‹ De la mutilation d'un écrit posthume de Théodore Jouffroy: avec une lettre àChapitre 9 sur 9 · PAR THÉODORE JOUFFROY · texte numérisé non relu

PAR THÉODORE JOUFFROY

Quand un dogme touche à la fin de son régime > en voit naitre d'abord une indifférence profonde pour la foi reçue. Cette indifférence n'est point le doute, on continue de croire; pas même une disposition à douter, on ne s'est point encore avisé que le doute fdt possible : mais c'est le propre d'une croyance qui n'a plus de vie et qui ne subsiste que par la coutume. Dans les tenips éloignés ou le dogme prit naissance , on l'adopta parce qu'il parut vrai; on croyait al4>rs, et on savait pourquoi : la fol était vivante. Mais les enfants des premiers convertis commeneèrent 4 adoi6tU*e le dogme sans vérifier ses titres , c est*^-dire à efoim sans ^eempreadre; dàs lors , la foi changea de base , et au lieu 4e Imposer sur la conviction , s'assit mt tâutoirltè , et tourna ^ iia- MUkLe. Transmis ainiiâ de génération engénératicm Sfousdes mMs euMMaerés, et KNijours moins compris à mesure qu'il s'éloigne davantage de sa source, le moment vient où le dogme ne gou^^ verfte pins qu'en apparence , parce que tout «entimeni dq ^ i»ié^ rite est éteint dans les esprits. La foi n'est plus qu'une routkie ifidif érente^ qn'^n ^iiserve sans savoir pourquoi , et qui «e s«ftsiste que parce fu^'o» n'y fait pas attention.

Alors s'élève fesjmt 4'examen. Étonnés de leur 4od1e attoehe*

m APPENDICE.

ment à des formules qu'ils ne comprennent point» entourés d'un peuple qui partage leur ignorance et leur crédulité, quelques jjiommes se demandent si l*on doit croire sans motif, et, trouvant au fond de leur conscience une invincible répugnance à une foi aveugle , commencent à regarder de près à la vérité du dogme qui règne sans se donner la peine de justifier ses droits. . Ce n'est point là un acte d'hostilité , mais de bon sens. Ceux eu qui s'est développé cet esprit de recherche y cèdent comme à un besoin raisonnable. Us ne songent ni à détruire le dogme, ni à changer les idées du peuple ; ils ne songent qu'à trouver, dans la doctrine consacrée , quelque chose de vrai qui légitime leur foi passée, réponde à leur bonne volonté présente, et fonde pour l'avenir leur attachement à ses maximes sur une conyiction éclairée.

Mais le dogme ne leur offre point ce qu'ils cherchent , car il s>st corrompu en traversant tant de siècles. Établi par la vérité qui était en lui , cette vérité est restée pure tant que la lutte engagée pour lui donner le pouvoir a subsisté; mais après, la ferveur est tombée , et le triomphe a produit Tapathie ; la paresse humaine l'a enveloppé de formules dont la mémoire s'est chargée, et qui ont dispensé l'intelligence de comprendre ; l'oubli du sens a permis la corruption des formes; l'ignorance et l'intérêt, après les avoir dénaturées, les ont interprétées : en sorte qu'aujour-* d'hui, cette doctrine, jadis pleine de vérité et de vie, ne présente plus à la bonne foi du scepticisme naissant qu'un assemblage informe de vieux symboles mutilés à travers lequel le sens primitif ne perce plus, et de maximes despotiques ou superstitieuses ajoutées par l'ambition du pouvoir ou l'abrutissement du peuple.

Mille erreurs, mille absurdités palpables, des mensonges intéressés et d'odieuses pratiques, frappent donc les yeux des premiers qui examinent; et, comme ils sont d'une nature morale et raisonnable , ils cessent de croire ce qui est faux , ils cessent de respecter ce qui est méprisable. Dès lors , une foi nouvelle s'élève dans leur esprit sur les débris de l'ancienne. Cette foi n'a rien de positif, elle n'est que la négation de la foi reçue, la croyance que cette foi n'est pas fondée : mais cette conviction est vive, parce qu'elle est inattendue; elle est vive, parce qu'elle est le réveil de l'intelligence humaine après des siècles d'engourdissement, et que la vérité, toujours belle par elle-même, passionne ceux qui la sentent pour la première fois ; elle est vive enfin, parce qu'on sent qu'elle renferme une révolution.

. Aussi, dans Fémotion d'une découverte si imprévue, les pre« miers sceptiques ne peuvent retenir le cri qui la signale au monde. Il ne leur appartient pas d'avoir cette prudence ou cette hypocrisie qui enfouit la vérité : elle s'apprend dans Forage des révolutions, quand on a connu la puissance d'une idée, et que les échafauds ont enseigné les dangers de la franchise; elle n'est point de leur époque, parce qu'avant l'expérience la nature va son chemin. Sans prévoyance , sans intention, sans calcul, ce qu'ils ont trouvé ils l'annoncent; ils osent dire que le dogme ré* gnantest faux, et, remettant en circulation des mots qui n'avaient pas été employés depuis des siècles , ils en attestent le bon sens et la raison. Dès lors , toute la société est ébranlée , et une lutte terrible s'engage.

Éveillé par la voix de ces prophètes nouveaux , le peuple endormi dans l'indifférence prête l'oreille, et s'aperçoit qu'il ne croyait pas, ou du moins qu'il croyait sans savoir pourquoi; le doute s'élève en lui, car il ne peut se refuser au bon sens; mais ce doute ne se précise pas d'abord dans son esprit, et n'y pénètre que lentement et à son insu. Tandis que sa raison le détache du dogme et que l'amour de la nouveauté l'attire au scepticisme , quelque chose de plus fort le retient, l'habitude et la vénération pour le passé. Loin d'incliner au changement, il y résiste, et c'est malgré lui qu'il est saisi par le scepticisme. Pendant que cette lutte intérieure se passe , il reste immobile , comme si des idées ne suffisaient pas pour rompre son indifférence au mouvement et au repos , et semble attendre que les intérêts viennent pas* sionner les doctrines , pour comprendre ce dont il s'agit et se déclarer pour un parti.

Il n'en est pas de même des hommes qui gouvernent au nom de la foi ancienne, et qui en vivent. Ces hommes qui, dans la paix d'une longue domination, ont oublié les travaux qui la fondèrent, et perdu de vue la possibilité d'un changement , sortent à leur tour de l'assoupissement commun, menacés, mais surpris et désarmés, car la sécurité les a amollis. Ils ont aussi perdu le sens de leurs dogmes; ils ne savent plus pourquoi ni comment ils sont vrais. Ces formules si commodes à leur paresse, si dociles et si souples à leur ambition, à présent que la raison les inter* roge , mutilées par eux, privées de sens, réduites à de vains mots, les trahissent au jour du danger, et restent muettes entre leurs mains. A la vérité qui les presse, ils ne savent opposer que

i$6 APPEiHmCE.

fttsàgè, Tautoritè, la foi ; ou plutôt ils ne songent point à répondra, et dédaignent toute raison. Maîtres de la puissance matérielle, qu'ils regardent comme leur propriété ; fiers de leur TÎeille suprématie, qu'ils pensent inébranlable, ils méprisent leur» àdrersaires, et sont plus irrités de leur audace qu'effrayés dé teur pouvoir. Us n'admettent point la discussion avec eux , il les tuent; ils n'éclairent pas le peuple sur la vérité de leurs dogtnes, ili^ menacent de mort quiconque les abandonnera. Telle est la piiemière lutte : l'esprit d'examen d'un côté, l'autorité de l'autre ; la philosophie ou l'appel à la raison chet les uns , chez les autres rappel à Fusàge; d'une part une force toute morale , de l'autre une torce toute matérielle.

Mais le sang des premiers martyrs commence à intéresser le peuple à la querelle. Uti sentiment At justice lui fait paraître indigne qu'on assassine des hommes pour avoir dit ce qui lui parait Vrai et de bon sens. Il en vient à les plaindre et à haïr leuns pèWécuteurs. La puissance de Fopinion publique s^élèvc; la vérité a conduit à l'indignation; bientôt l'indignation contre les bourreaux attache aux doctrine des persécutés, seconde leur vérité , et la fait admettre. La réalisation de ces doctrines devient Un besoin pour un grand nombre; la force se partage, et non seulement le vieux dogme est ébranlé dans l'opinion, il mwmmoê à être menacé dans son existence matérielle.

Ce changement n'éohappe pas à ses partisans. Ils commencent à revenir de leur fiêrc confiance, et n'osent plus, devant cette force redoutable, multiplier les bûchers et les écfaafauds; ils sont obligés de parler raison et de plaider leur cause devant le lri« bunal de l'opinion, qu'ils avaient d'abord déclinée C'est l'éf oque de la lutte rationnelle des deux doctrines. Mais, dans cette luûe, Tundes adversaires a sur l'autre un immei^sè avantage , éeluî éb H^avoir rien â défendre; celui-ci un grand désavantage, la néœsétté àé soutenir tout^ les paities d'un mélange où le faux s'est introduit, et tient tellement au vrai qu'on ne saurait céder l'un f^aas abandonner l'autre ; sans ccmiptèr que les partièast àé dogme tieilK ne le comprennent plus^ ou ne peuvent «odoiller sa primitîvfe interprétation, q«i était vraie, avec la nouifeUe d^nt il s'agît, et qui ne l'est pas. D'un côté, donc, on parle le langage du 4>on sens t^mpris de tout le monde ; de l'antre, un est forcé de s'enfoncer dans une mer d'érudition , d*où l'on ne saurait faire sortir rien de palpable, rien de concliiaiU aux yeux HU p^i^e.

APPENDICE. m

On le sent, et la faiblesse irritée s'emporte, se passiontie ; le sophisme et l'injure remplacent le raisonnement. C'est ainsi qu'on se décrédite , et qu'on perd sa cause; Affres avbir été condamné comme répondant aux raisonnements par la force, le vieux dogme est condamné comme n'opposant aux raisonnements que des siiblîlités et des passions. Le peuple passe contre lui dfe Tindignatîon au mépris; on le haïssait, il devient ridicule.

Alors commence l'époque des plaisanteries. Le bon sens triomphant devient moqueur et léger ; il achève pair le ridicule une victoire commencée par de sérieuses raisons.

Mais la rage de ses adversaires s'eii accroît. Tous les intérêts sont coûvoqués ; on leur montre l'incrédulité conime une ennemie qui les menace t si les croyances dont le pouvoir vit et par lesquelles il règne sont détruites , le pouvoir tombera avec elles , et avec le pouvoir les hommes qui l'occUpent ; la {puissance passera aux doctrines nouvelles ; elle sera exercée par leurs partisans; en un mot, la révolution des idées entraînera une révolutîbn complète dans les intérêts; tout ce qui est se trouve menacé par ce qui veut être. De là une ligue puissante, qui se compose de tbus ceux qui tirent quelque partie des vieilles croyances et de tous ceux à qui on persuade que leur renversement changera tout et blessera leurs intérêts. Dans cette ligue, dont la peur est l'âme, il ne s'agit plus de foi, plus de croyance ; il n'y a plus rien de moral; l'intérêt seul en serre les noeuds : et cependant on couvre ce vil mobile des beaux noms de morale, de religion, d'ordre, de légitimité ; on le t)are de tiftut ce que les vieux temps ont de saint et de respectable. L'hypocrisie, l'habileté, les débris réunis d'une puissance ébranlée, mais nen pas abattue; la nécessité de vaincre ou de périr; l'indifférence sur leô moyens, qui naît de l'immoralité du motif; tout donne à cette nouvelle lipie une force extrême , une forcfe d'autant plus dangereuse que ses adversaires, accoutumés à la victoire, tiennent leur ennemi pour battu, et le méprisent plus quils ne l'ont jamais redouté.

tfne autre cause de revers s'ajoute à cette imprévoyance et à la force réelle du camp opposé. D'abord on a détruit; c'était le premier besoin. Après avoir détruit, on s'ei^t moqwéç c'est le prdppe des vainqueurs. Mais jusque ïà 6n n'a pas séagé à établir, et pourtant îl faut du ]f)o^t!f au peuple et à la raison* Dans la ruiné d'an dogme usé, la négation sérieuse tient d'abord lieu de foi : c^t croire quelque chose que de croire qu'une doctrine que

Ton suivait est fausse; on y met d'abord une ardeur, un zèle qui remplissent Tâme. Mais quand la chose est bien démontrée, que Fennemi est abattu, qu'on n'a plus à faire que rire de son absurdité, le zèle tombe faute d'opposition; et l'on se trouve à vide, détaché d'une croyance et ne tenant plus à aucune, dans une parfaite indépendance d'esprit qui flatte et à laquelle on se plaît quelque temps, mais qui ne tarde pas à fatiguer une nature dont la faiblesse ne supporte pas le doute.

Dans toute révolution d'idées , le scepticisme trouve sa place ; il vient pour détruire, et survit à sa victime : mais il ne peut tenir long-temps. Nous avons besoin de croire, parce que nous savons qu'il y a de la vérité. Le doute est un état qui ne peut nous plaire que comme l'absence d'une fausse croyance dont nous nous sentons délivrés. Cette satisfaction goûtée, nous aspirons à une nouvelle croyance; le faux détruit, nous voulons le vrai.

Or, s'il est facile, l'esprit d'examen une fois né, de détruire ce qui est faux, il ne l'est pas, le faux démontré, de trouver ce qui est vrai. Mille systèmes s'élèvent. Le parti vainqueur, uni pour abattre, se partage pour rétablir. La perspective du pouvoir pour le parti triomphant complique d'intérêts particuliers cette dispute philosophique. Les vieux amis de la réforme se divisent; bientôt ils se craignent ; encore un moment, et ils se détesteront plus qu'ils ne détestent leurs communs ennemis, qu'ils ne jugent plus redoutables. Tout est faction dans le parti de la vérité, tandis que le parti opposé devient de plus en plus compacte paj* l'unité d'intérêt qu une crainte commune y a fait naître.

Cependant le peuple , dont les intérêts matériels ne sont point 4?ngagés directement dans ces querelles, continue de regarder avec son bon sens, ne voulant et ne cherchant que la vérité, mais la voulant promptement, parce qu'il en a besoin. Il sait qu'elle n'est pas dans le vieux dogme; quoi qu'il arrive, il ne se ralliera pas à ses partisans : mais il est étonné de ne plus la trouver dans la bouche de ses amis. Eux qui parlaient de si bon sens, et avec tant d'unanimité et de désintéressement, les voilà qui se perdent dans des systèmes inintelligibles , qui se divisent sur tous les points, qui se haïssent, qui deviennent évidemment égoïstes et ambitieux comme leurs adversaires. Qu'est devenu le zèle pur de ces apôtres de la nouvelle foi? où est la vérité promise? où est le bonheur qu'ils annonçaient au peuple? C'était pour lui, et pour lui seul qu'ils voulaient travailler; et c'est pour eux qu'ils

combattent, se divisent, et, oubliant le vieil ennemi, se déchirent entre eux.

Voilà ce que fait ressortir avec soin l'ancien parti. A sou tour^ il attaque les plans proposés avec le raisonnement et le ridicule ; à son tour, il reproche Tégoïsme , il accuse d'ambition et d'hypocrisie ; il demande où Ton va mener ce pauvre peuple à qui on avait tant promis; il lui fait honte d'avoir été dupe; il lui fait honte d'avoir prêté sa force à des fourbes , et d'avoir servi de moyen. Et comme le peuple souffre (car les temps de révolutions sont pénibles à traverser) , il lui fait sentir son malaise , qu'il oppose à son ancien bonheur, ou du moins à celui de ses pères, dont l'éloignement permet de tracer des tableaux de fantaisie. Écartant la question de la vérité du dogme ancien et des opinions nouvelles , il n'atteste plus que l'intérêt , démoralisant ainsi de toutes ses forces la société, qu'il ne pourrait plus retenir par l'autorité de la vérité et du devoir. Et tout cela , il le fait répéter et prêcher partout : car il est uni, organisé ; il a la force constituée entre les mains , et ses adversaires n'ont que la parole.

Alors le peuple désespère de la vérité. Il ne voit plus que des trompeurs autour de lui; il devient défiant envers tous, et pense qu'en ce monde l'affaire unique est d'être le moins malheureux possible; que c'est folie de prêter l'oreille aux beaux discoure et aux grands mots de vérité, de justice, de dignité humaine; que la religion et la morale ne sont que des moyens de le prendre et de le faire servir à des projets qui ne le touchent point. Il devient sceptique sur tout , sauf sur son intérêt ; et passant à l'indifférence pour tous les dogmes et pour tous les partis , estime que celui qui coûtera le moins sera le meilleur. On ne pourra plus lui mettre les armes à la main pour aucun ; nul n'en vaudra la peine. Sa religion, sa morale, sa politique, sa doctrine universelle et unique, c'est l'intérêt; ses maîtres et ses meneurs sont parvenus à le rendre semblable à eux.

Son indifférence obtenue, c'est tout ce que veulent les partisans de l'ancien dogme. Us s'inquiètent peu de prendre sur lui un ascendant moral , d'en être crus , aimés , estimés ; encore moins qu'il soit vertueux , religieux, heureux. Il est indifférent, les voilà maîtres; ils le savent, et leurs adversaires l'ignorent. Toute la confiance qu'avait inspirée à ceux-ci leur premier empire sur l'opinion, ils la gardent; ils se croient sûrs d'elle , et dorment tranquilles f attendant que le pouvoir leur tombe entre les mains sans

gp'ih fi*qmp^nt, et n'avisant qu'a Técar^er de celles 4f^ leuro amis ; ils rient des progrès de leurs ennemis, et s'en coqsolent ep songeant que le peuple est pour eux , et que sans lui on ne peut rien de durable,

Hpfln , le moment du réveil arrive. Après avoir {onguen^ent et sourdement ramassé ses forces et ourdi sa trame , après s'ôtr^ assuré surtout la neutralité du peuple, le vieux régime éclate iout-à-coup , et laisse échapper sa vengeance leng^temps conte-» nue. Tous les souvenirs de sa défaite , de sa bon^e , ^n danger quUl a couru, enfiantment son ressentiment; il est cruel comme la faiblesse humiliée , vindicatif comme Thypocrisie ; de sanglantes exécutions le débarrassent de ses ennemis , et servent de préparation à un despotisme défiant et étroit comme la peur. Il se bâte de Torganiser. Instruit par ses revers , il songe avant tout à étoufr fer ce fatal esprit d*examen qui menaça de si près sa domination « et cette sainte moralité qui met les bras au service de ce qui pa-* rait vrai. Il étouffe donc à la fois les lumières et la croyance à la vertu; il y substitue la superstition ; il y substitue des formules, des pratiques , dont il se réserve Texplication , afin de contenter le sourd et impérissable besoin de règle morale qui git dans le cœur humain , de façonner ce besoin à sa manière, et de le diriger à son but.

Ces temps sont affireux : il n'y plus rien qui console et qui rappelle la dignité de la nature humaine ni dans le pouvoir ni dans la société. Le peuple, dégoûté des lumières et de la réforme, parait se prêter par calcul à l'éducation qu'on lui fait ; moyennant spu intérêt matériel ménagé , il semble abandonner son intelli^ gence et sa volonté à ses tristes précepteurs. Ou tremble de le voir passer bientôt, de l'indilTérence qui souffre la superstition , de l'égoïsme qui la joue , à l'abrutissement qui s'y complaît et y ajoute foi; on désespère de lui et de la vérité, que lui seul, par l'appui de sa force , pourrait faire remonter au pouvoir.

g|i l'on tourne i$es regards vers la puissance qui régit ç^tte i;o- Qiét^ dégradée , pn y voit des hommes habiles , corrompus 9 hypocrites , qui forment des élèves fanatiques saupi vertu 9 qui auront leur habileté, leur indifférence sur les moyêni;, sans avoir comme eux la conscience de mal faire , et au contraire qui auront la cQU^cience que tout ce qui mène à un but regardé comme sacré est bon. Pans la main de ces maîtres effrayant # uue affiliation puissante , qui couvre tout le pays d'un filet qui va se fortifiant 1^^

APPBNBICB. iU

86 perfeotioniiaiit de jour en jour, et me orgAtiisatiomiémiiiia^ trativis non moins fort6 et non moins soigneusement entretenue ; partout la parole enlevée à toute doctrine contraire, et réservée aux agents du pouvoir; nul espoir de voir tant de obaines roon pues , ni un terme à une si terrine progression de despotisme > de dégradation , et d'indigpité.

Mais pe n'est qu'une crise salutaire et dernière » d'où sort la santé du eorps soeial. Il semble que» dans ees moments sans es* poir la dignité de la nature humaine fasse un effort surnaturel pnur ne point spçcom}>er, comme la forée vitale dan&le dernier période d'une maladie violente. Ayez eppfiance > VOUS que la Pro^ vidence fit naître dans ces tristes jours I Un germe d'avenir et de vie fermente au sein. de cette corruption, et ce que vous prenez pour la mort n'est qu'une métamorphose.

Il faut que la génération de ceu3c qui ont ruiné rancienne foi passe ; son muvre fut de détruire, j^m^is il ne lui sera donné de rétablir. C'est trop pour la faiblesse humaine de renverser le faux et de ressusciter le vrai. l»eur vie s'est usée à combattre l'ancien dogme. Arrivés vieux h leur fin, leur vigueur défaillante s'est eur dormie dans le scepticisme, et leur esprit , vide de croyances , s'est laissé prendre à la morale des passions. lueurs ennemis en ont eu bon marché; et, témoin de leur impuissance , de leurs divisions, de leur dégradation, le peuple , qui avait encensé leur aurore, oubliant leurs nobles services et sa propre admiration, les a vus de sang'-fraid périr sur les écbafauds. Ainsi ils n'avaient point en eux la f(n*ce d'établir le dogme nouveau, et ils n'avaient poini; autour d'eux une génération confiante qui en voulût pour ses apdr très. Il fallait qu'ils succombassent sous leurs adversaires, après leur avoir porté le coup mortel , et qu'ils laissassent entre leuBs mains celte société qu'ils avaient d'abord émandpée.

Mais ces premiers soldats de la réforme n'ont point vainement combattu; ils ont rompu le charme; et» pour les âmes jeunes et éclairées qu'il? élevèrent, ce charme ne saurait revivre, te vieux régime a beau régner despotiquemeut, il est convaincu de &ns^ seté, Xui-même a la cpnscienpe à§ $qn néant ; il m peut sentir ce qu'il a besoin 4'affei5ter; et cette injpuffsanûç de croire à se^ doctctnei frappe de mprt toutes ^es paroles, et Uwf «te toute force ^prale, Il te voit, et il opprinie par faible^sip; ^t^ ne p^»^ vaut gOHverner, il ench^ipe. C'est une force squs taqui^Ue on plie,maifii(|u'o» méprise en l^i cédant, pour peu qu'on ait de

1h)ii sens. Une génération nouvelle s'élève, qui a pris naissanee au sein du specticisme , dans le temps où les deux partis avaient la parole. Elle a écouté, et elle a compris : pour elle, le vieux dûgme est sans autorité ; pour elle , le specticisme a raison contre lui , mais il a tort en lui-même ; quand il a détruit , il n'en reste rien. Et déjà ces enfants ont dépassé leurs pères > et senti le vide de leurs doctrines. Une foi nouvelle s'est fait pressentir à eux ; ils s'attachent à cette perspective ravissante avec enthousiasme, avec conviction, avec résolution. L'espérance des nouveaux jours est en eux ; ils en sont les apôtres prédestinés , et c'est dans leurs mains qu!est le salut du monde.

Supérieurs à tout ce qui les entoure , ils ne sauraient être dominés ni par le fanatisme renaissant , ni par l'égoïsme sans croyance qui couvre la société. Us jugent le passé , ils méprisent l'incrédulité du présent, ils abhorrent sa corruption. Us ont foi à la Vérité et à la Vertu ; ou plutôt, par une providence conservatrice qu'on appelle aussi la force des choses, ces deux images impérissables de la Divinité , sans lesquelles le monde ne saurait aller long-temps , se sont emparées de leurs cœurs pour revivre par eux et par eux rajeunir l'Humanité.

Aussi ont-ils le sentiment de leur mission et l'intelligence de leur époque ; ils comprennent ce que leurs pères n'ont point compris , ce que leurs tyrans corrompus n'entendent pas ; ils savent ce que c'est qu'une révolution, ils le savent parce qu'ils sont venus à propos. Leurs pères n'ont aperçu que la première moitié de la tâche, et ils l'ont accomplie .-éclairés sur la fausseté du vieux dogme, leurs mains l'ont renversé; mais leur intelligence, absorbée par la grandeur de cette œuvre, n'a pu s'en dégager et embrasser d'autres perspectives. Quant aux partisans du dogme ancien, ils n'ont compris ni pourquoi il tombait, ni ce qui s^ensuivrait ; par le malheur de leur position , ils n'ont pu voir dans la guerre avec les sceptiques qu'une dispute de pouvoir. Vaincus d'abord, ils se sont estimés malhabiles; vainqueurs à présent, ils en font honneur à leur bonne conduite , et ils s'arran^ gentpourdemeurer à l'avenir les plus adroits et les plus forts. Plus que personne , ils parlent de foi , de religion , et de morale , mais par habitude et par calcul; eux seuls n'ont point de croyance, point de religion, point de morale. Les sceptiques en avaient plus qu'eux , ils croyaient au mal de l'erreur , c'était leur foi, et elle était vraie et sincère ; et parce qu'elle était vraie, elle

APPENWCE. ury

a prévalu contre Terreur. Ce n'e«( point comme adversaires du vieux dogme qu*ils ont succombé , c'est comme adversaires de tout dogme. Ennemis de ce qui était faux, ils ont vaincu ; inhabiles à montrer le vrai , le besoin de croire a séparé le peuple d'eux, et les a livrés à la vengeance de leurs rivaux. Mais maintenant leurs héritiers arrivent sur la scène, nourris dans le mé* pris du vieux dogme , libres du soin déjà rempli de le réfuter, avides de nouveautés , et pleins des besoins de leur époque , qu'aucun préjugé ne les empêche de ressentir. A eux se dévoile Ténigme qui avait échappé aux autres ; à eux le doute ne parait plus la révolution , mais sa préparation. Ils aperçoivent l'autre moitié de la tâche , et sentent la nécessité de la vérité ; et parce que seuls ils la sentent, ils savent qu'en eux seuls est Tavenir , et par conséquent la force. Ils se sentent donc appelés , non plus à poursuivre la querelle terminée du scepticisme et du vieux dogme , non plus à réchauffer dans le peuple de vieilles haines personnelles , un enthousiasme usé ou des passions d'un autre siècle , mais à chercher la vérité , mais à découvrir la doctrine nouvelle à laquelle toutes les intelligences aspirent à leur insu , au nom de laquelle tous les bras s'armeront, s'il y a lieu; qui remplacera dans la croyance le vide laissé par Tancienne , et terminera l'interrègne illégitime de la force. Telle est l'œuvre sainte à laquelle ils se dévouent dans le silence.

Cependant ils ne peuvent demeurer insensibles aux misères de leur époque, ni perdre le sentiment du présent dans la contemplation de l'avenir. Le spectacle de ce que font leurs oppresseurs et de ce qu'ils préparent , la vue de ce peuple par eux corrompu, dégradé, malheureux, trompé, façonné avec un art exécrable à une longue servitude, tout, dans la scène de désolation qu'ils ont sous les yeux, enracine dans ces jeunes âmes, possédées de l'amour de la vérité et de la vertu , un dégoût amer de la société et une indignation profonde contre ses corrupteurs et ses maîtres. Ils n'en perdent pas leur foi ; ils n'en désespèrent pas de l'avenir : mais ils ne croient pas que cet avenir soit fait pour eux ; ils n'osent même le promettre à leurs enfants, tant est lourde la tyrannie qui pèse sur eux, tant elle paraît fortement tissue, tant il leur semble qu'il y a loin de ce qu'ils voient à ce qu'ils pensent.

Eh ! comment se défendre entièrement des illusions du présent, et, faibles que nous sommes, quand il nous écrase , quand

il déTore noire courte vie, le mesurer à sa valeur et !e réduire à ce qu'il pèse? Comment, quand les événements semblent chaque jour démentir de plus en plus les prévoyances de la raison, résister à la passagère apparence du fait , et garder confiance en soi* même? Ils ne savent pas que rien n'est si fragile qu'une domination purement fondée sur la force ; qu'un peuple sans foi à ses maîtreà leur obéit, mais les méprise, et n'attend qu'un revers pour leur échapper ; que des maîtres sans morale et sans croyances ne s'accordent pais long-temps ; qu'ils se détruisent après avoir détruit leur ennemi commun. Us ne savent pas que le monde est plein de catkses secrètes qui apparaissent tout-à-r coup à la voix delà Providence, et rompent brusquement comme un fil les plus habiles échafaudages humains ; ils ne savent pas enfin, dans leur isolement, que plusieurs pensent comme eux dans le secret de leur conscience ; qu*ils sont nombreux- quand ils pensent être' faibles, et que dans l'âme de tous les hommes opprimés , aveuglés ou corrompus , il y a une voix sourde qui parle de liberté, de vérité, et de vertu , et qui opère, quand le jour est arrivé, des conversions rapides qui entourent l'étendard de la bonne cause d'une foule imprévue de prosélytes.

Ils ne le savent pas ^ et ils fuient le monde, et ils vont nourrir dans la solitude, loin de la boue du peuple et des yeux impies du pouvoir, leurs croyances proscrites et impuissatates. Échauffés par rindignatieii et par le feii concentré d'une nature qui n'a rien à- produire hors d'elle-même , tons les germes des hautes vertus, des grandes idées, des nobles seiilimenls, se développent avec rapidité, et, s'élevant ensemble , appuyés, entrelacés, confondus, forment en peu de temps ces stoîques caractères qui éelatentdanslcs jours d'oppression, protestent contre elle tout-à-coup, tout*à-coup la renversent, et paraissent gigantesques aux siècles ordinaires, qui ne peuvent ni les expliquer ni les égaler.

C'est dans cette retraite des véritables représentants de l'Humanité (car le reste n'en a que la forme) que se retrouvent les grandes vérités morales , politiques , religieuses , destihées à gouverner le monde sous une face ou sous une autre, et que les formes de l'ancien dogme avaient étouffées. EHes se manifestent de nouveau au petit nombre qui n'en a point désespéré ; elles lui apparaissent pures de tous nuages, et telles qu'elles sont, parce qu'elles rencontrent des intelligences neuves , sorties du scepticisme sans foi , mais avec le besoin 'en avoir une , conditions

indispensables à la perception pure du vrai , et qui ne se reproduisent que dans ces époques.

Alors recommence l'empire légitime de la Vérité; et il y a entre elle et notre nature une sympathie si puissante , que son retour excite dans les âmes un amour et un enthousiasme inexprimables. Celui qui Ta reçue est changé : ce n'est plus un homme , ce. n'est pins un philosophe, c'est un prophète; il est tellement dominé par Tascendant de la Vérité , qu'il s'oublie lui-même , qu'il se dévoue à elle, qu'il est elle. C'est la Vérité personnifiée ; ses actions la parlent » sa voix la commande ; il n'a plus d'autre intérêt , plus d'autre affaire ; il est Tapôtre , il sera, s*il y a lieu , le martyr de la nouvelle loi.

On s'étonne dans les temps ordinaiires de l'exaltation morale de pareils caractères. C'est qu'on n'a pas vu le spectacle hideux d'une société sans croyance, livrée tout entière àl'égoïsme; c'est qu'on n'a pas senti la dégoûtante oppression d'un pouvoir sans autre règle que son intérêt , sans autre borne que sa propre force, se faisant un jeu du parjure et de la fraude, et méprisant la morale et les hommes. C'est ce contraste qui manque à l'empire de la Justice et de la Vérité, pour faire sentir ce qu'il a d'admirable et de ravissant; c'est ce contraste qui le fait paraître à la fin des révolutions comme le salut du monde, qui fait de son avènement l'unique affaire de ceux qui l'ont pressenti, et qui rend cet avènement si nécessaire , qu'aucune puissance humaine ne peut l'empêcher.

A mesure que le temps marche et qu'avec lui s'augmentent le dégoût de ce qui est et l'attente de la Vérité , un grand nombre d'esprits, même parmi ceux qui n'ont point cherché, se trpuvent plus ou moins illuminés. Tous seront des apôtres ou des prosélytes, des soldats ou des chefs de la foi nouvelle. Cette foi est déjà née. Elle vit dans l'esprit de plusieurs, elle est attendue par tous; car tous ressentent une vague inquiétude^ dont elle est l'objet ignoré, et qu'elle seule peut apaiser. Ses ennemis sont usés, divisés, méprisés. Les anciens chefs ne sont plus, et, malgré leur ardeur à former des élèves digues d'eux, ils n'ont pu faire, avec de l'ignorance et du fanatisme , que des hommes plus méchants que redoutables. La force du parti n'a plus de nerf; c'est une apparence qui va tomber en poussière; tout le peuple l'abandonnera au premier mot, au premier signe. Enfin l<^s temps sont arrivés»

et deux choses sont devenues inévitables : que la foi nouvelle soit publiée, et qu'elle envahisse toute la société.

Comment ce grand phénomène se produira-t-il7 quelles cir* constances particulières décideront son apparition on jour plutôt qu'un autre , dans tel lieu plutôt que dans tel autre? Il n'y a rien ici de nécessaire et d'absolu. Tantôt le pouvoir se désorganise lui-même , et laisse le champ libre à qui veut régner ; tanlôt un événement extérieur vient le pousser, et détermine la manifes^ tation de la Vérité ; tantôt un fait trivial , imprévu , en apparence insignifiant , introduit sur la scène un homme qui parle, et cette étincelle allume l'incendie ; quelquefois c'est un prophète enthousiaste qui ne peut résister à la Vérité qui le possède , et qui se produit tout-à^coup fort de sa mission et de son zèle. L'homme, le lieu , le moment, l'occasion, n'y font rien : toujours est-il que la force des choses rend inévitable une promulgation qu'elle a préparée , et dont elle a d'avance abattu tous les obstacles.

Ainsi s'accomplit la ruitie du parti de l'ancien dogme et lavénement du nouveau. Quant au vieux dogme lui-même , il est mort depuis long-temps.

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