OBSERVATION X
Pierre H..., 27 ans, cultivateur.
Est amené par sa famille à la consultation de l'Hôpital Saint- André pour des « troubles de l'esprit ».
Du côté de ses antécédents ‘héréditaires ou collatéraux nous relevons :
1° le père est actuellement en vie; exerçant la profession de cultivateur; n'est pas nerveux et n'aurait pas présenté d’habitudes alcooliques,
20 La mère est morte de suites de couches,
De ce mariage, sont nés 6 enfants dont notre malade est l'aîné. À signaler parmi ses collatéraux, une sœur âgée de 23 ans, qui, à l’âge de 19 ans, aurait eu des crises nerveuses dont la description rappelle assez bien celle des crises de nature hystérique; depuis 3 ans, elles n'auraient pas reparu, |
Parmi ses antécédents personnels, nous avons à noter [a rougeole à l’âge de 7 ans, sans autres maladies de fa première enfance, Il est allé à l’école jusqu'à l’âge de 12 ans, apprenant assez facilement et à sa sortie s'est placé comme valet de ferme et est resié chez le même maître jusqu'à l'âge de 20 ans. Il n'a pas fait son service militaire, ayant 6t6 placé dans les services auxiliaires pour insuffisance de taille, Sa vie s’est donc écoulée à la campagne, sans incidents particuliers, jusqu'au mois de janvier 1907, Il a toujours travaillé sans jamais s'interrompre; mais il était d'un caractère assez sombre, taciturne; il n'aimait pas à causer, et préférant la solitude, refusail souvent de sortir le dimanche avec ses amis, pour pouvoir être seul, Il s'est livré quelque peu à la masturbation,
Vers le mois de janvier et à la suite d'une cause que le maiade
ou sa famille ne peuvent arriver à préciser, il est obligé de garder
le lit pendant quelque temps; il éprouvait de violents maux de tête, et une grande faiblesse. On le traita, paraît-il par des purgatifs, puis il essaya de reprendre son travail, Cependant malgré sa bonne volonté, il ne pouvait pas fournir la somme de travail qu'il aurait voulu, et puis, il devint triste, d’une grande tristesse qui lui faisait éviter ses connaissances, mais dont il ne pouvait saisir la cause, Il s'alimentait cependant, continuait son travail, mais devant cet état de choses, sa famille le décida à venir à la consultation de l'Hôpital Saint-André, où nous avons pu l’examiner,
Nous nous trouvons en présence d’un homme, de petite taille, mais bien proportlionné et bien constitué cependant, IL a une physionomie triste, tient la tête constamment baissée, et semble s'intéresser très peu à ce qui se passe autour de jui,
Quand nous l'interrogeons, il nous répond bien, mais assez brièvement; On sent que la conversation est pour lui une fatigue, et qu'il cherche à faire effort le moins possible,
Il nous dit qu'il est « erispé »; si nous voulons lui demander de plus amples détails, il nous dit que ceia veut tout dire et qu'il ne sait comment l'expliquer davantage.
Il se sent très fatigué, surtout le matin au réveil; puis dans {a journée, il l'est moins et peut travailler, à
Il éprouve des maux de tête continuels, mais qui s’exagèrent le matin pour diminuer dans la journée; le siège de ces douleurs, est toute la région frontale droite,
Le sommeil est assez mauvais; le malade s'endort facilement, mais il se réveille à une heure fixe; dès lors, il ne peut plus se rendormir et pense à son travail qu’il n'accomplit pas à son gré, Quelques rêves professionnels avec un peu de zoopsie; pas de cauchemars ou de rêves pénibles,
Interrogé plus spécialement au sujet des troubles de l'idéation, il ne nous est pas possible de découvrir chez lui de phobies, d'obsessions d'idées de persécution, Il n'a pas non plus présenté d’hallucinations de la vue où de l’ouïe,
Le malade pense souvent à sa maladie; il a quelques idées tristes, qui se rapportent à son impuissance au travail et à sa maladie, Nous lui demandons s'il croit qu'il guérira, et il nous répond « oui »;
mais sans grande conviction, e
Escudié 8
Pas d'idées délirantes appréciables,
Nous lui demandons alors s'il n'a pas peur de mourir, s'il n'a pas songé à la mort, et il hésite à répondre; pressé. de questions, il finit par nous avouer qu'au mois de mars, il a eu Fidée ge se tuer avec le fusil « qui est au-dessus de la cheminée » dit-il, mais il a reculé et n’a même pas essayé de le décrocher. Depuis, cette idée de suicide n’a pas reparu; jamais de refus d’aliments, Pas d'actes déraïsonnables.
Passant à l'examen physique, nous n'avons noté aucun stigmate de dégénérescence,
L'examen des divers appareils a été négatif, Tous les viscères fonctüonnent normalement, régulièrement; à noter quelques troubles digestifs, cependant; langue empâtée, haleine mauvaise,
On lui prescrit un traitement en le priant de revenir, mais depuis
(juin 1907), on ne l’a pas revu,
Cet homme, à première vue, paraît être un neurasthénique : il en présente, en effet, la.lassitude, l'amyosthénie, la céphalée, la lenteur des mouvements, l'abattement physique et les troubles dù sommeil: mais, cependant, après un examen plus approfondi, nous croyons qu'il y a chez lui plus que de la neurasthénie. En effet, son attitude est plus affaissée et plus déprimée que celle que nous présentent lès neurasthéniques : Sa physionomie est empreinte d'une grande trsitesse. I parle peu, même quand on l’interroge sur sa santé ou les troubles qu'il éprouve: il a des réticences, une certaine hésitation à se confier au médecin, à lui raconter sés peines, ses misères : il n’est pas allé le trouver de son propre mouvement, il a été nécessaire que sa famille insiste et l'accompagne. Ce m'est pas Jà Ie fait d'un néurasthénique; de plus, nous ne trouvons pas chez lui des phobies, des obsessions, où même les simples préoccupations hypochondriaques, si fréquentes chez les malades de Beard: cette idée de suicide, qu’à force de questions, nous avons pu lui arracher, nous font pencher plutôt pour le diagnostic de ‘mélancolie, qu'aurait pu éclairer la destinée ultérieure du malade.
Nous mavons donné, dans ce chapitre, que les quelques observations qui nous ont paru intéressantes: nous avons pu observer encore d’autres malades rentrant dans ce groupe mais dont nous n'avons pu nous procurer les observations complètes: de cette analvse mous croyons pouvoir tirer les conclusions suivantes :
Pour ces cas mixtes, faits à la fois de mélancolie et de neurasthénie. on ne peut formuler de règle précise, de donnée générale pour formuler le diagnostic: si la tendance à l’autoaccusalion est presque pathognomonique de la mélancolie et si l’obsession avec la lutte, l'anxiété qu’elle détermine semble exister surtout chez les neurasthéniques, comment classer celte malade de lobservation IX, chez laquelle nous trouvons une idée délirante d’autoaccusation qui se présente avec tous les caractères de l’obsession ?
Il nous semble donc de toute nécessité d'envisager chaque cas particulier, de lanalyser sous toutes ses faces pour marquer la part qui revient à chaque syndrome, Le vrai diagnostic ne peut être mis en lumière qu’à la faveur d’une observation attentive susceptible de donner au médecçin la faculté d'apprécier la nature des manifestations morbides, de saisir leur enchaînement, d’entrevoir leur mécanisme et de découvrir leur origine: c’est 1à, où plus que partout aïlleurs, il faut tenir compte du facteur individuel, du malade.
Nous pensons que ces distinctions ont leur importance, car du diagnostic exact va découler le pronostic et le traïtement. En effet, si comme le dit Serrigny, «on n'ose prononcer le mot de mélancolie pour ne pas évoquer le spectre de la folie et que les malades consentent volontiers à être trailés de neurasthéniques, mais ne veulent pas passer pour des aliénés: que ce n’est qu'une affaire de degré» et si on porte indifféremment le diagnostic de neurasthénie grave ou de mélancolie légère, on s’exposera à des déboires au point de vue du pronostic. Dans ces cas-Ilà, le pronostic de la neurasthénie est bien plus sombre que celui de la mélancolie: ce sont en effet ces formes de neurasthénie qui
durent autant que le patient lui-même, ou dans lesquelles nous voyons comme l’ont montré les différents auteurs, l'obsession aboutir au délire, tandis que ces formes de mélancolie sont dans la plupart des cas susceptibles de guérison: les récidives sont fréquentes, il est vrai, mais on n’en observe pas moins des périodes de calme d’une longue durée. C’est en faisant le diagnostic de mélancolique que M. Régis, a pu porter un pronostic favorable pour la malade de lobservation IX et prévoir la guérison: l’avenir a confirmé son diagnostic et son pronostic car la malade a guéri complètement au bout de 3 mois.
La nécessité de faire un diagnostic exact et complet dans ces cas mixtes se rencontre dans ces cas où nous trouvons des obsessions impulsives dangereuses telles qu'impulsion à faire du mal, à l'homicide, au suicide, Depuis Morel on admettait généralement que chez les obsédés, le passage à Pacte ne se produisait pas: M. Régis et M. Pitres ont cependant observé des cas où ce passage s’est produit: « Nous ne croyons pas que d’une façon générale l’obsession aboutisse très fréquemment au délit ou au crime. Tout en admettant que le sujet puisse, après avoir épuisé dans une longue lutte toutes les résistances de sa volonté, se laisser entraîner, nous avons remarqué que d'habitude il n'en est pas ainsi et que, soit spontanément, soit grâce à l'appui d'un soutien moral, de bonnes paroles d'encouragement, ou de tout autre moyen de protection, l'impulsion reste heureusement chez lui à l’état statique... Pour faire passer l’obsédé de l'idée ou de la peur à l'acte, il faut le plus souvent quelque chose de plus que lobsession, dégénérescence marquée, affaiblissement intellectuel, intoxication alcoolique, idée délirante...» (Pitres et Régis). Donc, on peut admettre que chez les obsédés le passage à l’acte existe, mais très rare; nous avons vu au contraire, chez les mélancoliques, combien est fréquent le passage de l'idée à l'acte, surtout pour les autovulné- ‘alions ou le suicide.
Sans entrer dans des détails, nous pouvons affirmer que le
traitement de la neurasthénie n’est pas celui de la mélancolie et ici encore, le médecin qui n'aura pas fait un diagnostic exact pourra s’exposer à des déboires; nous ne citerons que le cas où prenant un mélancolique pour un neurasthénique, il le traitera comme tel, ne le fera pas surveiller étroitement, ce qui permettra à ce dernier de réussir parfois dans une tentative de suicide exécutée dans un de ces moments d’exaltation, un de tes raptus mélancoliques si fréquents chez eux.
20 Cas à troubles névropathiques et psychopathiques successifs. Nous avons déjà signalé, dans le courant de cette étude qu'à la neurasthénie pouvait faire suite la mélancolie: c’est ce que nous constatons dans l'observation suivante qui nous montre un malade présentant d’abord des troubles neurasthéniques et faisant un accès de mélancolie qui a d’ailleurs guéri parfaitement.