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les préoccupent beaucoup moins que l’empâtement de leur langue, la lenteur de leur digestion, ou la douleur vague et obsédante qui leur comprime la nuque comme un casque trop étroit. « IIS ne pensent plus qu’à leur bête, et le reste du monde leur serait indifférent, s'ils ne tenaient à mettre leurs contemporains au courant de leurs ‘tortures ». (Brissaud). Ils deviennent d’une irascibilité extrême, habituellement tristes, abattus, un rien les irrite, les agace, les niet en fureur. Ils ne peuvent rien supporter, un bruit soudain, un enfant qui crie; ces bouffées d’irascibilité sont brusques « en feu de paille » et ils en sortent plus abattus, plus déprimés: c’est ce caractère qui a valu à la neurasthénie, le nom de « faiblesse irritable. »
L'état mental neurasthénique peut donc se comprendre ainsi: épuisement cérébral qui provoque une diminution de Pactivité cérébrale de la mémoire, de la volonté et parallèlement du côté affectif; une augmentation de l’émotivité, des modilications du caractère qui devient égoïste et irritable. Ces troubles font naître un état d'inquiétude, d'insécurité, et comme le malade a gardé son jugement intact, la conscience qu’il a de sa déchéance, de son infériorité provoque de la douleur, de la tristesse, de l'abattement moral.
I] faut rattacher à la description de cet état mental une question qui a soulevé de nombreuses discussions: nous voulons parler des obsessions, des phobies, des impulsions.
Les avis des auteurs sont en effet très partagés. Beard et après lui Bouveret rattachent les phobies et les obsessions à la neurasthénie acquise et les expliquent par le mécanisme de lépuisement nerveux « la volonté, dont l’énergie est diminuée, est impuissante à lutter contre l’idée qui tend à s'implanter dans la conscience: de cette lutte nait Panxiété caractéristique de l’obsession. » Magnan, Charcot, Krafft-Ebing comprennent lobsession comme une fonction de la desharmonie des facultés psychiques, c’est-à-dire, du caractère essentiel de Pétat mental des déséquilibrés, des dégénérés. Les phobies et obsessions peuvent se rencontrer
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dans la neurasthénie, mais seulement dans la neurasthénie qu'ils appellent constitutionnelle, héréditaire, différente de la neurasthénie que nous décrivons actuellement.
Certains auteurs, mais plus rares, considèrent les phobies et obsessions comme des entités imorbides; c’est la névrose d’angoisse de Freud, d'Hartenberg: la psychasthénie de Raymond el Janet. Messieurs les professeurs Pitres et Régis, dans leur ouvrage sur « Les obsessions et les impulsions » rapportant les diverses opinions des auteurs, s'expriment ainsi: « Une donnée générale se dégage de toutes ces opinions en apparence contradictoires: l’obsession germe sur un terrain prédisposé, préparé constitutionnellement; quant à celui-ci, qd@on l'appelle déséquilibration, dégénérescence. paranoïa, neurasthénie... ce n’est qu'une question de mots. Le seul point sur lequel les opinions diffèrent, c’est que pour quelques-uns c’est toujours sur un terrain dégénératif, constituüonnel que survient l'obsession, landis que pour d'autres, elle peut, au moins dans quelques cas, être considérée surtout comme accidentelle. C’est un symptôme au même titre que lhallucination, le délire, ou l'impulsion, la meilleure preuve qu’on en puisse donner, c’est que l’obsession n’est jamais isolée... indépendante, elle est toujours liée à un substratum, sur lequel elle est pour ainsi dire implantée: les plus fréquents de ces états pathologiques qui servent de fondement à l’obsession, sont Ia dégénérescènce, l’épilepsie, Phystérie, la neurasthénie; il y a des obsessions de dégénérés, d'épileptiques, d'hystériques, de neurasthéniques. » Nous nous rattachons à l'opinion des professeurs Pitres et Régis. Nous pensons que les phobies &t les obsessions ne sont que des symptômes, se greffant le plus habituellement à titre transitoire ou permanent sur un substratum neuropathique où pychopathique, et que par conséquent nous pouvons les rencontrer dans la neurasthénie qui nous occupe. Cependant, dans cette forme, nous n’aurons le plus souvent que des phobies diffuses, des obsessions à l’état rudimentaire, plutôt de la panophobie, c’est-à-dire une peur morbide et anxieuse,
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commandée par les faits extérieurs, par les émotions de tous les instants. [1 se produit dans ces cas, par suite de la débilité nerveuse, une sorte de «régression infantile » et le moindre obstacle peut prendre des proportions énormes. « Le cerveau du neurasthénique, dit Bouveret, est devenu comparable au cerveau de l'enfant. Quand il commence à peine à marcher, l'enfant redoute de quitter la main qui le conduit. S'il vient à être abandonné, seul, debout au milieu d’un grand espace, loin d’un point d'appui, il est pris d’une vive frayeur, dont témoignent ses pleurs. Or toutes ces sensations, depuis tongtemps éteintes dans le cerveau de lPhomme adulte et sain, revivent soudainement ou progressivement dans le cerveau du neurasthénique; lPépuisement efface les résultats acquis par l’éducation et l'exercice de la volonté. » Les neurasthéniques sont ordinairement préoccupés par un seul souci, celui de leur santé. Aussi voyons-nous leurs phobies s’orienter de ce côté. Leur organisme passé à l’état de fonctionnalité douloureuse, leur apporte à chaque instant des sensations maladives qu'ils analysent profondément. La pression de la tête engendrera la phobie de Paliénation mentale si fréquente chez les neurasthéniques, les troubles digestifs, celle d’un cancer de l’estomac... À
Ces craintes se succèdent, disparaissent pour être remplacrées pas de nouvelles sous la dépendance de l'émotion ou de la sensation présente dans la conscience; elles n’ont pas la tenacité des obsessions rencontrées chez les héréditaires, ou les dégénérés. Elles restent à l’état diffus, et c’est là, croyonsnous, le caractère essentiel de ces phobies, de ces obsessions, qui ne s'imposent pas avec la force des obsessions systématisées.
Aussi le neurasthénique est accessible aux encouragements et aux conseils. Le trouble de la volonté qui l’a rendu suggestible et a permis aux phobies et obsessions de s'installer, permet aussi au médecin d'intervenir efficacement et de convaincre le neurasthénique par des conseils donnés à propos Ils le savent bien d’ailleurs, car aussitôt que quelque nou-
Escudié 6)
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velle phobie tend à germer chez eux, et à s'installer dans leur esprit, ils courent chez le médecin, apeurés, tout en larmes, pour se faire rassurer el convaincre, du moins pour un instant de l’inanité de leurs craintes. Au contraire, la phobie du dégénéré, de l’héréditaire ou du mélancolique, n’est en aucune façon accessible au raisonnement: elle doit ce caractère à sa systématisation, favorisée par les altérations de la conscience et de la personnalité. Aussi nous sommes entièrement de l'opinion du professeur Régis, lorsqu'il dit: « on pourrait formuler en loi que la curabilité des obsessions est eu raison inverse du degré de dégénérescence et en raison directe du dégré d’'acuité de la neurasthénie. »
Elal mental du mélancolique. — Analysons maintenant l’état mental du mélancolique, et pour cela étudions sa genèse, ses caractères et les conséquences qui en découlent. « La mélancolie est avant tout une maladie de la eénesthésie », a dit M. le professeur Régis. Dès le début, en effet, apparaissent les troubles de la sensibilité générale, de la cénesthésie. Ces troubles portent, soit sur le corps, en particulier sur les viscères abdominaux, le cœur, le cerveau, dont le fonctionnement arrive troublé ou n'arrive plus à la conscience et dès qu'il se produit de la souffrance en un point quelconque de l’organisme, les sensations perçues sont altérées et transformées dans leur élaboration cérébrale; du côté de la sensibilité externe. les mélancoliques se plaignent de ne plus voir, de ne plus sentir, Comme auparavant: quelque chose est changé en eux ou autour d'eux: « un nuage épais, un voile change la teinte et l’aspect des corps ». De ces faits primordiaux vont se déduire les caractéristiques de Fétat mental mélancolique, d'abord les troubles de la personnalité: en effel, nous pouvons considérer la personnalité comme un composé d'éléments divers, dont la base fondamentale est unc base organique: le sens du corps. Le mélancolique qui, au début, voit s’allérer sa constitution physique, puis qui du côté émotionnel se plaint de ne plus voir les choses comme autrefois, tout en ayant conscience de ces changements,
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assiste donc à la formation à côté du moi ancien, d’un moi nouveau. Dès le principe on a done scission, dissociation de la personnalité qui dans certains cas peut aboutir au dédoublement complet. Du côté de Faffectivité, cet état cénesthétique détermine un état émotif, pénible et douloureux, dautant plus intense qu’il nait chez des gens qui par nature sont des impressionnables, susceptibles de se tourmenter pour un rien. Ils se désolent et sont en proie à une tristesse profonde, insurmontable, qui apparaît dès le début et ne fait jamais défaut. Cette tristesse se traäuit au dehors par de FPabattement, de la prostration, où au contraire de lanxiété, des gémissements (gémisseurs de Morel et de Guislain.)
Les sentiments affectifs du mélancolique, vis-à-vis des siens, de sa famille, des êtres qu'il aimait ont été diversement interprélés. Dumas affirme que Paffectivité fait défaut chez les mélancoliques. Ia sensibilité psychique étant, comme la sensibihte physique, simon supprimée, du moins très affaiblie. Masselon va plus loin et dit: « L’indifférence est réelle, l'anesthésie morale positive; le mélancolique est Findifférent complet ». C’est aussi l'opinion de M. D’Allones qui explique l’inaffectivité par l'absence de sensations cénesthésiques, de Cotard qui lui donne comme fondement la perte de la vision mentale: tel Ce malade cité par Charcot, qui dit: « Je suis beaucoup moins accessible à la douleur morale, au chagrin. C’est ainsi qu'ayant perdu dernièrement un de mes parents, je mai éprouvé presque pas de douleur, beaucoup moins que si j'avais eu le pouvoir de me représenter par la vision interne, ce parent. ». Felles sont à peu près les paroles de tous les mélancoltiques; à les entendre, leurs affections familiales ont complètement disparu, ils renient toute tendance altruiste: cependant nous croyons, avec M. le professeur Régis, que contrairement à leurs affirmations, laffectivité est conservée chez les mélancoliques et même dans quelques cas poussée à l'extrême. Si-quelques mélancoliques délirants nous paraissent indifférents vis-à-vis de leur famille, des êtres qu'ils
aimaicnt le plus, semblent même les prendre en aversion,
c’est que cette indifférence, cette aversion sont commandées, imposées par le délire: dans d’autres cas, nous voyons au contraire les mélancoliques qui ont leurs sentiments affectifs exaltés se préoccupant sans cesse de leurs parents, de leurs amis, d’indifférents et même d'inconnus.
Le mélancolique n’est pas un indifférent: même dans la forme la plus dépressive, dans la mélancolie stupide où le malade semble une loque délabrée, inerte. le visage est contracturé, empreint d'une tristesse infinie. « traduisant le drame épouvantable qui se joue au dedans de cette cité imprenable contre laquelle viennent se briser les bruits de l'extérieur. » (Lasègue). Quelle différence entre l'expression de leur physionomie et celle de la confusion mentale avec stupidité, qui représente l'indifférence absolue. Nous avons pu observer, à la clinique psychiâtrique de l'hôpital Saint-André, deux de ces malades: la visite des parents, des amis laissaient toujours une malade atteinte de confusion mentale stupide dans le même état d’impassibilité absolue, tandis que dans les mémes circonslances, une jeune mélancolique pleurait, trahissant ainsi l'émotion qu'elle ressentait et montrant que tout sentüiment affectif n'était pas éteint en elle.
Dumas lui-même a noté ces changements, dans la relation d’une expérience faile sur une de ses mélancoliques pour éprouver sa réaction émotive; « le visage de la malade qui était assombri s’est éclairé un peu à l'entrée de son fils, ses yeux ont brillé tandis qu’elle avançait la main et tendait la joue. » On peut donc dire que le mélancolique est un affecüif, qui s'ignore il est vrai, mais plutôt un hyperaffecil: dans les actes des mélancoliques, nous retrouvons parfois cette hyperalfectivité portée au plus haut degré: tel ce « suicide familial » des mélancoliques; ces mères de famille qui par excès d'amour, tuent leurs enfants et se suicident après parce qu’elles prévoient pour eux un avenir fait de souffrances el de douleurs; c’est de la désorientation de l’affectivité, mais qui nest pas le résultat d'une anesthésie affective. Ces troubles affectifs ont, croyons-nous, une importance énor-
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me; ils manquent rarement dans la mélancolie, dominent souvent permettant dans quelques cas de faire le diagnostic, de porter même un pronostic; on a fait remarquer, en effet, que dans les cas où ces troubles se modifient et où le malade ne parle plus de son affectivité, le pronostic est sombre; lPévolution vers la mélancolie chronique est presque fatale.
Troubles intellectuels. — Tels sont les troubles que nous remarquons dans la sphère affective; que se passe-t-il dans la sphère intellectuelle? « Le trouble dominant est la concentralion pénible de Flesprit sur un certain nombre d'idées fixes et limitées: l'être tout entier se replie douloureusement sur une série de pensées et s’absorbe dans leur incessante iéditation » (Régis). Il y a là une sorte de pauvreté intellectuelle. une raréfaction de lesprit, de la monotonie. Schüle dit: « il ne s’agit pas d'une absence d'idées, mais bien plutôt d'une stagnation, d’un mouvement hélicoïdal d’un même groupe d'idées qui finissent par percer peu à peu. » Ces idées, ces pensées sont cêlles que les troubles de la cénesthésie et de l'affection ont apportés à la conscience. Le mélancolique cherche à les expliquer, les médite et de là vont naître ses conceptions délirantes: «le délire est le résultat d’une tentative dexplication que fait incessamment le malade pour légitimer le sentiment pénible qu’il éprouve (Griesinger) ». Cela nous permet de comprendre les caractères du délire mélancolique, caractères que Séglas à parfaitement étudiés et parmi lesquels nous retiendrons surtout qu’il est secondaire, et suit le trouble émotionnel, comme les troubles de lintelligence, suivent les troubles de la sphère affective; monotone, portant toujours sur des idées tristes, limitées, (culpabilité, ruine. damnation, hypochondrie) C’est de plus un délire d’auto-accusation, le mélancolique est un passif, un résigné, ne rapportant qu’à lui-même ce qui se passe de mal autour de lui.
Avec ce délire, nous rencontrons des hallucinations sensorielles de la vue, de l’ouïe. du goût, de l’odorat; quelques illusions internes, résultant des sensations interprétées d'une façon délirante.
Que deviennent les autres fonctions intellectuelles? Elles ne sont pas détruites, mais elles restent dans l'ombre, leur fonctionnement est entravé, modifié par cette concentration de lesprit sur le thème délirant: les associations d'idées se font avec lenteur, parfois même les mélancoliques arrivent jusqu’à la perte de la vision mentale (Cotard). Le temps de réaction personnelle est très augmenté; la mémoire quoique conservée est moins vive, moins rapide, l'évocation des idées et le rappel des anciennes sensations emmagasinées dans le souvenir ne se fait plus avec la même facilité. Le jugement parait sain, lorsqu'il s'exerce sur Ce qui ne constitue pas la maladie.
La volonté est altérée, nous constatons de l’aboulie: ce manque de volonté est généralisé, et porte sur tous les actes: le mélancolique d’ailleurs ne lutte pas, ne fait pas effort; c’est «un non vouloir généralisé et tranquille ». Ces troubles de la volonté vont avoir pour conséquence des troubles de l'activité que nous rencontrons à peu près constamment chez les mélancoliques: d’abord dans leur attitude, leur mimique: nous avons déjà parlé de la dépression, qui peut aller parfois jusqu’à la stupidité où toutes les fonctions de la vie organique semblent suspendues. Nous notons encore deux troubles des actes à peu près constants; le refus d'aliments, inerte. passif, dont on vient parfois à bout, mais qui exige dans certains cas l’alimentation artificielle par la sonde. Ce refus, cependant, devient parfois plus obstiné lorsqu'il puise son origine dans les conceptions délirantes, lorsque le mélancolique dit qu'il ne veul pas manger parce qu'il est déshonoré, ruiné, indigne. ou qu'il n'a plus d'estomac, plus de bouche, plus de tube digestif; la tendance aux automutilations et au suicide. — Chez presque tous les mélaneoliques, nous retrouvons une ou plusieurs tentatives de suicide: (3 chez le mélancolique de l'observation IT; 2 chez Anna M. obs. IV) Ce qui permet d'expliquer ce nombre, c’est le trouble de la volonté; ces tentatives n’aboultissent pas, à cause du manque d'énergie; les mélancoliques sont incapables de déployer des efforts assez
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sérieux pour se tuer et leurs tentatives de suicide avortent: ils veulent bien mourir, mais il faudrait, semble-t-il que la mort leur arrive toute seule. Sil est des cas, malheureusement trop nombreux, dans lesquels ces tentatives réussissent, car les mélancoliques finissent souvent par le suicide, c’est qu'ils ont alors obéi à des impulsions, des réveils subits, non médités, qui constituent les raptus mélancoliques. A côté du suicide personnel, il faut placer le suicide familial et dont nous avons déjà parlé ;l'homicide très rare dans la mélancolie, est encore dicié par les conceptions délirantes ou les hallucinations: tel ce Ivpémaniaque qui cherchait à assommer son infirmier parce que ce dernier portait une barbe rouge et qu’il le prenait pour le bourreau chargé de lui couper la tête: tel autre qui cherchait à immoler son voisin parce que la voix de Dieu. qu'il avait cru entendre, lui avait dit qu'il serait placé au rang des élus et qu’il voulait hâter le moment de son bonheur.
En nous résumant nous pouvons comprendre ainsi l’état d'esprit du mélancolique: au début, troubles de la sensibilité externe ou interne, de la cénesthésie qui apportent à leur conscience des sensations faussées ou perverties et déterminent des altérations de la personnalité, de la conscience: de là, rérésulte du côté émotionnel de la tristesse; secondairement l'esprit se cantonne dans cet apport de sensations et le délire, les hallucinations apparaissent. Ce délire lui-même donne naissance à des troubles des opérations intellectuelles, des troubles de ia volonté et des actes se traduisant surtout par deux grands symptômes: le refus d'aliments, la tendance aux automutilations et au suicide.
Cette étude va nous permettre d'expliquer les différences fondamentales qui séparent l’état d'esprit du neurasthénique de celui du mélancolique.
Chez le neurasthénique le trouble le premier en date est celui qui atteint les fonctions cérébrales d'ordre intellectuel; la diminution de la volonté, de l’attention, de la mémoire: secondairement la sphère affective est atteinte et on voit appa-
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raître la tristesse qui est secondaire, réactive. Chez le mélancolique, au contraire, la tristesse est primitive, la sphère affective est la première troublée; les désordres intellectuels, le délire apparaissent secondairement.
Ces troubles diffèrent d’ailleurs de nature: chez le neurasthénique, nous n’avons pas d'idées délirantes, d’hallucinations ou d'illusions; nous n’observons pas non plus cette concentration si douloureuse de l'esprit, qui est de tous les instants, ne laisse au mélancolique aucun répit, aucun moment de repos: la préoccupation maladive du neurasthénique procède. pourrait-on dire, par crises, par paroxysmes.
Au point de vue affectif, nous avons déjà montré que le neurasthénique est un égoiste profond, le mélancolique, au contraire, l’altruiste par excellence. |
Chez les deux, nous trouvons des lésions de la volonté, de lPaboulie, donnant naissance à des troubles de l’activité, mais en analysant d'un peu plus près ces lésions de Ia volonté; nous voyons qu’elles diffèrent: l’aboulie du neurasthénique est primitive; les facultés sont normales ainsi que le mécanisme psychique, mais à cause de leur affaiblissement, Pacte est suivant le degré faible, avorté ou même absent: le neurasthénique veut faire bien, il commence l'acte, lutte, mais s'arrête bientôt épuisé; il ne peut pas, son aboulie est comme nous l’avons dit un non pouvoir anxieux. Chez le mélancolique, laboulie est secondaire, s'observant à titre de simplé symptôme accessoire: son acte reste subordonné au délire; ainsi dans certains cas, l'acte ne s'’accomplit pas, la volonté est annihilée par les idées délirantes ou les hallucinahions; il restera debout à la même place sans bouger parce qu'il croit que ses jambes sont en verre, qu'il voit un précipice ouvert devant lui, ou que des voix lui ont dit de ne pas bouger ou parler, faute de quoi il serait perdu.
Aussi le mélancolique ne fait aucun effort, il reste passif, et on ne trouve pas chez lui ces crises angoissantes du neurasthénique qui joue un rôle vraiment actif, mais infructueux : c’est le « non vouloir tranquille », pour caractéri-
ser d’un mot, le neurasthénique ne «peut» pas, le mélancolique ne «veut» pas.
Evolution el pronostie. — Nous allons maintenant dire quelques mots de l’évolution et du pronostie de ces deux syndromes :
19 La neurasthénie, nous l'avons vu. s'installe lentement. dans la plupart des cas et arrive par une aggravation progressive à sa période d'état; mais une fois établie, elle ne suit plus une évolution régulière: au moment où le malade paraît toucher à sa guérison, le cycle recommence sous l’in- Îluence de causes plus ou moins banales. Ces rechutes sont la règle dans la neurasthénie: « C’est en quelque sorte un caractère typique de cette affection que sa variabilité, son irrégularité d’allures et la multiplicité de ses fluctuations », a fait remarquer Levillain. De même tous les symptômes marchent de pair, et suivent l’état mental dans ses alternatives d'amélioration et de dépression, de découragement.
20 Le pronostic est assez variable: dans la généralité des cas, après une série d’oscillations plus ou moins nombreuses, le neurasthénique guérit, surtout après un traitemeent bien conduit. Cependant il reste toujours prédisposé à de nouveaux accès qui surviendront à l’occasion des causes les plus banales: « On hérite de soicmême» a dit Lasègue. C’est alors que peut intervenir efficacement une hygiène convenable: si dans la mesure du possible, on peut soustraire le neurasthénique au surmenage, aux émotions, en un mot aux causes qui ont déterminé sa maladie, cet accès peut rester unique et le malade n’en plus présenter.
Il est cependant des cas où la guérison ne se produit pas: sous l'influence de causes diverses, le neurasthénique peut le rester jusqu’à la fin de ses jours: il traîne alors une existence misérable. « Cet état de souffrances continuelles et générales provoque souvent une anémie profonde, un amaigrissement et un dépérissement progressifs: il engendre aussi des idées hypochondriaques qui les plongent parfois dans une grande tristesse et une sorte de langueur physique et
morale dont on parvient difficilement à les tirer. Cest ce qui a pu faire dire avec raison à M. Bouchut, que leur existence est souvent un problème pour ceux qui les voient et qui les observent tous les jours: on se demande, en effet, comment ils peuvent lutter contre de pareilles souffrances et cependant leur vie devenue un martyre, se prolonge pendant des moistet des années sans offrir de réels instants de calme et de repos. La plupart de ces malades néanmoins sont doués d’une résistance vitale vraiment extraordinaire, traînant ainsi misérablement leur existence au milieu de ces douleurs sans fin qui les obsèdent et les assiègent; où ils ne succombent qu'aux progrès d’une affection intercurrente dont leur organisme profondément débilité n’a pu conjurer les périls. » (Huchard). C’est dans ces formes qui tendent à la chronicité, que nous voyons apparaître les conséquences funestes de la neurasthénie; pour soutenir et relever ses forces, le neurasthénique recourt volontiers aux stimulants et surtout à lalcoo!, comme il demandera bientôt à l’opium de calmer ses douleurs: de là à lalcoolisme et à la morphinomanie, il n'y a qu’un pas vite franchi. |
Dans les cas où la neurasthénie ne guérit pas et où elle ne devient pas chronique, certains auteurs. Beard, le premier, ont signalé le passage à la vésanie, surtout à la mélancolie: « Beaucoup de mélancoliques entrant dans les asiles ont passé par un long stade de neurasthénie, avant d'arriver aux troubles permanents de la psychose. » Nous pensons aussi que cette terminaison est possible, mais qu'elle est l'exception dans ces formes de neurasthénie. Si le neurasthénique ne doit pas guérir, il restera neurasth$nique jusqu'à la fin de ses jours; dans les cas où on a-signalé ce passage à la psychose, on a, Croyons-nous, pris parfois pour de la neurasthénie de simples cas de mélancolie consciente, ou bien on s’est trouvé en présence de cas de neurasthénie avec tendances hérédilaires graves, qu'une analyse même approfondie ne peut pas toujours découvrir.
L'évolution de la mélancolie parait être plus régulière que
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celle de la neurasthénie; elle marche ordinairement plus vite que cette dernière. Après un certain temps on peut observer la guérison: les conceptions délirantes subissent une diminution graduelle et disparaissent, les facultés semblent se rêveiller progressivement et le malade guérit; cependant il reste encore, comme le neurasthénique, prédisposé à de nouveaux accès et il est rare qu'un mélancolique s’en tienne à un seul accès.
La mélancolie peut encore se terminer par la mort due, soit à une maladie intercurrente, la tuberculose surtout, ou à une tentative de suicide couronnée de succès.
Elle peut encore évoluer vers l'état chronique, et nous avons signalé comme un élément de pronostic vers l’acheminement à cet état chronique la disparition de laffectivité du mélancolique; les idées délirantes se systématisent secondairement el aboutissent à ces délires systématisés secondaires: délire de négation de Cotard, d’énormité, d’immortalilé, etc.