‹ De la nécessité et des moyens de plaireChapitre 1 sur 12 · De la nécessité et des moyens de plaire · texte numérisé non relu

De la nécessité et des moyens de plaire

Vauteur de la Nécessité et des Moyens de plaire possédait un tempérament calme et pondéré, un cœur excellent; beaucoup de finesse, néanmoins, et d'esprit d'observation.

Il avait toutes les qualités requises pour écrire l'ouvrage que nous présentons, et il a prof ondément fouillé le sujet. Ses pensées sont très fortes et très hautes, on sent qu'elles émanent

d'un homme qui aimait ses semblables et qui voulait leur enseigner la manière de s'aimer les uns les autres. On reconnaît aussi en lui Vhomme du monde, des extrêmes civilisations, qui sait que pour être aimé, rendre à autrui V amour agréable et facile, il faut plaire.

Si les sentiments que Moncrif voudrait inspirer étaient réciproques, et les efforts, qu'il indique, mutuels, ce serait la paix, la douceur, le bonheur, Vunion sur la terre, ce serait le paradis !

Malheureusement, les natures les meilleures, les plus généreuses, celles qui sont disposées à se donner tout entières, en échange d'un peu de retour, sont trop vite rebutées par Fégoïsme et l'ingratitude des autres et se replient sur elles-mêmes, par crainte de jouer le rôle de dupes. Cest ce qui retarde tant le progrès humain, c'est pourquoi il avance si lentement^ après les quel-

guespasde géant que lui font faire les sublimes doctrines de renoncement préchées par quelques divins génies^ aux temps marqués par Dieu,

Moncrif a excellemment démontré que les plus hautes qualités et les plus grandes vertus ne sauraient suffire à nous rendre aimables. Et, en effet, si ces vertus sont accompagnées d'une grande sévérité à l'égard d'autrui, si ceux qui les possèdent jugent durement les actions de leur prochain, en dépit de leurs mérites, ils ne seront pas aimés.

Il est bien certain que le doux prophète de Galilée savait charmer les cœurs avant de les convaincre et de les enflammer.

Les âmes extraordinaires, comme les âmes ordinaires, doivent avoir le désir de plaire. Et, pour réussir à gagner les esprits, il est bon de ne pas faire sentir sa supériorité. Rien ne déplaît comme les gens qui regardent les

autres du haut d'une grandeur quelconque, vraie ou conventionnelle. On ne supporte pas non plus Vair de protection , de condescendance quHls prennent si aisément avec les êtres placés au-dessous d'eux par la nature, le hasard ou la société.

Le savoir, les connaissances sublimes ne commandent pas V amour, si Von n'y joint le désir de plaire à ceux dont Dieu a voulu que Vintelligence fût moins élevée, ce désir de plaire qui pousse les plus grands esprits à s'incliner pour se mettre à la portée des cerveaux moyens et des êtres ingénus»

L'orgueil des savants, des hommes éminents, éloigne d'eux, trop souvent, les gens plus bornés, les ignorants, qui ne sont qu'humiliés et non vivifiés par cette science et ces talents.

Si, en répandant les bienfaits, on n'éprouT^e pas le désir de plaire, on ne fera le bien qu'à moitié, parce que les

LE BONHEUR DE PLAIRE l3

obligés n'accepteront les services qu'avec répugnance, parce qu'on leur rendra la reconnaissance difficile et lourde à porter, fai connu une femme dont la.

bienfaisance était inépuisable, mais qui donnait, accordait tout froidement, guidée par la seule idée du devoir des riches envers les pauvres. Elle ne se souciait pas de plaire à ceux-ci et ils ne pouvaient pas éprouver cette affectueuse gratitude qu'il est si aisé de ressentir quand celui qui donne mêle un peu de son cœur avec son or, et ajoute de la grâce à la charité. On sentait que cette femme riche n'obéissait quaux obligations que. crée la conscience; ce n'est pas assez pour faire naître l'amour.

On n'a peut-être droit, non plus, qu'aux choses qu'on désire, et cette grande dame ne souhaitait pas d'être aimée, sans doute.

Par contre, des gens qui n'auront donné qu'un sourire trouveront souvent

plus dé dévouement que ceux gui prodiguent Vor avec des airs hautains et blessants,,.^ ou seulement avec indifférence.

Le rang et la fortune ne peuvent donc affranchir du désir de plaire. Celui qui ^ placé sur un haut degré de réchelle sociale^ négligerait le soin de se faire aimer, ne pourrait s'attendre qu'à un respect apparent, à de la servilité. Il blesserait, en outre, bien des gens qui, sans être ses égaux, ne dépendent pourtant pas de lui et ne sauraient accepter d'être traités par lui en inférieurs. Les parvenus sont plus sujets que d'autres à commettre cette grossière erreur de se croire au-dessus de ceux que la fortune n'a pas comblés de ses faveurs. Animé au contraire de ce bienfaisant désir de plaire, on est scrupuleusement poli et aimable avec tous, on n'affecte aucun air supérieur. Ce n'est non plus que ce désir de plaire qui

LE BONHEUR DE PLAIRE l5

Jait supporter aux gens en vue les importunités de ceux qui croient pouvoir s'adresser à eux, même sans avoir le moindre titre à leur bienveillance, pour obtenir un conseil, un service, un renseignement. Mais, alors, on pardonne à celui qui sacrifie — pour être aimé — temps, repos, influence ou argent, on luipardonne la puissance, les honneurs, les richesses qui dirigent tous les yeux vers lui.

Uamitié, elle-même, ne peut se contenter du seul accomplissement des devoirs qu'elle crée àceux qui la pratiquent Vun envers Vautre. Il est nécessaire que, des deux parts, elle emprunte, au désir déplaire, mille grâces qui V embellissent et la font plus douce.

Pour plaire à son ami, il faut être attentif tous les jours, à toute heure; lui montrer une affection régulière, ne négliger aucune occasion de lui être agréable. Si on attendait les grandes

l6 LE BONHEUR DE PLAIRE

circonstances de la vie pour manifester sa sympathie et témoigner de son dévouement, on risquerait bien de n'exercer jamais ces vertus. Montrons donc toujours notre tendresse dans les plus petites choses, dans les cas les plus insignifiants, A quoi servent, en effet, les protestations passionnées de gens qui nous disent : « Je mourrais pour vous, sans hésitation » ; ou : « Si vous aviez besoin de ma fortune, elle serait à vous, »

et qui hésitent à prendre le moindre dérangement pour votre service; ou, souhaitant vous donner leur vie, vous martyrisent à toute heure par leur exclusivisme, leur jalousie, ou leur humeur inégale et grincheuse.

Le savoir-vivre et la politesse ellemême doivent être relevés par ce désir de plaire. Si l'on se bornait strictement aux cérémonies, aux minuties de l'usage, aux manières dictées par la mode, on serait, en vérité, de tristes gens du

monde. Il est indispensable d'avoir le désir de plaire pour être parfaitement aimable. Cest ce désir gui met le sourire aux lèvres, qui fait penser et dire des choses obligeantes; c'est ce désir qui adoucit les angles; c'est grâce à lui qu'on a des égards pour tous. Et nous sommes tellement sensibles aux égards, que nous nous en montrons peut-être plus reconnaissants que des services réels.

Les personnes animées du désir de plaire vont jusqu'à modérer leur esprit, ne lui laissent pas libre carrière, dans la crainte de blesser les autres par un mot piquant^ par un mot involontairement mordant quipourraitfroisser leurs interlocuteurs. Ou, encore, c'tst qu'ils craignent d'écraser de leur verve ceux qui, ayant moins de vivacité dans l'esprit, ne sauraient lutter avec eux.

Pour la même raison, ils laissent volontiers leurs talents dans l'ombre : ils

l8 LE BONHEUR DE PLAIRE

ne voudraient pas faire souffrir, par la comparaison, ceux qui sont dénués de tout agrément. Mais ils sont habiles à faire admirer les talents d'autrui, à mettre en lumière ses moindres dons.

Qui tient à plaire ne court pas après le succès; qui veut être aimé ne cherche pas à briller. L'auteur de Corinne n'at-il pas dit : « La gloire est le deuil brillant du bonheur » ?

Les êtres passionnés, exclusifs, négligent souvent les moyens de plaire... à tous. Ils réservent toutes leurs grâces pour un seul ou pour quelques-uns seulement. Cela dénote, à mon avis, une certaine étroitesse de cœur. Moncrif dit que « le désir de plaire (à tous) est un sentiment que nous inspire la raison et qui tient le milieu entre l'indifférence et r amitié ». // est bien vrai qu'il faut être raisonnable pour comprendre que, pour être aimé de ses semblables, il est indispensable de leur plaire, de leur être

agréable; un être doué de bon sens sait qu'il est de notre intérêt bien entendu d'avoir tous les hommes pour amis.

Mais la raison ne suffirait pas à faire naître en nous le désir de plaire, — qui nous porte à immoler aux autres notre orgueil, notre égoïsme et notre vanité, — si nous n'étions encore doués d'une certaine chaleur de cœur, d'un instinct de dévouement. Aussi ne devrait-on pas éteindre les élans, les enthousiasmes, les générosités des jeunes gens, sous prétexte de leur intérêt personnel, ce qui est presque toujours le plus faux des calculs.

Pour que le désir de plaire soit égal chez deux personnes qui viennent à se rencontrer, il est indispensable qu'elles aient, l'une et Vautre, une nature d'élite.

A l'ordinaire, le désir de plaire est plus vivement ressenti d'un côté que de l'autre. C'est le meilleur et le plus généreux, entre deux hommes, qui veut plaire

LE B05U1ELR DE PUURE

à r autre. Eh tien! tout en donnant plus qu'il ne reçoit, il obtiendra cependant un admirable résultat de son désintéressement. Il pénétrera dans un cœur fermé jusque-là. Il y éveillera un sentiment de sympathie, d'abord inconsciente, involontaire, mais qui, s'accentuant de jour en jour, fera connaître la joie d'aimer à celui qui ignorait ce bonheur. Heureux ceux qui travaillent ainsi à faire réaliser Fineffable commandement : aimez-vous les uns les autres!

Des esprits chagrins ont voulu faire croire que ce désir de plaire à tous dénotait une nature banale, incapable d'éprouver dans sa grandeur un sentiment fort et absorbant. Je trouve, moi, qu'il faut avoir un cœur très bon et un esprit très large pour répandre sur tous, sa bienveillance, pour deviner la solidarité humaine, pour comprendre que Vhumanité est un corps immense, dont

nous sommes chacun un des membres.

Ceux qui s'enferment dans un sentiment exclusif et passionné me paraissent, au contraire, témoigner de la pauvreté et de Vétroitesse de leur nature.

Ce n'est pas que je veuille condamner les prédilections et les préférences. Elles sont voulues par la Providence et personne de nous n'a résisté à l* attrait plus grand que nous inspire celui-ci plutôt que celui-là. Mais, sommes-nous si dénués de ressources qu'ayant dépensé un peu d'amour pour un seul il ne nous en reste plus pour les autres, qui ont droit aussi à notre cœur?

Rien n'est aussi salutaire pour notre âme que le désir de plaire. Il incite à se corriger d'une foule de défauts : de l'avarice, de l'égoîsme, du ton hautain, méprisant, de l'orgueil, de l'inégalité d'humeur, de l'extrême susceptibilité.

Le désir de plaire nous transforme de la plus heureuse façon, il nous fait

acquérir des manières douces, agréables, il nous porte à Venjouement, à la gaieté.

Il nous fait comprendre quHlfaut être très naturel, nous-même; que nous devons « accorder notre physionomie avec notre caractère » . L'affectation ou Vimitation déplaisent aux esprits droits.

La servilité, la flatterie ne doivent pas découler du désir de plaire : on se détourne au contraire des êtres bas et rampants.

Cest un grand avantage, tous les philosophes en sont convenus, que la beauté et la grâce physiques, qu'un extérieur qui prévient en notre faveur. Mais ce don précieux ne peut nous servir longtemps, si nous ne le fortifions du désir de plaire.

La coquetterie de quelques femmes n'a rien à voir avec ce désir, puisque ces femmes ne sont guidées que par le besoin de briller par leur beauté et de conquérir des cœurs plutôt que de les

charmer^ de triompher et non de donner du bonheur.

Le désir déplaire, vous dira l'auteur, est notre plus grande force depuis Vâge du discernement jusqu'à notre mort, parce qu'il nous dépouille de tout égoîsme, ce mauvais calcul des intelligences bornées et des cœurs imparfaits.

Le désir de plaire désarme l'envie :

ne nous enorgueillissons pas de nos succès, pour blesser les autres, ils nous pardonneront notre bonheur.

Le désir de plaire est si généreux, qu'on nous sait plus de gré de l'éprouver que de répandre l'or et les ser^ vices. Toutefois je n'entends pas dire qu'il dispense défaire le bien matériellement.

Mais si nous voulons qu'un homme garde souvenir de nos bienfaits, un souvenir doux et agréable, ne cessons pas de vouloir lui plaire, ne nous croyons pas quitte de l'obligation de

lui plaire, pour ravoir secouru, sou tenu.

Quand un homme est abattu par le sort, rien ne peut le réconforter davantage que de lui montrer notre persévérant désir de lui plaire, tout vaincu qu'il est, par les hommes ou la destinée.

L'homme qui a le désir de plaire n'est pas pour cela dépourvu de travers, l'imperfection semble bien être la loi terrestre, du moins à cette époque-ci encore de l'humanité. Mais celui qui veut plaire aux autres n'a qu'à convenir de ses torts, non seulement pour se les faire pardonner, mais encore pour les atténuer de façon que les autres en souffrent moins.

En fait de moyens de plaire. Moncrif insiste beaucoup, et il a raison, sur l'esprit de la conversation. Ne possède pas l'esprit de conversation celui qui, trop impatient, interrompt l'homme qui lui parle pour exprimer sa propre

pensée ou celle de son interlocuteur qui lui semble trop lent à trouver ses mots.

Bien écouter témoigne d'un sentiment de déférence à l'égard de celui qui parle.

Il est donc nécessaire d'écouter attentivement, sans laisser errer son regard, sans lui permettre de devenir vague, de voir à mille lieues d'oii Von est.

Il est bon d'écouter patiemment, d'essayer d'entrer dans les idées des gens, de bien saisir ces idées, de s'y prêter, toutes les fois que la morale ne s'y oppose pas. Je n'oserais me servir, à côté .de ces pages académiciennes, de l'énergique expression moderne, mais je dirai qu'il est nécessaire d'être en communion intime avec celui qu'on écoute.

On mettra beaucoup de douceur dans la conversation : la causticité, la moquerie, la raillerie ne s'accordent pas avec le désir de plaire. Lorsqu'on est obligé de discuter, de contredire, on peut le faire avec tact et modération.

Quand la victoire nous reste, il ne faut pas exulter en une joie triomphante.

On ne doit pas critiquer les absents, eeux qui sont présents penseraient, d'ailleurs, qu'après leur départ on leur en réservera autant. Le je, le moi, sont haïssables, on ne saurait trop le redire après Pascal. En conséquence, ne parlons pas de nous ni des nôtres.

Si la conversation prend une tournure scientifique, quelle que soit l'élévation du sujet, si grand que soit notre savoir, restons simples. Un médecin, qui parle au commun des mortels la langue de la Faculté, est aussi ridicule que les médecins de Molière.

Il est encore bien essentiel de régler assez sa mémoire pour ne pas faire de ces citations trop fréquentes qui horripilent les esprits primesau tiers.

Enfin, il y a encore à recommander de ne pas mettre la bride sur le cou à son imagination. Combien de gens^

pour ne pas assez se surveiller euxz mêmes, disent de la meilleure foi du monde des choses fausses et exagérées?

Prenons garde de causer aux autres un tort même involontaire. Quand on a des idées différentes de celles des autres, très originales, ne pas les exposer trop longuement dans la conversation.

Il ne faut pas accaparer Vattention, si charmant causeur que Von soit. On doit essayer défaire valoir les autres. Cest le cas de quelques esprits brillants, soutenus* d'un grand cœur.

Ils jettent sur tous des lueurs, qu'on croit émises par celui qui les reçoit.

Le désir de plaire ressemblant fort à Vesprit de charité, il est à prévoir que ceux qui en sont animés éviteront en toutes occasions de blesser autrui, essayeront au contraire de lui être agréables, de lui donner tout le plaisir,

toutes les satisfactions qu'il est en leur pouvoir de lui accorder.

Au temps de Moncrif, on employait peu ce mot de charité^ mais on n'ignorait pas, on le voit, ce sentiment qui changerait le monde sHl était plus répandu,

Moncrif traite, dans une seconde partie, de ^éducation des enfants, au point de vue de la Nécessité et des Moyens

// est bien vrai que si, dès leur plus jeune âge, on dirigeait les enfants vers ce but : plaire, être agréable, faire plaisir, donner de la joie, on arriverait bien plus vite et plus aisément à obtenir d'eux tout ce qu'on en exige.

J'ai connu une toute petite fille qui ne mangeait guère, surtout au gré de sa chère grand'mère. Mais celle-ci avait trouvé un excellent moyen pour

faire avaler toute V assiettée de soupe à Venfant : « Cette cuillerée pour faire plaisir à grand-père ^, disait-elle. Et quand la petite détournait la tête :

« Encore une pour papa, celle-ci pour maman. Et pour ta petite tante nefe^^astu rien? Encore, pour elle. » Ainsi on amenait une petite enfant à faire les choses qui lui déplaisaient, en luipersuadant qu'elle serait agréable aux autres.

Moncrif n'approuve pas la rigueur avec les enfants. Il a vu que la contrainte n'en fait que des êtres serviles et faux, que la dureté exaltç la bestialité native de quelques-uns.

Il veut que dès la plus petite enfance on fasse appel à leur cœur, peu à peu à leur raison. Il ne faut pas développer leur timidité par une trop grande sévérité. Et, en effet, une fermeté douce peut seule donner confiance aux petits enfants. Il est nécessaire de les reprendre, de ne pas permettre qu'ils se laissent

aller à leurs mauvais petits mouvements^ mais on réprimera mieux leurs défauts en employant la persuasion et la honte plutôt que la rudesse^ ou en leur inspirant de r effroi.

Il est odieux de remplir Vesprit des enfants d'images sombres^ terribles^ de les effrayer pour les amener à l'obéissance. Ces images terrifiantes de loupgarou, de croquemitaine, etc., qui sont à Vusage des bonnes, des nourrices et des mères bornées, font des enfants des êtres pusillanimes ou atrocement nerveux qui ont peur de tout. Pourquoi ne pas les distraire de leur petite méchanceté, de leur obstination puérile, par des images jolies et riantes et non effrayantes? N'avez-vous pas pitié d'eux quand vous les voyez en proie à cette terreur que vous avez fait naître?

Moncrif dira qu'on doit inspirer aux enfants, le plus tôt possible, un sentiment de reconnaissance, d'affection ,

LE BONHEUR DE PLAITE 3l

de respect pour ceux qui les élèvent y les soignent ou les instruisent; qu'on doit leur enseigner à désirer plaire par gratitude. Il veut que les enfants aient de V amitié pour ceux qui les servent; qu'on en fasse des êtres doux, aimants, caressants, désireux dès le bas âge de bien faire pour être agréables.

Il souhaite qu' on ne leur laisse jamais prendre un ton de commandement, un air hautain. Quand on s'aperçoit qu'un enfant a le sens du ridicule, qu'il est porté à la critique, il faut combattre cette inclination si pénible pour les autres et dangereuse pour lui, car elle lui ferait des ennemis. Il est bon de détourner cette disposition vers les œuvres d'art, et de ne pas permettre qu'il froisse, blesse ou raille les gens, qu'il se moque d'eux, même en leur absence. Toutefois, il est nécessaire de laisser toujours un enfant manifester, çoçprimer sa pensée, C'est même le seul

moyen de redresser ses idées. Mais on ne lui accordera pas de contredire âprement les autres.

Il n'est rien de si absurde que de vanter leurs qualités en leur présence; on les rend vains et détestables. Pour qu'ils ne pensent pas trop à eux-mêmes, pour qu'ils restent ingénus, il ne faut pas leur faire croire qu'ils sont dignes d'attention,. On est près de perdre ses dons naturels quand on les connaît trop. Mais on ne doit pas non plus parler de leurs défauts.

N'attendez pas l'apparition des travers pour les combattre, dit Moncrif, Pour empêcher ces travers d'éclore, montrez-leur en la laideur par des exemples étrangers, comme on faisait à Lacédémone pour V ivresse.

Occupez-vous de bonne heure de former leur cœur, d'orner leur esprit, de leur faire prendre de bonnes manières.

Rien ne doit être négligé, pas même

un certain art de la toilette, surtout le soin de leur personne.

On leur fera faire de bonnes et fortes lectures, en même temps qu'on les excitera à se livrer aux exercices qui donnent la grâce du corps.

Si on peut leur inspirer la crainte de déplaire, on leur fera remplir tous leurs devoirs petits et grands. Pour réprimer V orgueil qui empêche tant de plaire, ne les forcez pas à se vanter eux-mêmes du bien qu'ils font parce que vous ne faites pas semblant de vous en apercevoir. Faites-leur sentir, au contraire, que vous avez remarqué leur bonne action et que vous en êtes satisfait.

Ne les rendez pas timides par trop de sécheresse et par votre ton autoritaire.

Présomptueux, ils sont certainement déplaisants; timides, ils ne peuvent faire usage de leurs talents, de leurs dons, de leurs qualités. Ils doivent

avoir une certaine confiance en eux, sans être du tout vaniteux. Et ils seront ainsi, si vous ne les rebutez ni les exaltez.

On les rend bienveillants, en leur faisant comprendre que les défauts d'autrui ne les dispensent pas d'être, pour leur compte, aimables et doux, affables et obligeants.

Il est essentiel de leur donner autant d'instruction et de talents qu'on peut leur en dispenser. S'ils sont réfractaires à l'étude, au travail, on doit leur faire valoir les avantages dont ils se privent par paresse ou par entêtement. Éveillons toujours en eux le désir de plaire.

Disons-leur : « Celui qui sait jouer du piano fait plaisir aux autres, il peut faire danser, il peut accompagner un chanteur, etc. » Mais veillez à ce qu'ils ne se donneîit pas d'importance, s'ils sont instruits, travailleurs, avancés pour leur âge. Traitez-les en enfants

aimables dont vous êtes contents et non en prodiges, ils resteront simples. Il est bon de ne pas trop développer r amour-propre, d^agir plutôt par le bienfaisant désir de plaire,

Moncrif souhaite qu* on fasse cultiver aux enfants le style épistolaire. Il réprouve Vhabitude qu'on a de leur donner à traiter ces sujets ennuyeux « de narration », qu'ils ne connaissent pas, qui ne les intéressent pas; qui font V objet pour leur esprit d'une tâche pénible et désagréable. Que ne leur demande-t-on de ces lettres naïves et vraies qu'on écrit à ceux qu'on aime, parents, jeunes amis, serviteurs. Cest dans ces lettreSy parfois si jolies, qu'on leur enseignera le mieux lor correction et la pureté de style, la clarté dans l'expression. En outre, on les accoutumerait au ton de politesse qu'ils doivent employer dans la correspondance, pour plaire à ceux auxquels ils écrivent. Il demande aussi

qu'on les fasse lire à haute voix. Cela suffit pour leur donner un certain art , de diction et une bonne prononciation.

S'ils sont obligés en quelques circonstances de lire en public^ ils ne seront pas empêchés par une mauvaise honte de s'acquitter avec grâce de ce qui leur sera demandé comme un service ou de ce qui peut être exigé d'eux comme un devoir.

Naturellement y Moncrif insiste sur la nécessité de bien faire connaître aux enfants les usages du monde. Il ne faut pas qu'ils soient en proie, dans les sa- Ions, à cette timidité qui naît de la crainte de faire les choses autrement qu'elles ne doivent être faites, et qui déplaît parce qu'elle prend sa source dans une vanité ombrageuse ou blessée.

Il veut qu'on leur donne des senti- ^^ ments religieux, qui élèvent l'âme vers les choses hautes.

Et quand ils arrivent à l'adolescence y

à la jeunesse^ il déclare qu'il est nécessaire de les faire penser ^ réfléchir sur les faits et les hommes du siècle^ afin qu'ils connaissent bien le fort et le faible de leur temps, voient les bons côtés et les mauvais, les moyens de remédier à ceux-ci, /ajouterai, moi, qu'on doit les laisser prendre eux-mêmes une opinion, sauf à la redresser avec douceur si elle est erronée. Mais de la sorte, ils sauront ce qu'il y a à supporter des hommes dans la vie et pourront mieux se défendre, se garantir.

Ils comprendront les fluctuations humaines, l'instabilité des choses ; sans leur enlever brutalement les bienheu- . reuses illusions de la jeunesse, laissonsles s'apercevoir que la société se débat au milieu de mille difficultés et que l'action ne peut pas toujours réaliser la parole, que bien des espérances ne peuvent aboutir, en dépit des bonnes volontés généreuses.

// vaut mieux qu'ils apprennent cela tout seuls, c'est-à-dire, il vaut mieux leur apprendre à réfléchir eux-mêmes sur les choses de la vie.

Alors, dit Moncrif, celui qui, connaissant bien la nature humaine défectueuse comme elle Vest, la considère sans orgueil, sans se croire dispensé pour cela d'être doux, sociable et bon, celui-là a trouvé la seule manière d'être aiî-dessus des autres hommes et jouit du plaisir d'en être aimé.,, et de faire beaucoup de bien, aurait pu ajouter l'homme excellent qui donne de si sages et nobles conseils.

Quelques renseignements sur r auteur

de LA NÉCESSITÉ ET LES MOYENS DE

PLAIRE intéresseront assurément les lecteurs. Racontons que Moncrif était, par sa mère, petit-neveu de la Calpre-

nède, et c'est sans doute du côté maternel que lui vint son goût pour les lettres.

Sa- bonne mine^ son esprit, sa parfaite amabilité, lui valurent, dès le début de sa carrière, de véritables succès mondains. On le recherchait encore pour ses talents variés : poète et musicien, il jouait aussi la comédie avec un art surprenant.

Secrétaire du comte d'Argenson, puis du prince-abbé comte de Clermont, il était tout à fait formé aux manières des « gens du bel air », quand Marie Leczinska en fit son lecteur; « la noble compagnie » {V Académie) s'honorait aussi de le compter parmi ses^nembres.

La bonne Marie Leczinska était faite pour comprendre V excellent Moncrif.

Dans leurs rapports ce furent donc d'un côté des témoignages d'estime multipliés, de l'autre un dévouement respectueux.

Le puriste qu'était le lecteur de la

écrit une Histoire des Chats. Voltaire, qui détectait notre académicien on ne sait pourquoi, se moquait de cet ouvrage en toutes occasions, C était fort injuste, du reste, car le volume était rempli de plaisanteries très amusantes.

Mais, quand l'auteur de Zaïre apprit qu'on avait donné à Moncrif V emploi d'historiographe de France, il entra dans une colère violente :

« Historiographe! historiographe ! répétait-il, S, M., peu familière avec notre langue, a voulu dire historiogrifFe ! »

Le poète Roy, cet ennemi de Voltaire, cet écrivain décrié, avait également décoché de sanglantes railleries contre /'Histoire des Chats. Moncrif, en dépit de sa modération, résolut de tâtonner r insolent. Mais Roy, plus jeune et plus leste que V offensé, prit le parti de se retirer à reculons devant son agre,<seur. Il connaissait assez ce pauvre Moncrif pour savoir que celui-ci ne

manquerait pas aux lois de Vhonneur^ s'abstiendrait de frapper^ de crainte d'atteindre au visage le peu scrupuleux détracteur. En ce temps-là , on aurait jugé bien sévèrement celui qui aurait donné un coup de canne à travers la figure d'un adversaire. Les gens de bien considéraient comme une obligation humaine et charitable de ne toucher au visage d'un homme qu'avec la main.

Roy fuyait donc en toute sécurité et réussissait même à faire rire l'historien des chats en lui criant : « Patte de velours^ minet, patte de velours! »

Moncrif avait les mœurs les plus recommandables et il mettait une grande dignité dans sa vie. Voltaire a voulu, assure-t-on, le présenter dans sa vieillesse comme un séducteur de danseuses d'opéra. Mais personne ne crut à cette histoire inventée de toutes pièces, tout le monde prit au contraire la défense de l'académicien justement honoré.

44 i-E BONHEUR DE PLAIRE

Quelques biographes donnent quatrevingt-sept ans à Moncrif, à l'heure de sa mort. Mais les gens de son époque prétendent quHl avait au moins cent ans.

Lui n'aimait pas à parler de son âge.

On ne lui reprochera pas cette toute petite faiblesse.

A sa mort, un littérateur angevin composa ce quatrain, qui est une courte mais belle oraison funèbre :

Réalisant les mœurs de Vâge d'or.

Ami sûr y auteur agréable, Ci'git qui, vieux comme Nestor, Fut moins bavard et plus aimable.

y t' la- Aimée ^ le 24 novembre 1895.

Page 1