‹ De la mutilation d'un écrit posthume de Théodore Jouffroy: avec une lettre àChapitre 3 sur 9 · XI · texte numérisé non relu

XI

JouDroy raconte naïvement son embarras^ quand, à sa sortie de l'Ecole Normale , il fut chargé de professer ce que M. Cousin n'avait pu lui enseigner, attendu que , suivant Jouffroy, il ne s'en doutait pas lui-même, c'est-à-dire la philosophie. Il se plaint de

(1) Page 138 de Texemplaire avant la censure^

MUTILATION D'tJN ÉCRIT DE JOUFFROY. &7

ce que son jeune maître avait consumé dix-huit moi» sur un seul problème, celui du passage du moi au monde extérieur : ^Èt en- » core , ajoute-t-il , était-il loin de l'avoir épuisé. Ainsi , bwn loih

» DE. CHERCHER A NOUS DONNER UNE IDÉE DE l'eNSBMRLE DB IA PHILO* » SOPHIE ET DE SON HISTOIRE , IL N'AVAIT PAS MÂMB ESSAYÉ DB TRAGBR » AUX FUTURS PROFESSEURS QUI l'bNTOURAIBNT UN CADRB POUR LtUR » ENSEIGNEMENT (1). »

Vous imaginez facilement, lecteur, que cette phrase n'a pas eu

la permission de voir le jour.

Et vous pensez bien qu'il en a été de même de celle-ci : « J^étais appelé à professer à mon tour une science dont jb ne

» savais pas même l'objet (2). »

Une science dont je ne savais pas même l'objet!....

Je me représente M. Cousin devant cet aveu de Jouffroy. Il a dû se passer une scène dans le genre de celle-ci :

« Quai ! s'écrie M. Cousin , le public apprendrait -que nou« ne savions pas même l'objet de la philosophie, et que, sorti de mes mains, Jouffroy était, par rapport à la science, comme l'enfant qui vient de naître I Mais que devient donc ma grande réforme des études philosophiques (2e 1815 à 1820 , dont j'ai tant parlé; que devient cette discipline austère , sous laquelle j'ai dit que Jouffroy en particulier s'était formé ; que devient ce temps de mé^ moire chérie où- , ensevelis dans la méditation des problèmes étemels de l'esprit humain , nous passions notre vie à en essayer des solu" tions (3) ? Tout cela s'en va en fumée. Jouffroy prétend que nous étions très propres à ergoter à perte de vue sur le problème qu'on nous avait mis dans la tête , le problème de l'ori^ne des

(1) Page 127 de l'exemplaire avant la censure.

(2) Page 128 de rexemplaire àtjan* la censure^ (5) Fragments philosophifm , pag. 362,

bft MtnLATIOrf D'UN ÉCRIT PB iOUFPlQY.

kiéé^, ïûêH que noué igaorioii^ tout de te philosophie, jusqu'à sati èUjet. Mt moi qui avais eu la oaûdeur d'écrire, en parlant de t(9fii âttfiéei faiàeuflès i ÀUe^ premiers rangs , soit aux examens , soit Mai thisisêf ss distinguèrent trois jeunes gens f qui dès lors excitéf éfll hs plies «f«« tsiténte ; phss tard, comme professeurs , ils la rem-ptk^ef^ iignamient ^ et ils la rempliront encore comme écrivains : ce sont MM* Bautain, Joupfroy, et Damiron (1). Ah! quel aveu J'tti ftdtlà, et oômbien le témoignage de Jouffroy, rapproché du mien, aura de force! Mais il n'y a que les morts qui ne reviennent pas, comme disait un jaeobin , autrefois de mes amis. Profitons d&raiiimie, el coupons dans le mort. ^

La phrase supprimée , M. Cousin continue sa lecture :

— «En réfléchissant depuis et sur les causes qui avaient déter- » miné notre jeune maître à nous laisser dans cette étrange » situation... »

— Étrange situation 1 Étrange, en effet, ou qui le paraîtra. Mais, de grâce, parlez pour vous , monsieur Jouffroy. Je n'entends pas que vous disies^ que j'étais, moi aussi, dans cette étrange situation. « r-^ <i( Bq Fléchissant depuis, et sur les causes qui avaient y> déterminé notre jeune maître à nous laisser dans cette étrange » situation , et sur les effets qui en étaient résultas pour moi , j'ai » parfaitement compris les unes, et je me suis félicité des au- I» tresu.4 ^

^^ Je comprends moi i monsieur mon élève , ce que vous allez dire I mm vous ne le dires pas.

-^ IX Jeune comme nous ^ et , comme noua aussi , nouveau venu « dMs la philosophie.., )^

~ Je veux bien laisser passer ce trait, qui me fait honneur,

-^ ^ Wi Gousio en débutant partageait notre inexpérienee ^t

« If os IKQSftTITUDBS (i) • • - |>

*r^ Ah I pow le coup , je vous arrête. Quoi ! je partageais vçs iHcsr^tuie$! j'étais tncer^i^m comme vous; je ne savais rien de la philosophie; j'ignorais jusqu'à son objet; j'étais sceptique sur

(1) Fragments philoiO]^uss, pegi SM»

(3) Page i28 ^e Tex^plaire ûMnt |a ssnmrSn

ilU^ILAtîO]^ Dtri ÈCRlt DE JOUF^ftdt. 8*

tous lés grands problèmes t Ahl Vôîlà ce que Vous vottlez dire; mais c'est précisêmeht be «Jué lé ptiWië lié doit pas satoir. M. Ibutfrby, râ^èz mes {hcèHiUiâeé; c'è^t-à-dtfe ^Uë je m rày« 'pôiir votis , pùlèqùë vcfiià étës tiiort. Voyons là silitë.

— «Ji. Cousin, obligé d'eilseigttér et tie sachant pas, àtâitjiidl- )) biéusémeni sëiitî (Ju'il était dëà questions iîtti ; par letlr gêlié- » ratité ifaéme, he pouvàiëiit être Vailicties par la tbtté Slëulë dfe » l'esprit, et dont la sôltttioti exigeait une foiile de réëheréhifs » particulières préalables, telles soiii en effet toutes les qûestibiis >) qdi portëht sui* rëtisëtnblë de la philosophie et de sôil histoire. » îl les avait donc écartées et ajdUtuées ; et il s'était résilié silr » iés questions particulièl^es, et, parmi (^elleà-ëi, sur le petit » libnikre de celles i|u'avdiënt comtnencé à lui aplanie les leçbfls » de ses maîtres. Une fois aux prises atec ces Ijuestiohs , il ilotls » avait fait assister à ses propres recherches; et, jeune comme » il était, il avait porté dans ces recherches toute Fardeur, » toute l'analyse minutieuse , là scrupuleuse rigueur, qui sont le » propre des débutants.... »

— Tout cela peut passer. Ce récit me donne un air d'improvisateur de la science qui ii^el^t pas désaglréablè.

— « En suivant Isi recherche ardente du maître , ndils nous p étions enflammés uë soii àrdëtii*. Les excessives pirécailtions que y> son iJVBXPSRiEivcB.... i»

— Ah! nous y vôîlâ; je Votis voyais Vetiit*. Votis Yoiiles passer pbur le produit de mon ittexpérience. Et vdus croyez què sèn ihexpirience passera....

i! inexpérience de M. Cousin n'a pas pâSSé. Elle s'eM changée a l'impression... le croira-t-on !... eh PftUDËNCE !

La métatnorphose est vraiment àdtilirablé !

Jouffroy avait écrit : « Les excessives pi'éëàutions qiie )i l'iNËÏPÉUtENCË (ie M. Cousiti avait répandues dans sa mé- )» thode nous avaient appris â fond tout le détail de fart depoUrii suivre la vérité et de la trouver. La même INEXPÉRIENCE , âp- » pliquée à l'examen des systèmes, ilou§ aVàit eiisei^né à pétaé- ^ trer jusqu'aux entrailles des opinions philosophiques et à les » juger profondémept, Enfin , Fabsence même de totlt cadre , de

w tout plan , de toute idée faite sur Fensemble de la philosophie, » avait eu pour premier résultat, en nous la laissant inconnue ,• » de la rendre plus séduisante à notre imagination et d'augmeu- » ter en nous le désir de pénétrer ses mystérieuses obscurités, » et, pour second, de nous obliger à nous élever par nous-mé- » mes à ces hauteurs , à nous créer par nous-mêmes notre en» » seignement , à travailler par conséquent , à penser par nous- » mêmes, et à le faire avec liberté et originalité; voilà ce que » nous dûmes à riNEXPÉRIENCE de M. Cousin. »

On a imprimé : « Les excessives précautions que la PRU- » DENCEdeM. Cousin avait répandues dans sa méthode, etc., etc. » — La même PRUDENCE , appliquée à l'examen des systè- » mes, etc., etc.;» — et au trait final : «Voilà ce que nous » dûmes A M. COUSUE. »

A notre tour, monsieur Cousin, nous vous dirons ; Voilà qui est trop fort! Cela passe, comme on dit, la permission. Vous vous êtes fait censeur ; soit , c'est un métier. Mais la censure même a ses règles, dont elle ne doit pas sortir, sous peine de n'être plus la censure , mais quelque chose de pis. Qu'est-ce qu'un censeur? C'est un homme qui retranche, ce n'est pas un homme qui ajoute. Le bistouri est dans votre droit, puisque vous vous êtes fait censeur. La ligature encore vous est permise, mais une ligature simple et innocente, dans le seul but de raccommoder les plaies , et de ne pas laisser les chairs par trop saignantes. Mais ce que vous avez fait ici excède le droit de bistouri et de ligature. Vous n'êtes plus chirurgien , vous vous faites empoisonneur; vous n'émondez plus le patient, vous lui infiltrez dans les veines des substances étrangères et vénéneuses ; cela , je vous le répète, dépasse la censure.

Est-il nécessaire que je vous explique , à vous censeur, ce c|ue j'appelle le droit de Wstfouri?

Lorsqu'un peu plus loin, JoufTroy, peignant le dénuement profond de toute science véritable et de toute philosophie quelconque où il se trouva , en sortant de vos mains , par suite de votre inexpérience f quoique ce mot puisse vous déplaire, ajoute, parlant de la morale qu'on lui avait donné à professer, en outre de la psychologie et de la logique : « Tout était à découvrir pour )» moi, etFobjet de la science, et sa méthode > et la science elle- » même. Ainsi des trois sciences que j'avais à enseigner je savais » l'objet et la méthode de deux, plus quelques résultats isolés » en psychologie et en logique. Tout lb reste était a créer (1) ; » — que faites-vous? vous supprimez ce : Tout le reste était a GRÉER, qui vous déplaît, qui vous chiffonne. Vous ne voulez pas que Jouffroy dise que la philosophie que vous lui aviez montrée n'avait aucun rapport avec la morale. Soit , je ne vous taquine pas là-dessus. Vous craignez aussi peut-être que cette audace de Jouffroy, en parlant de la morale qui était à créer, ne compromette l'Éclectisme auprès des sacristies. Supprimez, vous dis-je, supprimez. C'est là le droit de bistouri. Mais n'ajoutez rien.

Ou, si vous ajoutez, que ce soit, comme je disais tout-à-l'heure, un simple pansement , une simple ligature , quelque chose d'anodin , comme , par exemple , quand vous avez coupé cette phrase : Ces questions générales dont je m'étais plaint d'arord

DE NE POINT trouver LA SOLUTION DANS l'eNSEIGNEMENT DE M. CoUSIN,

et que vous avez mis à la place : ces questions générales qui m'avaient d'abord si vivement préoccupé. Cette fois vous n'aviez fait qu'une ligature, pour raccommoder la plaie.

Mais quand TINEXPÉRIENCE se change en PRUDENCE, quand la critique devient un éloge , quand au lieu du téméraire Ajax vous prenez les traits du sage Ulysse , quand la dette négative que Jouffroy se reconnaît envers vous, par suite de votre înexpé^ rienccj devient une ieiie positive ^ en raison de votre prudence ^ et que vous faites dire à Jouffroy, comme dans un transport de reconnaissance : « Voilà ce que nous dûmes A H. COUSIN ; » tandis qu'il avait écrit : «Voilà ce que nous dûmes au déficit ^ à

(i) Page 133 de rexemplaire avant la censure.

^% MUTÏUTION DUN RÇRÏT DE ^OPFPROy.

riHf^xpémpcQ, à la nullité, ^ rignorance de M. Cousin ^xi je iU^ que ^Qws pci fjaUes f^s dp |^ d^eqsuris ^eulem^nt^ piais de rîmpp$|luf*e.

Vaici uflifii vingtièmp mutilation où ces deux genres de censures, çellp ({u'on pourrait appeler la torture ordinaire et celle qui mérite fl*être pQipmée la torture extraordinaire, se trouvent réunies.

/e Tai déjà dit, Jfouffroy croyait à sa métbode expérimentale. Pe là le témoignage suivant, qu'il n*avait' pas craint de i^e rendre. P^rlaat de }a première ^nnée de sop professorat , il écrit :

(( J*eus le bonheur, dans cette année féconde, d^ ne guère avan- » cer de résultat^ que j'aie dû modifier ou rejeter par la suite ; et )> je Ipi dois je germe de la plupart de ceux auxquels je j^uis ar- » rivé depuis quinze ans tant en Psychologie qu'en J^ogique : car, » pour la Morale , Ip temps ne me permit que de Teffleurer. J'y )) revins Tannée suivante, ainsi que sur la Théodicée, avec plus }) 4e 4étaiL Mais, pour cette première année, elle fut toute jpsy- .>^ chologique et logique , surtout psychologique , car je tirai ipa }} I^ogiqi^ de ma Psychologie ; elle fut donc toute d'observation » et de fait; et ce fut Ijà que s'affermit en moi cette prédilection » pour la science et l'observation des phénomènes dq l'asprit, à » laquelle je dois TOUT. Jb la pis partager a mes élever; et mes

)) PROGRAMMES PP ^ FIN DE {.'ANNEE TÉMQIGNÈRENT QUE j'aVAIS ^ETE » I^S CADRES DE CETTE SCIENCE NOUVELLE AVEC QUELQUp: BONUpUR EX , )» QUBÏ.9UK ÉTBNDPE. »

Eh ^ien ! il n'a pas éf,é permis à Joijffroy de dire quil Rêvait TOUT à ^obs^^yat^o^ dei§ phénomènes de l'esprit. Ce TOUT niait JA. Covsi» ; ce. TOUT ^ été détruit, , j

}il| qu'^rt-ofi gii^ ^ Igi place? On a inis ; « Et ce fut là que s'af- » fiermit ç^ mpî pette prédileption ppi^y la spiei^ce et l'ptservgtio'p » des phénomènes de l'esprit, à laquelle je dois tant/^y On a supprimé le reste. Les cadre* de Jouffroy,. ces ca^rpsd^une^c^mcff

MUTILATION DUN ÉCRIT HE JOUPPlpY, «|^

n&uvelUp suivant lui, même après Tensaigiiemeatde Vi^Cfms\jB^p quil <»*oyait avdir jetés aves quelque bonheur «t qmHm ^ttm^ due, ont disparu sa^s laisser de trMe> h%c\^^jm fHÏt iiè divisé : imp^rium in imperio* ,i

Ce n'est pas Ihy certes , de la eensiire simple, Tqni Mt «m «HPl de quatre lettres, somme TOUT, j'en souviens { mm né^umm^ quand louffroy dit qu'il doit TOUT à luirinéme Qt à sa mét)i94e r substituer tant ktout, e'est lui faire im qu'il m doH n^ TOUT à lui-même et à sa méthode.

Ç'esf ainsi que M» Cousin veut ^ toute force que Jouffroy rende hommage à sa philosophie. Et Joi^ffroy n^ veut rendre hommage qu'à son élçquence^ La première fois (|ue Jouffroy parle de son iqaître dans son récit, il dit: a Un homme, tout jeupe encore, 1» mais qui depuis n'qi jamais été plus remarquable par son élo^ ik quence qu'il ne l'était alors (1). » C'était bien le cas cependant de parler d^ M. Çoi|sin comme philosophe. Mais ^ dans toi^t ce long morceau , le seul éloge ^ùe Jouffroy décerne à son ancien professeur, c'est qiiiB.sas leçons étaient brillantes et capables d'çnflampier l'ardour des jeunes gens pour un objet mystérieux qu'on ne Uuf fmsmtpqé connaître.

Voilà , dis-je , le sepl éloge positif que Jouffroy se poît permis envers])!. Cousin. Pu reste, il se loue beaucoup de lui spijs le rapport qpe pou s aivons vu , c'esl-àrdire sous le rapport de cp i(^i^/?^](V philosophique que M^ Cppsin a chapgé en prudence. . Où dppç Jouflfroy ^entait-il la philosophie, qu^nd il était à r^cp)e Jformale, çt pénie plus tard ; 4tait-ce aux leçons de son prpfes- $ei|r et 4ms ses entretiens? Non^ c'était sopsles ombrages des Juilejriçs, piji ep rêvant la ppij; à unç. fenêtre. Alors la relij^îop ,

(i) Page 118 de Pexemplaire avant la censure.

M MUTILATION ITUN ÉCRIT DE JOUPPROY-

qui est la philosophie , lui apparaissait , et lui donnait des élans et des attendrissements ; il se rappelait les questions qu'il s'était faites en perdant le Christianisme : « La préoccupation de ces » questions n'était pas éteinte dans mon cœur; elle y subsistait » tout entière ; et, par intervalles , quand j'avais quelques heures » à rêver la nuit à une fenêtre ou le jour sous les ombrages des )» Tuileries, des élans intérieurs, des attendrissements subits, me » rappelaient à mes croyances passées et éteintes, à l'obscurité, au )> vide de mon âme , et au projet toujours ajourné de le combler. »

C'est ainsi qu'oubliant les logomachies de l'École , Jouffroy rêvait; c'est-à-dire qu'il pensait véritablement alors , parce qu'il sentait , et que penser c'est aussi sentir , c'est aussi aimer, quoi qu'en disent Hegel et M. Cousin.

Quant à la célèbre réforme des études philosophiques si épique* ment chantée par M. Cousin, c'était, suivant Jouffroy, un trou ou on manquait d'air, et d'où il n'aspirait qu'à sortir : « Ce qui » pouvait m'arriver de plus heureux, dit-il, c'était de me trouver, )» après un tel noviciat , et en y échappant , en face de la nécessité » de chercher par moi-même la vérité, etc. » Plus loin , il ajoute, parlant de toutes les années qui s'écoulèrent ensuite : <c Si je » continuais d'assister le pins souvent que je pouvais aux leçons y> de M. Cousin , c'était plutôt pour apprendre où étaient les i> questions, que pour en obtenir la solution. »

Un duel s'est donc engagé entre le censeur et le manuscrit.

Mais, malgré ce duel facile contre un mort , la pensée de Jouffroy est restée ineffaçable. On l'a rendue obscure, douteuse , mais on n'a pu la raturer entièrement; elle était partout.

Mettant à néant les emprunts faits par M. Cousin aux philosophies étrangères, Jouffroy passe outre à la recherche d'une philosophie véritable. Il nie donc l'Éclectisme. Il le nie encore en déclarant que M. Cousin ne lui a jamais fourni aucuns principes quelconques d'aucun genre, ni à l'École Normale, ni depuis. Il nie donc l'Éclectisme de toute façon, directement et indirectement. Voilà un fait que toutes les mutilations n'empêcheront pas de reconnaître, même dans l'édition censurée.

MUTILATION DTIN ÉCRIT DE JOUFPROY. 65

Or (il faut bien y revenia^^ ne fût-ce qu'un instant) voilà qui est grave pour FÉclectisme.

Qu'est-ce, en effet, que l'Éciectisme?

C'est d'abord la célèbre réforme des études philosophiques de 1815^4820.

Et puis c'est le voyage à Berlin en 1824.

L'Éclectisme est là tout entier. Car des pensées philosophiques qui occupèrent M. Cousin dans Tintervalle, il n'en faut pas parler. Ce sont des erreurs de jeunesse que M. Cousin passe sa vie à pleurer. Il y eut bien à cette époque un cevisAn voyage en Hollande, mais peu philosophique (1).

Restent donc la réforme et Berlin.

Mais le voyage à Berlin , d'abord si fructueux en apparence , à finalement mal tourné. L'école de Hegel est aujourd'hui compromettante, il s'est trouvé en Allemagne des âmes jeunes qui ont eu le courage des conséquences dé leur maître. Hegel a laissé des disciples qui , animés plus que lui des sentiments généraux

(1) A propos de Carbonarisme , voici ce que nous lisons dans le Courrier de la Côte-d*Or (numéro du 12 novembre) :

« Le nom de M. Cousin nous rappelle une anecdote que le vénérable général >' Lafayetté racontait souvent dans les deux dernières années de sa vie. II rap- » portait que M. Cousin étant venu, pendant la Restauration, lui rendre visite au » château de la Grange ^ le jeune philosophe lui avait dit un jour avec une es- » pèce d'attendrissement, en regardant ces vieilles tourelles : Quel dommage ^ » général, que tout cela vous appartienne! — Pourquoi donc? — Parce » que le moment approche oit nous serons forcés de démolir les châteaux , » sans en excepter le vôtre ^ et départager les terres entre tous les enfants » de la patrie i qui n'^est qu'une seule et même famille; car^ on a beau dire, » la révolution est toute là. »

C'était , en eifet, le temps où le jeune philosophe, levant le coussin de son grand fauteuU vert sous lequel étaient cachés les journaux de la Révolution, lisait Marat à ses disciples , réunis dans sa chambré , les portes bien fermées. Mais, de Républicain, il se ût bientôt Orangiste, C'est à quoi je fais allusion dans le texte , quand je dis que son voyage en Hollande ne fut pas précisément tout philosophique.

66 MDTiLATION D UN ECRIT DE JOUFFROY.

de notre siècle, ont cherché à appliquer au genre humain les in* novations vraies ou fausses de sa philosophie. Ils ont lavé Fécole du reproche d'hypocrisie. L'ésotérisme a disparu. Aujourd'hui qu'est devenue la philosophie éclectique 4e ^egel? Elle est devenue révolutionnaire. La vaine distinction entre la religion et la philosophie s'est évanouie. Les disciples de Hegel se sont faits théologiens , et sont aux prises avec les théologiens. Qegel , en enfermant des idées françaises , des idées diœ-huitième siècle , sous des formes allemandes (1] , avait rassemblé une niine', et avait prétendu qu'elle ne sauterait pas. Elle a sauté.

En outre, un grand incident, une étonnante péripétie, est survenue. Schelling, le prédécessei^r et le maître de Hegel, a reparu sur la scène, et a compliqué \d^ question , en déclarant fausse cette philosophie de Hegel, qui passait poiir la continuation et la vulgarisation de ses propres idées. Or, en 1835, M. Cousin , après quatre ou cinq années do silence obstiné sur ce qu'il faut bien appeler, avec toute l'Allemagne, ses plagiats^ puisqu'il les déguisait si soigneusement, forcé enfin de s'expliquer, écrivit, dans un moment de sincérité, cette phrase qui peint bien l'incer-r titude finale où l'étude de l'Allemagne l'a laissé : m Les première^ » années du Dix-Neuvième Siècle ont vu paraître ce grand sys- » tème (le système de \ identité absolue). L'Europe le doit à » l'Allemagne , et l'Allemagne à M. Schelling. Ce système est » le vrai. Schelling l'a nais ai| monde, mais il l'a laissé rempli n de lacunes de toute espèce. Hegel, venu après Schelling, déve- » loppa et enrichit ce système, mais en lui donnant à plusieurs » égards une face nouvelle (2). » On se demande donc : Si ce système est le vrai , pourquoi M. Cousiq n'en parle-t-il plus aujourd'hui? Hegel était déjà mort, quan^ M. Coqwn rapportait ain^i à ScheUing l'honneur du système. Aujourd'hui Schelling prétend que Hegel s est égaré et est tombé dans l'abîme. Pourquoi M. Cou-

(^) Je crois avoir prouvé ce point dans ?tt urticle de la Heim Indépeiidante. Voyez Aperçu de la situation de |a philosophie m 4Ûemagn^. (LivraisoûdeMail8/i2).

(2) Préface des Fragments philosophiques , dans Téditioii dç 1833.

MUTILATION D'UPf ÉCRIT »E ipypFïlOY. #7

gin, (juiasuivi Hegel, ne pren4-U pas la parole pol^• iéjjwfdrp Hegel ou pour le condamner ?

Depuis qu'il a écrit cette malheureuse phrase sur ScbelJJrjg e^ sur son système , qui est le vrai , M, Cpusii) pst J)}p» embarrassé. Son voyage à Berlin a^r^ été Texpédition d'Âlexap^re f^^s Tli^de ; mais la retraite sera honl^euse.

Le voyage à Berlin p'^yanj; p^s de suite , qije restp-t-ri j ^o|ic k rÉclectisipe? Il lui reste la célèbre réforme dçs études philosophir ques de 1815à J820.

Mais c'est là que le témoignage de Jouffroy devient terribjp. C^' si quelqu'un devait, après M. Cousin ou avec lui, attj^char 4f l'importance à la réforme de IQ15 à 1820, c'était Jouffroy, puisqu'il est censé l'avoir faite, lui second (M. Bautain ayant déserté). Or on voit comme il se vante de cette réforme. Il en laisse tout l'honneur à M. Cousin. C'était , dit-il, un trou où l'on manquait d'air; nous étions devant une lanterne magique qu'on ayait oublié d'éclairer, etc. , etc.

Quant au voyage à Berlin^ Jouffroy en avait toujpiirs propb^t tisé |a déplorable issue.

xvn.

Aujourd'hui M. Cousin abandonne Hegel , Schelling , tout le Germanisme, qu'il déclare ne plus comprendre ; il les abandonne sans plus de façon que Robespierre ou Lafayette. Cette fois encore, il est dégoûté du martyre (1) ; et il se retire sur sa célèljre réforme des études philosophiques de IMh à 1820.

Ou plutôt, se contredisant lui-même jusqu'au bout, et confondant tous nos souvenirs , il ajf^pelle maintenant La Ronliguière son maître; et, par La Romiguière, il se rattache à Condillac, quand fl veut encore faire l'esprit fort. Après avoir eu tant de maîtres, ilepuis Proclus et Platon, il ne sait plus d'ailleurs à qui il ne donnera pas ce nom. C'est une âme en peine. Hier sur la

it) Ç\e3t c^ qi^e gisait M. jCousio , gvmi ^ ^tN^donna ses amis {wHtii|Qes ff»sir#ie r^U^r ^ la jPLe^u^r^fJuoja. p^ §^ demaiMlait alors et on se dedtondee»* core aujourd'hui de quel martyre il était dégoûté.

tombe de M. de Gérando (car cet homme exploite les tombes) , il rappelait son maître vénéré, et il réclamait de nouveau Jouffroy comme son élève chéri (1). Oui, après avoir mutilé la pensée de Jouffroy , il l'appelle son élève chéri!

Mais quand on fait ainsi retraite , il faudrait au moins avoir lé courage de le dire. Une retraite, ce n'est pas une fuite, c'est encore un combat. Qu'il s'explique , de grâce , qu'il s'explique cet arbitre de Idi philosophie de l'État, de la philosophie officielle ^ de la seule philosophie permise dans l'enseignement de nos facultés et de nos collèges ; qu'il nous dise où nous en sommes (j'entends l'Université et l'État) , en nous disant où il en est lui-même.

Décidément M. Cousin s'est tait éditeur et censeur au besoin. C'est ainsi qu'il sauve l'Éclectisme.

Voici ce qu'un prospectus sorti de son école nous annonce : (( M. Cousin vient de proposer à l'Université une mesure que )» le Conseil royal et le ministre de l'instruction publique ont » adoptée ; mesure hardie en apparence, au fond pleine de sagesse. » Elle consiste à désigner, sinon à prescrire , aux professeurs de » philosophie de l'Université les ouvrages qui doivent faire le fond T» et régler l'esprit de leur enseignement. Rien n'était plus grave » et à la fois plus périlleux , au moment où l'Université vient » d'être l'objet de si violentes et de si injustes attaques , que de D fixer la liste de ces ouvrages, sans laisser aucun regret, sans » exciter aucun ombragé , sans blesser aucun droit légitime. Il y y> avait également à craindre de laisser aux professeurs trop et » trop peu de liberté. Pour que l'enseignement de la philosophie » soit sincère et digne, pour qu'il soit donné avec zèle et reçu » avec conOance , il faut qu'il soit libre.... Tels sont, si nous les

(1) Vayes le Constitulioimel du iê de ce mois. Le Constitutionnel eà le «Niriial oftciel de M. Cousin , et ne manqué jamais de publier textoellenent ses oraiêonê funèbres.

savons bien pénétrés, les principes qui ont dicté une mesure » que nous croyons décisive pour renseignement de la philosophie. >> On n'a pas désigné aux professeurs tel ou tel livre , tel ou tel » manuel; c'eût été un pas vers la scolastique. On n'a pas mêmc^ )) indiqué telle ou telle grande école de philosophie , à Vexclusion » de tout le reste. On a commencé par écarter les contemporains ï> avec une fermeté et un désintéressement auxquels tout le monde » rendra hommage. Les écrivains français du Dix-Huitième Siècle » ont même paru trop près de nous^ trop près de nos luttes et de » nos passions. On n'a voulu admettre que les monuments con- » sacrés par le temps et par l'admiration et le respect universels, » le Discours de la méthode, la Recherche de la vérité, la Théoy» dicée , en un mot les chefs-d'œuvre les plus accomplis des y> plus grands maîtres de la philosophie du Dix-Septième Siècle. » Ge n'est pas , nous en sommes convaincus , que l'Université » renie le Dix-Huitième Siècle et méconnaisse les services qu'il a » rendus à la cause de la liberté et de la raison ; mais elle ne veut remprunter à l'esprit, aujourd'hui épuisé, de cette orageuse » époque , que ce qui convient à l'esprit nouveau , à cet esprit de » modération et de sagesse , de conciliation et de mesure , qu'elle » doit inculquer aux générations qui lui sont confiées. »

Suit la liste des ouvrages de philosophie moderne recommandés par le Conseil royal (arrêté du 12 août 1842). On n'y trouve rien qui puisse blesser les sacristies (1).

(1) Voici cette liste des ouvrages permis :

Pâgon (le livre de Àugmentis scientiarum, et le Nomtm Organ/um). — Dss« CARTES (le Discours de la méthode; les Méditations, avec les objections et les réponses). — PoRT-RorAL (la Logique de). — Bossdet (Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, et Traité du libre arbitre). — Fénelon (Traité de Texistence de Dieu , et Lettres sur divers sujets métaphysiques [1715]).

— Malebranche (Recherche de la vérité; Méditations chrétiennes ; Entretiens métaphysiques). — Arnauld (Traité des vraies et des fausses idées). — BuFFiER (Traité des vérités premières). — Locke (Essais sur rentendement humain). — LEiBNrrz ( Nouveaux Essais sur Tentendement , et Théodicée;.

— Glarke (De Texistence et des attributs de Dieu). — Euler (Lettres à une princesse d'Allemagne), — FeRQUson ( Instituts de philosophie morale ). -- BWD (Œuvres),

Id MUTILATION D'UN ÉCRIT DE JOUPFROY.

Ainsi donc vous abandonnez le Dix-Huitième et le Dix-Neuvièihe Siècles 1 Vous abandonnez le système dont vous avez écrit, après éiii(î 8u six ans dé délibérations : Ce système est le vrai. Pauvre Hdtiiitiel qui voiis abandoniïez tous-même !

Ct tottâ ct'oyez nous ramener à Fépoque où parut la Logique id Pori'Èoyatl Vous êtes pitoyable.

Dernièrement un philosophe arriva tout en sueuràrAcadémiei il apportât une nouvelle , et venait proposer un plan.

Il avait découvert (cela était découvert avant qu'il ne le déoon* vrit) que lo^Pensées de Pascal avaient été altérées par ceux qui le» publièrent; que Ton avait, en imprimant, changé des mots et supprimé des phrases. Là-des6us, il se mit dan& une légitime colère contre le duc de Roanne»^ qui fut chargé d'éditer le manuscrit de Pascal ; et il fit ressortir tout ce que le zèle des Janséniste» mutilant une œuvre posthume avait de criminel. L'Académie fui de son avis.

Puis» comme éclairé d'une grande lumière, il proposa à l'Academie d'accomplir enfin ses destinées, en se livrant à la correc-*^ tion des textes altérés par la mauvaise foi ou par l'ignorance. Si on l'eût écouté, l'Académie se serait mise à la tête de la librairie, pour veiller sur la pureté des textes, et préserver dé toute atteinte! la saittté pensée deâ morts. L'Académie se demanda sur quelle herbe M. Cousin avait marché, pour lui proposer de si gigantesques labeurs.

Le croira-t-on? ce jour-là ^ M. Cousin avait mutilé ou fait mutHer ( (^ qui eit absolument la même chose ) le manuscrit dé son Hîi)é chéri f le tnanuscrit de Jouifroy !

razzaumanà!

MUTILATION D'UN ECRIT DE JOUfFROY. 71

Que rÉvangile a dit vrai en parlant de ces hommes qui voient une paille dans Toeil de leur voisin, et qui ne s'aperçoivent pas qu'ils ont une poutre dans le leur!

Je m'engage à prouver que le duc de Roaitnès, qui n'agissait pas dans un but personnel , et qui avait pour excuse les scrupulei^ religieux, est pilr et innocent auprès de M. Cousin, et que les mutilations du manuscrit de Pascal ne sont qu'une bagatelle auprès des mutilations du manuscrit de Jouffroy.

Ce que j'ai déjà cité le proilve de reste. Que M. Cousin apporte donc les rognures du duc de Roanhès,et les mette dans la balance avec ses propres rognures, dût-il se borner à celles que je viens de faire connaître ; et que l'Académie pèse.

Mais leÈ mutilations que j'ai signalées datis l'œuvre de Jouffroy sont-elles les seules qui aient été commises? Il s'en faut bien.

Ce sont , il est vrai , les seules dont nous puissions réparer le dommage , en rétablissant dans sa pureté le texte original. Car il ne nous a été permis de glaner, après la moisson de M. Cousin, que dans 52 pages seulement, et le volume en a 450. Mais nous pouvons prouver que tout le volume a été directement ou indirectement altéré. Expliquons-nous.

L'impression , comme nous l'avons déjà dit , était arrivée à la feuille 9 , lorsque la censure, instruite par la renommée , accourut et s'établit en permanence.

D'abord, et avant tout, l'extrait préparé pour la Revue des Deux-Mondes fut empêché de paraître.

Puis on s'occupa du livre même. Les feuilles 8 et 9 furent dé- , truites, et réimprimées avec les suppressions, altérations, falsifications que nous venons de rapporter. Ensuite la censure s'abattit sur les épreuves, et veilla sur le manuscrit.

Lèâ épreuves et le manuscrït ont été soigneusement enlevées an lîiràîre et àrîmprioïéur après l'impression, Çômttfcnt savoir

ce qui a péri? Si on avait anéanti de même jusqu'au dernier exemplaire des feuilles 8 et 9 premier tirage, il nous aurait été impossible de découvrir le délit, qui serait resté enseveli dans les ténèbres jusqu'au dernier jugement.

Et pourtant rédition publiée porte des traces de la mutilation ; mais personne ne s'en serait aperçu.

Ces traces , ce sont ces blancs typographiques avec lesquels pa remplit les vides.

Les feuilles 8 et 9 , qui ont été cartonnées, sont ainsi reniplies de blancs.

Or ces blancs^ secourables à la censure pour ses opérations malfaisantes, s'arr^tentrils à la feuille 9? Non.

La feuille 10 , où se continue la confession philosophique de Jouffroy, était déjà composée et en épreuve. Elle a été également mutilée. En voici la preuve irrécusable. Cette feuille, sans qu'on en ait reporté une seule ligne dans les feuilles cartonnées qui la précèdent, renferme , comme ces dernières, des blancs ^ avec lesr, quels on a comblé les lacunes faites par la censure sur les épreuves. Le typographe , pour ne pas déranger la mise en pages des feuilles suivantes, en faisant ce que nous appelons en imprimerie des reports, a blanchi à tort et à travers cette feuille 10, par le moyen des pages courtes et des blancs dans les alinéas. Ainsi, page 145 , un blanc accusateur.

Page 14G , une page de 27 lignes, au lieu de 28 qui est la longueur de page de l'ouvrage.

Page 147, nouveau ftZanc accusateur.

Page 148, nouvelle page trop courte.

Page 149 , gigantesque blanc jeté sans façon au beau milieu de la page.

Pages 150, 151, 152, 155, 154, 155, 156, trop courtes et boiteuses, comme le châtiment qui suit le crime dans la fiction d'Homère.

Page 157, nouveau blanc.

JPuis commence une série interminable de pages courtes, qui continue dans U feuille 1 J, et ne s'arrête qu'au milieu de celt^

MUTILATION D'UN ECfilT DE JOUPPROY. 75

feuille , à la page 169. C'est à partir de là sealement que l'impression devient régulière , et la longueur des pages légitime.

La censure s'exerçait dès lors sur le manuscrit; la presse ne faisait plus que suivre la censure, et n'avait plus besoin de faiêi^ fier son propre labeur.

il est donc démontré que les altérations qu'a subies le Mémoire svLvV Organisation des Sciences philosophiques ne se bornent pas à, celles que nous venons de signaler. Toute la fin de ce Mémoire a été censurée ; et véritablement nous ne savons pas exactement ce que cette fin contenait. Nous sommes certains matériellement d'une chose : c'est que des suppressions équivalentes , pour l'étendue à celles qui ont été faites dans chacune des feuilles 8 et 9 , ont été faites également sur les épreuves de la feuille 10 et sur le commencement de la feuille 11 . Ensuite nous perdons toute tfa^ des opérations de la censure.

Mais voici autre chose.

Le Mémoire sur YOrganisation des Sciences philosophiques , tel qu'on nous l'a douné, ne forme en tout que 277 pages. Quels ouvrages de Jouffroy a-t-on publiés à la suite, pour composer u» volume ?

Jouffroy avait bien laissé assez de morceaux importants pour achever ce volume; car on lit dans la Notice de M. Damiron :

« M. Jouffroy a laissé en mourant de très nombreux papiers;. » Dans une note de sa main , qui en est en partie le catalogue , je » compte 69 numéros, et dans cette liste ne sont pas compris » nombre de morceaux, de fragments, de rédactions d'élèves ou » de sténographes , qu'il avait cependant recueillis et mis en orr. » dre avec soin. »

Eh bien 1 s'imaginerait-on, après cet aveu, qu'an lieu de choisir ce q[i|'ily avait ^ç capital, oq de vfajnient philp^opli^ique, daus

H MUTILATION DTJN ÉCWT DE JODPPROY.

ces69numérol;, onaconiblé un demi-^YOlamB avec ce qu*oiiap-^ pelle en librairie dn remplissage!

G'iêst d'abord un Rapport sur le cohcofsri relatif aux écoles nor^ malei, (}ui avaii déjà paru au Moniteur^ et qu'il fallait y laiissér.

C'est nn Discours prononcé à la distribution des prix du collège Charletnagne en i840i Voyez la bblle aubaine I Un discours pédagogique à des enfants « dans une cérémonie universitaire ! toilà qui intérééise bien les pedseurs, et qui fera grand prolSt à la philo*^ Sophie!

* Puis vient une vieille leçon de JoufT^oy sur l'histoire de la phi« lotsojliliie andenile, leçon remontant à 4828, et qu'il aurait assii-* rément coiiipriàe dans ses Mélanges publiés en 1855 » s'il l'eii eûb jugée digne. Mais elle eé% fort innocente et tout-^à^fait inoffensive ; voilà pourquoi bn l'a choisie.

Viennent ensuite quelques pages intitulées Faits et pensées suir les signes y où il n'y a véritablement aucun fait ni aucune pensée qui mérite ce nom.

Enfin le volume s'achève par un lourd fatras intitulé De la sympathie^ lequel , pour surcroit, li'est pas de Jouffroy, mais d'un de ses élèves.

censure ! voilà de tes œuvres 1 Tu étais lasse de mutiler ce qui en valait la peine. Tu as mutilé d'un seul coup les deux cents pa^es qol i^eslaient à remplir.

La cetfstire; c'est le vide. Le sigde qu'elle laisse aprè^ elle, c'(»st lé iHde, qtri se marque tantôt par des htoncs^ tantôt par du remplissage , c'est-à-dire encore par du vide.

Deux cents pages de remplissage^ c'est-à-dire de mrfê?, après tous les bldftcsy c'est-à-dire tous les iidës qûë lioti* avons indl-» qués dans la partie du volume où il y af vraiment quelque chose, cela comméhèe à compter (éti vidèy s'entend) dani^ un toluîne dé 450 pàgés.

DEUX tîfePfTS PAGES DE VIDE et la conscience nétté, Voilà un chéf-d'œiivrèf tin éhef-d'œuvt-e de la censure!

Avons-nous donc tort quand nous accusons cette cehsut^é d'avéSr Inutile, AOn pas setilemèàt iént feuilles df< volKme , ïhiin U rdtmte totlt eqtier ?

MÛTILAtlON D'UPI ÉCRIT lÎE JOU^PROY. 79

Cût que laiss€f-t-elle échapper, cette censure tyrannique?

Bii volume ffiort, tiii volume assassiné , c'est vraiment le mot; un volume qui fait le {llUS grand tort à son aine , les premiers Mélanges, et qili n'est bon, comme ridils Favotis dit, qu'à olbscittcir rceùvre philosophique de Jouffroy.

Ah! quel cadeau on fait là à Isl postérité I Vraiment l^posUiHté éerdi bien soucieuse de^ 69 numéros laissés par Jotf ffroy êm lûôuténty s! elle en jtlge par le volume aujourd'hui publié !

Il aurait tniewL tain cent fois ne pas publier ce volume , et laisser se i*édliseir l'oracle qui U'atait promis le^ écrits postfaUmëis de loùffroy qu'à la postérité.

Mais ce n'est pas tout encore. — J'entends le lecteur s'irapatien^ ter de l'abondance de mes preuves. Qu'il s'en prenne à la censure t

La censure n'a pas Tohlu laisser paraître ce volume assassiné sans le faire pirécéder d'un certificat, attestant que Jonffi'Oy était fhort spirituellement avant de mourir, comme son livre lui-même.

Lecteur, ifous avez vu ce que M. Damlron dit dans sa Notice au sujet des aveux de Jouffrby; J'ai cité les phrases où l'on parle de cette confession cominé d!une confession sérieuse qui f/èérite d'être lus avs^ autant d'intérêt que de respecté OToù vient donc, je le demande, l'étrange post^seriptum ajouté après coup à la Notice^ et où Fou s'efforce d'expliquer, d'atténtier^ de raitiger et d'embrouiller le sens des aveux de Jouffroy sur son iilcrédulité ?

Il e&t évident pour nou^ que la Notice ée M. Damiron a été corrigée^ 0t pour ainsi dire cartonnée» comme le reste. Car comment comprendre qu'Un homme raisonnable puisse, sans eontrainite physique ou morale^ se contredire à oe point daHs le ocrùrt espace d'uue Notice I

À là pdg^ XL de cetée Notioe , se ti'ouve» en effet ,^ tm hiatus, u» blanc ( toujours des Uancs }à où passe la oeQ^inrç) ; et eiisuite Ofi

7» MUTILATION D'UiN ÉCRIT DE JOUFPROY.

lit : — « /ô voulais finir ici. Cependant il m*a paru impossible de » ne pas donner quelques avertissements sur la nature et le ca- >> ractère des morceaux compris dans ce volume. »

Puis vient la plus étrange caractérisation du Mémoire sur V Organisation des Sictenceêphilosophiqties({n!il soit possible d*ima^ giner,

La confession de Jouffroy au sujet du Christianisme, qu'où nous avait donnée précédemment comme une biographie touU personnelle^ n'est plus qu'une supposition poétique, une hypothèse d'écrivain. On nous dit que ce morceau capital pour-, rait être mal compris du lecteur; on nous avertit charitablement que c'est presque une fiction. Jouffroy fait sa confession^ il est vrai; mais ce n'est pas sa confession. Non, c'est une composition du genre du Discours sur la méthode. L'auteur y agite les mêmes questions; et , comme Descartes, il y mêle aux dis^ eussions dont elles sont le sujet des explications empruntées à la biographie de l'esprit , si Von peut se servir de ce terme. Vous tous, donc, qui lirez l'ouvrage posthume de Jouffroy, voyez comme vous auriez pu vous tromper, si on ne vous avertissait pas à l'avance. Vous auriez pris une composition d'artiste, une fiction, pour la réalité. Vous auriez cru que Jouffroy a pensé sérieusement ce qu'il vous dit; Vous auriez donné une vérité biographique à ce qui n'est que la biographie de Vesprit en général. Mais sachez qu'ici V examen de conscience a quelquefois l'abandon d'un mouvc'^ ment presque lyrique, et que l'analyse psychologique y touche souvent à la poésie. Ayez donc égard à cela , et ne prenez pas en toute rigueur ce qui n'est dit que d'entraînement.

Ah ! timide serviteur de la censure de M. Cousin , vous ne savez pas mentir!

Et pourtant vous ne dites pas la vérité; et lorsque vous annoncez que vous allez vous expliquer sans détour ni fausse réserve sur la question qu'on ne manquera pas de se poser : Que croyait M. Jouffroy? vous continuez à vous envelopper de détours.

Suivant vous, Jouffroy, au regard du Christianisme, succomba un moment. C'est un détour! Jouffroy, une fois sorti du Ghri$tia« nhme , n'y est jamais rentré,

Suivant vous, ce ne fut pas la philosophie, ce ne fut pas rÉcole Normale, ce ne fut pas M. Cousin qui lui apporta TincréduliiéetTen troubla. Nouveau détour! L'écrit même que vous éditez , ou que vous êtes censé éditer (car un homme qui agit sous la contrainte morale n'est plus un homme) , cet écrit dit amplement ce que vous dissimulez.

Suivant vous , Jouffroy a montré qu'il était rentré dans le Christianisme. Détour, toujours détour! Vous le prouvez , ditesvous, par un Rapport sur les écoles normales primaires et par un Discours de distribution de prix dans un collège. Cette preuve est ridicule. Mais vous le prouvez aussi par la grande leçon de Jouffroy sur la destinée humaine publiée dans les premiers Mélanges. Ah! ici vous avez compté trop facilement sur l'oubli de ves lecteurs. Nous avons cité plus haut quelques extraits de cette grande leçon où Jouffroy donna la main aux disciples de Saint- Simon, tout en les combattant; nous auÂons pu la citer tout entière; elle signifie d'un bout à l'autre que la mission du Christianisme est terminée (ce sont lés propres termes de Jouffroy), et que la Philosophie doit remplacer le Christianisme; elle se termine par cette phrase : « Le Christianisme (dont la mission est termiiiée ) sera la dernière des religions. »

Et voilà ce qu'on nous donne pour la preuve éclatante et sans réplique du retour de Jouffroy au Christianisme! En vérité, qui troriipe-t-on donc ici?

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