‹ De la nationalité polonaise dans l'équilibre européenChapitre 9 sur 80 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La caase Polonaise eo préseoce de la qoestion d'Orient.— Ed quoi consistent la force de la Russie et la faiblesse de la Turquie? ^ Insuffisance de ralliance A ngio -Française dans cette guerre, et nécessité absolue» ponr la résoudre, de faire appel aux nationalités dont la Pologne est la clef de voûte. — Analyse bistoriqne, ethnographique, statistique et politique de la puissance tsarienne , et râle que joue Télémeot polonais dans son mécanisme. — Parallèle historique entre la république de Pologne et Tempire de Russie. — Qu'est-ce qui constitue la ncakmaUté polonaise T

Depuis quarante ans , l'Europe n'avait qu'un souci : celui de se donner le change sur la nature des périls qui menaçaient ses foyers, lorsque, à propos d'un attentat qui n'est que l'inévitable conséquence des encouragements accordés à tous les attentats précédents de la Russie, la conscience chrétienne parut enfin se réveiller en Occident pour renverser toutes les idées acquises dans les congrès sur la mission bienfaisante de cette puissance, et, par une sorte de pénitence expiatoire, prêcher contre elle une croisade en faveur du Croissant.

Un si louable dérangement mérite cependant que l'on

(*) L^întelligence de ce livre ne pourrait que gagner à la lecture préalable d^nn autre ouvrage du même auteur, intitulé : Débat entre la révolution et la contre-révolution en Pologne ^ publié en français, à Leipzig, chez Emst Keil et Ci«, 1868.

examine si c'est bien là la brèche à laquelle il fallait courir de préférence pour arrêter le flux de la Russie , et si c'est è Constantinople même que, de nos jours, il est temps de défendre Constantinople.

Il serait fâcheux, en effet, qu'après avoir avec tant de peine pris tout son élan dans cette direction , l'Occident découvrît trop tard que le mal a ses racines ailleurs ; de façon que tous les sacrifices répandus depuis deux ans sur cette plaie n'auraient fait que l'irriter, l'étendre et la rendre insatiable de remèdes. Ce serait fâcheux , car il est inutile de se dissimuler que la société européenne est parvenue â cet âge historique où Ton est économe de sacrifices, et où la défaite elle-même semble moins coûteuse que l'aveu et la réparation d'une erreur.

Pour résoudre à temps cette question , il aurait fallu avant tout examiner en quoi consistent la véritable faiblesse de la Turquie et la véritable puissance de la Russie , dans la lutte annoncée entre ces deux empires ; alors les alliés du sultan auraient évalué à priori en quoi ils pouvaient lui être secourables au meilleur marché possible, et sans engager dans cet accessoire le capital même de leur protection.

Or, tout empire d'agrégation conquérante n'çi qu'une sorte d'ennemis mortels : ce sont ses ennemis domestiques. La Russie n'est pas absolument un ennemi mortel pour la Turquie, puisque, à la condition d'un vasselage résigné envers le Tsar, le Sultan aurait pu en obtenir une prolongation outrageuse , mais indéfinie de kalifat. 11 n'y a de composition impossible qu'avec les nationalités disparates qu'une puissance a absorbées mécaniquement , sans avoir pu se les assimiler chimiquement , durant sa période ascendante. Ces ennemis internes, et à cause de cela mortels , de la domination ottomane en Europe, ce sont, personne ne l'ignore, ces dix millions et demi de Gréco<*

LA CAUSE POLONAISE DANS LA QlffilSTION d'oRIENT. 3

Slaves qu'elle a dédaigné de s'assimiler au temps de sa plus grande vitalité, et qui, aujourd'hui, ne lui sont plus assimilables à aucune condition et par aucun procédé.

Les réformateurs de la Turquie ont compris beaucoup trop tard ce secret de faiblesse pour y porter remède ; et, comme les empiriques Polonais de 1791, ils ont senti leur repentir inutile et leur ouvrage crouler au moment même où ils se jugeaient le plus dignes de revivre en compagnie des nations chrétiennes. Comme en Pologne aussi , la Russie a eu le loisir de rendre incurables toutes les plaies de la domination ottomane , avant que celle «ci ait réussi à y poser un pre* mier appareil ; de sorte que, sous le péril qui la pressait de l'extérieur, la Turquie aurait vainement cherché son salut dans une métamorphose dont elle n'avait le temps d'accomplir que la première évolution : l'oubli de son être. C'està-dire qu'à l'heure qu'il était , pour pouvoir, comme la France de 1792 , mouler dans ses blessures intérieures ce qu'il lui fallait de balles contre l'invasion étrangère , elle aurait dû commencer par cesser d'être la Turquie; puis voir après , si allégée de sa vieille identité et n'étant plus rien , il ne lui sera pas plus facile d'enjamber en deux ou trois années, à travers 200,000 baïonnettes russes, cinq siècles de refonte ethnologique, administrative, religieuse et sociale, au profit des Giaours.

Le vieux parti turc, celui qui ne doute pas que la nationalité ottomane ne soit défendable par elle-même et pour eJJe-même, aurait préféré autre chose. Il opinait pour que tout essai de transformation fût suspendu pendant la guerre, et pour que, s'enfermant dans sa restreinte, mais dense unité , comme un carré de janissaires avancé en tête de pont sur la rive européenne , l'islamisme attendît avec une intrépide tranquillité que les chargés cosaques fussent dissipées par la démolition interne de la Russie. De là ses sympathies pour les nationalité^ orientales de l'Europe qui

k DE LA NATIONALITÉ POLONAISE.

pouvaient lui rendre ce service dérivatif, sans Tobliger à la double épreuve d'une guerre étrangère et de cette abdication de sa nature qu'on appelle sa civilisation.

Nous allons démontrer tout à Theure qu'au point de vue turc, cette opinion était la seule rationnelle, la seule patriotique, puisque sans exclure la protection maritime des puissances occidentales et la part de vigilance qui revient à l'Europe entière dans ce procès , elle-même recourait économiquement et tout de suite à l'arme décisive qu'il faudra toujours finir par employer contre la Russie , sans indemnité pour toutes les peines qu'on se sera données pour l'éviter.

Les puissances qui voulaient bien arrêter l'avalanche russe , mais sans rien déranger sur son passage, défendirent à la Turquie de recourir à ce formidable réactif; dès lors ce qu'elles lui permettaient, dans les limites de ses propres ressources et de son patriotisjne officiel, ne valait pas mieux que l'autre procédé de résistance. Étant admis en principe que la Russie ne pourra pas être inquiétée chez elle , la Turquie devient , de quelque façon que les Turcs et leurs protecteurs s'y prennent , une pente magnétique, fatale, qu'une invasion slavo-tsarienne n'a qu'à descendre de son propre poids, comme le rocher de Sisyphe, insensible à tous les incidents, à tous les délais, à tous les reculs dont on encombrera son trajet. Et même, plus la résistance des Ottomans et de leurs alliés retardera cette descente , plus dans son résultat final elle acquerra d'impétuosité, car la révolution ethnographique qui mine toutes ces contrées y aura gagné le temps de s'aligner sur l'invasion russe et de se confondre avec elle dans un succès solidaire.

Gela fait que toute la puissance diplomatique et matérielle des deux plus grands États du monde s'use depuis deux ans à boucher un trou de quelques kilomètres de lar* geur, dépensant à cette ingrate besogne de quoi trouer la

FORCES DE Lk RUSSIE. — FAIBLESSE DE LA TURQUIE. 5

Russie elle-même de part en part et acheter d'un seul coup la paix perpétuelle. Armements cyclopéens que depuis 1815 le paciflque Occident croyait à jamais relégués dans ses panthéons, armadas plus dispendieuses dans leur triomphe que celle de Philippe II ensevelie sous les flots, élite incessante des deux plus vaillantes armées de TEurope , sacrifice de toute rivalité passée et à venir sur Tautel du moment, puis la fierté de cette alliance' inouïe courbée elle-même devant les plus inintelligibles caprices des neutres, rien n'a coûté aux sauveurs de la Turquie pour refouler les pontons russes dans leur repaire, comprimer quelques trop impatientes guérillas, et relayer les Cosaques par des Croates , en face des Serbes et des Bulgares.

Et Dieu nous garde d'insinuer qu'il y eût mieux ou moins à faire sur ce terrain glissant, tout coupé de contresens et d'embûches pour les Occidentaux , et où les plus éclatantes victoires de ceux-ci ne leur vaudront qu'un ajournement de défaite, tant qu'il restera quelque part une armée russe attendant son tour d'y rentrer et assez d'orthodoxes pour l'y introduire. C'est toujours la terre des Alexis, dans laquelle les Latins ne seront jamais que les Latins des croisades, ceux de la quatrième, ni plus ni moins aimés que ceux des autres. Aussi, quelque solide et multiple que paraisse actuellement la digue élevée le long du Danube contre le retour des Gorczakows et des Paszkiewicz, elle n'aurait probablement pas mieux sup'porté le contre-coup d'une campagne manquée en Crimée, qu'elle ne modifie ces affinités de race, de croyances et de haines, qui inféodent au Tsar tous les peuples attendant , depuis l/i5â, la réapparition du labarum de Constantin audessus de Sainte-Sophie. C'est là ce qu'il faudrait pouvoir changer, plutôt que les lignes d'opération de Gorczakow, pour sauver à la fois les Turcs de la haine , les Gréco- Slaves des tendresses, l'Allemagne de la protection, la

France et l'Angleterre des ruses du Tsar. Quant aux pir{ûreB den boulets à la Paixhans ci des balles cylindreconiques, sur les extrémités cornues de cet empire blindé, gigantesque et privé de système nerveux comme les crustacés antédiluviens que l'on découvre dans les couchra calcaires de ses montagnes, eWes n'auront pour dernier effet que d'aiguillonner sa rage patiente et indétoumable. Tant que la Russie tsarienne conservera ses facultés internes , elle cherchera à se mouvoir au dehors dans le sens qui fait l'objet essentiel de ces facultés ; elle se percera donc un chemin vers Constantinople , par terre, si on lui interdit la mer, sous terre, si on lui interdit toutes les deux ; par la guerre, si on lui fait mal cette guerre ; par la paix, si on la lui fait bien. Mortier-monstre braqué ou plutôt coulé à poste fixe contre les portes du monde , la Russie peut être enclouée par la prise de Sébastopol ; mais, désenclouée pendant la moindre trêve qu'on lui accordera, elle recommencera son feu sur le même point de mire, tant que le magasin à poudre dont nous allons parler tout A l'heure ne lui fera pas défaut.

Ni la Turquie donc, ni ses alliés, n'avaient de temps à perdre dès l'ouverture des hostilités, pour transporter leur action sur un terrain moins favorable aux retours offensifs de leur ennemi* Il était urgent assurément de l'y contenir d'abord , de couvrir Constantinople, de lui barrer le Danube avec tout ce qu'on avait sous la main, et de l'empérliiT de jeter son pont de vaisseaux entre le cap Chersonèse cl la pointe du sérail. Cette urgence est si peu contestable, qui! l'on ne sait aujourd'hui de quoi s'étonner davantage : (hi Tsar oubliant de faire escorter son ambassadeur d'insoicncc'par l'escadre de Sébastopol et 30,000 hommes de débarquement, ou des protecteurs du Sultan mettant trois mois à s'apercevoir que c'était un oubli constamment répanijjlc en soixante heures. Mais euûn cette distraction du Tmt

INSUFFISAMGB DE l' ALLIANCE ANGLO-FRANÇAISE. 7

une fois rendue irréparable en une première campagne par l'arrivée des escadres protectrices dans le Bosphore, puis les trouées des Balkans étant bouchées avec des Turcs, toute la part défensive d'une guerre possible contre la Russie sur ce terrain était faite, et tout ce que Ton a cru devoir y ajouter ne nous semble plus que poudre perdue pour la guerre offensive.

Ce n'est pourtant qu'en rendant sans délai â la Russie offensive pour offensive, que les Turcs, et par conséquent leurs alliés, pouvaient sortir à son égard de leur fatigante, précaire et ruineuse attitude. Or en quoi consiste véritablement l'attaque permanente des Tsars contre les pauvres concierges du Btosphore? Nous l'avons dit : la Russie tient la Turquie non pas précisément au bout de ses baïonnettes, de notre temps toutes les baïonnettes se valant â peu près ; pas au bout de ses protocoles non plus, les quatre grandes puissances, plus la Turquie, pouvant toujours en rendre cinq pour un, sans se déranger ; mais elle la tient et la secoue par les entrailles, ce que jusqu'é présent personne n'a encore songé à lui rendre. A défaut de son propre pied, le Tsar a mis sur Constantinople le pied de toutes ces po-: pulations schisntatiques qui rendent les Turcs si difficilement défendables chez eux-mêmes, depuis qu'elles demandent au Coran, comme Manin aux Autrichiens, non pas d'être plus poli, mais de s'en aller.

Eh bien, la Turquie et ses tuteurs n'avaient aussi qu'à fouiller les profondeurs vulnérables de la domination tsarienne ; qu'à mettre sur la gorge de cet agresseur sans pitié et sans foi, sinon leurs pieds reconnus trop courts, lé pied de la Pologne, vaincue d'hier seulement et pour le moins aussi irréconciliable avec ses dominateurs que le sont les Rajahs avec les Turcs. Alors, seulement, les chances offensives de la lutte étant égalisées, le plein et rapide succès des mesures préservatrices des alliés se trouvait

assuré ; à ce point qu'une simple escadre d'observation aurait pu cumuler dans ces parages toute la besogne des inépuisables armadas, des 200,000 hommes et des villes de bois qu'il faut maintenant y engloutir, sans être jamais certain ni de ce qu'ils ont à y faire, ni s'il y en a assez.

Dans le devis de cette guerre, qui aurait dû être la dernière en Europe, on a mis autant de prodigalité que de complai*sance à oublier que la Russie, toute slave qu'elle se dit, a en elle-même, tout comme la Turquie, ses Slaves inassimilables; son antithèse religieuse, sociale et politique ; une plaie interne et incurable par laquelle l'imprescriptible justice de Dieu la tient. Hercule ou enfant, quiconque aura le bon sens et la présence d'esprit de la saisir tout de suite par ce mors blessant, lui aura dérobé à jamais tous les secrets de son audace et lui fera lâcher prise partout ailleurs. Elle est même à un tel point plus vulnérable en Pologne que ne le sont les Ottomans en Moldo-Valachie, en Bosnie, en Serbie,en Bulgarie, dans l'Herzégovine, l'Epire et la Thessalie, que frappée d'un coup d'épingle sur la Vistule, comme l'a été dans toutes ses annexes la Turquie à coups de massue, la Russie n'aurait pas eu pour combattre le temps que les Turcs ont employé à revêtir leur cuirasse ; car la Turquie, même abandonnée à ses propres forces, aurait eu dans ce duel à armes dérivatives les avantages que voici.

Les provinces chrétiennes de la Turquie augmentent son territoire, mais ne le^ponstituent pas. Ce n'est pas du tout par delà les Balkans et les Alpes helléniques, que la Turquie va puiser ses moyens d'existence, de domination et de combat; de sorte que la soumission de ces pays venant à lui manquer, elle ne serait amoindrie qu'en cartographie. Refoulée sur elle-même, elle n'y perdrait aucune chance de se fortifier dans ses propres foyers, en vue d'un retour offensif pour l'avenir, si tant est (jue l'islamisme ait un avenir en Europe ; que s'il n'en a pas, ce ne sont pas les

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