H 2 DE LA NÉCESSITÉ
noire bonheur, le plaisir le plus touchant est celui de lui ouvrir son âme. Il faut donc réserver celte entière confiance pour l'amitié. Dans les liaisons ordinaires, parler de soi n'est le plus souvent qu'un faible qui tourne à notre désavantage.
Quelques exemples contraires à ce principe ne doivent point nous en écarter. On trouve des gens qui vous entretiennent des plus petits détails de leurs goûts, de leur manière de vivre singulière, et qui ne laissent pas d'être de très bonne compagnie. Quel est donc Tart qui les sert si bien? C'est de n'en avoir aucun. Ils ne prétendent ni se donner pour modèles, ni tirer vanité de leur façon de penser. Sensibles de bonne foi, jusqu'à la déraison, à toutes les petitesses qu'ils mettent
à si haut prix, ils vous étonnent et vous amusent par le ton conséquent et approfondi avec lequel ils analysent des objets entièrement frivoles.
Les contrastes plaisent quand ils sont extrêmes, et celui-ci devient pour la raison une espèce de spectacle : vous croyez, en quelque façon, voir V homme du port dePyrée considérer avec transport les trésors d'un de ses navires. N'ayez qu'un esprit supérieur, sans être emporté par le délire que je viens de dépeindre, et essayez de tenirdes propos du même genre. En paraissant bizarre, vous ne serez qu'insipide.
Le mérite de ces sortes de singularités tient uniquement à l'ivresse avec laquelle ceux qui y sont assujettis font l'éloge de leur folie.
La défiance salutaire de tomber
dans tous les inconvénients que je viens de rapporter, peut se réduire à ce seul point. On se nuit en parlant de soi, lorsque le seul intérêt de notre vanité nous détermine; car avec quelqu'adresse qu'elle se déguise, elle sera toujours aperçue.
Les regards des hommes, même les plus bornés, sont des espèces de microscopes qui grossissent nos défauts les plus imperceptibles.
Il est malheureusement des occasions indispensables de parler de soi, de peindre son caractère et de mettre au jour sa conduite. Que dans des discussions d'intérêts ou d'un autre genre, satisfait intérieurement d'avoir rempli tout ce que la droiture et l'honnêteté exigent, vous laissiez prévenir les esprits par les fausses couleurs dont vos adver-
saires se parent et vous défigurent, quel sera le fruit de votre silence ?
Vous resterez pendant un certain temps chargé dans l'opinion commune de tous les torts qu'on aura eus avec vous.
J'ai placé à la suite de la vanité qui fait parler de soi, l'abus de la mémoire, parce que ce dernier défaut, me paraît tenir, à quelques égards, au premier.
Une mémoire abondante produit ordinairement le désir de s'emparer de la conversation ; et c'est un des moyens détournés de parler de soi, que l'empressement indiscret d'occuper l'attention des autres.
Elle entraîne encore le dégoût d'écouter : deux inconvénients qui, seuls, suffiraient pour lui faire perdre tout son mérite.
Il faut, pour que la mémoire se fasse aimer, qu'éclairée par une certaine délicatesse d'esprit et par une attention suivie à ne point offusquer Tamour-propre d'autrui, elle n'occupe pas seule la scène; qu'elle y attire, au contraire, ceux qu'elle a réduits quelque temps à n'être que spectateurs; mais elle ne sent pas toujours où son rôle doit finir.
Il faut encore qu'écartant de la conversation tout ce qui aurait l'air de dissertation, même dans les matières savantes sur lesquelles on la consulte, elle sache les assujettir toutes, sans obscurité, au langage ordinaire du monde. Mais cet art que quelques personnes de ce siècle possèdent éminemment, ce n'est que Tesprit supérieur qui le donne*
L*usage habituel de la mémoire
expose ordinairement à tomber dans des répétitions ; et il n'y a personne qui ne pense sur l'ennui que cela cause, ce que Montaigne dit decertains parleurs à qui la souvenance des choses passées demeure, et qui ont perdu le souvenir de leurs redites-^ il les fuit avec soin.
Comme la conversation est un commerce d'idées, où le jugement et l'imagination ne doivent pas moins concourir que la mémoire, les gens d'esprit qui sont instruits des matières qu'on traite, haïssent de ne trouver le plus souvent dans l'entretien de ceux que la mémoire fait parler, que le sens littéral, que la page précisément de tel ou tel livre; et ce dégoût paraît sensé. On se plaît à la conversation qui vous présente le fruit d: la lecture, mais
on s'ennuie avec raison de celle où Ton ne trouve que la lecture même.
Il est vrai que rien n'est plus à charge, à la longue, que ces esprits qui se souviennent toujours et qui ne pensent jamais.
Il faut avouer aussi que la mémoire heureusement cultivée devient dans la conversation une source toujours féconde et toujours agréable, lorsque les différentes parties de l'esprit qui lui sont nécessaires mesurent son essor et choisissent la route qu'elle doit tenir. J'ajouterai que si elle en reçoit de grands secours, elle leur en prête, à son tour, qui leur servent à se développer davantage. Sans elle, l'imagination la plus féconde, renfermée nécessairement dans un cercle d'idées qu'elle embellit, mais qu'elle
retouche sans cesse, épuise bientôt les différentes faces par lesquelles on peut les présenter, et languit enfin faute d'objets sur qui elle puisse s'exercer. C'est donc comme un instrument à l'usage de l'esprit (s'il m'est permis de m'exprimer ainsi) qu'une grande mémoire me paraît désirable. Qu'on la réduise à son mérite particulier, même en la jugeant favorablement, elle n'est plus que d'un faible prix. C'est moins son étendue qui plaît, surtout dans les gens du monde, que le choix des connaissances qu'elle rassemble, et la manière de les employer.
Mais de tous les défauts opposés à Tesprit de la conversation, le plus choquant est la contradiction. Rien, en effet, ne rend plus haïssable que
de heurter inconsidérément l'opinion des autres. Cependant la crainte de se laisser aller à ce penchant ne doit point bannir de l'esprit une certaine fermeté. Il y a bien de la différence entre contredire et défendre son sentiment. En avoir un est convenable, et même nécessaire dans quelques occasions où ce que vous pensez marque votre caractère. Dans tant d'autres, céder ou ne céder pas est bien arbitraire; mais souvent notre orgueil dispute encore, après que notre raison s*est rendue.
La Bruyère réduit l'esprit de la conversation à la classe de l'esprit du jeu et de Theureuse mémoire; et j'ai remarqué que quelques hommes de ce siècle, accoutumés aussi à réfléchir, et qui jugent sainement de
ET DES MOYENS DE PLAIRE l5l
l'esprit quand il est employé dans des ouvrages, pensent à ce sujet comme La Bruyère. Mais il m'a paru qu'ils se rendaient à cette autorité, moins par examen raisonné que par une sorte de sensibilité dont voici la cause. L'étendue et la justesse de Tesprit étant en eux le fruit de plusieurs années de travail et d'une sorte de solitude, ils se sont accoutumés à penser austèrement, comme si une idée purement agréable était un relâchement à leur devoir. Méthodiques et conséquents par habitude, lors même qu'il y aurait du mérite à ne pas l'être, ils sont rarement sensibles à cette délicatesse d'imagination, qui va saisir, dans les différentes matières que la conversation présente, ce qu'elles ont d'agréable ou de plus à la por-
l52 DE LA NÉCESSITÉ
tée des autres, et en écarte avec soin Tair de science, d'exactitude ou de mystère. De là l'esprit de conversation leur paraît un avantage bien frivole, et c'est ainsi que l'humanité est faite. Quelques philosophes, portés, sans s'en apercevoir, à ne considérer l'esprit qu'environné de la peine et de la méthode qui ont formé le leur, partout où ils voient l'esprit facile et secouant le joug de l'exactitude, ils ont peine à le reconnaître.
Il me semble qu'à esprit égal, les personnes qui possèdent le talent de la conversation, ont bien plus d'occasions de plaire que celles qui ne font qu'écrire. Je ne compare ici leur mérite que dans ce seul point de vue. L'auteur le plus ingénieux et le plus abondant emploie bien du temps à un ouvrage, dont le suc-
ET DES MOYENS DE PLAIRE l53
ces dépend de quantité de circonstances qui souvent lui sont étrangères : au lieu que Thomme doué de l'esprit de la conversation, plaît et se renouvelle sans cesse; il fait constamment les délices de tout ce qu'il rencontre. Quelle différence dans la manière de vous occuper!
L'un par la lecture de ses ouvrages (je les suppose du genre purement agréable) n'offre pour spectacle à votre esprit que le sien, il ne vous montre que son mérite : l'autre vous ramène à vous-même, vous place à côté de lui sur la scène où il brille, et vous y place à votre avantage ; vous croyez y partager ses succès.
Quelles ressources pour vous plaire et pour le faire aimer de vous!
Ce don paraît quelquefois une espèce de magie. Il est des gens
l54 DE LA NÉCESSITE
dont le langage fascine si bien voire imagination, surtout à l'égard des choses de sentiment, que vous vous laissez persuader en quelque façon ce que même vous aviez résolu de ne pas croire. Vous étiez prévenu, je le suppose, sur la froideur de leur âme dans le commerce de Tamitié. Viennent-ils à vous entretenir des charmes de cette même amitié qu'ils n'ont jamais sentie? il semble que leurs expressions suffisent à peine à la plénitude de leur cœur.
La peinture est si vive et si ressemblante, Tart a si bien les détails auxquels on reconnaît la nature, que vous vous y laissez tromper; ou s'il vous reste encore quelques mouvements de défiance, vous sentez du penchant à les écarter: feîat de séduction qui me paraît ressembler à
ET DES MOYENS DE PLAIRE l55
ces rêveries agréables que nous cause quelquefois un sommeil assez léger pour nous laisser une partie de notre raison ; on s'aperçoit que ce ne sont que des songes, on se dit qu'il ne faut pas les croire; on craint en même temps de se réveiller.
Ce genre, éclairé par un jugement prompt et délicat, voit d'un seul coup d'œil toutes les convenances par rapport au rang, à Tâge, aux opinions, au degré d'amour-propre d'un cercle de personnes difficiles à satisfaire.
Encore un mérite qui rend bien désirable Tesprit et le goût de la conversation, c'est qu'il remplit facilement notre loisir ; et le loisir de la plupart des hommes, foin d'être pour eux un état satisfaisant, devient n vide qui leur est à charge. Com-
l56 DE LA NÉCESSITÉ DE PLAIRE
bien les jours coulent avec vitesse pour ces âmes heureuses, qui, dans les intervalles de leurs occupations, s'amusent constamment et par préférence de ce commerce volontaire de folie et de raison, de savoir et d'ignorance, de sérieux et de gaieté, enfin de cet enchaînement d'idées que la conversation ramène, varie, confond, sépare, rejette et reproduit sans cesse ! Heureux encore une fois ceux qui peuvent avoir, à la place des passions, le goût d'un commerce où Ton trouve tant d'occasions de plaire et de se faire aimer!