‹ De la nécessité et des moyens de plaire (volume 2)Chapitre 4 sur 9 · OE LA NÉCESSITÉ · texte numérisé non relu

OE LA NÉCESSITÉ

comme une idée accessoire, plus capable de fixer dans leur mémoire les principes salutaires qu'on cherche à y graver ; mais ce n*est que quand on y est absolument forcé, et qu'après avoir essayé tous les secrets de Tinsinuation; qu'il faut avoir recours à ces sortes de punitions. Si une honnête pudeur et la crainte de déplaire sont les seuls moyens de retenir un enfant dans le devoir y c'est lorsqu'on cherche à lui inspirer des qualités heureuses, que la voie de douceur est convenable. Quelle diflPérence dans les effets que produit la crainte d'être puni, ou celle de déplaire! Je suppose que la première ait vaincu l'opiniâtreté et la négligence, elle n'aura substitué à leur place que la docilité timide et l'exactitude for-

cée. Cette dernière y aura fait naître la complaisance et le zèle. L'une n'efface que des défauts; l'autre établit des vertus.

A regard de ce premier effort de la vanité des enfants, qui les porte à se vanter de ce qu'ils font de louable, penchant que la mauvaise éducation non seulement tolère, mais excite quelquefois en eux, je crois reconnaître dans ce même penchant la source de cette préoccupation de son propre mérite, qui se marque dans la suite par le peu d'attention qu'on fait à celui des autres, par l'habitude de parler de soi, et par plusieurs autres faibles de cette espèce.

Je conçois deux moyens d'empêcher le progrès de cet orgueil naissant : le premier est de faire sentir

aux enfants qu'on a remarqué ce qu'ils ont fait de bien, afin de ne pas les réduire à la nécessité de vous avertir grossièrement de leur bonne conduite; le second est de leur donner une récompense, lorsque, s'étant bien comportés, il ne viendraient point s'en vanter.

Quand leur esprit étant plus formé, leur vanité s'annonce avec un peu plus de finesse, il faudrait, ce me semble, pour la combattre, plus de patience et d'art que d'autorité et de sécheresse. S'il arrive qu'un enfant trouble la conversation, pour conter ou parler de soi; s'il vient étaler ses talents, quand rien ne lui donne lieu d'en faire usage ; ou s'il amène avec affectation une occasion de les prodiguer : au lieu de l'interrompre avec dureté, action qu'il re-

garderait peut-être comme un trait d*humeur, ne vaudrait-il pas mieux le traiter exactement comme il serait traité en pareil cas, s'il était déjà dans le. monde? Commencer par récouter; lui marquer successivement le sentiment d'ennui ou d'impatience qu'il cause, afin de l'amener à s*en apercevoir et à le faire taire. Il est vraisemblable qu'à moins qu'il ne manque entièrement de sensibilité, il se corrigera d'une confiance qui lui promettait des succès, et dont il ne retirera jamais que des dégoûts et de la honte.

Cette méthode pourrait avoir lieu dans toutes les occasions où il s'agirait de fixer leur attention, ou combattre leurs caprices : ce serait avancer le progrès de leur raison,

que de leur parler toujours comme s'ils étaient raisonnables.

Reprendre les enfants avec dureté, quand ils parlent ou agissent inconsidérément, les frapper de cette crainte qui abaisse le courage, c'est les jeter souvent dans une autre extrémité, c'est les rendre timides. Eh! quelle éducation que celle qui, combattant le penchant, sans éclairer la raison, ne sauve un défaut que par un autre! Supposé qu'on fût forcé de choisir entre ces deux-ci, peut-être le premier devraitil paraître préférable. La présomption diminue, il est vrai, le prix de nos bonnes qualités; mais la timidité les empêche de paraître. Si par la première on révolte les esprits, parce qu'on cherche trop à les occuper de soi, quelquefois aussi on

leur impose. Par l'autre comme on ne les occupe pas assez, on est ignoré, on est compté pour rien.

Ordinairement la timidité rend sauvage, et il y a bien de l'inconvénient à l'être. L'habitude de vivre ensemble est un des principaux liens qui concilient les hommes, parce qu'elle adoucit insensiblement l'eflFet que produisent sur eux les défauts d'autrui : que donnant lieu aux services mutuels, elle fait naître la confiance et le besoin de se rechercher. Or les gens qui se livrent rarement à la société, sont privés de tous ces moyens d'y réussir; ils y sont étrangers; ils n'entendent qu'imparfaitement le langage de ceux qu'ils abordent :

car dans la bonne compagnie même il y règne un peu de ce qu'on ap-

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pelle cotterie. Il y a de certaines plaisanteries convenues, une finesse arbitraire qu'on attribue à de certaines expressions, que celui qui n'est pas instruit des circonstances qui les ont accréditées, trouve froides ou obscures. Sujet à prendre pour une vérité ce qui n'est qu'une ironie, il restera sérieux où les autres seront livrés à la joie.

S'il en était quitte pour n'être point remarqué, si on s'en tenait avec lui à l'indiflFérence, quoique ce partage flatte peu l'amour-propre, il y gagnerait encore. Mais comme en général on trouve plus de plaisir à condamner les gens qu'à les plaindre; plutôt que d'attribuer le caractère farouche à la timidité, on le soupçonne volontiers de naître d'un mépris secret pour les autres.

Afin de sentir davantage les inconvénients de la timidité, considérons-la particulièrement dans les personnes d'esprit qui en connaissent tput Tabus, et qui dans chaque occasion ont besoin de nouveaux efforts pour la vaincre; elle y produit un contraste dont on est avec justice étonné.

Il y a des gens toujours embarrassés, quand ils arrivent dans un lieu où il y a beaucoup de monde; ils abordent avec un air entrepris; on voit qu'ils ne sont point à leur aise, et cette gêne paraît mal fondée : on cherche à leur faire sentir qu'on connaît tout ce qu'ils valent; on les rassure avec bonté ; et voici

Teffet que cause cette bonté, quelquefois un peu trop marquée : A quoi croirait-on que leur esprit s*appliquait, tandis qu*on faisait des efforts pour ne point les intimider?

Ils employaient le temps de leur trouble à examiner le tribunal qui les ad*abord alarmés; ils se sont aperçus que raisonnablement ils n'avaient pas tant de sujet de le craindre; et pour se dédommager de s'en être d'abord laissé imposer, ils passent, de nuance en nuance, de l'inquiétude au calme, et du calme à la critique. Ils ont démêlé TaflFectationlamieuxdéguiséed'avoir de l'esprit, la modestie feinte qui dérobe le plus habilement ce qu'elle a d'emprunté. Ils pénètrent enfin dans les replis de la vanité ; et bientôt cet aréopage qui avait besoin il

n'y a qu'un instant de tempérer sa dignité, s'aperçoit qu'il est devenu l'amusement de celui qu'il craignait de faire trembler ; il se trouve que c'est le juge qui finit par être condamné.

J'examinerai dans un autre endroit l'effet de la timidité sur les petits esprits : je reviens à l'opposition opiniâtre à la volonté d'autrui, qui accompagne ordinairement les premières années de l'enfance, et qui, se métamorphosant dans la suite, devient la cause de l'humeur impérieuse, de l'esprit de contradiction, et des autres défauts qui forment rattachement à notre propre volonté et à notre opinion. Comme cette opposition que les châtiments pourraient irriter encore se montre souvent dans les enfants lorsqu'ils

n'entendent encore qu'une partie de leur langue naturelle, il me paraît bien difficile de la combattre avec succès. Une étude constante sur la manière de rompre cette malheureuse disposition peut seule en découvrir les moyens. Il est certain du moins que les fausses frayeurs qu'on inspire aux enfants, ne font qu'ajouter un mal de plus, et ne guérissent point la cause de celui qu'on traite ; leur mauvaise humeur est captivée et non pas détruite; mais puisque, au moyen des* peintures fantastiques par lesquelles on frappe leur imagination, on éprouve qu'on peut les distraire de leur opiniâtreté, pourquoi ne pas employer des images qui causent celte diversion, sans imprimer dans leur entendement des sujets chimériques de

frayeur? Cest aux personnes qui les élèvent à imaginer, à multiplier ces moyens de diversion, pour rompre leur mauvaise humeur, dont l'habitude seule est à craindre. Je suis persuadé que dans bien des personnes, plusieurs dispositions vicieuses se sont évanouies, parce que rhabitude ne les a point entretenues.

Quant au penchant à la contradiction, je crois que dans les enfants qui ont naturellement de l'esprit, l'éducation peut dompter ce défaut plus aisément qu'elle ne vaincrait rhumeur caustique. Comme la contradiction n'amuse ni n'exerce l'esprit de celui qu'elle domine, l'esprit à son tour ne s'occupe point à entretenir un travers qui ne lui est d'aucun avantage; il peut au con-

traire, dirigé par Téducation, travailler efficacement à le détruire ; au lieu que cette sagacité à discerner et à peindre ce qu'on trouve à reprendre dans autrui, est un exercice de l'esprit dont il jouit, dont il s'applaudit sans doute, séduit par Hdée de supériorité sur les autres qu'il y attache; et c'est un grand ouvrage pour la raison de nous arracher aux défauts du caractère, quand ils font briller notre imagination.

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