‹ De la navigation de l'Amazone: réponse à un mémoire de M. Maury, officier de la marine des EtatsChapitre 14 sur 57 · RIO JANEIRO · texte numérisé non relu

RIO JANEIRO

La traversée de Santa Catharina à Bio Janeiro est environ de 87 lieues. Je Teffectuai en 27 heures et par une mer si calme qu'elle semblait sommeiller. Bientôt j'apperçus la cime rocheuse et les flancs tourmentés du Pao d'Açucar (Pain de Sucre). II me rappela le Bec de 1* Aigle de la Ciotat, sur les côtes de la Provence, et me sembla avoir été placé là comme un vigie de granit pour signaler aux navigateurs rentrée mystérieuse de la biôe. C'est une passe assez étroite mais sûre qui s'ouvre entre deux pics de rochers, portant deux forteresses ca* pables, à elles seules, d'en interdire l'accès aux plus formidables vaisseaux. Celle de droite est le fort Sainte^roix, dominant une pittoresque langue de terre, et celle de gauche, le fort Saint- Jean, qui apparaît au milieu d'une riante verdure.

A mesure que le steamer avançait dans ce sancr tuaire de l'Atlantique, je me sentais saisi d'émotion et de respect à la vue de ces îles couronnées de feuillages inconnus, et qui, grâce à une erreur d'optique, semblaient accourir vers le bateau comme autant de néréides parfumées de fleurs de jasmin et d'oranger !

Les rives sinueuses du golfe qui allait toujours s'élargissant, défilaient devant moi, surchargées d'une brillante végétation tropicale, de maisons de plaisance et d'édifices publics. A droite, c'était les pittoresques jardins que baigne la petite baie de Jurujuba, la Praia de Carahy, San Domingo et

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les gracieux enviioM de Ntt&earohy. A gauche, les bords, plus escarpés, de la baie de Bota-^Fogo, la pointe de Flamengo, les falaises de la Gloria, enfin, la yille de Saint Sébasti^i de Rio Janeiro, ou " comme on Tappdile communémesit» Bio Janeiro, la ca^tale de Tempire du Brésil, indolemment étendue sur la plage, en face de Pile fleurie des Cobras. On dirait une odalisque faisant la sieste au bord du Bosphore en attendant Theure du bain. Autour d'elle Pair est embaumé de senteurs voluptueuses, et, pour la protéger de toute surprise indiscrète, le mont Gorcovado déploie derrière elle sa longue chatne, dont la pente est tout ombragée de massifs d'arbres aux larges feuilles, sous lesquels se ca» chent des milliers de blanches villas, avec leurs ireillis et leurs fontaines. Bio Janeiro est orné d'élégants édifices, sur lesquels s'étend un ciel d'azur toujours illuminé par les rayons du soleil ou les auréoles des étoiles. La ville impériale, toute remplie de promenades, de jardins, de squares, de kiosques et de bosquets, se déploie le long de la m^ sur une espace égal à celui qui est occupé en Europe par des villes comme Marseille, Vienne ou Madrid. ,La partie neuve est sillonnée de rues larges et bien pavées, parmi lesquelles celle d'Ouvidor, où les industriels français ont établi leur quartier général, et la rue Directa, qui est le centre d'un grand mouvement d'afiaires commerciales, et où l'on peut voir tous les malins des belles négresses vendant les produits des jardins du voisinage.

Quel plaisir n'ai-je pas éprouvé surtout i

parcourir les charmantes hauteurs de la Gloria I J'apercevais, de ce promontoire, Tîle des Cobras, touchant presque aux quais de la cité, tellement *qu'au moyen de deux moles il sera facile de donner prochainement à Bio Janeiro un port de guerre et un arsenal des plus spacieux et des mieux «abrités. . Je voyais aussi, de l'autre côté de la baie, l'hôpital de Jurujuba, qui m'offrit plus d'une ressemblance avec celui de Saint-Mandrier, s'élevant au pied du Cap Cépé, sur le bord de la grande rade de Toulon. Enfin, je pouvais distinguer, dans l'immense bassin de la baie s'enfonçant bien avant vers le nord, l'île du Gouverneur, pareille à un navire à l'-ancre, et au sud de laquelle passe la ligne des vapeurs qui desservent le 'chemin Mauâ. Lorsque j'avais rassasié ma vue de ce grandiose spectacle, c'était pour moi un agrément nouveau de descendre sur la plage imie de Flamengo, afin de respirer les bouffées de la brise marine et de fouler les blancs tapis de sable en rêvant aux futures destinées du jeune monde américain.

Je l'avouerai : si quelque touriste m'eût raconté, en Europe, la moitié seulement des choses que j'ai vues de mes yeux, j'aurais cru devoir faire l'éloge de son imagination, mais il m'eût été difficile d'admettre la véracité de son récit, tant on est habitué dans le vieux monde à se faire de chétives idées sur le développement social de l'Amérique du Sud !

Heureusement le Brésil ne s'est point préoccupé de ces injustes appréciations de l'esprit européen- Apres quelques hésitations, inévitables aux jeunes Etats, il a fait comme le philosophe à qui l'on niait

le mouvement, il a marché ; et il a fait déjà tant de chemin en avant, qu'il peu dire avec fierté à certaines nations de l'Europe: — Que signifient vos dédains et vos orgueilleuses prétentions î Je suis d'hier, et* je vous ai dépassées dans le progrès, vous dont la naissance remonte à plus de quinze siècles ! . Vous en êtes encore à soupirer après la liberté, et, danô mes institutions, la liberté coule à pleins bords, se conciliant parfaitement avec l'ordre et l'autorité. Libre à vous de retourner à l'enfance des sociétés, mais du moins, rendez plus de justice à qui peut vous donner d'efiîcaces exemj^es de progrès social.

On dira peut^tre que l'institution de l'esclavage est un tache pour un gouvernement aussi avancé que l'est de nos jours celui de Brésil : il est hors de doute que, chez une société qui a le christianisme pour base, l'esclavage est une anomalie, une dérogation au dogme évângélique, et, par cette raison, il doit tendre à disparaître du milieu des nations réellement civilisées. Mais le gouvernement du Brésil n'a pas inventé la servitude de la race noire au profit de la blanche. Cette institution s'est établie et s'est propagée sous le régime colonial. Elle est le fait des gouvernements européens, qui l'ont, il est vrai, successivement abolie, à l'exception de l'Espagne, qui la tôlière encore dans l'île de Cuba.

Ce triste héritage légué par la métropole, a dû être, dans l'intérêt même des esclaves, provisoirement accepté par le Brésil indépendant. La subite émancipation des noirs, sans préparation aucune, sans initiation préalable à la liberté, aurait eu pour résultat, de livrer . à la misère, et à la faim une

nombreuse population dont on voulaif assurer le bien-être.

Faut-il conclure que le Brésil se constitue, comme le font à cette heure quelques Etats à esclaves de TAmérique du Nord, le défenseur ofiScieux de Tesolayage? Une telle assertion serait |[^ommeu8e. Les hommes qui, sous les heureux auspices de D. Fédro II, dirigent en ce moment les affaires du pays, sont trop éclairés pour ignorer qu'il existe aujour* d'hui, dans les deux mondes, une opinion contre la* quelle aucime controverse ne saurait prévaloir. Or, cette opinion toute puissante a condamné sans appel le principe qui fait de Thomme la propriété de rhomme, et Tautorise à v^iidre ses enfants comme les petits de Tanimal. L'abolition officielle du s^* vage des noirs n'est donc plus au Brésil qu'une affaire de temps. Déjà des écrivains brésiliens, hommes aux pensées généreuses, préparent chaque jour l'événement pacifique d'une réforme pour la» quelle leur pays se trouve dans des conditions plus avantageuses que ne le sont les Etats à esclaves de l'Union Américaine. Il est de fait que le régime auquel sont soumis les Nègres brésiliens est généralement exempt de ces rigueurs inhumaines qui, ailleurs, le rendent si odieux. De plus, et ceci est très-important, des moyens de se libérer sont laissés à tout esclave laborieux et capable de sentir les avantages de la liberté. Ces circonstances qui sont déjà un acheminement vers l'émancipation définitive de la race noire, permettent d'espérer que l'heure n'est pas éloignée où le Brésil fera dis* paraître de son sein un institution que repoussent

ses tendances libérales et qui finirait par devenir un obstacle à la colonisation de ses province.*

Si, maintenant, je jette un coup d'œil rapide sur le taritoire neutre de la ville de Rio Janeiro, terri* toire qu^il ne faut pas confondre avec celui de la province du même nom, dont Nitherobj est la capitale, je trouve que rien n'est plus pittoresque, plus riant que les environs de la métropole du Brésil. La camx>agne, où s'élèvent des milliers de gracieuses quintas, est trop accidentée pour être propre à la grande culture, mus la fertilité du sd et la certitude de trouver sur les marchés de la ville un sûr débouché pour les proèvUs agricoles, y sont un puissant stimulant pour une foule de petits propriétaires qui ont réussi à recueillir dans leurs champs la plupart des fruits de l'Amérique et de l'Europe. L'abondance des eaux, la sérénité habituelle de l'air et la chaleur du soleil, agissant simultanément sur la végétation, lui donnent une luxuriance réellement merveilleuse. La famille des légumineuses se trouve là au grand complet, ainsi que celle des fruits à noyeaux. Mais les végétaux que l'on cultive avec prédilection sont la mandioca, dont la racine farineuse est l'aliment le plus ordinaire du peuple ; l'igname qui, planté au bord des ruisseaux, donne une incroyable abondance de tubercules et de tiges, constituant un excellent

* Les nègres au Brésil penTent se créer une position honorable, et Mêceerles professions les pifOs dignes. Cest ainsi que, àla <satké<bale de £io Janeiro, la messe de midi est célébrée par un ecclésiastique nègre asses âgé «t pazfaitcment respectée Jlwen est pas de même dans les Etats à esdaves de TUnion Américaine, où le nègre, même uÊtnnàd^ eil toojouni Tegardé eomme vu» ehoM, jamais comme un homme.

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comestible; le capin et le millet fournissant un fourrage copieux dont on nourrit surtout les vaches Jaitières. On y cultive aussi de nombreuses variétés de haricots, le coton, la canne à sucre, le taba;c, et spécialement le cafier, qui fournit des produits considérables à l'exportation, bien que son acclimation ne date guère que d'un demi-siècle.

Près de quitter un ville à laquelle la résidence de la Cour brésilienne, des Chambres et des hauts fonctionnaires de l'Empire donne nécessairement une importance et une physionomie exceptionnelles, qu'il me spit permis d'ajouter ici quelques détails spéciaux, recueillis dans mes voyages, et qui prouveront aux plus incrédules que la prospérité du Brésil n'est plus aujourd'hui à l'état problématique.

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