OBSERVATION VI
(Clinique psychiâtrique de l'Hôpital Saint-André)
Mélancolie avec conscience.
Elisabeth B..
Antécédents héréditaires. — Pas de renseignements sur les grands parents paternels ou maternels.
Le père est mort à 45 ans des suites d'un accident (écrasé par un train pendant qu'il travaillait sur la voie ferrée) — C'était un alcoolique, au caractère vif et brutal, battant sa femme et brisant volontiers les meubles,
La mère vit encore et peut travailler; elle n'aurait jamais été malade. Elle a eu 5 enfants dont deux sont morts en bas-âge. Sur les 3 autres deux sont employés à la Compagnie du Midi, la malade étant la dernière. ï
Antécédents collatéraux. — Le mari, qui a corroboré les renseignements donnés par la malade, est âgé de 46 ans, jardinier, Bien portant jusqu'en juillet 1907, époque à laquelle il souifrit d'une congestion pulmonaire, actuellement guérie, mais qui semble avoir été une des causes occasionnelles de la maladie apparue chez Elisabe‘h B... Pas buveur ni nerveux.
De ce mariage sont nés deux enfants: 1° une fillette actuellement âgée de 13 ans, qui à été toujours chétive, malingre, sujette aux migraines et qui a présenté des convulsions dans son enfance,
20 Un garçon, mort à l’âge de 7 mois, d'une maladie inconnue,
Antécédents personnels. — Son enfance paraît avoir été normale: à noter, une rougeole et une searlaline à des dates imprécises, Réglée à 12 ans, mais ses règles ont été de tout temps peu abondantes, irrégulières et douloureuses. Nombreuses migraines et névralgies dentaires. Se marie à 24 ans et outre les 2 grossesses signalées fait deux fausses couches l'une après une chute. la deuxième après un excès
de travail. Elle n'a pas nourri ses enfants,
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Au point de vue mental, elle a été toujours très impressionnable ; de bonne heure elle fut péniblement frappée par les scènes fréquentes qui agitaient le ménage de ses parents, et, plus âgée, ces scènes familiales furent pour elle un sujet constant de préoccupations, Tous les chagrins de la vie l'ont fortement frappée; à la mort de son père elle resta longtemps très triste, abaltue, d'une façon anormale.
Elle ne reçut qu'une instruction très rudimentaire, lisant avec difficulté et sachant à peine écrire.
Histoire de la maladie, — La malade exerçait la profession de jardinière; son métier la fatiguait et elle se plaignait de maux d'estomaes et d'intestin depuis longtemps, avec des alternatives de diarrhée et de constipation, Ses règles de plus en plus irrégulières, cessèrent brusquement dès l'apparition des premiers symptômes de sa maladie.
Au mois de juillet dernier, son mari tomba malade et le médecin ne cacha pas la gravité du mal; dès lors, la malade qui depuis quelque temps, était très préoccupée au sujet du règlement des comptes et du loyer, tomba dans une grande anxiété au sujet du rétablissement de son mari; de plus, elle avait constamment à l'esprit le souci de sa situation après sa mort, Déjà aussi elle craignait constamment pour la vie de sa fille qui travaille à Bordeaux, et reste toute la journée hors de la maison, A cet état se joignait une grande instabilité; la malade ne pouvait rester en place, ne se plaisait à aucun travail. La nuit elle dormait très peu et son sommeil était interrompu par des cauchemars, des rêves terrifiants. L’appétit était fort diminué et ses malaises digestifs allaient en augmentant.
Ayant entendu dire que l'on pouvait ensorceler les gens, et provoquer chez eux des maladies, elle crut s’apercevoir de l'hostilité de certains voisins à son égard, sans pourtant les désigner personnellement ou leur reprocher des faits précis. Elle craignait alors pour sa fille qui emportait le repas de midi, et avait peur qu'on mit du poison dans ses aliments pour lui faire une farce. Elle avait peur de tout; une voiture s'arrêtait-elle devant sa maison, elle croyait qu'on lui rapporlait sa fille malade ou morte, Il faut remarquer que ces craintes se rapportaient toujours à sa famille; jamais à elle-
même. Cependant, son mari se rétablissait peu à peu et il n'y avait
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pas lieu de s'alarmer à son sujet. Elle devenait irritable et alla même jusqu'à chasser sa mère venue pour la consoler. Dès ce moment, (octobre 1907), son état empire; les nuits sont agitées et sans sommeil, il lui semble parfois entendre des bruits dans la maison, des voix confuses. Tout le monde s'occupe d'elle et elle croît qu'on veut l’enfermer dans un cloître; cependant, elle pensait aussi que c'était absurde de croire cela. « J'avais tellement peur qu'on m'y mette et qu'on me sépare des miens, que je croyais, en effet, qu'on allait m'enfermer. » Enfin, un jour, pour se soustraire à ces pensées obsédantes, elle résolut de se suicider et pour cela, se mit à taper de la tête contre les murs, mais ne réussit qu’à se faire quelques contusions sans trop de gravité. Après cette tentative de suicide, elle resta pendant près d'un mois, immobile, ne parlant que rarement, et indifférente à tout ce qui ne se rapportait pas à son enlèvement ou à la destruction de sa famille; elle avait de nombreuses crises de larmes. Peu à peu, la malade semble revenir à elle, elle reprend son travail; la pensée du cloître ne l'effraye plus, mais elle éprouve toujours des craintes au sujet de sa famille. C'est à ce moment (novembre 1907), qu'elle est admise à l'Hôpital Saint- André, dans le service de M. le professeur Régis,
Examen de a malade. — Elisabeth ... se présente à nous accablée, abattue, soucieuse; les gestes sont rares, comme mesurés; la voix est traînée, plaintive, basse. L'expression de la physionomie indique la tristesse, change peu, et la malade se met parfois à pleurer au souvenir des périodes de sa vie.
Elle ne présente pas de stigmates physiques de dégénérescence; .la taille est un peu petite, mais proportionnée; les membres sont bien implantés et normalement développés; pas d'asymétrie faciale, ou: de malformations crâniennes.
Au point de vue intellectuel, elle ne paraît pas présenter d'idées délirantes caractérisées ; elle répond à l'interrogatoire d'une façon claire et précise — on note seulement un même thème d'idées tristes et pénibles qui reviennent le plus souvent; ce sont toujours les craintes relatives à la santé de son mari; elle se figure qu'il va mourir, et se tourmente à chercher le moyen par lequel elle pourra gagner sa vie; elle croit aussi qu'il va arriver malheur à sa fille, et qu'elle
ne eut la protéger.