‹ De la Neurasthénie et de la Mélancolie: Considérées dans leurs rapports réciproquesChapitre 23 sur 33 · OBSERVATION VIIE · texte numérisé non relu

OBSERVATION VIIE

Mlle X..., 19 ans, passementière, célibataire, Instruction primaire. Entrée à l'asile le 14 mai 1897.

Antécédents héréditaires. — (Grands-parents morts d’affections indéterminées, Grand'mère maternelle nerveuse.

Sa mère, âgée de 55 ans, n'est plus réglée depuis 10 ans. Pas de maladies d'enfance. Ses frères et sœurs étaient des simples et des crédules. Il y a 3 ans, à eu un peu de rhumatisme localisé à l'épaule droite et ayant nécessité un traitement de 3 semaines, Depuis la ménopause, intertrigo de la vulve et des seins, Souffre souvent de migraines. Mariée à 25 ans, a eu 7 enfants dont 5 vivants,

A..., l’aînée, âgée de 28 ans, anémique et rhumatisante;

Jean-Marie, 26 ans, marié, depuis 3 mois, en bonne santé;

M..., 23 ans, bien portante;

A. M... morte à 8 ans, de tuberculose pulmonaire;

M..., notre malade.

Dans la famille maternelle, rien de spécial. Un des frères de la malade a eu un enfant atteint de paralysie infantile à forme hémiplégique.

Le père, 57 ans, s’est bien porté dans son enfance. Rhumatisme articulaire aigu, il y a 8 ans. Il avait un frère qui est mort tuberculeux et qui de son mariage eut 5 filles; deux d'entre elles sont aliénées ; l'une est à l'asile du Puy;lla deuxième, non internée garde le lit depuis plus de 8 ans; une troisième est morte des suites d'une cardiopathie : (insuffisance mitrale), Les deux autres sont mélancoliques et solitaires bien que: vivant avec leurs parents de la vie commune,

Antécédents personnels. — Notre malade est venue au monde à terme et d'une façon normale, À 6 ans, éruption prurigineuse, Pas de maladie d'enfance, A 12 ans, abcès à la base du cou. A 16 ans, un peu de dysenterie, Jamais de convulsions.

Réglée à 16 ans, assez régulièrement, sauf au début, La ménor-

rhagie peu abondante, était pénible et s'accompagnait de violents maux de reins. En même temps apparaissaient de vives céphalées qui cessaient avec le flux menstruel au bout de deux jours environ.

La moindre émotion, la moindre contrariété, arrêtaient les règles qui étaient alors remplacées par des épistaxis,

Mlle X.., a toujours été d'un caractère nerveux, irritable et coléreux.- Elle avait pour son frère Jean-Marie une affection extrème poussée jusqu'à la jalousie, Quand il voulut se marier, il y a quelques mois, elle en éprouva un éhagrin intense, et essaya même de J'en empêcher,

Mlle X..., n'avait jamais été malade, quand l'an dernier, au mois d'août, en travaillant dans un pré où elle fanait, elle se sentit brusquement la tête chaude; elle eut des vertiges et perdit connaissance, Il était environ 4 heures du soir, Cet ictus fut suivi pendant quelques jours d'ur léger état délirant avec de la céphalée qui dura un mois environ, Elle resta alitée pendant tout ce temps.

Depuis cette époque elle ne s’est jamais remise complètement, « J'ai toujours été énervée depuis, dit-elle, il fallait que je me remue, que je marche... J'avais aussi le caractère très emporté et je me fâchais sans cesse pour des futilités, »

Sa famille ne la laissait pas sortir à sa guise, aussi était-elle « très gênée (contrariée) dans son mal », De là, un énervement, une irritabilité encore plus considérables, Elle put cependant reprendre son travail, bien que souffrant encore de fortes céphalées. Au dire du médecin qui l’a soignée, cette douleur de tête était localisée au niveau du sinus frontal.

Ce léger mieux dura environ un mois, En décembre 1896, ses parents l’empêchèrent d'aller travailler dans un pays voisin qui lui plaisait beaucoup; elle en fut vivement contrariée,

Jusqu'à ce moment, la malade est sincère en racontant son histoire, Mais ici elle a l'air de se troubler, Elle aurait raconté à une infirmière du service, le jour même de son entrée à l'asile, qu'elle connaissait dans le pays un jeune homme avec qui elle voulait se marier et que sa famille l'en avait empêchée, Mais elle n'a jamais rien dit de semblable aux médecins; elle rougit quand on lui en parle,

prétend avoir tout oublié, jusqu'au nom du jeune homme, (D'au-

Le) D

tre part, nous savons de source certaine, qu'elle n'a jamais eu de chagrin d'amour.) |

Quoi qu'il en soit, c'est vers cette époque que se maria Jean-Marie, le frère de notre malade, ce qui lui causa un profond chagrin et détermina une rechute:

Dès lors, elle éprouva de vives céphalées, comme elle en avait déjà eu, céphalées se renouvelant à peu près tous les jours, survenant le matin en se levant, disparaissant vers 9 à 19 heures, après qu'elle a mangé, L'intensité de ces céphalées est très variable; mais toujours elles affectent la forme d’un « cordon serrant le front ». Le soir tout rentre dans l'ordre, La nuit elle dort mal parce qu'elle pense à ce qu'elle va devenir plus tard, ce qui la chagrine et l'inquièle beaucoup. Elle a également des cauchemars, voit des ob jets noirs passer devant ses yeux, rêve à des précipices où elle tombe... A son réveil, elle voit tout comme à travers un brouillard,

Depuis longtemps déjà, elle s'est aperçue qu'elle a un peu perdu la mémoire, surtout depuis quelques semaines. Ce sont -les choses récentes qu’elle oublie le plus facilement, tandis qu'elle se souvient encore bien des faits éloignés. Cette amnésie n'est ni complète, ni permanente; une chose oubliée aujourd'hui lui reviendra à la mémoire demain, \

Cette amnésie inquiète notre malade au plus haut degré, et « plus que tout » dit-elle, « ma mémoire ne reviendra jamais, ce n'est pas possible et comment voulez-vous que je la retrouve? Et que vaisje devenir ainsi? »

Elle ne se reconnait plus elle-même « je suis plus abattue, ma figure n'est plus la même, je suis sans courage... Je me trouve vieillie en peu de temps... » Depuis l’ictus survenu il y a un an, la malade a pris 3 crises de nerfs dans les premiers mois qui ont suivi cet ictus, Le début en est brusque, sans aura, Pas de sensation de constriction à la gorge, pas de perte de connaissance immédiate,

Pas de contractures ni de convulsions,

Après la crise, elle se rend parfaitement compte de ce qu’on a fait, où dit autour d'elle; elle voit même ce qui se passe, ajoute-t-elle, A la suite, survient une forte envie de dormir,

De mars à mai 1897, elle a fait un séjour à l'Hôtel-Dieu du Puy,

24 re

où elle fut considérablement améliorée par des douches, Avant d’entrer à l'asile, elle a fait un séjour d'une dizaine de jours chez ses parents,

Examer somatique, — L'examen ne révèle pas l'existence de stigmates hystériques bien nets; pas de zone hystérogène, ni elou, ni point rachidien précordial où mammaire, Pas de sensation de boule.

Troubles oculaires assez marqués. Dilatation pupillaire considérable surtout er faveur de la droite, Elle prétend voir plus clair de l'œil droit que du gauche,

Champ visuel normal; acuité n'est pas diminuée,

Elle ne peut, dit-elle, avoir les yeux comme elle le voudrait ce qui la gène pour la vision, Il n'en est rien cependant pour l'observateur, La sensibilité paraît atteinte dans tout son ensemble. Il n'y a pas de zone d'anesthésie limitée et bien franche; pas d’hyperesthésie, ‘Elle dit ne pas sentir elle-même son corps, surtout du côté gauche, elle ne sent pas quand elle est couchée; elle croit être dans le vide et y tomber. De même elle ne se sent pas marcher, mais elle sait cependant qu’elle marche...

Pas de paralysie ou contracture,

Les mouvements volontaires sont difficilement exécutés. Les mains sont faiblement raidies les doigts en flexion dans la paume de la main; l'extension se fait facilement, mais en plusieurs fois, comme chez une personne transie de froid. Cette raideur n'existe que pour la malade, car l'observateur fléchit et étend les différents segments des membres sans éprouver aucune résistance, Il y a non de la contracture, mais de l’aboulie.

La malade avoue, en effet, ne pas pouvoir mouvoir, ses membres et ses doigts comme elle le voudrait: « cela m'a pris, dt-elle, depuis quelque temps, mais surtout depuis mon entrée à l'asile, Je n'ai plus de courage... » Cette aboulie porte sur tout le système moteur; ainsi, elle ne peut ouvrir les yeux, comme tout le monde; « ma langue est paralysée »; la parole est en effet hésitante et embarrassée; elle cherche ses mots, les trouve souvent avec beaucoup de difficulté et ne peut parfois les articuler correctement,

Il existe une certaine immobilité de la mimique, un peu plus aecen-

tuée du côté gauche; elle parle à demi-voix, sans ouvrir la bouche,

sans remuer les lèvres; elle ne rit jamais, à peine esquisse-t-elle un sourire qui: ne fait que relever d'une façon imperceptible la commissure labiale.

Elle ne peut pas s'habiller seule, ni mettre ses souliers, ni boutonner ses bottines; on est obligé de l'aider à manger, ce qu'elle fait du reste avec une grande malpropreté; elle est en effet très maladroite,

La marche se fait assez bien, quoique avec un peu de lenteur sur un terrain plat; mais l’amyosthénie est assez marquée; à chaque instant ses jambes se dérobent sous elle et elle chancelle; la pointe de son pied heurte les marches d'escalier quand elle veut les gravir,

En descendant, sensation de vertige qui l'oblige à se retenir, La force musculaire est considérablement diminuée, surtout à gauche,

Rien au point de vue organique ni au cœur ni aux poumons, les urines sont normales: ni sucre ni albumine.

Etat digestif médiocre; l'appétit est bon, mais elle mange peu parce que les aliments l'étoufient: digestions lentes et pénibles avec ballonnement du ventre, éructations, constipation,

Ne cherche pas à se distraire ou à s'occuper; ne peut ni coudre, ni lire; elle préfère rester sur un banc à rêvasser, Parfois, laisse échapper une larme,

Traitement par le repos absolu au lit, la tête basse,

« Est-ce bien à de la neurasthénie que nous avons affaire dans ce cas? cela ne semble pas douteux d'après l'étude des symptômes essentiels observés chez notre malade. Et cependant, confions cette jeune fille à un aliéniste, il la taxera de mélancolique, alors qu'un médecin ordinaire aura dit neurasthénie. De part et d'autre, il n'y aura pas eu de réelle erreur de diagnostic? » (Serrigny).

À ce moment, en effet, tout semblait se borner à de Ja neurasthénie. Mais quelques jours après l'observation cette jeune fille faisait une tentative de suicide en se laissant tomber sur le plancher de sa chambre, de toute sa hauteur, face en avant. La suite de l'observation nous la montre faisant

SH-OOUES

une période d’agilation maniaque, suivie d’une période de dépression, puis, d’une nouvelle période d’agitation. Chez celte malade, nous avons donc une réunion de 3 syndromes: hystérie, mélancolie, neurasthénie. Tout se mêle de façon à constituer un assemblage complexe, un véritable hybride où on peut reconnaître certains symptômes essentiels de chaque affection primitive, mais plus où moins modifiés et auxquels de nouveaux sont venus se joindre.

Etudiant les troubles mentaux qui peuvent se produire au cours des autointoxications gastrointeslinales chroniques, M. le professeur Régis signale les difficultés du diagnostic entre la neurasthénie et la mélancolie anxieuse, consciente,

« Tantôt il s'agit d'une mélancolie qui ressemble à une neurasthénie, ou inversement; tantôt et le plus fréquemment peut-être, il s’agit en quelque sorte de formes mixtes, dans lesquelles les deux éléments neurasthénique et mélancolique s'associent en proportions variables.

Mme L..., m'a été donnée, quand j'ai été appelé à la voir, comme atteinte de mélancolie à forme anxieuse, de mélancolie avec conscience, Après la longue et minutieuse étude que j'ai pu faire des symptômes de son mal, je ne crois pas devoir partager cette opinion, au moins d’une façon absolue et j'estime qu'il y a chez elle plus de neurasthénie que de mélancolie, La distinction peut paraître subtile, mais «elle a son importance surtout au point de vue du pronostie et du traitement. Il n’est pas toujours facile dans la pratique, de séparer la mélancolie avec conscience de la neurasthénie parce que ces deux états ont le plus souvent une origine commune, des symplômes communs et qu'ils peuvent s'associer en proportions variables,

Etiologiquement, elles puisent en effet l’une et Fautre, leurs racines principales dans lhérédité neuroarthritique et se présentent sous forme d'accès à répétition coïneidant avec les moments de saturation de l'organisme par le poison diathésique,

C'est bien ainsi que se présente à nous Mme L..., arthritique, mi-

graineuse, hémorrhoïdaire, en voie d’artérioselérose, légèrement ec-

zémateuse, variqueuse etc... chez laquelle la plupart des accidents ar-

thritiques, en particulier les migraines et l’hyperhidrose, ont disparu avec l'apparition des troubles mentaux, Mais cela, je le répète, on le rencontre à la fois dans la neurasthénie et dañs la mélancolie consciente,

En outre de cette étiologie commune, les deux états ont des points symptomaliques communs,

Le premier, c'est l'inquiétude, l'anxiété, la peur de toutes choses ; le second, conséquence du premier, ce sont les gémissements, les lamentations, l'hypochondrie morale, l'attitude et les actes désespérés.

C'est, on peut le dire, en se basant sur l'existence de ces signes, chez Mme L.., qu'on a pu conclure chez elle à une mélancolie anxieuse, En réalité, ces signes peuvent appartenir aussi à la neurasthénie, et tout ce qu’on peut dire dans l'espèce, c'est qu'ils témoignent de l’adjonction à l’état fondamental qui est la neurasthénie, de certains phénomènes de mélancolie, Je n'hésite pas à déclarer, en effet, que chez Mme L..., l’état morbide principal c'est la neurasthénie, Je n'’insisterai pas sur les symptômes physiques tels que céphalée amyosthénie, prurit nerveux, spasmes, pollakiurie, ete, qu'elle présente et qui sont caractéristiques de cette névrose, C’est surtout au point de vue mental qu'il importe de montrer ‘la différence; Contrairement à ce qui a lieu dans la mélancolie avec conscience, l'intelligence est ici absolument intacte et il n'y a pas la moindre trace ‘d'idée délirante, De plus, on retrouve, sans exception, tous les stigmates psychiques de la neurasthénie; la difficulté de fixer l'attention, la crainte d’un affaiblissement intellectuel et en particulier d'un affaiblissement de la mémoire qui n'existe pas, enfin et surtout l'anxiété émotive se traduisant par des crises caractéristiques d’obsessions ou phobies avec angoisse, Jamais, dans la mélancolie avec conscience, les choses ne se passent comme chez notre malade, Mme L..., est calme, Tout d'un coup une idée involontaire lui traverse l'esprit; c'est la tentation de chanter un refrain, de dire un mot où un nom, de casser quelque chose, de se jeter par la fenêtre, de faire des grimaces, de chanter, de danser, de prononcer des mots obscènes...

Cette tentation, la malade fait effort pour la repousser; mais plus

elle fail effort, plus la tentation devient tenace, douloureuse, obsé-

Page 1