VII
nie là politique des Etats-Unis.
Nous avons exposé les hiisons qui devaient empêcher le Brésil de céder à un amour mal entendu pour le progrès en déclarant libre k tous les pavillons la navigation du fleuve dès Amazones. Le gouvernement du Brésil, cbargé avant tout de veiller k Tintégrité de l'Empire^ doit craindre, avons-nous dit, d'introduire, au milieu de populations k peine civilisées, un élément dangereus: k la fois pour elles mêmes et pour la trau- . quiliité publique. La marche du progrès sera plus lente peut-être, mais plus certaine. Si le gouvernement de TEmpire avait pensé un instant k préférer de dangereuses théories aux conseils de la prudence, les prétentions clairem|pt manifestées par les Etats-Unis
auraient suffi pour lui rappeler que la vieille maxime
romaine était toujours vraie, et que le premier devoir d'un gouvernement est de veiller a la sûreté de la nation. Cdvèantcousules.
Certes, ce ne sont |^s les protestations en faveur de la paix qui manquent dans le mémoire de M. Maary. A chaque page il en vante les bienfaits, et il ne parle jamais qu'au nom de la civilisation et de l'humanité toute entière : <( Les conquêtes du commerce sont dé u leur ,nature pacifiques, elles ont pour résultats la c( diffusion de la civilisation, la tnarche progressive dé <c la liberté civile et religieuse, le développement dé « rindustrie, la prospérité et la richesse pour les nations (( comme pour les individus » S'il réclame la libre navigation du fleuve de TAmazone^ ce n'est nullement pour en faire profiter sa patrie, mais seulement dans l'intérêt des cinq républiques hispano-américaines dont les territoires sont traversés par les tributaires de ce grand fleuve. Pour lui, il n'a en viié que Tapplication des grands principes k lajusticej la politique du com-^ « merce, les lumières du siècle^ le droit naturel et lé « droit des gens, » L*intérêt de l'humanité, vôilk sorf but. Loin de lui toute arrière-pensée d'intérêt national ! Qui pourrait l'accuser de nourrir des idées aussi étroites? Son rapport se termine par ces mots : « La (( libre navigation de TAmazone, sa colonisation, sa « culture et la civilisation du vaste paya que baigne ce a grand fleuve sont d'une immense importance ;mai5 « ce^Cest ni la violence ni le bras armé du pouvoir qui
fc d^w^nt atteindre un pareil but. C'est k la science avec « ses lumières, à la diplomatie avec son habileté, au <( commerce avec son influence, à la paix avec slss <( bienfaits qu*il appartient de donner au monde la libre a navigation deTAmazone, la colonisation et la cul- <t ture des régions atlantiques dQ TAmérique méridio- « nale. )>
Ces protestations d'amour pour la paix et de mépris pour la violence sont sans doute fort belles; et le Brésil aurait pu se laisser convaincre du sincère désintéressement de M. Maury , si celui-ci ne s'était luimême- chargé d'expliquer camm^sat il comprenait la justice, la paix et TinQuence du commerce.
C'était 1^ sentiment de la justice qui l'animait sans doute quand il accumulait les reproches les plus graf es et.^ plu3 immérités coptrç le gouvernement du Brésil ;^and, après avoir exagéré dans un but période lés rie^iesses de ces belles, contrés, il accusait sans fondement le Çrésil de n'avoir rien fait pour tirer parti ^e ces trésors, et comparait sa politique a celle dajfapoD. C'est toujours le sentiment de la justice qui le poussait à nier des droits universellement reconnus, et à substituer, k des principes admis par tous les siè-r clés et par toutes les nations, de vagues et hypocrites formules sous lesquelles les projets les plus malveillants peuvent aisément s'abriter !
C'est sans doute par amour pour la paix que nous avons vn M. Maury désigner le Brésil a cinq nations
voisines comin^ le seul obstacle à leur agrandissettietf t etk leur prospérité. C'est dans le but de cimenteries ]%Iations amicales entre le Brésil et ces républiques qu'il cherche à établir en heur faveur, sur les étranges principes d'un droit international plus étrange encore» le prétendu droit de naviguer librement dans les rivière^ intérieures de 1 Empire, et qu'il leur laisse entrevoie qu'il y a une nation forte et puissante toute prête h les aider (dans les vues les plus pures et les plus désintéressées) à revendiquer ce prétendu droit !
Mais k quQÎ bon chercher entr^ les déclarations dé M. Maury et les idées qu'il a émises des contradictions qui nous révèlent ^out cet qu'il y a de désintéressé et de pacifique dans ses intentions ? Il soulève souvent lui^ même le voile transparent dont il couvre parfois sa pensée, et déclare, fort explicilement le huijmÊt^e\ il aspire.
« Nous désirons, dit-il dans le dernier chapitre de (c son mémoire, rester avec le Brésil dans des termes a de paix et d'amitié. Nous achetons la moitié de son « principal article de commerce, le café ; nos produits « trouvent également un grand débouché dans le Bré- « sil, «t nous apprécions hautement les relations anri- <( cales qui existent aujourd'hui entre les deux pays. K Mais quel que soit le prix que nous attachions à h <^ continuation de ces bons rapportSj nous n'entendons <( point leur sacrifier les principes éternels du droit. »
Les principes étemels du droit ! c'est toujours ce
manteau d'honnêteté sous lequel M. Maury cache le^ phis ambitieuses pensées d'agrandissement national ! |«m$ avons déjà vu tout ce qu'il y a d'égoïsme au fond de ce désintéressement. Mais il y a encore du doute &0U8 cette menaqe, et M. Maury ne veut pas qu'on se méprenne sur la manière dont il entend appliquer ses belles théories sur la justice çt sur la paix ; aussi se hàte-t-il d'ajouter :
tt Nous ne voulons rien d'exclusif sur la partie supéc( rieure de rAmazone, mais nous sommes plus rap- « proches soit des eaux supérieures de ce Qeuve, soit « de son embouchure qu'aucune autre nation, sans en K excepter le Brésil lui-même, si l'on calcule la dis- « tance ou le temps nécessaire k la parcpurir, de ces * points k Rio-Janeiro et k New-lTorck ou k la Nou- ^ veltl|Ariéans, pris comme centres des deux pays. On « doitj^rconséquent, supposer que la politique mes- « quine du Brésil, et son obstination k fermer k l'homme « milisé, éclairé et chrétien les portes delà plus belle « partie du monde, seront considérées comme une injusn ticê^ pour ne pas dire comme une injure envers les n Amèticains. y>
Ainsi, les principes étemels du droit sont outragés parée que le Brésil persiste k vouloir rester maître chez W ! G'tst une injustice commise envers les Américains !
c*èsit une injure dont ils doivent exiger réparation !
poursuivons ces édifiantes citations :
. te La Chine voulait commercer avec nous, mais le
(( Japon est sur le chemin et restait compléteiàent (t fermé aux autres nations, comme s'il eût été »o « dehors du monde. Nous avons envoyé une escadre <i pour faire comprendre h ce peuple qu'on ne peut pas ((tout à la fois faire partie du monde et vivre en « dehors du monde. Dieu a compris dans le globe le c( pays qu'occupe le Japon, le Japon ne peut pas Yen « retirer par sa politique.
'<( Les cinq Républiques hispano-américaines désirent « aussi commercer en remontant et en descendant (( l'Amazone ; le Brésil, pire que le Japon, occupe pré- « cisément la porte d'entrée du fleuve et dit : Je ne « veux point profiter de l'Amazone, mais je ne veux <c point non plus permettre que d'autres en profitent.
« Cette politique pourra-t-elle convenir aux grandes « nations commerçantes ? Non^ certes ; car ujMpareille « prohibition leur est plus préjudiciable en^'e que « l'état de guerre. ^)
Ici, il n'y a plus rien d'obscur. A quoi ont donc abouti les déclarations pacifiques de M. Maury ? A la menace d'une expédition, k une déclaration de guerre!
N'avions-nous donc pas raison de dire que les prétentions des Etats-Unis devaient conseiller, sinon la défiance, du moins la prudence au gouvernement du Brésil ? Sans doute, ce sont les paroles d'un seul homme et il serait injuste d'en faire retomber la responsabilité sur une nation foute entière ; mais les dernières pages de l'histoire des Etats-Unis donnent mal-
heureusement à ces paroles un effrayant commentaire. S'il y eut dans les temps modernes un admirable spectacle, c'est celui qu'a présenté l'agrandissement des Etats-Unis d'Amérique. La lutte héroïque qui assura leur indépendauce n'avait pu épuiser leurs forces ; l'orgueil légitime de la victoire pouvait les pousser dans la voie dangereuse des conquêtes ; un grand homme, un grand citoyen, leur montra Tabîme où pouvait s'engloutir leur jeune nationalité, et, méprisant la guerre et ses coûteux triomphes, ils dirigèrent tous leurs efforts vers des conquêtes plus sûres et plus fécondes en utiles résultats.
Les circonstances les aidèrent merveilleusement. UEurope toute entière était en proie à des guerre^ sanglantes ; la France républicaine avait fait trembler I^Europe mouarcbique ; et toutes les puissances s'étaient réunie» pour écraser ce foyer de révolution qui menaçait de tout embraser. Affaiblie, épuisée par ses discordes intérieures, mais non vaincue, la France se précipita, dans les bras d'un soldat ^ et la lutte continua, plus formidable, plus implacable encore. L'Angleterre, attaquée dans ses possessions de l'Inde, menacée Jusque chez elle, ne pouvait plus, comme autrefois^ couvrir la mer de ses navires marchands. Les Etats- Unis recueillirent leur grande part de cet héritage commercial. La France leur céda bientôt la plus belle partie peut-être de leur territoire, la Louisiane. Plus tard, l'Espagne leur abandonna la Floride.
Pleias d'activité et 4'audace, grandissant au milieu de la paix, les Américains virent bientôt leur drapeau flotter sur les deux Océans; ils appelèrent k leur aide le commerce et l'industrie, et aussitôt leurs solitudes sie peuplèrent ; les forêts firent place a des champs fef^tiles ; de grandes cités s'élevèrent ; et l'Union arriva en peu d'années k ce degré de prospérité qui a fait l'étoonement du monde.
Ce rapide développement, dû a la fois k l'opiniâtro activité de la race anglo-saxone et k un concours de circonstances favorables, les Américains du Mord oat le droit d'en être fiers ; mais ne doit-on pas craindi^ de voir un légitime orgueil dégénérer en une audaeieise ambition ? La conscience de leur force, qui a été pour les Etats-Unis le levier puissant a Taide duquel ils oot renversé tous les obstacles, ne peut-elle point devenir aujourd'hui une perfide conseillère? Nous i^udrions nous tromper ; mais quand on examine avec soin Tattitude nouvelle que les Etats-Unis ont prise dans le monde, quand on compare a la politique pacifique k laquelle ils ont dû leur grandeur, la politique agres^ve qu'il né se donnent guères la peine de dissimuler au* jourd'hui, on ne peut se défendre d'y voir ]e germe de bien des orages.
Lé grand citoyen qui avait tout fait pendant sa vie pour sa gloire de la patrie, Georges Washington, voulut encore lui être utile après sa mort : il laissa un tesUr ment politique, œuvre de sagesse et de prudence, que
les gouverHements de rUûioii ne devraient ' jamais oyblier. Dans ce mémorable discours d'adieu, Washington recommande à ses successeurs de vivre en paix avec le reste du monde, et leur indique que là ligne de conduite que les Etals-Unis doivent suivre, c'est de s*abstenirde toute intervention dans les affairés Intérieures des autres nations.
Mais aujourd'hui les Etats-Unis ont déjk renié les
traditions du passé, et ce respect pour Fes nationalités,
oe principe légué par le fondateur de 1 Union, cette
/ prddence politique dont ils ont recueilli tant de fruits,
semble peser à leur ambition.
Uii jour, en 1836, en plein congrès , un sénateur prononça ces paroles : a Le drapeau étoile ne tardera <( pas à flotter sur les tours du Mexique^ et de là il suiu^vra sa marche jusqu* au cap Horn^ dont les ondes a agitées sont Vunique borne que le Yankee met à son a ambition. » Dès lors le testament de Washington fut oublié et remplacé par l'aventureuse prédiction de M. Près ton.
Depuis, que de tristes événements ont donné raison k:celle menaçante prophétie?
En vain le président Jefierson avait traîné autrefois devant les tribunaux une des illustrations du pays, le colonel Burr, qui avait rassemblé des troupes et des munitions pour tenter une expédition contre le Mexique. Les Américains connaissaient le chemin de Mexico, et le colonel Burr trouva des^ vengeurs.
L'histoire du Texas est là pour apprendre comment ITnion sait respecter les nationalités étrangères. Les Etats-Unis étaient trop adroits pour éveiller directe-' ment les soupçons de l'Europe eu conquérant le Texai k main armée. Mais le Texas, ébloui par des promesses trompeuses et des espérances mensongères , ^léclara son indépendance et appela les Etats-Unis à son secours.' De ce jour les Américains purent, dire : "le Texas nous appartient. Trop faible pour pouvoir lutter k h fois contre les tentatives des Mexicains et contre àep éléments intérieurs de désorganisation sur lesquels léS Etats-Unis avaient compté, le Texas se donna k ses prétendus libérateurs. Le congrès délibéra pour la forme ; il y eut bien quelques voix qui protestèrent au nom des principes. MM. Clay, Webster et Tex-président Van Buren rappelèrent vainement les traditions de Washington, le congrès couvrit du nom â^annexion cette audacieuse violation du droit international.
On avait trouvé un mot honnête pour voiler de scandaleuses tentatives , ce mot enfanta un système, et la Californie fut k son tour annexée k l'Union.
Si nous insistons sur ces événements, c'est qu'ils indiquent de la part des Etats-Unis une politique nouvelle ; c'est qu'ils nous montrent la portée qu'ont les protestations de M. Maury en faveur de la paix et du progrès. Vis-k-vis du Texas, les Américains ont fait l'essai d'un système qui paraît avoir prévalu chez eux aujourd'hui. Ils sont venuji avec des paroles de paix et
de progrès, ils ont encouragé avec toute l'apparence du désintéressement des tentatives d'indépendance; ils connaissaient les désordres intérieurs de cette malheu'reose province, et savaient bien qu'il lui était inapossi- We de se gouverner seule. Ils l'aident pourtant a briser
les liens qui l'attachent au Mexique, et la laissent oosuite en proie à des convultions intestines dont ils doivent tirer leur profit. Quand le Texas, déchiré par la guerre civile, ipipuissant, sans ressources, embarrassé de rinutile liberté qu'il a conquise, se retourne et s'agite sans pouvoir trouver les bases d'une organi lâaûon solide, l'Union lui' montre alors sa prospérité idtérieure, sa richesse, la grandeur de ses Etats • et le ' Texas ébloui, ne sachant plus que faire de sa stérile indépendance, réclame comme une faveur son incorporation aux Etats-Unis.
N'y a-t-îil point dans cette hypocrisie, calculant froidenaenl les bénéfices que doivent rapporter les malheurs d'une nation, quelque chose de moins loyal, de moins contraire à Thonnêtelé nationale, que dans une conquête audacieuse, ouvertement entreprise et ouvertement consommée ?
Ce qui doit surtout ouvrir les yeux les plus aveugles, c'est le moyen commode employé par les Etats-Unis pour justifier leurs tentatives. » L'annexion eut lieu, dit ^^ M. Everett en parlant dn Texas ; comme question « intérieure, elle n'est pas de nature k être commen- « tée dans une communication adressée à un ministre
(( étrauger. Au point de vue du droite Un y eut jamais u une extension de territoire plus naturelle et plus jus- (( tement faite; elle produisit un grand trouble dans « nos relations avec le gouvernement mexicain. La (( guerre s'ensuivit ; elle eut pour résultat Tacquisi-r « tion (au moyen d'une énorme compensation pécu- (i niaire) de vastes territoires qui furent ajoutés h « rUnion.
a Sans s'attacher aux opinions opposées qui s'élevé' « rent au sujet de cette guerre, comme il arrive toujours « dans les pays libres à propos des grandes mesures « prises, quiconque regardera ces événements de la (( hauteur où doit se placer un homme d'état, ne pourra i(, s'empêcher de remarquer le principal résultat des a effets de la loi de notre existence politique. Ces con- « séquences sont a la vue du monde entier.
« De vastes provinces, qui s'étaient épuisées pendant K trois siècles sous le régime étouffant d'un système (( stationnaire, vont aujourd'hui s'agrandissant sous (( l'influence d'une active civilisation. Liberté de par- « 1er et d'écrire, justice rendue par le jury , égalité (( religieuse et gouvernement représentatif, voila ce que «( la constitution des Etats-Unis a apporté à de vastes « régions où ces bienfaits étaient jusqu'alors incon-
<( nus (1). ))
(1) Note adressée par M. Everett, secrétaire d'Etat du gouvernement de M. Fillmore à M. le comte de Sartigues, ministre du gouvernement français au cabinet de Washington, 4" décembre 4852.
Ainsi, M. Ëverett ne daigne point s'arrêtera examiner s'il est ou non contraire aux principes d'agrandir pq pays au détriment d'un autre; que lui importe lajustice? Le succès justifie tout.. Nous avons soulevé des provinces contre leur gouvernement, nous les avons aidées à conquérir un semblant d'indépendance, puis, fatiguées de leur liberté, elles ont demandé k jouir des bienfaits de notre administration,, et nous les avons prises. Il n'y a rien de plus naturel; c'est peut-être injuste, mais peu importe, puisqu'elles participent à notre prosfàérité !
Voilà donc la justice cbassée des relations înteri^tiopales et remplacée par un nouveau principe ! Dès * lors les Etats-Unis peuvent tout entreprendre, tout conquérir. Déjà M. Maury essaye l'application du système de M. Everett. Il calcule, il énumère les ressources immenses des Américains du Nord, tout ce qu'ils peuvent faire pour la prospérité des contrées, situées sur le bord de l'Amazone! Et si ces contrées séduites parla puissance et par la richesse des Etals-Unis demandent à faire partie de l'Union, le Brésil n'aura pas à se plaindre; ces provinces ont le droit de préférer l'Union américaine à l'Empire du Brésil. Si ce principe est admis, M. Peston a dit vrai ; le drapeau étbilé flottera avant peu sur les rochers du cap Horn.
Cette étrange doctrine a déjà porté de tristes fruits. Le succès de l'envahissemeut du Texas et la brillante campagne du Mexique ont persuadé aux Américains qu'il
n y avail pour eux qu'à \ouloir, et que tout leur était possible. Aussi, plus soucieux des avantages que de la légitimité du but, les Américains du Nord ont rêvé une autre conquête, une autre annexiorij celle de l'île de Cuba. « C'est un fait aussi certain que déplorable^ « dit un publiciste français (1), que dans cette nation le « sens moral, en ce qui toucbe k la politique înter- K nationale, est affaibli depuis que les entreprises spo- « liatrices dirigées contre la République Mexicaine <( ont si conqplétement réussi ; c'est à tel point que (( seulement une faible minorité désapprouve avec « une certaine énergie Je projet dirigé contre Cuba, (( par des particuliers travaillant pour leur propre *i compte. »
Il y a une ^telle analogie entre les expéditions contre le Texas et les premières expéditions contre Cuba, que Ton peut sans témérité affirmer que les chefs despronunciamientos avaient quelque raison de compter sur l'aide des Américains. C'est avec des volontaires que le colonel Burr avait voulu tenter la conquête du Mexique ; c'est avec des volontaires que Ton lit l'expédition du Texas ; c'est encore 400 volontaires que rassemble le général Lopez en 1850 ; il met six mois entier k réunir sa petite armée, a préparer son expédition ; il ne se cache point, et pourtant le gouvernement de rUnion ne peut point parvenir a Tempêcher.
(\) M. J. LmikOiiiii. Journal des Débats du ^0 décembre 4852.
. Lopez écboue, on lui fait un procès, il est acquitté. ' Soaécfaeco'a servi qu'à rendre plus populaire le projet contre la reine des Antilles.
Aussi il recommence ^ rassembler son monde, et le gODvemement ferme les jeux comme la première fols ; une corvette, chargée de poursuivre les aventuriers, ne peot point les rencontrer dans le golfe du Mexique? La teatative est rcpoussce, les Américains sont battus, àispersés ; cinquante d'entre eux ne peuvent fuir et aoot fusilles ^ la Havane !
A qui appartient la responsabilité de tout ce sang vergé? -
Certes, le gouvernement de l'Union la repousse. ■ On ne doit point s'étonner, dit le président Fill- > more (1), mais on doit déplorer de voir certains indi- « vidus pousser cet esprit d'entreprise jusqu'à prendre « le changement pour le progrès et les attaques contre a les droits des autres pour dé la bravoure nationale a et delà gloire.... Ce sont des projets d'ambition qui « s'abritent sous le prétexte mensonger d'étendre la H iphirede laliberté. Ces agressions répréhensibles ne n font que retarder le vrai progrès de la nation et tacher « fia réputation. Elles doivent donc Être regardées •( avec indignation par tout bon citoyen qui aimesin- « cèremenl sou pays et a à cœur l'honneur et la pros- H périté nationale. »
(1) Message présenté au Goiyràs, le 6 décembre
Ce sont de nobles paroles ; mais M. Fillmore a dû songer en les prononçant qu'elles condamnaient au ^même litre les expéditions du Texas et de Californie comme celles de Cuba. Le succès seul a justifié les premières; celles de Lopez n'ont attiré la sévérité du gouvernement que parce qu'elles ont échoué.
Nous voulons bien croire a la sincérité de M. Fillmore : mais si le gouvernement de l'Union n'est pas coupable de complicité, il est tout au moins coupable d'une étrange et incroyable négligencç. Lopez prépare ses entreprises au grand jour, pourquoi donc ne pas les empêcher ?
D'ailleurs les insurgés de Puerto Principe en 1851 ne craignent pas de déclarer dans leur manifeste que : (t Cuba a le droit de conquérir son indépendance avec « le concours des étrangers, » elles révoltés ont reçu des Américains les encouragemeuls les moins équivoques. Le jour même où l'on apprenait a la Nouvelle- Orléans l'insurrection, voici ce qui s'est passé (1) :
<( Le soir même de la réception des premières nou- <( velles, un salut de cent cotu)s de canon a attiré sur (( la levée tous les amis de la sainte cause, qui ont mêlé •c leurs cris joyeux au grondement du canon. Tous « les cœurs battaient de bonheur a la seule pensée que (( les patriotes de Cuba avaient fait un effort pour se « débarrasser de leurs tyrans et conquérir leur liberté. « Un millier de citoyens, spontanément et d.'un commun
(4) Courrier de la Louismne,
(( accord, s'organisèrent aussitôt et *se rendirent au « Café de Cuba, rue Graxier, où on improvisa une « assemblée. Le lendemain une assemblée régulière eut « lieu sur la place Lafayette, et Ton adopta des résolu- <( tions dont voici les deux principales :
'( Résolu que c'est avec Témotion de la plus vive « joie que jibus avons reçu la nouvelle du commence- « ment de la révolution dans Pile de Cuba ; que nous <c offrons ici aux fils opprimés de cette lie nos sympa- (( thies les plus profondes dans la lutte inégale qu'ils k ont si heureusement inaugurée le jour anniversaire (i de la naissance de notre liberté nationale ; et que a nous adressons des prières a Dieu pour que bien- « tôt Cuba soit comptée au nombre des nations libres k et indépendantes de la terre.
(t Résolu qu'il est du droit sacré et du devoir impé- « riéax de tous les vrais républicains américains de u donner aide et facUitéy par tous les moyens légaux fc qui sont en leur pouvoir, aux habitants de Cuba, * dans leur lutte pour rejeter le joug de TEspagne. »
Les Etats-Unis ne procèdent pas autrement; ils ne manquent jamais a leur principe de non-intervention ; itene se permettent jamais un acte agressif contre les provinces qu'ils convoitent ; ce sont toujours des dtoyens qui, a l'insu du gouvernement, et malgré lai, entreprenùent des opérations de ce genre ; ils ne veulent qu'aider leurs voisins dans leurs projets
d'indépendance. Et à l'aide de ce désintéressement, le
drapeau de TUnion compte bientôt une étoile de plas.
Cuba a échappé cette fois encore au sort du Téxas^ iHais le danger n'est point passé.
Jusque Ik le système employé par TUnion pour augmenter son territoire ne s'était révélé que par des faits, où le hazard et les circonstances pouvaient avoir une large part; mais laudace des Etats-Unis a augmenté avec leurs succès ; ce système est aujourd'hui une théorie reconnue et proclamée par le gouvernement de rUnion.
Les tentatives contre l'île de Cuba, cette tôlérauce coupable d'un gouvernement qui laissait des aventuriers préparer a leur aise des expéditions contre des nations voisines et amies, cette violation évidente des principes du droit international avaient naturellement éveillé l'attention des puissances européennes ; elles n'avaient point ajouté une foi entière a la justification présentée par M. Fillmore. La France et l'Angleterre s'entendirent pour essayer de rendre dorénavant impossible le retour de ces scandaleuses attaques ; elles offrirent de déclarer sans la moindre réserve Qu'elles n'avaient aucune prétention a l'île de Cuba, kla condition que les Etats-Unis en fissent autant de leur côté. « Les hautes parties contractantes^ portait le projet de a convention (1), déclarent par la présente convention
(i) Lettre du comte de Malraesbury â M, Crampton, ministre anglais au cabinet de Washington. Eoreing office. 8 août 1852, é
« renoncer pour le présent et pour Tavenir à toute % intention d'obtenir la possession de File de Cuba, « et s'oWigent à empêcher tout projet tendant a ce <( but, de la part de quelque pouvoir ou de la part a d'individus. » Les Etats-^Unis refusèrent d'adhérer à cette déclaration. Ce fait tf a pas besoin de commentaire ; d'ailleurs le cabinet de Washington ne chercha nullement à cacher le vrai sens de ce refus. « Les Etats- « Unis, dit-il, s'engageraient de leur côté, par le traité <i proposé, à renoncer à une acquisition qui peut avoir (( fieu sans apporter aucun trouble dans les relations ja étrangères actuellement existantes et dans Tordre « naturel des choses. L'île de Cuba est k nos portes. ([< Elle domine l'accès du golfe du Mexique qui baigne « les côtes de cinq de nos Etats. Elle ferme l'entrée <c du grand fleuve qui arrose la moitié du continent « nord-américain et forme avec ses tributaires le plus a vaste système de communication intérieure par eau a qu'il y ait au monde. C'est une sentinelle qui a l'œil
♦( sur notre trafic par l'isthme avec la Californie
K L'opinion des hommes d'Etat américains, sur le désir « véhément qu'ont les Etats-Unis d'acquérir l'île de « Cuba, a différé en diverses circonstances. Au point ([( de vue du territoire et du commerce, cette île serait a entre nos mains une possession d'un grand prix. <c Sous d* autres points de vue^ elle pourrait devenir « nécessaire à notre sécurité, »
Où trouver une justification plus complète des actes
dn général Lopez ? H. Fillmore les avait sévèrement qualifiés, mais en même temps il chargeait son secrét!^ire d'Etat de prouver ofTiciellement que ces tentatives pouvaient bien devenir nécessaires •/
Du jocr où les projets dinvasion contre des nations amies étaient excusés par le gouvernement de l'Union, ' ils devaient devenir populaires; aussi Topinion publique se manifeste en leur faveur depuis les bords de Saint-Laurent jusqu'à la pointe de la Floride.
Ce ne sont plas de timides as|ûrations, des désirs contenus par le respect dû aux traités , une protection tacite accordée à des bandes d'avanturiers ; c'est en plein sénat, c'est sous la forme d'une motion que les théories d'invasion se produisent et se discutent aux applaudissements du public. Le général Cass ressuscite, au milieu de la paix, la vieille motion que Monroë avait présentée en face des déclarations du congrès de Laybach et de Vérone, en face de Tinvasion d'Espagne, au moment où les Etats-Unis pouvaient se croire menacés par les projets de la Sainte-Alliance. C'est après que la France et F Angleterre ont offert de déclarer solennellement qu'ils renonçaient pour toujours à rintention d'occuper Cuba, et que les Etats- Unis avaient refusé de s'associer a celte déclaration, que le général Cass propose au congrès de décider que l'influence européenne dans le continent américain est attentatoire aux droits et h la sécurité des Etais-Unis. u Je désire, s'écrie-t-il, la possession de Cuba ; je
f< la désire ardemment ; plus vite nous Vobtiendrons et V mieux cela vaudra..... Le golfe du Mexique est le « Mt naturel du grand fleuve américain ; le golfe du ç( Mexique doit devenir un lac américain. (1) » Un autre sénateur (2) complète Tidée de son collègue. « Si « TEvSpagne, dit-il, désire se défaire de Cuba et offre « de nous la céder à des conditions raisonnables , je « voterai pour qp'on négocie avec l'Espagne. Si elle « refuse de traiter avec nous, et pense k transférer ses u droits sur Cuba k une puissance européenne, je voteii' rm pour qu on prenne possession de cette île et pour <i ^on annexion par tous les moyens. »
Le sénat, fidèle à la politique ambiguë qui est devenue celle de rUnion, ne vota ni ne repoussa la motion ; il se contenta de Tajourner !
A cette tribune où Wasington mourant demandait, au nom du salut de la nation qu'il avait fondée, qu'on ne parlât jamais des affaires étrangères , on suscile des discussions sur des principes abstraits, sur des cas hypothétiques de politique extérieure ; et quand par hasard la voix d'un honnête citoyen comme Van Buren s'élève pour protester contre les nouvelles tendances, on l'étoufiesous des huées.
C'est au milieu de ces agitations publiques, de cette ardeur belliqueuse pour les invasions, qu'eut tieu la dernière élection k la présidence de l'Union ; on était
(i) S^nce du Congrès du 18 juillet 1853.
(2) Le juge Douglas.
en droit d'espérer que de la bouche de M. Pierce tomberaient de sages conseiJs pour calmer cette imprudente exaltation; le discours d'inauguration du nonveau président ne fut que le reflet des passions populaires. (( La politique de mon admiuistration, dit-il (1), ne se « laissera pas influencer par les timides prophètes qui • « vont prédisant les malheurs que peut nous attirer « Vexpansion, Il est certain qu'on ne peut se dissiipu- « 1er que notre attitude comme nation et notre posi^ . « tion sur le globe rendent Vacquisition de certaines « possessions qui ne nous appartiennent point d'une c( importance imminente pour notre sûreté ; si même « cette acquisition nest pas pour Varefiir essentielle à (( la conservation des droits du commerce et de la paix « du monde, m Voila la doctrine de l'expansion proclamée comme ' un principe, comme une nécessité ; l'augmenta tion du territoire de TUnion annoncéeau monde de la façon la plus intelligible ! L'encouragement est donné à toutes les entreprises les plus téméraires ; de nouveaux sectaires peuvent s'armer et envahir tous les points du continent voisin ; il ne feront qu'obéir aux principes posés par le président Pierce.
Nous avons insisté sur l'histoire des dernières années de rUnion américaine ; nous avons montré les lidées de conquête refoulées d'abord par la prudence, puis
(1) Discours du général Pierce, en prenant possession de la présidence, le 4 mars 1852.
grandissant au souffle de h faveur publique, se produisant à la tribune, devenant enfin une doctrine téméraire préchee par le gouvernement de TUnion a un peuple frémissant d'enthousiasme. Cette histoire trop réelle, ces faits trop incontestables sont un enseignement terrible, et doivent nous aider aujourd'hui a apprécier la portée des paroles de paix dont M. Maury a semé son mémoire. Le président Pierce a oublié d'indiquer quels étaient les territoires dont l'acquisition était nécessaire k la conservation des droits du commerce et de l'humanité. Le Brésil ne doit-il pas craindre que les Américains du Nord ne soient tentés de faire, sur le territoire des Amazones, un nouvel essai dé cette théorie de l'expansion qui est devenue la politique officielle des Etals-Unis ?
Le gouvernement du Brésil a reçu la mission dé conserver Tintégri lé de TEmpiré; c'est pour lui un devoir de repousser tout ce, qui peut la compromettre. Qu'il continue à donner une sage protection aux idées de civilisation et de progrès, qu'il accomplisse avec le calmé de la prudence l'œuvre qu'il a commencée, sans céder à de dangereuses théories ; il n'aura rien a craindre des menaçantes rélicences contenues dans le discours de M. Pierce et dans le mémoire de M. Maury.
Les Américains sont hardis et forts ; ils sont puissants en hommes, en canons, en vaisseaux ; un écrivain célèbre les appelait des hercules au berceau ; mais le Brésil défie toutes les téméraires entreprises ; car il
peut s'appuyer sur la plus grande de toutes les forces humaiues, la justice et le droit !