DE L ESPRIT NATIONAL : DU VERITABLE ESPRIT DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
Quand on considère les réclamations du clergé, si légitimes et si modérées ; quand on met en regard les entraves de toute nature multipliées autour de lui et les attaques violentes dont il est tout à coup devenu l'objet; quand on pense surtout qu'il ne demande que des libertés promises, certes on s'étonne qu'il puisse y avoir entre le clergé et ses adversaires des dissentiments si profonds, et que les uns disent accorder outre mesure ce que les autres affirment leur être entièrement refusé : évidemment , il y a là quelque chose qui offusque les intelligences de part ou d'autre. Les passions nuisent aux principes : ceux que la vérité pourrait unir, la méfiance les divise.
La méfiance ! voilà le mot; oui, je le répète à dessein , voilà le mot; voilà le nœud de la question. On sent bien que la Charte et les libertés qu'elle promet sont pour nous, mais on craint
qu'elles ne deviennent entre nos mains une arme redoutable; ou craint que nous n'invoquions la lettre de la Charte pour eu violer l'esprit; on dit que nous ne sommes ni de notre pays, ni tle notre temps; que la liberté n'est pour nous qu'un moyen de despotisme; que nous sommes ennemis de la révolution, étrangers au véritable esprit national ; que nous luttons sourdement et incessamment contre les progrès de la société moderne, pour la faire indignement rétrograder; et qu'au fond nous n'avons pas d'autre pensée, pas d'autre but, quand nous réclamons notre part de dévouement dans l'éducation de la jeunesse française.
Ces injustes méfiances, ces accusations odieuses, nous ne les supposons pas: après avoir été longtemps ménagées ou dissimulées, elles ont enfin été produites, proclamées dans un rapport et dans des interpellations célèbres , et nous en remercions notre adversaire : car il nous donne au moins la possibilité de lui répondre. En effet , s'il y a une pensée qui domine chez M. Thiers , c'est que tout dans les controverses présentes doit être ramené à la nécessité de conserver l'esprit national parmi nous ; c'est qu'il faut repousser loin des fonctions de l'enseignement tous ceux qui pourraient ne pas inspirer à notre jeunesse l'esprit de la révolution française. Sur ce point M. Thiers se constitue
l ^«7 ) le défenseur de la société et de l'esprit moderne; il réclame avec force le maintien des précieuses conquêtes de la révolution; puis il les personnifie en quelque sorte dans l'Universilé : elle seule lui paraît offrir des garanties et un abri tutélaire pour l'esprit de dévouement à la patrie et à la révolution; enfin, toujours à ce même point de vue, il laisse échapper contre le clergé les insinuations les plus malveillantes; c'est le moins que je puisse dire.
C'est donc ici spécialement à M. Thiers que nous avons affaire; c'est sa thèse que nous avons à discuter : nous le ferons avec le sérieux que méritent ces grandes questions, avec la confiance qu'inspire une bonne cause , et aussi avec la franchise qui est due à un franc adversaire.
C'est là, je le répète, une des sources les plus vives des discussions actuelles; c'est là une de ces préventions qui ont suscité contre nous les haines les plus injustes et les plus invétérées.
On ne s'étonnera donc pas que, dans le clergé ainsi provoqué, une voix s'élève pour offrir au pays, sur un sujet si grave, des explications longues peut-être parce qu'elles sont importantes, et franches, parce qu'elles sont nécessaires à la vérité, à la justice et à la paix : commençons.
Haute importance d'une éducation nationale.
Tout autant que M. Thiers, je crois à la nécessité d'une éducation nationale, qui inspire à la jeunesse les sentiments dévoués d'un généreux patriotisme.
Tout autant que lui , j'y attache une souveraine importance. Rien n'intéresse en effet à un plus haut degré la prospérité d'un État,
Oui : c'est l'éducation qui, par l'influence profonde qu'elle exerce sur l'individu et sur la famille, éléments primitifs de toute société, fait les • mœurs publiques , forme les vertus sociales et prépare des miracles inespérés de civilisation intellectuelle, morale et religieuse.
Oui : c'est l'éducation , et l'éducation seule, qui fait la grandeur des nations, qui maintient leur splendeur, qui prévient leur décadence, et qui , au besoin, les relève de leur chute.
Il ne faut jamais désespérer du genre humain et de son avenir, parce que le genre humain passe et se renouvelle sans cesse, et ne vit jamais plus d'un siècle; il ne faut même pas désespérer d'une nation, parce qu'il y a toujours un tiers de la nation qui est à l'état d'enfance, qui vient de naître et grandit, et qu'on peut bien élever.
Toute la question est toujours là.
Il ne s'agit que de décider le second tiers de la nation , qni est en général chargé de ce soin, à bien élever le premier.
Cela devrait être facile, car c'est l'intérêt de tous.
La jeunesse, si elle a été bien élevée, attendra plus patiemment que l'âge mûr ait fini son rôle, et ne viendra pas le chasser brusquement de la scène.
Quant aux hommes dont les années ont mûri et consommé la sagesse , chez qui les passions violentes et l'ardeur des intérêts personnels sont éteintes; ceux-là ont toujours été favorables à la bonne éducation de la jeunesse: nonseulement ils y consentent volontiers , parce qn'il leur faut des égards, mais ces hommes . graves ont ici des vues plus profondes. Combien de fois n'ai-je pas entendu les vieillards , élevés parle malheur des temps à l'école de l'indifférence philosophique, applaudir avec bonheur au mouvement religieux qui entraîne leurs jeunes fils ! Sans doute ils voudraient leur épargner la triste expérience de leurs erreurs; et voilà pourqnoi ils nous parlent, avec une si généreuse franchise , de leurs égarements et de leur retour, et nous avouent que leur jeiuiesse fut moins heureusement élevée que la nôtre.
Il n'y a pas jusqu'à ces hommes honorables qui ont vieilli dans nos camps pour la défense
( aïo )
du pays, et auxquels lo tunnilto de tant de guerres avait rendu les saintes habitudes de la religion plus étrangères, qui ne veuillent aujourd'hui et ne réclament pour leurs his, comme pour leurs filles, une éducation chrétieiuie,et qui, mêlant leurs souvenirs de gloire à leurs leçons de vertu, ne se plaisent à redire que l'empereur avait de la religion et méprisait les impies.
Quoiqu'il en soit, il ne faut jamais désespérer îii du genre humain, ni d'une nation : Dieu les a faits guérissables j dit la sagesse éternelle.
La forte éducation des générations naissantes peut tout changer, tout régénérer : et de là le sens profond de la parole de Leibnitz : fai toujours pensé qu'on réformerait le genre humain si on réformait l' éducation de la jeunesse.
Oui, certes, il est digne de ceux aux mains desquels repose le gouvernement des peuples , il est digne des pensées d'un roi sage et prévoyant de faire de l'éducation de la jeunesse l'objet de la plus haute sollicitude.
C'est pour eux un droit, c'est pour eux aussi un devoir : la société et la famille ne peuvent se passer de cette autorité suprême, de cette intervention tutélaire^ pourvu toutefois qu'elle ne devienne jamais une oppression : la société et la famille en souffriraient.
C'est après avoir médité ces choses que je lis sans étonnement ce que les plus grands génies
(ïl. )
de l'antiquité ont écrit sur les devoirs imposés en cette grave matière aux législateurs et aux chefs des nations. Je les redirai ces belles paroles : il est utile à tous de les méditer: il n'est pas indigne d'un prêtre de les rappeler à ceux qui sont à la veille de prendre les décisions les plus importantes aux destinées de son pays. Elles serviront du moins à prouver aux générations futures que si l'éducation périt en France, et si la France périt quelque jour par défaut d'éducation (Dieu qui la protège ne le permettra pas!), ce n'est point parce que nous autres catholiques nous aurons repoussé l'autorité de l'Etat et son intervention tutélaire.
Le législateur, dit Platon , ne donnera pas à r éducation le dérider , ni même le second rang dans sa pensée : il n'oubliera jamais que si les générations sont élevées dans la vertu , le vaisseau de l'Etat ne chancelle pas ; mais que si
Je niarre'te ; je ne veux pas effrayer ceux qui, dans un Etat naissant, craindraient de si- /astres présages. (Platon, Lois. )
Le magistrat qui préside à l'éducation, continue le même philosophe, /t'aura pas moins de 5o ans : V homme choisi pour cette place et ceux qui le choisiront doivent savoir que parmi les grandes fonctions de l'Etat, il rîy en a pas de olus noble et de plus sacrée.
Voilà pourquoi Cicéron ne craint pas d'affir-
mer que le plus bel emploi de la sagesse des xneillards^ e est t éducation de la jeunesse.
Certes, après de si graves paroles, je me crois autorisé à le dire :
Le ministre de l'éducation chez un grand peuple est revêtu de la plus haute fonction sociale : rien n'égale son importance. Mais je trouverais sage la nation qui ne le condamnerait pas à subir les agitations de la politique. Je le placerais dans une région supérieure aux orages. Je le voudrais toujours, selon la pensée de Platon, dans la force, et cependant dans la plus grave maturité de l'âge. J'en ferais la plus haute magistrature de mon pays.
Un honorable membre de la Chambre des Députés m'avait prévenu dans ces pensées, lorsqu'il disait :
« Je voudrais que, sans cesser d'èti-e sous la haute surveil- « lance de l'État, le chel de cette adniinistrali(jn ne (Vit pas « ce que nous appelons un personnage politique, un de ceu\ « qui entrent et qui sortent, qui paraissent et qui disparais- « sent à chaque vicissitude de cabinet. S'il y a, en effet, une « administration dont le chef doive paraître supérieur à « cette sphère dans laquelle s'agitent ces intrigues qui nous « ont affligés si souvent et qui, encore il y a peu de jours, « bourdonnaient de toutes ])arts autour de nos oreilles, c'est « surtout celle qui est chargée de la haute et noble n)ission de « former l'esprit de la jeunesse française. » (M. de Sade.)
Si j'étais appelé à donner des conseils à un roi, je lui dirais: qu'il faut tolérer bien des cho-
ses, dans l'état toujours maladif tle nos vieilles sociétés; mais la mauvaise éducation de la jeunesse, jamais.
Il faut une indulgence extrême pour toutes les opinions politiques. Il y a des époques si traversées que ce n'est pas seulement sagesse, c'est justice.
Il faut oublier le passé; il faut pardonner beaucoup; il faut réconcilier. La paix au dedans, avec le règne des lois : la paix au dehors, avec honneur, c'est le travail et l'œuvre d'une sagesse supérieure.
La paix est meilleure que la gloire ; la paix est plus douce que tous les fruits de la conquête; mais dans la sécurité que donne un glorieux repos, les gouverneurs des peuples doivent avant tout veiller à la bonne éducation de la jeunesse, qui croît et se multiplie sur le sol de la patrie à l'ombre bienfaisante de la paix; car autrement, ce qui est horrible à dire, la guerre serait préférable : la guerre qui affermit les âmes, qui les arrache à la mollesse, qui forme les courages, qui enfante les généreux dévouements, qui fait les peuples forts, et donne au moins les vertus mâles et guerrières.
En repassant les leçons de l'histoire, il y a des faits qui frappent singulièrement et qui démontrent la haute influence, l'influence im-
( ^'4) mense de rédiication morale sur la destinée des peuples.
Chez les Romains, au temps de la république, l'instruction fut faible, il est vrai; on savait peu ; l'éducation morale était forte ; on apprenait à travailler et à souffrir : la république marcha à la conquête du monde.
Le monde conquis, sous l'Empire, l'instruction fut étendue, mais l'éducation faible et molle : l'Empire tomba.
Au moyen âge l'instruction était rare et bornée ; mais dans les hauteurs de l'ordre social il y avait une forte éducation : il y eut de grandes choses.
Parmi nous, qu'on me permette de le dire, aujourd'hui , l'instruction paraît forte : l'éducation est faible, la France souffre et se plaint, et il y a peut-être là le secret de l'indéfinissable malaise qui nous travaille et qui n'est contesté par personne.
Heureusement, je le répète, il est toujours temps de sauver une nation, de sauver le genre humain, et il y a un problème historique que je me propose de poser, d'étudier et, s'il plait à Dieu, de résoudre quelque jour, savoir: si par une grande loi providentielle et morale il arrive jamais que les peuples périssent sinon par défaut d'éducation.
Après ces considérations générales, dans les-
( ai5 ) quelles j'ai le bonheur de me rencontrer avec M. Thiers; après avoir posé ces principes incontestés sur l'importance nationale d'une bonne éducation, j'ouvre son rapport, et je cherche comment il définit l'esprit national qui doit inspirer l'éducation de la jeunesse française.
Comment il faut entenclre une éducation vraiment nationale.
« VÉtat, dit M. Thiers, a le droit de faire élever V enfant dune manière conforme à la constitution du pays LEtat, dit-il encore, a
le droit de vouloir quon en fasse un citoyen plein de r esprit de la constitution » Voilà les premières paroles de l'auteur. Je cherche à en pénétrer le sens. Sans doute, elles doivent s'accorder avec celles qu'il a prononcées plusieurs fois à la Chambre, dans la discussion des bureaux : la jeunesse^ disait-il alors, devait être jetée dans un moule, et frappée à l'effigie de l'Etat. Cependant cette pensée se trouve étrangement modifiée dans le rapport, et lorsque j'y vois l'honorable M. Thiers dire en se servant de la même métaphore, que si l'État YO\\\di\\.jeter la jeunesse dans un même moule et la frapper comme une monnaie ci son effigie, la liberté d'enseignement serait anéantie, je dois l'avouer, ma pensée s'embarrasse avec la sienne ; que veut-il dire ?
Celle (icinière déclaration paraît assurément fort expresse; mais elle présente dans les termes une contradiction si étrange avec la déclaration précédente que mon esprit ne suffit pas à les concilier. Je ne veux pas me donner l'avantage d'opposer plus longtemps l'habile lapporteur à lui-même : malgré l'appaiente contradiction des termes , malgré l'involontaire hommage rendu au principe do la liberté, il est trop clair que la véritable pensée de M. Thiers est dans la première de ses deux assertions ; j'en ai pour garant ses instincts et ses goûts , ses habitudes d'esprit et ses penchants politiques; et son rapport m'en fournira plus d'une preuve.
Ainsi, tout en reconnaissant que ce système est peu conforme au génie des nations modernes, M. Thiers trahit les sympathies qu'il lui inspire, lorsqu'il lui attribue un caractère de force plus urand.
Ainsi dit-il encore : Gardons-nous de calomnier cette prétention de l'Etat, d'imposer Vunité de caractère à la nation, et de la regarder comme une inspiration de la tyrannie.
Il va jusqu'à ajouter: On pourrait presque dire, au contraire, que cette volonté forte de l'Etat, d'amener tous les citoyens èi un type commun , s' est proportionnée au patriotisme de chaque pays.
£t je suis amené naturellement à signaler ici dans son rapport une lacune singulière dont j'ai
( ^-'7 ) peine à me rendre compte, et dont j'ai vu des hommes politiques plus frappés encore que moi. L'auteur veut rappeler couiinenl nos premières assemblées nationales entendaient la liberté d'enseignement : ou croit naturellement qu'il va parler de l'Assemblée constituante, de l'Assemblée législative, qui, toutes deux, avaient proclamé cette liberté. Pas du tout : il oublie complètement 89 et 91, et, ne se souvenant que de 93, il ne nous parle que de la Convention nationale. Si nous avons songé un moment ^ dit-il, à imposer d'une manière absolue le joug de r État sur l'éducation, c'est sous la Convention nationale , au moment de l.4^ plus grande exaltation PATRIOTIQUE. Et, l'ou luc permettra de l'ajouter, au moment des violences les plus tyranniques de la révolution, sous les inspirations de Danton et de Robespierre.
Quel qu'en soit le motif, M. Thiers met vraiment une complaisance trop singulière à exposer dans son rapport les détails et les conditions de la liberté d'enseignement, telle qne l'avait décrétée la Convention nationale. Je cite textuellement :
Les instituteurs devaient être tous élus par le peuple , qui alors était l'Etat. Les ci- devant prêtres, les ci-devant nobles {expressions des lois du te/nps) étaient exclus de l'enseignement. Il fa liait y avant cFetre élu, avoir un certificat de civisme (c'est-
( »'8 ) à-(lire de haine à la religion et à la royauté). Le choix (les livres éiait fixé par un décret. La constitution de l'an II I et la déclaration des droits de llioninie étaient la base de Venseit^nenient. Pour principale instruction morale, on devait y chaque décadi^ raconter les hauts faits de nos années. Enfin^ V enseignement était gratuit , mais les parents étaient obligés d'envojer leurs enfants à ces écoles de la nation, trois ans au moins , sous des peines sévères.
Je ne sais si je m'exagère mes impressions; mais il me semble que le premier sentiment qu'on éprouve en lisant ces doctrines et ces souvenirs dans un projet de loi présenté à la France en i844> c'est la surprise : on s'attend au moins que le rapporteur ne les rappelle que pour les flétrir sans réserve, comme doit être flétri tout ce qui viole les droits de la conscience et de la nature ; et cependant c'est le contraire qui arrive! M. ïliiers avoue bien qu'il ne faut pas, en cela, imiter la Convention, mais il ajoute aussitôt cpCil ne faut pas non plus la flétrir.
En sorte que tout ce que l'on peut dire, et de X exclusion des ci-devant prêtres et des ci-devant nobles, et de ce certificat de civisme , et de cette constitution de l'an III , et de cette déclaration des droits de l'homme servant de base a l'enseignement, et de cette instruction morale réduite
( 219 ) au récit des hauts faits militaires , et de tout ce système, le plus impie et le plus tyrannique qui fut jamais, c'est qu'il n'est pas imitable pour le moment , mais qu'au fond il n'est pas radicalement mauvais ; qu'il faut se garder de le flétrir, parce que si c'est un délire , c'est un délire de patriotisme dont on pourrait tirer parti dans l'occasion.
Eh bien! moi , je n'hésite pas à le flétrir; et que M. Thiers me permette de le lui dire, il l'a flétri lui-même en le rappelant.
Mais comment ignore-t-ii que ce délire fut flétri par la Convention nationale elle-qiéme, lorsque les jours les plus détestables d'une san-; glante domination furent passés ?
Comment M. Thiers ne sait-il pas que le 27 vendémiaire an IV, Daunou s'écriait , aux ap^ plaudissements de l'assemblée : Robespierre^ qui vous a aussi entretenus d'éducation, a trouvé juS' que dans ce travail, le secret d imprimer le sceau de sa tjraimie stupide , par la disposition barbare qui arrachait l'enfant des bras de son père , qui faisait une dure servitude du bienfait de l'éduca-^ lion ; et qui menaçait de la prison , de la mort, les parents qui auraient pu et voulu remplir euxmêmes les plus doux devoirs delà nature y la plus sainte fonction de la paternité.
Et voilà ce que M. ïhiers nous défend à nous de flétrir! Une tyrannie stupide et barbare]
Pour nous, continuait Daunou , nous nous sommes dit : libertc' de l^klucalion ilomcstùnic , liberté, des (kablissenients particuliers d'éducation ; nous avons ajouté, liberté des méthodes instructives.
Cette triple liberté, ainsi proclamée en pleine Convention, est le cri de la nature, et je dois l'ajouter, une énergique leçon donnée aux enfants perdus d'uu temps qui n'est plus, une leçon dont il serait étrange que nous ne sussions pas profiter.
M. Thiers ajoute que, tout en accordant une certaine diversité dans les régimes d'éducation (car, à ses yeux, la liberté d'enseignement ne doit pas être autre chose) , nous devons être jaloux de conserver l'un des grands mérites de la nfition française , c'est l'unité qui fait son trait distinctif et sa principale force.
Pour lui donc, sauf une certaine diversité^ la liberté de l'éducation, ce serait le type commun, le type le plus conforme à l'État ; ce serait la jeunesse jetée dans un même moule, frappée comme une monnaie, à l'effigie de l'Etat; ce serait au fond Vunité absolue, sauf une certaine diversité qu'il veut bien accorder, afn que les pères de funille puissent suivre, selon ses expressions, les penchants de leur cœur, les vues de leur ambition et les scrupules de leur conscience.
Mais de quelle unité s'agit-il ? c'est sans doute de l'unité morale, la seule dont il soit ici vérita-
blement question? Mais, chose singulière, on ne nous donne pour exemple que l'unité territoriale et politique; comme si l'unité de race, l'unité de territoire formaient nécessairement l'unité de vues, de sentiments et de pensées. Mais aujourd'hui en Espagne , où il n'y a ni des Irlandais comme en Angleterre , ni des Hongrois comme en Autriche y ni des Polonais comme en Prusse , dira-t-on, pour cela, que les Espagnols sententy pensent et veulent la même chose , ainsi qu'il est dit des Français dans une des pages du rapport? Et sur cette dernière assertion, j'aurais une observation importante à faire.
Que la France , par sa position territoriale , offre une puissante unité matérielle, c'est un incontestable et précieux bienfait de la Providence qui de lui-même peut favoriser heureusement l'unité morale. Mais certes, quand l'anarchie dans les croyances et l'égoïsme dans les cœurs ont jeté parmi nous des divisions si malheureuses et si profondes , pouvons-nous nous glorifier à cet égard, et dire avec M. Thiers que tous les Français sentent, pensent et veulent la même chose ? et comment l'a-t-il pu dire lui-même, lui, membre d'une assemblée politique où les dissentiments sont si extrêmes, les partis si prononcés, et les combats de chaque jour si ardents ?
J'ai cherché vainement jusqu'ici dans la peu-
sée de M. Thiers des lumières certaines sur ce que doit être parmi nous une éducation vraiment nationale, et de quelle unité il veut parler.
Il se plaint lui-même de la mobilité de la nation, dans un langage dont la sévérité peut lui être permise, mais qile je ne me permettrais pas; je ferai observer seulement à quel point ce qu'il avance contredit ses précédentes assertions et rend difficile à saisir sa pensée véritable : Aous avons présenté , dit M. Thiers, toules les faces de la société liiunaiiie : après avoir été Athéniens avec Voltaire , nous avons un moment voulu être Spartiates sous la Convention , soldats de César sous Napoléon.
Et cette mobilité nationale va jusqu'à attrister M. Thiers lui-même. Ç>//o/, s'écrie-t-il, nous serions donc toujours destinés à donner le même spectacle de contradiction et de mobilité! En 1793, nous ne voulions que la liberté presque sans gouvernement ; en 1800, que le gouvernement sans aucune liberté; en 1806, que la gloire; en 181 5, que le repos; en \%iS, nous proclamions les services rendus à la société par fol taire et Rousseau, et aujourdliui nous ne saurions plus concilier les idées religieuses avec l'étude de la philosophie ! SongeonSy Messieurs^ que le momie nous regarde, et quil n'est pas disposé à nous juger avec indulgence. Songeoiu quil nous traite comme ces
prrsonnai>rs auxquels on ne pardonne rien, ne serait-ce que pour se venger de leur présence trop continue sur la scène.
En vérité, celui qui a écrit de telles paroles peut bien nous permettre de lui demander comment, en présence d'une mobilité pareille et parmi des contrariétés si étranges, il comprend cette unité, ce type commun d'éducation nationale dont il nous parle.
Mais ce n'est pas tout : je lis plus bas qu'il faut donner aux enfants un esprit conforme à l'esprit de leur temps; certes j'en suis d'avis, et je dirai bientôt de quelle manière je l'entends, mais je ne sais de quelle manière l'entend l'bo* norable M. Thiers. L'esprit de leur temps! mais de quel esprit et de quel temps s'agit-il? Vous venez vous-même, dirais-je au rapporteur, vous venez de reconnaître avec douleur l'inconstance et la perpétuelle mobilité de l'esprit du temps parmi nous : de quelle manière voulez-vous que l'on y conforme l'éducation de la jeunesse ?
Vous demandez aussi que les enfants soient élevés dans l'amour de la constitution; à la bonne heure, mais comment l'entendent ceux qui gémissent, comme M. Thiers, de ce qu'il y a eu en France tant de constitutions diverses en moins de deux générations ?
Vous demandez, dirais-je encore à M. Thiers, que les enfants soient de leur siècle ; et moi aussi
je le demande, et je vous expliquerai bientôt ce que j'entends par là. Mais je ne saisis pas bien dans votre pensée les avantages qui en résulteraient; car personne n'a jugé plus sévèrement que vous ce siècle. Vouslui reprochez d'être positif ET AUSSI UN PEU VULGAIRE ; VOUS ajoutcz quc lorsqu'il sort un inslant des intérêts matériels^ il ne cherche plus dans les arts que des couleurs fausses et outrées^ à ce point qu'il vous fait craindre un abaissement moral qui se précipiterait, si on éloignait l'enfance des sources du beau antique, du beau simple.
Mais voici qui est plus étrange encore ; ce siècle, tout vulgaire qu'il est , et à l'image duquel M. Thiers veut que la jeunesse soit façonnée, il l'appelle un siècle orgueilleux de lui-même.
Et voulant précautionner les enfants contre son influence, il demande qu'on ne surexcite pas leur esprit par la beauté somment exagérée des lettres modernes. Laissons , laissons , Mes' sieurs, continue-t-il , re/ifance dans l'antiquité; le temps du mo/ide réel arrivera toujours assez tôt, ne le hâtons pas par l'éducation.
Et il faut ici que j'interroge encore une fois M. Thiers , il faut qu'au milieu de choses, à mes yeux du moins, si contradictoires, je l'adjure de me dire quelle est sa pensée et ce qu'iK désire : car plus j'étudie son langage, plus j'y trouve une transparence superficielle, et comme une
\^ uLi5 )
clarté trompeuse qui obscurcit la vérité: on va au fond , on croit saisir quelque chose , et on ne trouve rien, ou Ton ne trouve que le faux : et comment s'y résigner, lorsqu'on est en face d'un esprit aussi éminent, aussi lucide que M.Thiers?
Enfin , ce type d'éducation nationale que je ne puis parvenir ni à comprendre ni à saisir, M. Thiers semble le personnifier dans l'Université. Mais ici encoie de nouvelles contradictions augmentent mes embarras.
Les titres exclusifs que l'Université a aux yeux de l'auteur pour élever la jeunesse, je les conteste : et il les conteste lui-même sans le vouloir; j'ajoute que je les trouve souvent aussi au même degré dans les hommes qu'il veut éloigner de l'éducation.
Ainsi, le premier de ces titres, c'est que l'Université est de création impériale. J'arrête l'auteur à cette première affirmation : non, l'Université de France n'est plus, sous les rapports les plus essentiels à l'éducation, ce qu'était l'Université impériale.
1° Les préceptes de la religion catholique ne sont plus et ne peuvent plus être la base de son enseignement, comme l'avait exigé l'empereur.
1^ Bien que l'empereur pensât, ainsi que l'observe M. Thiers, que X liabit de moine n'est pas indispensable pour créer un esprit de corps, le
célibat et la vie commune lui avaient paru nécessaires aux instituteurs de la jeunesse : il les exigea.
Le célibat et la vie commune ne sont plus et ne peuvent plus être exigés aujourd'hui des membres de l'Université : cette différence est considérable.
3" Enfin, il a été démontré jusqu'à l'évidence que le conseil royal actuel ne ressemble eu rien au conseil tel qu'il existait sous l'empire.
Et si l'établissement universitaire a conservé quelque chose de son origine impériale, c'est précisément ce qui faisait trouver en iSSy à un grand nombre d'honorables membres de l'opposition libérale à la Chambre des Députés, que rien ne convenait moins au temps actuel que le régime d'une université qui ne dut sa création à r empire que parce quelle était destinée à en affermir le powoir ^ et dont les principes de la ré^'olulion de juillet et la Cliarte commandent impérieusement la réforme ou la rés[énération.. .
M. Merlin, M. de Sade, M. de Tracy, M. Salverte, et bien d'autres, parlèrent le même langage, et avec plus de force encore.
Je sais la réponse de M. Thiers : il croit se débarrasser de toutes les objections en disant que l'empereur pensait que la jeunesse devait être instruite par des hommes en tout semblables à la
société dans laquelle la jeunesse était appelée à v/ure, par des Jiommes animés de V esprit du siècle, c est-à-dire, de la révolution.
Mais c'est oublier un fait proclamé par tous ceux qui eut approché l'empereur, qu'il n'aimait ni la révolution ni les révolutionnaires, et qu'il avait plus de mépris peut-être qu'il ne fallait eu avoir pour les philosophes et les idéologues. Nous persuadera-t-on qu'il caressait la révolution et les révolutionnaires, lorsqu'il plaçait M. de Fontanes à la tète de l'Université, lorsqu'il faisait entrer dans le conseil impérial M. de Bausset, depuis cardinal, M. de Bonald, le célèbre abbé Emmery , supérieur ''général de Saint-Sulpice, M. Guénaud de Mussy,M. Rendu, et plusieurs autres ? lorsqu'il nommait M. Frayssinous inspecteur de l'Académie de Paris?
Ces honorables personnages que je viens de nommer sont-ils de ceux que M. Thiers appelle des hommes animés de l'esprit du siècle et de la révolution ; et MM. Emmery, de Bausset, Frayssynous étaient-ils de ces laïques pleins de r esprit du temps et de l'empire, en supposant que l'empire et la révolution fussent la même chose ?
Je ne m'étonne pas, du reste, qu'il y ait ici confusion dans la pensée et dans les termes à l'égard des laïques. Cette confusion, je la retrouve lorsque fauteur parle desl anciennes universités laïques que les noms de Gerson et de Rollin ont ,
( -iiS ) (lit-il, iciidiics à jamais respectables. C'est oublier trop aisément que Rollin et Gerson étaient des ecclésiastiques, et que les prétendues universités laïques ne comptaient guère que des clercs paimi leurs professeurs.
C'est oublier également que les membres actuels de l'Université, sans prétendre être des ecclésiastiques , prétendent bien n'être pas de simples laïques. C'est ce qu'un membre trèsdistingué de rUniversité faisait bien clairement entendre à la Chambre des Députés en 1837, lorsqu'il mettait une différence entre l'esprit universitaire gX. Vesprit laïque; lorsqu'il ajoutait : Je demande*^ pardon de nie servir de ce terme de laïques : Je sais bien que nous ne sommes pas ecclésiastiques. J'emploie ce terme pour la clarté de la discussion, f^ous pouvez quelquefois nommer des laïques, c'est-à-dire des hommes qui ne seront point universitaires. — Mais laissons ces observations de détail.
Ou je me trompe, ou ce qui rend surtout l'Université si chère à Thonorable M. Thiers , ce qui lui fait personnifier en elle l'esprit national , c'est qu'elle est, comme il le disait dans son bureau , composée de nos contemporains , de nos cuialogues , des fils de cette bourgeoisie française qui, depuis cinquante ans, a donné tour à tour it la France les hommes d'Etat, etc. Ce sont, disait-
( 2^9 ) il encore, des bourgeois coniinc nous , des bourgeois saçaiits , (les bourgeois fionne'tes.
Je répondrai à M. ïhiers qu'il n!est vraiment pas nécessaire d'appartenir à l'Université pour être son contemporain f son analogue^ et fils de la bourgeoisie.
Où trouverait-on des instituteurs de la jeunesse qui ne soient pas ses contemporains ?
Je lui répondrai que les grands seigneurs sont rares parmi nous, et que nous sommes pour la plupart des bourgeois comme lui, ni plus, ni moins; et quelques-uns au moins des bourgeois assez savants, assez honnêtes pour ne pas faire déshonneur à la classe où ils sontr'nés.
Je ne puis le dissimuler, à travers tout ce que je viens de citer je n'ai pu découvrir la pensée de M. Thiers sur l'éducation nationale : je vais maintenant essayer de lui donner la mienne sur ce point important.
L'éducation nationale est évidemment un mot que tout le monde s'accorde à employer, mais dont il s'agit de fixer le sens.
Je suis heureux de m'expliquer ici avec franchise; je regarde comme un devoir sacré pour tout instituteur d'élever les enfants dans l'amour de leur patrie, dans le respect pour ses institutions et ses lois; de leur inspirer le zèle pour ses intérêts , le dévouement pour sa gloire. Je considérerais comme un crime, je ne dis pas seu-
lement d'étouffer, mais même d'altérer, de près ou de loin, ces nobles sentiments dans le cœur de la jeunesse.
Voilà d'abord, à nos yeux , dans quel sens l'éducation doit être nationale, et nous croyons à cet égard n'avoir besoin des leçons de personne : nous ne reconnaissons à personne le droit de se proclamer, sur ce point , meilleur que nous; et voilà dans quelle pensée nous travaillons , selon nos forces, à former pour la France un clergé digne d'elle.
L'amour de la patrie sera toujours pour nous un devoir inviolable et sacré , une seconde religion : les principes de l'Evangile imposent ici de graves obligations , nous ne les oublierons jamais.
Ce n'est pas seulement lorsque notre patrie nous traite avec distinction , avec confiance, ou du moins avec une impartiale équité, que nous devons l'honorer et la chérir ; mais que nous y soyons obscurs ou méprisés, que demain nous y devenions victimes de l'injustice, nous lui devrons toujours la reconnaissance , l'amour et le respect; car enfin, c'est elle qui a élevé notre enfance, soutenu notre vie; elle qui fournit à nos besoins et veille à notre sûreté; elle dont les frontières nous protègent , dont le sol nous nourrit; et, fussions-nous même rejetés sur le sol étranger, nous n'y oublierions pas notre patrie,
et nous V élèverions encore ses enfants dans l'amour et le respect pour elle.
Je le répète : c'est le devoir sacré des instituteurs de la jeunesse, partout et toujours, de l'élever dans l'amour de la patrie , de lui inspirer le zèle pour sa gloire et le dévouement pour ses intérêts.
C'est là le premier sens dans lequel Yéducatioii doit être nationale.
Mais si notre conviction est fermement établie sur ce point, il y en a un autre sur lequel elle ne l'est pas moins, c'est que l'éducation ne doit pas èXve politique. Un écrivain de nos jours a dit:
On ne parle politique aux enfants que lorsqu'on veut les égarer. Laissons faire à cet égard la religion chrétienne ; elle leur donne la seule leçon de politique qui convienne à leur âge, quand elle leur apprend à aimer, à respecter, à obéir.
Ces paroles sont d'un philosophe chrétien : elles sont vraiment dignes de la sagesse évangélique; voilà les grands principes, voilà les sentiments, voilà les habitudes et les mœurs sociales qu'il faut donner de bonne heure aux enfants, etdanslesquelles l'amour éclairé de la patrie demande qu'ils soient élevés; c'est ainsi qu'on inspirera à la jeunesse le respect et l'obéissance aux lois et aux institutions du pays, sans la convier au spectacle dangereux pour elle des agitations de la scène politique.
Eh quoi ! les pères ne s'entendent pas encore ! Dans ce domaine d'une ardente controverse, la sagesse, l'expérience n'ont pu encore amener la lumière et concilier les intérêts et les opinions contraires ; et il y aurait des instituteurs assez imprudents pour jeter la jeunesse dans l'arène des disputes publiques, et exciter ainsi à plaisir dans ces jeunes âmes un trouble profond , qui ne s'apaisera peut-être jamais!
Non , non , ce serait oublier tout ce qu'on doit à Dieu, à la famille , à l'enfant, à la patrie elle-même!
Il faut donc, et sur ce point encore ma conviction est fermement arrêtée, il faut pour que l'éducation de la jeunesse soit vraiment nationale, qu'elle soit placée dans une région littéraire, morale et religieuse, si haute, et par là même si paisible et si pure, que le triste écho des querelles politiques n'y puisse jamais parvenir.
*La patrie, c'est la famille; eh! qui a jamais ouï dire qu'un enfant dût être initié aux tristes dissensions qui divisent un père, une mère, des frères et des sœurs venus avant lui dans la vie? Ce serait une immoralité; ce serait blesser à plaisir cette jeune âme.
Non , non : il faut que les enfants de la patrie soient élevés dans une heureuse ignorance de tout ce qui irrite et divise. TIs n'y seront
initiés que trop tôt : heureux du moins si , quand leur tour viendra de prendre leur place dans ce monde et d'y jouer nn rôle, ils trouvent que les haines sont éteintes, les irritations apaisées et la paix à la veille de se faire! Ils y contribueront, s'ils ont été élevés comme ils doivent l'être. Jamais la haute éducation ne fut plus nécessaire que dans un pays troublé par de longues révolutions : c'est l'unique moyen de créer lui milieu pour en sorlir.
L'éducation vraiment nationale est celle qui placera la jeunesse dans une sphère si fort audessus des agitations politiques, qui en fera des hommes si distingués par le caractère, si nobles par l'esprit , si généreux par le cœur, si indépendants par l'élévation de leurs principes, qu'à leur apparition dans le monde ils se montreront équitables, indulgents pour tous, sans distinction de partis , et ne refuseront jamais à personne , sous quelque prétexte que ce soit, la vérité, la charité, la justice , la liberté ; et ce sont là des idées d'une si claire évidence que M. Thiers, au milieu de toutes les contradictions échappées à sa plume, n'a pu s'empêcher de les proclamer lui-même.
Gardons-nous , Messieurs , de mêler ainsi la science à la politique , de troubler l'i me par l'autre, et d^ exposer la jeunesse ii se ressentir des seeousses qui nous agitent. J\e placez pas si près
de ce volcan le paisible asile qui couticiU tout ce que vous awez de plus c/ter , cesl-ii-dirr vos enfants.
Voilà de belles paroles, et je me sens heureux de les citer : pourquoi faut-il que j'en rencontre d'autres que je ne puis rappeler avec le même bonheur?
Il y a , d'ailleurs, une observation fort simple à faire ici, et qui suffira, j'espère, à prévenir les préoccupations inquiètes à cet égard.
L'éducation se fait de dix à seize ou dix-huit ans. Eh bien, cette époque de la vie, et les études mêmes qui se font alors, sont naturellement étrangères à la politique. Il faudrait faire violence à l'âge et à la nature des enfants pour essayer sur eux une influence de ce genre. Pour quiconque a étudié la jeunesse, ce que je dis ici sera certain : à cet âge, ce ne sont pas les opinions qui se forment, ce sont les habitudes, les mœurs ; les vertus ou les vices.
J'aime à rappeler les belles et graves paroles de M. de Baranle ; elles respirent un noble parfum de vérité et de vertu :
Messieurs, ce n'est point à cette époque que se forment les opinions, que l'esprit prend sa direction, que le jeune lionime choisit une voie politique; ce qui importe pour l'enfant, ce sont les habitudes morales, les pieuses pratiques, le respect de ce qui doit être respecté , voilà ce qui alors doit prendre racine dans son âme, moins par l'ens<>ii;ncment que par l'influence du milieu où il est placé.
Il se forme en lui comme une sorte d'instinct de moralité , qui s'unit avec les affections et les souvenirs de famille.
Si la première éducation, dit encore M. de Barante, a été bonne, morale, salutaire, elle se retrouve lorsque l'âge des passions et des premières ardeurs d'esprit vient à s'apaiser. Souvent le père de famille se reporte vers les souvenirs que, jeune homme, il avait oubliés.
Que l'éducation inspire à ces enfants l'amour de leur pays , le respect pour leurs parents, l'ardeur dans le travail, une religion sincère ; qu'elle conserve leur innocence : elle aura fait pour la société politique tout ce que celle-ci peut demander. Ils seront pour elle un jour tout ce qu'elle a le droit d'attendre. La vérité n'est que là , le reste est dans le faux.
C'était la pensée de Platon :
Conservez la bonne éducation, et elle fait d'heureux naturels, qui, grâce à cette éducation, deviennent de meilleurs citoyens que ceux qui les ont précédés.
En un mot, dans l'enfant, il est question, non pas de former le citoyen, mais l'homme, et l'homme accompli prépare à la société le citoyen parfait.
Aussi Platon ajoutait :
Quel grand bien résulte, pour un État, delà bonne éducation de la jeunesse!.... Les jeunes gens bien élevés seront un jour des hommes excellents, et étant tels, ils se comporteront bien en toutes rencontres....
Tout dépend de la première impulsion. Est-elle une fois bonne? l'État va s'agrandissant sans cesse....
L'éducation doit être nationale et élever les
enfants clans ramour de leur patrie; rndi.s elle tic doit pus ('tre politique ^ et elle doit les tenir dans une entière ignorance, ou au moins dans un heureux éloignement des tristes débats de l'opinion.
Ce n'est pas tout : nationale dans le cœur, l'éducation doit être aussi nationale dans la forme, si je puis m'exprimer ainsi.
Chaque nation a une physionomie qui la distingue : le souvenir et l'image doivent s'en retrouvei* dans l'éducation ; et pour rendre ma pensée avec encore plus de simplicité et de clarté, lui jeune Français ne doit pas être élevé comme un Allemand , ou un Espagnol, ou un Italien ; son éducation doit être toute française, et faire retrouver en lui la physionomie noble et heureuse de sa patrie.
Voilà le seul sens dans lequel pourrait être vraie et raisonnable cette parole : Jl faut que la jeunesse soit moulée à Veffitj^ie de la nation.
Et encore, doit-on l'avouer, l'expression n'est pas heureuse; elle est sans dignité et sans grandeur, et je conçois que plusieurs, ne l'ayant pas entendue en ce sens, l'aient accusée d'un matérialisme étroit, tyrannique et vulgaire; plusieurs même ont trouvé que vouloir mouler la jeunesse à l'effigie de la nation, comme on moule la monnaie à l'effigie d'un roi, c'est blesser tout ce qu'il y a de noble, d'élevé, d'idéal, dans l'œuvre de
( 2^7 ) roducalion, et que la langue même lépugne à cette image sans délicatesse. Pour moi, respectant la liberté et la dignité humaine dans le plus jeune des enfants plus religieusement peut-être que dans un homme mûr, par cette raison bien simple que cet enfant ne peut les défendre contre moi, je ne descendrai jamais jusqu'à considérer l'enfance comme une matière que je dois jeter dans un moule, pour l'en faire sortir avec l'empreinte que lui donnera ma volonté.
Quand je dis qu'une éducation nationale doit inspirer à un enfant ou conserver en lui la physionomie noble et heureuse de sa patrie, je n'entends pas non plus qu'elle doive lui inspirer du mépris pour le genre humain et les nations étrangères; je n'entends pas c|uelle soit en tout et pour tout moulée servilement à Teffigie de la nation chez laquelle il est né. Je n'entends même pas qu'elle reproduise les traits d'une époque, quelle qu'elle puisse être, avec la triste fidélité d'une copie. Je n'y veux rien d'exclusif et d'étroit; je veux qu'elle soit assez large, assez haute et assez forte pour retracer tout ce qu'il y a de vrai, de noble et de grand dans toutes les époques et chez toutes les nations : je veux qu'elle puisse se prêter à toutes les améliorations, à tous les progrès de l'avenir.
Rien ne serait pire qu'une éducation qui, pour être nationale, prétendrait ressusciter le patrio-
( 238 ) tisme étroit et barbare des petites républiques de l'autiquité: de nos jours et sous la loi du cliristianisme, un homme, s'il doit être de son temps et de son pays, doit être aussi de tous les pays et de tous les temps.
Fénelon l'entendait comme nous, et il était aussi bon Français que personne.
fdime ma patrie plas que ma famille^ disait-il: et plus d'un parmi ceux qui proclament si haut l'amour de la patrie, n'en pourrait dire autant; et Fénelon ajoutait: J'aime le genre humain plus que ma patrie. Par là, il est vrai, il ne prétendait pas se donner le bonheur d'aimer exclusivement les nègres pour se dispenser d'aimer les blancs , ou l'honneur d'aimer les Tartares pour se dispenser d'aimer ses voisins.
Qu'entendait Fénelon par ces paroles? C'est que le genre humain est quelque chose; qu'il y a quelquefois des dévouements plus étendus que ceux même du patriotisme ; que la charité catholique embrasse dans son ardente expansion l'humanité tout entière, et qu'elle tend à faire de tous les peuples répandus sur la face de la terre une grande famille fondée sur le sublime et profond principe de la fraternité.
Et qu'on ne croie pas que la patrie puisse souffrir de l'éloigiiement de ceux qui se dévouent ainsi, au gré d'une généreuse impulsion, aux besoins de l'humanité tout entière ; non , la patrie
( ^39) n'en souffre {3as : c'est sa gloire; et Je nom français doit sa puissance en Orient , et ce qu'il a conservé encore de grandeurs dans les solitudes de l'Amérique, à ces héroïques dévouements.
Non-seulement je ne veux pas que l'éducation nationale exclue l'amour de l'humanité, mais je ne veux pas qu'elle inspire le mépris pour les nations étrangères ;ce[si est misérable. Chaque nation a ses qualités et ses défauts ; n'imitons pas les défauts des autres sans doute; mais pourquoi ne rendrions-nous pas hommage à leurs qualités ? Pourquoi ne ferions-nous pas pénétrer peu à peu par l'éducation, dans nos habitudes et dans nos mœurs, ce qu'il y a de bon, d'utile, de fort , de grand, dans le caractère, dans la littérature, dans les mœurs des nations étrangères ?
L'Allemagne nous donne l'exemple d'un travail patient, infatigable , profond:
L'Angleterre, d'un caractère sérieux et inflexible ;
L'Espagne a eu ses grandeurs ; l'Italie a encore les siennes.
Encore une fois, gardons-nous de mépriser les autres, de dédaigner ce qui nous est étranger.
Ceux qui nous dédaignent et nous méprisent sont injustes envers nous ; ne le soyons envers personne, montrons-nous plus généreux.
J'ai dit que l'éducation nationale ne doit pas être faite à l'image d'une époque rétrécie.
Les diverses époques d'un siècle sont lailliblcs et du domaine de l'homme; elles sont livrées à ses caprices, à ses mobililés, à ses passions; elles ont quelquefois de la grandeur, quelquefois elles sont pleines de honte.
Ce n'est guère que par le travail d'un siècle entier que le bon sens et la vertu survivent infailliblement , et dominent à la longue dans une nation les égarements et les faiblesses des époques diverses.
C'est là une grande loi de la Providence dans le gouvernement du monde.
Les époques passagères sont à l'homme : il en fait à peu près ce qu'il veut; les siècles sont à Dieu : il leur réserve les triomphes de la vérité et de la justice.
Ce n'est donc pas à l'image d'une époque rétrécie que l'éducation nationale doit être faite.
Ce serait restreindre l'éducation à des proportions misérables; ce serait arrêter tout progrès intellectuel et moral, empêcher tout retour si on s'est égaré.
Ce serait poser en principe que le point où l'on est, est la dernière borne de toute perfection possible.
Je ne voudrais pas non plus que l'éducation nationale fût une reproduction servile du génie de la nation en toute chose.
Nous l'avons dit , chaque nation a ses quahtés et ses défauts.
I /éducation vraiment nationale doit tendre à corriger clans un enfant les défauts de sa nation, et à en développer les qualités.
Certes on ne fit jamais à un instituteur un devoir d'inspirer à l'enfant qu'il élève les défauts de son père.
L'esprit français est naturellement clair, brillant, hardi.
On lui a reproché d'être superficiel et léger. Si ce reproche était vrai, ce que je n'accorde pas, l'éducation vraiment nationale devrait tendre à le rendre plus profond , plus patient , plus sérieux.
Le caractère français est grand, noble et généreux.
On a regretté qu'il manquât quelquefois de constance. Si ce regret était fondé, l'éducation nationale devrait tendre à fortifier le caractère, à fixer sa mobile activité, et à la tourner au profit de la force conquérante qui est son trait le plus brillant, par la fermeté, par la constance et l'esprit de suite.
Certes, en écrivant ces choses, je ne pense pas faire acte de mauvais Français, et je crois que si ces conseils étaient suivis, l'éducation de la jeunesse française serait vraiment une éducation nationale.
L'éducation vraiment nationale est celle qui fera de la France la première nation du monde,
qui relèvera an-dessus de tontes les nations rivales, en développant ses grandes et iiéroïques qualités, et en faisant tournera leur profit jusqu'à ses défauts eux-mêmes, si brillants et si aimables.
Mais, pour cela, il faut sortir des bornes rétrécies d'une époque , il faut oublier les vieilles rancunes, les préjugés étroits dont les livres de nos adversaires sont encore remplis: pour quel'éducation de la jeunesse française fasse revivre la physionomie si belle;, si noble de la patrie dans ses enfants, il faut qu'elle recherche, avec toute l'indépendance d'inie sage et généreuse impartialité, à toutes les époques, dans tous les siècles, chez tous les hommes, à toutes les phases de l'histoire nationale, ce que le consentement des siècles, ce que Thommage des nations rivales, ce que la voix de l'histoire a proclamé vraiment français.
Voilà ce qu'il faut imprimer au cœur de notre jeunesse; voilà ce dont il faut enflammer son enthousiasme; voilà ce dont il faut faire son âme et sa vie; voilà ce qui doit constituer le fond immuable et la forme brillante de son éducation intellectuelle, morale et religieuse.
Voilà ce qui élevant les générations présentes sur les pins nobles hauteurs, les fera marcher, avec toutes les forces ^Xw génie et du caractère français, à la conquête de tout ce que le Dieu qui protège la France nous réserve encore, dans
( 243 ) ses desseins providentiels, de grandeur, de verlu, d'influence européenne et universelle.
Je le répète : on peut désespérer d'un individu s'il est mal né ou mal fait; mais il ne faut jamais désespérer d'une nation : elle n'est jamais maudite, jamais mal née en masse.
Une nation, c'est l'humanité; Dieu ne la maudit pas , à moins qu'elle ne le veuille obstinément; mais cela ne se voit guère.
Que faut-il qu'elle fasse ? Une seule chose qui sufht malgré ses malheurs, ses égarements ou ses fautes ; il faut qu'elle se laisse élever.
Mais il arrive trop souvent que les peuples s'éloignent de ceux qui pourraient les sauver. Il y a chez eux deux instincts contraires, l'un par lequel ils invoquent le secours de Dieu, l'autre par lequel, craignant d'être trop secourus, ils le repoussent.
Les peuples ont trop souvent peur de se régénérer, et alors ils redoutent et éloignent les régénérateurs : c'est l'expérience de tous les âges. Une génération où les uns savent peu, et où les autres savent mal, où tant de facultés sont nulles ou dépravées, où tant de hautes intelligences sont tombées, où les plus beaux talents ont presque toujours trompé leurs premières espérances; une génération pareille se décide difficilement, et ne se décidera peut-être jamais à bien élever la génération qui doit lui succéder.
Et cela se conçoit : on n'a plus même alors l'intelligence de l'œuvre à accomplir; la langue même de l'éducation s'avilit; les notions les plus simples s'altèrent, les idées les plus certaines se troublent.
On ne veut pas , on redoute pour soi des enfants d'un caractère trop élevé, d'une conscience trop ferme, d'une religion trop sincère. D'autre part, on sent bien que des enfants sans respect, sans foi, sans mœurs, ne sont pas ce que demandent la société et la famille ; on ne sait comment faire, et on va de mal en pis, et voilà tout le secret de tant de difficultés et de tant d'émotions.
C'est ainsi que tous d'accord en théorie, nous ne le sommes pas dans la pratique : nous avons peur les uns des autres.
Hommes de ce temps, préoccupés avant tout des intérêts politiques, vous craignez que nous autres catholiques nous ne fassions une nation sans grandeur et sans savoir; vos préventions sont injustes, car c'est nous qui avons élevé le siècle de Louis XTV.
Nous tendons, dites-vous, à la domination; cela n'est pas. La domination , vous le savez comme nous, ne sera jamais, n'est plus possible sous un régime de liberté sincère.
Nous craignons, nous, que vous ne fassiez une nation sans caractère et sans vertu : nos
craintes sont peut-être mal fondées; mais vos preuves ne sont pas encore faites. Nous vous respecterons volontiers dans vos préventions; mais rendez-nous la même justice.
Vous êtes des hommes de science : il ne nous apppartient pas de nous célébrer sous ce rapport; mais nous sommes comme vous des hommes d'honneur. Les uns et les autres, nous sommes les enfants de la même patrie. Cessons de nous faire la guerre; au lieu de cela , faisons alliance par la liberté commune pour l'éducation de la jeunesse française; nous y gagnerons tous, et la grande œuvre de la pacification religieuse s'accomplira.
Les pères de famille, la Providence et la fortune de la France décideront entre nous.
Si j'étais à votre place, j'accepterais franchement l'épreuve : l'honneur m'en ferait un devoir. Nous travaillerions de concert à lui donner une éducation vraiment nationale. J'ai dit la fortune de la France; certes , je ne connais pas une nation qui en ait une plus belle et plus sûre. C'est d'elle surtout qu'il ne faut jamais désespérer.
C'est une nation admirable!
('ar ses vives et fortes inspirations, ses instincts les plus décidés sont pour la vérité et la vertu; dans le fond, je l'ai déjà dit, elle n'estime que la probité et le bon sens. Quand on ne l'égaré pas, quand on ne la fatigue point de calomnies et de
( ^46) mensonges, elle aime, elle vénère ses prêtres; elle aune merveilleuse facilité àrecevoir les hauts enseignements delà foi, et je n'en voudrais d'autre preuve que l'admirable spectacle des conférences de Saint-Sulpice au commencement de ce siècle , et des conférences de Notre-Dame aujourd'hui.
Il ne manque en ce moment à la France que de comprendre les grandes leçons et d'accepter les grandes lois de la Providence.
L'histoire a révélé , dans la solennelle et triste succession des siècles, un enseignement que je veux indiquer ici.
La sagesse est plus puissante que le génie pour travailler à l'éducation de la jeunesse et par elle à la régénération des peuples ; la probité et le bon sens valent mieux que la science et les lettres même pour développer dans les générations les dons de l'intelligence.
Il y a eu dans les annales des nations trois grands siècles dont la splendeur domine encore et illustre le genre humain.
Eh bien , à ces trois grandes époques , les hommes de génie sont venus après les sages; après les hommes de génie , les sophistes.
La sagesse, la simplicité et la vertu ont précédé le génie et la gloire : puis sont venus la vanité, le bel esprit et le mensonge; puis les révolutions et les ruines.
Et ici, mon cœur se serre, j'éprouve une compassion profonde pour ces tristes décadences de l'humanité; je gémis sur ces profondes, et jusqu'à ce jour, du moins, sur ces irréparables infortimes.
Ainsi, pour trois fois que le genre humain s'est élevé jusqu'à la splendeur du génie, jusqu'à la vraie gloire, trois fois il a dû succomber sous le faix!
Le poids d'une si grande fortune l'a écrasé, et après l'avoir porté un moment, il a fléchi de toutes parts, et donné aux âges suivants le spectacle de ses ruines.
Un grand siècle se présente d'abord à moi. Sept sages ont fait son éducation. Périclès lui donne son nom; et ce siècle d'un souvenir immortel n'a su préparer à la Grèce, après lui, que le sophisme et le mensonge; et le Parthénon n'est demeuré debout jusqu'à nos jours que pour voir une succession de faiblesses et de misères inexprimables.
Auguste vient plus tard , avec le cortège des hommes de génie qui l'entourent ; mais avant eux on avait vu les sages: Lœlius, Scipion, Térence, Ennius, les Caton, et tant d'autres, et reçu leurs leçons de probité et de vertu.
Puis Auguste , puis un Tibère, puis un Claude imbécile ; et si le pécheur de la Galilée n'était pas venu planter sa tente au sommet du Vatican,
( 248 ) le peiiple-roi eut été livré sans retour aux nations barbares, et la ville éternelle eût disparu (le la terre.
Nous avons eu aussi notre grand roi et notre grand siècle; mais avant lui, Richelieu, qui fut roi sous Louis XIII, procura, à l'aide de Vincent de Paul, du cardinal de Bérulle, et de cette multitude d'hommes éminemment saints, éminemment sages, et enfin , je trahirais misérablement la vérité si je le taisais, à l'aide des jésuites, qui comptaient alors 65,ooo élèves, instruits gratuitement dans leurs collèges; Richelieu procura à la jeunesse française cette forte et énergique éducation, dont les détails nous paraîtraient aujourd'hui fabuleux s'ils n'étaient attestés dans tous les mémoires du temps.
Les hommes de génie en naquirent : ils couvrirent de gloire la France entière : l'Europe en fut étonnée, l'univers les admire encore : puis après eux, les sophistes : après Bossuet, Pascal et Fénelon, Diderot, Voltaire, Rousseau; puis après les sophistes, les révolutions; et, après les révolutions, la confusion des langues, le pèle-méle des opinions et des pensées contraires, la sincérité du langage obscurcie, le naufrage de toutes les antiques vertus, la ruine ou l'abaissement de toutes les nobles vérités.
F.t à peine voit-on surnager rà et là quel-
( ^-49 ) ques débris épars de vérité ou de vertu, qu'on va sauver un à un, comme ces richesses qui ont écliappé au naufrage, et que les mers ballottent dans leur furie; car il y a toujours des hommes magnanimes, des âmes inspirées qui se dévouent, qui affrontent les dangers de la tempête, qui se jetten t au milieu des vagues pour sauver ce qu'elles n'ont pas englouti. Mais, qu'on me permette de le dire, il y a sur toutes les mers des côtes inhospitalières où les efforts des plus généreux dévouements vont trouver pour leur récompense le pillage et la mort.
J'achève enfin.
Comment il faut entendre le véritable esprit de la Hévolution française.
V esprit de la révolution française ! Y oWk un grand mot, qui a retenti bien souvent depuis le commencement de cette discussion, et tout récemment encore! Malheureusement, c'est un de ces mots indéfinis, et même, par la diversité des idées et des faits qu'ils représentent, presque indéfinissables, et par là aussi, d'un effet plus infaillible et plus sur auprès de ia multitude des esprits prévenus ou irréfléchis.
On a étrangement abusé de ce mot : M. Thiers
le rappelle sans cesse, et je ne sais s'il y a rien dans ses discours qui soit plus souvent invoqué contre nous que Vespnt de la rcvolution française.
S'il nous repousse, autatit qu'il le peut, loin des fonctions de l'enseignement et de toutes les fonctions publiques, c'est pour maintenir en France X esprit de la révolatipn ; s'il refuse 1^ liberté aux congrégations religieuses, c'est pour prévenir les périls qu'elles feraient courir rV l'esprit de la révolution; s'il va même jusqu'à contester la liberté des pères de famille, jusqu'à consacrer un monopole injuste , jusqu'à trahir les promesses de la Charte, c'est qu'avant tout il faut sauver parmi nous \ esprit de la révolution.
Le clergé de France n'a pas, A\>i-\\^r esprit de la révolution française.^ son esprit est contre-révolutionnaire., et par là même ses membres sont incapables de travailler à l'œuvre de l'éducation et à toute grande œuvre nationale.
Cette susceptibilité si vive et presque enthousiaste de INI. Thiers pour F esprit de la révolution., s'explique par la généalogie qu'il se donne à lui-même.
Déjà dans d'autres occasions jNI. Thiers avait dit: Je dois tout à la révolution, elle né a fait ce (pie je suis y c'est la cause de ma vie entière.
J'appcutiens , dit-il , au parti de la révolution
(»5i ) française. C'est la seule cause qui soit vraiment chère à mon cœur.
Aussi, dans la discussion des bureaux de la Chambre des Députés, il n'a pas craint de se proclamer un des vrais gardiens de la l'évolution française.
Il a été jusqu'à avouer quil enviait.^ ce sont ses expressions, d'être nommé commissaire de son bureau, parce que, dans l'intérêt de cette grande cause compromise , il voulait se mettre en avant avec le plus ^rand zèle
Certes, après de telles paroles, on le sent assez, rien n'est plus grave et plus délicat que cette question : mais , je le déclare, c'est pour cela même que j'éprouve le besoin de l'aborder franchement, de l'examiner à fond et de la résoudre une bonne t'ois s'il m'est possible. Je l'avoue, il n'y a pas de tyrannie qui me blesse plus profondément que la tyrannie des grands mots : tout ce qu'il y a en moi de libre, de sensé, d'honnête, se révolte contre cette puissance de certains hommes assez habiles pour consacrer avec des mots l'oppression des droits les plus saints.
M. Thiers se plaint que nous n'avons pas l'esprit de la révolution française. Il voudrait que nous fussions comme lui des révolutionnaires; mais qu'entend-il par là? il importerait de le déclarer nettement. Nous l'avons déjà vu en traitant de l'éducation nationale : l'expression de sa
pensée à ce sujet n'est ni simple , ni claire.
L'esprit de la rch'o/ulio» , est-ce l'esprit de 89? est-ce l'esprit de 93? est-ce l'esprit philosophique et voltairien ? est-ce l'esprit plus religieux du consulat? est-ce l'esprit de la répuhlique? est-ce l'esprit de l'empire? est-ce l'esprit al/iénieii? est-ce l'esprit Spartiate? est-ce l'esprit radical? est-ce l'esprit bourgeois? On a dit que depuis la révoUition française, la loi était athée et l'État laïque ! est-ce là l'esprit dont parle M. Thiers ?
Cette accumulation bizarre de questions contradictoires n'est point de ma part une forme de langage : j'affirme très-sincèrement ne rien entendre à ce qu'on nomme /'esprit de la révolution : je me perds dans ce dédale d'applications si diverses qu'on en a faites si longtemps, sans qu'on soit encore convenu d'un sens précis.
M. Thiers a écrit deux histoires célèbres : elles ont en ce moment même des lecteurs innombrables : tous y admirent la flexibilité de son talent, la fécondité et la pénétration de sa rare intelligence; mais, je le lui demande, l'esprit de la révolution française, est-ce l'esprit qu'on trouve dans la première de ces histoires? est-ce l'esprit qu'on trouve dans la seconde?
Degrâce, que M. Thiers s'explique : quoiqu'il se proclame un révolutionnaire, il n'a évidemment pas su encore définir l'esprit de la réi^olutio/i
( •->-53 ) française^ ni dire surtout en quoi cet esprit diffère de Vesprit de F empire dont il se fait aussi le panégyriste et le défenseur.
Eh bien, nous, nous lui dirons simplement et clairement ce que nous croyons devoir entendre par r esprit de la révolution , ce que nous sommes à cet égard, et aussi ce que nous ne sommes pas et ce que nous ne serons jamais.
Et d'abord qu'est-ce qu'une révolution?
J'ouvre les dictionnaires, dépositaires de la raison et de la pensée publiques, et je trouve: changements brusques et violents qui ont lieu dans le gouvernement d'une nation.
Cette définition est étroite et injuste : n'y aurait-il donc jamais, au sein des sociétés humaines, des changements raisonnables, utiles et accomplis sans violence, avec la sagesse du génie?
L'amour de l'humanité et de la justice n'est-il donc pas assez profond dans le cœur des hommes, et assez pur, pour y suffire quelquefois?
Certes, Alfred le Grand, Charlemagne, saint Louis, Louis le Gros ont opéré dans la législation, dans l'administration , dans les institutions et le gouvernement des peuples, des révolutions admirables, et ils les ont accomplies sans secousses violentes et sans douleurs.
Certes encore, y eut-il jamais dans le monde une révolution plus étendue et plus profonde que la révolution évangélique ! on la
( 254 ) combattit par le glaive; elle ne combattit pas : et sans autres violences que celles qu'elle souffrit, sans faire verser une larme à ceux dont elle bouleversait les idées, dont elle détruisait les principes, on sait quel fut son triomphe.
Toutefois, quoique cette définition soit étroite et injuste, convenons qu'elle a été tro[) souvent justifiée par la triste réalité des révolutions de ce monde.
Quoiqu'il en soit, il est aussi juste que consolant de le proclamer : il peut y avoir des révolutions patientes et intelligentes, comme il y a des révolutions violentes et brutales : il peut y avoir des révolutions honnêtes et glorieuses, comme il y en a de honteuses et de coupables. En un mot, il y a des révolutions qui se font à l'aide de la spoliation, des échafauds, du bannissement et de la mort ; il y en a d'autres qui se font par l'ascendant du génie et d'une vertu supérieure.
L'Évangile n'ordonna pas aux esclaves de briser leurs fers sur la tète de leurs maîtres, et il les affranchit plus sûrement que ne l'avait fait Spartacus.
Une vraie et légitime révolution est le droit et le triomphe du plus raisonnable, non du plus fort.
Et maintenant allons au fond.
Il y a donc deux choses dans une révolution:
( 255 ) les idées et les faits ; c'est-à-cUre les principes et les événements; c'est-à-dire C esprit des révolutioiis et leurs actes.
Ainsi, clans la révolution française, il y a eu :
1° Les idées, les principes, les institutions libres que la révolution a proclamés, a fondés, et qui constituent son esprit;
i" Le renversement social, les violences, les désordres, et tout ce qui compose, selon l'expression de M. Thiers lui-même , les erreurs et les excès de la révolution.
De là deux aspects de la révolution et deux sortes de révolutionnaires parmi nous :
Les mis, si je puis m'exprimer ainsi, sont révolutionnaires en principe. Ils proclament ou ils acceptent les idées, les principes, l'esprit die la révolution , en regrettant toutefois qu'ils aient été imposés par la violence; et la fatalité des événements ne suffit pas pour justifier à leurs yeux les excès et les erreurs., les crimes et les folies des hommes.
Les autres sont révolutionnaires en fait, par leurs actes , beaucoup plus qu'en principe et par les idées.
Les principes d'égalité raisonnable et de liberté légitime, les droits, les institutions libres, proclamés, fondés par la révolution , c'est-à-dire V esprit même de la révolution , leur importent peu.
( u56 ) Le rt'iiverseniciit social ciui pci-im'l à cliaciin de parvenir à la domination, à la fortune, et de s'imposer à son pays: voilà ce qu'ils préfèrent. En principes et par les idées , Fénelon et le duc de Bourgogne, Massillou , Bourdaloue et d'autres hommes illustres, Bossuet lui-même jusqu'à un certain point, comme il serait facile de le démontrer à l'aide de sa politique sacrée, étaient, non pas sans doute des révolutionnaires (les excès d'un souvenir ineffaçable, qui ont à jamais déshonoré ce nom , ne permettent pas de le leur donner) : mais si l'on veut seulement considérer ce qu'il y a de généreux, de vraiment lihénil et d'heureux enfin , en ces grandes transformations sociales, si importantes à la destinée des peuples, je ne crains pas de le dire, dans le sens noble et élevé qui convient naturellement à ce nom , ces grands hommes étaient libéraux en plein dixseptième siècle : c'est-à-dire, partisans de ces utiles réformes, de ces développements gradués et intelligents de la liberté, de ces institutions que lavoixdes sages proclame favorables au bonheur et à la dignité des nations.
Cette parole étonnera peut-être ceux cjui n'ont qu'une idée confuse de la liberté et de l'Evangile, et qui en parlent plus qu ils ne les comprennent : mais il serait facile de dissiper leur étonnement et d'éclairer leur ignorance, s'il était possible de citer ici les textes en témoignage.
( 2^7 ) Voici du moins quelques-unes des leçons que Bossuetdonnait aufils de Louis XIV : je ne sache pas que jamais langage plus noble et plus libre ait retenti à l'oreille des rois :
Ne vous croyez pas d'un autre métal que vos sujets : soyezleur tel que vous voudriez qu'ils vous fussent : soyez parmi eux comme l'un d'eux... Dieu, ajoulait-il, n'a pas établi tant de distinction pour faire d'un côté des orgueilleux et de l'autre des esclaves.
Et encore :
Le prince n'est pas né pour lui-même : il est fait pour les autres.
Les rois sont soumis comme les autres à l'équité des lois , mais ils ne sont pas soumis aux peines des lois.
Et enfin :
Il y a des lois contre lesquelles tout ce qui se fait est nul de droit : il y a toujours ouverture à revenir contre...
Bossuet ajoutait, il est vrai :
Il n'y a dans le fond rien de moins libre que l'anarchie, qui ne connaît d'autre droit que celui de la force.
Les mémoires et les plans politiques de Fénelon sont trop connus poui" que je les rappelle: j'invite toutefois ceux que je combats à les lire; ils verront quels furent en France les hommes qui les premiers eurent la pensée de ces sages réformes, de ces innovations utiles dont nos modernes libéraux voudraient s'attribuer exclusivement la gloire : ils verront si ce n'est pas dans l'Eglise que se sont reticontrés toujours les vé-
ritables amis de 1 humanité, (jul accuiupli^seiit dans la paix les changements désirables ou les améliorations nécessaires, que les passions révolutionnaires n'ont jamais tentés qu'à l'aide de secousses violentes et de bouleversements effroyables.
Certes , on le sait, le catholicisme a éminemment l'esprit d'autorité ; mais il a aussi l'esprit de liberté.
Les premiers dans le monde nos apôtres ont proclamé, dans un langage qui n'avait jamais été parlé avant eux , les droits inviolables et sacrés de toutes les libertés lésiitiines et l'affranchissement de toutes les servitudes qui peuvent opprimer ici-bas la dignité de l'âme et de la conscience humaine.
Indépendamment de ces libertés saintes, dont saint Paul proclamait si hautement les droits méconnus, saint Paul a réclamé plusieurs fois pour lui-même la liberté civiie et politique : Je suis citoyen romain , civis romaiius suni. J'en ap- ])elle à César, s'écria-t-il un jour, et César dut l'entendre. Il y a des droits sacrés pour tous.
Oui, en fait de liberté, comme en fait de véritable philosophie , nous avons le droit de dire à nos adversaires ce que J. J. Rousseau disait a ses contemporains : Messieurs , tout cela étaiL dans l'Évangile avant iVetrc dans vos livres. Les leçons que l'un mortel archevêque de
Cauil^rai a\;iit tiuiiiiées à son tour au petil-lils (le Louis Xiy, étaient en harmonie avec les lerous de Bossuet : elles auraient préparé à la France, clans un avenir pacifique et glorieux, la jouissance des libertés légitimes que nous devions depuis acheter si cher, et dont nous ne jouissons encore qu'imparfaitement.
Mais ime providence plus sévère nous réservait d'autres leçons : nous ne devions pas être sauvés par les conseils de la vertu; nous devions cruellement payer le bonheur d'être sages; aux vœux et aux espérances d'un l'ègne dont Voltaire a dit :
La France sous son règne eût été trop heureuse,
succédèrent les désordres de la régence , les ignominies de Louis XV, tout un dix-huitième siècle de sophismes, de mensonges, et de mœurs honteuses : on sait le reste.
Après avoir semé sur le sol de la patrie le vent de l'impiété, nous en avons recueilli les tempêtes: c'était juste. Et cinquante années d'agitations et de douleurs me permettent de dire que la liberté d'un grand peuple ne fleurit pas heureusement au souffle de l'irréligion et au milieu des orages révoiutioiinaires.
Le plus ou moins de liberté à donner èi un peuple, liberté civile, politique ou religieuse, c'est toujours luie question de justice, c'est toujours aussi une question de prudence.
Qu'est-ce qu'une nation, qu'est-ce qu'un peuple à son origine? un enfant : la civilisation
l'élève.
La civilisation est l'institutrice des peuples; mais cette grande éducation ne se fait pas en un jour.
Il y faut du temps. Selon qu'un peuple devient plus éclairé, plus grave, plus intelligent; qu'on me permette de le dire, plus religieux ; plus digne de la liberté, pins capable d'en profiter avec honneur, ce peuple doit la trouver un jour dans ses institutions : c'est l'ordre de la providence.
La vraie sagesse d'un père, c'est d'annoncer la liberté à son fils, à l'heure convenable.
La grande sagesse du pouvoir, père des peuples, c'est de ne pas refuser à une société, digne d'en jouir, les libertés que réclament ses lumières, ses goûts généreux, son intelligence, ses besoins réels; c'est de favoriser les chano^ements qui sont la libre et juste expression des légitimes exigences sociales; car alors ces changements sont providentiels, et ces besoins peuvent être sûrement reconnus et prudemment satisfaits.
Les révolutions, à leur naissance, ne sont quelquefois pas autre chose que des principes qui veulent se faire jour : on les voit poindre à l'horizon des choses humaines; le génie les découvre de plus loin. Heureux les peuples, quand
( '^6i ) c'est la sagesse qui en prépare et qui en décidf avec le temps le j^aisible tiioniphe!
Ce sont alors des révolutions honnêtes et glorieuses; leur souvenir n'attriste pas l'histoire.
Louis le Gros proclamant l'affranchissement des communes , saint Louis constituant pour les peuples les garanties tutélaires et l'ordre réguher de la justice, l'avaient compris et surent courageusement l'accomplir.
Et les hommes illustres dont j'ai déjà parlé, Fénelon, le duc de Bourgogne, Massillon, Bossuet, Bourdaloue, s'ils avaient vécu au xix^ siècle, en acceptant les conditions de la société nouvelle, auraient favorisé ce qu'il y a de noble et de généreux dans ses inspirations, et, comme le font aujourd'hui nos évéques, auraient réclamé les libertés légitimes, les libertés nécessaires qui nous manquent encore.
Et le pouvoir qui eût résisté à leurs vœux n'eût pas été sage ; cette résistance eût été imprudente : elle eût même été coupable; car si c'est l'intérêt, c'est aussi le devoir de l'autorité, protectrice des nations, de satisfaire les besoins, et par là même de prévenir les périls de l'ordre social.
Autant le pouvoir s'affaiblit en cédant à d'injustes exigences, autant il s'honore et se fortifie en cédant à des vœux légitimes. Résister à la juslïcef c'est cweugle//ie/if, et non fermeté^ dit Bos-
( a62 ) siiet; celli' dureté est fatale. : (lui ne veut jamais pUer'j casse tout à coup.
Ce qui est juste, ce qui est nécessaire, c'est à l'autorité à le faire; elle seule peut le faire bien; si elle ne le fuit pas, d'autres le feront, mais le feront mal.
Il y aura tour à tour faiblesse et violence, licence et tyrannie; la liberté et l'autorité seront également foulées aux pieds. Malheur à cette nation! ses troubles seront sans fin; il faudra un siècle pour la pacifier; et encore les forces humaines n'y suffiront pas, et la religion seule pourra accomplir, dans la justice et dans la paix, l'alliance de la liberté généreuse et sincère avec l'autorité protectrice et puissante.
Il y a toujours péril pour la société, il y a désordre, lorsque les grands desseins de la Providence ne s'accomplissent point à l'aide des hommes placés haut dans une nation, ou par des positions déjà faites, ou par leur génie, par leur vertu, par leur désintéressement et aussi par cette mission providentielle qui se reconnaît à une persévérance patiente et calme, jamais aux précipitations violentes, jamais aux persécutions philosophiques, jamais surtout aux entreprises irréligieuses.
Une àme haute et pure disait avec un sentimenlprofond de lajustice et de la raison deDieu :
Je ne eroirai jamais que Dieu se seive des impies et (les libertins pour sauver la société.
Ces principes posés, et le lecteur daignera m'en pardonner le long et nécessaire développement : qu'entend-on par l'esprit de la révolution française ?
M. Thiers entend-il les violences et les désordres de cette époque? Non sans doute, car il les repousse, lui-même, quand il les nomme dans son langage modéré, des excès et des erreurs.
Entend-il les institutions libres, la libei^té de conscience, la liberté politique, la liberté civile, la liberté individuelle, la liberté des familles, la liberté de l'éducation, la liberté des opinions, l'égalité devant la loi, l'égale répartition des impôts et des charges publiques?
Tout cela, nous le prenons au sérieux, nous l'acceptons franchement, nous l'invoquons au grand jour des discussions publiques.
Il est vrai et nous l'avouons sans peine, ceux qui nous ont précédés dans la carrière vécurent quelque temps dans la défiance de ces institutions : cela se conçoit ; les moyens violents, les excès et les erreurs effrayent toujours avec raison les honnêtes gens; et il le faut bien avouer, les crimes avaient trop ensanglanté les principes.
Certes, qui le peut nier, n'eût-il pas mieux valu que tout cela eût été accompli par un Charlemagne on par \\n Sully? Cinquante années de
( ^64 ) douleurs (Missent été épargnées à la France, et la patrie, si Iongtem|)s \oilée de dcnil, ne serait pas condamnée aujourd'hui encore à gémir sur les tristes divisions de ses enfants.
Mais enfni aujourd'hui, chose nouvelle et heureuse, la paix peut se faire! Ces libertés si chères à ceux qui nous accusent de ne pas les aimer, nous les proclamons, nous les invoquons pour nous comme pour les autres. Forts de nos convictions, inébranlables dans l'amour de la vérité catholique, nous demeurons dans le fond de nos âmes, imuuiables comme l'Eglise au milieu des agitations humaines : mais aussi, charitables et éclairés comme elle, nous ne repoussons pas en les réclamant pour nous, une tolérance sincère des hounnes qui s'égarent, une discussion large et généreuse des opinions honnêtes : nous combattons sans doute, mais nous tenilons toujours une main fraternelle à nos adversaires; en un mot, nous acceptons, nous proclamons l'esprit généreux, le véritable esprit de la révolution française, en déplorant avec M. Thiers ses excès et ses erreurs.
Mais, chose étrange! cet esprit généreux de la révolution, tous ces principes d'égalité naturelle, de liberté légitime: liberté religieuse, politique; liberté de conscience, liberté paternelle, invoqués en 1789 et consacrés par les chartes de 18 r4, et surtout de i83o; tout cela, nos ad-
( ^'65 ) versaires, et M. Thiers à leur tète, aujourd'hui le désavouent : tous ces princijDes sont blessés, refoulés dans tous les principaux organes du parti qui se prétend libéral.
Ce parti tourne dans un mauvais tourbillon des erreurs et des excès révolutionnaires, tandis que nous, marchant à travers la poussière des révolutions, nous tendons au vrai but, au grand but des esprits honnêtes, des grands esprits de l'assemblée constituante.
Tous les discours de nos adversaires, je ne crains pas de le dire, ne sont faits que contre la liberté; ils ne traitent que des inconvénients de la liberté, ils ne parlent que des avantages du despotisme : tout ce qui est libre les blesse.
Voyez avec quelle complaisance M. Thiers raconte l'œuvre absolutiste de l'empire : il ne se lasse pas de faire admirer \ habileté de Napoléon qui, obligé dadrneltre des établissements particuliers d'éducation^ se promit de les absorber tous un jour ; et en attendant qu'il put les absorber tous, les soumit aux conditions du monopole exclusif et jaloux dont M. Thiers félicite ouvertement l'Université (Xavoir réalisé exactement la pensée.
Il y a, dans toute cette doctrine, comme un panthéisme politique, une idolâtrie de l'Etat qui tend à tout absorber : l'individu, l'enfant, le père, la mère, ne sont rien; la famille n'est rien;
l'Eglise n'est rien; la conscience, les âmes, rien : l'État est tout, absorbe tout.
Nos adversaires ne savent louer que le patriotisme (le la Convention , le despotisme de l'Empire et les vertus de Sparte; c'est-à-dire les absorptions les plus absolues de l'action personnelle, les dominations les plus exclusives de la liberté individuelle; et c'est tout cela qu'ils nomment y esprit (le In révolution., dont ils se constituent les défenseurs.
Mais qu'ils me permettent de le leur dire, et tout le monde le leur dira avec moi : pour eux, la révolution ce n'est donc pas la liberté!
Ce n'est pas même l'égalité naturelle et cbrétienne; ce n'est pas le triomphe des droits de la conscience humaine : c'est la domination et le despotisme; c'est le bouleversement social qui déplace les hommes et les choses, qui troid^le l'ordre et la hiérarchie des capacités, des talents et des vertus; qui les remplace par des ambitions désespérées; qui porte à la domination ceux que favorisentleurfortune ou leur audace, leur plume, leur parole ou leur épée.
Est-ce là réellement ce qu'il faut entendre par Xcsprit de la révolution française? 'Sç. ne veux point le croire; car autrement, il faudrait penser de M. Thiers et de ceux qui nous combattent, qu'ils ont dit en secret dans leur àme, ce que Chénier disait à Benjamin Constant : Périsse la
( ^-^7 ) liberté^ mais p(ts la n' solution ; la rch'olution un. pas été faite pour la liberté]
Eh bien, nous, nous ne l'entendons pas de la sorte! Certes, après les explications que j'ai données, on n'a plus le droit de nous dire qu'insensibles à la marche du temps, sourds à la voix de l'expérience, nous ne comprenons pas les mœurs et les idées de la France nouvelle , que nous n'entendons rien à X esprit de la révolution! Car, je le déclare de nouveau : Que faisons-nous, en ce moment, que rendre hommage au véritable esprit de la révolution française, en invoquant ses bienfaits , en réclamant la liberté d'enseignement promise par la Charte, et avec elle toutes les légitimes libertés religieuses!
Je le dirai donc, en finissant, à nos adversaires : de quelque façon que vous nous considériez , selon la vérité ou selon vos préjugés, comme auxdiaires ou comme vaincus , nous venons à vous, nous et tout ce qui maiche avec nous; achevez votre conquête en nous acceptant, et ne repoussez plus en aveugles de prétendus enneniis, qui vous offrent et qui vous demandent la paix dans la liberté et dans la justice; car autrement, comme le disait M. Thiers, le jour, le jour heureux oii la France, une, rapprochée dans les mêmes idées, dans les mêmes sentiments, aura recouvré la force du faisceau , ce jour sera reculé d'un cpiart de siècle.
Nos adversaires nous entendront- ils? Cette alliance, que nous proposons avec la plus en'tière bonne foi, se fera-telle? qui rapprochera enfin tous ces fils de la raèine nation, tous ces frères divisés?
Nous allons répondre à cettedernière question.