De la noblesse de la gentry, la plus ancienne d'Angleterre, d'Irlande et d'Écosse, et seule héraldique, d'après le blason
a lettre qu’on va lire , sauf quelques phrases ajoutées ici afin d’en rendre le Ipfsens plus clair, fut publiée textuellement fpt dans le journal La Presse , du mois de juin dernier , pour relever une désignation fort inexacte, mais toujours reproduite, du chevalier de Tapiés, dans un ouvrage intitulé : « La France et l’Angleterre » chaque fois qu’il parle de la noblesse héraldique des trois royaumes ; cette lettre donna lieu ensuite à deux autres , également publiées dans La Presse et que l’on trouvera ici. — C’est à ces dernières que les observations suivantes sont destinées à servir de réponse.
Le Rédacteur de ce Journal , afin de donner plus de poids à nos explications , voulut bien ,
et, à noire insu , ajouter , dans une note , que le nom que nous portons se rattachait à une des maisons les plus illustres d’Angleterre ; nous devons à nous-mêmes de déclarer que, quelque flatteuse que soit cette opinion , nous ne tenons nullement à démontrer la vraisemblance d’une origine commune , difficile, du reste, à prouver après un laps de sept siècles ; Catholiques Irlandais , Gentilshommes de race et de sang , grands justiciers et barons dTJlster dès 1350 , et possédant encore aujourd’hui les débris des mêmes terres que la couronne nous donna en 1177, mais dépouillés de neuf dixièmes par la proscription qui s’attachait au nom de Papiste , nous ne tenons qu’à une seule chose, et qui est d’établir > pour la classe à laquelle nous appartenons , son imprescriptible droit à la possession de la plus ancienne noblesse héraldique des trois Royaumes ; et de prouver la grande et inconcevable erreur de M. de Tapiés à désigner la Gentry comme Bourgeoisie. Heureux si nous avons réussi ; et doublement heureux si nous n’avons blessé une susceptibilité quelconque , ni dit un mot ou proféré une pensée désobligeante pour qui que ce puisse être.
l’Auteur.
A M. le Rédacteur de La Presse.
« Me permettrez-vous, Monsieur, de faire presque un appel à votre justice pour détruire, par la voie de la Presse, des erreurs que la Presse a si largement aidé à répandre en France chaque fois qu’il a été question de la noblesse héraldique d’Angleterre, d’Irlande et d’Ecosse? Il n’y a point un seul auteur français qui ne se soit gravement trompé quand il parle sur ce sujet; voulant toujours attribuer, dans les deux Pays, aux mots et aux choses paraissant identiques, la même signification; tandis que leur sens respectif est entièrement différent à chaque côté du détroit de Calais. Peu de mots ont causé plus d’erreurs que le mot anglais Nobility , désignant la Pairie seule , et le mot français
Noblesse ; qui, dans son acception sur le continent, nia rien de commun avec le premier ; dont, cependant, il serait la traduction littérale et grammaticale. Cette erreur est si commune, qu’un Auteur français, même après un séjour de vingt ans en Angleterre, n’a point hésité à dire que le corps représenté dans ce dernier Pays par le mot Gentry (corps identique avec la noblesse continentale ) était la. classe de la bourgeoisie !!! Les nombreuses exceptions qu’il veut bien faire à une règle générale ainsi posée, n’infirment en rien ni son poids ni sa valeur : Il me parait donc très-utile, Monsieur, de rétablir la vérité à cet égard , en donnant quelques notions sur la position sociale dans l’Empire Britanique du corps désigné partout ailleurs en Europe par .le mot Noblesse, et qui existe dans les trois royaumes à des conditions t&ut exceptionnelles. Votre journal étant un des plus répandus, j’ose espérer qu’un sentiment de justice vous engagera à publier ces quelques lignes; réclamant, d'ailleurs, toute votre indulgence pour la plume étrangère qui les trace.
» Sur lecontinent, le mot noblesse comprend, dans son acception usuelle et ordinaire, les familles qui ne font point partie de la Bourgeoisie , se subdivisant ensuite en plusieurs dénominations; comme « noblesse d’épée, noblesse de robe , noblesse par lettres de noblesse; » ou bien noblesse par l’une des nombreuses charges donnant cette qualité avant 89. — En Angleterre, le mot nobility désigne un corps et institution n’ayant nul rapport ou analogie avec la classe représentée en France par le mot noblesse ; car il ne veut dire que pairie seule , et ne s’applique qu’a ce corps exclusivement : il a même un sens si sévèrement restreint, que les descendans des fils
cadets des plus illustres parmi les pairs, quoique par leur naissance appartenant aux plus beaux noms de l’Europe, ne sauraient y prétendre ; si donc, l’on attribuait au mot nobility l’acception universellement donnée sur le continent à celui de noblesse , qui paraît, cependant, être identique, l’on tomberait dans une grande et grave erreur, par la conclusion logique et forcée à laquelle il faudrait arriver, qu’un Empire de trois Royaumes, avec vingt-huit millions d’habitans , elles institutions et mœurs les plus aristocratiques du monde, aurait un blason si. appauvri, que sa noblesse ne compterait que cinq cents membres , nombre à peu près des pairs aujourd’hui ; et qu’il n’en eut compté que deux cen ts lors de l’avènement au trône de Georges III , nombre des pairs d’alors: voilà ce qui serait rigoureusement et nécessairement vrai , s'il n’existait en dehors de la pairie une classe quelconque qui pût rétablir un justeéquilibre entre la noblesse Anglaise et celle des nations, continentales: et voilà, cerles , une question que tout auteur juste et impartial , autant qu’éclairé et instruit , eut dû se faire avant de désigner comme Bourgeoisie, la classe qui correspond si exactement par son essence et nature à la noblesse du continent, quoique existant à des conditions si entièrement dissemblables, quant à la forme , de celles qui règlent cette dernière; car un seul instant de réflexion eût suffi pour faire sentir que l’Empire Britannique ne saurait n’avoir que cinq cents personnes possédant la noblesse, tandis que les autres pays de l’Europe comptaient la leur par cinq et six cents mille chacun, d’après l’estimation deM. de Tapiès luimèrne. Mais cette classe, Monsieur, ce grand corps do la noblesse héraldique de race et de sang (seule vraie
et réelle , d’après les règles du blason , la pairie ne formant que la noblesse politique et légale ) existe dans les trois Royaumes , comme partout ailleurs, chez les vieux peuples ; et le nom par lequel il est connu est précisément celui de Gentry , qui , loin de vouloir dire Bourgeoisie, et par son étymologie autant que par le sens qui lui est attribué par la société , seul et souverain juge en cette matière ( toute autre autorité étant complètement incompétente) , veut dire Gentilshommes , et représente de la manière la plus idenliquele corps connu partout ailleurs en Europe par le mot Noblesse. Nul doute que , parmi la Gentry, comme parmi la Noblesse continentale , il n’existe un grand nombre de familles d’une origine récente et obscure; le titre d’écuyer , marque distinctive de la Gentry, étant tout aussi souvent usurpé chez nous que peuvent l’ètre en France la particule et autres qualifications nobiliaires quelles qu’elles puissent être ; mais cette circonstance, commune aux deux classes par le sentiment de vanité générale, ne saurait en rien changer la nature ou l’essence d’aucune d’elles; ou bien, si elle est admise comme preuve contre la noblesse de la Gentry, doit l’être au même degré contre la noblesse ailleurs; le nombre d’intrus devant être — proportion gardée — le même dans les deux pays, et chez les deux classes. — La Gentry comprend non seulement tous les descendans des fils cadets de tous les pairs, mais les nombreuses familles qui, possédant encore aujourd'hui les mêmes terres , ou bien , les débris des mêmes terres appartenant à leurs aïeux dès la conquête Normande , et quelquefois même , depuis l’ère Saxonne, et qu’elles tiennent généralement de la couronne, constituent le grand corps de la noblesse lierai-
clique des trois Royaumes. Celte noblesse de race ne le cède à aucune autre en Europe; son origine se perd dans les premiers siècles de la monarchie; sa position sociale est la mieux établie, et ses immenses terres sont rehaussées encore par des souvenirs, qui la rattachent souvent auxévénemens les plus glorieux dans les annales de son pays; elle possède au plus haut point tout ce qui constitue ailleurs le droit le plus incontestable à cette noblesse de « race et de sang » qu’il n’est au pouvoir d’aucun souverain de donner ou d’ôter ; car, inhérente à d’existence même des familles qui en jouissent, elle est en dehors de l’exercice de toute prérogative royale dont lepouvoir,si illimité qu’il puisse être, ne saurait jamais créer un Gentilhomme : mais, cette classe, ce grand corps de la Gentry , si noble de fait et de droit , se trouve cependant, dans une condition unique et exceptionnelle ; car, tandis que la classe analogue sur le continent de l’Europe est généralement titrée, les gentilshommes d’Angleterre, d’Irlande et d’Ecosse ne portent ni titre, ni désignation nobiliaire quelconque , du moins tels qu’on les comprend partout ailleurs; car la pairie seule, et la distinction inférieure de Chevalier-Baronnet, donnent, dans les trois Royaumes, le droit de porter et de transmettre héréditairement et par ordre de primogéniture , les titres et qualifications si communes dans les autres pays. — Assurément, il serait aussi dur qu’injuste de supposer que le descendant non titré d’une maison datant des Croisades ne dut point marcher de pair avec les autres gentilshommes titrés de l’Europe : il serait encore plus dur et plus injuste de le compter pour moins, parce que non titré, que les milliers de personnes dont les distinctions nobiliaires, si justement et si hono?»
rablement qu’elles soient acquises, ne datent cependant que de cinquante ou soixante ans, ou ne doivent leur existence qu’à l’urbanité et tolérance qui sont siéminemment le partage de la société et des mœurs Françaises. — Par son rang, la Gentry ne vient qu’après la Pairie, qui est le corps le plus riche, illustre et privilégié de l’Empire, et, peut-être, de l’Europe entière 5 mais la Pairie, après tout, n’est que la noblesse légale : antérieurs à elle de long temps , plus héraldiquement nobles quelle , parce que , parmi les lords les plus anciens , il n’y en a point un seul dont les aïeux n’aient fait partie de la Gentry avant d’être appelés à la chambre haute, les gentilshommes d’Angleterre , d'Irlande et d’Ecosse ne sauraient ne point revendiquer leur droit héréditaire et imprescriptible à la plus ancienne noblesse héraldique de l’Empire ; comme celui de marcher de pair avec la noblesse du continent , quoique par des usages particuliers à l’Angleterre, eux seuls, ou presque seuls, en Europe, se voient privés des distinctions si largement répandues ailleurs. Ce qui constitue la qualité de gentilhomme, son essence et sa nature , n’est ni son titre , ni son rang, ni sa richesse, mais bien, son origine et son sang ; et, gentilhomme à Douvres, il 11e saurait point ne plus l’être à Calais; noble de fait et de droit en Angleterre, il doit l’être au même degré en France. L’insuffisance de la langue Anglaise pour désigner Bourgeoisie , comme celle de la langue Française pour fournir l’équivalent de Gentry, ne saurait donner à qui que ce soit le droit de dire des Gentilshommes des trois Royaumes qu’ils sont des Bourgeois. — Chaque personne en Angleterre devant toujours porter son nom de famille et non celui d’une terre ou propriété quelconque ( les Pairs seuls exceptés y
dont, généralement, mais pas toujours, le titre est pris d’un fief héréditaire), il en résulte que les noms les plus beaux sont portés par des personnes d’une condition fort obscure 5 les Percy, les Howard , les Douglas et tant d’autres également illustres, indiquent sans cesse à Londres, Dublin et Edimbourg des magasins d’épiciers et de marchands de vin , sans que les maisons titrées ou non titrées à qui ces mêmes noms appartiennent en soient le moins du monde choquées ou contrariées , ou que leur considération en souffre. Peut-être le nom le plus grand et illustre d’Ecosse est celui d ’Hamilton , cette maison ayant été appelée au trône de ce royaume à défaut d’héritiers de l’infortunée Marie Stuart. Eh bien ! dans les trois Royaumes, plus de deux mille marchands portent le nom d’Hamilton ; et tous les descendans de tous les fils cadets du duc d’Hamilton ne s’appeleraient que comme eux, « John, James ou Georges Hamilton , » sans que celte communauté de nom et cette absence de tout titre pussent jamais les priver de leur droit à la plus grande et illustre noblesse qu’il y ait en Europe, ou partout, excepté en Angleterre seule, chacun d’eux, très-incontestablement , serait comte, vicomte ou marquis. — En Angleterre, comme jadis à Gênes et Venise, l’on voit bon nombre de cadets des meilleures et plus anciennes familles suivre des carrières que des préventions nobiliaires eussent fermées sur le continent aux personnes d’un rang analogue au leur; ceci s’applique surtout aux maisons catholiques , pour qui les lois pénales furent si atroces; et plus spécialement encore, aux maisons catholiques de l 'Irlande. Si, en Angleterre, le titre de catholique suffisait pour exclure, quand l’on y surajoutait celui d’/r-
landais , la proscription en devenait plus complète : les lois de la Terreur en France ont duré dix ans; les lois pénales durèrent près de deux siècles ; et il n’y a point une seule loi de ces jours néfastes en France , quelque affreuse qu’elle fût, dont l’iniquité n’ait été égalée par cent lois de ces deux siècles de crimes judiciaires qui n’ont cessé qu’en 1829 seulement , quoique depuis trente-cinq ans auparavant, leur aclion eut été fort adoucie. L’Irlande peut revendiquer la suprématie de souffrances et d’épreuves politiques et sociales sur toutes les autres nations , et ce qui s’y passe à l’heure qu’il est, fait voir combien elle était loin d’avoir vidé la coupe de ses malheurs héréditaires.
» Si la pairie en Angleterre constitue la seule noblesse legale , et la faveur la plus insigne qu’il soit au pouvoir du souverain d’accorder , la naissance seule n’en règle point la distribution. Les portes de la Chambre haute s’ouvrent à deux battans pour recevoir celui qui aura rendu de grands et d’éclatans services à la chose publique; et le plus obscur plébeïen qui aura mérité celte magnifique récompense s’asseoira sur le pied de la plus parfaite égalité sur le même banc où se trouvent depuis des siècles les noms les plus illustres de la monarchie. La 1 ittérature et la science, seules , n’ont point encore trouvé de représentant à la Chambre des Pairs, et les moeurs du pays ne paraissent point devoir les y appeler; Newton, très-certainement, ne serait point pair s’il eut vécu de nos jours; de tous les grands hommes à grandes pensées, Bacon, seul, a eu la pairie; mais il ne l’a eue que pour avoir été chancelier du royaume; la philosophie seule ne l’y eut jamais conduit.
» Par tout ce qui vient d’être dit, l’on aura vu que les
deux mots nobiliLy et Jtoblesse, malgré l’identité la plus exacte de leur sens grammatical, représentent deux classes entièrement différentes et distinctes : une grammaire et un dictionnaire ne devant ni ne pouvant jamais définir complètement des mots auxquels la société donne un sens établi et reçu quand ils signifient des choses , usages et institutions exclusivement de convention sociale, et dans lesquels la société reste toujours juge souverain et sans appel; du reste, l’étymologie et sens grammatical du mot Gentry lui prêteraient une signification opposée en tout point à celle que lui a supposée l’auteur en question; pour résumer, le mot nobiliLy ne veut dire que pairie seule , à la plus complète exclusion de tous les descendans des fils cadets des pairs même les plus illustres; le mot Gentry désigne de la manière la plus exacte le corps des Gentilshommes formant la noblesse héraldique quoique non titrée des trois Royaumes; et ce mot ne peut ni ne doit avoir d’autre signification que celle universellement attribuée au mot noblesse partout sur le continent d’Europe; la Gentry possédant au même point et au même degré toutes les qualités qui constituent la noblesse ailleurs, ni plus ni moins, ne saurait, par conséquent, accepter la désignation de Bourgeoisie. »
— ib —
Quelques jours après la publication de cet article dans la Presse, la lettre suivante parut dans ce Journal :
Aux Èaüx-Bonnes , 22 juin 1846.
« Monsieur le Rédacteur ,
)) Votre estimable Journal du 16 courant, sous le titre de Variétés , a publié un article fort intéressant sur la noblesse en Angleterre : Fauteur de cet article, que j’ai l’honneur de connaître personnellement, mais avec qui je suis en désaccord sur le sens absolu et exclusivement héraldique qu’il donne au mot Gentry, a déjà émis dans plusieurs Journaux , son opinion à cet égard; mais comme je n’étais pas en cause, je n’avais pas à répondre à une opinion qui, certes, avait tout droit de se reproduire. Il n’en est point de même de l’article qui a paru dans votre Journal du 16 juin; car il y est question d’un auteur Français, qui, après avoir vécu longues années en Angleterre , est néanmoins, lui aussi, tombé dans l’erreur générale qui règne sur le continent concernant la valeur du mot Gentry : il n’était pas possible de me désigner d’une manière plus claire sans me nommer; aussi j’ai cru devoir vous adresser quelques courtes observations, que vous accueillerez, j’espère, avec votre obligeance accoutumée; observations que je regarde comme importantes, puisqu’elles donneront des éclaircissemens indispensables au public Français sur une contestation assez insolite , et qui se présente à lui probablement pour la première fois.
» Dans la France et l’Angleterre comparées , ouvrage auquel votre Journal si répandu , a généreusement ouvert ses colonnes le 28 juillet dernier, il existe une page
intitule « delà noblesse en Angleterre , » où il est question de la Gentry ; mot qui a donné lieu à la présente, d’ailleurs fort paisible polémique , qui n’aura de suite pour votre Journal, je vous le promets , de mon côté du moins.
» L’article du Gentilhomme Irlandais auquel je réponds n’admet qu’une seule acception pour le mot Gentry; c’est-à-dire, uniquement l’acception héraldique; et en n’envisageant la ehose que sous cet unique aspect , il a parfaitement raison en disant que Gentry répond à noblesse non titrée. Cette prétention , d’ailleurs, n’est point nouvelle; car, mon ami le chevalier Lauwence, que j’ai cité plusieurs fois , dès 1816,3 cherché à prouver que la Gentry était la plus ancienne noblesse d’Angleterre; mais partout, l’usage seul, fixe réellement la valeur des mots; et il est facile de se convaincre en jetant les yeux sur le premier dictionnaire anglais venu , que la qualification de Gentry n’y est point définie dans le sens absolu du blason , mais dans une acception plus large; comprenant toutes les classes delà société vivant dans une grande aisance ; et, pour ainsi dire, noblement.
» Si le mot Gentry n’exprimait strictement que noblesse non titrée, il en résulterait que les banquiers, les riches négocians delà cité, les opulens propriétaires de la Grande-Bretagne, et enfin, les classes vraiment riches qui n’appartiennent pas à une famille de sang et de race, ne sauraient être distinguées par aucun nom connu : en France, il n’y a que deux classes sociales, sans compter celle du peuple : la classe Noble et la classe Bourgeoise ; et pour être compris dans ce beau pays , lorsque l’on écrit en Français, quoique la traduction
soit, peut-être, fautive, il faut bien , n’ayant point
l’honneur d’ètre un des quarante immortels , et ne pouvant , par conséquent , créer le plus petit mot, se servir de ceux qui existent, et qui ont le plus d’analogie avec l’expression que l’on traduit; quelques exemples feront comprendre, même aux personnes peu familières avec la langue anglaise, la vérité de ce que j’avance, c’està-dire , que Gentry a deux acceptions en Angleterre. Lorsque, dans le royaume-uni, le commerce s’adresse au public par des affiches, il s’annonce ordinairemènt ainsi : « To the Nobility and Gentry. » Est-il croyable qu’un peuple si entendu en affairess , ne s’adresserait, d’après l’acception du noble étranger , qu’à la pairie seule et à la noblesse non titrée; et qu’il oublierait d’appeler l’attention de plus de 24 millions de consommateurs? Cela ne peut pas se supposer un instant; aussi, tous ceux qui vendent en Angleterre, lorsqu’ils emploient le mot Gentry , croient invoquer l’appui de toutes les familles vivant dans une honorable aisance. Il en est de même des mots « Ladies et Gentlemen )) , qu’on emploie partout dans les Isles Britanniques, toutes les fois qu’on s’adresse au public; on est, certes, loin de vouloir dire « Dames titrées et Gentilshommes », mais, seulement, « Mesdames et Messieurs. » Et, dans dans ces deux expressions, on comprend indifféremment toutes les classes aisées de la société. Dernièrement encore, dans un journal Anglais, et l’exemple de l’emploi du mot Gentry s’y présente -presque tous les jours, on disait que le bruit incessant qu’on faisait auprès de la ville de *****, empêchait La Gentry des environs de dormir. J’ose espérer, pour la sensibilité du rédacteur de cet. article, que sa sollicitude ne se bornait seulement pas au sommeil de la noblesse non
titrée, mais qu’elle s’étendait aussi jusqu’au repos de ces honnêtes et opulentes familles qui n’avaient jamais cependant rêvé à la prétention de descendre des terribles Normands ou des fiers Saxons , leurs prédécesseurs. — En résumé, le mot Gentry , cause de cette grave discussion, veut dire, dans le sens héraldique, noblesse non titrée; et, dans l’acception ordinaire, usuelle et journalière, cette qualification comprend non seulement la noblesse non titrée , mais toutes les classes qui vivent noblement; ainsi, en Français, l’expression « Homme comme il faut », dans le sens du Blason, veut dire, sans aucun doute, homme noble de race et de sang; mais dans l’acception ordinaire, elle a une signification plus large, et s’applique, sans égard à la naissance , à tout homme bien élevé, et ayant les manières distinguées.
J’espère que ces explications suffiront pour démontrer, d’une part, qu’en Anglais, il n’y a qu’un seul mot pour désigner deux classes sociales différentes entre elles; etque, d’un autre côté, l’analogue du mot Gentry n’existe pas dans la langue française, pas plus que l’équivalent de notre mot Bourgeoisie n’existe, jusqu’à ce jour, dans la langue anglaise; et enfin , que ces diverses nuances sociales dans les deux pays, se comprennent, cependant, quoique les expressions propres manquent pour les définir avec justesse. Veuillez agréer, Monsieur le Rédacteur, avec mes remercimens , les assurances de ma considération la plus distinguée.
Le Chevalier F. »e TAPIES.
|jj|g A lettre qu’on vient de lire nous impose le devoir . de venir encore soumettre au public quelques nouvelles observations , et que nous rendrons les plus courtes possibles , sur une question si fort en dehors des mœurs actuelles ; mais la noblesse ayant successivement perdu , l’un après l’autre , tous les privilèges qui pouvaient autrefois susciter contre elle la jalousie ou les préventions des classes moins favorisées, il lui sera assurément permis de revendiquer le seul droit qu’on n’a pu lui enlever — sa qualité — et que M. de Tapiès renferme dans un cercle si étroit que l’on pourrait presque dire qu elle n’exisle point pour l’empire Britannique.
Pour combattre l’opinion que nous avions émise, cet Auteur nous fait dire que notre article sur la Noblesse Aglaise « n admet qu'une seule acception pour le mot Gentry : c'est-à-dire , uniquement Vacceptien héraldique. » Rien dans Farticle en question ne saurait autoriser une assertion semblable ; car , maintenant toujours que le mot Gentry , par son sens et son étymologie, ne signifie que « Gentilshommes, » nous en avons si peu limité l’ application , que nous avons dit ces mots dans l’article publié par La Presse ,
« nul doute que , parmi la Gentry , comme parmi la noblesse continentale , l’on ne trouve mie foule de familles d’une origine récente ; obscure peut-être ;
mais cette circonstance, commune aux deux classes, ne saurait en rien changer l’essence ou la nature d’aucune d’elles. » — Voilà, certes, une admission fort peu en harmonie avec l’opinion exclusive qn’on nous prête ; mais M. de Tapiès, comme tant d’autres étrangers qui ont écrit sur cette matière , paraît confondre le sens du mot Gentry avec son application, sans voir que ce sont deux choses qui peuvent être, et qui , tous les jours , sont complètement différentes : Yapplication pouvant changer selon l’usage, les mœurs, le caprice même , ou bien le consentement tacite de la société, sans que le sens réel et étymologique doive subir la plus légère modification. Notre seule proposition , et que d’éclatans et d irrécusables témoignages des Français eux-mêmes les mieux placés, soit en Angleterre , soit en France , pour juger celte question prouvent être seule vraie , comme elle était seule vraisemblable , était que le mot Gentry représente une classe identiquement la même avec la noblesse continentale, quoique existant à des conditions exceptionnelles et différentes ; et , par conséquent , qu’il ne saurait être pris même indirectement , comme voulant dire Bourgeoisie. Or, M. de Tapiès, chaque fois qu’il en parle, ne l’ayant jamais désignée que par ce dernier mot, il sera sûrement permis à un membre d’une classe si improprement qualifiée, de venir relever une erreur si inconcevable de la part d’une personne qui pouvait mieux connaître la société Anglaise par le séjour de tant d’années en Angleterre ; mais sans vouloir rien dire qui renfermât même une pensée qui fut blessante pour
3a Bourgeoisie , ou qui eut l’air d’amoindrir la valeur ou la considération d’une classe qui, dans les arts, les sciences , la religion et la littérature , et dans tout ce qui est réellement utile et avantageux , a contribué plus que toute autre à la masse des jouissances humaines et du bien-être général : d’ailleurs, l’on n’a plus de valeur aujourd’hui que celle que l’on tire de soi-même , de son utilité dans le monde et des services rendus à la chose publique ; mais l’on ne reste pas moins Gentilhomme pour cela ; ou pour avoir vu avec plaisir la chute des barrières qui ne permettaient qu’à une une seule classe les faveurs et récompenses qui , à mérite égal , devraient être le patrimoine de tous. Nul homme ayant l’intelligence des besoins de son époque et des devoirs de sa position ne saurait aujourd’hui avoir une prévention contre une classe quelconque; et encore moins contre la Bourgeoisie, chez laquelle réside le pouvoir qui consolide ou renverse les Etats , et qui est devenu le levier avec lequel l’on fait remuer les passions qui perdent ou sauvent les empires. Noblesse et Bourgeoisie ont partout aujourd’hui une sainte et commune mission ; celle de travailler ensemble au bien et au bonheur des peuples , seul but des institutions humaines ; qu’on veuille bien donc nous absoudre d’avance de toute pensée ou parole désobligeante , et que notre plume désavoue d’une manière aussi complète et énergique que le ferait notre cœur.
Forcé d’admettre que le mot Gentry , qu’il n’a cependant cité une seule fois sans le traduire par Bour-
geoisie, veut dire « noblesse héraldique , noblesse de race et de sang , » et se mettant un peu en contradiction avec lui-même , vu que ce qui est Bourgeois ne saurait jamais être noble soit de race, soit de sang, M. de Tapies cherche à démontrer que la classe représentée par ce mot est si hétérogène , et composée d'élemens si divers et si Bourgeois, qu’en définitif, elle 11e serait guères autre chose qu’une Bourgeoisie déguisée. Ainsi , dit-il , lorsque , dans le royaume-uni, le commerce s’adresse au public par des affiches , il s’annonce ordinairement par ces mots « to the Nobility and Gentry , » est-il croyable qu’un peuple si entendu en affaires ne s’adresserait qu'à la pairie et à la noblesse non titrée , et qu’il oublierait les 24 millions de consommateurs en dehors de ces deux classes? » D’abord, il n’est point exact de dire que ces annonces sont toujours conçues comme le dit et le croit M. de Tapies; car elles portent tout aussi souvent : « to the Nobility , Gentry and public ; » ce qui veut dire aux Pairs , aux Gentilshommes et au public ; ce dernier mot devant pleinement calmer ses sollicitudes à l’égard des autres 24 millions de consommateurs ; si M. de Tapies avait pu s’en donner la peine, il aurait vu que , dans les affaires politiques et municipales, ces annonces sont généralement ainsi conçues: « to the Nobility, Gentry and Clergy , » mettant le grand et puissant corps du clergé de Téglise anglicane après la Gentry ; ce qui ne saurait se faire si ce dernier mot voulait dire Bourgeoisie ; surtout dans un pays où l’étiquette est si sévère et minutieuse , et où
le clergé forme une clés plus puissantes corporations de l’Etat, comptant parmi ses membres un grand nombre des plus beaux noms de l’Empire. L’Angleterre est le pays de disparates et d’anomalies \ il faut y voir les choses comme elles sont, et non comme elles devraient être d’après un raisonnement basé sur le syllogisme des écoles , que les événemens , plus forts que l’esprit humain , se chargent si souvent de démentir ; d’ailleurs , vouloir chercher dans des affiches de Journal une preuve sérieuse que les Gentilshommes des trois Royaumes ne forment , à quelques rares exceptions près , qu’un corps de Bourgeois , est chose aussi peu digne d’eux que cl’un auteur aussi grave et consciencieux que M. de Tapiès. Mais en adoptant son opinion , et en supposant que ces annonces « to thé Nobility and Gentry , » voulaient comprendre et comprissent réellement , par ce dernier mot, non seulement la noblesse non titrée, mais aussi toutes les personnes parmi ces 24 millions de consommateurs vivant dans l’opulence , cela ne prouverait qu’une seule chose, savoir : le désir des vendeurs de flatter la vanité de ceux qui achètent , et nullement que les personnes ainsi nommées fussent réellement Gentilshommes : du reste , la Gentry , même en ne donnant à ce mot que son acception exclusivement héraldique , forme en Angleterre un corps si énormément riche ; et , par le patronage qu’il exerce , et des substitutions séculaires , est si prépondérant et influentiel , qu’il vaudrait encore la peine , même par calcul , de s’adresser à elle directement
et nominativement pour solliciter ce patronage , avec la certitude d’y trouver son compte. Un obscur tapage de taverne empêche La Gentry des environs de dormir , dit un journal ; dix ou vingt autres diront dans leurs affiches : « A la Nobility et à la Gentry » , donc , conclut Monsieur de Tapies , Gentry veut dire Bourgeoisie!!! Et c’est sur un raisonnement pareil, et, remarquez le bien, tout de supposition, et sans Tombre d’une preuve réelle et directe , qu’on viendra dire à la face de l’Europe que les trois Royaumes n'ont point un corps de Noblesse héraldique quelconque ; que, seuls, d’entre toutes les Nations, ils sont sans une classe de Gentilshommes ; car, que l’on ne s’y méprenne point, telle est l'a conclusion logique, forcée, inévitable, quoique non exprimée, de M. de Tapies; effectivement, la Gentry n’étant point Noblesse (car Bourgeoisie ne saurait Têtre ). Et, des 500 familles de la Pairie, trois cents, au plus, étant nobles de race et de sang , et ces trois cents formant un nombre infiniment trop restreint pour pouvoir jamais compter comme corps de noblesse chez un peuple de 28 millions, tandis que chacune des grandes nations continentales compte la sienne, d’après les données fourmes par M . de Tapiès lui-même , par quatre , cinq et six écrit mille ; nul effort de logique, nulle manière de torturer l’esprit ou le langage, ne sauraient mener à une conclusion différente : dire qu’on n’a pas voulu faire un traité sur le blason ne saurait justifier une erreur semblable ; et donner comme excuse que la langue française ne possède nul
mot qui offre l’équivalent de Gentry ne paraîtra sûrement point aux yeux des Gentilshommes d’Angleterre , d’Irlande et d’Ecosse une raison suffisante pour traduire ce mol par celui de bourgeois, ou pour donner à leur classe la désignation de bourgeoisie. Il faut quelque chose de plus que la douteuse autorité de journaux et de dictionnaires pour les déshériter d’une noblesse aussi ancienne et aussi illustre que celle d’aucun royaume du continent, quel qu’il soit; et, peutêtre, mieux prouvée que celle de la plupart des autres pays par la circonstance qu’en Angleterre, plus qu’ailleurs , à cause des substitutions , les terres se sont conservées intactes chez les vieilles maisons de la Gentry et de la Pairie; du moins, cette portion de la Pairie qui représente les anciens barons féodaux ; et , chez tous les peuples , la noblesse la plus vraie étant celle qui provient de la possession depuis des siècles des terres et fiefs , il résulte nécessairement de cette vérité si généralement admise , si universellement reconnue, que là où ces terres et possessions se trouvent les plus nombreuses et les mieux constatées , la noblesse doit inévitablement être la mieux établie; or, l’Angleterre étant la nation de l’Europe où, eu égard à sa population, les terres et substitutions se soient le mieux maintenues , sa noblesse héraldique doit être au moins aussi bien constatée que celle d’aucun autre royaume; et cette noblesse, qui îfi est autre que la Gentry , tout bourgeoise qu elle puisse paraître à ceux qui ne la connaissent point , peut s’énorgueillir de compter dans son sein des noms
n’ayant ni titre ni particule , mais qui pourraient marcher de pair avec les plus illustres maisons de l’Europe. Si M. de Tapièsse fût adressé aux membres réels et connus de la Gentry , il eût mieux compris les mœurs sociales d’un pays dont souvent les habitans eux-mémes n’en comprennent point les ressorts quand ils n’ont pu franchir la barrière — difficile meme pour eux — qui sépare la très-bonne société de celle qui n’est que secondaire. M. de Tapiès a pu entendre dire à l’homme de la naissance la plus ancienne quil ri était pas noble; mais qui eût été très porté à demander à celui qui lui eût disputé sa qualité de Gentilhomme de lui faire l’honneur de se couper le cou avec lui ; parce qu’en disant qu’il n’était pas noble , il n’aura voulu que dire qu’il ri était point Pair , la Pairie étant la seule noblesse légale. Il est très-vrai et très-incontestable qu’en Angleterre, l’on comprend dans l’acception usuelle du mot Gentry lin grand nombre de familles qui , d’après les lois du blason , n’auraient nul droit réel pour en faire partie ; mais il en est de meme de la noblesse continentale qui compte dans son sein des milliers de personnes qui ne sauraient jamais être regardées comme Gentilshommes de sang et de race ; c’est un abus , une tolérance , une nécessité des mœurs qui , partout , doivent beaucoup accorder à la vanité humaine ; et la Gentry du Royaume-Uni formant un corps identiquement et héraldiquement le même que la noblesse ailleurs , à la seule exception des titres qui sont l’apanage exclusif de la Pairie, l’on ne doit point dire
d’elle qu’elle n’est que Bourgeoise, parce quelle compte dans ses rangs beaucoup de Bourgeois , si , en même-temps et au même degré , l’on ne doit point dire autant de la noblesse du Continent , qui , trèsincontestablement , compte parmi ses membres un nombre proportionnellement grand de familles nouvelles, et sans nulle prétention ou droit à se faire regarder comme gens de qualité ou Gentilshommes. Pour juger deux choses qui sont identiques par leur essence et nature , l’on ne doit point se servir de deux poids et de deux mesures.
« Mais, dit M. de Tapies , si Gentry ne veut point dire Bourgeoisie , il n’y aurait nul mot connu pour désigner les riches négocians et autres opulens propriétaires qui ne sont cependant pas Gentilshommes par droit de naissance ! » Peut-être serait-il permis de répondre à cette assertion en observant encore une fois que l’insuffisance d’une langue pour désigner par un mot propre une classe ou chose quelconque, ne constitue absolument point une raison pour donner à une autre classe une désignation qui ne lui serait nullement applicable ; car, sans cela, il serait permis de tout dénaturer si l’on ne comprenait point. Il importe peu de savoir par quel mot l’on doit désigner en anglais tel ou tel corps de marchands ou d’artisans ; mais il importe beaucoup de protester contre le raisonnement illogique qui ferait des Gentilshommes des trois Royaumes un corps de Bourgeois, parce que la langue anglaise n’offre effectivement point, dans son vocabulaire , un mot pour désigner , d’une
manière générique , les vingt ou trente différentes corporations du commerce de ce pays où chaque Etat ne porte que le nom qui lui est spécial , où un tailleur est un tailleur, et un épicier un épicier; M. de Tapies ne voit-il pas le dilemme forcé dans lequel il se renferme , quand il dit que Gentry est Bourgeoisie ? Car niant par le fait que ce corps soit noblesse par la désignation même de Bourgeoisie qu’il lui donne , il est tenu à l’une de ces deux choses , savoir : affirmer que la pairie forme la seule noblesse , et qu’il n’y a dans les trois Royaumes que trois cents familles de Gentilshommes ; les autres membres de la pairie n’étant certainement point nobles de race et de sang , ou bien, nous indiquer où et chez qui se trouve le corps de la noblesse héraldique de l’Empire ? C’est à quoi il serait forcé et obligé par toutes les régies de la logique autant que par celles que l’on observe dans toutes les discussions sérieuses. Mais nous portons à M. de Ta pies , aussi bien qu’à tout autre écrivain étranger ou indigène , le défi de trouver la noblesse héraldique d’Angleterre , d’Irlande et d’Ecosse autre part que dans la Gentry et chez elle , à moins de dire que ces Royaumes sont sans une noblesse quelconque en dehors du cercle si étroit de la pairie ; et la Gentry est non seulement noblesse , mais , et de beaucoup même , la noblesse la plus ancienne de l’Empire , quoique par son rang, son pouvoir politique, ses immenses richesses et ses grandes prérogatives sociales , la pairie brille d’un éclat supérieur , auquel contribue si puissamment le droit exclusif de porter, seule , les litres qui, ail-
leurs , sont le partage de tout le corps de la noblesse de l’Europe. C’est celte absence de litres qui place l’antique noblesse des trois Royaumes, en apparence, du moins , dans une position qui , hors de chez elle , lui fait un si grand tort aux yeux de ceux qui, ne voyant que peu de gens de qualité sans ces qualifications nobiliaires , et les voyant appartenir à des personnes qui n’ont quelquefois ni naissance ancienne ni position sociale , ne sauraient croire à la noblesse d’un homme qui ne porte ni titre ni particule. Comment, en effet, comprendre et ne point s’étonner, que Monsieur un tel se fasse annoncer par son nom de famille tout court ; ce nom pouvant être ( et souvent l’étant ) , celui d’un épicier ou d’un marchand de vin, par l’usage général, et sans exception , de ne jamais porter d’autre nom que le sien , quand l’on n’est point Pair ? La conclusion naturelle serait , et , neuf fois sur dix , est , qu’il est un Bourgeois ; il porte cependant un des beaux et historiques noms de son pays ; son père pouvait facilement faire toutes les preuves requises avant 89 , pour jouir des honneurs de la cour de France ; son origine se perd dans la nuit des temps , et les murs de son vieux manoir féodal sont encore tapissés des portraits de ses aïeux depuis les Croisades ; ou bien , s’il est Irlandais et Catholique , n’aura-t-il plus que le souvenir d’un passé si glorieux pour lui; conservant quelques faibles débris seulement d’une grande fortune perdue pour ses Rois , ou , plus noblement encore, sacrifiée à sa fidélité aux vieilles croyances religieuses de sa race ; mais dans l’un coin me
dans l’autre cas, n’ayant jamais pu être dépouillé de sa noblesse innée et héréditaire qu’il tient , non de la faveur d’un souverain ou d’un parchemin octroyé , mais bien par droit de naissance et extraction, sa noblesse étant sans date , car elle a toujours existé , personne ne pouvant jamais fixer une époque , même la plus reculée , ou ceux de son nom ne fussent point Gentilshommes de race et de sang. Peut-être , les malheurs d’une nation opprimée et malheureuse d’entre toutes , et qui épuise aujourd’hui la coupe des amertumes humaines, forcèrent-ils sa famille, comme des malheurs non plus grands et beaucoup moins longs, forcèrent la noblesse Française , de travailler pour vivre : mais le Gentilhomme catholique , Celt, Saxon ou Normand n’aura plus dérogé pour cela que n’aura dérogé le Gentilhomme qui émigra des bords de la Seine ou de la Loire \ l’on sait d’ailleurs, qu’en Angleterre, la noblesse ne dédaigne point de suivre tous les jours des carrières que des préventions nobiliaires ferment à celle du continent.
M. de Tapiès cite sir James Lawrence , dont l’opinion est sans appel dans cette matière, et il a Pair de vouloir le citer comme appuyant l’opinion que Bourgeoisie et Gentry étaient la même chose : mais le titre même de l’ouvrage de Lawrence eut dû suffire pour démontrer la grande et inconcevable erreur de l’auteur Français: car il est ainsi concu : «delà
noblesse de la Gentry ! ! ! » La dédidace portant : « aux Gentilshommes de la Grande Bretagne , qu’ils soient Pairs, Chevaliers ou Ecuyers , la vraie no-
BLESSE DE l’Empire, cet ouvrage est inscrit. » Qu’une personne ayant lu ces mots, car elle cite l’ouvrage, ait pu écrire et faire imprimer que Gentry voulait dire Bourgeoisie, est une chose qui passe toute croyance. Quelques extraits pris au hasard , mais textuellement , dans l'opuscule de Lawrence , feront clairement voir quelle était son opinion formelle , et combien elle était, en tout point, opposée à celle que lui prête M. de Tapies quand il fait la citation suivante : « le ch.r Lawrence remarque avec raison que 1 Angleterre est le seul pays où le commerce dans ses affiches se recommande à la fois à la noblesse et A la bourgeoisie » , traduisant ainsi, et d’après son idée, le mot Gentry par celui de Bourgeoisie ; et faisant valoir l’autorité de Lawrence en faveur et à l’appui de Topinion que Gentry était effectivement Bourgeoisie , tandis que , le titre de l’ouvrage , chaque page , presque chaque ligne, et les idées et l’intention bien connues de l’auteur, n’annoncent qu’un seul, unique et constant but, celui d’établir, non, comme le dit M. de Tapies, la prétention, mais bien, et ce qui est fort différent, le droit de celte même Gentry à la possession héréditaire et imprescriptible de la plus ancienne noblesse héraldique des trois royaumes. Loin de nous la pensée de vouloir déconsidérer la Pairie, par ce qu’il sera nécessaire de dire de la suprématie de la Gentry sur elle par son origine plus ancienne et par sa noblesse supérieure de race et de sang ; noblesse qui exista avant qu’il ne fut question de la dignité ou du nom même de Pair. Ce grand corps
politique et constitutionnel est assez haut placé dans l’opinion publique , comme dans les souvenirs et l’affection du Pays entier , pour voir sans crainte et sans jalousie la défense de la Gentry , mère commune des deux noblesses titrées et non-titrées de l’Angleterre. D’ailleurs, ravaler la Gentry, ce serait ravaler la Pairie elle-même ; dire d’elle qu’elle était « la petite noblesse », ce serait singulièrement amoindrir la chambre haute, dont le Baron le plus orgueilleux ne saurait n’avoir point eu pour auteur et aïeul quelque membre de cette même Gentry, à une époque plus ou moins éloignée de nos jours. Mais voyons un peu l’opinion de Lawrence. « 11 a été affirmé, dit cet auteur, par l’ignorance ou par l’envie que la pairie est la seule noblesse de l’Empire ; » cette assertion est sans fondement ; car la Gentry étant la pépinière d’où les pairs sont généralement transplantés , si ceux-ci ne dataient leur noblesse que du jour de leur élévation à la pairie , combien nos pairs ne paraîtraient-ils pas des parvenus aux yeux du plus mince Baron du continent ? La Gentry est supérieure à la pairie ( la nobility ). La nobility peut s’acquérir ; les pairs peuvent n’êlre que des personnes ayant un rang et de la distinction ; mais les membres de la Gentry , comme tels , doivent être gens de qualité : « Nobiles sunt, » dit sir Edward Coke, lord grand-justicier d’Angleterre en 1634, « qui arma gentilicia antecessorum suorum proferre possunt. » Le roi crée un chevalier ou un pair, mais il ne saurait donner la qualité de gentilitas qui est l’essence de
la Gentry, car elle est de race et de sang; et la Gentry, possédant toutes les qualités essentielles de noblesse, doit marcher de pair avec la noblesse continentale. Les chevaliers et écuyers des trois royaumes préférèrent la désignation de Gentry à celle de Nobility, parce que, étant Gentilshommes, ils ne devaient jamais supposer que Ton pût leur disputer leur noblesse, suivant l’axiome que, « omne majus conlinet minus»: et les pairs furent nommés Nobility, non parce quils étaient seuls nobles, mais parce que beaucoup d’entre eux n’étant point Gentilshommes, l’on n’eût pu désigner collectivement la chambre haute comme Gentry ; ils étaient tous, cependant, personnes de distinction, quoique non gens de qualité ; et , supérieurs par leur rang à la Gentry , les pairs lui étaient inférieurs sous le rapport de la qualité. « Ceux , continue Lawrence, n’importe par quel motif, qui ont cherché si activement à répandre l’opinion que les pairs formaient la seule noblesse en Angleterre , se font un plaisir d’appliquer à tous ceux qui ne sont point pairs la désignation de « commoners » ( communiers J pensant ainsi les dégrader ; mais ce mot signifie une assemblée générale pour les affaires du royaume en communauté , et pour délibérer en commun, ou, assemblée des communautés; donc, nommer cette assemblée chambre des communes ne saurait offusquer le chevalier le plus noble qui eut jamais déployé sa bannière dans un tournoi. Gentry, dit Joseph Edmonfon , dans son ouvrage sur le blason en 1780, est non seulement noblesse ; mais ce mot veut dire la
noblesse la plus ancienne. L’ancienneté de la noblesse des trois Royaumes peut être déterminée de quatre manières ; savoir : une descente des maisons datant de l’ère Saxonne; par celle datant des Croisades; et puis, pour avoir fourni des chevaliers du Temple et de Rhodes, et pour avoir eu le droit de combattre dans les tournois ; une foule de maisons ayant une origine pareille existent dans l’empire Britannique ; et , à l’exception d’un petit nombre , elles appartiennent toutes à la Gentry. Voilà bien des extraits pris au hasard dans l’ouvrage de Lawrence ; et jamais , assurément , auteur ne s’est donné plus de peine qu’il ne l’a fait pour démontrer le droit à la noblesse la plus ancienne de cette même Gentry, que M. de Tapies n’a jamais une seule fois nommée sans la désigner comme Bourgeoisie. Nous supprimons tout ce que dit Lawrence sur l’abus si général du mot « Gentleman » littéralement « Gentilhomme. » Chacun sait qu’en parlant d’un corps ou d’un individu un peu au-dessus du commun , l’on dit toujours en Angleterre « Gentleman » ou bien « Gentlemen » ; et que ce mot ainsi pris ne veut jamais dire que Monsieur ou Messieurs; un Bourgeois, ou celui qu’en France l’on désignerait ainsi , en parlant d’une tierce personne dira toujours , ce « Gentleman ; » il n'est sûrement pas besoin de dire ici que ce mot, pris dans ce sens, ne saurait avoir nul rapport avec son sens héraldique ; et que l’on ne doit en tirer nul argument contre la noblesse réelle , ou la position sociale d’une classe dont le nom prête à un abus pareil ; pas
plus que de l’abus tout austi grand du mot « Ecuyer » , seule qualification de la noblesse non titrée , mais que l’on prend et se donne à qui mieux ; ces abus et d’autres encore , ne faisant qu’une exception à la règle générale, nul auteur ne saurait en parler que comme telle, ni ne jamais chercher dans de telles exceptions une preuve quelconque , ou même une induction contre la noblesse de la Gentry, sans se voir condamner à raisonner à faux. Ainsi donc, toutes les autorités anciennes et modernes , aptes à juger cette matière ; la société elle-même , et l’infaillible logique , qui ne laisse d'autre alternative que de déclarer , si Gentry n’est point noblesse , que, hors trois cents pairs seuls , l’empire Britannique est sans un corps de noblesse héraldique quelconque — tout , disons-nous, prouve de la manière la plus claire et incontestable , que le mot Gentry — source et cause d’une discussion qui, pour être vive, est de notre part du moins, sans amertume ou sentiment hostile ou désobligeant envers qui que ce puisse être, — veut dire Noblesse héraldique, et ne veut dire que cela ; que ce grand corps , quoique non titré , n’en possède pas moins l’essence , le fonds et les qualités essentielles de la noblesse la plus ancienne , dont les titres et autres qualifications nobiliaires ne constituent que la forme et non le fonds ; et , par une conséquence rigoureuse et logique, que jamais , ni dans aucun cas, personne ne devrait traduire le mot Gentry par celui de Bourgeoisie , qui n" a avec lui aucun rapport ou analogie, et dont le sens étymologique veut dire tout
le contraire. Personne, parmi les plus zélés défenseurs de la Gentry , n’a jamais pu prétendre que Y application de ce mot dût être si rigoureuse, absolue et exclusive , que tous les membres de la Gentry dussent être Gentilshommes de race et de sang ; ou qu’on ne dût prendre souvent ce mot dans le sens accordé à l’expression française « d 'Homme comme il faut ; » quand , sans rechercher quelle a pu être sa naissance , l’on rencontre dans la société une personne dont les manières , l’esprit et la conversation doivent faire le bonheur et le charme de toutes les réunions , et qui constitue cette égalité sociale qui a si long-temps fait et qui fera toujours , des salons français , les premiers et les plus agréables de l’Europe. Pour résumer en peu de mots toute cette discussion , nous affirmons et croyons avoir prouvé
1 . “ Que le mot Gentry ne veut dire et ne saurait représenter que noblesse héraldique de race et de sang, corps de Gentilshommes non titrés;
2. ° Que ce mot ne saurait jamais , ni dans, aucun cas , vouloir dire Bourgeoisie ;
3. ° Que la circonstance de compter beaucoup d’intrus parmi ses membres ne saurait pas plus fournir un argument contre la Gentry que ne saurait en fournir un contre- la noblesse continentale la même circonstance existant pour elle au même point et au même degré- ;
4. ° Que l’absence de tons les titres qui, sur le continent , appartiennent , en général , au corps entier de la noblesse , ne saurait rien prouver contre la
noblesse de la Gentry ; vu , qu’en Angleterre , ces titres n appartiennent qu’à la pairie seule , et que , d’ailleurs, n’étant que la forme et non le fonds de la noblesse , leur absence ne saurait affecter la nature d’une classe possédant déjà , par droit d’origine , la seule noblesse réelle d’après les lois du blason , celle de race et de sang ;
5.° Tout auteur qui affirme que Gentry n’est point noblesse est tenu de montrer où , et dans quel corps ou classe , l’on pourra trouver cette noblesse héraldique que les trois Royaumes ne sauraient ne point posséder en dehors de la pairie , qui n’est que la noblesse politique et constitutionnelle , et dont peutêtre la moitié des membres ne sont point Gentilshommes d’extraction.
Qu’il nous soit permis de dire , en terminant cette discussion, combien il est regrettable qu’ayant à choisir entre ce qu’il a pu croire deux acceptions pour le mot Gentry, un auteur du poids et valeur de M. de Tapies ait , précisément, pris celle qui était, en mêmetemps , la moins vraisemblable et la moins obligeante.
La juste impartialité envers un Gouvernement qui n’est plus , comme par le passé , persécuteur des Catholiques, nous fait un devoir, par cela seul que nous sommes Catholique et Irlandais , de relever une erreur de M. de Tapiès , qui affirme que , depuis la révolution de 1688, aucun Catholique n’a été high shériff de son comté , et qu’il est douteux qu’aucun membre de cette religion fut admis dans aucune des Universités s’il se présentait comme tel : le fait est que,
tous les Catholiques, aptes à cela, remplissnt à tour de rôle la charge considérable de liigh shériff dans leurs comtés respectifs , et qu’Oxford est la seule des trois grandes Universités qui n’ait point encore admis des élèves de cette religion ; chose étrange , quand l’on pense que c’est d’Oxfort qu’est parti l’immense mouvement vers le Catholicisme qui travaille toute l’Angleterre aujourd’hui. A Cambridge et meme à l’université de Dublin, fondée par Elizabeth , en haine de la vieille croyance , les Catholiques sont reçus comme tels depuis cinquante ans. 11 y a d’autres erreurs moins graves dans le livre de M. de Tapies; il condamne nos juges à une espèce de réclusion sociale, les représentant comme ne jamais allant dans le monde ; mais la gravité de leurs charges n’est nullement incompatible avec les devoirs et distractions de la société, où ils vont beaucoup : la maison du chancelier, qui est leur chef à tous, est généralement le rendez-vous de la meilleure société de Londres; le nom de plus d’un d’entre-eux pourrait être facilement cité comme ayant fait les délices des salons les plus à la mode ; il n’y a peut-être pas en Angleterre un homme plus aimable , plus spirituel ou plus recherché par la haute société que lord Lyndhurst, et l’un des juges les plus connus d’Irlande, mort il y a peu d’années , fut le plus intrépide chasseur , comme le plus grand diseur de bons mots dans les trois Royaumes ; ainsi , loin de se renfermer comme des cénobites , nos juges au contraire vont au moins, autant que d’autres personnes dans le monde ; ou , s’ils ne le font
pas , c’est par goût et nullement par un devoir ou convenance de leur position.
Le Président de la CliamLre haute ne se nomme point, comme le croit M. de Tapiès , Y orateur ; cette désignation appartenant exclusivement au Président de la Chambre des Communes ; celui qui préside à la Chambre des Pairs réest autre que le lord Grand-chancelier dn Royaume, ou, en son absence, un Pair membre de la magistrature , et député par lui ad hoc ; il se trouve dans ce moment près de vingt membres de la Chambre haute qui ont été avocats , tels que lords Brougliam , Cottenham , Langdale , Denman , etc. , etc. , etc. ; et peut-être la cinquième partie de la pairie entière ne doit cette dignité qu’à la circonstance d’avoir été chancelier d’Angleterre , l’un des autres grands juges du Royaume , ou bien , pour avoir montré de grands et éelatans talens dans les hautes charges de la magistrature. L’on peut se former une idée de la grande importance et position éminente que donne en Angleterre cette derrière carrière par le seul fait que plusieurs des plus beaux noms de la pairie et , en même-temps , des plus illustres du Royaume , en ont été membres , tels que les Cavendish dues de Devonshire , les Courtenay , les 7Âlbot , les Egerlon , etc. , etc. , etc.
Ayant taché de répondre a la lettre de M. de Tapiés, il nous reste encore, et pour clore cette discussion , quelques observations à faire sur une autre lettre que publia le Journal la Presse , le même jour que parut celle de M. de Tapiés, et que nous allons reproduire ici :
Amiens , 18 juin 1846.
(( Monsieur le Rédacteur,
» Le n.° du 16 juin de votre estimable journal contient un article signé T. J. R., dont les conclusions me paraissent tellement inexactes que je crois devoir vous adresser ces quelques lignes de rectification, pour ne pas laisser vos lecteurs sous l’impression de renseignemens erronés. Dans cet article , qui a pour litre : <( De la noblesse en Angleterre », l’auteur énonce son opinion que, sous la désignation de Nobility , on ne doit comprendre que la Pairie ou noblesse légale; plus loin, il dit que dans la Gentry , on retrouve en Angleterre une classe que l’on désigne habituellement sur le continent par le mot Noblesse. Ces deux assertions contiennent trois erreurs : En premier lieu , la Pairie n’est pas la seule noblesse légale 5 ensuite, le mot Nobility renferme dans son acception toutes les personnes portant officiellement , soit par droit , soit par courtoisie, le titre de Lord ou Lady. Je ne prétends pas décider ici une question savamment controversée en Angleterre , celle de savoir si les Baronnets et Knights , portant le titre de « Si/' » , et leurs femmes celui de Lady , font partie ou non, de la Nobility. Enfin, l’on compte dans la société Anglaise, voire même, légalement parlant , parmi la Gentry , beaucoup de personnes que la noblesse française n’admettrait point dans son sein. Pour preuve de l’exactitude de ma première assertion , je ne citerai qu’un fait bien connu de toute personne ayant un peu étudié la constitution d’Angleterre. Les Lords Irlandais et Ecossais dont les ancêtres, par leurs titres légalement portés, avaient droit de siéger aux Parlemcns de Dublin
et d’Edimbourg , n’envoient maintenant à la Chambre haute du Parlement impérial , qu’un petit nombre des leurs, choisis par voie d’élection ; cependant, ceux qui ne sont pas élus portent bien légalement leur titre de Lord, et appartiennent à la noblesse légale bien quils ne soient pas Pairs.
» En outre de cette noblesse légale , qui n’est cependant pas la Pairie, on comprend encore en Angleterre aussi bien qu’en Irlande et Ecosse, dans la Nobility , tous les Lords et Ladies à qui la coutume accorde ces titres par courtoisie : ce sont les fils, filles ou frères cadets des ducs , marquis et comtes qui ont d’autres titres antérieurs dans leur famille. Ainsi , le fils aîné du duc de Wellington est marquis de Douro; ce titre est celui que portait son père avant d’être créé duc. Les filles de ces nobles ont droit, toutes, au titre de Lady , tandis que deux seulement des fils aînés ou frères cadets d’un comte, portent, en général, le titre de Lord; trois fils ou frères de marquis, quatre fils ou frères de ducs, suivant le nombre de titres par lesquels les chefs de la famille ont passé avant d’arriver au litre actuel. Quant aux autres fils, ils rentrent dans la Gentry , en prenant, ainsi que les fils et filles de barons , la simple qualification dé honorable , qu’ils ont droit de placer devant leur nom. La Chambre des Communes renferme plus de soixante de ces Lords, portant les plus jeunes titres , (younger tille) de leurs familles. Parmi eux se trouvent trois marquis , six ou sept comtes , vingt vicomtes , au nombre desquels l’on remarque des noms bien connus, comme ceux de Lord Palmerston, Castlereagh , etc., etc. , etc. Parmi une trentaine de simples barons , on est aussi bien familier avec les noms des Lords John
Russell, Stuart, J. Manners, Georges Bentinck et bien d’autres. Tous ces Lords appartiennent à la Nobility 5 et cependant ils ne sont pas Pairs , et n’appartiennent pas à la noblesse légale 5 car, dans tous actes et documens publics, ils prennent simplement le nom defamille, ajoutant seulement, comme pour mémoire , leur titre de Lord précédé des mots Commonly called (connu sous le nom de Lord ***. )
» Les fdles et femmes de Lords, portant conséquemment le titre de Lady, ne perdent jamais ce titre, même en se mariant ou se remariant avec de simples Gentlemen; qui, eux, prennent toujours le simple Monsieur sur leurs cartes de visite et partout. Pour en revenir à la Gentry y l’auteur de l’article en question paraît confondre la partie avec le tout; ainsi, il est incontestable que toutes les personnes ayant droit comme je l’explique plus haut, à l’appellation de honorable . et toutes les familles possédant depuis des siècles des propriétés territoriales, sont toutes, personnes que l’on comprendrait dans la noblesse de France, d’Allemagne ou d’Italie; mais elles ne forment qu’une portion de ce qu’on appelle Gentry en Angleterre. Tous les avocats, avoués, notaires ( attorneys et sollicitons') les médecins, les officiers du grade de capitaine et au-dessus, les employés supérieurs du gouvernement, les personnes ayant certaines charges dans l’administration des comtés , des villes ou de simples établissemens d’utilité publique , ont toutes droit également ou d’après l’étiquette la plus stricte , au titre de Gentlemen , font conséquemment partie de la classe désignée par le mot Gentry , et ne pourraient cependant, pour ces faits, faire partie de la noblesse sur le continent. L’auteur de l’article en ques-
lion ne parait comprendre dans la Gentry que cette portion que l’on désigne généralement en Angleterre sour le nom de Familles de Comtés (County-Families), parce que , généralement, elles vivent dans leurs châteaux, dont elles ajoutent souvent le nom au leur. En effet, cette portion de la Gentry Anglaise correspond à notre noblesse Française ayant droit à la simple particule , mais sans titre même de baron 5 mais ce n’est
qu’une partie de la Gentry , et non toute la Gentry. »
Il serait difficile de se tromper plus complètement soi-même, et de tromper ses lecteurs d’une manière plus complète que ne le fait le correspondant de la Presse dans chaque ligne de l’article précédent : à nos deux assertions que Gentry veut dire noblesse héraldique , et que Nobility ne veut dire que Pairie ou noblesse légale , E. B., répond par les assertions suivantes :
\ .° La Pairie n’est point la seule noblesse légale ;
2. ° Le mot Nobility comprend dans son acception beaucoup de personnes qui ne sont point Pairs ;
3. ° La Gentry compte beaucoup de membres que la noblesse Française n’admettrait point dans ses rangs.
Nous allons voir que les deux premières assertions de E. B. sont entièrement , complètement et en tout point parfaitement inexactes , et que la troisième , en la supposant vraie , ne saurait rien prouver contre la noblesse de la Gentry ; seul but supposable cependant, que l’on pouvait s’être proposé en la faisant. Quelle sera donc la preuve que la Pairie n’est point la no-
blesse légale? La voici : car E. B. n’a pu en trouver qu’une seule. « Les lords Irlandais et Ecossais dont les ancêtres siégeaient aux parlent eus de Dublin et d’Edimbourg, n’envoient maintenant à la Chambre haute du parlement impérial qu’un petit nombre des leurs , choisis par voie d’élection ; cependant , ceux qui ne sont point élus portent bien légalement leur titre de lord , et appartiennent à la noblesse légale , BIEN or il. S NE SOIENT POINT PAIRS.
Avons-nous bien lu ces mots : « bien qu’ils ne soient point pairs ? » Et combien n’avons-nous pas été étonnés de voir chez une personne qui veut instruire son pays et corriger nos erreurs , une méprise si grande ! « Bien qu’ils ne soient point pairs î ! ! » Mais où E. B. a-t-il vu qu’ils ne l’étaient point? Et s’ils ne l’étaient point , par quel droit choisiraient-ils — les pairs Irlandais , vingt-huit , et les pairs d’Ecosse , seize — d’entre-eux pour les représenter comme pairs à la Chambre haute, où ils ne pourraient siéger comme tels qu’en vertu d’un mandat que leur eussent donné des personnes qui , elles-mêmes cependant , et d’après E. B., ne possédaient point celte qualité? Par quelle aberration de logique peut-on affirmer que l’on donne ce qu’on n’a point soi-même ? Mais ces pairs d’Irlande et d’Ecosse qui ne siègent point , sont tout autant pairs que ceux qu’ils envoient à la Chambre haute pour les y représenter : ils le sont , parce que le bon sens et la logique veulent, qu’ils le soient; ils le sont , parce que la dignité de pair qu’ils durent avoir reçue à leur création est indélébile, et ne peut se perdre
que par la haute trahison seule; ils le sont , par la déclaration formelle et légale des deux actes d’union d’Ecosse et d’Irlande en 1707 et 1799, et qui forment une autorité un peu plus valide que l’opinion et les assertions de E. B. — Voici le texte de l’art. 23 de l’acte d’union d'Ecosse , « tous les pairs d’Ecosse seront pairs de la Grande Bretagne et auront rang immédiatement après les pairs du même degré en Angleterre à h époque de l’union, et avant tous les pairs de la Grande Bretagne du même degré, mais créés après l’union. » L’article 67 de l’acte d’union d’Irlande, après avoir réglé le rang de la même manière que par l’article précédent , déclare que « toutes les pairies de la Grande Bretagne et d’Irlande , seront considérées comme pairies du Royaume-uni. » 11 n'est donc pas vrai de dire qu’ils ont la noblesse légale , bien quils ne soient point pairs ; car le parlement et le souverain qui donna la sanction légale à ce grand acte de la législature , ont formellement dé aré le contraire , quoiqu'ils n’exercent le droit de siéger et voter que par délégation. Il y a bien une grande et inexplicable anomalie dans leur position, mais qui a échappé à la perspicacité de E. B. , et que voici : les pairs Irlandais qui ne forment point partie des vingthuit pairs représentatifs peuvent siéger à la Chambre des Communes , mais pour un bourg Anglais , ne pouvant être choisis pour représenter un bourg ou comté Irlandais ; et quand on pense que la présence avouée et officielle d’un pair du Royaume suffirait pour annuller les délibérations de cette Chambre , tant elle
est jalouse tle son indépendance , l’on ne saurait ne point s’étonner d’une circonstance semblable.
La seconde assertion de E. B. n’est guères plus exacte quoique moins invraisemblable que la première; elle est ainsi conçue : « Le mot Nobility comprend dans son acception beaucoup de personnes qui ne sont point pairs. » Et les preuves , les voici : les fils et filles de pairs ayant de certains titres sont tous appelés v Lords et Ladies ; » et la Chambre des Communes renferme plus de 60 fils de Pairs ayant ce litre de lord qui ne sont point Pairs eux-mêmes , mais qui, cependant, appartiennent à la Nobility; donc, la conclusion naturelle de E. B. est que la pairie ne constitue point la seule noblesse , et conséquemment , que notre assertion était erronnée : mais pas un seul de ces exemples ne saurait en rien infirmer notre proposition que Nobility ne veut dire que pairie ou noblesse légale, parceque pas une seule des personne que cite E. B. n’est légalement noble ; la courtoisie seule leur accordant ce titre de Lord et Lady qui n’est que viager, que pas une d’elles ne saurait transmettre à aucun de ses enfans , et qui est si peu titre légal , ou noblesse légale, que, devant les tribunaux, et dans les actes, chacune de ces personnes n’est désignée que par son nom de famille seul , précédé de celui de baptême , mais auxquels l’on ajoute, comme le dit E. B. luimême, « pour mémoire , » ces mots, « communément appelé Lord un tel ; » et précisément pour constater qu’il n’y a ici ni litre, ni noblesse légale ou reconnue , nulle vraie Nobility ; mais seulement et uniquement ,
mie désignation admise par la politesse , la courtoisie et les mœurs et usages de la société ; donc , et encore une fois, E. B. se trompe en affirmant que ces personnes appartiennent réellement et légalement à la Nobility > et sa seconde proposition devient tout aussi inexacte que la première. Où E. B. a-t-il vu ou révé que deux fils ou frères aînés de comte , trois de marquis et quatre de duc , peuvent seuls porter ce litre honorifique de lord ? D’abord , c’est le fils aîné seul d’un Earl ou comte , qui peut le porter , et pas les deux fils ou frères aînés, comme le dit E. B.; et , quant aux ducs et marquis , ce n’est point seulement trois et quatre, mais bien cinquante, si l’on peut supposer une fécondité aussi orientale , qui porteraient ce titre viager et de courtoisie. Probablement E. B. pensait au nombre d’aumoniers ou chapelains, permis par l’usage à chaque personne ayant ces titres de comte , marquis et duc ; nulle autre cause ne paraissant probable pour une distraction pareille. Parmi les simples barons , « dit E. B. qui siègent à la
chambre basse , » on est aussi familier avec les noms des lords John Bussell , Stuart, J. Manners, George- Bentinck , lord Wellesley , etc., etc., » mais, pas une de ces personnes nest même un simple baron ; mais seulement l’honorable John Russell , Charles Stuart, John Manners , George Bentinck , etc., etc., communément appelés lord un tel ou un tel ; et n’ayant nullement besoin de ce titre de simple baron pour être chacun d eux , l’un des plus grands seigneurs et des plus illustres du royaume , bien que son historique
nom , dépouillé pour ses enfans de tout titre quelconque puisse paraître aux yeux de E. B. , et d’autres peu versés en cette matière comme ayant une valeur sociale moindre que celle d’un sculpteur ou peintre à qui la qualification de baron aura été donnée comme juste récompense de ses talens et de ses travaux; mais qui, assux’ément, n’aura jamais eu la pensée d’avoir une valeur héraldique et sociale le mettant sur le même rang que les noms historiques et illustres de l’Angleterre, d’Irlande et d’Ecosse , où les titres ne sont que l’apanage de la pairie ; à la seule et unique exception d’un fort petit nombre de familles qui , sans avoir jamais eu cette dignité constitutionnelle , avaient le droit ou la prétention d’avoir été Barons féodaux avant l’institution de la pairie; ayant effectivement signé comme tels, et conservant encore une prétention ne conférant, cependant, nul droit, nul privilège , ni ne donnant nul rang ou préséance quelconque. Les personnes citées par E. B. comme ayant un droit légal à la qualification de « Gentlemen » ne Font que parce que jadis ceux qui suivaient certaines carrières ou professions étaient réellement de familles de Gentilhommes ; aujourd’hui que tout le monde peut les suivre , cet usage peut constituer un abus ; mais un ou plusieurs abus ne sauraient plus devenir preuve contre la noblesse de la Gentry , que ne sauraient le faire d’autres abus tout aussi nombreux contre la noblesse continentale : d’ailleurs , c’est toujours la marque d’un esprit peu juste et peu impartial que de faire des exceptions un arsenal pour
y chercher des armes contre une règle générale. E. B. prétend que nos familles anciennes, habitant la province, ajoutent souvent à leur nom celui de leur terre ou château; jamais, et dans aucune circonstance , cela ne se fait ; l’on dira Monsieur un tel de tel endroit, pour le distinguer d’autres personnes du même nom ; mais jamais, et sans exception aucune, l’on ne lui donnera le nom de sa terre ou de son château ; en Ecosse seule, cela se faisait autrefois ; les familles prenant souvent le nom d’un fief ; ainsi , dans l’Antiquaire , Walter-Scott donne à Jonathan Oldbuck le nom de « Monkbarns » qui était celui de la terre de ce personnage; mais, en Angleterre et l’Irlande , un pareil usage n’existe point. En parlant de ces familles habitant leurs provinces ou peutêtre, depuis la conquête ou l’Heptarchie , elles possèdent les mêmes domaines héréditaires , ayant , par conséquent , la noblesse héraldique la plus ancienne et la moins contestable, E. B. dit d'elles qu’elles peuvent être assimilées à la portion de la noblesse Française ayant droit « à la simple particule, mais sans titre même de Baron : » ce sont ses propres paroles. Voilà donc , jusqu’où peut mener et mène toujours un système de raisonner à faux , et de conclure , parce que telle chose et telle position ont de certaines attributions dans un pays , elles doivent invariablement être les mêmes partout ailleurs, sans jamais prendre en considération la différence des mœurs , usages , idées et institutions qui divisent et distinguent d’entre eux ies royaumes du continent. Mais les personnes
instruites en cette matière , et que n’aveuglent ni la jalousie ni les préventions , assigneront peut-être aux vieilles maisons dont il est question ici , un rang social au moins point inférieur à celui des maisons continentales ni plus ni moins anciennes qu’elles ; et , peut-être même , pousseraient la hardiesse jusqu’à leur accorder une position meilleure et un rang supérieur à celui non-seulement de tel Baron , mais même de tel Comte ou Marquis ailleurs , malgré l’absence d’un titre ou d’une particule d’un nom qui s’annonce tout seul , et qui renferme dans sa simple désignation noblesse antique de race et de sang, illustration, et gloire peut-être. D’ailleurs , la haute société Française , bon juge en cette matière , a vu et décidé cette question , autrement que ne l’ont fait M. de Tapiès et E. B. ; car l’on a vu, et l’on voit encore , les plus beaux et les plus grands noms de France donner leurs filles à des Gentilshommes Anglais et Irlandais , sans titre quelconque, <i pas même , » comme dirait E. B.,
« celui de Baron, a Ces noms , chacun les connait ; et probablement, on eût réfléchi à deux fois avant de mettre son écusson sans tache dans une maison sans écusson quelconque ; comme nous , de notre coté ( car nous sommes du nombre de ceux dont il est question ici ) , nous avons pensé qu’en nous alliant aux meilleures et plus anciennes maisons de France, il y avait parité complète et entière de noblesse héraldique de race et de sang entre-elles et nous; car, sans cette certitude , pas un de nous n’eut voulu contracter une union quelque désirable qu’elle fût, si
même indirectement , l’on pouvait en augurer que la Gentry , dont nous faisons partie , fût inférieure à la noblesse du continent , ou que nos vieux noms sans titres ne valussent point les noms titrés des maisons dont les filles entraient dans les nôtres. Mais, si notre opinion et nos assertions doivent être regardées comme trop intéressées dans la question pour être impartiales , nous sommes venus à cette discussion armés d’une autorité non suspecte , puisqu’elle est celle des Français eux-mêmes, dont la haute position sociale et des circonstances dont chacun appréciera le poids et la valeur, doivent rendre le jugement sans appel. L’on n’a point voulu regarder le nôtre comme compétent ; et alors la pensée nous vint qu’il fallait confier notre cause à la noblesse de France elle-même’, remettant à sa loyauté et franchise de décider entre nos adversaires et nous ’, convaincus d’avance que la Gentry — la vraie et héraldique noblesse des trois Royaumes — en venant se placer sous la sauvegarde de celle de la nation la plus noble et la plus chevaleresque de l’Europe , n’aurait qu’à s’énorgueillir de sa décision. Les lettres que l’on va lire , et pour lesquelles nous voulons ici offrir à leurs auteurs l’expression publique de notre vive et ineffaçable gratitude , prouveront que nous ne nous étions point trompés ; car , l’on ne saurait jamais se tromper en se fiant à la délicatesse et à la loyauté du noble Pays au foyer duquel nous sommes venus nous asseoir , dans notre double qualité de Catholique et de Gentilhomme Irlandais : et les Catholiques des trois Royaumes ayant perdu pour la
religion plus que n’ont jamais perdu pour une cause quelconque les habitans d’aucun pays ancien ou moderne, le sol même ( c'est-à-dire , la Catholique partie du sol ) , ayant été confisqué cinq fois , doivent tenir, et pour cela même, tiennent davantage à la seule chose que la tyrannie et l’oppression n’ont pu leur enlever , leur qualité de Gentil shommts et leur noblesse héraldique. Après nous avoir tout ôté, et nous empêchés de rien être , il est dur de venir ajouter au reproche de nullité politique , le reproche , plus amer encore , de la nullité sociale que firent la loi et i injustice du code pénal à ceux qui , pendant trois siècles de malheur n’ont entendu que le cri de « væmétis-! » Notre illustration, a nous, c’est de n’eu point avoir eue ; tandis qu’au tour de nous , par nos dépouilles , et sur notre ruine , nous avons vu s’élever bien haut la fortune de ceux qui , en Irlande , forment, l'aristocratie moderne , mais dont les aïeux furent souvent des gens de notre domesticité. Notre illustration , à nous , c’est de pouvoir étaler aux yeux de l’Europe les pertes éprouvées pour la cause de nos vieilles croyances religieuses , auxquelles le dogme politique ne vint se joindre que subsidiairement ; et la gloire du long martyre social , dont l’ignominie pèse encore sur la mémoire de ceux qui le firent , et qui ont rendu compte de leurs crimes contre tout un peuple devant le tribunal de celui qui juge les peuples et les Rois. Il n’est donc- pas étonnant qu’un Catholique Irlandais sente plus vivement qu'un autre la désobligeante inexactitude d’un mot qui ôterait à sa classe
si on l’admettait , ce que ne purent lui arracher trois siècles d’oppression et de souffrance; nous aimerions mieux cependant , n’avoir rien dit pour la défense de la Gentry si nous avions eu le malheur de nous servir d’une expression blessante pour le corps avec lequel on a voulu la confondre ; et qui , son égal par la vertu et le talent , lui est aussi supérieur par son utilité publique qu’il l’est par la puissance sans bornes qu’il doit désormais exercer sur les affaires humaines et les destinées du monde : puis , vient la grande pensée de l’égalité religieuse qui ne reconnaît de mérite que celui d’avoir plus ou moins bien rempli le but pour lequel nous avons été créés et placés dans un monde où il n’appartient à personne de rester inutile à ses semblables ; mais la religion elle-même , mère et auteur de la seule égalité possible entre les hommes, ne s’est jamais montrée l’ ennemie des distinctions sociales , qui sont tellement naturelles au cœur, ou bien à la vanité générale, qu’elles sont les plus recherchées dans les pays même dont les mœurs et habitudes paraîtraient devoir leur être les plus hostiles : le règne de la soi-disant égalité , enfanté par des horreurs sans exemple, fut court : Napoléon parut , et , en voulant reconstituer la société si terriblement ébranlée , il vit et comprit la nécessité d’apeller à son aide la noblesse, sans laquelle nul pouvoir jusqu’ici n’a su s’organiser d’une manière forte et durable : il créa donc , ce corps ; ramassant , pour ainsi dire , les membres épars d’une société dont les débris jonchaient toute la surface
du Pays , redonnant à tout le souffle d’une vie nouvelle, disant à la nation de se réveiller enfin et de marcher ; et plaçant à côté du trône qu’il releva et garda pour lui, une noblesse nouvelle pour être son appui et sa sauvegarde , mais à des conditions inconnues avant lui ; car les titres qui, auparavant, n’étaient que l’apanage d’un nom ou d’une position, quand ils n’étaient le résultat d’une intrigue ou d’une grande fortune souvent immoralement acquise , ne furent plus donnés qu’à de grands services ou à de grands talens ; et cette noblesse nouvelle vint à la Restauration prendre place à côté de celle qui , dans les temps désastreux , était restée si fidèle à la dynastie à laquelle elle devait sa force et son origine ; le premier Baron chrétien reconnaissant la légitimité des blasons de Wagram et d’Austerlitz avec un empressement qui prouvait qu’en France il y a place pour toutes les gloires. Vint ensuite la Révolution de 1830, dont , assurément , nul ne dira qu’elle fut favorablement disposée pour les choses ou souvenirs du passé ; et cependant, elle laissa pleine et entière liberté à celui qui voulait prendre des titres , en abrogeant les lois portant des peines et amendes contre ceux qui le faisaient sans autorisation ; allant meme plus loin quelque temps après , et donnant un démenti formel au fameux programme « d 'une monarchie entourée d’ institutions républicaines » par la création de plusieurs titres nouveaux. L’on est donc fondé de dire que le siècle où nous sommes , et la France en particulier , ne sont point hostiles aux distinctions nobi-
liaires , puisque chacun les recherche avec une extrême ardeur ; et que les enfans de la Révolution , sortis si glorieusement de la foule , tiennent aux titres qu’ils ont aequis au prix de leur sang sur tant de champs de bataille , comme tiennent aux leurs les Montmorency et les Rohan. Et pourquoi ne serait-il point fier de son Duché ce vieux soldat de l’Empire, dont les voûtes étonnées de Westminster saluèrent si bruyamment la présence lors du sacre de la reine d’Angleterre ?
Mais ici nous nous arrêtons , pour laisser parler , en faveur de la noblesse héraldique de la Gentry, des plumes dont le témoignage est si glorieux pour notre cause , et dont une forme à elle seule une autorité sans appel. Reconnaissant envers tous, nous ne pouvons , — nous , inconnus aux lettres comme aux sciences , — n’être point fiers de la permission donnée par le roi et le patriarche de la littérature moderne , de placer le nom de l’auteur du Génie du Christianisme premier parmi les autorités que nous allons citer ; ayant rejeté l’adhésion qu’ont bien voulu nous donner de nombreuses personnes portant les plus anciens noms des trois royaumes , afin d’écarter le reproche de nous appuyer sur une opinion intéressée dans la question ; et voulant que les Français ne connussent la nature de notre Noblesse héraldique , que par la noblesse Française elle-même.
EXTRAIT d’une lettre du Comte d’O . contenant
! opinion du Vicomte de Chateaubriand en faveur de la noblesse de la Gentry.
« Monsieur de Chateaubriand étant beaucoup trop souffrant pour écrire, il faut se contenter de l’autorisation qu’il a donnée à son neveu de vous faire connaître, qu’ayant séjourné long-temps en Angleterre, il ne pouvait ignorer que la Gentry fût la noblesse des Comtés 5 et qu’elle se composait de celle d’origine Saxonne, de celle de la conquête, et des autres familles qui y ont été aggregées aux diverses époques de la monarchie.
« Il a ajouté que la dignité de Lord confère un titre et le droit héréditaire de siéger à la Chambre haute ; mais que les cinq cents familles dont se compose la Pairie, n’ont jamais eu l’idée (ni qui que ce soit) qu’elles formassent à elles seules, le corps entier de la noblesse exclusivement à toutes les autres.
» Au reste. Monsieur, une assertion contraire trouvera peu de créance dans notre Pays; les relations avec l’Angleterre sont si multipliées aujourd’hui qu’il n’y a pas une personne tant soit peu instruite qui ignore que vous possédez une noblesse qui , en nombre , en considération et en illustration, ne le cède à aucune de celles de l’Europe. Bien loin que la Pairie forme à elle seule la noblesse, on sait qu’elle est composée, pour près de moitié , de personnes qui n’étaient point nobles quand
elles y ont été nommées. Suivant ce système, la noblesse appartiendrait au Lord seul , et ses puinés rentreraient dans la classe des plébeïens; ce qu’aucun Lord ne voudrait admettre. »
Lettre que nous a fait l’honneur de nous adresser le Comte de S.'-Aulaire, Ambassadeur de France à Londres.
« Je voudrais, Monsieur, pouvoir répondre avec plus d’autorité aux questions que vous me faites l’honneur de me faire. Mon assentiment ajoutera bien peu de chose au poids de l’opinion que vous avez si bien développée dans La Presse du 16 juin dernier. Puisque vous réclamez mon témoignage, je vous le donnerai cependant tel quel.
» Je pense comme vous qu’il serait tout-à-fait contraire à la réalité des faits de confondre la Gentry anglaise avec notre ancienne Bourgeoisie française : Et je pense également que le mot Nobility ne rappelle nullement les idées qui s’attachent chez nous au mot noblesse. Il est, ce me semble, facile de remonter aux causes de cette dernière erreur qui existe assez généralement dans nos deux pays. Les premiers nobles étaient investis des pouvoirs politiques, et exerçaient dans l’Etat une puissance redoutable et respectée. Plus tard, les descendans de ces premiers nobles ont obtenu, en outre, de leurs contemporains, le respect qu’il est dans le coeur des hommes d’accorder à tout ce qui est ancien et inoffensif. Au moyen-âge, les nobles étaient ainsi honorés et à cause des souvenirs que rappelaient leurs noms, et à
cause de la puissance actuelle dont ils jouissaient : Ces deux élémens de la considération des nobles , réunis d’abord, se sont séparés ensuite. Par suite des concessions royales , ou par le mouvement ascentionel des sociétés, des hommes nouveaux ont obtenu le rang et les privilèges des anciens nobles , sans obtenir, en même temps , le prestige de vieux souvenirs ; tandis que des noms anciens conservaient ce prestige, en perdant dans le présent la réalité du pouvoir.
» Chez vous comme chez nous, Monsieur , ces deux effets se sont produits. En France, d’une manière plus complette, puisqu’il n’y existe de privilèges héréditaires pour aucune famille ; et qu’en Angleterre , quatre ou cinq cents familles ont échappé au naufrage, La révolution française a opéré complettement et, d’un seul coup, une oeuvre de destruction. Elle a déraciné et jeté à bas l’arbre dont, depuis Henri III, la loi Anglaise émonde les branches. Mais l’analogie des positions reste parfaite entre des familles qui , dans le passé, ont la même extraction, et qui, dans le présent, ne possèdent aucun privilège. Les anciens privilégiés continuent en France à s’appeler nobles. La. noblesse héraldique en Angleterre est comprise dans la dénomination de Gentry, quand elle n’a pas de privilège; cette différence ne vaut que pour le dictionnaire , et ne saurait constituer une différence dans les positions sociales.
» J’en dirai autant des titres, que chacun prend en France à sa fantaisie, et qui, sauf celui de duc, n’avaient plus guère de valeur dès la fin du 17. me siècle. D’après ces considérations , Monsieur, je ne saurais apercevoir aucune différence entre les maisons Françaises qui tenaient jadis le premier rang dans le corps
de la noblesse , et les maisons Anglaises également anciennes QUI FONT AUJOURD’HUI PARTIE DE LA GENTR.Y d’ AN¬ GLETERRE. Mais vous avez dit tout cela beaucoup mieux que je ne saurais le dire, Monsieur 5 et ma lettre ne peut avoir d’autre valeur que de vous prouver la considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être votre trèshumble et obéissant serviteur ,