‹ De la nécessité et des moyens de plaire (volume 2)Chapitre 5 sur 9 · CONNAISSANCES DE L'ESPRIT · texte numérisé non relu

CONNAISSANCES DE L'ESPRIT

Entre les différentes études qui doivent précéder le temps où l'on entre dans le monde, voici celles qui me paraissent tenir davantage à la matière que je traite, et Tordre dans lequel je crois qu'elles doivent se succéder. U intelligence des langues. L'histoire. Les exercices et les talents. La connaissance des ouvrages d^esprit et des arts agréa-

bles. U habitude au style épistolaire.

Les usages du monde, et la connaissance des hommes de son siècle.

Je ne rappellerai point ici de quelle utilité sont les langues anciennes; j'exposerai seulement que dans l'éducation des enfants destinés à vivre dans le monde, l'étude de leur langue naturelle me paraît indispensable. Rien ne dégrade tant l'esprit, et ne paraît borner davantage rimagination, que de se tromper sur le vrai sens des mots. Je croirais convenable aussi de faire entrer dans l'éducation la langue anglaise et italienne, afin d'être à portée de suivre la route et le progrès que fait Tesprit dans les ouvrages de ces deux nations.

Après rétendue des Langues, l'Histoire universelle est une carrière

qu'il faut faire parcourir aux jeunes gens, de manière que dans le cours de leur vie ils puissent se reconnaître chaque fois qu'ils y seront ramenés. C'est assez pour le plus grand nombre d'en savoir les faits généraux; mais je comprends dans cette connaissance de l'Histoire universelle, celle des principales Nations actuellement répandues dans les autres parties du monde, ainsi que l'état présent, mais moins abrégé, des Nations de l'Europe.

Je mets à part l'Histoire de notre Nation; il est nécessaire de la posséder avec plus d'étendue, surtout à l'égard des derniers siècles, qu'on ne peut connaître dans un trop grand détail, parce qu'ils présentent des objets intéressants, étant plus rapprochés de nous, et plus sou-

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vent rappelés dans la conversation et la lecture.

Aux études que je viens de proposer, il me paraît utile de joindre les exercices, et particulièrement ceux qui peuvent, en formant le corps, lui donner de la grâce. Ces exercices sont d'une nécessité indispensable, à cause de l'impression subite que notre extérieur fait en notre faveur ou à notre désavantage.

Les agréments de Tesprit sont longtemps à détruire le dégoût que des façons rebutantes ont inspiré; je dis détruire, souvent ils ne font que le pallier. Dans le pouvoir qu'a sur nous le rapport de nos j^eux, il y a quelque chose qui me paraît avilir beaucoup notre jugement. On se sent communément moins de répugnance pour une personne qui se produit

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avec une étourderie pleine de confiance, et qui donne mauvaise opinion de sa raison, que pour quelqu'un qui se présente avec un air grossier et ignoble, quoique sensé.

Quand ce ne serait que pour connaître jusqu'où le premier donne prise à la critique, on s'en occupe, on récoute, on se remplit avec plaisir des motifs qu'on découvre de le mépriser; et, le croirait-on? c'est le traiter avec moins de dédain encore qu'on ne fait le second, qui devient comme anéanti : on l'a jugé au premier coup d'œil, on ne daigne plus s'apercevoir s'il existe; supposé même qu'il ose vous tirer de la léthargie où vous êtes à son égard; qu'il parle et vous adresse la parole, il montrera inutilement du sens et peut-être des lumières, la contradic-

tion aigre sera le meilleur traitement qu'il éprouvera : bien des gens croiraient s*avilir de répondre à un homme d'esprit qui n'a pas le maintien qui leur en impose.

A l'égard des talents, si on ne les examine que par ce qu'ils peuvent être à noire bonheur; si on met en balance ceux qui appartiennent purement à l'esprit, avec ceux qui semblent n'être point de son ressort, tels que certains exercices, l'art du chant, de la danse, des instru • ments, etc., peut-être ces derniers paraîtront-ils préférables. Combien d'écueils environnent les premiers !

En faire un usage vicieux, soit que l'envie nous y porte, ou que l'imagination nous égare, n'offre que de trop fréquents exemples. Sont-ils d'un ordre distingué? ils excitent

dans quelques rivaux la jalousie la plus envenimée ; et tout bien calculé, ils produisent plus de dégoût que de satisfaction.

Ces derniers, au contraire, ne manquent jamais de succès, quand même ils seraient médiocres, parce qu'on n'en exige la perfection que dans ceux dont la profession est d'y parvenir. On ne vous les conteste pas, lors même qu'ils sont supérieurs; ce sont des chaînes qui 'attachentd'auiantmieuxceux qu'elles attirent, qu'elles n'alarment point leur vanité.

Enfin s'ils rendent moins à notre amour-propre, ils font davantage pour la douceur de notre vie; ils peuvent remplacer en nous les talents de l'esprit, et ne les étouffent point lorsqu'ils naissent avec le ca-

ractère de supériorité; car alors ils ne manqueront pas de percer et de se faire connaître.

Le choix qu'on doit faire entre les talents de diflférent genre, oflre encore bien d'autres sujets d'examen.

Il y a une convenance qu'il me paraît nécessaire de consulter entre le rang des personnes qu'on élève, leur destination, et les talents qu'elles peuvent avoir avec bienséance.

Quand Tétat des enfants est décidé de bonne heure, il est aisé, en leur présentant habituellement cette perspective, de placer dans leur point de vue les objets diflférents que la raison veut qu'ils considèrent du même coup d'œil. L'ordre des devoirs, le choix des plaisirs compatibles avec le personnage qu'ils auront à remplir, naissent naturellement de

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la connaissance qu'ils ont de leur situation : ainsi on ne peut trop fixer leurs regards vers ces mêmes objets; car il faut en général, pour réussir dans le monde, un certain accord entre nos goûts, notre ton de plaisanterie, et ce que nous sommes, qui ne peut être remplacé que par une supériorité d'esprit donnée à bien peu de personnes. Rien n'expose davantage à la critique, que de n'avoir pas l'amour-propre convenable à son état ; que de ne pas sentir qu'il ne suffit point de réussir souvent à plaire ; qu'on ne doit y parvenir que par des moyens qui n'ôtent rien à la considération où l'on doit naturellement prétendre.

Examinons d'abord ce que les talents sont aux personnes du premier rang ; les aimer fait une douceur dans

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leur vie; les récompenser fait une partie de leor gloire. Quels avantages trouveraient-elles à les posséder?

Elles n'en ont pas besoin pourplaire.

Aisément rebutées des soins pénibles et indispensables qu'il en coûte pour les acquérir, tandis qu*elles resteraient peut-èlre au-dessous de la médiocrité, on les accablerait des éloges qui ne sont dus qu'à la perfection. Doivent-elles augmenter le nombre des pièges où la flatterie qui les assiège sans cesse, ne cherche qu'à les attirer? Mais je suppose qu'elles parvinssent à les posséder dans un degré éminent, ne sont-elles pas par leur propre élévation audessus de pareils succès?

Que leur servirait un mérite dont leur suffrage est la plus douce récompense? L'avantage de disputer

et même de remporter ce prix, est inférieur pour elles à la gloire de le donner.

L'espèce de règle que je viens de proposer, a sans doute ses exceptions. On voit, dans le rang dont je parle, des personnes si heureusement nées pour la supériorité en tout genre, que l'esprit et les talents semblent ajouter en elles aux prééminences de leur rang même.

A regard des hommes destinés à ces premiers emplois dont les fonctions sont sérieuses et austères, il est peu de talents, si vous en exceptez l'éloquence, qui paraissent leur convenir. Faits pour en imposer, pour attirer la considération et le respect, ils ne peuvent, sans se rabaisser, être aperçus par des avantages aussi frivoles que le sont.

comparés à la gravité de leur état, les talents qui sont Tamusement de la société. Je ne me fonde ici que sur l'opinion du vulgaire; mais le vulgaire se trouve dans toutes les conditions. Car s'ils n'avaient pour^ juges que de bons esprits, loin d'assujettir leur loisir à l'extérieur grave de leurs fonctions, on aimerait au contraire, dans tous les moments où ces devoirs pénibles leur donnent quelque relâche, à les voir se livrer à tous les délassements convenables aux autres hommes.

La raison devrait- elle se plier à des usages plus sévères qu'elle-même?

Mais certains usages sont respectés par le Sage, quoiqu'il connaisse l'erreur de leur principe.

Cette exclusion des talents agréaq!es n'est pas toujours absolue. Il

est des hommes qui savent imprimer le caractère de bienséance à tout ce qu'ils adoptent : un certain charme répandu dans leur esprit, allie avec décence aux fonctions sérieuses qui les font considérer, les dons qui rendent leur commerce agréable.

A quelque état qu'on soit destiné, la connaissance des ouvrages d'esprit est convenable, et peut-être nécessaire. Être instruit, produit deux avantages ; on décide moins, et on décide mieux. Mais comme la lecture ne donne pas des lumières sûres à tous les esprits, c'est aux personnes qui nous élèvent à y suppléer : elles doivent par le secours de la conversation, évitant le ton de précepte, nous instruire sur les ouvrages d'esprit de ce que les ouvrages même ne nous apprennent

pas toujours, je veux dire la manière d'en bien juger. Comment laisse-t-on ignorer aux gens qui vont entrer dans le monde, le sentiment établi le plus généralement sur le mérite et les défauts d'une certaine quantité de Livres célèbres dont ils entendront parler? On les expose à porter de faux jugements sur des matières décidées, et rien ne déplaît davantage. Ce manque de connaissance a d'autres inconvénients que j'exposerai en parlant des usages du monde.

Il est utile encore de leur donner de la même manière une idée assez étendue des arts agréables, et particulièrement de ceux qui dépendent autant du goût que des règles.. Outre le plaisir attaché à ces connaissances, Tesprit gagne un certain

agrément à les acquérir : c*est une qualité liante de plus, de sentir le prix de ces merveilles que les arts nous présentent. Je pense enfin qu'on est plus heureux, et qu'on plaît davantage, quand on est à portée de juger avec délicatesse de ce qui constitue les plaisirs qui rendent la société aimable, sans blesser Thonnêteté des mœurs.

Il est vrai que de cette multiplicité de connaissances et de talents vulgaires, il peut naître dans quelques jeunes gens un défaut qui les rendrait insupportables. Les petits esprits s'estiment plutôt par la quantité d'objets qu'ils embrassent, que par la manière de les saisir : on ne le croirait pas sans Texpérience. Il est plus aisé d'être modeste avec une supériorité de lumières ou de

talents, qu'avec un assemblage de connaissances communes dont les occasions de faire usage se succèdent presque sans cesse. On a bien du penchant à se croire un homme universel, parce qu'on est universellement médiocre . L'ennuyeux commerce que celui des gens qui sont un peu tout ce qu'ils veulent être! Ils étalent si volontiers, et avec une confiance si parfaite, toutes les petites richesses qui les environnent ; ils vous en font l'histoire ; ils en vantent eux-mêmes le succès ; ils se glorifient même de celles qui leur manquent : c'est, selon eux, par paresse, par indiflFérence, qu'ils ne les ont point acquises.

C'est à ceux qui nous élèvent à régler notre amour-propre à cet égard, en nous accoutumant à pen-

ser que le seul moyen de faire valoir nos avantages, de quelque espèce qu'ils soient, c'est de les mettre toujours au-dessous même de leur véritable prix.

Par le secours des entretiens amenés de manière qu'ils n'auraient pas Tair de leçon, on pourrait porter plus loin l'éducation des jeunes gens doués d'une certaine intelligence ; ce serait en leur faisant connaître le terme (autant qu'il paraît déterminé) où l'esprit de leur siècle est parvenu par rapport aux sciences, aux connaissances sublimes et aux grands talents. Ils éviteraient par là deux extrémités qui marquent de la petitesse d'esprit; l'une est de n'admirer les sciences que par ce qu'elles ont de mystérieux, au lieu d'attacher leur prix à l'utilité dont

elles peuvent être à la société; et l'autre de les estimer moins à mesure que le nombre des Savants se multiplie. Les accoutumant ainsi à ne pas juger Fesprit. sur la foi du vulgaire, ils ne tomberaient pas dans ces redites vagues et si ennuyeuses pour les gens sensés sur ce que le siècle dégénère; ils verraient que ce qu'on appelle décadence, ne regarde que quelques branches qui ont décru à la vérité, mais dont le siècle est dédommagé par d'autres qui se sont étendues.

J'insiste sur ce que je viens de proposer d'instruire les enfants par des entretiens plutôt que par la lecture. Les esprits lents et qui n'ont d'acquis que ce qu'une étude opiniâtre leur en a donné, ont peine quelquefois à estimer le savoir, qui

étant en partie le fruit de la conversation, en a pris l'air facile : ce mérite diffère trop du leur où Ton reconnaît le travail qu'il a coûté : ils sont au sujet de la conversation, comme ces hommes élevés dans des pays montueux, qui infatigables à parcourir des routes pénibles, se lassent aisément dans la plaine.

Une autre étude peu cultivée, et cependant bien utile, est celle du style épistolaire. La plupart des jeunes gens qui entrent dans le monde, et ceux même qui parlent bien, sont si peu formés à ce style, qu'ils écrivent à peine raisonnablement; c'est une façon de décrier nous-mêmes notre esprit, qui lui fait toujours perdre de l'opinion favorable qu'on en avait conçue dans la conversation. Le talent de

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bien écrire est un moyen de réussir dont on a souvent lieu de faire usage ; c'est en quelque sorte une autre manière de vivre avec les personnes qu'on aime, et à qui Ton veut plaire. Peut-on négliger d'inspirer aux enfants le désir d'acquérir cette ressource? Pourquoi ne pas leur donner les instructions qui peuvent la procurer? Quand je propose de les instruire à cet égard, je ne prétends pas qu'il y ait des règles à leur faire apprendre, ni des formules ingénieuses à leur prescrire ; les unes seraient trop étendues et passeraient souvent la portée de leur esprit ; et les autres ne serviraient qu'à le leur gâter.

Il suffirait de leur faire connaître les défauts qu'ils ont à éviter :

je ne parle point de ce qui con-

cerne le cérémonial, théorie facile que sans doute on ne doit point leur laisser ignorer.

Il faudrait donc les mettre dans l'habitude d'écrire, non en leur proposant des sujets imaginaires, qui ne les intéressant point, leur feraient regarder ce travail comme une tâche pénible, etleurdonneraientpeut-être du faux dans l'esprit ; mais en faisant naître des occasions fréquentes où ils fussent obligés d'écrire pour obtenir ce qu'ils désireraient avec empressement. On les accoutumerait ensuite à cultiver de la même manière les liaisons qu'ils auraient formées avec des gens de leur âge.

On les familiariserait ainsi successivement avec les différentes matières qu'ils pourraient traiter dans le cours de leur vie.

Ce qui constitue une lettre bien écrite, ne consiste pas seulement dans la correction du style, dans la clarté du sens,- et dans l'exactitude à remplir les lois communes de la politesse ou du respect. C'est quelquefois en négligeant à un certain point quelques-unes de ces règles, qu'on réussit le mieux. C'est une quantité de nuances qu'il faut saisir, soit dans le ton, soit dans l'attention à éviter l'esprit, ou à en mettre jusqu'à un certain point. Ce sont enfin les convenances particulières de personne à personne, qui forment autant de règles délicates, qu'on observe mieux à mesure qu'on a plus de sens et d'esprit, et qui caractérisent le bon Écrivain en ce genre.

Mais celte habitude si nécessaire

des bienséances ne s'acquiert dans une certaine perfection, que parla connaissance des usages du monde.

Ce qu*on appelle les usages du monde, consiste (si je ne me trompe) dans la précision avec laquelle on emploie le savoir-vivre, la politesse, Tempressement ou la retenue, la familiarité ou le respect, l'enjouement ou le sérieux, le refus ou la complaisance; enfin tous les témoignages de devoirs ou d'égards qui forment le commerce de la société.

On pourrait, par quelques observations générales, donner l'idée de ces usages aux personnes qu'on élève, c'est-à-dire leur indiquer ce qui s'en éloigne, plutôt que la manière précise de les remplir : mais comme cette théorie ne les instruirait que très imparfaitement, il faut

tâcher de tirer les préceptes des exemples mêmes; les accoutumer dès la première jeunesse à remarquer quels sont ces usages dans les personnes qu'on peut leur proposer pour modèle. Cette connaissance est d'autant plus indispensable, que tout autre savoir et l'esprit même peuvent rarement y suppléer.

Le manque d'habitude des usages du monde cause ordinairement une timidité dont l'espèce est différente, selon que nous avons plus ou moins d'esprit. Dans cette situation, les gens de bon sens s'embarrassent, mais sans trop de crainte qu'on s'aperçoive de leur trouble; ils connaissent ce qui leur manque de ces mêmes usages, et leur amourpropre n'en est humilié qu'à un degré raisonnable. Dans les petits

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esprits, cette ignorance produit la mauvaise honte, faiblesse bien plus reprochable que le défaut qui Ta fait naître. Cette honte mal. entendue est un soulèvement de notre orgueil, qui nous porte à affecter de savoir ce que nous sentons bien que nous ignorons, ou à dissimuler grossièrement notre ignorance : c'est un manque de courage qui nous empêche d'avouer un tort qui serait à demi effacé, si nous paraissions le connaître, et que nous augmentons encore, lorsque nous croyons le sauver par cette fausse confiance.

Le défaut nous empêche de plaire; le remède mal choisi nous fait mépriser.

C'est cette mauvaise honte dont il est essentiel de désabuser ceux qui s'en laissent aveugler; il faut

dans toutes les occasions la démasquer en eux avec finesse et avec sévérité; en démêler tous les détours, afin qu'ils sentent Tillusion de ce prestige qui n'en impose à personne. Le seul moyen de trouver grâce sur les qualités que naturellement nous devrions avoir, et dont nous sommes dénués, est d'avouer qu'elles nous manquent.

Si l'on aperçoit dans les jeunes gens qu'on élève une certaine incapacité de saisir les usages du monde, soit qu'un caractère sauvage les éloigne de la société, soit qu'un goût dominant pour les sciences les rende indifférents et distraits sur tout le reste, ce qui n'est pas incompatible avec beaucoup d'esprit, je ne connais qu'une conduite à tenir avec eux : c'est de les accoutumer à

sentir et à avouer, comme je Tai dit, que ce mérite leur manque ; mais il faut que ce soit avec modestie qu'ils en conviennent. Il arrive souvent que pour se disculper avec soimême de n'avoir ni les manières ni le langage qui plaisent dans le monde, on s'excite à ne regarder qu'avec mépris cette sorte de science : on laisse apercevoir qu'on s'applaudit intérieurement de n'avoir point employé son esprit à cette étude qu'on suppose absolument frivole :

on regarde avec une certaine pitié, qu'on croit philosophique, les succès que ces agréments procurent à ceux qui les possèdent; et cette ressource est incontestablement la plus mauvaise. Quand on passe pour avoir de l'esprit, il est bien moins nuisible de paraître décontenancé que mépri-

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sant. Assez généralement lorsqu'on déplaît, c'est moins parce que les qualités aimables nous manquent, que parce que notre vanité qui en souffre nous fait substituer des défauts à leur place.

C'est encore peu que d'être instruit des usages de la société, si Ton n'y joint la connaissance du caractère des hommes qui la composent ; si Ton n'y apporte cet esprit d'examen si nécessaire pour juger sainement des personnes avec lesquelles on se lie, afin de discerner à quel degré on doit les chérir, les estimer ou les craindre.

. La connaissance des hommes de son siècle est donc indispensable, lorsqu'on veut satisfaire convenablement, pour eux et pour soi-même, à ce qu'on leur doit ; ou lorsqu'^on

veut aller avec bienséance par delà les devoirs, si, pour se faire aimer, ce surcroît d'égards est nécessaire.

Les livres qui peignent les différents caractères des hommes, n'offrent qu'une théorie souvent peu utile même aux meilleurs esprits, à moins qu'en même temps qu'ilsTacquièrent, ils ne l'appliquent aux exemples vivants. On trouve assez communément des gens qui, par le secours de la lecture, connaissent tous les portraits qu'on a faits jusqu'ici des hommes, et qui ne connaissent pas les hommes mêmes. Ils ont présents les caractères de La Bruyère, ceux du cardinal de Retz, et se trompent grossièrement sur le jugement qu'ils portent du caractère des personnes avec lesquelles ils passent leur vie.

On pourra m'objecter que cette

connaissance des hommes de son siècle combattrait peut-être dans bien des esprits ce désir de plaire, que j'ai regardé comme un des principaux objets de l'éducation.

« M'instruire à voir la plupart des « hommes tels qu'ils sont, c'est a m'exposer, me dira-t-on, à les <« mépriser ; et il y aurait de l'incon- « séquence à vouloir plaire à ce « qu'on n'estime pas, ou de la basce sesse à s'y porter par l'intérêt c^ qu'on aurait à en être aimé. Comte ment dans cette situation, si je ce veux plaire, puis-je éviter la fauscc seté? On passe sa vie avec des ce personnes dont l'amour- propre ce n'est point flatté, si vous ne les ce louez que par les qualités qui ne ce leur sont point contestées : il faut, « sous peine de leur inimitié, perdre

« de vue ce qu'elles sont, pour « sourire à ce qu'elles s'imaginent a être. » Je répondrai que plus on est capable de cette droiture d'esprit qui nous fait sainement connaître en quoi consiste Thumanité, plus on est persuadé que rien ne nous dispense d'apporter dans la société les qualités qui l'entretiennent . L'éducation doit faire concourir ces deux principes. Les hommes sont assujettis à bien des défauts; mais il faut vivre avec les hommes : celui qui est le plus en droit de les condamner, a lui-même besoin de leur indulgence. Qu'on examine un misanthrope; il entre souvent plus de vanité dans son caractère, que de véritable haine pour les vices attachés à la condition humaine. On étale le chagrin

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avec lequel on les envisage, comme une espèce de protestation contre la part qu'on peut y avoir, quoiqu'on la suppose médiocre ; et quand on a dit d'un certain ton qu'il est bien humiliant d'être homme, on se persuade qu'on est homme supé^»

rieur. La véritable supériorité serait de voir les vices de la société sans étonnement et sans être rebuté d'elle. Le sage ne pourrait-il pas regarder la société comme il fait la santé? Il connaît et supporte patiemment les révolutions dont elle est susceptible ; il en étudie les causes, afin de les combattre autant qu'il est en son pouvoir ; c'est sans faiblesse qu'il se contraint pour la ménager, parce que c'est elle qui fait la principale douceur de la vie.

Si l'amour-propre nous rend si

délicats sur les défauts des autres, s'il nous porte à leur faire sentir que nous en sommes frappés, Tart de réducation doit être de se servir de ce même amour-propre pour établir la vertu opposée à cette fausse haine du vice. C'est à l'éducation à graver dans le fond de notre âme cette vérité. Celui qui avilit par ses dédains ou par ses discours le peu d'hommes qui l'environnent, n'est supérieur (si c'est Têtre) qu'à ce petit nombre dont il se fait haïr.

Celui qui, connaissant la nature humaine défectueuse comme elle Test, la considère sans orgueil et sans se croire dispensé d'être doux et sociable, a saisi la seule manière d'être au-dessus des autres hommes, et jouit du plaisir d'en être aimé.

Avec de pareils principes qu'il

n'est pas difficile d'établir en nous, la connaissance des hommes de son siècle ne deviendrait pas plus dangereuse que la sincérité, et quelques autres qualités qui sont des vertus en elles-mêmes, mais dont on peut abuser. Il est certain que dans cette connaissance on peut avec beaucoup d'esprit ne réussir que bien imparfaitement dans le monde.

J'avoue que l'éducation ne nous donne pas le fonds d'esprit nécessaire pour bien démêler le vrai caractère et le genre d'amour-propre des gens avec qui nous sommes en société, ainsi que pour remplir avec une certaine supériorité les usages du monde; mais elle doit nous faire remarquer dans autrui, dans nousmêmes, ce qui blesse les mêmes usages, parce que tout ce qui s'en

éloigne à un certain point, rend notre commerce désagréable.

Les jeunes gens, je n'en excepte pas même quelques-uns qui ont de l'esprit, sont sujets, en arrivant dans le monde, à regarder comme des traits d'imagination, des maximes de morale rebattue, qu'ils placent curieusement, et qu'ils débitent avec confiance, parce qu'ils pensent montrer par là un esprit de réflexion. Ce n'est pas encore l'abus de la mémoire le plus à craindre pour eux; il y a une certaine quantité de phrases et de bons mots fastidieux qui les séduisent d'abord, soit par le brillant de l'antithèse, soit parce qu'ils ont ouï dire ces prétendus traits d'esprit par des personnes qui leur en imposent. Si malheureusement il arrive qu'une

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certaine paresse à réfléchir, ou le défaut de goût, les accoutume à Tusage facile des lieux communs, ils déplairont bien davantage par cette sottise empruntée, que s'ils s'abandonnaient à leur imagination, quelque bornée qu'elle pût être'. Ce naturel ingrat, joint à ce faux art avec lequel on le gâte encore, caractérise sensiblement, à ce qu'il me paraît, la différence qu'il y a de manquer d'esprit à être sot : l'un n'est qu'une indigence malgré laquelle on peut être aimable : l'autre est un tort volontaire que notre orgueil ajoute à la misère de notre esprit, et qui nous rend insupportables.

Je ne prétends pas conclure de ce que je viens de dire, ni de ce que j'ajouterai sur les lieux communs, qu'il faille les bannir de la

ET DES MOYENS DE PLAIRE çS

conversation : une attention réfléchie à n'y produire que des traits recherchés, serait une autre extrémité plus à charge peut-être encore.

Je demande seulement qu'on y donne les lieux communs pour ce qu'ils sont; ils n'y déplaisent que quand ils sont amenés sottement comme des découvertes, ou qu'on paraît y entendre une finesse que peut-être ils ont eue, mais que Tusage vulgaire où ils sont tombés leur a fait perdre.

Il n'est point de matières qu'on doive exclure absolument des entretiens. Le plus grand charme de la conversation consiste dans cette variété de sujets qui semblent se succéder par hasard, et que des liaisons imperceptibles présentent ; c'est la carrière où brillent les difFé"

rentes qualités de l'esprit, et pariiculièrement ses grâces : c'est en un mot le théâtre des idées; théâtre où souvent elles paraissent avec d'autant plus d'avantages, qu'elles peuvent être accompagnées de gaieté.

Mais toutes les idées ont-elles également droit d'être admises dans la conversation? Ne faut-il pas que de certaines convenances les amènent? Ne devons-nous pas quelquefois les restreindre ou les étendre; leur prêter de la simplicité ou des ornements; et toujours les sauver de l'inconvénient qu'on ne leur pardonne jamais du défaut d'ennuyer ?

Il serait donc nécessaire, ce me semble, de prévenir les jeunes gens avant qu'ils entrassent dans le monde, sur de certaines questions,

ET DES MOYENS DE PLAIRE çS

sur de certaines disputes depuis longtemps rebattues, et qui par cette raison exposent ceux qui s'en ressaisissent à devenir ennuyeux. Il est, par exemple, des sujets de dissertations où l'esprit trouve en quelque manière occasion de briller, et où les gens sensés regrettent toujours qu'on l'emploie : ce sont ces thèses sur le cœur, ces différences subtilement frivoles, dont l'examen ne rend l'esprit ni plus solide, ni plus délicat, et dont la solution la plus heureuse n'est presque jamais qu'une fadeur. Quel dégoût pour la raison que d'entendre discuter scrupuleusement lequel est le plus itnsupportable, d'apprendre la mort ou V infidélité de ce que Von aime?

Lequel est le plus tendre^ de V amant qui^ voyant sa maîtresse dans un

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grand péril, tombe évanoui, ou de celui qui vole à son secours?

Il y a un recueil intitulé Les Arrêts de la Cour d'Amour, qu'il faudrait faire apprendre par cœur aux enfants, de la manière qui les en dégoûterait davantage, afin qu'ils conservassent pour les thèses galantes le même éloignem.ent qu'ils gardent si constamment pour quelques livres de grammaire, dont ils ont été excédés dans leurs classes.

L'observation que je viens de faire n'a lieu que pour la conversation :

une analyse fine des sentiments sera toujours un genre d'ouvrage propre à faire honneur à l'esprit, et qui trouvera le plus grand nombre de lecteurs.

Ehl de quels objets plus intéres- Fants peut-on nous occuper, que des

sources presque toujours cachées de nos plaisirs et de nos peines?

Ce serait aussi une précaution sage de faire connaître, surtout à ceux qui ont de Tesprit, Tabus qu'on fait ordinairement de certaines hypothèses fabuleuses, que le vulgaire regarde comme TefiFet d'une belle imagination, et qui sont au contraire la ressource de ceux dont l'imagination ne peut rien produire. Ces systèmes chimériques qui n'ont qu'un faux éclat, ne portent ordinairement que sur deux suppositions qui se présentent aux esprits les plus bornés : l'une est de prendre le contraste des mœurs communes; tel, par exemple, que d'attribuer aux femmes l'autorité et la conduite des hommes, en donnant à ceux-ci la pudeur et les faiblesses

des femmes; et la seconde, qui suppose un esprit aussi peu inventif, a pour base ce qu'on appelle le merveilleux; comme de posséder VAnneau d"* Angélique, d'avoir un Génie à ses ordres, et d'entamer de là un long et frivole détail des avantages qu'on saurait en tirer. Ce n'est pas que ces idées ne puissent être employées avec succès; mais il faut pour cela se garder d'abord de l'habitude d'enfaire usage, parce qu'elles entraînent souvent dans des lieux communs. Il y a si longtemps qu'il passe des exagérations et des extravagances par la tête des hommes, qu'on n'en imagine guère qui aient un caractère de nouveauté. En second lieu, il faut aussi, lorsqu'on se permet ces rêveries, observer de ne les point mener trop loin, fus-

sent-elles ingénieuses. Le suflFrage de ceux qu'elles amusent ne dédommage pas du peu d'opinion qu'on donne de son esprit, et de l'ennui qu'on cause à un petit nombre de gens qui sentent combien les idées gigantesques ou renversées sont froides et dénuées d'imagination.

En général, l'imagination n'est point caractérisée par les chimères ; elle se marque et réussit bien mieux en mettant la vérité dans son plus beau jour.

Il y a d'autres lieux communs qui consistent dans des opinions fausses, que le vulgaire conserve comme un dépôt (le surnaturel lui paraissant toujours croyable) et que quelques personnes d'esprit adoptent par paresse d'approfondir. Il serait utile qu'on en formât des

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