‹ De la pacification religieuse (volume 2)Chapitre 8 sur 30 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DES CONGKEGATIOIVS BELIGIEUSES : DE LA DECLABATTON. VÉBITABLE ETAT DE LA QUESTION.

Je ne sépare point ici deux choses qui sont au fond réellement inséparables : sans les congrégations religieuses, il n'y a plus lieu à déclaration; et sans la dcclaration^Xe^ congrégations religieuses sont inattaquables. Ces deux choses se confondent dans une question identique.

Or, la gravité de cette question se fait d'abord sentir à l'embarras qu'elle donne aux législateurs même les plus hardis. Jamais, il est vrai, elle n'a été soulevée sans produire une émotion singulière, et il est impossible de ne pas reconnaître que l'éclat dont elle retentit résulte manifestement d'un choc violent entre deux puissances distinctes et indépendantes. Il y a manifestement ici un conflit profond entre la puissance temporelle et la liberté de conscience : il se trouve là une lutte terrible entre des prétentions oppressives et des droits opprimés.

Je ne viens pas disserter savamment ici, sur

ce grave sujet; on l'a fait assez pour s'entendre, si le hniit des jDassions ne couvrait trop souvent la voix de la raison et de la justice. Éloigné déjà des premiers et violents débats de cette question, prévoyant les orages delà nouvelle discussion qui se prépare, je ne veux que saisir une de ces heures de calme qui se rencontrent quelquefois entre deux tempêtes , pour rassembler impartialement dans un exposé fidèle, sous un simple coup d'œil , les faces diverses d'une question jugée presque toujours aux points de vue exclusifs des passions, et jamais considérée, ni fie haut dans son ensemble, ni de près dans le fond des choses.

Ce que le projet de loi sur la liberté d'enseignement proposait à cet égard, M. Thiers l'explique, le motive, le justifie; son rapport est nonseulement une approbation complète, mais une apologie officielle; ses paroles peuvent donc être considérées aujourd'hui coanne le point de départ de la discussion. On trouvera donc tout simple que je commence cet exposé par les termes mêmes du rapport, et que je fasse parler M. Thiers le premier. Après lui, je citerai ceux qui ont été entraînés à se faire les patrons de sa thèse et les adversaires de notre cause; je citerai à son apj)ui, sans en taire une seule, leurs raisons les plus fortes: puis notre tour viendra, et je dirai les nôtres. Quant aux conclusions logi-

ques , il y a dans la conscience humaine une puissance qu'on ne peut égarer; jeles confie donc avec sécurité à cette force du bon sens et de la bonne foi, qui fait tôt ou tard triompher dans l'esprit des hommes la vérité et la justice. Quant aux conséquences pratiques, si importantes au bien ou au mal de ce pays, c'est le secret de la Providence et de l'avenir.

Voici les paroles de M. Thiers :

Reste une dernière condition , celle-là générale, applicable à tous.... Elle consiste à demander aux prétendants, sur leur simple parole, s'ils sont ou non membres des congrégations défendues par les lois.

Cette déclaration exigée sans distinction n'est pas une précaution nouvelle; elle est fort ancienne C'est assurément la moindre des exigences.... La question , du i-este, est uniquement dans la foriuf de la déclaration exigée. On a dit (pie cette question : Êtes -vous ou n'étes-vous pas membre d'une congrégation religieuse? que cet appel à la conscience avait quelque chose de blessant pour elle. 11 me semble, Messieurs, que si vous demandiez aux hommes: Croyez-vous telle ou telle chose? ayez-vous telle foi ou telle autre? le reproche pourrait être mérité. Mais quand vous

vous bornez à les interroger sur un fait, quand vous leur

demandez ceci : Vous étes-voiis associés à un chef étranger, contrairement à la loi française? (|uand vous leur demandez : Vous ne contraignez en rien les consciences? vous vous contentez de la parole de celui auquel vous vous adressez ; qu'y a-t-il là d'offensant?

N'y a-t-il pas, au contraire, une preuve d'estime, de confiance?....

Mais il y a d'autres raisons encore , et non moins puissantes : les lois du pays....

Si je ne me trompe, toutes les raisons d'Etat snr lesquelles on s'appuie pour exclure les congrégations religieuses, sont là: je ne saclie rien de plus fort et de plus plausible sur ce sujet. Il est vrai que, poiu' soutenir cette cause, il ne fallait pas des efforts moins puiss'ants et moins liabiles. Sufiiront-ils ? Je ne le pense pas.

Et d'abord qu il me soil permis, avant d'entrer en matière, de simplifier la question, et d'en séparer tout ce qui n'est l'objet d'aucune contestation, et qui par conséquent l'embarrasse; tout ce qui, en mêlant le vrai au faux, jette sur le vrai un jour douteux dont l'erreur se prévaut pour faire illusion aux meilleurs esprits, et souvent même pour égarer la bonne foi.

Que la question soit donc posée nettement et simplement telle qu'elle est, sur le point en litige, ni plus m moins.

Ainsi on convient unanimement qu'il ne s'agit point itinlenUre Li vie contc/npluti'^'c à personne : c'est l'expression de M. le duc de Broglie, et toute la Chambre des Pairs s'y est associée. M. Thiers reconnaît lui-même que les congrégations ajanl pour ohjel de pro' curer à des dnies fatiguées du inonde le repos de la retraite religieuse ^ peiwent être regardées

comme tout ii fait inhérentes ci la religion catholique, et par conséquent nécessaires.

M. Portails ne s'exprimait pas avec moins de force, lorsqu'il déclarait solennellement qu'il ne «■ s'agissait pas àe proscrire et de bannir du solfran- (c çais ces institutions religieuses dont les lormes « peuvent varier avec les siècles et les révolutions t des mœurs, mais que la religion catholique s'est « toujours glorifiée déporter en son sein, et qui « sont incontestablement conformes à son esprit ; » lorsqu'il déclarait encore « qu'il ne s'agissait pas a de répudier le passé de notre pays, de renier « et de maudire les fondateurs d'un grand nomce bre de nos villes; ceux qui rallumèrent, dans « les contrées désolées par l'invasion des bar- « bares à la chute du monde romain, le flam- « beau de la civilisation, et constituèrent la so- (f ciété nouvelle à l'aide de la discipline chré- « tienne et catholique. »

«Non, Messieurs, ajoutait-il; nous sommes « convaincus, comme ceux qui nous attaquent, « de l'importance, de l'utilité de ces institutions « bienfaisantes qui ont fait la gloire de l'Église M catholique. »

«Puis, continuant, il rendait un religieux « hommage aux congrégations d'hommes ou de «femmes, soit à celles qu'on rencontre par- « tout où se trouve une douleur à soulager, une « oeuvre de miséricorde à accomplir, et qui

« remplissent et desservent nos hùpitaux, nos « prisons et nos écoles ; soit aux filles de Saintce Vincent de Paul, assistées, dans le libre exerce cice de leur sainte vocation , par la congrégacc tion d'hommes instituée pour les seconder dans ce leurs angéliques travaux; soit aux confréries ce des écoles chrétiennes, donnant l'instruction ce primaire à un si grand nombre de jeunes ence fants,et ne pouvant suffire à fournir des sujets ce aux villes qui en réclament; soit, enfin, à d'auec très associations prêtes, dit-il, à se former,etqui ce promettent aux infortunés privés de l'exercice ce de leur raison , aux condamnés qui subissent '<■ la peine due à leurs crimes , des serviteurs déce sintéressés et compatissants, des gardiens pieux ce et consolateurs. »

Enfin , bien différent de ces gens dont la haine aveugle ne procède jamais que par l'exclusion et la violence , et ne sait invoquer contre ceux dont le nom l'importune que la proscription et le bannissement, M. Portalis déclarait encore que, pour être éloignés de l'enseignement, ils n'en pourront pas moins exercer librement, sur la terre de France, toutes les fonctions les plus importantes du ministère ecclésiastique; ce et la protection de la loi ne cessera pas d'encc tourer celui qui aura déclaré avoir contracté « des engagements que la loi ne reconnaît pas, « mais qu'elle ne punit pas. »

Voilà des faits certains, des principes incontestables , des droits inviolables , de l'aveu de tout ce qu'il y a d'esprits éclairés et honnêtes. Je tenais à le constater ici expressément.

La question étant ainsi restreinte , je n'en affirme pas moins que l'exclusion provoquée contre les congrégations religieuses blesse :

L'homme dans la liberté de sa conscience;

Le citoyen dans l'exercice de ses droits;

Le chrétien dans la dignité de sa foi;

Et j'affirme de plus que c'est une exclusion si illégitime dans son principe , si indigne dans ses conséquences, si absurde dans ses moyens et dans ses résultats, si étrange au temps où nous vivons, que toutes les opinions libres en ont été plus ou moins révoltées, et que les législateurs eux-mêmes eu sont comme honteux et embarrassés.

I " Elle blesse V homme dans la liberté de sa conscience.

Par quel procédé légal pouvez-vous constater \état religieux d'un citoyen ? Pas d'autre que d'interroger sa conscience. Mais qu'est • ce que la conscience? Quels sont les droits et l'inviolabilité de ce sanctuaire, auquel on est convenu de donner ce nom respecté? Je ne les dirai •point; M. Thiers ne les conteste pas : il prétend même leur rendre hommage. On interroge une conscience sincère : Quja-t-il là d'offensant, dit-

lO

il! ccst une preuve, d'estime y de confiance. C'est sur ces jDaroles mêmes que d'abord j'arrête M. Thicrs : je vais droit au fait et au fond de la question./ 0//.V interroi^ez une conscience sincère : mais de quel droit ? qui ètes-vous pour interroger les consciences? Quoi! vous ne pouvez entrer de force dans ma conscience; votre impuissance à cet égard est absolue, et vous vous arrogez le droit cependant de savoir ce qui s'y passe, et, pour le savoir, de contraindre maconscienceà se confesser devant vous , et à vous faire des déclarations ?

Eh bien , c'est cette prétention même que la liberté de conscience repousse de toutes ses forces.

J'affirme en principe que Dieu seul et l'autorité spirituelle qui le représente sur la terre, ont le droit d'interroger ma conscience. Je ne sache pas un homme qui ait le droit d'interroger la conscience d'un autre homme; le droit de commander à la conscience de son semblable, le droit d'exiger de lui une réponse quelconque à une question de conscience. M. Thiers n'y a pas réfléchi; l'autorité paternelle ne va pas même jusque-là: vous ne trouverez pas un moraliste éclairé qui pense qu'un fils manque essentiellement à ses devoirs en refusant de déclarer à son père des faits qui sont uniquement des faits de cons» cience. Dans le cours de mon ministère, il m'est arrivé plusieurs fois de dire à un père dont la

( i47 ) sagesse était capable de me comprendre : N'interrogez pas votre enfant sur ce point ; il n'aurait peut-être pas le courage de vous dire la vérité , et je ne crois pas que vous ayez le droit de la savoir.

Il y a plus : la puissance humaine, la puissance temporelle, le voulût-elle, est ici réduite à néant : elle peut opprimer, persécuter ceux qu'elle soupçonne , mais elle ne peut les contraindre : et c'est alors la persécution la plus odieuse; c'est l'oppression des âmes dans ce qu'elles ont de plus intime, de plus indépendant, de plus insaisissable, qui est la liberté de penser, de croire et d'aimer.

Cette liberté s'exerce dans le sanctuaire le plus inviolable; elle n'a pas plus besoin de votre protection au dehors qu'elle ne vous doit obéissance au dedans. Vous n'avez, vis-à-vis de cette liberté de l'àme, ni modération, ni rigueur, ni faveur, ni justice à exercer. Vos lois ne peuvent rien dans tout ceci : elles ignorent et se taisent. Que faites-vous donc, vous , pouvoirs de la terre, vous, gouvernement politique, quand vous voulez forcer ces barrières et entrer dans ma conscience? Ce que vous faites! Vous vous mettez en contradiction violente avec tous les principes de liberté que vous avez proclamés. Ce que vous faites! Vous, qui professez; vous, qui écrivez dans vos lois que le domicile du dernier des

( iA8 ) citoyens est sacré; vous violez mon domicile le plus sacré, le plus cher : si bien nommé le sanctuaire (le la conscience, parce que c'est la demeure de Dieu, parce que Dieu seul y commande,etencore, prenez-y garde, à une puissance libre de lui obéir; parce que là réside sous le regard de Dieu une puissance presque divine, qui ne reièveque de Dieu seul : à savoir, cette liberté humaine, cette liberté intime, personnelle, cette liberté qui n'a pas de maître en ce monde, et qui n'a de juge que dans le ciel.

Ce que vous faites ! J'ai honte de le dire : vous, qui, l'autre jour, respectiez dans votre loi sur la chasse , l'inviolabilité du domicile matériel, à ce point de tolérer derrière les murs d'un parc ce que vous interdisiez au dehors ; vous venez poursuivre la foi et le dévouement religieux jusqu'au fond de mon àme ; vous renversez les murs de ce domicile inviolable et sacré qu'on appelle la conscience, pour en arracher, quoi ? ime déclaration. Eh bien , je le déclare avec toute l'énergie dont je suis capable, vous n'en avez pas le droit.

Et que faites-vous encore? On vous Ta dit, un acte odieux de l'inquisition la plus tyrannique ! Non-seulement vous sondez ma vie privée, cette vie dont on a cru pouvoir dire, dans un autre ordre de pensées, qu'elle doit être murée. Vous allez plus loin : vous scrutez mes sen-

( '49 ) timents les plus intimes; il ne vous suftit pas de savoir par la notoriété commune ce que je suis personnellement, vous me contraignez à affirmer, par écrit, quels sont, en religion, mes sentiments, mes vœux , mes engagements vis-à-vis de Dieu , jusqu'où ils vont, jusqu'où ils ne vont pas ; puis, selon ma réponse, je suis, par vous , absous ou condamné.

Faut-il s'étonner que des voix éloquentes se soient écriées quune telle prétention était aussi monstrueuse qu'insensée ; quelle rétablissait l'esprit d'intolérance le plus étroit qui se soit jamais vu; quelle choquait les idées les plus élémentaires de la justice ; que ce sont là des mesures qui ne sont pas de notre temps , qui rappellent les temps de l'inquisition , et qui sont un anachronisme avec notre époque ; et le noble duc d'Harcourt, en prononçant ces paroles à la tribune de la Chambre des Pairs, déclarait qu'il ne devait paraître suspect à personne, puisqu'il n'était ni un cagot, ni un bigot, ni un dévot. — • Encore est-il vrai que l'inquisition n'a jamais été si loin; qu'elle ne rechercha jamais que les manifestations extérieures contraires à la foi, mais non les sentiments intimes ; qu'elle ne demanda jamais à personne, pour le punir sur sa parole : Que pensez-vous? L'Église elle-même ne condamne jamais la pensée d'un auteur.

Et cependant, s'écrie M. Thiers, c'est assuré-

( i5o ) ment la nioindrc des e.vii^f^nccsl Qu'on me permette de le dire : en chose si sérieuse, cette aisance de langage a mauvaise grâce. Cest la moindre des exioences ! Mais si, sous la Restauration, on avait exigé de vous la déclaration que vous n'apparteniez à aucune association politique non autorisée parles lois, auriez-vous trouvé que c'était /(i moindre des exigences ?^i cependant ce n'eût pas été descendre dans le sanctuaire de la conscience religieuse.

Si aujourd'hui encore on exigeait cette déclaration de tous les rédacteurs de journaux, avant de leur accorder la liberté de la presse, ou de tous les électeurs, avant de les admettre à jouir de leurs droits politiques, trouveraient-ils, trouveriez-vous que cest la moindre des exigences? M. Thiers sent bien lui-même tout ce qu il y a ici de blessant pour la liberté de la conscience humaine; car il épuise vainement toutes les habiletés de langage, toutes les démonstrations de candeur et d'honnêteté , pour le dissimuler. On interroge une conscience sincère, sur un fait y dit-il. Étes-vous ou iiétes-vous pas membre d'une congrégation, oui^ ou non? Quoi de plus simple que cette question ? quoi de moins embarrassant (jue la réponse pour un homme consciencieux?

Eh! sans doute, rien de moins embarrassant que la réponse pour un homme consciencieux;

( -5. ) mais qui vous a dit que cette question nous embarrassait? Nul de nous ne la trouve embarrassante, mais tous nous la trouvons tyrannique. Encore un coup, il ne s'agit pas de savoir si celui que vous interrogez est un homme cous-ciencieux ; il s'agit de savoir si c'est un homme libre, libre en conscience de vous répondre ou de ne vous répondre pas.

Sans doute encore c'est sur un fait que vous m'interrogez; mais, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, c'est sur un fait intérieur, sur un fait de conscience, sur un fait inaccessible à toute inquisition. Voilà pourquoi je proclame que vous opprimez violemment par là ma liberté de conscience, que ce n'est rien moins qu'une persécution ; car si je ne réponds pas dans le sens de votre loi, vous me condamnez; et, si je me tais, vous me condamnez encore.

Vainement me dit-on : C(^tte déclaration ne portera ni sur des principes , ni sur des sentiments^ ni sur des doctrines ; cette déclaration n est pas et ne sera pas un formulaire à signer.

Sans doute, de ma part, il n'y a point la volonté de professer ou d'exclure des principes , des sentiments ou des doctrines; mais soyez franc : dans la pensée de celui qui exige cette déclaration; dans la pensée de celui qui adresse cette question, qui la fait subir; cette déclaration porte sur des principes , sur des sentiments et des doctrines.

( '50 De ma j»'iii, ]v ne répudie rien; mais, quoi qu'on en rlise, dt* la part de celui qui me fait souscrire cette déclaration, de la part du législateur, c'est un formulaire à signer, lui formulaire religieux imposé par la puissance politique; c'est une violation flagrante de la liberté religieuse, de toutes les libertés du prêtre et du citoyen. J'aurai occasion de le démontrer bientôt complètement.

Mais ce que je veux me borner à dire en ce moment, c'est que, sous la simplicité apparente de la question qu'on nous adresse, il y a plus que l'on n'avoue. Ce cjui répugne invinciblement à notre droitin^e, c'est qu'alors même que nous attestons un fait vrai, vous nous condamnez à nous associer malgré nous à une arrière-pensée qui n'est pas la nôtre et que notre conscience réprouve. Eh bien , on me trouvera peut-être sévère : je ne sais guère le vrai sens de tout ce que les hommes d'Etat nomment la moralité politique ; mais en me tenant au sens vulgaire des mots, et à l'honnêteté commune, je trouve en tout ceci une immoralité profonde; il y a là je ne sais quoi qui manque profondément de franchise : la vérité est dans notre bouche, mais la duplicité est dans la vôtre; puis la proscription. Et le moins qui se puisse dire , c'est qiie le jour où vous nous adressez cette question, et où nous y répondons,

nous manquons, vous (le droiture, et nous peutêtre de dignité, à la face de la France. Ai-je besoin de dire qu'il ne doit pas y avoir de loi de cette nature dans un pays comme le nôtre?

Il y a là , je le crains , un de ces germes redoutables qui amènent quelquefois de grands troubles dans une nation; il y a là un froissement profond d'une conséquence incalculable. On essaye là une chose que la fierté des temps ne permet plus, une cliose que nulle puissance humaine n'aura la force de faire. Ou dit que parmi les hommes politiques de ce temps, il y en a qui ont besoin des périls de l'avenir. Qu'ils soient satisfaits! Il y a là tous les périls désirables aux ambitions les plus agitées.

Vainement essaye-t-on de nous dire avec douceur pour nous persuader: Mais la question est bien simple; il n'y a pas là de persécution; on s'adresse à la conscience : Etes-vous ou netesvous pas ? Oui ou non ? On. ne vous demande ni plus ni moins. Je le reconnais, la question est simple, et j'ai déclaré que la réponse était facile- Mais elle était simple aussi la question des anciens persécuteurs : Etes-vous chrétiens ou ne l' etes-vous pas? Oui ou non? répondez. Elle était facile la réponse des chrétiens : rien en effet de plus commode et de plus net que ce genre d'interrogatoire: mais alors comme aujourd'hui, quand les uns avaient interrogé avec simplicité, en maîtres ab-

soins, et quand les autres avaient répondu en honnêtes gens, avec luie conscience sincère, innocents jusqu'alors, Icuf iwni^ selon l'énergique expression de Tertnllien , devenait leur crime , et les juges leur disaient : Puisque vous êtes chrétiens, vous n'êtes plus citoyens romains; tout comme ou se prépare à nous répondre : Vous êtes religieux, donc vous n'êtes plus citoyens français.

C'est des deux parts une formule d'inquisition identique appliquée à la conscience, à la foi, à la liberté intérieure. La sanction même de l'interrogatoire n'a çuère chani^jé : c'est l'exclusion des droits communs de la vie civile; seulement, autrefois, l'exclusion se faisait violemment par l'exil ou ])ar la mort : ici, elle se fera par l'interdiction et par l'incapacité. Non, non, je n'admets ni la douceur de la question, ni la simplicité de la réponse : la simplicité et la douceur ne seraient qu'une indignité, j'ai presque dit, une hypocrisie de plus.

Oui ou non vous semble peu de chose ! mais toute la fermeté de la vie humaine ne lient pas à plus ; mais la conscience de l'homme n'a jamais rien de plus grave en ses questions ou en ses réponses : et quand le fils de Dieu est venu nous révéler à nous autres chrétiens ce qu'il y avait de plus sérieux dans le langage humain et de plus solennel dans notre vie, il ne nous a dit

que ces mots, oui ou non, est, est, non, non. Je n'ai rien à ajouter sur ce premier point. On a vainement rappelé, à cette occasion, la bulle ['nfi^r/i/tus ; on a dit vainement que la déclaration demandée est tel/e que fEq/ise ellemême en demande aux fidèles lorsquil s'agit de la célébration du mariage. Certes, je pourrais m'étonner à bon droit de voir ici chercher l'appui de la bulle Inigenitus ; c'est tomber dans une confusion étrange : la comparaison est malheureuse.

Comment ne voyez-vous pas que, quand nous vous dénions le droit d'interroger nos con?.ciences pour savoir ce que nous sommes devant Dieu, c'est que vous êtes des législateurs humains, un pouvoir temporel, et que notre conscience n'est pas et ne sera jamais de votre domaine ? Mais quand l'Église nous interroge, nous l'entendons autrement : l'Eglise est à nos yeux la mère, la maîtresse et l'institutrice de nos âmes, le guide de nos consciences; elle a autorité sur nos cœurs; nous sommes ses sujets, elle nous interroge : nous lui répondons, et tout est dans l'ordre. Ainsi, l'adhésion à la bulle Uidgenitus était sans doute une adhésion de foi intérieure. Mais qui interrogeait? l'autorité spirituelle. Qui répondait? la conscience.

Et quant aux déclarations des fidèles au moment du mariage, qui ne voit que ce sont les

( i56 ^ mêmes principes, et qu'il n'y a là qu'un sujet spirituel , obéissant, répondant à une autorité spirituelle? Quand l'Église bénit un mariage, elle fait luie chose spirituelle : elle allie les volontés, elle unit les cœurs, elle marie les âmes. En un mot, c'est un pouvoir spirituel qui exerce des droits spirituels, dans une société spirituelle. Comment se lait-il, avec de la sincérité et des lumières, que l'esprit et les yeux ne soient pas frappés de ces choses si claires, ne distinguent pas des autorités si distinctes, et comparent des juridictions si diverses et si tranchées? Et où donc les prétentions de la loi humaine vont-elles chercher des exemples? Qu'importe encore qu un ilàis/re ora/eur(\e P. de Ravignan) ait /(lit lui-ine/ne publiquement ^ sans qu'on la lui ait demandée^ la déclaration que demande la loi ? Ah! ce souvenir m'attriste! oui, il a fait cette déclaration dans le langage le plus noble, le plus simple, le plus loyal qui fût jamais! et sur cette terre de France, dans ce pays de la loyauté et de la franchise, on n'a su, jusqu'à cette heure, lui répondre que par les scandales du Collège de France et par les bassesses d'un roman impie! Mais laissons ces choses et revenons à la question. L/t illustre orateur a fait lui-même publiquement, sans qu'on la lui ait deimuuléc , la déclaration que denninde la loi. INIais c'est précisément parce fju'i! l'a faite sans qu'on la lui

( -57) ait demandée, que son exemple ne prouve rien en faveur île votre loi. Il a cru pouvoir spontanément faire celte déclaration , la faire avec honneur, la faire en usant des droits de sa liberté; mais peut-être que si on la lui avait demandée d'autorité, s'il avait vu la prétention d'empiéter sur les droitsde sa conscience, de la contraindre, de l'humilier, peut-èlre l'eùt-il refusée. Que peut-on conclure d'un fait qui appartient précisément à une liberté dégagée des entraves mêmes par lesquelles on voudrait aujourd'hui la contraindre?

Mais , dit-on enfin, ce n est pas là une précaution nuu\>elle : elle est fort ancienne ; et cette ancienneté , on la fait remonter bien au. delà de la révolution , jusquaux jours de notre vieille monarchie. Eh bien, je défie qui que ce soit de me donner la preuve de cette assertion ; je défie qu'on me cite la moindre trace d'une exigence pareille imposée à aucune époque, avant la révolution; je défie qu'on me montre une loi civile quelconque qui ait interrogé la conscience du chrétien, pour le condamner sur une déclaration de perfection chrétienne. On aura beau chercher : non , on ne trouvera dans l'histoire des lois humaines aucune loi plus positivement injurieuse au christianisme, plus blessante pour un chrétien sincère, plus tyrannique pour un

( i58) homme libre. Sous les empereurs romamsmème, cette loi n'existait pas : on osait la pratiquer, mais on n'avait osé l'écrire. C'était un fait; mais ce n'était pas un principe.

Vainement dit-on : Cette eoiulidon est générale, applicable à tous. Vainement ajoute-t-on : Cette déclaration est exigée sans distinction de toutes les personnes consacrées ii l'enseignement^ tant de ceux qui dépendent de P Lni^^'ersité que de ceux qui lien dépendent pas.

Je parlerai hardiment : j'affirme que cela n'est pas; et la vérité, à l'insu de celui qui Ta dit, manque à ses paroles. On a essayé en vain de donner à une telle loi ce caractère d'universalité nécessaire, en effet, à toute loi juste; mais on a senti et on sent encore qu'elle est une loi d'exception, une loi de défiance toute spéciale, une loi d'exclusion , une véritable loi de suspects. On a beau faire, cette loi aura le nom sinistre que je viens de lui donner, et nul autre nom ne lui convient.

Je ne veux pas entrer ici dans des considérations qui m'entrahieraient trop loin : je demande seulement qu'on montre aux chambres législatives, dans des lettres écrites d'année en année, depuis les ordonnances de 1828 , et revêtues de signatures qui n'aient pas été demandées depuis un an , les déclarations des professeurs de l'Université, attestant qu'ils ne font partie d'aucune

( '59) congrégation religieuse. Or, si on ne l'a pas fait, il y a eu partialité, injustice; car c'était la loi.

Et je vais plus loin : quand même cette obligation serait générale, et elle ne l'est pas, qu'importe, si elle est manifestement tyrannique et oppressive de la liberté de toutes les consciences? Et depuis quand l'extension , l'universalité même d'une loi inique, deviendrait-elle sa justification ?

Mais c'en est assez; c'en est trop sur ce point. Non-seulement l'exigence de cette déclaration blesse l'homme dans la liberté de sa conscience ; j'ajoute,

2° Quelle blesse le citoyen dans V exercice de ses droits.

Ce droit inquisitorial, qui touche aux deux limites de l'ordre spirituel et temporel, se détruit non-seulement par ses conséquences dans l'ordre spirituel, mais aussi par ses conséquences dans l'onlre temporel.

Je montrerai bientôt que s'il n'annule pas le chrétien, il l'humilie, le torture, le suspecte; et je me borne à montrer en ce moment qu'il annule le citoyen , qu'il met au prix d'un serment religieux le droit de cite, le droit de propriété, le droit de domicile, et devient par là une nouvelle espèce de tyrannie jusqu'ici à peu près inconnue dans l'histoire des tyrannies humaines.

Mais, avant tout, cette exigence est inconstitutionnelle, car tous les ciUnais sont rgatt.c devanl la loi; c'est la Charte : et vous, vous établissez une classe d'ilotes et de proscrits.

Cette exigence est inconstitutionnelle, car tous les citoyens sont aptes à tous les emplois: c'est encore la Charte; et vous, vous faites dépendre l'exercice de ce droit, qui est formel, d'une condition qui non-seulement n'est pas dans la Charte, mais qui est formellement contraire à l'esprit et à la lettre de la Charte.

Cette exigence est inconstitutionnelle, car les cultes sont libres, les consciences libres: c'est l'esprit, c'est la lettre de la Charte. Et vous, après avoir interrogé ma conscience, vous enchaînez ma religion, vous me contraignez à en être le dénonciateur; car vous exigez que je dénonce à ceux qui le condamnent, le for intérieur de la vie religieuse et évangélique.

Cette exigence est inconstitutionnelle; car enfin,cequi n'est pas autorisé, ce qui n'est pas légalement reconnu, n'est pas pour cela illégal et illicite. Quoi ! ne sommes-nous pas un peuple libre! et un principe éternel, même chez les peuples qui ne le sont pas , ne sauve-t-il pas des atteintes de la loi tout ce qui n'est pas défendu ! Eh bien, la Charte ne défend pas, ne peut pas défendre la vie religieuse; elle ne lui donne pas l'existence politi-

( '61 ) que et légale des corporations autorisées, mais elle ne lui refuse pas la liberté!

Mais, (lit-on, il j a lî autres lois que la Charte qui la refusent.

Je le nie : je ne suis pas le seul à le nier. M. Hébert, un des représentants les plus éminents de l'autorité judiciaire, vient de convenir lui-même qu'il y a lieu h controverse sérieuse. Mais il n'est pas question de science : le bon sens et la bonne foi la plus vulgaire suffisent. Qui ne sait que ces lois sont d'une époque de sang? Qui ne voit qu'elles ont été abrogées par la Charte? Un célèbre publiciste a cru devoir démontrer que la plus odieuse des tyrannies est la tyrannie des lois injustes; il a eu le droit d'écrire :

u Dans notre pays, il n'y a pas une seule ques- « tion simple et légitime, pas un sentiment na- « turel qui n'ait été l'objet d'une loi pénale, pas « un devoir dont une loi n'ait prohibé l'accom- « plissement, pas une trahison que la loi n'ait « salariée , pas un forfait qu'une loi n'ait or- « donné (i). »

Voilà ce que M. Benjamin Constant écrivait il y a quelques années; avant lui, Tacite avait dit : Corruptissima respuhlica , plurimœ leges : et voilà les lois que vous voulez faire revivre, au mépris de la Charte qui les abroge! au mépris

(i) M, Benjamin Constanf, Kéflexions sur les constitutions.

de la liberté de conscience qui les repousse , au méprisdetoutesles libertés , de tous les droits politiques et religieux du pays! Cela ne se peut pas.

Mais enfui ces lois existent. Je le nie. Les plus savants, les plus célèbres jurisconsultes le nient comme moi.

1° Est-ce la loi de 90? Cette loi ne reconnaît pluSy il est vrai, de vœux monastiques; elle supprime l'état légal des corporations religieuses ; elle déclare que les religieux pourront , s'ils le veulent, sortir de leurs monastères : rien de plus. C'était une loi de liberté; elle ouvrait les couvents, et délivrait les victimes cloîtrées; du reste, nulle proscription, nulle prohibition, nulle pénalité.

1^ Est-ce la loi de 92? Elle punit, comme délit contre la sûreté générale^ c'est-à-dire par la peine de mort, \e port du costume ecclésiastique ou religieux. Ce n'est point cette loi de terreur qu'on veut appliquer, j'imagine.

3° Est-ce le décret du 3 messidor an xn ? Ce décret se réfère aux lois précédentes : ces lois sont sans force; ce décret ne peut en avoir davantage. Ce décret est l'acte d'un homme en colère : il est notoire qu'il tomba en désuétude aussitôt que rendu. Il est contradictoire dans ses termes, ne saisit aucune juridiction : il est inexécutable, sans pénalité, ni sanction. Le Code pénal l'abrogea. La voie extraordinaire dont il

parle est souverainement incompatible avec la liberté de conscience, de culte et de domicile.

Vous les ferez reconduire par la gendarmerie dans leur diocèse! Et si leur évèque leur donne leur e.icat ca.non\c[iie? El si huit jours après, ils reviennent habiter leur domicile, leur propriété commune ; qii en ferez-vous ? Vous recommencerez ! Et s'ils recommencent , recommencerezvous toujours ?

4° Est-ce le Code pénal, art. 219 et suivants, et la loi du 10 avril i834 sur les associations?

Impossible d'appliquer ces lois aux congrégations religieuses. Ces lois punissent les réunions de personnes qui s'assemblent de divers lieux et de divers domiciles, à certains jours ; elles eyiceptentjormellement les personnes domiciliées dans une même maison : tels sont les religieux. Leur toit les couvre, la Charte les protège : laissez-les donc en paix. Il n'y a pas de loi.

Eh bien! nous en ferons une. Vous ne la ferez pas. Vous ne pouvez violer la Charte, violer la liberté de conscience, violer le droit de propriété, violer le droit de domicile : et pourquoi, s'il vous plaît? pour rétrograder aux plus mauvais jours; pour obéir à des cris de haine, à des frayeurs stupides. Quoi que vous fassiez, ces hommes réunis sont propriétaires; ils sont citoyens domiciliés; ils possèdent en commun et par indivis; ils sont chez eux. Effacez les lois sur la propriété et

( i64 ) sur \v droit d'en user comme il plaît : et quand vous auriez effocé tout ce qui vous gène, quand vous auriez dressé en i845 ces tables de proscription, vous n'auriez rien fait. Il y aura toujours quelque chose de supérieur à quoi vous n'aurez pas touché, qui domine l'opinion et votre pouvoir : c'est le droit imprescriptible de la religion, de la liberté et de la vertu! Ces saintes choses peuvent être opprimées, jamais vaincues. Décidez-vous donc plutôt à respecter ce qui est lictlr dans la conscience libre: il y a là un principe sacré, une idée tutélaire et inviolable; il y a là un intermédiaire essentiel entre ce que la loi défend et ce qu'elle autorise, à savoir, ce qui est //cite et que la loi igtiore.

Une association religieuse sera éternellement un fait de conscience dont on ne pourra jamais dénaturer le caractère.

Vous pouvez dire : Toute association non autorisée ne jouira, comme association, d'aucun droit civil ou politique, d'aucun bienfait , d'aucune protection extérieure : cela se conçoit ; mais faire de cette autorisation la condition même de la vie et de l'existence spirituelle, la condition des vœux, la condition des vertus, la condition nécessaire de la perfection évangélique, ce serait une déraison. Y ajouter une pénalité , ce serait la plus violente des tyrannies. L'autorisation de l'Eglise elle-même n'est pas né-

cttssaire : il y a des associations religieuses non approuvées par elle , dont l'existence est parfaitement légitime, quoiqu'elles ne soient pas caiioniquement érigées.

Aux membres des associations non autorisées vous ne pouvez demander qu'une chose : s'il est un seul devoir d'homme et de citoyen auquel ils manquent. Au delà, vous ne pouvez rien.

Certes, le rapporteur de la loi de 1837, dont jesuis heureux de retrouver ici le langage, avait d'autres pensées lorsqu'il disait : « La loi n'est « faite ni pour les prêtres, ni contre les prêtres; a nous n'avons voulu créer ni privilèges, ni in- « capacités. Le monopole, l'exclusion, serait uii « funeste anachronisme. Dans le prêtre, nous ne « voyons que le citoyen, et nous lui accordons «( les droits que la loi donne aux citoyens. Rien « de plus, mais rien de moins. Nous n'avons « point affaire dans notre loi à des congréga- « tions. »

Et M. Dubois, de la Loire-Inférieure, ajoutait, en défendant le projet de loi de la Commission et du Gouvernement : «Nous n'avons pas pensé « qu'il convînt d'aller chercher les principes de « notre loi dans des lois temporaires , d'excep-, « tion, et pour la plupart (la temps de ven- « geance, qui n'attestent que des jours de colère. »

« Il ne faut pas, disait encore un honorable

( >66 ) V magistrat^ M. de Golbéry, que dans une loi « nous venions étal)lir l'intolérance ni circi- des « persécutions dans un sens contraire à celles « dont nous nous sommes plaints si longtemps; « il ne faut pas que la loi desciende dans lacons- ^ cience du citoyen ; elle ne peut s'attacher qu'à «ses actes exf:érieurs, elle ne peut saisir que « ses actions , et jamais sa pensée. »

On est ainsi ramené à dire que, sous quelque face qu'on l'epvisage, cette disposition n'est autre chose que l'établissement d'une tyrannie politique et religieuse. C'est, comme on l'a trèsjustement observé, l'odieuse loi du test recueillie dans le naufrage de l'intolérance anglaise. Le test anglais est l'image exacte, l'original, le type de /a déclaration qu'on veut exiger des religieux parmi nous : oui, ce serment odieux que le bon sens anglais lui-même et la justice du parlement britannique ont flétri et supprimé j ce serment, qui interdisait les fonctions civiles et les bénéfices de la patrie à quiconque déclarait qu'il avait le malheur d'être catholique, est le modèle de cette loi qui frappe parmi nous d'interdiction et d'incapacité quiconque déclare qu'il est religieux.

L'effet des deux déclai-ations est identique, à l'étendue près de l'interdiction; mais l'interdiction a dans les deux cas le même principe et des conséquences semblables.

Jurez que vous n'êtes pas catholique, et In loi vous reconnaît tons les droits du citoyen anglais. Déclarez, affirmez, jurez que vous n'êtes pas religieux , bénédictin , jésuite , dominicain, capucin ou autre, et la loi vous reconnaît sans restriction tous les droits du citoyen français.

Qu'on me montre donc une différence. Pour moi, je n'en vois qu'une, c'est que l'Angleterre a glorieusement désavoué son antiqqe et fatale intolérance, et que l'on prétend la restaurer en France, en plein dix-neuvième siècle.

Mais au moins, avouez-le de bonne foi, ayez le courage et la franchise de vos actes, et ne venez pas dissii)uder sous des formes adoucies les exigences les plus tyranniques. Certes, je ne veux pas faire ici une comparaison odieuse; mais enfin, aux jours des anciennes persécutions, vainement les chrétiens répondaient-ils comme aujourd'hui:" Je suischrétien, mais je respecteCésar, je respecte les institutions de mon pays, j'obéis aux lois, je paye à ma pati'iele tribut de mes services et de mon sang; vous n'avez pas de soldats plus dévoués que nous et les nôtres, pas de magistrats plus intègres ni de sujets plus fidèles.» Quand ils avaient ainsi répondu, Trajan luimême les chassait de leurs maisons, les envoyait à l'exil ou à la mort, et Julien leur i^itejfdisait l'entrée des écoles.

C'est assez, j'ai trop raison; oui, l'exigence

( '«8) <lr cette déclaration amuilo le citoveu dans l'exercice de ses droits , en même temps qu'elle blesse l'homme dans la liberté de sa conscience.

3" Klle hU'SSC le c/iréticii (hins la (lii^nitc de sa foi.

J'ai besoin ici de rappeler les grands principes du christianisme. De sa nature, la foi en Dieu est, comme Dieu lui-même, sans limites , et l'Evangile a donné une juste et noble carrière au cœur humain , quand , au delà des préceptes imposés à tous, il a placé les conseils de la perfection religieuse, dont l'horizon plus étendu appelle les plus généreux et les plus dévoués.

Or, tant que cette perfection religieuse est ma règle de conduite personnelle; tant qu'elle n'affecte que ma vie spirituelle et intime, laissant en moi tout entier ii lui- même et ii ses devoirs l'homme et le citoj-en , nul pouvoir humain n'a droit d'enquête, de révision, de critique, et , à plus forte raison, de répression et d'intimidation sur ce droit naturel et divin : par cet invincible motif, que nul n'a le droit de se placer entre Dieu et moi, et qu'il n'est pas plus permis ni possible de dépouiller l'homme de sa liberté intérieure que de son àme. La contradiction de ces principes serait la contradiction même dans les idées, et l'absurdité dans les termes.

Eh bien, voilà ce que vous faites quand vous venez interroger ma conscience religieuse, juger

ma situation spirituelle, la constater, la critiquer, pour modifier et diminuer ma situation civile.

Ou il n'y a pas d'idée claire au monde , ou il est clair ici que la société temporelle envahit la société spirituelle.

Et quelles en sont pour moi les conséquences, s^il vous plaît? C'est que ma liberté extérieure dimiruie en proportion de l'usage licite et honnête que je fais de ma liberté intérieure. Vous me punissez par une suspicion, par une défiance, par des restrictions civiles odieuses. Eh bien , je le déclare encore avec toute l'énergie dont je suis capable, c'est là une intolérable injustice. Je n'ai ni l'honneur, ni le bonheur d'être membre d'une congrégation religieuse; mais comme chrétien, comme prêtre, je suis profondément blessé de l'étrange humiliation, et par suite de la grave atteinte que vous faites subir à ma religion et à ma foi.

Pour atténuer l'odieux d'une comparaison trop juste, je faisais tout à l'heure une vaine distinction entre le chrétien et le religieux.

Qu'est-ce qu'un religieux? Au fond et dans le vrai, un religieux est chrétien au même titre que vous et moi, ni plus ni moins. Ses vœux ne font qu'ajouter pour lui des obligations volontaires personnelles, mais toujours, lemarquezle bien , dans les limites de notre commune

( i7« ) croyance : obligations qu'il est libre de s'imposer, coinnie je suis, comme vous êtes libre de vous eu abstenir.

Vous vous en tenez aux devoirs impérieux du phristianisme : libre à vous; il v ajoute des vœux de religion : libre à lui. Cela ne change rien à la foi, ni à la loi; ni pour vous, ni pour lui. Que lui voulez-vous donc? et pourquoi le poursuivez-vous?

Certes, dans la religion qui est le dévouement à Dieu, l'horizon est infini : il y a place pointons; et il doit être permis aux plus vaillants de courir an lien de marcher; et nul n'a droit, p^s même un pouvoir absolu, de venir étouffer dans les âmes, les généreuses et saintes inspirations qui les portent à la perfection du christianisme.

Et je prie que l'on fasse encore cette remarque: la différence entre le chrétien et le religieux n'est que devant Dieu; an dehors il n'y en a pas; nid ne la sait, et surtout la loi humaine l'ignore profondément. Elle n'est pasconsultéej elle n'est pas invoquée, elle ne peut pas l'être; elle ne protège pas, elle ne punit pas, elle ne connaît pas, elle ignore.

Quand donc on propose par une loi d'exclure les religieux, en tant que religieux, d'un droit qui leur appartient en tant que citoyens, et qu'on ne leur refuse pas, dit-on, en tant que chrétiens, que fait-on? Ce qu'on fait! luie chose ridicule

( 171 ) d'abord, puis odieiiso et impie : on scinde le chrétien en denx, l'Évangile en denx.

Ponr l'un, .lorsque les limites de sa religion sont bien constatées, lorsqu'il est bien avéré qu'il Hj? s'est lié par aucun engagement intime env^r^ Dieu et tes conseils évangéliques. il est admis à tous les droits du citoyen, il peut vivre en paix dans sa maison : sa conscience est reconnue en règle devant Dieu et devant l'État.

Pour le second, pour celui qui se sent porté ^à 1^ pratique des conseils évangéliques, c'est-à-djre à qui Dieu inspire la pensée d'ajouter aux engagements communs à tous les chrétiens les vœux de perfection religieuse; pour celui-là, la loi l'arrête sur le seuil de sa demeure et lui dit : Déclarez-moi qui vous êtes au fond de votie conscience. Si vous êtes plus qu'un simple chrétien, qu'un simple prêtre ; si vous êtes un religieux, retirez-vous, je vous bannis de votre prppre maison. Je veux bien qu'on soit chrétien , qu'on soit prêtre , mais jusqu'à un certain degré de perfection seulement : quiconque le dépasse, cesse à mes yeux d'être un citoyen ; puisqu'au mépris de toutes les choses de la terre, il ne se propose qu'une patrie céleste , il est juste qu'il ne jouisse pas de la sienne dans ce monde; ou ce sera sous toutes les conditions, et avec toutes les restrictions que je jugerai bon de lui imposer : on pourra lui faire

grâce, mais de l'air seulement qu'il respire; il pourra pratiquer la contemplation à loisir, et encore tant que la loi le trouvera à propos : en un mot, la patrie sera pour lui un pied-à-terre, mais non plus le sol natal, la famille, le droit de la cité, le droit du domicile, le droit de la nature; la patrie n'est pas faite pour les chrétiens parfaits, ils en ont une autre.

C'est ainsi que la loi se déclare le niveau de la perfection évangélique, et devient une échelle obligée de proportion entre le chrétien et le citoyen. La loi divine et la loi humaine sont en présence, et de même taille. Qui que vous soyez, n'importe : le niveau de la loi humaine saura bien vous atteindre et vous mesurer : sous ce niveau, quand le chrétien monte, le citoyen baisse; il faut choisir entre la foi ou la loi. Si vous préférez la foi et ses perfections, la loi ne vous fait pas grâce de ses exclusions. Elle vous pardonne d'avoir pris les engagements du baptême; elle tolère les engagements du sacerdoce séculier; mais les vœux de religion, de pauvreté, et d'obéissance devant Dieu, elle ne vous les pardonne pas; vous ne pouvez plus habiter ni avec vos amis, ni dans votre maison.

Mais, nous dit-on :

Peut-oii se posci- vu a ictiiue (|u;iiul on est fr.iinic triiiio incapacité par sa propre- volonté ? Celui qui se fait nalui aliser en pays clianiiei- ptid la (pialité de Fiançais , et il est à

cet égard dans la même situation que ceux qui ont été privés de l'exercice et de la jouissance des droits civils, pour des crimes ou des délits.

('es paroles ont été prononcées à la Chambre des Pairs; et malgré le respect que je professe pour l'homme vénérable de la bouche duquel elles sont sorties, je ne puis m'empécher de gémir en voyant sa religion surprise à ce point par la préoccupation politique. Certes, quand je me fais naturaliser quelque part sur la terre, je renonce à ma première patrie ; j'en adopte une seconde; j'acquiers des droits; je contracte des obligations qui entrament la renonciation essentielle aux droits et aux obligations de la patrie. Quand je me fais naturaliser Anglais, Italien, Russe ou Prussien , il est évident que je cesse et que je veux cesser d'être Français. Mais quand je me fais religieux catholique, il n'y a rien de semblable; je ne i^enonce pas à ma patrie; je n'abdique ni mes droits, ni mes devoirs de citoyen : il n'y a pas une des obligations de la patrie que je ne puisse , que je ne veuille accomplir.

Montrez-moi une obligation civile quelconque, montrez-moi une charge publique, montrez-moi un devoir de citoyen cjui, aux jeux de la loi, soit incompatible avec les vœux intérieurs de religion : je vous en défie.

Eh bien, tant qu'on ne l'aura pas fait, je suis

( 174 ) en droit de déclarer non-seulement qu'une telle exclusion blesse l'homme dans la liberté de sa conscience, annule, ou au moins diminue le citoyen dans l'exercice de ses droits, mais humilie le chrétien dans sa foi, et n'est qu'une grossière injure faite à la perfection évangélique.

Mais, nous dit-on , vous vous associez, vous ohéissez à un chef ctram^er contrairement ci la loi française.

Voilà la grande objection, celle dont on prétend nous accabler : eh bien , je l'accepte dans toute sa force. Je me félicite même qu'on m'ait doinié occasion d'y répondre. Il est bon d'aborder le fantôme, et d'en dissiper le prestige. — Je ni associe , dites-vous, // un chef étraiii^er. Qu'entendez-vous par là, et que prétendez-vous en conclure?

Quant à moi, mes prétentions sont simples, e^ mes droits certains ici comme mes devoirs. J'obéis à un chef étranger dans toutes les choses où je ne dois d'obéissance à nul autre; de quoi se plaint-on? Je m'associe à un chef étranger dans toutes les choses où toutes les lois divines et humaines me laissent le droit de m'associer à qui je veux sur la terre; qu'a- 1 -on à me dire?

Mais, en vérité, où en sommes-nous? Estce qu'il n'y a pas évidemment dans l'àme humaine, dans l'intelligence, dans le cœur, dans la

( >75) conscience, un ordre de choses, de pensées, de sentiments, d'opinions absolument libres, dans lesquelles je puis m'associer à qui me convient, sans que personne ait rien à y voir : au pape ou à Mahomet, au général des Jésuites ou au patriarche de Moscou; à qui me plaît, en un mot, sans que nul ait le droit ni de s'en informer, ni de s'en plaindre?

Mais il y a ici quelque chose de plus grave, et je vais droit au fait. J'ai dit que l'on portait atteinte à la foi; cela n'est-il pas manifeste ici? Qnand vous me défendez, comme contraire aux lois françaises , de demeurer associé et d'obéir à un chef étranger, ne me condamnez-vous pas au schisme? ne me défendez-vous pas d'être catholique ? Âvez-vous donc oublié que le pontife de cette sage et profonde Eglise romaine est un chef" étranger, que je lui suis associé, que je lui obéis d'esprit et de cœur?

Avez-vous oublié que Henri VIII ne faisait pas d'autres reproches aux catholiques anglais, en les envoyant à l'échafaud , sinon qu'ils obéissaient à un chef étranger? Je le répète, il est temps d'en finir avec les mots effrayants. Y aura-t-il un jour où , au mépris de cette grande et belle unité catholique, à laquelle je me plais à reconnaître que M. ïhicrs a plnsieurs fois, dans son rapport, rendu un éclatant hommage, vous nous demanderez de déclarer simplement

( 176 ) oui ou non , si nous sommes associés au chef étranger qui réside à Rome?

Qu'on ne me réponde pas : Le pape n'exige pas de vous une obéissance absolue. Le pape commande même à mon intelligence ; rien n'est plus fort. Le général des Jésuites ne va pas le moins du monde jusque-là. 11 me suffit de rappeler ici le glorieux souvenir de Fénelon, le souvenir douloureux de l'abbé de la Mennais, et la généreuse obéissance de ses disciples, pour proclamer assez haut jusqu'où doit aller notre soumission envers le saint-siéo;e.

Mais l'on ira plus loin, et l'on me dira : Le pape ne dispose pas de vous comme on fait d'un mort , pe.rindc ac cadaver; il ne vous arrache pas à votre patrie; il ne vous envoie pas d'un mot, comme fait le général des Jésuites, aux Grandes Indes.

Les imaginations françaises se sont, il le faut dire, troublées de tout ceci plus que le bon sens ne le permettait; mais, indépendamment des terreurs fantastiques, il y a eu erreur : tous ces courageux missionnaires qui vont , au gré d'une impulsion sublime, porter les lumières et la civilisation de l'Évangile jusqu'aux extrémités de la terre , c'est le souverain Pontife qui les envoie. Sans doute il les demande au général des Jésuites connne au général des Dominicains, comme au général des Franciscains , comme au supérieur des Missions étrangères de France; et ce

n'est qu'après avoir consulté leur vocation, que le pajDC et leurs supérieurs immédiats les envoient. Qu'y a-t-il de plus simple au monde que tout ceci?

Comment ne voit-on pas que tout ce dont on s'effraye tient au choix libre que chacun peut faire de l'état et des destinées qui lui conviennent? Comment ne voit-on pas que tout ceci tient à la liberté intime de disposer de soi à son e;ré en tout ce qui ne nuit pas aux autres? Chose étrange 1 on peut se mettre entre les mains d'un homme pour son service, et on ne pourrait pas tout aussi bien s'y mettre pour le service de Dieu!! Je quitte la France et je pars pour les Grandes Indes; je vais passer quinze ou vingt années au .Mexique ou au Pérou; vous ne vous informez ni des motifs qui m'ont décidé, ni des ordres que j'ai reçus : vous faites bien ; vous respectez les droits de ma liberté. Pourquoi ne respecteriez-vous pas également les droits de ma liberté religieuse?

Allons au fond des choses. Quels sont ici vos droits? quels sont les nôtres? Quels sont les droits, les lois et les devoirs pour tous? N'est-il pas manifeste que vous ne pouvez rien en tout ceci? Rien, sinon des persécutions odieuses; car, enfin, y a-t-il des âmes libres, ou n'y en at-il pas? Y a-t-il encore des consciences, ou n'y en a-t-il plus? En un mot , y a-t-ii quelque chose

( i7« ) de libre en moi, eu nous, en nos semblables? Y a-t-ii , uni ou non, une société spirituelle? Eb bien , le plus grand mallieur des nations, comme le plus grand crime des législateurs, c'est de la mépriser, c'est de la persécuter, parce que, quand il n'y a plus rien de libre parmi les peuples, pas même la conscience, il s'y prépare des explosions terribles.

Mais c'est assez sur ce point; et disons enfin que cette exigence si illégitime dans son principe, si indigne dans ses conséquences,

4° Est en même temps si étrange (Unis ses moyens ^ si absurde dans ses résultats, que toutes les opinions libres en ont été révoltées ^ et que les législateurs eux-métnes en sont comme lionteux et embarrassés.

Quand nos préjugés se seront évanouis, quand nous aurons adopté toutes les raisonnables conséquences de la Cliarte , nous aurons peine à croire à la vérité de ce qui se passe sous nos yeux. En pleine liberté de conscience , en face du principe qui déclare tous les Français égaux devant la loi, et également admissibles à tous les emplois, il ne s'agit de rien moins que de créer une exclusion contre une catégorie de Français, auxquels on n'a pas d'autre reprocbe à faire, sinon qu'on a arraclié à leur conscience ce secret, qu'ils sont relii>,ieux catholiques l!

Chose vraiment bizarre ! pour tous les autres.

( *79 ) on ne s'inquiète pas de leur croyance , de leur culte, de leur secte, du plus ou moins de perfection avec laquelle ils en suivent les pratiques, ni de leur situation hiérarchique. Voici les paroles de M. Thiers ;

Si nous demandions aux hommes : Croyez-vous telle ou telle chose? Avez-vous telle foi ou telle autre? nous blesserions les consciences , nous mériterions les plus graves reproches. Aussi voilà ce que nous nous gardons bien de faire.

Ainsi donc, je suis Israélite, je suis protestant, je suis templier, je suis franc-maçon, puis-je profiter de la liberté de conscience proclamée en France?

Sans doute, si vous êtes Français; car tous les Français sont égaux devant la loi. Soyez ce qu'il vous plaira.

Mais de plus, sans vous rien cacher, j'appartiens à luie secte particulière dans ma religion ; je suis Israélite, et aussi, je l'avoue, cabaliste , talmudiste ; je suis protestant, et, parmi les protestants, je suis piétiste ou méthodiste, anabaptiste, quaker, etc. Puis-je vivre, enseigner en France ?

La loi ne s'y oppose pas.

Je suis fouriériste, saint-simonien, joannite; j'appartiens à la société des francs-maçons ; je ne crois ni à Jésus-Christ ni à son Évangile : suis-je libre?

^ iHo ) Nous n'aimons pas les sociétés secrètes, mais nous sommes heureux de vous dire que dans tous ces cas la loi ne vous exclut pas des bienfaits de la liberté.

Mais j'ai sur l'existence et la nature de Dieu, j'ai sur la création et sur la liberté humaine des opinions à moi : après avoir bien examiné la question , je doute de l'immortalité des âmes.

Je vous plains; mais la loi n'exigeant pour les fonctions de l'enseignement aucune profession de foi religieuse , vous n'êtes pas exclu de l'enseignement, non plus que des autres droits civils et politiques.

Mais je suis catholique.

Ah! ici commence une grave difficulté. Auriezvous pris devant Dieu quelques-uns de ces engagements sacrés que l'Eglise catholique nomme des vœux de religion ?

Il est vrai , il y a des engagements que ma foi m'a appris à vénérer comme les plus saints et les plus parfaits, et qui m'obligent à un dévouement de tout mon être à la sanctification de mes frèi'es ; je les ai pris : je suis rdii^ieux catholique.

Je le regrette ; vous ne pouvez pas vivre ainsi en France. La Charte déclare tous les Français égaux devant la loi; de plus, elle déclare la religion catholique la religion de l'immense majorité des Français; déplus, les consciences sont libres, les

cultes libres : mais nous avons fait une exception, une seule, parmi tant d'exceptions possibles; une exception contre vous et contre les repris de justice.

Toute l'habileté de M. Thiers échoue ici contre la force même des choses. Indépendamment de toutes les raisons invincibles que j'ai accumulées , indépendamment de toutes les évidences qui éclairent de tons côtés cette question, il y a là des conséquences d'une indignité, d'une absurdité telle, que toutes les opinions libres en ont été révoltées.

Entendons sur ce point un journal protestant, /r Semeur :

Sur (|iioi se fonde-t-on pour refuser à ceux qui appartiennent à une congrégation le droit de donner l'enseignement, lorsqu'ils remplissent d'ailleurs les autres conditions voulues par la loi? L'affirmation exigée ne détermine pas ce qu'il faut être, mais ce (jit'iljaut n'être pas. Ce n'est plus une aptitude qu'on réclame, c'est une interdiction qu'on fulmine...

Im. Presse dit à son tour : ISous ne concevons pas eette exigence înquisitoriale qui impose h tous une où/i^ufion hiessunte pour frapper indirectement quelques-uns. « Et pourquoi se borne- « rait-on là d'ailleurs ? Une fois entré dans cette « voie d'inquisition légale sur les secrets de la ff vie intime, pourquoi se borner à cette déclara- « tionPTjCS congrégations religieuses ne sont pas

( i8^ ) tf les seules sectes dangereuses, en suj3j3osant « qu'elles le soient. Pourquoi ne deniande-t-on « pas aux instituteurs de déclarer qu'ils n'apparrt tiennent pas à telle ou telle secte politique ou « sociale, proscrite aussi par les lois du royaume; « qu'ils ne sont pas légitimistes, républicains, « communistes, athées surtout? Ne voit-on pas «jusqu'où l'on pourrait se trouver entraîné dans « ce système? Et ce n'est pas tout : si l'on impose (f celte déclaration aux instituteurs, comment ne « l'impose-t-ou pas à ceux qui aspirent à toutes a les professions dont TÉtat surveille l'exercice? « Est-ce donc dans l'enseignement seul que les « membres des associations ou des congrégations rt illégales sont dangereux? »

Un autre journal conservateur s'exprimait encore avec plus de force ;

« Nous ne concevons point une telle disposi- « tion; elle est indigne de nos mœurs et de notre « temps. C'est un ridicule et une honte, dans « un temps où, à force de s'habiller librement, « on ne s'habille plus décemment, que les philo- « sophes, les libres penseurs prétendent iiiter- « dire la parole, et par conséquent la pensée , « à ceux qui portent une soutane au lieu de por- « ter un habit. C'est un ridicule et une honte , « qu'en un temps où la France est ouverte à tous « les émeutiers, à tous les brouillons, à tous les u estafiers politiques que les révolutions mau-

« qnées lui envoient de la Pologne, de l'Italie, « de l'Allemagne, de l'Espagne, elle n'ose pas, « de peur de Jjlesser ce qui reste de voltairiens, «ouvrir les portes de ses villes et les chaires de « ses cathédrales à de saints prêtres, à de pieux « missionnaires, qui viendraient apporter la pa- « rôle de Dieu , cette première pierre de la civili- « sation.

(f C'est un ridicule et une honte que les phi- « losophes et les libres penseurs ne veuillent « pas admettre que leurs contradicteurs aient la « tète rasée, avec une couronne de cheveux; et, « au lieu de leur répondre, ils crient : A bas les « dominicains ! lis ne veulent pas admettre que « leurs contradicteurs aient une longue barbe , « et une corde à la ceinture; ils leur crient : A « bas les capucins! Ils ne veulent pas admettre « que leurs contradicteurs soient habillés de drap « noir, et ils leur crient : A bas les jésailesl Cece pendant les philosophes, s'ils étaient de bonne « foi , et s'ils voulaient s'instruire, au lieu de vou- « loir dominer, admettraient la discussion, qui « est le fondement de leur doctrine, quelles que « fussent la forme et la couleur de l'habit de « leurs adversaires. La barbe ou les cheveux ne « font rien à l'affaire, et la vérité ne dépend ni « du barbier ni du tailleur. »

Mais il y a ici une contradiction et une absurdité encore plus révoltantes ; car enfin quel est

ce serment qui honore et flétrit tout à la fois; qui est, selon M. Thiers, utir preuve ^estime, de confiance en même temps que dH honnêteté , et cependant un motif d'exclusion , une déclaration solennelle d'incapacité et d'indignité?

Je l'ai déjà dit à mes lecteurs : je ne suis pas un religieux.

Mais de quel droit me force-t-on à repousser ce que j'honore? De quel droit me fait-on entrer dans les arrière -pensées de la loi? Mais surtout de quel droit ne doinie-t-on d'autre effet à ma franchise qu'une exclusion injurieuse? Car, si j'étais religieux, ma- sincérité, ma loyauté seraient ma proscription. 3e le sais , et une bouche éloquente l'a proclamé : dans ce cas , la proscription absout. Mais de quel droit proscrivez-vous ma loyauté?

Ainsi la loi d'un grand peuple léguera à l'avenir la sanction et le salut du mensonge, la condamnation et la flétrissure d'une loyale et velisieuse franchise.

Mais, d'après un principe éternel, sua niilli sinceritas nocere deljrt; de même , nulli sua fraus patrocinari potest. Ce principe, vous le foulez aux pieds; et rien ne vous coûte pour parvenir à faire de la vie religieuse un ostracisme. Si on n'est pas religieux , on est admis ; si on veut mentir, on est admis ; si on dit la vérité, on est exclu , on est indigne.

Vusns^e, a(ûrme-t-ou, n'/jont/ à cette objection ; nous (ivons toujours trouvé la vérité.

Mais Tusage ici et la vérité confondent nos adversaires. On ne pouvait pas répondre plus solennellement à tontes les basses calomnies dont nous sommes chaque jour poursuivis.

C'est donc la religion, la vérité et la justice cjue votre loi repousse et déclare être indignes à ses yeux. Vous ne pouviez mieux le dire : qui donc s'étonnera de l'indignation soulevée parmi les organes de l'opinion publique par des absurdités si révoltantes?

Entendez encore un journal protestant , FEspérance^àw i5 février i844: a Vaffuf nation rju'on « demande est le plus singulier préservatif cjuon « ait pu i/naginer contre Venvidûssemeut des con- « i^régritio/is. Eh quoi! toute la partie historique « de l'exposé des motifs est consacrée à rappeler (( comment la société française s'est mise à l'abri « des tentatives d'un ordre fameux; et tout ce 'c f/u'on a su inventer pour le tenir éloigné de V en- « seignement, c'est de faire appel ii la bonne foi « de ses me/nbres! Ou leur reproche, entre autres « choses , de ne pas se regarder comme liés par le <( serment, et l'on a en. compte pas moins sur leur « sincérité pour s'exclure eux-mêmes \ Poiu' se dé- « barrasser des jésuites dans l'instiuclion publi- « que, on en use envers eux à peu près comme « cet Athénien qui ne savait pas écrire, à l'égard

( '86) « d'Aristide, auquel il demanda de concourir à « son propre exil en écrivant son nom sur la cf coquille. »

La Presse du \i février i844 disait :

« La question est de savoir s'il est permis au « législateur de forcer le sanctuaire de la conscf cience^ et d'imposer ainsi des déclarations néga- « tives ; la question est de savoir si cette précau- « tion ne sei-ait pas illusoire, si cette torture mo- (î raie imposée aux candidats aurait d\uilrc résul- « tatque d'écarter les hommes loyaux et sincères.^

Un antre journal très-dévoué à la révolution et à la monarchie de Juillet, s'exprime sur ce sujet dans le même sens :

(c Dût l'intolérance libérale en frémir d'épou- « vante, il faut reconnaître que si les associations « monastiques sont proscrites comme corpora- « tions, leurs membres sont libresetinattaquables «comme individus. Il est donc probable qu'il existe « en France, comme autrefois, des bénédictins, des « oratoriens et même des jésuites. EU bien, sup- « posons qu'ils soient tentés d'entrer dans l'ensei- «gnement : quels serontceux qui seront arrêtés «par la déclaration? Si nous nous rappelons tout « ce dont on accuse à tort ou à raison les jésuites, a la déclaration manquerait singulièrement son « but, et n'aurait d'autre résultat que d'assurer le « monopole de l'enseignement ecclésiastique à «celle-là même des congrégations illégales qu'elle

( '8?) « aurait principalement en vue d'en écarter. »

On n'accusera point ce journal conservateur d'être l'ennemi de l'Université. Il la défend avec zèle contre les reproches d'immoralité et d'impiété , et cependant il ajoute :

« Sans doute, il est dans la nature de toute « corporation d'être envahissante et exclusive; il « ne faut pas là-dessus faire spécialement la « guerre aux jésuites; car il faudrait la faire, au « même titre, à toutes les sociétés;, à commen- « cer par la société vuiiversitaire. Cependant, si « une corporation est mal placée pour défen- « dre logiquement ses instincts envahisseurs et « exclusifs, c'est l'Université; car, fondée sur la « liberté illimitée de penser, elle refuse cette li- « berté, même restreinte, aux autres.

« Rousseau et bien d'autres avaient prédit que « si jamais les philosophes venaient à bout de « détruire l'intolérance du clergé, ils la rempla- « ceraient par leur intolérance à eux, qui sert rait infiniment plus grande.

« L'événement a prouvé qu'il connaissait bien « les philosophes; car, depuis un demi-siècle, « ces MM. font tout ce qu'ils peuvent pour étouf- K fer la liberté de discussion autour d'eux. C'est « donc à la fois, il faut bien le dire, un ridi- « cule et une honte, que l'Université, fondée « sur la liberté de la pensée, veuille constituer à « sou Usage une sorte de tribunal du saint-office,

( '88 ) « et établir à son profit Tinquisition de la philo- « sopliie, après avoir renversé l'inquisition de la « foi. »

Non-seulement toutes les opinions libres ont été révoltées de cette odieuse exigence, mais nos législateurs eux-mêmes en sont comme honteux et embarrassés.

En I 836, le projet de loi présenté par M. Guizot n'en parlait pas.

En 1837, le projet de loi amendé par la commission de la Chambre des Députés, dont étaient membres M. Saint-Marc Girardin , M. Dubois (de la Loire-Inférieure) et M. deRémusat, n'en parlait pas davantage.

Non point que la question n'eût pas été soulevée; mais elle fut résolue par cette commission selon le bon sens et la justice.

M. Saint-Marc Girardin, nommé rapporteur parcette commission, s'exprimait en ces termes :

« Nous entendons parler des congrégations « abolies par l'État, et qui, si nous n'y prenons « garde , vont envahir les écoles. Nous n'avons (( point affaire, dans notre loi, à des congré- « gâtions; nons avons affaire à des individus. Ce rt ne sont point des congrégations que nous rè- « cevons bacheliers es lettres et que nous breve- « tons de capacité; ce sont des individus. Nous « ne savons pas, nons ne pouvons pas savoir si « ces individus font partie de congrégations; car

« à quel signe les reconnaître? Coiinuent s'en « assurer? Quand un Français, quand un citoyen « âgé de vingt et un ans se présente devant le « jury de capacité avec son diplôme de bachelier « es lettres et es sciences, ou quand il se présente « à vingt-cinq ans devant le recteur de l'Acadé- '< mie avec son brevet de capacité et son certifi- « cat de moralité, vous pouvez vérifier s'd a « rempli les conditions imposées par la loi et s'il « est en règle; vous ne pouvez rien de plus.

« Pour interdire aux membres des congréga- « tions religieuses la profession de maître et « d'instituteur secondaire, songez. Messieurs, <f que de précautions il faudrait prendre, que de « formalités inventer; quel code tracassicr et iii- « quisitorial il faudrait faire , et ce code , avec « tout l'appareil de ses recherches et de ses « poursuites, songez surtout qu'il suffirait d'un « mensonge pour Téluder. »

Et quand la question fut débattue à la Chambre, M. Dubois s'écria :

« Cette déclaration , quelle garantie doime- « t-elle?-Toute la question est là. Elle éloii^iie les « hommes sincères et fiworise les Iiommes faux. ce Cest le mensoiiQ^e quelle amène ci jouir de là c< liberté, c'est la probité qu elle éloii^ne. »

« Ainsi , disait-il encore , vous allez demander « des confessions de foi, vous faites appel non- « seulement à toutes les susceptibiUtés politi-

C '9^ ) « ques, mais à toutes les susceptibilités religieu- « ses ; vous faites coDipavaitrc devant vous les « consciences ; et quand la couscience aura flé- « chi, quand ou vous aura trompés, quels moyens « aurez-vous de prouver que les déclarations « sout fausses ? »

Eu 1841, le ministre échappe a l'embarras d'en parler; et, quoiqu'au fond, s'il m'est permis de dire ma pensée, il eut bien désiré le pouvoir faire, le respect humain l'arrêta : le public n'était pas encore prêt.

Enfin, en i843 , il se déclare : mais voyez son embarras. M. Villemaiu dit que c'est un serment; M. Portalis déclare que ce n'est pas un serment: les ordonnances de 18^8 disent une aflirmation; le nouveau projet dit une déclaration : et ce n'est qu'à la majorité seulement de cinq voix contre quatre, que la commission dont M. Thiers est l'organe en a fait une condition préalable de la liberté de l'enseignement ; ajouterai-je que dans le rapport même, malgré toute l'habileté de l'écrivain, la délicatesse, la gravité et les embarras inextricables de cette question se font sentir aux difficultés mêmes de la rédaction et aux em- 'barras du langage ? Et en cela M. Thiers est fort excusable : il y a eu déjà cinq rédactions différentes du même article adoptées et repoussées successivement; c'est d'abord un serment; puis on en a peur, ce n'en est plus un ; c'est une simple

( '9' ) affirmation; puis, une déclaration; ce sont d'abord toutes les associations, puis seulement les congrégations, puis les ordres religieux, puis les vœux simples, puis les vœux perpétuels qui se trouvent prohibes : on y soumet d'abord seulement les chefs d'institution, puis ceux-ci, puis ceux-là. En 1837, ^^* Amilhau, qui repoussait au nom de la commission cette odieuse exigence, disait : ÎIJ. /egc/icrai Dcnuirçay fait une objection : il veut qiion comprenne les domestiques. Ce qui a autorisé M. de Montalembert à dire à la Chambre des Pairs : Est-ce quon ne proposera pas d'exiger Cajjirmation des domesticpœs et des cuisiniers? Cela avait l'air plaisant; ce ne l'était pas. Rien n'est plus redoutable qu'un cuisinier jésuite. M. Cousin était bien venu, quatre jours auparavant, déclarer courageusement en pleine Chambre des Pairs, les Mémoires de Sully à la main, que les jésuites étaient des assassins et des empoisormeurs. Je souligne ces mots, car il les a soulignés lui-même.

Ah! je conçois que les projets de i836, de 1837, de 184 r, aient trouvé les embarras si grands qu'ils n'en aient pas parlé : on en parle aujourd'hui ; mais on travaille tellement les mots pour en parler, qu'on révèle par là à quel point on est travaillé par la chose.

Après tout cela, j'ai le droit de le dire, comme le disait M. Rpyer-Collard : Votre loi.

( *9^ ) elle II est pa.s fhinclic : celle, loi, ce qu'elle ose faire ^ elle n'ose pas le dire; la simplicité et la rraiicliisedti langage huniain lui maiiqtiont; ceux qu'elle proscrit, elle ose à peine les nommer. M. Roy er-Col lard ajoutait : Je repousse ces ingéniions léi!;i^lalii>es oii la ruse respire....; la luse est une école d'immoralité. Je n'ai pas le droit de prononcer de si sévères paroles, mais j'ai le droit de les citer.

Maintenant, je résume cette grave question , et je conclus.

Certes , après des avis si nombreux, si graves, si peu suspects, je ne crains pas de le dire, l'exclusion des congrégations religieuses serait tout à la fois une faiblesse et une violence indigne du temps où nous vivons.

Par l'effet de la législation existante , il n'y a point d'ordres religieux reconnus légalement en France; ceux que l'on voudrait désigner sous ce nom sont des prêtres placés sous la juridiction des évéques, et n'exerçant, réunis ou séparés, pas d'autres ministères que ceux qui leur sont attribués par l'autorité épiscopale elle-méaie dans chaque diocèse. La haute responsabilité morale et le caractère personnel des premiers pasteurs présentent les seules garanties possibles et toutes les garanties désirables.

Quel serait d'ailleurs , je le demande encore, le procédé légal pour constater l'état d'un reli-

l '9^ ) gieux? L'essayer, ce serait rétrograder jusqu'aux mesures odieuses qui furent prises en Angleterre il y a plus d'un siècle et demi, et qui sont anjourd'hui tombées sous la réprobation unanime de l'opinion.

Les ordres religieux sont en France sans existence légale, sans droits politiques, sans droits civils, sans prérogatives ni privilèges d'aucun genre, même sans nom aux yeux de la loi : ce sont de simples prêtres exerçant diverses fonctions du ministère sacré , la prédication , la confession , l'enseignement des saintes lettres, l'administration des sacrements ; n'ayant aucuns pouvoirs que ceux qu'ils reçoivent des évéques; ne pouvant s'établir que là où les évêques les appellent. Les religieux ne quittent pas l'armée chrétienne; ils en sont la garde avancée; quelquefois l'arrière-garde , selon que l'Église leur assigne leur place. Mais ils ne sont pour nous , prêtres séculiers ou simples chrétiens , que les compagnons d'armes d'un même camp : leurs noms divers ne servent qu'à distinguer les différents corps d'une même armée ; corps plus fortement disciplinés, plus aguerris peut-être, toujours prêts à la défense, et par là même toujours plus exposés aux violences et aux fureurs des ennemis.

Voilà ce que sont les ordres religieux pour l'Eglise : quant aux liens spirituels qui les unis-

( 194 ) sent à un supérieur pour ce qui concerne leur vie régulière, l'Eglise seule a le droit de s'en informer. Leur demander compte de leur conscience la plus intime, du secret de leur âme, des vœux de perfection évangélique , ce sont des recherches que nul pouvoir humain n'a le droit de faire.

Mais allons aussi loin que possible. Est-ce qu'd se trouve quelque chose de contraire aux lois dans les habitudes communes, dans les actes extérieurs de la vie religieuse? Est-ce parce qu'ils habitent plusieurs ensemble? Quoi de plus simple dans une même maison? Elle est à eux ; c'est leur propriété^ c'est leur domicile. N'est-ce pas violer toutes les lois que de les y poursuivre ? Est-ce parce qu'ils se voient plusieurs fois le jour? Quoi de plus simple encore , et qui peut les en empêcher? Est-ce parce qu'ils mangent ensemble? Mais ils pourraient se réunir pour cela partout. Est-ce parce qu'on fait la lecture pendant leur repas? Mais encore une fois, c'est l'inquisition sur ce qu'il y a de plus libre au dehors, comme sur ce qu'il y a de plus intime et de plus libre au dedans! Ce qui constitue un religieux , ce sont des vœux de perfection intérieure auxquels vous ne pouvez rien voir, sans renouveler les oppressions les plus décriées; et des actes extérieurs d'une vie commune, qui est ce qu'il y a de plus libre au monde.

D'ailleurs nulle similitude entre une associa-

( '95 ) tion politique quelconque et cette association. Une association politique a un but et des moyens ; une association religieuse n'a pas d'autre but que le ministère ecclésiastique ordinaire. Les habitudes de piété et les vœux de perfection ecclésiastique, la vie commune ne sont que les moyens de remplir plus parfaitement le ministère ecclésiastique.

Franchement, pour qui nous prend-on? et à quel temps sommes- nous revenus? Croit-on , en 1845, noiis persuader que tous les évéques sont des jésuites; que tout catholique de bonne foi est un jésuite ; que tout prêtre zélé est un jésuite? Ira-t-on jusqu'à rééditer l'effigie du roi Charles X disant la messe en habits sacerdotaux? Espère-t-on persuader encore au peuple qu'on fait l'exercice à feu sous les ordres d'un jésuite dans les souterrains de Montroiige, et qu'il y a encore des jésuites prêts à tirer sur le peuple par les fenêtres de l'Archevêché ? Mais en vérité, n'est-ce pas trop compter sur la crédulité d'une grande nation que de prétendre se moquer d'elle deux fois de la même manière? Et quoique le nom des jésuites soit commode pour la haine , qu'il dispense de la vérité et remplace la justice^ je ne lui crois pas encore la puissance de remplacer éternellement le bon sens et de persuader tant de stupidités.

Laissons ces choses et parlons sérieusement :

( '9^ ) nous seiions donc la seule nation du monde , ou à peu près, qui repousse les ordres religieux? L'Angleterre, les Etats-Unis, les républiques espagnoles, la Hollande, la Belgique, l'Italie, l'Allemagne, leur donnent la liberté commune, sans excepter les jésuites : nous seuls, ployés sous le joug de frayeurs insensées , nous les repoussons. Mais quelle idée a-t-on de nous? Sommes-nous donc la seule nation de l'Europe chez qui la liberté soit si faible, si mal enracinée, l'ordre public si factice, les institutions politiques si chancelantes, que nous devions avoir peur de tout^ même de l'ombre d'un religieux , et que quelques prêtres, faisant vœu de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, vêtus d'un sac et d'une corde, et ne nous demandant que l'air de la patrie, sans autre salaire, doivent nous épouvanter? Je ne le pense pas. M. Thiers lui-même ne l'a pas pensé : non-seulement il déclare qu'il y a des co n gré i^at ions inhérentes et nécessaires à l'I^glise catholique, mais il ajoute, quelques lignes plus bas : ISous ajouterons^ pour ce qui concerne les jésuites , que nous ne sommes pas animés ii leur égard d'un petit esprit de calomnie et de persécution. Et déjà, dans un des bureaux de la Chambre, il avait dit : Je ne pense pas des jésuites tout le mal qu'on en dit : il j a là-dessus beaucoup d'exagération.

Je suis heureux d'associer au témoignage de

( '97 ) M. Thiers celui de M. Giiizot, traitant des associations devant la Chambre des Pairs. Il a parlé des jésuites avec dignité, avec convenance, avec raison : ce qui est remarquable , quand on parle d'eux.

Il a rendu hommage au caractère, au génie et à la sainteté de leur fondateur; hommage même à leur lutte contre le protestantisme; hommage , enfin , à leurs glorieux services. Il a fait plus, il a rendu hommage à leurs droits comme citoyens.

Seulement, ce jour-là M. Guizot crut devoir établir à l'occasion des congrégations religieuses une théorie sur les associations en général qu'il m'a été impossible d'accepter.

Je n'avais jamais entendu parler M. le ministre des affaires étrangères , et j'avoue qu'il m'a donné un des plus vifs, un des plus élevés plaisirs d'esprit qu'on puisse goûter. J'ai été charmé de la noblesse, de la modération de son langage: il V avait des moments où sa parole devenait à mes yeux comme une lumière inattendue et abondante, éclairant les hauteurs de la question, et y attirant les regards. J'ai été constamment sous le charme et la puissance de cette parole; et cependant je dois dire que ma raison n'en a pas été, un seul instant, ni vaincue, ni séduite.

J'admirais et je combattais à la fois : et je sentais que ma résistance était raisonnable et

( 198 ) victorieuse. Je voyais clairement que ce discours, d'une si grande magnificence, était profondément vulnérable. Je résumais ma pensée et mon impression en ces deux mots : Rien n'est plus éclatant, rien n'est plus faux.

Et c'est au cœur même de l'argimientation de M. Guizot que se trouvait sa profonde faiblesse. Tout son discours reposait sur ce principe, quc3 les associations sont la vieille forme d'une société qui n'est plus. Dans l'ancien ordre social, il y avait le pouvoir public d'une part, seul absolu; de l'autre, des corporations, des associations d'ordres et d'intérêts divers, des petits pouvoirs qui attentaient souvent et au pouvoir public et aux libertés individuelles : de libertés individuelles, presque point. Dans le nouvel ordre social, au contraire, il n'y a que deux choses, le pouvoir public fortement constitué et les libertés individuelles, l'État et les citoyens : de petits pouvoirs, point.

J'accepte presque sans réserve toute cette théorie; et un seul principe incontesté, incontestable, la renverse de fond en comble, à savoir : que la liberté d'association fait essentiellement partie des libertés individuelles. Et en effet, que seraient tontes les libertés individuelles sans la liberté d'association? Des libertés à l'état sauvage, des libertés sans force, des libertés sans lumière, des libertés perdues!

Associations de toiUe nature, industrielles, commerciales, agricoles, littéraires, religieuses, etc., c'est la force, c'est la moralité des libertés individuelles.

Que prétendez-vous? quoi! l'État d'une part, plus fortement constitué que jamais : centralisation immense de toutes les forces individuelles, plus absolue, plus irresponsable que l'ancienne monarchie. Puis, en présence de l'Etat, les citoyens, les individus seuls, isolés, diminués, dépouillés de toutes les forces qu'ils donnent à l'Etat, et ne pouvant mettre en commun les forces épuisées qui leur restent.

Mais c'est la tyrannie la plus énorme qui ait jamais été conçue.

Mais on veut donc nous faire une France sans vie, sans liberté, sans action, sans gloire!

N'est-ce pas ce dont se plaignait avec éloquence M. Charles Dupin :

« Que vient-on nous dire? que tout est changé « dépuis la révolution; que la révolution n'a laissé « que des libertés, que des droits individuels. Eh ! « sans doute, il en était ainsi dans la pensée du « grand génie qui fonda le despotisme, pour « s'ensevelir bientôt après sous les débris d'un « pouvoir absolu qui le conduisit à l'abîme. « Mais pour arriver là, je le déclare, il fallut « fausser toutes les nobles voies de libertés na- « tionales et de vraie civilisation ; ce serait un

« esclavage tel que le génie de Napoléon a pu « le concevoir pour un gouvernement absolu, « mais indigne du gouvernement qui est régé- « néré par la Charte de i83o.)j

Qui ne voit que dans cette situation le pouvoir absorbe la nation , TÉtat absorbe les citoyens, sans qu'on puisse jamais garantir que ce pouvoir et avec lui l'Etat ne seront pas absorbés eux-mêmes parquelques hommes violents, et habiles à exploiter un système pareil, aux dépens de la gloire nationale, et uniquement au profit de leur domination personnelle?

Et c'est dans cette situation que vous voulez nous ravir la liberté des âmes, avec la plus haute et la plus inviolable des associations, c'està-dire, l'association religieuse, l'association spirituelle, l'association des consciences ! Vous voulez que nous demeurions en présence et à la merci de toutes les forces matérielles d'un Etat sans religion, d'un pouvoir sans foi ; seuls, dépouillés, sans un appui, sans un recours moral contre vous!

Mais du même coup, vous frappez le catholicisme , la liberté de conscience , la liberté des cultes.

Je me résume en terminant:

L'exclusion des congrégations religieuses blesse l'homme dans la liberté de sa conscience; le citoyen dans rexercice de ses droits; le chré-

tien dans la dignité de sa foi ; c'est nne exclusion si illégitime dans son principe, si indigne dans ses conséquences, si absurde dans ses moyens et dans ses résultats, si étrange au temps où nous vivons, que toutes les opinions libres en seront toujours révoltées, et que les législateurs les plus intrépides ne pourront jamais la prononcer.

J'avais écrit ces lignes, quand un vote récent est venu, ce semble, prêter un nouvel appui aux adversaires des congrégations religieuses.

Tl ne peut être question de rétracter ici des raisons auxquelles, je le crois, jusqu'à présent on n'a rien répondu : elles demeurent dans toute leur force.

Qu'on ne se méprenne pas d'ailleurs sur la portée de ce vote, sur le sens de l'opinion qui la dicté, et sur la position difficile qu'il a faite au gouvernement.

On voulait du bruit, du scandale, une manifestation. On a eu tout cela ; mais on en a été médiocrementsatisfait: c'est un spectacle curieux aujourd'hui d'étudier l'embarras où cette discussion laisse tout le monde.

Peut-on trouver dans le vote même de la Chambre une pensée déterminée?

Un ordre du joTir motivé a suivi des interpel-

lations solennelles : quel sera le résultat ? Qui pourrait le dire? Qu'y a-t-il de possible?

On a cité une longue nomenclature de lois relatives aux congrégations religieiisLs.

Toutes ces lois, la discussion même en a fait preuve, sont plus ou moins contestables quant à leur existence et à leur application.

Mais parmi ces lois si diverses, si contestées, quelle est la loi qui serait véritablement en vigueur, la loi qu'on voudrait précisément exécuter?

Je le répète : tout paraît incertain, indéfini; il y a partout antinomie et contradiction. Pourrait-on dire qu'on s'est réellement entendu?

On a parlé de dispersion : mais comment? par quel moyen ? Et où s'arrêtera cette dispersion? Deux, trois, cinq, plusieurs ecclésiastiqiies enfin, veulent vivre ensemble, habiter sous le même toit : les forcera -t-on à se séparer parce qu'ils seront religieux? Ira-t-on jusqu'à braver le ridicule de la langue, jusqu'à vouloir dissoudre, disperser i'individu lui-même? — Je parle sérieusement : tant que vous n'avez pas expulsé rindividu, vous n'avez pas dissous l'association religieuse.

Pour quiconque a vu, observé, étudié attentivement cette étrange délibération, il est manifeste que la Chambre était mal à l'aise, indécise, étonnée elle-même de sa froideur et de son embarras.

Et maintenant on est réduit à chercher péniblement les moyens de donner à certaines exigences une satisfaction qui sans doute répugne , comme elle a répugné, pendant quinze ans, à tous les ministères passés (sans excepter ceux de M. Thiers), parce qu'ils n'ont pu se dissimuler qu'elle blesserait profondément la raison, la justice et l'Église.

Oui , l'Église : qui ne le dit aujourd'hui ? La question des jésuites n'est évidemment qu'une question d'apparence, comme sont, au reste, parmi nous, la plupart des questions qui agitent le présent et compromettent l'avenir.

Nous vivons dans un temps vraiment singulier : on ne sait où placer la réalité des choses, ni le bien , ni le mal : on se balance dans des oscillations perpétuelles.

Une décision ferme et franche pourrait seule venir en aide aux besoins du pays. Ne se trouvera-t-il donc pas un homme capable de la prendre ?

Quoi qu'il en soit de ces réflexions, s'il y a une chose certaine, c'est que l'œuvre, si désirable pour tous, de la pacification religieuse ne s'accomplira pas en dehors de la liberté, de la vérité et de la justice.

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