XI
Dion Cassius, en un de ses récits, met sous le personnage d'Agrippa de très-sages réflexions sur les inconvénients qui résultent, dans les
i. CoD., /. 4, ?. Orell., 36 i8
Etats despotiques, pour le despote lui-même, du pouvoir absolu de distribuer les biens et la gloire : « Il fait très-souvent des ingrats , tou- € jours des mécontents, les uns se croyant € frustrés d'une espérance légitime, les autres « craignant, s'ils témoignent trop de reconnais- « sance, de passer pour avoir reçu des grâces, « et non l'acquit de leur vertu *. *
Agrippa ne se renferme pas dans les considérations d'intérêt, il envisage aussi la responsabilité morale : « Lorsque les faveurs échoient à « des sujets indignes, la malice des méchants 4 croît avec leur audace, les bons se perver- « tissent, puisqu'on voit que le vice et le crime
< sont les modèles auxquels il faut se confor- € mer pour réussir. »
Une grave responsabilité morale pèse, en effet, sur les puissances qui d'en haut tiennent en leurs mains ces mobiles si énergiques des actions humaines. Ce n'est pas en pareille matière qu'on peut dire : « Donnons toujours, cela
< fait tant de plaisir à nos amis, à nos servi-
< teurs, sans qu'il en coûte rien à personne. > Cela coûte cher aux citoyens, à l'Etat.
Un mauvais choix en entraîne de pires; il sert d'autorité à qui, ne pouvant pas s'élever
i. Dio, LU, H, 12.
jusqu'au prix proposé, veut le rabaisser jusqu'à soi. On ne se prescrit plus une mesure absolue et nécessaire de mérite ; mais on prend un tarif de comparaison, et on a toujours soin de choisir le terme le plus commode.
Dans l'antiquité, les habitants des îles Baléares surpassaient toutes les autres nations pour le maniement de la fronde. C'est que, dès leur plus tendre enfance, on les accoutumait à n'avoir de nourriture que celle qu'ils avaient abattue avec la pierre à une certaine distance. Plus ils avançaient en âge, plus le but s'éloignait; avec la difficulté s'augmentait l'émulation, avec l'émulation le talent. Si le but s'était rapproché, les Baléares n'auraient été que des frondeurs ordinaires ^ L'honneur est-il le salaire des services rendus à l'Etat, que le salaire ne vienne pas trop aisément sous la main de tout le monde, car on s'emparerait du salaire, et l'on se dispenserait des services.
Qu'est-ce que l'abus des récompenses d'honneur, sinon la dilapidation d'un trésor d'où se tirent les primes d'encouragement pour les actions qui doivent assurer la force, la gloire d'un empire? Ces valeurs non matérielles, mais trèseffectives, ne sauraient être remplacées par l'ar-
i. Strab., III, p. 168.
CHEZ LES ROMALNS. 231
gent : elles suppléent souvent elles-mêmes au défaut d'argent. Heureux les peuples chez lesquelles elles jouissent d'un tel crédit! Mais il faut qu'elles ne soient jamais dépréciées par une prodigalité aveugle ou complaisante. Leur puissance ne dépend point de la volonté de celui qui les donne, mais de l'opinion de ceux à qui elles ne sont point données, et aux dépens de qui le donataire en jouit. Qu'une sévère juslice préside aux jugements qui les décernent, alors la conscience de chacun lui impose le tribut de respect ou d'estime qu'il doit à cette supériorité qu'on a proclamée. Le sacrifice d'amour-propre devient une obligation volontaire, et l'on se résigne à faire en quelque sorte hommage de son infériorité au décoré. C'est alors qu'une grande et noble émulation animera le corps politique, et qu'on s'efforcera de contribuer à la prospérité, à l'illustration de la patrie, pour être jugé digne d'un tel prix. Mais que le caprice répande sans discernement ces distinctions, alors ceux qui auraient consenti à s'inchner devant le signe d'un mérite constaté, relèvent la tête, se révoltent contre la prétention du favori, contre le mensonge d'un titre usurpé et d'un signe qui ne signifie plus rien. L'intrigue pourra se donner encore beaucoup de peine pour les emporter, l'homme de cœur les dé-