‹ De la navigation de l'Amazone: réponse à un mémoire de M. Maury, officier de la marine des EtatsChapitre 53 sur 57 · COLONISATION · texte numérisé non relu

COLONISATION

C'est l'œuvre de salut des deux Amériques. Le trop plein de l'Europe civilisée doit remplir les vides immenses du Nouveau Monde. La race caucasienne a seule reçu du ciel la mission d'achever la création des peuples commencée par elle au-delà du vieil Océan. Toute autre race pourra sans doute s'élever un jour à la hauteur du niveau social, mais c'est à ^condition de se mêler à la race de Japhet, de s'inspirer de son activité, de son audace, de son génie. Le race asiatique gît dans le sommeil ou l'inaction, et n'a d'autre stimulants que la volupté qui l'énervé et la captive. Le fanatisme l'a pétrifiée au profit des despotes, des bonzes et des muphtis. Comment civiliserait-elle le nouvel hémisphère, elle qui a laissé s'éteindre dans son foyer primitif le flambeau sacré de la science et des arts l Elle qui, depuis des siècles, n'a jamais compris, jamais épelé le mot de progrès ? Plongée dans le même fanatisme, frappée de la même déchéance, la race des peuples africains, laissée à elle-même, ne se distingue que par un caractère particulier de férocité. C'est donc, encore une fois, à la souche européenne que la jeune Amérique doit emprunter les rameaux qu'elle veut grefier sur les plans sauvages de ses solitudes. Le Christianisme, qui a vivifié tout ce qu'il a touché, donne à tous les enfants de sa grande famille une aptitude admirable à propager la civilisation.

Autrefois, sur notre vieux continent, la colonisation se faisait par la conquête et procédait par la flamme et le glaive. C'est ainsi que les Hébreux s'établirent dans le pay des Cananéens, que les Arabes étendirent leur domination sur les rives du Nil et les Ioniens dans 1^ Grèce. Lorsque les soldats d'Auguste se fixèrent dans les belles campagnes du Mantouan, ils commencèrent par en chasser les habitants, et c'est par les mêmes procédés que les Gaulois, les Goths, les Vandales, les Cimbres et tout la nuée des peuples du nord,' s'établirent ou essayèrent de s'établir dans les provinces du vaste empire romain. Heureusement, l'Evangile vint apporter sa lumière à ce ténébreux chaos, et fit sortir l'ordre et l'harmonie du sein même du plus afreux bouleversement. Aujourd'hui, la colonisation se fait d'après un autre mode. Elle procède selon les lois de la justice et de l'équité: elle ne dépossède et n'extermine personne. Son but n'est plus de substituer un peuple à un peuple, mais de créer une société là où il n'existe que le désert. Ce n'est point à la spoliation mais au travail qu'elle demande désormais la propriété, la richesse, le bien-être. Aussi, loin de la redouter, les Etats qui ont des terres à défricher, des régions à peupler, l'appellent-ils de tous leurs vœux.

Mais il n'est pas si facile qu'on pourrait le supposer de l'attirer dans telle contrée plutôt que dans telle autre. Parce qu'on a quelquefois abusé de sa confiance, elle ne l'accorde plus à la légère. Elle est devenue difiScile, exigeante, capricieuse. Ainsi, depuis tout-à-l'heure vingt ans, la Confédération

Argentine invite le grand courant de Témigration à se diriger vers la Plata, et celui-ci s'obstine à refluer vers T Amérique du Nord, parce que les lutte» sanglantes et les dissensions civiles qui ont jusqu'à ce jour éclaté sur le sol argentin, n^engagent pas le laboureur à lui demander des épis. Ainsi, une puissance du premier ordre, fait, depuis trente ans, les plua constants eflForts pour coloniser l'Algérie, elle convie les émigrants européens à venir s'installer dans une contrée qui est à leur porte ; eh bien ! l'émigration n'arrive pas ou arrive très-peu. Pourquoi? parce qu'elle s'eflFarouche du régime militaire auquel l'Algérie se trouve encore soumise. Comme elle est toute civile, tout agricole, la prédominance du sabre lui fait peur. Elle préfère braver les tempêtes et franchir une immense mer pour aller inonder de ses paisibles phalanges les pentes occidentales des montagnes rocheuses. Car, là, rien ne gène l'essor de son activité ; la liberté lui prête ses ailes puissantes, et elle se sent, sous tous les rapportSjdans les conditions les plus heureuses pour réaliser son objet, qui ne saurait être que l'aisance obtenue par le travail.

Si je ne me trompe, toutes ces conditions se trouvent réunies dans les contrées de l'Amazone. Là, le sol est si fertile, la température si propice à la végétation qu'en peu de mois on peut voir une campagne inculte se couvrir des plus belles plantations de cacaoyers, de cafiers, de coton, de cannes à sucre, de tabac, enfin de tous les produits les plus riches et les plus recherchés. La paix règne dans ce pays, et son maintient est assuré au-

tant par la force des institutions qui le dirigent que par Taction des gouvernements provinciaux dont la protection est acquise à tous les colons. Mais ce qui rend surtout excellentes les conditions de la colonisation dans TAmazonie, c'est la large part que la Compagnie de la navigation à vapeur est appelée à y prendre. Cette Compagnie possède sur les rives de TAmazone plus de cent lieues de terrains des meilleurs et des mieux situés, dont une partie ont été acquis de ses deniers, et le reste concédé par le gouvernement à la condition d'y créer des colonies. Elle ne demande donc pas mieux que de céder ces terrains à bon marché, et avec toutes sortes de facilités pour les payements. Elle est également disposée à faire aux colons toutes les avances nécessaires, soit pour se procurer les instruments aratoires, soit pour se munir des semences et provisions indispensables. De plus, quand les colons auront des produits à écouler, les bateaux de la Compagnie seront à leur service à un fret excessivement réduit.

Ces bonnes dispositions ne lui sont pas, du reste, gratuitement supposées. La compagnie a déjà fait ses preuves, et les faits méritent d'être rapportés :

Fidèle à ses engagements, elle essaya, dès 1853, de fonder une colonie à Mauâ sur le Rio-Negro, entre Lages et la capitale de la province. Mille colons portugais, amenés aux frais de la Compagnie» furent installés sur un magnifique terrain, dans un quartier des plus fertiles de la contrée. C'est précisément ce qui fit le malheur de la colonie. Les individus qui la composaient s'apercevant qu'ils

gagneraient beaucoup moins à la culture des produits agricoles qu'à la recherche des produits spontannés, abandonnèrent les terres qui leur avaient été assignées, et se dispersèrent dans les bois pour se livrer à l'extraction de la gomme du syringa et à la cueillette des drogues médicinales.

Un autre essai a eu lieu près de Serpa, sur la rive gauche de l'Amazone : Une colonie fut fondée à Itacoatiàra, et les colons devaient spécialement s'occuper de la coupe et de l'équarissemént des bois de construction qui abondent dans cette localité. Une scierie à vapeur, munie d'une machine anglaise de la force de 20 chevaux, et sciant mille pieds de bois par jour, fut établie à grands frais. Comme le pays possède de belles couches d'argile, la Compagnie fit construire une fabrique pour la confection des tuiles et des briques, au moyen d'une machine à vapeur de la force de 4 chevaux. Ces usines, fonctionnent parfaitement aujourd'hui, qu'on a renvoyé les colons chinois et africains.

Dégoûtée par ces contretemps, la Compagnie n'a point cependant perdu courage. Elle continue à faire appel aux colons sérieux, aux travailleurs laborieux et honnêtes, qui voudront s'établir sur les bords de l'Amazone. Us pourront choisir les localités les plus avantageuses pour la culture et le commerce. Comme je l'ai dit déjà, ils trouveront, en arrivant, aide, protection, toutes les avances indispensables ; seulement, la Compagnie, dont le siège est à Para, ne se charge plus désormais des frais de passage d'Europe à cette dernière ville»

Elle rentre complètement ainsi dans les conditions faites aux émigrants par les Etats-Unis, mais il y a toujours cette diflFérence qu'elle leur oflfre des terres infiniment meilleures, d'un travail facile, d'un produit immense et commercialement les mieux situées que Ton puisse désirer.

La question de l'esclavage qui va scinder en deux Etats rivaux la grande république de l'Amérique du Nord, privera nécessairement les colonies de l'intérieur des débouchés que leur présentaient le Mississipi et autres grands fleuves de ces latitudes ; un tel danger n'est pas à craindre dans

le Brésil.

Le nombre des esclaves est là insignîficant ; c'est

au travail libre que l'Amazonie veut confier ses destinées. D'ailleurs, l'homogénéité d'un gouvernement aimé et respecté des populations y rend à jamais impossible une scission pareille à celle qui menace les Etats-Unis, et qui apporte encore plus d'un obstacle à la colonisation des hautes provinces du Rio-de-la-Plata. Que les émigrants européens le comprennent donc, surtout les émigrants de la Suisse et de l'Allemagne : une terre priviligée entre toutes les terres du globe, leur est offerte ; qu'ils viennent y planter la tente de leurs familles ; qu'ils viennent confiants et nombreux, car les conditions qu'on leur fait sont loyales et l'espace immense. De tous les points du vieux continent, où la misère est leur partage, qu'ils se dirigent, pleins d'ardeur, vers les fécondes rives de l'Amazone : en prenant cette route, à travers les mers, ils prendront celle de la fortune.

Les tableaux statistiques suivants prouveront avec quelle sollicitude, et aussi avec quel bonheur, le gouvernement du Brésil s'occupe de la colonisation de ses vastes provinces.

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Panni les 80 colonies oa noyaux de colonies' figurant dans ce tableau, et donnant comme on le voit, un effectif de 38 mille âmes, il en est quelquesunes dignes d'être remarquées d'une façon toute spéciale. Ce sont : —

San Leopoldo : Dans la province de Bio-Crande ou S. Pedro. Cette colonie est une véritable miyii" cipe, composée de quatre districts ou paroisses, et comptant 15 mille âmes. Sa création date de 1824. La valeur des produits qu'elle a récoltés en 1859 s'élève à 2 millions de francs.

Dona Francisca : Province de Santa Catharina Colons, 2473. Elle est composée presque en entier de protestants, et se trouve dans la situation la plus prospère. En 1859, elle a livré plus de 2Ô0 mille francs de produits agricole à l'exportation. Depuis plusieurs années elle a été dotée d'un conseil municipal.

Santa-Cruz : Dans le Rio-Grande. Cette colonie de 2,722 travailleurs, presque tous allemands, a livré a l'exportation de 1859, une somme de produits de la valeur de 2 millions 520 mille francs* Elle a importé pour 1 million 500 mille francs.

Il est donc incontestable que la voie est ouverte î il ne s'agit plus que d'y marcher avec constance, et surtout de s'attacher à faire comprendre à l'émigration les avantages qu'elle doit trouver sur le sol brésilien.

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