‹ De la Neurasthénie et de la Mélancolie: Considérées dans leurs rapports réciproquesChapitre 25 sur 33 · OBSERVATION IX · texte numérisé non relu

OBSERVATION IX

Tai vu aujourd’hui, à ma consultation, Mme X..., Cette dame âgée de 45 ans, intelligente, bonne, très dévouée, et jusque là bien portante, a cessé d'être réglée il y a 18 mois, sans accidents notables, sauf les troubles de la circulation périphérique habituels (bouffées de chaleur, etc.). Elle a eu le malheur de perdre sa mère, très âgée, il y a deux mois et demi environ, Cette mort l'a beaucoup frappée et depuis elle est tombée dans une sorte d'état mélancolique conscient, avec idée fixe de culpabilité. Cette idée consiste à croire qu'elle n'a pas bien soigné sa mère, qu’elle l'a négligée, qu'elle n'a pas fait ce qu'elle aurait dû. Elle passe et repasse les mille détails de la maladie et dans chacun, si infime soit-il, voit la preuve

de son auto-accusation. Par exemple, le médecin avait défendu les

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fruits cependant, elle a donné à sa mère la moitié d'un abricot, etc... Non seulement elle y pense toujours, mais elle en parle sans cesse et provoque des réponses à cet égard; c'est un besoin, pour elle. Le mal se borne là. Elle a conscience de son état et accepte de se soigner comme on voudra.

Elle dort peu; dès qu'elle se réveille, sa pensée se fixe à nouveau sur son thème mental, sur l'objet de sa préoccupation.

Appétit médiocre. Un peu de constipation.

Urine parfois trouble et un peu graveleuse, douleurs sourdes dans les reins.

Un docteur aurait constaté un peu d'endométrite.

Pas de rhumatismes antérieurement.

Mère morte d'entérite; père vivant, bien portant.

Le point intéressant de cette observation, €'est que, par la limitation et la fixité de l'idée délirante, l'état se rapproche beaucoup de lobsession neurasthénique: pourtant, M Régis penche pour le diagnostic de mélancolie avec idée délirante fixe de culpabilité et non de neurasthénie obsédante. D'abord, au point de vue de l’état général, il y a dépression, mélancolie véritable. Puis, il y a idée délirante réelle, idée de culpabilité: enfin, et surtout, il y à idée fixe, plutôt qu'obsession. Dans la mélancolie pour si limitée et pour si fixe que soit l'idée

délirante, elle ne constitue pas une obsession, car la volonté

ne lutte pas pour la chasser: elle l'accepte, parfois s'Y complaît et si on veut discuter la réalité de l'idée fixe, le malade n'accepte pas, il donne des preuves. Dans l'obsession neurasthénique le malade est aussi bien fixé que le médecin sur l'insanité de son idée fixe, son absurdité, et il n’est pas besoin de le lui démontrer: de plus, il ne l'accepte pas comme chose réelle, mais encore, point capital, il fait effort pour s'en débarrasser (conflit anxieux) Le mélancolique et le neurasthénique souffrent l’un et l'autre äe par leur idée fixe, mais le mélancolique souffre de la croyance à la réalité, tandis que l’autre souffre, la sachant fausse, de ne pouvoir la chasser.

On pourrait objecter que le neurasthénique n’est pas tou-

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jours convaincu de linsanité de sa conception (ainsi celui qui doute d’avoir touché une saleté, d’avoir une maladie.) cela est vrai, mais ce n’est jamais la croyance complète, irréductible du mélancolique, car le neurasthénique se laisse persuader et rassurer.

Le diagnostic paraît done être celui de « mélancolie avec idée fixe de culpabilité »: la malade a pu être suivie pendant assez longtemps, et voici la suite de son observation.

7 novembre, — La malade dit qu'eile est « un peu plus calme » au bout de quelques jours du traitement qu’elle suit fort bien, Ce calme consiste pour elle, nonlpas à ne plus penser à son idée délirante, mais à certains moments d'y penser sans trop de souffrance et de trouver des arguments plus tranquiilisants, Elle paraît avoir déà meilleure mine, et reprend physiquement, Mais elle a toujours son idée délirante et assure que tout en croyant, puisque je le lui affirme, à sa guérison, sa guérison consistera pour elle à « croire toujours qu'elle aurait pu sauver sa mère; cela, elle le croira toujours, mais sans en souffrir ». Je lui affirme qu'elle ne pensera plus à cela en tous cas, elle y pense encore et repasse constamment les mille détails de la maladie; elle aurait dû aller chercher le médecin les premiers jours bien que sa mère ne voulut pas et bien qu'elle admette, comme on le lui dit, qu'elle devait obéir à sa mère, elle conclut qu’elle eut dû passer outre; de même elle eut dû la faire porter à la campagne =— ne pas s’absenter — ne pas la quitter d'une minute, Et actuellement, comme les médicaments qu'elle prend, lui font du bien, elle se dit, « si j'avais donné à ma mère ces médicaments, cela lui aurait fait du bien au lieu d’une purgation qui a dû la tuer, » — Comme son mari lui reproche amicalement de ne songer qu'à sa mère et de le compter maintenant pour rien, elle reconnaît en effet qu'elle est toute entière à son remords et se doute qu'elle n’est plus bonne à rien, qu'elle n'aime pas son mari...

14 novembre, — Depuis deux ou trois jours, un peu moins bien. Jusque-là, l'amélioration avait été sensible; elle pensait encore à son idée fixe, mais d’une façon plus calme, Actuellement, et sans cause,

elle est un peu plus préoccupée, C'est toujours la même pensée

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et en particulier, le souvenir du soir, où, après une très courte absence, elle a trouvé sa mère beaucoup plus mal. Elle n’aurait pas dû la quitter, même un instant; c'est une fatalité, élle ne la quittait jamais... elle aimait tant sa mère, La malade pleure assez facilement en parlant de cela; avant, elle ne pleurait pas.

21 novembre. — Pense éncoré à cette « malhéureuse soirée »; s’accuse de n'être pas allée cherchér le médecin asseZ tôt; puis de n’avoir pas passé outre au choix de son frère pour le médecin et de n'en avoir pas appelé un autre qui peut-être l’eut sauvée... Cependant, amélioration très sensible au point de vue mental én ce sens, qu'il y a plus encore que la semaine dernière des moments de détente. Les réveils, la nuit, sont moins pénibles. Elle est plus calme « je pense encore, mais d'une facon plus calme »: elle se dit, que quand mêmé à elle seule, elle n'aurait pas pu-la sauvér; mais, malgré tout elle aurait dû, malgré qu’ellé ne voulut pas de médécin, essayer elle-même quelque chose...

17 décembre, — Va mieux. [idée fixe reste toujours, et elle pense qu'elle aura toujours le regret de n'avoir pas traité sa mère comme elle l’eut dû; mais elle n’en souffre pas autant, l’idée est moins douloureuse, Je me suis assuré que la malade rêvait assez souvent de sa mère malade, Elle n’y avait pas fait attention et ne se rappelait pas ses rêves, mais en s’observant, elle a constaté que depuis la mort de sa mère, elle y avait rêvé souvent (3 fois celte semaine). Le rêve paraît être à peu près toujours le même, La malade a bien voulu les raconter dans une lettre que nous reproduisons textuellement: « Dans le prémier rêve fait après la mort de ma mère, je la voyais sur son lit où on venait de la déposer en la rapportant du cimetière; j'avais une grande frayeur qu'elle apprit que nous l'ayons cru morte, Elle paraissait si faible et si fatiguée, que je pensais qu'elle ne pourrait jamais se remettre,

Le second me faisait aussi voir ma mère, très souffrante, mais debout, J'étais heureuse de la revoir, et lui disais que cette fois, elle ‘allait être bien soignée; mais je ne me souviens pas lui avoir donné des soins,

Dans le troisième, j'étais avec une de mes sœurs dans la cam-

pagne, sur un pont; il faisait de l'orage et m'étant retournée, après

un coup de tonnerre, très violent, je vis un arbre en feu; en même temps, sur le parapet du pont, je vis le buste de ma mère, mais très vaguement, je ne distinguais qu'un petit châle de dentelle, qu’elle meltait quelquefois sur ses épaules et sa coiffure de maison; je ne vis pas sa figure, Ma sœur, qui, comme moi, s'était retournée, se mit à courir en criant très fort: Maman! maman! Très effrayée, je la pris par la robe et fis comme elle. À mon réveil, je {us d'autant plus surprise de mon effroi, que mon plus grand désir eut été de revoir ma mère, ne fut-ce qu'un instant, mais pas dans es conditions, il est vrai.

Dans mon quatrième rêve, ma mère était couchée et au plus mal; j'étais également au lit et l’entendant remuer, je me levai; elle était jaune et n'avait pas son teint ordinaire, Elle ne paraissait pas me voir, et élait très absorbée, Je ne me souviens pas de lui avoir parlé ou de lui avoir rien donné à prendre,

Mon cinquième rêve me fait encore voir ma mère très souffrante

et se mettant sur son canapé, comme elle le faisait d'habitude pour

‘se reposer, Puis, pour être mieux, elle s'était décidée à se mettre au

lit et avait un mauvais sommeil...

Le septième, que j'ai eu cette nuit, me fait toujours voir (ma mère bien malade, et couchée; je lui dis qu'il est indispensable qu'elle voie un médecin et lui propose le docteur X.., qui n’est pas celui que nous avons appelé, Sur son refus, je lui dis qu'il faut qu'elle se laisse soigner par moi, d’après un livre de médecine, ce qu'elle accepte, De là, je passe à autre chose... »

La malade a guéri au bout de trois mois.

La suite de l'observation semble venir confirmer le diagnostic du début: le fond de la malade est un fond de mélancolie, sur lequel se greffe une idée fixe, douloureuse, de culpabilité: ce n’est pas l’idée obsédante du neurasthénique: elle s’en distingue par la nature (rarement, en effet, Pobsédé se croit la cause des malheurs qui lui arrivent) et surtout par l'absence de cette lutte poignante, angoissante, que livre continuellement le neurasthénique pour chasser son obsession et qu'i n'aboutit qu'à l’enraciner plus profondément.

Il nous a été permis de pouvoir examiner aux consultations de l'Hôpital St-André, un malade que nous croyons pouvoir faire rentrer dans ces cas mixtes faits à la fois de neurasthénie et de mélancolie.

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