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De la nature humaine

dus les cluînps, et tnn« rnndamnés îi mort, dont les ans ciant cha(|(ic jour l'gorgcs i ia we des satres, cm qui restent roient lear propre coadition dans celle de leQnsembbUfs,

ol, se n'iTi niant les uns les antres avec il>ialeur »l san< oomnee. ailfndent Iftjr tour:

c'esirUnagc (le U coJidiiiuo des hommes. •

PàiCàL,

Au sein de Timmensité, un imperceptible amas de matière

roule, empor.é dans le tourbillon des mondes : c'est la terre. D'abord nue, elle s'est peuplée de plantes gigantesques, et puis d'animaux informes. Plusieurs flores et plusieurs founes s'y soit succédé, et chaque fois la scène bouleversée a changé av:îc les acteurs. Enfin, rhomme a paru, et tous les êtres sont rentrés dans l'ombro : un drame lamentable a commencé; l'histoire s'est découlée, et le Donmu

veau se don.iant en spectacle à lui^mâme, s*est cherché à

s DE LA NATtlRB HtlIlAINB

travers ses erreur» et ses crimes , dans les lénrbrrs do rigûorance. il se cherche encore. Les révolutions de l'histoire sont les actes de ce drame dont nous ne savons pas l'issue, où luttent les passions, et que la raison jusqu'à ce jour a vainement tentë de dominer, quoiqu'elle n'ait cessé d'y grandir dans les larmes, le sang, la douleur et le désespoir.

Qui dira le mot de ce mystère? L*homme a-t-il un sens,

a-t-il une destinée, et s'il en a une. quelle est-elle?

A chaque minute, des milliers d ôires entrent dans la vie par la porte de la naissance, des milliers en sortent par la porte du trépas. « La nature sanglante est assise entre la naissance et la mort i» Elle règne, implacable, sur toutes les générations. Les multitudes se poussent, s'agitent, se foulent et se remplacent; chacun lutte pour conquérir sa place ou pour la défendre; la plupart, courbés sous le joug, passent leur yie qui Ta s'éteindre à ramasser dans ]e sillon d'un labeur acharné un maisrre profit, à peine snfTisant pour ne pas mourir; beaucoup ne naissent que pour dispaiaitre aussitôt, d'autres se consument dans un effort qui les épuise avant l'Age : ceux-ci tombent et restent ensevelis dans Findifféreuce, ceu.x-la sont écrasés sous les roues du triomphalcur qui passe dans le char de l'aveugle fortune. Un gémissement sourd, une étemelle lamentation sort de cette masse qui s'a* gite; parfois un cri surmonte l'universelle rumeur, cri de • naiiiragé qui monte, inutile, vers les étoiles, — cri de détresse, appel à la justice, qui ne répond pas.

Frivolité, cupidité, vanité, ennui, telles sont les choses dont est faite la trame ordinaire de notre condition. Queli]ues fils d'or s'y mêlent, fugitils iusiauu> de bonheur ; la

tVoltiife.

MISÈRES £T COMRADlCXiOMS 3

soufiranee, leB chagnns, les soucis et les inquiétudes possèdent le reste : la déception et ]a lassitude nous enterrent.

« Destin des mortels I dit Eschyle; heureux, une ombre le renverse; malheureux, l'éponge passe et en enlève la trace.'»

<c Qu'est-ce que d'être? Qu'est-ce que de ]i!Ôtre pas! L'homme est une ombre en réve, » dit Pindare.

t Ah 1 si la mauve dans le chalnp vient à se faner, ou le pÂle fenouil ou l'axis aux folioles frisées, c'est pour se > relever Inentôt et refleurir l'année d'ensuite; mais nous, les grands, les sages et les vaillants, une fois recouverts dans le creux de la terre, c'est pour y dormir uu long et lourd sommeil, sans réveil et sans rèvel » Ainsi parle Théocrite.

Horace lui-même exhale sa plainte :

« La lune renouvelle ses cornes avec un croissant éclat; mais nous, quand nous disparaissons dans les profQudes té* nèbres où se perdent les lions, les *sages et les grands, ce que nous lûssons de mieux, ce sont des cendres et une ombre, »

« 0 vie, qui t échapperait sans mourir? s'écrie Ésope, car tu as mille tristesses; ni t'éviter, ni te supporter n'est facile. Charmant, il est vrai, se montre ce qui du sein de la

nature fleurit à nos yeux : les astres, la mer et la terre, la course du soleil et de la lune — mais tout le reste est épouvante et douleur. Qu'il arrive quelque chose d'heuieux à un mortel, Némésis aussitôt le menace. i»

« Vivre dans la douleur, dit Homère, est le sort que les dieux ont fait aux misérables mortels; eux seuls sont exempts de soucis. »

Ëuripide pense comme lui :

« Excepté Dieu, aucun être n'est heureux. »

« Apprends à jouer avec la vie, écarte le sérieux, ou bien

4 t)£ LA NATURE HUMAINS

supporte la souffrance, » nous enseigne un sago de Tan-

thologie grecque; et il ajoute :

« Nu, j'ai abordé la terre; nu, je disparaîtrai sons la terre. En voyant le terme si dépouillé, pourquoi m'épuiserais-je en vains efforts? »

« Le plus heureux, le plus beau, le plus fort, doit se souvenir que ses habits couvrent des . membres mortels, et que la lin de tout est de revêtir la terre. »

Cette pensée de Pindare, à travers les tempe, fait écho h celle-ci de Montaigne :

« Qui verra l'homme sans le flatter, il n'y verra ny cITicace ny faculté qui sente aultre chose que la mort et la terre. »

Ce que Pascal dit de la misère de l'homme, en quels traits ineffaçables il en a buriné le tableau, chacun le sait. L'homme, d'ailleurs, en^ imaginant le ciel a condamné la terre; en imaginant Dieu, l'être parfait, il a proclamé son imperfection. Mais Tenfer, où Ta-t^il trouvé sinon dans ses tourments ?

tt C'est bien peu de chose que l'homme, écrivait Bossuet, et tout ce qui se fait est hien peu de chose. Le temps viendra où cet homme qui nous semblait si grand ne sera plus, où il sera comme l'enfant qui est encore à naître, où il ne sera rien. Si longtemps qu'on soit au monde, y serait-on mille ans, il faut en venir là. Il n'y a que le temps de ma vie qui me &it différent de ce qui ne fut jamais : cette différence est. bien petite, pnisqu'à la fin je serai encore confondu avec ce qui n'est point ; ce qui arrivera le jour où il ne parai* ti*a pas seulement que j'aie été, et où peu m'importera combien de temps j'aie été, puisque je ne serai plus. J'entre dans la vie avec la loi d'en sortir ; je viens faire mon personnaj^e, je viens me montrer comme les autres ^ après, il faudra

MISÈRES ET COMTfiADIGTIONS 5

disparaître. J'en vois passer devant moi, d'autres me veiToiit (tasser; ceux-là même donneront à leurs successeurs le mémo spectacte; et tous enfin se Tiendcoiit confondre dans le n^nt.

» Mu vie est de quatre-vingts ans tout au plus, prenonsen cent : qu'il y a eu de temps où je n'étais pas I qu'il y en a où je ne serai point t et que j'occupe peu de place dans ce grand abîme des ans IJe ne suis rien; ce petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant oTi il laut que j'aille. Je ne suis venu que pour faire nombre; encore n'a- Tait-on que faire de moi, et la comédie ne se serait pas moins bien jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre.

» ... Ma carrit'ie est de quatre-vingts ans tout au plus, et de ces quatre vingts ans, coinl)ion y en a-t-il que je compte pendant ma vie? Le sommeil est plus semblable à la mort.* L'enfance est la vie d'une bôte. Combien de temps voudrais-je avoir effacé de mon adolescence? Et, quand je serai plus Agé, combien encore? Voyons à quoi tout cela se réduit : qu'est-ce que Je compterai donc? car tout cela n'en est déjà pas. Le temps où j'ai eu quelque contentement, où j'ai ac* quis quelque bonheur? Mais combien ce temps est-il clairsemé dans ma vie ? Cest comme des clous attaches à une lon^ gue muraille, dans quelque distance ; vous diriez que cela oC" cupe bien de la place; arrachez-les^ il n*y a pas pour emplir h main, 9

La vie humaine ne commence ni ne finit p^ar le rire, •

l'existence est un legs de misère dont les générations héritt;nt et qu'elles augmentent : a^nsi coule et s'acci'oltle ileuvQ des douleurs»

• DE LA NATURK UUUAINB

Le premier mol de la vie est iiiuûoa, déception est le

dernier.

Le désir n'est qu'un regret anticipé; l'homine va de l'un à l'autre, soa chemin est entre les deux,' une pente vers la mort. En attendant que la terre nous recouvre, le regret du passé nous ronge, l'impatleace do ravenir^nous dévore, le , présent nous échappe.

Nattre— désirer — espérer; — soufirir pleurer — mourir : c'est le cercle de toute existence.

A toutes les infirmités de sa condition, l'homme ajoute les fautes et les erreurs qui naissent de ces infirmités-, déjà chancelant, il accumule sur soi en avançant un fardeau qui Féciase. Il semble que ce surcroît formidable vienne de lui f et qu*il en soit responsable. Il vient de lui , mais parce qu'il est homme ; ot riioiiime peut-il être autre choeeî

La nature et Thomme conspirent ensemble contre i'hu* manité. lia nature sous ses caresses et ses sourires a des . abîmes où elle ensevelit notre bonheur; elle est femme, douce et pcrtide, mobile, pleine de letours et d'imprévu : Bim fol est qui s'y fie! Notre prospérité ressemble à une mince couche de glace où brille le soleil; nous la croyons de force à nous porter toi:ûoura, elle se rompt soudain et nous voilà perdu.

La nature pleine de mirages est le Irompe-l'œil du cœur. £n tous nos désirs elle nous &it croire qu'elle considère notre bonheur, et ce n'est que d'elle qu'il s'agit : de sa conservation. ' L*amour et la mort se font équilibre dans son sein ; elle t'ait mourir des créatures, elle en lait naître, avec la même indifférence pour leur félicité ; — puisqu'il en naît il faut qu'il en meure ; sans la mort qui fait place aux nouvelles fouiv nées, la terre l^entôt serait trop petite. Engendrer la vie par l'amour, la détruire pai* la mort, voilà ton éternel labeur , ô

mSÈRBS BT CONTRADICTIONS 7

mère universelle I L'amour et la mort sont tes ministres, ils 86 donnent la main, tu les as rivés i'uu à l'autit) dans la création.

On aflOnna que les hommes un jour seront heureux, que

les siècles accumulés, les découvertes et les progrès entassés finiront par leur procurer une félicité complète ; qu'il n'5 aura plus aloES pour eux ni souffrance physique ni souf* irance monde.

Je réponds que cela ne m'est point prouvé, et que d'ailleurs l'homme, qui redoute la mort, y restant asservi, cette perspectÎTe sufi&rait pour assomhrir ses plus riants horizons. Et puis, dût l'h^pnanité triompher de tout, et d'ellemême, en quoi aurai-je moins soafiert parce qu'en des milliers de milliei-s d'années il existera des hommes qui ne souffriront plus? La consolation qu'on prétend m'ol^ frir vaut celle qu'on me proposerait en m'assurant qu'en Chine, ou dans quelque lointaine contrée que je ne pourrai jamais atteindre, il existe des mortels qui sont heumnx. Les hommes sont solidaires, mais le honheur et le maiheur résident dans le sentiment qu'on en a» et qui est personnel : ils n'existent que dans celui qui les éprouve. N'est-ce pas à lui qu'une réparaliou i>erait due? 11 n'a pas demandé à vivre.

Beaucoup meurent en germe dans le sein maternel, un grand nombre dans renfance; quelques-uns atteignent Tâge adulte, très-peu la maturité, presque point la vieillesse. Parmi ceux qui vieillissent, combien en est-il qui soient dignes de vieillir? Combien, parmi ceux qui vivent, méritent de vivre? En revanche, il 7 en a qui ne vivent pas et qui méritaient de durer. D'où vient cela? de ce que l'homme moral dépend de l'homme physique. L'étage supérieur est . habité par la pensée, mais il est supporté par un organisme

8 DB hk NATURB BQIIAINE

qui repose sur les agrégations de la nature élémentaire. La métamorphose ascendante des choses et des êtres veut qu'à mesure qu'ils s'élèvent et acquièreat plus de prix, ils dépendent d*ua plus grand nombre d'existences inférieures sur lesquelles ils s'appuient. Ils relèvent de leurs antécédents dans Toidro de la crcalion ; ce qui l'ait que les créatures les plus hautes sont les plus menacées : un caillou Test moins que Newton.

La fragilité de l'organisme est en raison de sa richesse et de sa supériorité. L'homme est d'un mécaiii^unj très-cunipliqué, à chacun de ses organes se rattache une série de maladies possibles; il est menacé de beaucoup de côtés, parco qu'il a beaucoup d'aspects, et sujet à plus d'accidcuts qu'aucun être placé au-dessous de lui.

Ce coutre-seus nous choque partout, nous heurte qous mille formes, comme un défi jeté à la raison. Il nous semble que le monde, pour être selon la raison, devrait être renversé, et que les formes inférieures de l'existence, au lieu de les commander, devraient au contraire dépendre des supérieures. C'est l'inverse qui a lieu, et les tataiilésde l'agrégation moléculaire régissent les destinées de l'esprit» Un vaisseau qui se rompt, et l'homme le plus sublime est à bas aussi bien que l'idiot ; ils dépendent de leur corps au même degré. La nature ne sait que sa loi; elle ne fait point acception de personnes, elle est incorruptible. On tente de corrompre Dieu, nul ne songe à la corrompre. Qui jamais a vu le cœur de la nature ?

L'homme peut-il sans mourir s'affranchir de son joug? Le cavalier peut mépriser sa monture tant qu'il la possède et la conduit : ainsi l'Ame à l'égard du corps. Mais quand l'esprit est enraciné dans les organes, et que le cavalier et la mouture forment un tout, à l'égal du cen-

MI8ÈBB8 BT COBTB A DICTIONS 0

taure, mépriser la monture, n'est-<30 pas renoncer à soi?

Tel meurt prématurément : il était l'appui des siens et leur joie, la fleur de l'hoonéteté, de rintelligenoe et de la bonté. Pourquoi, étant en nage, s'estril trouvé dans un courant d'air? La j)liysiolof,'ie l'a condamné à mort. Mais un misérable cul-de jatte, perclus dès l'enfance, impotent, à charge à la terre, blanchit et ne peut mourir. Mais cet égoïste qui passe, mais ce lâche, mais ce fourbe, en exécration à tous les gens de bien, la honte des siens et leur bourreau : il vit, il vivra cent ans, et tout lui réussira peut-éti-e — hormis de se faire estimer. Le premier, certes, a le meilleur lot, et quel brave cœur ne préférerait tomber comme lui, s'il fallait choisir, victime d'un brutal accident ! Cela n*empéche pas que la nature soit brutale, et qu'elle ue triomphe contre notre raison de la raison même.

Celul-d vit et sa santé est florissante, celui-là dépérit sans remôde et se consume ; il meurt à trente ans. Que youlezvous? L'un a des poumons, l'antre n'en a pas. Qu'importe que l'un soit un scélérat, et l'autre le plus accompli des mortels? U s'agit d'abord de respirer.

Un enfont tombe et se tue : c'est la loi de la pesanteur qui s'est accomplie. Voilà pour l'ordre physique. Sa mère pleure et vainement l'appelle *, elle demande un miracle. L'enfant ne peut revivre : la loi de la vie s'y oppose; voilà pour Tordre physiologique. La mère, dans son désespoir, témoigne en faveur de la maternité ; elle suivit la fatalité de sa douleur; voilà pour l'ordre moral, c'est la loi du cœui maternel, que BufTon appelle le chef-d'œuvre ide la création. La nature a besoin de ce chef-d'œuvre pour subsister ; mais elle a besoin d'abord de la gravitation. La loi de maternité n'est pas abolie, puisque la mère souiTre et pleure; la loi de la pesanteur, qui retient ensemble les éléments, ne pou-

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fait r^re mu que l'nniTen disparût I/od résulte qne le sort des vivants quels qu'ils soient, en vertu même des iois qui les ùmi enster, se trouve à la merci du hasard.

Les trois quarts des hommes sont attachés à la glèbe du paia quotidien, parce que l'iiomme a un estomac. Les peuples font des révolutions pour se débarrasser de leurs tyrans, comment se débarrasseropt-ils de celui-là qui les condamne aux travaux forcés?

Tout es^, ou devient servage pour l'homme. Mais de tous les servages, voilà Je plus dur; c'est aussi le plus abrutissant.

Un publiciste * a dit de nos jours :

« Le luxe peut se déhnir phyâioiogiquement l'art de se nourrir par la peau, par les yeux, par les oreilles, par les narines, par l'imagination, par la mémoire; Tindigence, c'est au contraire la vie réduite à une fonction unique, celle de rcstomac. » .

Si l'esprit gouvernait seul la création, eût-il établi cette tyrannie contre lui>mém6T

Pauvre corps 1 uu rien dérange son ingénieux mais iiagile agencement; le froid, la faim, la fatigue, les maladies et les infirmités l'assiègent, remportent par pièces et morceaux; — et le corps est l'indispensable support de tout l'éditice humaïa.

Parmi les hommes , il n'en est presque pas dont on puisse dire qu'ils mènent, fût-ce de loin, une existence

MISÊRB8 ET 00NTRADIGTI0N8 II

conforme à i'huiuauité ; souvent le seul besoin démanger en est la cause.

L'homme, il est mi, pounait vivre de peu. Je sois heureux de toit combien il est de choses dont je puis me passer, disait im philosophe en présence des « merveilles » de riudiistrio humaine. Propos de sage; mais où sont les sages? Ëtpuis, que l'humanité se mette à oe régime, qu'elle ne compte plus que des philosophes mo» dérés en leurs désirs : que deviendront la civilisation et le progrès, qui reposent sur une somme croissante de besoins, d'ambitions inassouvies, sur un entrecroisement» une lutte sans fin d'intérêts, de cupidités et de convoitises? Au sein de nos villes, su|)primez tout cela : il faudra passer sur elles la charrue, et retourner dans les bois. Un morceau de terre, une source, une cabane suffiraient au sage; ils suffisent au sauvage , et c'est par là que l'homme a commencé. A peine si le moindre paysan de nos jours s'en contenterait. La civilisation, du haut en bas, éveille de formidables appétits ; elle augmente en désirs autant et plus qu'en ressources, elle est toujours en -déficit, quoi qu'elle fasse, et le sera toujours. La grandeur de l'homme et sa faiblesse consistent également à ne se point contenter : l'esprit est immodéré.

L'homme accroît ses besoins en même temps que ses jouissances , et le progrès se fait des deux côtés . il est

bilatéral. Nulle part le travail n'a été aussi développé qu'en Angleterre. Est* ce qu'il n'y a plus de pauvres en Angleterre?

11 ne suffit pas que l'industrie s'étende pour quelami- ^ sère diminue ; il y a des misères qui en résultent et qui s'étendent avec elle. Les crises sont plus terribles oii l'industrie est ^ius intense^ les surexcitations du tiavail

amènent des chômages proportionnels, les agglomérations

des villes créent des encombrements qui font la cherté, et pendant que les salaires y augnicnU'iit, le prix de la vie tend à s'y élever avec eux. L'équilibre absolu de la production et de la consommation, des besoins et des salaires, «st

un iiltal que la réalité ne couuailra jamais : il aura le sort de tout idéal.

Le remède est41 dans le développement du travail? Je crois plutôt, s'il est quelque part, qu'il se trouverait dans

une l ias équitable répartition des fruits du travail. Encore cette répartition ne répondrait-elle poiut aux uéccssiLés de toutes les existences.

La misère a des causes qui se rattachent à l'état social et à ses imperfections : celles-là peuvent se réduire par des améliorations sociales. KUe en a qui viennent des individus, el (]ui ne peuvcut être combattues que par eux. Elle en a qui résultent de la nature humaine, et dont la suppression restera impossible tant que la nature humaine subsistera, «c 11 y auivt toujours des pauvres paiiin nous, » car ni la soriélé ni l'homme ne seront Jamais parl'ails; et la so ciété ne sera jamais parfaite, parce que Thomme ne l'est pas, que sa condition est précisément de ne pouvoir Tétre en aspirant sans cesse à le devenir.

Qui fera le bilan du froid et de la faim? 11 est horrible. Et pourtant, qui prétendra que l'homme fut créé pour souffrir de la fkim et du froid? L'estomac prouve que le prin-^ cipe des choses n'a pas voulu la famine. D'où suit que dans l'homme qui soulfre de la faim, Dieu et l'homme sont vaincus à la fois. Cependant, à l'heure même où j'écris, la £amine abat, au nord et au midi, des légions d'êtres humains.

Les hommes qui auraient besoin de la meilleure nour- ' riture et de la plus forte, sout ceux en généial qui se

IflSÈHBâ BT C0NTRAD1CTTÔN8 I)

nourrissent le plus mal. Tel pourrait sans préjudice , et même à son avantage, se nourrir de peu ; il meurt d'avoir trop mangé. Un travailleur qui dépense à l'ouvrage sa force, son sang et sa cliair, no trouve pas dans sou salaire de quoi les rcpaier entièrement : il meurt d'inanition par degi^. De ce que les uns meurent de trop manger, les autrès de ne pas manger assez, cela fait-il compensation T Eu cela, comme dans le reste, la condition humaine oscille entre le trop et le trop peu ; tout y est hors mesure. D'après Cbamfort, la société se composerait de deux classes : ceux qui ont plus de dîners que d'appétit, ceux qui ont plus d'ap* petit (jue de dîners.

La consolation des malheureux , c'est qu'ils perdent la finesse de l'épiderme au moral comme au physique : l'endurcissement est leur refuge. A Tinverse de ceux qui ont toujours vécu dans le bien-être comme dans une serre chaude, et qui tremhleut d être exposés à l'air libre, ils supportent les plus rudes intempéries du sort ; la misère est devenue leui* élément. L'habitude fait la moitié du chemin^ la résigualion et la torpeur font le reste : la mort achève.

L'humanité vit de ses misères, comme elle en meurt. La misère est la cause première de tout ce qu'elle entre- ' prend; chaque industrie, chaque profession naît d'une privation, soit du corps, soit de l'esprit; elle a pour objet d'y remédier. L'humanité, malirré tous ses ellbrts, luisle infirme : elle n'avance qu'un boilaut.

Et ce n'est rien encore que les vampires attachés sanglants ou Uômes au corps da rhomine , la fidm, le froid , les

14 DE LÀ MATUBB HUMAlfiE

maladies et les infirmités : il a besoin d*y ajouter les égarements do son esprit et de son cœur, ses passions, ses iniquités et ses haines ; il a besoin de se faire son propre lx)urreau. De qnel amonr il devrait s'aimer, s'il se voyait toujours tel qu'il est, et s*il connaissait son isolement! Qui le plaindra, qui le secourra s*il s'abandonne ? Il est indifférent à la nature, qui n'a point de cœur, il est noyé dans l'infinie solitude, perdu dans l'espace. Dans celte situation , que fait-il t que font les hommes? Us. se déchirent, s'étouffent, s'écrasent, s'égorgent. Un fils, de la douleur humaine prêche la compassion : « Aimez-vous les uns les autres, dit-il, vous êtes des frères. » On le cloue au gibet des malfaiteurs. Eece homo t

La raison ne réussira jamais à expulser tout à fait derhomme la hC'lc ftTOce qu'il renferme. Elle peut l'apprivoiser durant un temps, transformer en vices nos crimes, introduire le calcul dans nos violences, et croire ainsi qu'elle l'a soumise parce qu'elle est devenue sa complice. Mais la béte apprivoisée a de terribles revanches, et tandis que la civilisaLiou chante victoire, la voilà qui tout à coup, brisant son frein, épouvante l'esprit de ses fureurs. Puis, elle revient se placer sous le joug, jusqu'à nouvelle orgie, après s'être so&lée de sang : on la croit domptée, parce qu'elle est lasse ou repue. L'homme est une intelligence greiiée sur un animal. Sou intelligence l'élève, elle sert aussi à l'abaisser et à le corrompre. L'animai, qui ne tort jamais de sa nature, à moins que l'homme ne s'en mêle, ne peut pas se corrompre.

La bête humaine est indéfiniment progressive dans le mal. Son esprit qui augmente aveo sa sdencê, et son imagination ciéatrice, arment ses insthicti de moyens totii» jours nouveaux, de ressources qui surpassent immensément celles du plus perUde ou du plus sanguinaire des Animanic,

MISÈBES ET COMTBADICTiaNS Itt

« S'il n'eiistait pas d'animaiiz, dit Buffon, la nature de l'homme serait encore plus incompréhensible. »

La Tolupté hennit, Ja colère rugit, la vengeance déchire, la médisance siffle et mord, l'intrigue rampe, l'envie ereuse, la calomnie empoisonne ; tontes les hétes se trouvent assemblées dans la bêle humaine. Celui-ci est rusé, celui-là fourbe et menteur, cet autre emporté : il y a des vautours et des pigeons, des aigles et des colombes, des loups et des brebis, des lions et*des vipères parmi nous; pas une note de la gamme animale ne manque à notre espèce.

L'homme sans justice répond à la défînition de Kousseau, il n'est qu'un'animal perverti par la réflexion. Or, oe que vaut l'hnmaine j ustice et l'humaine fraternité, l'homme le sait.

Vi t-on jamais hétes féroces s'assembler et se concerter pour faire de gigantesques camagesf en vit-on jamais méditer dans la solitude les cruautés d'un Tibère? Les loups ne connaissent pas l'Inquisition, les tigres ne firent jamais de Saint-Barthélemy. L'honune, suivant Arislote, est un ani> mal politique; l'iiistoire a souvent traduit : assassin politi* que. Lui seul a l'idée de la loi, et seul il est capable de tuer au nom de la loi. La bête ne commet pas ses cruautés avec une longue préméditation; la réflexion en aiguisant l'humaine cruauté lui donne une puissance incalculable. L'homme n'a ni griffes, ni bee ; il a bien suppléé à cette insuffisance. La bête tue, l'homme seul sait tuer; il a fait de rhomicide un art, et Tayaut décoré du nom de gloire, il a dressé des statueianx plus grands tueurs d'hoDunes.

« Si Ton vous disait que tons les diats d*nn grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine, et qu'après avoir miaulé toutleur soûl, ils sesont jetés avec fureur les uns •or les autres, et ont joué ensemble des dents et de la griffe ;

lA DE LA NATORB HUMAINS

que de cette mêlée il e^t demeuré de part et d'autre neuf à dix mille chats sur place qui ont infecté l 'air à dix lieues de là par leur puanteur, ne diries-vous pas : Voilà le plus abominable sabbat dont on ait jamais ou! parler! Et si les loups faisaient de même, quels hurlements ! quelle boucherie! Et si les uns ou les autres vous disaient qu'ils aiment la gloire^ Oonduries-Tous de ce diBCours qu'ils la mettent à se trouver à ce beau rendes-vous, à détruire ainsi et à anéantir leur propre espèce? ou, après l'avoir conclu, ne ririez-vous de tout votre cœur de l'ingémUié de ces pauvres bêtes ? »

(La Bruyère.)

Et pourquoi ces massacres grandioses ? Montaigne va nous le dire :

« Ces mouvements gaeniers qui nous remplissent de leur horreur et espoventement, cette tempeste de sons et de cris,

cette effroyable ordonnance de tant de milliers d'hommes armes, tant de fureur, d'ardeur et de courage, il est plaisant à considérer par ccmihien vaines occasions elle est agitée et par combien legieres occasions esteincte. Toute l'Asie se perdit et se consomma en guerres pour le macquerellage de Pûris. L'envie d'un seul homme, un despit, un plaisir, une jalousie domestique, causes qui ne debvraient pas esmouvoir deux harengieies à s'esgratigner, c'est l'âme et le mouvement de tout ce grand Uouhle... Les ames des empereurs cl des savetiers sont iectees à mesme moule : considérant Timpor* tance des actions des princes et leur poids, nous nous persuadons qu'elles soient produictas i r q i Iques causes aussi poisantes et importantes ; nous nous trompons : ils sont menez et ramenez en leurs mouvements par les mesmes ressorts que nous sommes aux nostres. La mesme raison qui nous faict tanser avecques un voisin dresse entre kB prinoee

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