de toute tradition du passé. Et, en effet , Jouffroy possédait , si je puis ainsi parler, cette chimère indispensable à son œuvre. Cette chimère, je l'ai déjà dit, c'était son aveugle confiance dans l'analyse objective qu'il appelait psychologie expérimentale. Notre appel pour qu'il cultivât la synthèse au lieu de l'analyse était donc aussi vain que notre appel pour qu*il se rattachât à une tradition. Jouffroy devait conserver sa source d'illusion , c'est-à-dire son analyse , sa psychologie solitaire , sa prétendue méthode d'observation directe de la conscience.

On le voit , nous ne séparons pas Jouffroy de son caractère de psychologue; loin de là, nous accordons que l'idée de psychologue , de la façon dont Jouffroy entendait la psychologie , est inséparable de ridée véritable qu'on doit se faire de lui. Et pourtant Jouffroy a pour nous un tout autre caractère que celui que lui * attribue M. Cousin. Jouffroy n'est pas, à nos yeux , un pur psychologue, et son mérite n'est pas là. Surtout, Jouffroy n'a jamais voulu être une sorte d'instrument au service d'une chose qui pour , lui n'existait pas, la prétendue philosophie de M. Cousin. Mais la psychologie , comme il l'a comprise , a été à la fois la cause de sa perte et la cause de sa grandeur, en ce sens qu'elle lui permît d'être lé hardi négateur du passé tout entier, sans oser ou sans pouvoir davantage.

Jouffroy donc n*écouta pas les conseils de notre amitié. II resta dans le cai|^p du présent , dans le camp de Taristocratie. Il continua avec son iudifférentisme et son analyse. Mais, sentant bien que Fœuvre qu'il avait dès lors accomplie , l'œuvre de négation , d'indifféreptisme, et d'analyse, an appelait une autre, il entreprit de montrer, dans un livre mûrement médité , d'où il venait et où il allait, et de bien caractériser le» but de son iudifférentisme, de son analyse , de son doute , c'est-à-dire de $a double négation de la foi et du doute lui-même.

Or c'est ce livre, laissé inachevé par lui en mourant, quia été mutilé. Nous parlerons d'abord de ce livre dans le but de continuer à dévoiler la pensée de Jouffroy.

Cet écrit posthume est intitulé De VOrganisation des Sciences philosophiques,

11 est divisé en trois parties. Dans la première, l'auteur cherche à déterminer « selon quelles lois et à quelles conditions une » science s'organise. » Puis, faisant un retour sur la Philosophie au nom des principes généraux qu'il vient d'établir, il entreprend de constater quelle est la véritable situation de cette science, « si ancienne, dit-il , et si illustre dans l'histoire de l'Humanité, » mais dont la destinée semble avoir été , depuis deux mille » ans, d'attirer et de fatiguer, par un charme et une difficulté » également invincibles, les plus grands esprits qui aient honoré, » qui honorent l'espèce humaine. » Suivant lui, l'objet précis de cette science n'a pas encore été déterminé. « Voilà, dit-il, ce qui » a fait faillir et les tentatives d'Aristote, et celles de Bacon, et » celles de Descaries, pour réformer la Philosophie proprement » dite. A Dieu ne plaise que je cherche ici à rabaisser ces grands » hommes ! Il faut du temps aussi bien que du génie pour arriver » à la vérité, et rien ne vient dans l'Humanité avant l'heure. Le

» temps est le soleil qui mûrit le fruit de la science, le génie ne •

» fait que le cueillir. » •

La pensée profonde de Jouffroy, mais qui n*est qu'indiquée dans cette première partie (pensée, du reste, qui nous est commune avec lui, quoique nous difîérions sur la manière exacte de l'entendre), est que la Philosophie doit un jour remplacer la Religion, parce que la Phifosophie et la Religion ont le même objet et roulent sur }es mêmes questions. Ce sont ces questions que Jouffroy se proposait de poser, de délimiter exactement par rapporta toutes- les autres sciences qu'il appelle orjfamVe*, et d'aborder ensuite avec ce qu'il nomme ailleurs « l'arme mâle et » sainte de la science. » H est évident pour nous que les idées qu'il espérait pousser jusqu'à un certain terme dans cet ouvrage étaient la suite de celles qu'il avait émises dans ses cours de 1830 et lie 1854. Qu'on nous permette de citer à cet égard les dernières pages du morceau qu'il a intitulé , dans ses premiers Mélanges, du Problème de la Destinée humaine :

« Il y a nécessairement, disait-il , dans la vie d« l'Humanité , ))des époques de crises (1); et ces époques sont celles où ses » lumières la forcent à se détacher du dogme reçu , pour en créer

ï) eten embrasser un autre Or, sans rien attaquer et sans rien

» défendre, avec respect pour le passé et sympathie pour l'avenir, » je dirai qu'en fait l'Humanité se trouve aujourd'hui dans une » partie de l'Europe, et spécialement en France, dans un de ces » formidables intervalles que nous venons de signaler.... L'Hu- » manité, assise sur les débris qu'elle a accumulés, ressemble au «maître d'une maison le lendemain de l'incendie : la veille, il » avait un foyer domestique, un abri, un avenir, un plan de vie ; » aujourd'hui il a tout perdu, et il faut qu'il relève ce que lafata- » lité de la fortune a détruit.... Il est donc pressant , Messieurs , )) de pourvoir à ce besoin de croyances nouvelles qui se fait déjà » sentir dans les classes éclairées, et qui ne tardera pas à pénétrer » dans les masses, et à y porter tous les éléments de trouble qui » raccompagnent. Comment y parvenir? Il est évident qu'il n'y a

(1) Ce que Técole Sainl-Simonienne appelait époqves critiques. ^

MUTILATION .ffUN.Éfip^T DE JSOlfl^F^ÇXy, 35

» qu'un moyea; c'est dp po^çp de.no^ifyeau I^étejrpcl problème, et ï^ de chercher la nouvelle solution qu'il attend. Quelle ^era cette » solutioo ^^lure?îift Fiçffor^cî.jia^se^le chose ^qu^ Je prisse af^-

»mer,x'esiq^e> loin ^ d,étf:^ire la précédi^^te^ elle la contiein- )>dra,., Qaantifla,4u€Stjipn,d9.sîjRyirsi^^ç^^^^ sera reli-

)>gieuse.,9U phUo^op^^icflie^, p^U^-^)r|^jip;ps^fpil^|[{as impossil]|le c^e^le, )) prévoj^r.,,. Rappefçii-yQUf , IH§spieur?^^^p'ep vertu des d^nitio^^ ;qqç ï^ft^s avons donpéei^^^fiie.g^i à^lfiingfie lasplutioji religieuçQ, » c'e^t dp tirer son a^,^^it^,du ciel, et 4e s'envelopper dfi formes i> plus .ou moins syopihol^quçj^^ £!h biçii! Je .ijoiis ,le« dei^ande, » croyez-VQus qued?inp«réppqi}e çict^plleune solution puisse être )» proposée .i l'acceptation. ^e^ masses j, à ce titre qu'elle, a été.ré- »vélée? Croyez-vous qu'eUesj pçntissei^tdu goût pour une doctrine )» qu'on leur. envelopperait de.l^gnres? Qu^nt à.mpi, Mçs^ieurs» » j'incline fortement ponr.lja ^ég^tiY.e.-v Je le disji^rce cjue je le » crois, Jdi en reconnaissait ^\afllfurs fifut ce qHfJHjfffose de lur » mières et de f révoyance Villusipn ifiéme d€{ 4:eu^x qui espèrent et >y entreprennent davantajje (^). Il ij^reçte donc, selon moi, pour y> venir au secours de la société menacée , q^y'une seule voie , » qu'un seul moyen : c'es^td'agiW philosophiquement cesredouta^ » hles problèmes dont il luifayd t^cessairfitnent une solution; c'est » d'en chercher franchemept p j>ar If s procédés rigoureux de la if> science, pue solution rigoureuse ,iiiussti, mi puisse soutenir les T» regards sévères de cette raisoff,^ f^ux mains de laqt^jleja civilisa'» » tion a fait penser le sceptre (^e VautoriÙ. k^^ fond,,^'est là ^out » ce qu'ont fait et^out ce qu'onj: pu fa^r^ ceux-là mêmes qui, dans » une intention bienveillante ppurjes masses, enveloppent d'un » voile religieux les essais de solutions qu'ils proposent (âj ; car » si des esprits éclairés peuvent croire à l'utilité d'unie pareille 9 enveloppe, il ne liépend pas. d'eux d'y .voir autre chose qu^une » figure. Maintenant, Messieurs, vous connaissez les motifs qui, 1» dans un moment et dans un pays comme celui-ci, m'pnt engagé » à poser dans toute son étendue le problème de la destinée bu-

(1) Les disciples de Saint-Simon.

(2) Les mêmes disciples de Saint-Simon.

S4 MUTILATION DU» ÉCRtT DE iOWFhOY.

m matne, et à Taborder avee ranii^ mMe el sainte dé W seimee. Je » Be vous promets de ce problème ni dessolutianê compUtêêfni de$ r> solutions incontestables. Je ne suis qH*UB oavrier à la tàehe im*i>mense que j'ai traeée. Après quinze aanées d'inquiètes médita'- D tiens sur l'énigme de la destinée kumaine^ je suis arrivé à des » convictions sur beaucoup de points» à des doutes caisonnés sur » les autres. Ces convictions et ces doutes > je vous les diriJ; leurs motifs, je vous les exposerai. Heureux si ces sduHgns » ébauchées peuvent servir un jour à êonstrmre l'édi/ke^ et , en » attendant , porter dans vos âmes un peu du calme qu*dles ont » répandu dans la mienne, i»

Il est évident, dis^je, que dans ce nouveau travail Mtrepris sfur ^organisation de la philosophie, Jouffiroy poursuivait , dans la mesure de ses forces , cette idée d'une religi^ philosophique pu, ce qui est la même chose, d'une philosophie rdigieuse , destinée à remplacer la religion du passé.

C'est ici qu'il convient peut-être de bien marquer la différence ^ui exista toujours entre Jouffroy et M. Cousin , différence de fond et d'essence,. qui, après avoir été long^temps cachée au pu<blic, quoique bien connue d'un petii nombre de pB*soiBBes, éclate aujourd'hui, par l'audace même avec laquelle M. Cousin a tenté d'en abolir les témoignages.

La muse qui inspira jQufi&*oy était , je puis m'exprluier ainsi , une jeune fille sérieuse, pensive, et triste ; trop dédaigneuse aasurémQut de tout ce qui n'était pas elle , et pleine d'ume préso^iption fondée sur ce talisman imaginaire dont j'ai parlé plus haut. Mais enfin c'était une honnête fille , sincère , et sans fard , ^ui ne refusait pas de convenir de ses doutes , de ses anxiétés , de son ignorance, et de ses perplexités pour en sortir. La muse de M. Cousin ne fut jamais qu'une comédirane.

Ifons MHS souyeûOQs, à ce S4ijet, qWU > ai ^ longnes w^s,^ <au«tant aye& IIL Qoosia de son apologie, 90^ pia$. de ^ocfai^e.f nais âfts }uges^ de Socrato, étrange paradoxe» écrit. af^pai^ejiir aateni pour faiire k oi^ue^ à PlatouL et à Xéoophooc, iious^LiU ver pvoahioQs «et acte icratiQiMiel, fui nouH parai$saiit uql cvime dç lè8eH-ptitlosiopltt&* AL Cousin s^interrompU daas^sa (épouse^ poui* fMs dsmwdQY ; <c G^nibien oroyez-vow <|ue 1a reUgian de. notr^ pay» ait enQore è ^m^% qugUQ dnrée assignyes-y^iis siuCatboiiir Msaie eu France, efi; Espagne, en Italie?— Ce n'est.pas: la quesr tâpn> bii âifirif^i il s^agit de la philosophie » il s'agit de lavénlé^ bes philps€q[»}^ n'auraient jamais rien fait de bon, s'ils ae(usr «ent aÎAsi interrogés qp vue de la^ réaUté » pour savoir ce qii'il^ avaient à faire. — Quant à moi , reprit M. Cousin , je crois quf le CatboliQi^me en a encore pour trois cents ans dans le ventre;. (Ce fut teictuellemeQt son expression. ) fin conséquence, je tir^ humblen^ent mon chapeau au Catholicisme, et je continu& la j^hilosophie. »

^us regardâmes M. Cousin, et ce jour-là nous sûmes jusqu'à quel point il. était philosophe.

Depuis, M* Cousin s^ pris soin lui-même d'exposer, sous des VAiles il est vrai , comment il continue la; Philosophie to\it en tirant son chapeau à ce qui n'est pas elle. Sur quoi nous I\ii avons wtrefoî^ acbeessé ^tte allocution.:

« Singulier représentait de te Philosophie , qui > d'un «côté , pro- )» clame 1^ triomphe de sa science, et d'uq^ autnQ c6té la renîei; 2» qui. voudrait hiea porter la PhilosopbiQ.w Panthéon, mais qpi » en.noute prend peur et lu jette tout doucement aux gémonies; > qui, souffle le chau4 et le froid, qui dit le pour et le contre, qui %tricheauj0u pqurainsidii^.Ëh! si vous avez la formule de l'^ir^, )^ oomm^ vous le dites, à quoi bon ce respect hypocrite pour la »iorme (^u Christianisme, et pourquoi voulezrvous laisser, la )^ superstition etl'idolètrie régner sur la terre? Si vous ave:^ cette o^ foriimle, vous aves^par là même une religion; et si vous aviez » une religion , c'est une lâcheté que de renier cette religion de- » vant les prêtres des autres religions , même quand vous ne la » renieriez pas par intérêt, par politique, pour ne pas être- in-

» qoiété el faire votre chemin dans le monde. La Philoiophie, )» dit à cela M. Cousin, est patiente : elle sait comment les choses se » sont peusées dans les générations antérieures, et elle est pleine de To confiance dans l'avenir : heureuse de voir les nuuses^ le peuple, c'est-' i> à^dire le genre humain tout entier, entre les bras du Christian » nisme^ elle se contente de lui tendre doucement la matn, et de l'ai" i> der à s'élever plus haut encore. (Cours de 1828.) Ah ! vous êtes trop » patient en vérité ! patient jusqu'à cacher la lumière sous le bois- » seau! C'est pour le peuple, vraiment, quevous prenez tant de 9 soin? J'aurais cru, moi, que c'était peur ceux qu'Homère ap^ )» pelle les pasteurs du peuple, et qui tondent et mangent quet- D quefois leur troupeau. Ceux-là disent qu'il faut une religion au » peuple afin de le museler : vous me paraissez dire de même. 1» Ily aura toujours des masses dans l'espèce humaine, dit M. Cou* x> sin ; t7 ne faut pa^ s'appliquer à les décomposer et les dissoudre D d'avance. La Philosophie est dans les masses sous la forme naïve, )» profonde , admirable de la religion et du culte. Le Christianisme, y> c'est la philosophie du peuple. [Ibid.) Ainsi donc deux doctri- » nés, la doctrine ésotérique pour M. Cousin et les classes supé- D rieures de la société auxquelles M. Cousin communique sa » parole , et le Christianisme pour le peuple. Ah ! c'est là de l'hy- » pocrisie (1).»

Jouffroy n'a jamais entendu que ce fût ainsi qu'il fallait continuer la Philosophie. Il n'admettait pas de doctrine secrète, d'ésôtérisme. Il n'est jamais entré dans la fiction Hégélienne de la philosophie pour les initiés et de la religion pour le vulgaire. Il ne comprenait pas la stratégie, la tactique, la diplomatie, le machiavélisme. Il était trop occupé d'être pour penser à paraître. Dans ses écrits, dans ses cours, tout fut sincère, à l'exception, je le répète, de cette assurance exagérée qu'il se donnait à luimême, quand il songeait à sa bonne lame, la psychologie expérimentale. Et encore cette assurance était sincère dans ces moments ; elle n'était pas fondée, sans doute, mais elle était sincère; elle

(1) Héfutationde l'Éclectisme f p. 369.

était vraie comme une illusion qu*il ne s'était pas inoculée d'une feçon artificielle, mais qui s'était formée naturellement en lui.

Qu'on comprenne bien la puissance d'une telle illusion , etl'oOi comprendra Jouffroy.

Il croyait à la Philosophie et à ses destinées ; peut-être n'y au* rait-il pas cru autant, s'il n'avait pas eu cette illusion.

Confiant dans la puissance du rationalisme pour arriver à toute vérité, il ne cachait pas son rationalisme, et ne tirait pas hypo<* eritement son chapeau aux vieux dogmes.

Il croyait que la Philosophie ne devait pas se dissimuler, et se baser, en apparence, sur un autre terrain que la religion, afin de cacher aux simples sa marche envahissante.

Il ne concevait pas la tartuferie philosophique; il lui semblait que cette tartuferie n'était plus de notre temps, et allait à Ytn^ contre des besoins vrais de notre époque.

L'écrit posthume qui nous occupe est donc parfaitement dans là ligne suivie par Jouffroy dans toute sa carrière. Jouffroy y poursuivait, je le répète, cette idée d'une religion philosophique ou, ce qui est la même chose, d'une philosophie religieuse ^ destinée à remplacer la religion du passé.

Au surplus sa tentative, indiquée seulement dans la première partie, devient claire et manifeste dans la seconde.

Car, dans cette seconde partie, laissant pour un instant les raisonnements abstraits , Jouffroy expose sa propre biographie « sa vie philosophique, dans le but de montrer, par son exemple, la douloureuse situation de l'esprit humain dépouillé à jamais de foi aux dogmes religieux dupasse, et n'ayant pour y suppléer que la radicale impuissance (ce sont ses termes) d'une philosophie qui s'ignore elle-même, puisqu'elle ignore son objet véritable.

Ce qu'ont fait si souvent les poètes, lès» arii^es, eo révélant

38 MimLÀTmN tt CN ÉCRIT DE JOUPFROY.

leurs propres donleurs , dans un but ignoré d'eux-mêmes « lé philosopbe le fait à son tour, mais avec cette pletae iMMiscvMioe dn âesseiii que INeu poursuit dans nos âmes, qui muifite presque toujours à Fartiste , et qui est le privilège du peosiBur. Le déiiut de ce nioroeau eli montrera h grand caractère ; le roid^ td i(|ue Jouffroy FaTOÎt écrit :

<(0e fiit à l'âge ée Vinig^tans que je commençai à D&'oceûper de )» philosophie. Tétaiis alors à TÉcole Normale ;tet, bien que la » philosophie fût au noml^re des sciences à renseignement des« » quelles il nous était donûé de nous destiner, ce ne furent tii les «r avantages que cet enseignement pouvait offrir, ni une inclina^* » tion prononcée pour cels sortes d'études, qui me décidèrent i >) m'y livrer. Je fus amené à la philosophie par une autre voie« Né ^> île parents pieux et dans un pays où la foi catholique était encors » pleine de vie au commencement de ce siècle, j'avais été accon-»' » tumé de bonne heure à considérer l'aTenir de l'homme et lé sbin j> de son âme comme la grande aflfairè de la vie ; et toute la suite » de nion éducation avait contribué à fortifier en moi cçs dispo^ ^ sitions sérieuses. Pendant long-tétnps les croyances du Ghris^ » tianisme avaient pleinement répondu à toui les besoins et 4 » toutes les inquiétudes que de telles dispositions jettent dans » l'âme. A ces questions, qui étaient pour moi les seules qui mé- » ritassent d'occuper l'homme, la religion de mes pères donnait ))des réponses; et à ces réponses, j'y croyais; et, grâce à ces » croyances, la vie présente m'était claire, et par-delà je voyais se » dérouler sans nuage l'avenir qui doit la suivre. Tranquille sur » le chemin que j'avais à suivre en ce monde, tranquille sur te but » où il devait me conduire dans l'autre ; comprenant la vie dans i^ ses deux phases, et la mort qui les unit; me comprenant inoi- )» même ; connaissant les desseins de Dieu sur moi, et l'aimant )i pour la bonté de ces desseins, j'étais heureux de ce bonheur que > donne une foi vive et certaine en une doctrine qui résout toutes )> les grandes questions qui peuvent intéresser l'homme. Mais, y> dans le temps où j'étais né, il était impossible que ce bonhedr » fût durable ; et le jour était venu ou, du sein de ce paisible éiàn^o^ûe\a religion qoj n^^ayait ftibuçilll h ma Q|iiss^n$ei H à

KUmATSeN » UN ÉCRIT 0B JOUFFItOY. 3^

)i l'ombre duquel ma prcftiâère jetnesse i^'était écoulée » j'avaU »eiitetidii le yeat du doute ^ de toutes parts en battait les murs 3> et r^râulait jusque dans ses fondements. Ma curiosité n'avait Il 1^ se dérober à ces objections puissantes, semées^ comme la »poilssière> dand l'atnA^sphère que je respirais /par le génie de » deui sièelés dé iseeptieîsme. Malgré Teffroi qu'elles me causaient, jietpeiit'-ètire àeatide de eet eSroi, ces objections avaient fortei»mB]it saisi oioA intelligeace. En vain mon enfance et ses poéti<- )i ques impressions , ma jeunesse et ses Religieux souvenirs , la • diajésté^ l'antiquité, l'aiktorité de Cette foi qu'on m'avait ensei*- )» gnée, toute ma mémoire « toute mon imagination, toute mon i> Ame, lï'étaient soulevées et révoltées contre cette invasion d'une » incrédulité qui les blessait profondément; mon cœur n'avait pu )» défendre nia raison. La divinité du Christianisme une fois mise % tn doiUte à ses yeu^t^ elle ^ym\ senti U^mbler dans leur fondeii menl lisutès ses convictions. Elle avait dû , pour les raffermir, «exunÎBerkvaleur^ecedouté; et, avec quelque partialité qi^'eUe % fât entrée dand cet examen, elle en était sortie sceptique. C'est % sur cette peikte que moa intelligence avait glissé, et que peu à B peu elle s'était éloignée de la foi. Mais cette mélancolique ré- » volutién nes'était point opérée au grand jour de ma conscience ; )i trop de scrupules, trop de vives et saintes affections, me lan vaient rendue redoutable, pour que je m'en fusse avoué les pro- » grès, fille s'était accomplie sourdement , par un travail invo- » lontaire dont je &'ava& pas été complice ; et depuis long<-temps Di je n'étais plus chrétien, que, dans l'innocence de mon intention^ » j'àUrais frémi de le soupçonner, ou cru me calomnier de le dire. » Hais j'étais trop sincère avec moi-même , et j'attachais trop Jk d'inoçortance aux questions religieuses, pour que, l'âge affer- » missent ma raison , et la vie studieuse et solitaire de l'École 3» ft^rtifiant les dispositions méditatives de mon esprit, cet aveu- 3» glettiént sur mes propres opinions pût long-temps subsister. Je » n'oublierai jamais la soirée de décembre où le voile qui me 1^ détobeil à moi-même ma propre incrédulité fut déchiré. J'en- )» tedds encoi^ mes pas dans cette chambre étroite et nue où, }> iQng-temps ftpràsf rbeure du sommeil, j'avais coutume d§ me

40 MUTILATION D'UN ÉCWT DE JOUPFROY.

«> promener ; je vois encore cette lune à demi voilée par les nuages, » qui en éclairait par intervalles les froids carreaux. Les heures y> de la nuit s'écoulaient, et je ne m'en apercevais pas; je suivais y> avec anxiété ma pensée^ qui, de couche en couche, descendait )» vers le fond de ma conscience , et , dissipant Fune après l'autre 1» toutes les illusions qui m'en avaient jusque là dérobé la vue, » m'en rendait de moment en moment les détours plus visibles. » En vain je m'attachais à ces croyances dernières, comme un » naufragé aux débris de son navire ; en vain, épouvanté du victe » inconnu dans lequel j'allais flotter, je me rejetais pour la der- » nière fois avec elles vers mon enfance, ma famille, mon pays, » tout ce qui m'était cher et sacré : Finflexible courant de ma » pensée était plus fort ; parents, fçimille, souvenirs , croyances, x> il m'obligeait à tout laisser. L'examen se poursuivait plus obstiné y> et plus sévère à mesure qu'il appiiocbait du terme, etilnes'ar- » réta que quand il l'eut atteint. Je sus alors qu'au fond de moi- » même il n'y avait plus rien qui fût debout; que tout ce que j'a- » vais cru sur moi-même, sur Dieu, et sur ma destinée en cette »'vie eten l'autre, je ne le croyais plus. Je l'avais cru sur la foi » du fait que maintenant ma raison ne pouvait plus admettre, et ï> par conséquent je ne le croyais plus. Puisque je rejetais l'auto^ » rite qui me l'avait fait croire, je ne pouvais plus l'admettre, je » le rejetais. Ce moment fut affreux; et quand vers le matin je me /> jetai épuisé sur mon lit, il me sembla sentir ma première vie, si » riante et si pleine, s'éteindre, et derrière moi s'en ouvrir une » autre sombre et dépeuplée, où désormais j'allais vivre seul, » seul avec ma fatale pensée, qui venait de m'y exiler et que j'étais » tenté de maudire. Les jours qui suivirent cette découverte fu- » rent les plus tristes de ma vie. Dire de quels mouvements ils » furent agités serait trop long. Bien que mon intelligence ne » considérât pas sans quelque orgueil son ouvrage , mon âme » ne pouvait s'accoutumer à un état si peu fait pour la faiblesse )) humaine ; par des retours violents, elle cherchait à regagner les » rivages qu'elle avait perdus ; elle retrouvait, dans la cendre de » ses croyances passées, des étincelles qui semblaient par inter- » valles rallumer sa foi. Mais les convictions renversées par 1§

MUTILATION D'UN ÉCRIT BE JOUFFftOY. 41

)> raison ne peuvent se relever que par elle» et ces lueurs s'étei- » gnaient bientôt. Si, en perdant la foi, j'avais perdu le souéi des » questions qu'elle m'avait résolues , sans doute ce violent état » n'aurait pas duré long-temps ; la fatigue m'aurait assoupi, et »ma vie se serait endormie comme tant d'autres, endormie » dans le scepticisme. Mais heureusement il n'en était pas ainsi; » jamais je n'avais mieux senti Timportance des problèmes que » depuis que j'en avais perdu la solution. J'étais incrédule , mais » je détestais l'incrédulité; ce fut là ce qui décida de la direction » de ma vie. Ne pouvant supporter l'incertitude sur l'énigme de » la destinée humaine , n'ayant plus la lumière'de la foi pour la D résoudre, il ne me restait que les lumières de la raison pour y D pourvoir. Je résolus donc de consacrer tout le temps qui serait » nécessaire, et ma vie s'il le fallait, à cette recherche. C'est par » ce chemin que je me trouvai amené à la philosophie , qui me )» sembla ne pouvoir être que cette recherche même. )»

Tel est te début. Jouffroy raconte ensuite tout le travail de son esprit à l'Ecole Normale et après qu'il fut sorti de cette école.

Dans la Notice mise en tête du volume publié , il est deux fois question de ce morceau. M. Damiron, auteur de la Notice, montre, la première fois qu'il parlé de cette confession, qu'il en avait bien compris d'abord l'importance et la sainteté. C'est à propos des croyances de son ami qu'il s'en explique, et c'est pour y renvoyer le lecteur, curieux de connaître la vraie vie philosophique de Joufifroy . Voici les termes mêmes :

« Quant à la vie philosophique de Jôuffroy, quant à tout ce » qu'elle eut d'intime et de caché, quant aux doutes qui la travail- » lèrent, quant aux difficultés qui l'assiégèrent, quant aux re- » cherches qui la remplirent , et qui n'eurent souvent que Dieu P et sa conscience ppur témoins , je n'er) parlerai pçis \ j'en lais-^

Il HtmLATION D'UN B6RIT »E JOUFFilOY^

)» flairai pirief » dans ce ^u'il lui a oodybuu d'en révélery 66lui*là » iedl qui |[)oilvait ràoolltes* et déetire tous ees secrets de son > àloti La deuxième partie du Mémoire sur VOrjianitation des % Sétmêêi plMoMp%iqueê est, sous ee rapport, comme une cofi-<* » fesfltofi» dofit ta Hra^ j'espère 9 avec autant d'intérêt que de res*f p pé^ï le féeit » ^u , si Ton aiine mieux i le tableau et le drame* » On y v^tifa oe qu6 de son vivant il ne confiait et ne disait guère « » même dune son commerce le plus familier ; car il était ip ces n âmes |)rofotides et recueillies qui ne t^rahisseiit pas ce qu'elles » font et ce qu'elle^ souffrent pour grandir et s'élever. Je renvoie w donc pofir cette biographie, d'un ordre à part et toute person* » aeUe , dont l'auteur seul étedt papakç , k cette deuxième partie , il qui en renferme tout ce que demandait et permettait à la foi^ il la nature du morceau. ^

Eh bien ! cette confession qu'on doit lire avec autant d'intérêt que de respect , ce récit, ce tableau, ce drame, où Jouffroy a voulu racm^r »< déerirf les secr^^ts de son âme , cette ^ographip d'wn i^dre àp^rt et toute per^omdiB dont l'auteur seul étaU capable, a-t-^Ue W le jour teUe qu'elle fut écrite i tdle qu'elle devait paraîtref

Noa^ Des suppressions la défigurent! des changements en ont altéré le sens et la valeur* Par ees suppresisions, par ces change^ mentit, on a fait de cette pièce importante dans l'histoire de la philosophie /importante pour toutes les opinions consciencieuses qui é'agitent aujourd'hui dans la société, sinon tout*-à-lait un oteoflr grimoire, du moins une énigme où l'on ne reconnais plus l'esprit ae| et clair dont M. Cbdsiu lui-même a dit : •«* « Nul ne posséda , % nul surtout ne pratiqua mieux la vraie méthode ]^ilosophique, » la méthode d'observation appliquée à l'âme hums^ii^e. Il inter- ^ rogeait la conscience avec tant de bonne foi et tant de sagacité, ^^eftOxprim^iU^Yl^ix avec ^^^s^ telle fidélité, qu'eft V^^utant

1» ou en le lisant, on croyait entendre la conscience elle-même )> racontant les merveilles du monde intérieur de Tâme, dans un » langage exquis, pur, lucide, harmonieux. Son style, comme sa pa- » role,éclaircissait, ordonnait, gravait toutes ses pensées. Il était, » sans contredit, le plus habile interprète que la science pût avoîr, » non seulement dans Fécole, mais auprès du monde ; solide et » profond parmi les doctes, et en même temps accesrsible à tous. »

Comment, ]i le VlbiiÉle, kV&«-TÔiii iM tt^ éSdfkge d'altérer récrit d'un homme ainsi loué par vous, et loué à ces titres? Est-ce que cet homme vous avait demandé par testament la grâce de le faire <^t^f#idré? flMTtil silliM) S^tod t^lis-même, interroger sa conscience , et en formuler les réponses ! Avait-il besoin de vous pour paraître sous son vrai jour?

Un ver destructeur a pénétré dans Tœuvre de Jouffroy, pour Fanéantir. Le mal en effet ne se borne pas à ce qu'il parait être au premier coup d'œil. Ce n'est pas seulement de la pièce dont nous parlons qu'il s'agit. Cette pièce si importante, a perdu, je le répète, sa clarté et son caractère; mais l'œuvre entière de Jouffroy a été obscurcie du mêAe coup.

TROlSi&HE PIRTIE.

M. Cousin avait dit, sur la tombe même de Jouflfroy, en parlant de ses écrits : Ceux que vous connaissez , ei ceux qu'il a laissés et que la postérité connattra.

Cette expression est remarquable. Pourquoi ne pas dire : a Ceux que vous connaissez et ceux qui, je Fespère, seront bien- )) tôt imprimés. » Pourquoi ne promettre ces écrits qu'à une» postérité plus ou moins reculée? Cette expression, dis-je, était bizarre et de mauvais augure.

Quand Maine de Biran mourut, il y a bientôt vingt ans , il laissa de nombreux écrits, qui furent après sa mort remis entre les mains de M. Cousin. Feu notre ami le docteur Bertrand, qui avait été intimement lié avec Maine de Biran , dont il était le médecin, voyant , après un an ou deux , que ces écrits , qu'il savait en partie tout prêts pour l'impression, ne paraissaient pas, s'adressa plu* 3ieurs fois à M. Cousin pour avoir le ^çqs dç cette énigme, Il ne

MUTILAÏION D BN É€MT I)E JOUFPROY. 45

Teut point 9 et nous remit une lettre que nous insérâmes dans le Globe ) où il dénonçait ce fait aux amis de la philosophie. Il attestait dans cette lettre avoir eu lui-même entre les mains plusieurs de ces écrits entièrement achevés. Il attestait que Maine de Biran » dans ses derniers moments » ne demandait à la mort qu'un court délai, pour leur faire voir le jour. M. Cousin prétendit 4'abord qu'on ne trouvait pas d'éditeurs : Bertrand lui en trouva trois; — ensuite, que la famille de M. Maine de Biran s'opposait à l'exécution des volontés du défunt. Mais il ajouta qu'il saurait bien lever ces scrupules. En attendant, il garda pendant douze années la caisse des manuscrits qui lui avaient été confiés, sans en rien faire connaître au public; car c'est après plus de deux lustres qu'il en a publié quelques uns , publication qui, du reste , lui a fait grand honneur. Mais douze années de perdues, quand il s'agit de découvertes et d'un homme comme Maine de Biran , n'est-ce rien? II faut supposer que, dans sa sagesse, il avait promis les écrits de Maine de Biran, comme ceux de Jouflfroy, non pas à l'époque présente , mais à la postérité.

Quand M. Viguier traduisit l'excellent Manuel de l'histoire de la philosophie par Tennemann , il n'était pas temps , suivant M. Cousin , de parler des idées de Hegel. La postérité ^ puisque postérité il y a, n'était pas encore venue en France pour ce penseur de l'Allemagne. Vainement Hegel touchait déjà au bout de sa carrière : le temps n'était pas venu où la France devait le connaître.... c'est-à-dire sous son propre nom. Le Manuel s'arrêta, par ordre, à Kant, comme à une barrière inviolable (1). Il fallait, disait-on , vingt-cinq ans et deux générations de penseurs à la France , pour oser aborder Hegel ; il fallait passer par tous les

(i) M. Gottflln n^a pas pu cacher cette matilatioii dans la Préface da Manuel. La raison qu*il donne de son procédé est curieuse :

« Les notes laissées par Tennemann étendaient Texposltion de quelques sys- » times^ par exemple celle des systèmes allemands qui sont venus après (^ui » ieKanU M. Wendt (le continuateur de Tennemann) a lui-même ajouté » quelques articles miv plusieurs philosophes de son pays qui vivent encore. » Tai g;ardé de ces articles la partie bibliographique , pour donner à la France » une idée de la philosophie allemande contemporaine. Mais fai supprimé

Sptif^liBg; puis enSo oa eemmeftc^raii à se f^wifispr^ av^

^6 «ii'aiuie d^iif^ lias, 4aiit çe« s^itM ^cm^û^m, «^twdiie M« Goy^n partie 4ei la|)o«((^>^. Quai yuHt w mU ^Î9% ^^mm^^ l^ufro]} a ^baM^ô aux «Hb)îetUi$» p^ur tw^r «pwn ^ c#«sivr«^

Les premiers MAanges de Jouffroy^ publiés en 1855, avaiiçiit eu un beau succès; ce cj\ii a été cause, sans doute, qu'un libi:aire, après la mort de Jfouffroy, offrit une somme raisonnable pour un nouveau roluu^e. ïln arrangement fut conclu entrç la veuve ^t ce libraire. M. Damiron se c^iargea de çomppser ce volume, ep choisissant dans les qçmbreux papiers laissés par ^ouffroy, etcàtalo^ués de sa main. 1(1 cl(iois^t d*abord le Mémoire 3i|r VOrgani:satton des Sciences pfiiiosoj^hiqties. LHmpi^ession était arrivée à la feuille 9 , c'est-à-dire, au tiers environ du volume , lorsque te libraire eut la mall^eureiise idée de donner au public un avant-goût de cet ouvrage par î'oçg;ane de la Bévue des Deux-Mondes. Il envoya à cette Rev^e les feuilles déjà imprimées; et la Revue en \\n un ext^rait qui était prêt à paraître, lorsqu'un homme d'esprit, que M. Cousin appelait autrefois un ama^ei^r en fait de philbsbpbiei

» Vexposition des doctrines , comme beaucoup trop courte pour être intelli-

Voyez donc la belle raison , çt co^j^ M. Cio^sia est jK>tt<^iix 4e no^re santé! Jjk % pw^r qi^ qpi^ae4Ji8^ri(^.%pa^ Wça, et, p^ur, prévenir i^ U^^isposKiçns, Q iiç aot^3i Fiçr^et ^^ D(^figer qu'à ^ tàj^ li^e\ ^\e9t n^ n|$me noo^mé *. il

y es^ ua <le ce^ p|hiios^^ç^ q^i v^eni emçoref ei^^o^ ne parlera pA$^ S^ c'^U\i| a4[)fè^ Ite P(»u^'s dç i^^^ où U. Qonsl^ veinait d'âxpçfer Içsld^s^e H^gel

MUTILATION VUS ECRIT »B lOWfilOlf;, j|f

jetdttt les yeuit sur les éprewes , comprit Yétmnge m^\m gHf cet article proAiiifail dans le monde par rapport à VÉiile^mmP* Il s'en expliqua, soi) en riapt, soit auti^ement. |C;oiiM9UQi(iat|Qn de l'extrait fot donnée à M. Goasin : In^ mOi lajbê^. ^m i) ii^nt q^f nous disions ce cpie la eonfessîM 4e Jouftroy Févète QA 9ff^| p^r rapp^ à M. Cousin et à rBclei^isme.

Ql.

« Je ne suis pas ^ VécQl^ de % Çsiisjn; je f^'en ^j jano^^is été. M. Cousin a pu agir sur mon esprit , provoquer ma riéflexion, me fournir des méthodes. Mais M. Cousin n'est pour rien dans mes convictions; je n'ai jamais connu de lui que son scepticisme; M. Cousin est pour moi un oratepr, et non pas un philosophe. )>

Voilà 9 relativement à M. Cousin, ce qui résultait clairement de récrit posthume de Jouffroy avant la censure. Et voilà ce que M. Cousin n'a pu souffrir, et a fait efface*, il a Mi aussi , du même coup, effacer autre chose.

Jouffroy ( tous ses amis peuvent M savoir ) sentait le besoin de faire cette déclaration. Mais il ne voulait la Mv& que dans un livre substantiel et fort. Nous n'en sommes, disait-il, qu'aux préfaces ; ce n'est pas la peine de se distinguer pour si peq. Il avait commencé le livre; mais la mort l'a arrêté. If. Cousin survivait^ et, à rinverse de l'axiome des légistes, le vif a saisi le mort.

Pourquoi Jouffroy sëntait-il le besoin de faire tôt ou tard publiquement cette déclaration? É^it-c^ par orgueil, par vanité, pour paraître avoir wi mérite original et vraiment à lui) Non. Mais c'est que , pénétré de tristesse en face de la philosophie de M. Cousin , il tolérak avec peine Fidée de passer pour une des colonnes de FËclectisme français.

N'est-il pas évident d'ailleurs qu'il était conduit nécessairement par ^on ^uje); s^ ^'e^pUquer, auinoijds in4irectem^Qtt ^W! §f^ p^^rticipation à cet Éclectisme? Cçir il annonce t à toutes les pag#s de

4è MUTILATION ïïm ÉCRIT DE JOUFFROY.

son écrit, qa*il faut chercher la philosophie. Or à quoi bon chercher la philosophie, si on Fayait eue sous la main?

Oui, elle avait le tort de nier la philosophie de M. Cousin, cette confession de Jouflfroy, j'en conviens. Mais, malgré ce tort, ne méritait-elle pas d'être respectée, non seulement par rapport à Jouffroy, à Jouffroy toujours vivant, bien qu'il ait disparu du milieu de nous , à Jouffroy qui l'a écrite , qui a voulu la publier, et qui a chargé ses amis de l'imprimer après sa mort; mais je dis aussi par rapport aux intelligences en général, par rapport aux sectes innombrables qui se divisent le monde moral , par rapport à ceux qui affirment la Philosophie , comme par rapport à ceux qui la nient , comme par rapport à ceux qui prétendent l'accomplir en lui ouvrant de nouvelles destinées ? '

Nous avons sous les yeux deux exemplaires des Nouveaux Mélanges (1). Ces deux exemplaires diffèrent essentiellement. L'un prouve matériellement, ce que nous avons appris d'ailleurs , que l'ouvrage, au milieu de l'impression, a été censuré, cartonné dans la partie déjàimprimée, et sévèrement examiné pour le reste.

Nous pourrions au besoin déposer chez un notaire l'exemplaire avant, la censure qui est entre nos mains. Mais à quoi bon ? Les citations que nous allons faire portent leur démonstration en elles-mêmes. D'ailleurs, si nous sommes bien informé, M. le ministre de l'instruction publique , en amateur de livres rares , a voulu avoir l'ouvrage aussi peu censuré que possible; et le livre se trouve sous cette forme dans sa bibliothèque. Il se trouve également sous cette forme à l'École Normale , et peut-être aussi aux Tuileries.

(i) On trouve l^onvrage {après la censure) à la librairie de Joubert , me des Grés , iiM4 , près la Sorbonne. Prix , 8 fr.

MCTILATION DTN ÉCRIT DE JOUFFROY; 49

Jouffroy, faisant naïvement et courageusement sa conression, avait écrit :

a La divinité du Christianisme une fois mise en doute à mes ))yeux(l)....))

Pourquoi avez-vous imprimé l'autorité du Christianisme , au lieu de la divinité du Christianisme? Avez-vous craint que la hardiesse de Jouffroyne portât mallieur à votre domination présente, et ne révélât les mystères àe votre Éclectisme ?

Plus loin Jouffroy, racontant comment le Christianisme, auquel il avait cru pendant son enfance et sa première jeunesse, l'abandonna à l'École Normale , termine d'admirables pages par ces paroles :

« Je sus alors qu au fond de moi-même il n'y avait plus rie^ » qui fût debout; que tout ce que j'avais cru sur moi-même , sur

» dieu , et sur ma DESTINEE EN CETTE VIE ET EN l' AUTRE , JE NE LE y> CROYAIS PLUS. Je l'avais cru sur la foi du FAIT QUE MAINTENANT MA » RAISON NE POUVAIT PLUS ADMETTRE , ET PAR CONSEQUENT JE NE LE

y> CROYAIS PLUS. Puisque je rejetais l'autoritiS: qui me l'avait fait

3» croire^ je ne POUVAIS PLUS l' ADMETTRE, JE LE REJETAIS (2). »

Pourquoi avez-vous supprimé ces paroles?

Il ne s'agirait pas même ici du respect àû à la pensée , que vous auriez commis un mal , en détruisant par ces mutilations quelques unes des plus belles pages qu'on ait écrites dans notre langue. Si vous êtes artiste pour vous-même et dans vos œuvres, vous ne l'êtes pas pour celles de vos amis. Tout l'enchainement et tout le nerf de ces pages ont disparu sous votre scalpel. Vous avez frappé juste où était la vie. Jouffroy, en logicien qu'il était, fait dépendre la ruine qui se fit dans son âme de

<i) Page 113 dans les deux exemplaires»

(*3) Page 115 de Texemplaire avant la censure.

ce seul point : Le Christianisme est-il divin? Tout est là, en effet. Divin, il faut le croire et s'y soumettre, et par conséquent admettre toutes ses solutions. Mais s'il n'est pas divin, tout croule. En un mot, l'autorité du Christianisme est dans sa dtt^mtï^. Une fois cette divinité enlevée, aucune des croyances qu'il impose ne subsiste. C'est donc cette croyance fondamentale à la divinité du Christianisme que Jouffroy appelle le fait que sa raison, dit-il, ne pouvait plus admettre ; et voilà pourquoi il termine le tableau de son âme, une fois dépouillée ou affranchie de ce fait^ par ces paroles éner^ques : « Tout ce que J'avais cru sur moi-même, sur Dieu, et » sur ma destinée en celte vie et en l'autre, je ne le croyais plus. » Avez-vous donc voulu faire supposer que Jouffroy avait bien pu douter un moment de Yautorité du Christianisme, mais qti'll n'avait jamais porté l'impiété jusqu'à en rejeter positivement la divinité?

Eh! encore une fois, cette divinité , c^est toute la question. Si le Christianisme est divin , comme l'entend l'Églisç , vous avez été, monsieur Cousin, un grand impertinent, quand vous avez Jadis fj^it de la philosophie en dehors de l'Église. Si TÉglise à raison, il faut condamner tous les philosophes. Quel philosophe» en effet, depuis le seizième siècle, et même avant, quel philosophe n'a pas douté de la divinité du Christianisme? Montaigne en a douté, Bayle en a douté; Pascal lui-même (vous le savez bien), Pascal en a douté; Gassendi et Descartes en doutaient fort aussi ; Locke , l'auteur du Christianisme raisonnable , a fait plus que d'en douter. Or Descartes ^ produit Spinosa, Locke a engendré Hume. Vainement vous reculez devant le Dix-Huitième Siècle ; vainement vous répudiez l'héritage philosophique de la France. Vous ne trouverez nulle part la tradition que vous cherchez. Ce petit nid dç philosophes hypocritep qu'il vous serait si agréable de découvrir^ pour couver votre œuf à votre aise, n'existe , en vérité , nulle part , pas plus en Allemagne qu'en France. Kant , comme Jouffroy, doutait de tout, même du doute ; et votre maître Hegel, que vous n'avez pas compris, a produit Strauss, l'auteur incrédule de la Vie de Jérns^ souâ la bannière duquel les Hégéliens se séparent aujeurdflmi en Aliemagne de

MUTiuTipN p'UN icm pt; joufphoy. 51

toutes les communiaq^ chrétiennes , et annoncent hautement que \p Qhristianisnie dpit céder 1^ placp ^ la Philosophie.

Quoi! de par M. Cousin et ses sbires, il ne sera pas permis à ^ouQrpy ie dir^ (ji}e \\\\ aqssi était philosophe! Mais alot*s il hU 1»U SUPPriWfir tpi||; ^qj\ livre, pui^qije ce livre roule pr cet argument : a Le Christianisme y en tant que religion , est détruit, ^t p*e8t k la PhilQSop})ie à le remplacer. » Jouffroy d'ailleurs fait-Il WXV^ cbo^p flans pe livre que répéter ce qu'il avait dit si souvent pjlï SorhopQe?Ët (|iiapdyous le mutiliez ainsi, ne vous souvenait-il pl|is qu'il avait jMIs , eq pleine Université , défini les religions en j|[éBér^l, et le Çhristiapisme en particulier, « une production D spontanée des idée^ des massef ^ se faisant iour et s'incarnant , 1^ quand elles sont mûres, 4<^ns une imagination exaltée, dupe elle- » n^rjfi§ h plus souvent de la révélation qu'elle afinonce (1) . x>

Ah ! vous aurez de la peine à nous faire croire que Jouffroi ç'^jt pas do!|té de la divinité 4u Christianisme.

Le doute absolu de Jouffroy est uii fait si connu , si certain , et qui forme tellement son caractère , que l'on a peine d'abord à concevoir la hardiesse de la censure exercée sur lui à cet endroit. Mais M. Cousin a craint qu'on ne lui posât cet argument : « Celui que vous appelez votre élève 4U, lui-même que, du moment où il ne crut plus à la divinité du Christianisme , il ne crut plus en Dieu, ni en l'immortalité de l'âme, ni en aucun principe morah Qu'est-ce donc que rÉcleetisme t iBdépep4flW>^^Dt 4^ '^ divinité du Christianisme 7 x»

(iet argument, en effet, était pérepEipteiF^.

U Matt reiionoer à Jouffroy, ^u h Vfi^^iW* On ^ pr^s pfi derr nier parti.

Jouffroy, lui, avait voulu renoncer publiquement à son maigre ; mais le maître n'a pas voulu renoncer à son élève. Renoncer à

(4) Leçon sur la Destinée humaine, recueniie dans les premiers JWÎan^w-

Jouffroy! il aimera mieux, comme font certains sauvages à Fé^

gard de leurs enfants, lui aplatir la tète, et lui tailler le crâne à

sa guise.

Et, en effet, que deviendra l'Éclectisme, s'il faut renoncer à

Jouffroy? Jouffroy ne passe-t-il pas pour la colonne fondamentale

de l'école? Qu'est-ce que l'école sans Jouffroy?

Supposez qu'un des miliciens de ce que M. Cousin appelle son régiment (c'est-à-dire, pour parler plus convenablement que M. Cousin, un des membres de l'Université chargés de professer la philosophie) vienne consulter le tyran philosophique de la France, et lui demande de qui se compose l'école éclectique après lui. M. Cousin répondra tout d*abord : « Nous avons Jouffroy, et sa préface de Dugald-Stewart, — Mais dit le milicien ( c'est-à-dire le professeur de philosophie), qui avons-nous ensuite? — Ensuite... Je vous ai dit que nous avons Jouffroy. »

Ilion va tomber, car son palladium lui échappe. Non , vous n'avez pas Jouffroy.

Si Ton veut savoir le cas que Jouffroy faisait de M. Cousin, comme philosophe, on n'a qu'à méditer cette phrase : ce II est » certain que si je me fusse trouvé libre à l'époque de ma pre- » mière rencontre de la philosophie , comme peut l'être un étu- » diant qui suit les cours publics d'une faculté , /awrat> laissé là » mon m^aître et ses leçons, et je me serais mis à chercher seul » la philosophie , qu'on ne me montrait pas , et à poursuivre à ma » manière la recherche des vérités qui m'intéressaient (1). »

Cette phrase a échappé au massacre , nous ne savons comment.

(1) Page 122 de Texemplaire avant la censure.

mUTILATWN D'UN ÉCWT DE JOUFFROY. 5^

Vffl.

Mais combien d'autres témoignages aussi positifs sont tombés sous les coups delà parque! Citons-en quelques exemples.

Jouffroy commence par raconter ce que c'était que la philosophie à l'École Normale y et tous ces grands combats en faveur du spiritualisme dont M. Cousin a fait tant de bruit. Ces combats homériques suivant M. Cousin n'avaient presque aucune portée suivant Jouffroy. Voici à cet égard ce que la censure lui a permis de dire :

«Mon intelligence, excitée par ses besoins et élargie par les » enseignements du Christianisme , avait prêté à la Philosophie » le grand objet, les vastes cadres , la sublime portée d'une reli- » gion. Elle avait égalé le but de l'une à celui de l'autre , et n'a- » vait rêvé de différence entre elles que celle des procédés et de » la méthode : la religion imaginant et imposant, la philosophie y> trouvant et démontrant.Telles avaient été ses espérances ; et que x> trouvait-elle? Toute cette lutte, qui avait ranimé les échos en- )> dormis de la Faculté, et qui remuait les têtes de mes compa- » gnons d'étude , avait pour objet , pour unique objet, la question » de l'origine des idées. Condillac l'avait résolue d'une façon, que » M. de La Romiguière avait reproduite en la modifiant. M. Royer- )» CoUard , marchant sur les pas de Reid, l'avait résolue d'une » autre; et M, Cousin , évoquant tous les systèmes des philoso- » phes anciens et modernes sur ce point , les rangeant en bataille » en face les uns des autres, s'épuisait à montrer que M. Royery> Collard avait raison et Condillac tort. C'était là tout; et, dans » l'impuissance où j'étais alors de saisir les rapports secrets qui . » lient les problèmes en apparence les plu&i abstraits et les plus » morts de la philosophie aux questions les plus vivantes et le« » plus pratiques, ce n'était riM à mes yeux, n

54 MÙTILaÏÎON D'tJN ÈtRlt ÏÉ iÔtll^RÔY.

Oui, la censure a toléré ce langage, elle a été bienveillante jusque là ; mais quand Jouffroy ajoute :

c( Je ne pouvais revenir de mon étonnement qu*on s'occupât de » Torigine des idées avec une ardeur si grande qu'on eût dit »que toute la philosophie était là, et qu'on laissât de côté

» l'homme, dieu, le monde , ET LES RAPPORTS QUI LES UNISSENT A l'É- » NIGME DU PASSE, ST LES MYSTÈRES DE l' AVENIR, ET TANT DE PROBLEMES )) GIGANTESQUES SUR LESQUELS ON NE DISSIMULAIT PAS QU'ON FUT SGEP- . » TIQUE (1); »

Oh l alors le on sceptique dont il est question a pris ses ciseaux , et a taillé vigoureusement son élève.

Quoi ! nous étions sceptiques ! vous oserez dire que nous étions sceptiques 1 Nous sceptiques , quand iuous sauvions le spiritualisme ! sceptiques , quand nous combattions Condillac !

Que vouliez-vous que Jouffroy répondit à cela? Il était mort.

Cépéilddtat; Jôiiffrcfy pburÉstiit :

(( EncoW si , pour consoler et rassuf et* èetlx qu'on eiifërtbâit jn ainsi dàijs une aride et étroite question, dti èàt côtnidenbë par h leur mbnti*et^ le vaste et brillant horiiofa de la (ihilësdtihië, 6t i) daiis cette JjerspectîVe , les grands problème^ humains, èhâj) ctin à leur place, et le éliemin à parcourir pour Ifeô attèiti- >> dt^e , et rutilîtë des idées pour le^ fébdtïder, cette t;arte dU pays, i{ en m'êblàirant , in'eût foit prendre patience. Mai^ non , cette f>càHé rë^tilière dé la philosophie^ qiii h'èxi^tait pels^ et qui ii n*èiiiste pas encore aujourd'hui , on iie pouvait la donner, et le >> mouvemëtit philosophique d'alors était ëUcure trop jebrië pour m qti*bii en èenttt bien lé besoin. )i

Cette fois, il sêtoMë c(ue Jouffroy avait prêVttld tortut^é â !â-

(1) Page 120 de l'exemplajre avant ^ emsure.

MUTILATION D'DN BCttlT DB JOUFPEOY. 55

quelle sa pensée serait soumise. Il s'était enveloppé de voiles , et on lui a permis 4^ passer. Le on a fait semblant de ne pas se reconnaître. On lui a même permis de dire :

« Toute la philosophie était dans un trou où Ton manquait » d'air, et où mon âme , récemment exilée du Christianisme , » étouffait; et cependant Tautorité des maîtres et la ferveur des » disciples m'imposaient, et je n'osais montrer ni ma surprise ni 1» mon désappointeinent. )»

Mais lorsque, après avoir raconté tout le travail de son esprit, d'abord à l'École Normale sous la discipline de M. Cousin, puis pendant deux années entières de professorat, Jouffroy ajou* tait:

« Ainsi s'écoulèrent pour moi les deux premières années de » mon professorat; et si l'on veut réfléchir aux travaux qui les » remplirent, on croira facilement qu'ils ne laissèrent aucune )» place à l'examen de ces questions générales dont je m'étais

)» PLAINT d'abord DE NE POINT TEOUVER LA SOLUTION DANS L'ENSEIGNE-

)» MENT DE M. Cousin (1) ; »

Oh! alors il est arrivé, par je ne sais quel miracle, que la phrase de Jouffroy est devenue celle-ci :

a On croira facilement que mes travaux ne laissèrent aucune 1» place à l'examen des questions générales dont je m'étais i'ahord » si vivement préoccupé. ï>

Ce n'est^ pas un métier commode que la censure. D'abord on n'a jamais assez d'yeux, ou laisse toujours passer quelque chose. Ensuite ce n'est pas tout que de tailler. Il faut rajuster ce qu'on coupe, faire des ligatures, comme les chirurgiens, et employer les bandes et les compresses après le bistouri.

(i) Page 137 de Texemplaire avant la censure.

Jouffroy continue :

« Je révais bien de loin en loin à ces questions ; chemin » faisant , quelques idées , quelques lumières , jaillissaient bien » de ces recherches spéciales , que j'aurais voulu suivre et pous- D ser : mais je n'en avais pas le loisir, et la nécessité de pré- » parer une prochaine leçon coupait court à mes rêves , et me » forçait d'ajourner à une autre épaque le soin de tirer parti de » ces clartés accidentelles. Je dois même ajouter, pour être vrai, » que cet ajournement m'était devenu moins pénible. Les re- » cherches particulières auxquelles mon devoir me condamnait )) avaient de jour en jour revêtu à mes yeux un intérêt plus puis-

)) Sant, CE QUI ME REI<<DAIT MOINS IMPATIENT SUR LES QUESTIONS QUI » m'avaient d'abord si VIOLEMMENT PREOCCUPE. CeT INTERET ÉTAIT PLUS » PUR, s'il est possible, et d'un ordre plus INTELLECTUEL. Ce n'ÉTAIT » PAS CELUI DE SAVOIR CE QUE JE DEVIENDRAIS EN l' AUTRE VIE, ET CE » QUE j'avais a faire EN CELLE-CI ; C'ÉTAIT TOUT SIMPLEMENT CELUI DE » LA SCIENCE, DÉGAGÉ DE TOUT RETOUR SUR MOI-MEME (1). ))

Voilà un quiétisme bien impertinent 1 s'est dit M. Cousin ; ne va-t-on pas dire que je le partage? Haro sur ces aveux qui me compromettent! Cette fois, un coup de ciseau, sans ligature, ' fera l'affaire.

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