‹ De la nature humaineChapitre 2 sur 58 · MISÈRES ET CONTRADICTIONS · texte numérisé non relu

MISÈRES ET CONTRADICTIONS

une guerre ; la mesme raison qui nous faicl fouetter un laquay , tumbant en uu roy , lui faict ruyuer une province* »

La guerre est à l'état constitutionnel dans la nature. Guerre dans le monde végétal pour la lumière, l'air et le sol ; les plantés sont ravagées par les insectes, les insectes dévorés par les oiseaux. Malheur an faible! et qui ne trouve pas plus iort que lui? Guerre parmi les animaux qui se servent de nourriture; guerre dans les eaux, sur la terre, sous la terre, dans les cieux, dans la forêt, dans la vallée, dans la plaine : guerre à outrance, guerre sans pitié, guerre sans remords, guerre partout. L'hommu ne fera pas exception. Gfuerre donc parmi les hommes 1 guerre pour 1 existenee et pour la place, guerre pour la subsistance, guerre • pour le rang, la fortune, la gloire; guerre de race, guerre de peuples, guerre pour rien, guerre pour tout : guerre pour la guerre ! Le globe boit la séve rouge, l'histoire est un champ de bataille, le droit est le martyr de rhisloiie. Guerre au nom du droit, au nom de la liberté, au nom de la religion et de la civilisation, contre la civilisation, contre la religion, contre la liberté, contre le droit.

La force joue sa partie avec le hasard. Qudle est la ohose sainte pour laquelle les hommes ne se soient égorgés? La religion d'amour et de paix, le christianisme, vient en première ligne : c'est lui qui compte le plus de bourreaux, et les plus exécrables, le plus de victimes, et les* meilleures.

t le voif par le bonbèiir Uml ee monde eDimé, • Et par des ciis d'amour ma enieur proelané. a

(Docif.)

Ci'la n'est pas iesiï<imblaiit. VauveiiaiguL's s'y connaissait mieux :

<x Les inondations, diMl, ou la sécheresse font périr les fruits; le froid excessif dépeuple la terre des animaux qui

n'ont point d'al)ri: les maladies épidrmiques ravagent lmi Ions lienx l'espèce humaine et changent de vastes royaumes en déserts; les hommes se détruisent eux-mêmes par les guerres, et le faible est la proie du fort. Celui qui ne possède rien, s'il ne ptMit travailler, qu'il meure : c'est la loi du sort; il diminue et s'évanouit à la face du soleil, délaissé de toute la terre. Les bêtes se dévorent aussi entre elles : le loup, l'épervier, le faucon, si les animaux les plus faibles leur échappent, périssent cux-mcnios; rivaux de la barbare cruauté des hommes, ils se parlagenL ses restes sanglants et ne vivent que de carnage. 0 terre l ô terrai tu n'es qu'un tombeau et un champ couvert de dépouilles; Ui n*enfante8 que pour la mort. »

On vont rli,i-M r la guerre. La chasser de la nature, c'est impossible. La chassera-t-on du cœur de Thomme? Il est le lieu d'un perpétuel combat, ses facultés, ses organes, ses instincts et ses di^irs sont en lutte : et l'homme n'aspire qnb, la justirc. à la rnison, à la paix !

La guerre est le fruit de l'iniquité. LÔi-sque l'homme cessera d'être injuste, elle disparaîtra : disparaltra-t-elle? elle se transformera, elle revêtira de plus en plus les apparences du progrès, elle mariera liabilement la force et l'arbitraire au langage, aux pratiques, aux iustitutious et aux mœurs de la civilisation ; elle se civilisera au dehors, et restera barbare dans le fond : nous deviendrons des barbares subtils.

La justice commande de ne tuer que poirr préserver sa vie, ou pour la soutenir. C'est donc justice que les animaux se mangent entre eux, et que l'homme mange les animaux :

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nous vivons les uns des antres , ainsi le vent la loi.

Avant d'être le tyran dos autres, on est l'esclave de son ventre. Il faut bien que je vive, pourrait répondre le loup à l'agneau, le renard à la poule, Tépervier à la colombe; la nature a fait de moi ce que je suis — elle in*a créé pour te manger : vois mes .çrifTos, regarde mes dents; elle y a écrit mes droits. Tu réclames le droit à l'existence, c'est eu vertu de ce droit que je le tue : je ne puis être sans te manger; or, je suis. Que les plantes aient la parole, elles se plaindront des innocents herbivores, la bnîl)is même sera par elles accusée de férocité. Que répondras-tu, Jupiter, à l'uni* Tonelle accusation des êtres?

L'homme n'a pas changé le droit de nature', le droit à Texistence, il l'a sculemeuL déplacé : les faillies en s'unîssant sont (leveuus les forts, et contre la force ils ont élevé la force; ils ont proclamé leur droit à la vie, ils l'ont consacré par kur union, ils peuvent en abuser à leur tour.

Les animaux et les plantes se servent de nourriture, nous mangeons les animaux et les plantes. Il est vrai que nous savons les préparer savamment pour nos mâchoires. L'on ne vit oncques renard engraisser des poulardes, l'homme seul a inventé le pftté de foie gras et l'entra! nement en graisse qui en est la préparation sur le vif. De quels assaisonnements ne sait-il pas revêtir le monde végétai? Un cui- ' sinier qui se tue pour avoir manqué un plat n'est possible que dans l'humanité, oi!i Tesprit s'ingénie à servir la bête et à la raûiner; Vatel a sa place dans nos annales. Les animaux inférieurs à l'homme s'entre-mangent avec moins de façon, ils n'y apportent ni réfleiion ni sauce. Un cuisinier de plus met-il donc tant de différence entre deux dioses égales, un carnassier mangeant l'autre parce qu'il le trouve de son goût et qu'il est le plus fort?

Les loups ne se mangent pas entre eux. Les hommes se mangent, et je n'entends point parler ici de Tanthropo-

phagic du sauvage, mais de cette aulhn^j'Ophagie du civilisé, bien autrement savante, intelligente et délicate, dont nos sociétés sont le théâtre. On peut s'entre-dévorer autremenl qu'au physique ; et Tentre-mangerie humaine dont parlait Voltaire est uu fait qui triomphe sur toute la ligne. De cette anthropophagie-là, il sera moins facile d'avoir raison que de l'autre. Pour faire cesser Tune, il suffît d'une importation de moutons ou de bœufs ; on détruit ce qu'on remplace, et la chair du bœuf ou du mouton vaut mieux que celle de rhomme. Pour extirper l'anthropophagie sociale,

11 faudrait extirper de Thomme les canines de Tégoîsme ; la belle parole évangélique de paix et de justice n'y suffira pas. Aimez votre semblable est uu précepte que l'anthropophage comprend à sa façon : il l'aime tant qu'il le dévore. 11 ne cessera pas de Taimer, et s'il doit rester toujours des pauvres parmi nous, il y aura toujours aussi des cannibales. Qu'il y eu ait moins, ce n'est [\as tout ce que nous pouvons désii-er; c'est tout ce que nous pouvons espérer.

Approfondir notra misère en la considérant de plus haut,

toi est le progrès humain.

La terre pour quelques rares monuments (|ui ont pu s'achever, nous offre des espaces immenses peuplés de monceaux, de ruines, d'essais et d'ébauches manqués.

Qui fera le calcul des êtres et des œuvres morts dans leur

g(M nu»? On ne les connaît pas, mais ils doivent dépasser en

nombre les astres des cieux, les sables de la mer et les gouttes

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