LE DOCTEUR TROUSSEAU
Agrégé â la Faculté de médecine de Paris ; Médecin du bureau central des hôpitaux; Chevalier de la Légion-d’Honneur.
Ch. FRAISSE.
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Sur les cadres nosologiques , quelle que soit d'ailleurs leur dimension a quel que soit l’espace consacré à chacune des maladies , il est rare que la nostalgie figure autrement que pour mémoire. Maladie des exilés, la nostalgie serait-elle donc condamnée à l’oubli comme ceux quelle atteint ? Et cependant, sans parler des temps où nous vivons , orageuse époque où tant d’hommes se voient jetés violemment hors de leurs habitudes et de leurs affections , quel siècle n’a pas eu ses proscrits ? quel peuple , assez isolé du reste du monde , ne vit jamais le fils d’une autre patrie s’asseoir tristement à ses foyers ? Quelle langue , même la plus barbare , ne possède pas un mot à elle pour caractériser cette douleur? Qu’il me soit donc permis de m’étonner de ce qu’une affection aussi anciennement et universellement connue n’ait rencontré que de loin en loin un auteur qui voulût bien lui consacrer quelques pages ; qu’il me soit permis aussi d’émettre le vœu que ce sujet, à peine effleuré jusqu’ici , devienne un jour le texte d’un traité spécial offert aux méditations de ceux qui viendront après nous.
Parmi les auteurs qui se sont efforcés de rattacher la nostalgie à
une classe particulière de maladies , Pinel est celui dont l’opinion semble le plus généralement adoptée : pour lui le mal des exilés est une des variétés de la mélancolie ; mais le sens explicite attribué par M. Esquirol à ce dernier mot ne permet plus , ce me semble , de rapprocher ces deux affections , du moins dans le langage médical. En effet, quelle que soit l’autorité de noms justement célèbres , ie ne verrai jamais un insensé dans cet homme que le souvenir de sa patrie poursuit sur la terre étrangère. Est-il donc maniaque, à votre avis, ce guerrier proscrit , héros épargné par les batailles , et que l’exil nous montre pusillanime et pleureur comme un enfant éloigné du sein maternel? Est-elle donc privée de raison , cette mère que le départ d’un fils bien-aimé trouve sans force contre la douleur? Et si ce départ doit être sans retour , si toute lueur d’espoir, même la plus lointaine , vient à mourir dans ce cœur ulcéré , qui osera , à l’aspect de tout cet appareil de symptômes , traduisant au dehors les ravages d’une douleur qui lue , qui osera formuler ces mots : Cette femme est folle ! Folle ! autant vaudrait généraliser l’anathême, et dire que partout où il y a passion il y a folie. Amour de la patrie , amour de la gloire , amour maternel , le plus saint de tous les amours , si ces grandes et nobles passions étaient folie , alors qu’elles poussent hors des sentiers battus , quel est celui qui n’aurait pas à rougir, s’il ne peut dire qu’il fut insensé un jour au moins dans sa vie?
De même que la nostalgie peut se compliquer ou même devenir cause d’une foule d’autres maladies , de même , suivant M. Esquirol t elle peut conduire à la folie; or, si, dans le premier cas , on désigne par leurs noms spéciaux les complications qui surviennent, pourquoi , dans le second , confondrait-on sous une même dénomination la cause et l’effet? Au reste, cette dernière terminaison est peu fréquente; la mort ou la guérison viennent le plus souvent fermer la scène avant que la maladie ait revêtu les formes de la démence.
Quelle place assignerais-je donc à la nostalgie dans une classification méthodique? Je l’ignore. « A proprement parler ( art. du Dict. abrégé des sc. méd.) , la nostalgie n’est point une maladie, c’est un état de
chagrin , de douleur , qui parvient au degré morbide et donne lieu à de graves inflammations quand on ne parvient point à y remédier. » Quoi qu’il en soit de celte définition , au moyen de laquelle je pourrais échapper à la question que je me suis posée, je ne persisterai pas moins à regarder la nostalgie comme une maladie ; mais j’ajouterai que , par ses causes , par ses symptômes , par les moyens qu’elle réclame , cette affection semble se soustraire à toute classification raisonnée; et, si je me voyais contraint à l’inscrire sur un tableau pathologique , je rappellerais l’exemple d’un thérapeutiste estimé qui , sous le titre d ’incertœ sedisj a rangé les médicamens auxquels le doute ne lui a pas permis d’assigner une place plus précise.
Quoique, sans contredit, du domaine de la médecine , le mal des exilés fut, de tout temps, un sujet de méditation pour des hommes étrangers à l’art de guérir: aux médecins les symptômes physiques, aux poètes et moralistes la peinture de cet état de lame, si digne d’une étude toute spéciale ; aussi pensé-je ne pas avoir surchargé ce faible essai d’un ornement inutile , en empruntant le fragment suivant à l’une des meilleures tragédies historiques dues au génie du poète Byron.
Jacopo Foscari , fils du doge de Venise, accusé d’avoir entretenu des intelligences avec les ennemis de la République , avait été condamné au bannissement perpétuel, et il expiait, sur la terre d’exil, une faute dont les tortures les plus cruelles n’avaient pu lui arracher l’aveu, lorsqu’il fut soupçonné d’un nouveau crime. Amené à Venise pour y être jugé, il fut encore appliqué à la question; et c’est dans l’intervalle de ses tortures, aidé du garde auquel il est confié, qu’il se place sur le balcon du palais des Doges, attache ses regards sur la ville et s’écrie :
« Belle Venise , ma chère et unique patrie ! oh 1 oui , maintenant je respire! Comme cette brise de ton Adriatique est douce à mon visage ! L’impression même de l’air annonce la terre natale à mon sang, le rafraîchit et le calme. » Étonné de cet enthousiasme , qu’il ne peut comprendre , le garde lui demande quel motif peut le porter à tant
aimer le sol qui le hait. — « Le sol! oh ! non, ce sont les enfans du sol qui me persécutent ; mais ma terre natale me recevra comme une mère dans son sein ; je ne demande rien qu’un tombeau vénitien!... une prison , pourvu que ce soit ici. »
Ramené dans sa prison, Marina, sa noble femme , vient lui apprendre que le conseil des Dix a, de nouveau , prononcé l’exil contre lui. 11 regrette alors son cachot , ses tortures : « Ma dernière espérance est déçue ! Je pouvais endurer la prison..., elle était à Venise ; je pouvais supporter la torture, il y avait quelque chose dans l’air natal qui soutenait mon courage ; mais, loin de Venise , mon âme , telle que le débris d’un naufrage , semblait dépérir dans mon sein , et j’y mourrai peu à peu si l’on m’y renvoie. — Marina. Et ici? — Foscari. Je mourrai tout d’un coup et d’une mort moins longue et moins douloureuse. Quoi! voudraient-ils me refuser le sépulcre de mes pères, comme ma maison et mon héritage? — Marina. Mon époux ! j’ai demandé de t’accompagner sans partager ce désespoir ; ton amour pour une patrie ingrate et tyrannique est une passion et non du patriotisme. Quant à moi, pourvu que je puisse te voir calme et libre dans la jouissance de la terre et de l’air, peu m’importe sous quel climat, dans quelle contrée. Cet amas de palais et de maisons n’est point un paradis ; ses premiers habitans furent de malheureux exilés. — Foscari. Oui , et je sais combien ils étaient malheureux. — Marina. Pourtant tu sais que, bannis et fuyant les Tartares dans ces îles , leur antique énergie, qui était tout ce qui leur restait de l’héritage de Rome, fonda peu à peu la Rome de l’Océan. Un malheur qui souvent conduit à d’heureux résultats doit-il donc t’accabler ainsi? — Foscari. Si j’avais quitté ma terre natale comme les anciens patriarches , errant à la recherche d’une autre région avec leurs troupeaux; si j’avais été banni comme les Juifs de Sion , ou comme nos pères , expulsés par Attila de la fertile Italie, dans ces îles désertes, j’aurais donné quelques larmes à ma première patrie, objet de mes pensées ; mais ensuite je me serais réuni à mes compagnons d’infortune pour me créer une nouvelle patrie.. .Peut-être j’aurais pu supporter cela. cependant je ne sais...
— Marina. Pourquoi non? C’était un sort commun à des milliers d’hommes , et que des myriades doivent subir encore. — Foscari • Oui... nous n’entendons parler que des travaux de ceux qui survécurent dans une nouvelle patrie, de leur nombre, de leurs succès; mais qui peut compter ceux dont les cœurs se brisèrent après le départ?... . Ne vous souvient-il plus de cette mélodie qui charme les douloureux regrets du triste montagnard éloigné du diadème de neige dont les frimas couronnent ses rochers? Ces modulations sont pour lui un poison délicieux qui lui cause la mort. Vous appelez cela faiblesse : c’est force, selon moi... ; c’est la source de tout sentiment généreux... Qui n’aime point sa patrie ne peut rien aimer. — Marina. Obéis-lui alors ; c’est elle qui te bannit. — Foscari. Oui , tu dis vrai : c’est la malédiction d’une mère qui pèse sur mon âme... ; la marque en est empreinte sur moi. Les exilés dont tu parles partirent par nations; leurs bras s’entrelacaient dans la route, leurs tentes étaient dressées les unes à côté des autres... Je suis seul!... Ah! Marina, vous n’avez jamais été bannie de Venise... ; vous n’avez jamais vu ses beaux édifices dans le lointain, pendant que chaque sillon que traçait la proue du navire semblait être imprimé dans votre cœur ; vous n’avez jamais cru voir le jour descendre sur les clochers de la terre natale , et les décorer de l’or et de la pourpre de ses rayons ; et . après avoir rêvé confusément de ce doux spectacle , vous ne vous êtes jamais réveillée sans le retrouver. »
Un instant Foscari espère qu’un terme sera assigné à son exil : cette époque, quelque éloignée qu’elle fut, serait comme un phare pour son cœur; mais le conseil des Dix est inexorable. « O élémens ! s’écrie-t-il, où sont vos orages! Jamais marinier n’adressa au saint, son patron , des vœux plus ardens pour des vents propices que ceux que je vous adresse , ô saints protecteurs de ma ville natale ! Ah ! vous ne l’aimez pas d’un amour plus pur que le mien !... Je vous supplie de bouleverser les vagues de l’Adriatique et de réveiller le vent des tempêtes jusqu’à ce que la mer rejette mon corps brisé |sur le Lido désert, où je puisse me mêler aux sables qui bornent la plage de ma
patrie tant aimée, et que je ne reverrai plus! Puissent les vents du ciel se déchaîner sur les flots et battre le navire jusqu’à ce que l’équipage tourne sur moi ses regards désespérés, comme les Phéniciens sur Jonas , et me jette dans l’abîme comme une offrande pour apaiser la mer! Le flot qui me détruira sera plus miséricordieux que l’homme : il me portera, sans vie, il est vrai, mais il me portera aux rivages où je naquis ; et là , les mains des pêcheurs me creuseront une tombe sur la plage , qui , entre mille débris , n’aura jamais reçu
un cœur plus déchiré que le mien Ah ! pourquoi ne se brise-t-il
pas déjà ? Pourquoi vivre plus long-temps ? »
L’histoire rapporte que Foscari fut embarqué pour Candie; que, quelque temps après , son innocence fut reconnue , et qu’alors on songea à réparer cette atroce injustice; mais il n’était plus temps, le malheureux avait succombé. Le privilège du poète a permis à lord Byron de nous faire assister aux derniers momens de son héros , mourant de douleur avant d’avoir quitté la terre natale ; et , sans doute , il n’est personne qui n’avoue que , dans cette fiction , le poète se montre plus humain que le conseil des Dix dans son arrêt d’exil.
Si , abandonnant l’accusation de folie , quelqu’un taxait de faiblesse honteuse ce besoin impérieux de la terre natale, il me resterait à lui opposer ces mots d’un praticien célèbre : « Pourquoi aurait-on plus à rougir de ce sentiment involontaire que d’une pleurésie , d’une fièvre quarte ou d’une apoplexie? » ( M. Percy , Dict. des sciences médicales. )
Définition. Quelle que soit la diversité des opinions émises par les auteurs sur le rang que doit occuper la nostalgie dans une classification méthodique , tous s’accordent à la définir à peu près en ces termes : La nostalgie (1) est un désir excessif de revoir son pays, sa
(i) TSostalgia , de vos-e<v, retourner , et uXyos, chagrin. Synonymie : philopatridomonia , pathopatrialgia , nostomania , nostrassia , heim-iveh (des Suisses) ; Uisci ( des Arabes ).
famille ou scs amis , accompagné dun tel chagrin, résultant de la difficulté d’y réussir , que celui qui en est affecté languit, se consume et se trouve alors exposé à contracter les maladies les plus graves.
On ne prononce jamais le nom de cette maladie dans le monde sans ramener tous les souvenirs sur les fils de l’Helvétie , sur leurs montagnes qu’ils aiment tant , sur cet air de cornemuse qui coûta la vie à tant de malheureux déserteurs. 11 semble que toute l’histoire de la nostalgie soit là , et que , par un fatal privilège , les enfans de la Suisse lui paient seuls un tribut de mort et de douleurs. Mais quel peuple n’a pas son ranz des vaches , son soleil à lui , ses plaines, sinon ses montagnes? Quel peuple abandonne impunément ses foyers ? Et , dans cet amour du sol natal , ne croyez pas que les hommes le plus favorisés de la nature surpassent ceux qui sont Je plus malheureux en apparence ; ces derniers, au contraire, se montrent le plus attachés à la terre ingrate qui leur donna naissance : « Chacun ici-bas, dit « M. le professeur A liberté chacun s’imagine que son pays natal est « distingué des autres par des faveurs singulières, par des attributs « rares et particuliers... La nature a eu besoin de cette illusion pour « retenir chaque homme dans ses foyers. Les Samoyèdes et les La- « pons se plaisent dans leurs déserts glacés et dans leurs chétives « cabanes. Ils vont même jusqu’à s’imaginer qu’ils sont l’objet spécial « d’une prédilection de l’ Être-Suprême. Ils parcourent les phases de « leur vie , comme s’ils se trouvaient environnés de toutes les jouis- « sances du printemps. Pas un d’entre eux ne voudrait aller habiter * les contrées riantes du Midi ; ils aiment trop la fumée de leurs « chaumes humides; ils aiment trop à voir briller la neige de leurs « montagnes. On n’est pas moins surpris lorsqu’on voit tant d’autres « peuples chérir à l’excès une terre où se succèdent les plus sombres « hivers. »
L’histoire ne nous dit-elle pas que des Groënlandais , amenés en Danemarck, furent pris d’un tel désir de revoir leur sauvage patrie, qu’ils bravèrent une mort certaine pour la rejoindre, en s’exposant , dans de petits canots , à traverser les mers immenses qui les en sépa-
raient. Et, sans recourir à des exemples pris chez des peuples aussi éloignés de nous, n’avons-nous pas vu, aux deux invasions, les hommes du Nord regretter leurs frimas sous le beau ciel de notre France, et soupirer après leur retour? A ces observations on pourrait en ajouter mille autres éparses dans les auteurs, et toutes venant à l’appui de ce fait : que l’aniour du sol natal est inné au cœur de tous les hommes , et qu’il s’y développe indépendamment du bien-être ou de la misère.
Étiologie. C’est ordinairement entre la quatorzième et la trentième année que s’observe le mal du pays, c’est-à-dire depuis l’âge où les affections se forment , où lame déjà renferme des souvenirs r jusqu’à celui où les soins de l’ambition viennent leur imposer silence. Cette époque est aussi celle de la vie où l’homme se déplace le plus souvent , celle où la nécessité de se créer un avenir , l’appel de l’état à ses défenseurs , et trop souvent un besoin irréfléchi de liberté , jettent tant d’existences à la merci des maux qui les attendent sur la terre étrangère. On a surtout observé et décrit cette affection chez les jeunes militaires ; tout en convenant que ceux-là se trouvent dans les circonstances les plus favorables à son développement , je m’étonne que les observateurs n’aient fait aucune mention d’une autre classe non moins intéressante, et parmi laquelle la nostalgie moissonne chaque année quelques victimes ; je veux parler des enfans , de ceux surtout qui, réchauffés long-temps au foyer paternel, accoutumés à ces mille douceurs, à cette indulgence si souvent fatale à leur bonheur à venir, se voient tout à coup , frêles arbustes, transplantés sur une terre nouvelle, au milieu d’un monde inconnu, livrés à des soins mercenaires, pâles reflets d’amour maternel; pour eux toutes les douleurs de l’exil et rien encore de cette mâle énergie qui les soutiendrait peut-être dans un âge moins voisin de la tendre enfance. Si, en recherchant les causes de la nostalgie chez les jeunes militaires , on a reconnu que le changement de climat et d’alimentation , la sévérité de la discipline , le tribut d’outrages et de vexations si souvent kn-
posé au nouveau venu, expliquaient chez eux la fréquence de cette affection, faudra-t-il s’étonner que les mêmes causes produisent les mêmes effets chez les enfans , alors qu’ils sont brusquement arrachés à la vie facile et rieuse du toit paternel? J’en appelle aux souvenirs de ceux même qui traversèrent gaîment celte époque d’émigration t dans un collège , au milieu de ces têtes insoucieuses et folles , combien de jeunes fronts qui pâlissent et se penchent , de regards incessamment humides, d’intelligences fortes peut-être, mais engourdies par la douleur ! Aux heures d’étude, en vain les petits malheureux cherchent-ils à ressaisir l’attention qui les fuit; leur esprit est aux lieux qu’ils regrettent. Si le jeu les appelle , ils ne savent en subir les joies que comme une nécessité cruelle , ou bien ils s’isolent de cette foule dont la gaîté bruyante est une insulte à leur souffrance. Qu’une main amie se tende alors vers eux , que les portes leur soient ouvertes, qu’ils revoient leur famille , et bientôt leur front ne conserve plus aucune trace de cette mélancolie à laquelle des pédans, ignorans des mystères du cœur, assignent trop souvent une cause honteuse.
On m’objectera peut-être la mobilité des impressions à cet âge , la fragilité des habitudes que le temps n’a pas enracinées; mais les faits apportés à l’appui de cette opinion , quel que soit leur nombre , détruiront-ils aucun de ceux dont je pourrais étayer l’observation précédente? Et, pour ne citer qu’un exemple pris à une époque de la vie qui semble exclure toute idée d’habitude forte et durable , n’a-ton pas vu des enfans arrachés du sein de leur nourrice , cette première amie de l’homme , et dont la mort rapide n’a pu être attribuée qu’à cette cause, merveilleuse sans doute, mais souvent reconnue par d’habiles observateurs?
Parvenu à trente ans , l’homme éprouve une sorte de transformation morale; ses impressions ne sont plus les mêmes, ses pensées et ses désirs prennent un autre cours; l’activité de la tête remplace celle du cœur. Le plus souvent, à cette époque, sa vie est faite ou du moins son destin tracé; à cette époque aussi il a retrouvé le foyer
paternel , ou , s’il a dressé sa tente sous un autre soleil , il s est créé des habitudes , une famille nouvelle , une seconde patrie ; aussi la nostalgie s’observe-t-elle rarement à cet âge. Mais la nature ne s astreint à aucune règle : on a vu des vieillards, que leur âge semblait mettre à l’abri de toute passion, pleurer au souvenir de la patrie absente; on a vu des hommes qui étaient allés chercher la fortune sui des rives lointaines, abandonner une existence opulente pour venir, sur la fin de leur carrière, mêler leurs os à ceux de leurs pères. Au rapport de M. le professeur Alibert, le docteur Valayer , vieillard respectable, après quarante ans de séjour à la Guyane, éprouva un tel besoin de revoir la France , sa patrie , qu’il vendit tout ce qu'il possédait dans la colonie pour retourner aux lieux qui l’avaient vu naître. Je pourrais accumuler ici les citations ; mais je me bornerai à îépéter, d’après quelques médecins d’armée , que souvent d’anciens et braves militaires, amenés par la marche de leur régiment dans le voisinage de leur pays , sont devenus nostalgiques parce qu’il ne leur était pas permis d’aller y passer quelques jours. Ainsi s’infirme la sentence du poète : Omne solum forti patria.
Une sensibilité excessive, attribut ordinaire des êtres faibles et maladifs; l’éducation première, celle qui se résume toute dans les soins et les caresses , et fonde ainsi un souvenir profond de bien-être ; plus tard, des études peu philosophiques, une vie uniforme et paisible . disposant en quelque sorte â la pusillanimité , telles sont les conditions sous l’influence desquelles se développe le plus ordinairement la nostalgie. Qui ne croirait, à l’énumération de ces causes, que la femme bien plus que l’homme est prédisposée à cette affection? Cependant il n’en est point ainsi : « Elle supporte mieux les occupations sédentaires, dit Tourtelle J parce que sou babil et l’intérêt quelle prend aux petits événemens sont une sorte d’exercice proportionné â son état. « Mais pourquoi chercher une cause presque injurieuse à cet heureux privilège des femmes? N est-il donc pas mille autres raisons de ce fait? La vie de la femme n’est-elle pas toute tracée dès sa naissance? Jeune fille, elle est la compagne de sa mère, et ne va pas,
comme son frère, préluder, loin du toit paternel , à cette vie de pérégrination, apanage exclusif de l’homme. Un jour viendra sans doute ou elle aura sa part de peines et de douleurs ; un jour il lui faudra quitter sa famille; mais elle s’éloignera appuyée sur un bras protecteur, doux exil qu embelliront bientôt les joies de la maternité; et, si quelque souvenir du passé venait parfois attrister son bonheur, elle trouverait dans les larmes, que les femmes seules savent verser sans rougir , un refuge assuré contre le désespoir. Ainsi s’explique la larete de la nostalgie chez un sexe que tout semble prédisposer à cette affection; mais, si le hasard vient à jeter une femme sur la terre étrangère, si quelque amour ne se développe pas alors en son cœur, elle aussi subit la loi commune, elle aussi languit et se consume au souvenir de ce quelle a perdu. Qui ne connaît le touchant épisode où l’éloquent auteur de la Physiologie des passions nous peint les douleurs d’une jeune sauvage , recueillie dans les déserts de la Guyane où elle setait égarée? Adoptée par une femme opulente , Couramé vit en vain toutes les jouissances du luxe et de la fortune, accumulées autour d’elle , conspirer contre Je souvenir qu’elle gardait de sa misérable patrie : « Ramenez-moi , s’écriait-elle , ramenez- « moi au pays où je suis née. O ma mère, suis-je donc oubliée de toi? « Malgré les biens, malgré les faveurs dont on la comblait , Couramé « était sans cesse rêveuse et mélancolique. On remarquait en elle « cette tristesse profonde qu’éprouvent tous les êtres qu’on a trans- « plantés. Elle languissait comme ces arbrisseaux qui se courbent « et se dessèchent quand on veut les faire croître sur un terrain qui « les repousse... Elle soupirait après la terre natale... Il y avait dans « ses regards quelque chose de vague et de distrait qui semblait l’iso- * 1er au milieu des personnes qui l’entouraient. Couramé question- « nait avec avidité tous ceux qui arrivaient de la rivière d'Approua- « gue. On lui avait dit que le pays où elle avait reçu le jour était à « l’est de Cayenne : aussi avait-elle les yeux constamment tournés vers « le soleil levant. Enfin, dans ses promenades journalières, elle ne « pouvait contempler la surface de la mer sans être tourmentée du
« vif désir de retourner aux lieux où elle avait pris naissance. * (Ouvrage cité. ) Long-temps je n’ai considéré l’histoire de Couramé que comme un drame attendrissant , fragment d’un livre où le médecin s’est révélé poète; mais , lorsque j’ai songé à faire une étude sérieuse de la maladie qui m’occupe, j’ai vu quel parti on pouvait en tirer au profit de certains points de la science. En effet, cette anecdote prouve d’abord qu’aux deux cas de nostalgie chez les femmes notés par Zwinger et Pinel comme des faits exceptionnels , on peut aujourd’hui en ajouter d’autres ; en outre , elle confirme ce mot si souvent répété, qu’on aime d’autant plus son pays que l’on est plus voisin de letat de nature ; elle prouve aussi que les impressions de l’enfance sont vivaces et profondes, puisque la jeune sauvage dont il est question atteignait à peine sa neuvième année lorsqu’elle fut recueillie dans les forêts de la Guyane. Enfin , dans la peinture des sensations de Couramé , on retrouve à chaque page l’expression exacte des douleurs du nostalgique.
Quelques auteurs ont avancé que les habitans des montagnes étaient plus sujets à cette maladie que le peuple des plaines; à l’appui de cette opinion , on a nommé les Suisses , les Bohémiens , les Basques , les Galliciens, les Bas-Bretons, les Écossais, tous peuples fort attachés à leurs foyers et souvent contraints à les abandonner. Mais , sui vaut M. Percy , les habitans des plaines éprouvent aussi souvent que ceux des montagnes les atteintes de ce mal, et , à ce sujet , il rapporte qu’à l’armée des Pyrénées - Orientales la nostalgie sévissait particulièrement sur les soldats des pays méridionaux, qui se trouvaient transportés d’un pays plat dans des lieux élevés et montueux ; mais on remarqua, ajoute ce médecin, que l’impression mélancolique n’était jamais , chez eux , ni très-vive , ni très-profonde. De ces deux opinions contradictoires , il résulte que les uns et les autres sont également tributaires du mal du pays , mais que chez les premiers l’affection revêt un caractère de gravité qui se montre rarement chez les seconds. En recherchant quels étaient les peuples que cette maladie semblait épargner, certains observateurs ont signalé les enfans de la Savoie ,
ces fils d une terre ingrate que le besoin de vivre dissémine sur le sol étranger. Mais qui ne sait avec quel empressement ces mêmes hommes reprennent le chemin de leurs montagnes, lorsqu’au prix de tant de sueurs ils ont satisfait leur modeste ambition ?
Une différence réelle sépare les habitans des villes de ceux des campagnes, quanta l’idiosyncrasie nostalgique. Les premiers reçoivent en général des impressions d’autant moins fortes quelles sont plus variées , et la durée de leurs affections est en raison inverse de la quantité des objets qui les occupent, ou, en d’autres termes, la multitude des goûts énerve chez eux la force des sentimens. « Le change- « inent d’habitudes , dit M. Therrin ( Diss. sur la nost. ) , les expo- « serait aussi sans doute à la nostalgie si leurs désirs étaient égale- « ment bornés , c'est-à-dire s’ils n’espéraient, en prenant le métier « des armes, un avancement rapide, ou si des voyages, entrepris « pour un intérêt personnel, n’avaient pour but de satisfaire l’ambi- » lion , 1 amour-propre ou la cupidité. » Par des raisons contraires, les villageois y sont plus exposés : accoutumés à une existence uniforme et paisible , dépourvus d’ambition et faisant consister tout leur bonheur à vivre et mourir aux lieux où le sort les fît naître, ils ne se façonnent que rarement à la vie nomade. L’oisiveté, succédant à ces jours si pleins , les dépouille de toute énergie et les met à la merci des rêves de leur esprit inculte. Aussi, M. Coutanceau a-t-il remarqué que , dans les temps où les soldats sont peu occupés , les villageois sont ceux qui sont le plus sujets à la nostalgie , tandis que ceux des villes deviennent nostalgiques lorsqu’ils sont soumis à des travaux pénibles , qui sont un moyen de guérison pour les premiers. Mais, je le répète, on chercherait en vain à établir des règles fixes à cet égard ; les hommes sont aussi divers de mœurs que de visage, et le caractère particulier à chacun d’eux les met à l’abri de cette affection ou les y prédispose , indépendamment de toute autre influence. Il est d’heureux naturels sur lesquels le chagrin n’a aucune prise, de ces hommes pour lesquels le ciel est toujours bleu , la nature toujours belle et riante ; que le sort mette aux mains de ceux-là le bâton
de l’exil, car le monde est leur patrie; en vain perdront-ils jusqua la dernière trace de la langue de leur pays, en vain le chant qui berça leur enfance viendra retentir à leurs oreilles sur le sol étranger , en vain trouveront-ils un accueil glacé à chaque porte, ils n’ont pas une pensée pour la patrie absente, pas un regret pour les paisibles joies de cette vie douce et intime qu’ils n’ont jamais comprise.
Je ne terminerai pas lenumératiou des circonstances dans lesquelles se développe la nostalgie sans rappeler l’opinion de Sauvages, qui a cru pouvoir affirmer que les étudians en médecine sont rarement sujets à cette affection, et quils oublient facilement leur pays tant qu’ils ont les moyens de se divertir. En cherchant a se rendre compte de cette singularité, que, du reste , les faits démentent, cet auteur aurait pu, ce me semble , lui trouver une explication plus heureuse dans 1 éducation forte que reçoivent les jeunes gens qui se destinent à la médecine , et surtout dans l’attrait et la variété des études auxquelles ils se livrent ; mais , d’ailleurs , n’est-ce pas à eux surtout que s’appliquent ces paroles d’un médecin auquel nous devons l’une des meilleures dissertations sur cette matière? « Quel sera l’étonnement de ceux qui ont « vécu au milieu des douces émotions d’une famille chérie , s’il leur , faut renoncer un jour à une vie exempte d’inquiétude , aller au « loin se former à des usages étrangers , et, malgré leur timidité na- « turelle , acquérir l’expérience de la société parmi des inconnus au « milieu desquels ils ne peuvent espérer ni consolations ni encoura- « gemens? » Le raisonnement est., donc ici d’accord avec les faits pour détruire l’assertion de Sauvages , du moins quant à l’application que l’on voudrait en faire à notre époque , car il n’est pas d’année où les écoles ne voient disparaître de leur sein un certain nombre d’élèves, qui ne connurent jamais les privations , et que le besoin de revoir leur famille ramène , seul , sous le toit paternel.
Les hôpitaux militaires offrent de nombreuses occasions d’étudier cette maladie , surtout lorsque le départ soudain de leur régiment a laissé des hommes , atteints de quelque autre affection , dans l’impossibilité de suivre leur drapeau. Parmi ceux qui paient à la nostalgie
un tribut presque inévitable, les prisonniers de guerre occupent sans contredit le premier rang : l’interruption des communications avec la patrie , la différence de langage, les privations du moment et l’incertitude de l’avenir, tout enfin conspire à exalter en eux l’amour et le regret de la terre natale.
Symptomatologie. Qu’un homme , éloigné de sa patrie , recherche la solitude, qu’une susceptibilité insolite se remarque en lui, que ses occupations favorites ne lui offrent plus aucun attrait, ou bien, s’il ne peut échapper à la société qui lui pèse , qu’il y porte une tristesse profonde, un regard vague et distrait , il est dès-lors permis de croire que cet homme est disposé à la nostalgie , et que bientôt elle se développera s’il ne peut retourner aux lieux qu’il regrette. A ces signes, qui appartiennent à la période d’imminence, §e joint, selon Zwinger, l’avarice , cette passion des cœurs morts aux plus doux sentimeus de la vie. Mais un pareil symptôme est-il autre chose que l’un de ces traits particuliers négligés par un bon observateur lorsqu’il trace la physionomie générale d’une maladie? Que, dans les cas notés par cet auteur , cette singularité ait trouvé sa place , c’est là sans doute line preuve en faveur de son exactitude ; mais pourquoi d’autres , après lui et d’après lui , ont-ils donné l’avarice comme un des caractères propres à cette affection? Si la goutte vient à tourmenter un ou plusieurs avares , qui donc songera à ranger l’avarice parmi les symptômes des douleurs articulaires? 11 suffît, d’ailleurs, de se rappeler quelles sont les conditions morales nécessaires au développement de la nostalgie , pour rester convaincu que les faits observés par Zwinger se refusent à toute explication raisonnable.
Bientôt, à l’occasion d’une disgrâce ou d’une maladie, de quelque blessure d’amour-propre ou d’un châtiment immérité (et ceci est surtout applicable aux militaires et aux enfans des collèges), le désir de revoir son pays se convertit en besoin impérieux, la tristesse en sombre mélancolie ; tout travail intellectuel ou physique cesse d’être possible. Quelquefois alors , et cette circonstance est de favorable augure,
le nostalgique épanche au dehors tous les sentimens qui l’oppressent; il parle , à qui veut l’entendre , de son pays, des merveilleuses beautés qui le placent bien au-dessus de toutes les contrées du monde ; il fait passer sous les yeux du plus indifférent tous les détails de la vie intime du foyer qu’il regrette , et le malheureux soulage ou du moins trompe ainsi sa douleur. Mais il est rare que le malade livre à ceux qui l’entourent le secret de son âme. Cruel à lui-même, il nourrit eu silence le ver rongeur qui s’attache à sa vie ; et s’il renferme au dedans de lui l’expression des maux qu’il endure , c’est qu’il n’ignore pas de quel nom injurieux on flétrit ceux qui, comme lui, deviennent la proie d’une pensée unique ; s’il ne peut échapper à la mort , il veut , du moins , que la dérision ne vienne pas s’asseoir au chevet de son lit de douleur.
Jusque-là , aucune atteinte grave n’a été portée à la santé du nostalgique ; mais si le retour est impossible, si l’espérance, même la plus éloignée, de le réaliser un jour, vient à s’éteindre en son âme, alors le désespoir survient. Le sommeil est nul ou laborieux, tourmenté de rêves rappelant vivement à l’esprit du malade tous les biens qu’il a perdus. Les yeux sont rouges , larmoyans , à demi fermés. « Je ne « puis comparer, dit M. Boisseau ( Encych méth. ) , l’œil du nostal- « gique qu’à celui d’une tendre mère qui a perdu depuis peu un fils « chéri, et qui supporte cette perte en silence, mais non sans éprou- « ver une douleur déchirante. » Par sa pâleur et son expression de souffrance , le visage trahit le trouble survenu dans les diverses fonctions. L’appétit diminue ou s’abolit entièrement; une sensation pénible accompagne la digestion ; les excrétions naturelles se suppriment; et la nutrition se faisant mal, il en résulte un amaigrissement rapide, une prostration extrême. J’ai le cœur serré > dit énergiquement le malade ; il se plaint en même temps d’un malaise indéfinissable qu’il rapporte à la région épigastrique ; sa respiration est courte, suspirieuse; il éprouve des palpitations suivies quelquefois de défaillances; son pouls est lent, rare et petit. A ces symptômes, qui vont toujours s’aggravant, se joignent tousles désordres que la fièvre hectique
amène à sa suite ; le marasme et la faiblesse augmentent chaque jour; secheet terne, la peau semble reposer immédiatement sur les os; le dévoiement survient; des sueurs colliquatives se montrent pendant la nuit. Indifférent à tout, le malade ne repousse cependant ni les soins de ceux qui l’entourent, ni les médicamens qu’on lui présente, mais il cesse de répondre aux questions qu’on lui adresse ; il est plongé dans une stupeur et une immobilité telles, que l’on croirait à une insensibilité complète, si ses fréquens soupirs ne venaient attester qu’il tient encore à l’existence par la douleur. Ainsi, la vie s’éteint par degres ; et , si i intelligence n’a pas succombé la première dans cette longue et douloureuse lutte , si l’infortuné trouve assez de force pour mêler une plainte à son dernier soupir, sa voix mourante prononce une dernière fois le noin de tout ce qui lui fut cher.
Telle est la marche de la nostalgie simple, de celle qui, se développant chez un homme actuellement bien portant, ne s’accompagne d aucune maladie étrangère. Si l’on cherche à se rendre compte de la manière dont s’établissent tous ces désordres, il suffit de se rappeler l’influence toute-puissante de l’imagination sur l’économie ; il suffit de savoir quel trouble une violente préoccupation de l’esprit porte le plus souvent dans nos organes, et surtout, combien de faits journaliers attestent la perturbation des fonctions circulatoires et digestives chez l’homme tourmenté d’une passion mélancolique.
Le mal du pays ne conserve pas toujours le caractère de simplicité qui vient de lui être attribué; souvent, au contraire, il se déclare chez un homme atteint déjà de quelque autre affection; et, dans ce cas, ses symptômes propres se trouvent plus ou moins modifiés. Le prognostic varie alors suivant la gravité des complications, mais il est malheureusement avéré que les moyens thérapeutiques le mieux appropriés échouent dans le plus grand nombre des circonstances de ce genre. Il est presque inutile d’ajouter que la plupart des maladies connues peuvent se développer secondairement à la nostalgie; que, dans ce cas comme dans le précédent , elles aggravent plus ou moins le danger de l’affection principale; mais que, toutes choses égales
d’ailleurs , la complication est d’autant plus redoutable que la crainte de la mort vient encore augmenter la conviction que l’on a de ne pas revoir sa patrie.
On a vu la nostalgie régner épidémiquement dans les camps, les hôpitaux, les sièges et les prisons ; Ramazzini en rapporte des exemples. Suivant le même auteur, qui s’étaie du témoignage d’un observateur très-digne de foi , cette maladie portail dans les camps des ravages si terribles, que sur cent hommes qui en étaient frappés , à peine en échappait-il un seul ; d’où était venu le proverbe : Qui patriam quœrit , inortem invenit. On sait qu’elle compliqua la peste d’Orient , ainsi que le typhus à Mayence, en 1 8 1 3 , lors de la réunion de l’armée dans cette place. Elle se fît aussi sentir à l’armée du Rhin , en Fan 2 , lorsque la dysenterie y exerçait ses ravages.
Il est une affection fort étrange, environnée jusqu’ici de beaucoup d’obscurité, et dont les récits de quelques navigateurs espagnols ont seuls révélé l’existence ; je veux parler de la calenture, de cette espèce de délire dont les marins sont tout à coup atteints dans les voyages de long cours , particulièrement dans le voisinage de la ligne équinoxiale ou vers les tropiques. «L’invasion de la calenture, dit le doc- « teur A. P idiot j a lieu le plus souvent la nuit, et pendant le som- « meil. Le malade se réveille en délirant ; il court sur le pont ou sur « les gaillards du vaisseau ; il croit voir, au milieu des ondes , des « arbres, des forêts, des prairies émaillées, de fleurs ; et , transporté « de joie , il se précipite à la mer , croyant descendre sur une pelouse « de gazon. » Au reste , cette maladie rentre évidemment dans la classe des affections cérébrales produites par une excessive chaleur. « Mais la nature particulière du délire des gens de mer, qui se croient entourés de prairies, de bosquets verdoyans, ne tiendrait-elle pas aux idées dont ils sont préoccupés quand la maladie vient les saisir , au désir de voir la terre , toujours si vif dans les solitudes de l’océan, et quelquefois même à la nostalgie?» (Dict. deméd. , art. Calenture.) Cette dernière supposition , si vraisemblable, n’est-elle pas de nature à appeler un jour l’attention des médecins sur une maladie à peine
indiquée dans les ouvrages de la science , et beaucoup plus connue par les descriptions des romanciers et des poètes qui se sont essayés dans la peinture de la vie maritime ?
Traitement. Rendre le nostalgique aux lieux qu’il regrette, telle est l’indication fondamentale , celle qu’il est à peine besoin de mentionner, puisqu’elle ressort de la nature même de la maladie qu’on est appelé à combattre. Il a suffi même , dans certains cas , suivant quelques auteurs, que les obstacles à ce retour vinssent à être levés , et que celui qui se mourait loin de sa patrie entrevît la possibilité de la revoir, pour qu’il recouvrât instantanément sa santé première. Les annales de la science offrent quelques faits qui semblent venir à l’appui de cette assertion. — Un Suisse , au service d’un négociant de Paris, était malade et sollicitait vivement son retour dans sa patrie; son maître le lui ayant accordé, la joie que le malade ressentit opéra un tel changement qu’il guérit et ne voulut plus partir. Il resta à Paris, et depuis il n’eut aucune atteinte de nostalgie. ( Observ. de Zwinger, de Pathopalridalgiâ 9 Diss. 3. ) On peut rapprocher de cette observation le fait suivant , extrait d’une dissertation remarquable sur cette maladie ; « Un militaire, dit M. Therrin „ auquel je fis donner la per- « mission d’aller chez lui, fut si content de l’avoir obtenue, qu’à quel- « ques lieues de Paris il renonça à son voyage et rentra à sa com- « pagnie bien portant. » On a cherché la raison de cette singularité dans ce sentiment naturel au cœur^de l’homme , qui fait qu’il désire ardemment ce qui est hors de son pouvoir, tandis qu’il cesse d’en faire cas lorsqu’il lui est possible d’y atteindre. Sans doute le cœur humain est ainsi fait, que l’intervalle est bien court du désir à la satiété ; mais entre ces deux extrêmes, il y a la possession; et si je conçois qu’un homme , de retour au pays qu’il regrettait, y trouve bientôt le dégoût et l’ennui, je ne saurais de même comprendre qu’il cesse de le regretter, par cette seule raison qu’il lui est permis de le revoir, car ce n’est pas là la marche ordinaire des passions. Il est donc plutôt à croire que, dans les cas que je viens de citer, les malades s’é-
( ai )
taient mépris sur la cause de leurs souffrances, ou du moins, que le mal n’avait pas encore poussé chez eux de profondes racines. Un troisième fait , qui s’accorde mieux que les précédens avec l’observation journalière , se trouve consigné dans plusieurs auteurs : Un jeune Bernois tombe malade ; les symptômes font des progrès rapides et annoncent une mort prochaine. On donne le conseil de le transporter dans son pays. Aux apprêts qu’il voit faire , il éprouve déjà lin mieux marqué, ses réponses deviennent plus justes et plus faciles ; il arrive à Berne , et guérit. Mais il est des circonstances ou le retour n’est pas possible : un soldat , un exilé , quoique 1 un et 1 autre aient souvent bravé la mort pour satisfaire leur désir , peuvent être enchaînés par des obstacles insurmontables, et cest ici que commence la tâche délicate du médecin; c’est ici qu il doit se rappeler ces paroles remarquables de M„ le professeur Alibert : « Le médecin « doit s’introduire dans le cœur humain pour y voir les désirs, les « besoins , les chagrins , les sollicitudes , les attachemens, les espé- « rances ; pour y agir sur les sensations et les idées ; pour examiner « enfin ce que peuvent sur l’économie animale tous les genres de « sentimens et de pensées. »
On devra donc étudier le caractère du malade, chercher à captiver sa confiance, lui refaire autant que possible la vie et les habitudes qu’il regrette. S’il est militaire, on l’entourera de camarades qui aieut éprouvé le même mal ; car ceux-là , quelle que soit d’ailleurs leur éducation , sauront trouver ces mots du cœur dont les indifférens ne posséderont jamais la grammaire. Si celui qui réclame des soins est peu familier avec l’idiome du pays qu’il habite, on le mettra en rapport avec des compatriotes. M. Ësqûirol, ayant remarqué que les malades d’une des salles de la Salpêtrière, occupée par des Bas-Bretons, ne faisaient depuis long-temps aucun progrès vers le rétablissement , rechercha avec soin quel lé pouvait être la cause qui retardait ainsi leur guérison , et il ne tarda pas à reconnaît ré que la plupart d’entre eux étaient affebtés de noslalgié ; dès-lôrs il les confia aux soins d’un' élève en médecine, leur compatriote, qui les entretenait pendant
son service dans leur idiome , et ce moyen si simple ne tarda pas à être couronné de succès.
Comme il n’est pas de soldat nostalgique qui ne forme la demande d’un congé, si le médecin est consulté à cet égard, il se rappellera combien sont bornées les ressources de l’art contre cette affection ; et si, nonobstant son avis, la prière du malade venait à être rejetée, il n'oubliera pas que c’est encore à lui qu’il appartient de transmettre ce refus avec tous les ménagemens convenables. Il suffira de dire qu’on a vu des militaires mourir le jour même où leur congé leur avait été refusé , pour qu’une pareille recommandation cesse de paraître futile.
Un point sur lequel on ne saurait trop insister , c’est la nécessité d éloigner les indifférens, et plus encore ces personnes trop charitables qui possèdent un répertoire banal à l’usage de toutes les douleurs ; car, ainsi que 1 a dit Jean-Jacques , lès consolations indiscrètes ne font qu’aigrir les violentes afflictions.
On se gardera bien d’attaquer de front et par des raisonnemens le mal que l’on cherche à combattre, car la passion ne raisonne pas , et la contradiction l’exaspère en la forçant à se replier sur elle-même. C’est ainsi que, durant l’épidémie cholérique de Paris , on a constaté les funestes effets de ces exhortations intempestives à la sécurité : Gardez-vous de la peur! s’écriait-on de toutes parts; et chacun, s’interrogeant sur son courage , sentait grossir en lui ce mal de la peur auquel il n’est pas de remède possible.
11 est un moyen de guérison non moins infaillible que le retour au pays , mais d une application moins facile et moins générale. Indiqué par Celse, ce moyen, que le hasard seul peut fournir, a souvent produit d’heureux résultats : je veux parler de la salutaire influence d’une passion nouvelle. Cette remarque n’avait point échappé à la sagacité des médecins de l’expédition d’Égypte , et les chefs , dit-on , fermaient les yeux sur certaines liaisons des soldats pour éloigner d autres idées qui auraient pu les faire tomber dans la nostalgie. Le
plus souvent , en effet , on n’a de prise sur les passions que par les passions , et c’est par leur empire qu’il faut combattre leur tyrannie.
Cette vérité morale ne tardera pas à recevoir sa confirmation si l’amour naît au cœur du nostalgique, car alors il reprendra à la vie* et le bonheur présent aura bientôt imposé silence aux regrets du passé. Il est sans doute inutile d’ajouter qu’en pareil cas le rôle du médecin se trouve tracé dans la conduite des chefs de 1 expédition d Egypte.
La plupart des auteurs s’accordent à proclamer 1 heureuse influence de la musique dans le traitement de la maladie qui m occupe. Si Jean-Jacques n’eût pas établi de quelle manière agissait le ranz des vaches sur le moral des Suisses , il serait difficile de concilier le précepte avec les effets observés chez ces montagnards. «Mais , dit le « philosophe de Genève, cet effet ne dépend que de l’habitude, des sou- « venirs , de mille circonstances qui , retracées par cet air à ceux qui « l’entendaient , en leur rappelant leur pays , leur jeunesse et toutes « leurs façons de vivre , excitaient en eux une douleur vive et des re- « grets amers. » ( Dict. de musique. ) On dit généralement que la musique dissipe les idées fixes ; mais ceci ne peut s’entendre évidemment que d’une musique vive et joyeuse, parlant à lame le langage attrayant du plaisir. Les sons graves et monotones provoquent au contraire l’inaction et la mélancolie ; en portant a la reverie , ils deviendraient funestes au nostalgique , et c’est encore au médecin qu’il appartient de surveiller l’application de ce moyen d hygiène.
Le choix des alimens reposant sur ce double fait physiologique , qu’ils impriment à l’organisme des modifications qui varient suivant leur nature , et que l’économie a besoin, en vertu d’une multitude de circonstances, d’être modifiée tantôt d une manière, tantôt d une autre, il est évident dès-lors que, dans une maladie de cause essentiellement débilitante , on doit avoir recours à un régime propre à soutenir ou relever les forces. On conseillera donc une alimentation tonique; le vin, le café, le thé, offriront des ressources précieuses jusqu’au moment
ou quelque complication fâcheuse viendrait en contre -indiquer l’emploi.
Quant au traitement pharmaceutique, il se résume en peu de mots , puisque la thérapeutique des complications ne peut trouver ici sa place. On s’accorde assez généralement à conseiller l’opium lorsque 1 heure du repos est venue : donné à petite dose, ce médicament, s il ne procure pas le sommeil, fait éprouver une sorte d’insouciance, de vague dans les idées; les pensées habituelles, les inquiétudes s’éloignent, et quel effet plus désirable pour l’infortuné que tourmente une maladie de 1 âme ! Les moyens à opposer aux désordres que la fièvre hectique amène à sa suite ne diffèrent nullement de ceux que cette dernière affection reclame lorsqu’elle est produite par toute autre cause ; ainsi , on combattra le dévoiement par la tisane de riz , édulcoree avec les sirops de coing, dégommé ou d’écorce de grenade; on aura recours a la décoction blanche de Sydenham , aux lavemens astringens ou laudanises. L acétate de plomb, â la dose de quatre à vingt grains , dans une potion , pourra devenir utile contre les sueurs nocturnes. Employés au début , ces moyens suspendent souvent la marche des accidens auxquels on les oppose; plus tard , leur rôle se borne à celui de palliatif, et, malheureusement , il est une époque à laquelle ils perdent cette faible et dernière influence.
Si la médecine proprement dite se voit contrainte à l’aveu de son impuissance dans le traitement de la nostalgie, il n’est rien là qui doive surprendre ; il n’est rien dans cet aveu qui puisse servir de texte à 1 une de ces triviales accusations dont l’ignorance et l’ingratitude se montrent si souvent prodigues. En supposant un homme atteint de quelque autre affection grave, et que le médecin invite, sous peine de mort, à changer de climat, de régime ou d’habitudes, qui songera à blâmer celui-ci, si le mépris de ses conseils ou l'impossibilité de s’y rendre viennent à être suivis du résultat prévu , et que n’a pu conjurer l’insuffisance des ressources qui lui restent! Et, je le demande , l’histoire de cet homme n’est-elle pas celle de tous les nos-
talgiques qu’un invincible obstacle retient loin des lieux auxquels est attachée leur vie? Que peut la science contre des maux dont il ne lui est pas permis d’attaquer la cause ? Réduit à l’inutile rôle de spectateur , le médecin ne s’abuse pas alors sur l’inefficacité de ses tentatives; il sait que , dans ces cas , combattre les désordres physiques n’est point lutter avec le principe du mal î ainsi , une main compâtissante peut sécher momentanément les larmes d un infortuné , mais bientôt elles reprendront leur cours si cette main amie reste impuissante à en tarir la source.